L’Insurrection chinoise son origine et ses progrès/02

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L'INSURRECTION CHINOISE
SON ORIGINE ET SES PROGRES

II.
TRIOMPHE DE L'INSURRECTION. - LE NOUVEAU ROI CELESTE ET SA DOCTRINE.


I. — RETRAITE DES INSURGES EN-DECA DU FLEUVE-JAUNE.

On connaît maintenant la première période de l’insurrection chinoise, période de progrès incessans et de faciles victoires. À partir de 1853, la lutte devient plus sérieuse, et l’Europe la suit dès lors avec une attention croissante, justifiée par l’importance des faits de guerre que nous allons exposer rapidement d’après les témoignages officiels de la gazette de l’empire.

Au mois de juin 1853, l’avant-garde de l’insurrection avait traversé le Fleuve-Jaune. Après avoir franchi la passe Ling-ming, que n’avait pas su défendre le vice-roi du Tchi-li, et pénétré ainsi dans cette province, elle s’était avancée dans la direction du nord-est sans que le général tartare Ching-paou, à qui le gouvernement chinois venait de confier les fonctions de commissaire impérial, pût mettre obstacle à sa marche victorieuse vers la capitale de l’empire. Au commencement d’octobre, l’armée rebelle se divise en deux corps. L’un va mettre le siège devant l’importante cité de Tien-tsin, le grenier de la capitale [1]. Repoussé par l’intendant des sels Ouan-kin, qui avait pu rassembler à temps quelques milliers de volontaires, il s’enferme dans la petite place de Tu-liou, où il travaille à élever de formidables retranchemens. L’autre corps tient en échec toutes les forces du général Ching-paou, et il évite une action générale jusqu’au moment où il arrive sous les murs de Tsing-haïv qu’il emporte d’assaut le 29 octobre. Quelques jours auparavant, le commissaire impérial avait reçu un renfort de troupes tartares sous les ordres du général Tsang-ki-lin-sin [2], et Si-ling-a, qui poursuivait les rebelles depuis le Fleuve-Jaune, avait réuni ses Mandchoux à la division du Tchi-li. Ching-paou se hâta de mettre le siège, avec toutes ses forces, devant Tu-liou et Tsing-haï.

Pendant les deux derniers mois de 1853, les opérations militaires du commissaire impérial n’amenèrent aucun résultat décisif. Les rebelles se trouvaient en face des soldats tartares, défenseurs intéressés du trône. Habitués à combattre sous un climat plus doux de plus faciles ennemis, ils attendirent derrière leurs fortifications que le retour du printemps et l’arrivée de nouveaux renforts leur permissent de reprendre l’offensive. Cette inaction leur devint fatale. Ils manquèrent bientôt de vivres, et ils durent faire des sorties pour s’en procurer. Leurs forces s’épuisèrent dans de nombreuses escarmouches qui furent un thème inépuisable pour la verve présomptueuse du commissaire Ching-paou. Le secours attendu fit défaut. Le froid et la faim brisèrent cet élan qui les avait portés pour ainsi dire tout d’une haleine jusqu’au pied des murailles de la capitale. Il ne leur fallait plus qu’un dernier effort pour conquérir, en les franchissant, ce prestige qui impose la soumission aux populations éblouies, cette légitimité qui suit toujours le triomphe : ils vinrent échouer au but même de leur séditieuse entreprise ; leur retraite commença lorsqu’ils allaient l’atteindre.

Le 10 décembre, les deux garnisons rebelles tentent d’opérer leur jonction, mais Ching-paou s’avance en personne pour prévenir l’accomplissement de ce projet et arrive avant elles au point où elles devaient se réunir. En apercevant les bannières impériales, la garnison maîtresse de Tsing-haï se hâte de regagner ses quartiers ; celle qui s’est enfermée dans Tu-liou ose commencer l’attaque, mais, prise en tête par la cavalerie tartare, en queue par Ching-paou, balayée par l’artillerie du général Toung-ting, elle s’enfuit bientôt en désordre, laissant plusieurs centaines de morts sur le terrain. L’empereur remarque, à cette occasion, « que Ching-paou est un admirable tacticien. » Cependant les actes de ce haut fonctionnaire ne semblent pas tenir ce que ses premiers succès avaient promis. Le 23 décembre, les rebelles viennent l’attaquer dans un lieu nommé Hia-si-ho, où il avait dessein d’établir un nouveau camp, Ils cèdent d’abord devant le feu de l’artillerie de Toung-ting ; mais, ce général ayant été tué au moment où il s’élançait à leur poursuite, ainsi que le préfet de Tien-tsin, qui était accouru à son secours, ils retournent avec furie à l’attaque. Peu s’en faut que Ta-houng-a, qui commande la division du nord, ne soit entouré et massacré. Sans un détachement de cavalerie qui vint à propos le secourir, il périssait avec tous ses soldats. « Que faisait en ce moment Ching-paou ? dit l’empereur dans une proclamation empreinte de sa colère. Séparé du lieu du combat par un canal qu’il ne pouvait franchir faute de bateaux, il se bornait à tirer de l’autre rive quelques coups de canon sur les rebelles. Que sont devenus cette activité et ce sang-froid dont on a tant parlé ? Si les belles actions sont récompensées, il faut que les lâchetés soient punies. Sur le lieu même où a vaillamment succombé le brave et fidèle Toung-ting, un temple sera élevé à sa mémoire ; mais le rang officiel de Ching-paou et de Ta-houng-a sera abaissé de quatre degrés, et si ce dernier ne se conduit pas mieux à l’avenir, qu’il sache qu’il sera décapité devant le camp ! » Dans sa juste sévérité, l’empereur sévissait contre ses propres parens. Il renvoyait en Mandchourie, pour y servir comme simple soldat sous sa bannière, son cousin, le prince Yih, qui dans l’action du 23 décembre avait déserté le champ de bataille sous prétexte d’aller soigner un rhume à Tien-tsin.

Ching-paou occupa son armée pendant les premiers jours de janvier 1854 à élever des batteries qui pussent foudroyer les rebelles jusque dans leurs retranchemens de Tu-liou et à construire des ouvrages avancés afin de couper toute communication entre cette place et Tsing-haï. Le 14, il s’était rendu sur le lieu même des travaux pour donner des instructions de vive voix à ses officiers, lorsque l’ennemi opéra une sortie à la faveur du brouillard. Il trouva les impériaux sur leurs gardes et perdit, ce jour-là, plus de six cents hommes. Les retranchemens, élevés par les troupes de l’insurrection pour se couvrir du feu de l’artillerie, furent forcés le 16 janvier ; les soldats qui les défendaient furent, culbutés et presque tous massacrés par la cavalerie tartare. Ching-paou se hâta d’annoncer à Pékin les nouveaux avantages qu’il venait de remporter ; mais ils ne suffirent pas pour racheter, aux yeux de Hienn-foung, l’échec du 23 décembre et surtout l’inconcevable lenteur des succès du vice-roi. L’empereur lui fit demander « comment il pouvait ne pas rougir de sa conduite, » il lui annonça qu’il lui adjoignait le général Tsang-ki-lin-sin, mais que, s’il essayait de rejeter sur ce nouvel auxiliaire la responsabilité qui pesait encore sur lui tout entière ; il n’échapperait pas à la juste sévérité des lois de l’empire.

Tandis que l’avant-garde des forces de Taï-ping-ouang tenait en échec, à quelques lieues de Pékin, une armée nombreuse, les généraux de Hienn-foung combattaient l’insurrection dans trois provinces de l’empire : le Fo-kien, le Kiang-sou et le Ngan-hoeï.

Dans le Fo-kien, Amoy avait été repris sur les rebelles le 11 novembre 1855, à la suite d’une attaque combinée des forces de terre et de mer. La flotte impériale s’était d’abord emparée de l’île Kin, située dans la rade, et la ville avait été ensuite emportée d’assaut. Toutefois Hae-tching et d’autres places étaient restées au pouvoir de l’insurrection, malgré les efforts du gouverneur provincial Ouang-i-tih.

Dans le Ngan-hoeï, la cause tartare avait essuyé de rudes échecs. Les insurgés possédaient sur le lac Tsao, qui occupe le centre de la province, une flotte nombreuse qui s’y était rendue maîtresse de la navigation. Le 20 novembre, elle alla bloquer le port de la petite ville de Houang-tchi, qu’une bande de rebelles attaquait en même temps par terre. Après s’en être emparés, les soldats de Taï-ping se dirigèrent sur Chou-tching, qui se trouvait en ce moment sans défense, et qu’ils pillèrent. Le préfet avait quitté Chou-tching la veille à la tête de la garnison pour aller défendre la ville de Lou-tchao-fou, que, d’après une fausse rumeur, il croyait assiégée. Cette méprise lui coûta cher : l’empereur ordonna qu’il fût décapité pour avoir déserté son poste. Dans le courant du mois de décembre, la ville de Lou-tchao fut attaquée à son tour, et le gouverneur provincial Kiang-tchong-youen s’y jeta avec un faible détachement, décidé à s’y maintenir jusqu’à la dernière extrémité. Au commencement de janvier, les chefs insurgés commandant pour Taï-ping-ouang dans le Hou-pé firent passer une division de leurs troupes dans le Ngan-hoeï pour aider leurs frères à prendre Lou-tchao. Cette division, après avoir franchi les frontières des deux provinces, s’empara de Ying-san. — Le 9 janvier 1854, les rebelles dirigent une fausse attaque sur Lou-tchao du côté de la porte de l’est, tandis qu’ils mettent le feu à une mine qu’ils avaient creusée près de celle de l’ouest, et qui fait sauter près de cent pieds de murailles. Le bruit de l’explosion retentissait encore que déjà ils étaient sur la brèche ; mais là ils se trouvèrent en face de quelques soldats qui, accourus à la hâte sous les ordres du major Ma-liang-héoun, leur opposèrent une résistance désespérée. Ce dernier venait de percer de sa pique un des chefs rebelles vêtu d’une longue robe jaune, lorsque le gouverneur arriva avec quelques canons, et après une lutte acharnée força les assaillans à la retraite. À cette occasion, l’empereur félicita Kiang-tchong-youen ; il lui transmit les insignes de l’ordre de chevalerie Hôh-long, et l’exhorta à faire tous ses efforts pour tenir dans la place jusqu’à l’arrivée des troupes que le commissaire impérial Hiang-yong envoyait à son secours sous les ordres du général Chou-hing-a ; mais lorsque celui-ci parut sous les murs de Lou-tchao, il y vit flotter les bannières de Taï-ping-ouang. Dans la nuit du 14 janvier, cette grande ville était tombée au pouvoir des rebelles, et le gouverneur provincial avait été tué en combattant vaillamment sur la brèche. Hienn-foung, en apprenant la nouvelle de ce désastre, versa des larmes sur le sort de Kiang-tchong-youen. Il ordonna « qu’on lui rendît les honneurs dus à un vice-roi mort au champ d’honneur, que le souvenir de ses fautes fût effacé, et qu’on élevât un temple sur le lieu même où le héros avait succombé, afin d’y offrir des sacrifices à ses mânes fidèles. » Chou-hing-a fut dégradé pour n’avoir pas su secourir à temps Lou-tchao, et Ho-tchoun, qui était placé sous ses ordres, prit le commandement des troupes ; Fou-tsi succéda à Kiang en qualité de gouverneur du Ngan-hoeï.

Dans le Kiang-sou, le haut commissaire Hiang-yong continuait à assiéger Nankin ; mais les troupes de Ki-chen avaient occupé Yang-tchao sans toutefois que cette reprise de possession, qui avait été précédée d’un nouveau revers essuyé par les armes tartares, fût un succès pour la cause impériale. Depuis que Yang-tchao-fou, Koua-tchao et I-tchin étaient tombés au pouvoir de l’insurrection, les détachemens qui avaient pris possession de ces trois places avaient tenté plusieurs fois de se réunir pour échapper à l’armée impériale, qui les pressait de toutes parts. Dans le courant du mois de décembre, ils avaient opéré simultanément plusieurs sorties. Ki-chen les avait toujours repoussés dans leurs retranchemens ; il affirmait avoir tué en différentes rencontres plus de six mille hommes, détruit leurs principales batteries, brûlé plus de vingt jonques, et il avait annoncé à l’empereur que la garnison rebelle de Yang-tchao, réduite à la dernière extrémité par suite des mesures qu’il avait prises, était sur le point de déposer les armes. Cependant cette fois encore la vigilance et l’habileté des généraux de Hienn-foung furent mises en défaut par l’audace de ses ennemis. Informé des dangers que courait la garnison assiégée, le roi de l’est, Yang-siou-tsing, premier ministre et généralissime de Taï-ping-ouang, envoya un corps de troupes à son secours [3]. Il débarqua près de Koua-tchao et se porta immédiatement sur les positions fortifiées occupées par les régimens de la milice de l’armée de Ki-chen, en même temps que les assiégés attaquaient ces positions d’un autre côté. Les soldats de la milice ne purent les défendre ; ils les abandonnèrent et s’enfuirent en désordre après une courte résistance. « Pendant la nuit qui suivit cet engagement, dit le commissaire impérial dans son rapport, un détachement considérable sortit de la ville par la porte de l’est, et depuis ce moment, ajoute-t-il sans commentaire, les troupes impériales occupent de nouveau Yang-tchao. » L’empereur comprit que le laconisme de Ki-chen cachait un succès de l’ennemi, et que Yang-tchao n’avait pas été reprise par ses soldats, mais évacuée à dessein par les rebelles. En conséquence il condamna, par un décret, le commandant des troupes de la milice à être immédiatement décapité devant le camp, dégrada Ki-chen tout en lui conservant ses difficiles fonctions, et lui transmit des instructions qu’il lui ordonna d’exécuter sans retard sous peine de la vie. Le commissaire impérial dut envoyer une division de son armée pour reprendre Koua-tchao et I-tching, tandis qu’il se porterait rapidement au nord pour arrêter la marche des insurgés, qui avaient abandonné Yang- tchao-fou.

Laissons Ki-chen entreprendre avec ses troupes désorganisées la tâche périlleuse que lui a imposée son maître, et tâchons de préciser la situation de l’armée rebelle que les forces réunies des généraux Ching-paou et Tsang-ki-lin-sin tiennent bloquée aux environs de Tien-tsin-fou. Le 2 janvier, les bandes insurgées qui occupaient Tu-liou et Tsing-haï avaient voulu opérer leur jonction. Assaillie à l’improviste par trois mille hommes de Tsing-haï, la cavalerie impériale eût été forcée de lâcher pied sans l’arrivée des régimens du Ghirin, qui, la voyant dans une position difficile, se hâtèrent de se porter à son secours. Ching-paou put alors déployer son armée en deux ailes et refouler l’ennemi dans Tsing-haï, pendant que le général Koueï-fu mettait en fuite les insurgés de Tu-liou, et leur tuait cinq ou six cents hommes. « Résolu d’en finir avec cette bande de brigands impurs, » le commissaire impérial fit attaquer Tu-liou par toutes ses forces dans la nuit du 5 février, à dix heures du soir. Ses soldats surprirent l’ennemi, escaladèrent les remparts, mirent le feu aux palissades et reprirent possession de la ville. La garnison prit la fuite dans la direction de l’ouest. Quelques heures après, le général Tsang-ki-lin-sin remportait aussi un succès. Dans la matinée du 6, les rebelles sortirent en masse de Tsing-haï pour l’attaquer ; mais, intimidés par la « fière contenance de leurs ennemis, » ils s’enfuirent du côté du sud-ouest [4]. Poursuivis avec acharnement, ils essayèrent en vain d’arrêter l’ardeur des troupes impériales en tentant leur cupidité : elles dédaignèrent les objets précieux qu’ils avaient semés à dessein sur les routes où ils passaient, leur firent essuyer une sanglante défaite près du village de Tzé-haï et les contraignirent à se jeter dans Sou-tching. L’avant-garde de l’insurrection avait ainsi cédé aux forces supérieures envoyées pour la combattre et fait un premier pas en arrière. Cependant l’empereur attendait un résultat plus complet des mesures qu’il avait prises pour l’éloigner de sa capitale. Il apprit bientôt après qu’elle s’était arrêtée dans son mouvement de retraite, et que, pénétrant dans le Chan-tong, elle y avait occupé deux places importantes, Kao-tang et Lin-tsing-tchao.

Combattue victorieusement au nord sur quelques points de l’empire, l’insurrection tenait tête aux armées de Hienn-foung dans huit provinces. Exposer suivant l’ordre des dates, comme on l’a fait jusqu’ici, mois par mois, ou même année par année, les événemens qui s’y sont simultanément accomplis, ce serait imposer au lecteur la fatigue de relire sans cesse le récit de faits à peu près semblables. Au lieu de passer successivement d’une province à l’autre, nous ferons connaître sans interruption les principaux incidens militaires dont chacune des grandes divisions territoriales de l’empire a été le théâtre depuis le commencement de l’année 1854 jusqu’à la fin de 1860. Aussi bien, à partir du moment où les rebelles ont été rejetés hors du Tchi-li, les informations que l’on a pu trouver dans la Gazette de Pékin sont devenues plus rares et surtout plus confuses.

KOUEÏ-TCHEOU, YOU-NAN, SE-TCHOUEN. — A partir de 1854, la région sud-ouest de l’empire, que la contagion de la révolte n’avait pas encore atteinte, commence à s’agiter. Au mois de septembre, la province du Koueï-tchéou donne le signal, et l’on voit s’organiser successivement trois insurrections dans les districts montagneux de cette région, dont le sol est profondément divisé par de hautes chaînes où résident plusieurs tribus vassales. La première éclate au nord, dans le département de Tsou-ni, dont la capitale est prise d’assaut et pillée, étend ses ravages aux deux sous-préfectures de Sin-houa et de Toung-tzé, y concentre ses forces, et lutte avec avantage pendant plus d’un an contre les troupes envoyées pour la réduire ; puis, abandonnant ses premières conquêtes, elle franchit les frontières du Se-tchouen et déborde dans cette province, où elle occupe encore aujourd’hui plusieurs villes importantes.

La seconde insurrection prend naissance à l’ouest du Koueï-tchéou, et se manifeste bientôt par des symptômes plus sérieux. Un soulèvement des Miao-tsé en aurait été l’origine. Elle a occupé jusqu’en 1858 plus du quart de toute la province. Le journal officiel nous a appris qu’en 1860 elle avait été vaincue et entièrement réprimée. Il n’en a pas été de même du troisième mouvement insurrectionnel, de celui contre lequel le gouverneur provincial Tsang-oueï-youen lutte, depuis plusieurs années déjà, sur les frontières du Hou-nan. Il résulterait d’informations récentes qu’il n’a pas été, comme les deux autres, isolé et local, mais qu’il se rattache à la grande rébellion chinoise, dont il partage les aspirations et la fortune. Tsang-oueï-youen a fait parvenir à l’empereur une requête suppliante dans laquelle, alléguant son incapacité et ses fatigues, il conjure la clémence du souverain de le relever momentanément de ses accablantes fonctions.

Le gouverneur du Koueï-tchéou n’est pas le seul des hauts fonctionnaires de l’empire dont les forces trahissent le zèle. Son collègue du You-nan s’est trouvé en face de sérieux périls. La fièvre de la révolte a gagné les populations musulmanes de sa province et a pénétré jusque dans la capitale You-nan-fou, dont les autorités ont dû prendre précipitamment la fuite. L’ordre n’y est pas encore rétabli ; ni le Se-tchouen ni le Koueï-tchéou ne sont pacifiés.

KOUANG-SI, KOUANG-TONG. — Le Kouang-si renferme, comme le Koueï-tchéou, des populations insoumises ou simplement tributaires, qui ont sans cesse les armes à la main, des montagnes abruptes où les bandits et les mécontens trouvent d’inaccessibles asiles, où la rébellion contre les autorités légitimes est devenue un mal chronique, presque un état normal. L’insurrection de Taï-ping-ouang y a pris naissance et s’y est maintenue jusqu’à ce moment avec des alternatives de succès et de revers dont la prudence officielle a souvent épargné aux habitans de l’empire l’affligeant récit. En 1855, les rebelles descendent sur une immense flottille le cours du Si-kiang, pillent en passant les grandes villes de Vou-tchao-fou et Shao-king-fou, se recrutent de tous les mécontens qui abondent dans cette partie du Kouang-tong, et portent la terreur jusqu’au pied des murailles de Canton. Le vice-roi Yé-minn-tching ne néglige aucun des moyens qu’il peut avoir à sa disposition pour sauver sa capitale ; il met à profit les instincts querelleurs, l’esprit de turbulence et de rivalité qui distinguent les Cantonais, organise des bandes de volontaires, institue des tribunaux extraordinaires qui jugent sommairement les suspects, et pendant six mois ne laisse pas reposer les haches de ses bourreaux [5]. Son infatigable énergie repousse victorieusement les efforts des insurgés. Ceux-ci voient leur échapper la riche proie qu’ils convoitaient et s’éloignent dans les premiers mois de 1856, laissant derrière eux dix mille cadavres. Ils reparaissent au commencement de 1860 et occupent de nouveau Chao-king-fou, ainsi que les districts environnans, pendant que les autorités provinciales guerroient au nord et à l’est contre d’autres bandes venant du Fo-kien, où l’on suppose qu’elles avaient été envoyées par l’un des lieutenans de Taï-ping-ouang, Chi-ta-kah, qui commande les divisions insurrectionnelles du Kiang-si. Il s’en est fallu de bien peu qu’elles ne donnassent la main aux rebelles du Kouang-si, et qu’ainsi la plus grande partie du Liang-kouang [6] ne fût distraite de la domination impériale.

KIANG-SI, FO-KIEN. — Dès le commencement du mois d’octobre 1853, l’étendard de la rébellion flottait sur les murailles des plus vastes cités du nord du Kiang-si. On racontait qu’il y avait été planté parles soldats de Chi-ta-kah, le plus vaillant, le plus populaire et le plus habile des généraux de Taï-ping-ouang, que dans les départemens septentrionaux baignés par le grand fleuve il ne restait plus trace de l’administration mandchoue, enfin que les habitans y vivaient heureux et paisibles sous le gouvernement nouveau. En 1855 et 1856, les progrès de l’insurrection furent encore plus rapides et plus décisifs. Elle fut contrainte, il est vrai, d’évacuer momentanément quatre villes situées à l’est du lac Poyang ; mais six autres cités lui ouvrirent successivement leurs portes, et nous la voyons en 1857 maîtresse absolue du centre de la province, dont elle occupe toutes les préfectures, sauf la capitale, Nan-tchang, que tiennent encore les troupes impériales. En 1859, elle répare ses pertes, rétablit son pouvoir sur les rives orientales du lac Poyang [7], et met le siège devant Nan-tchang-fou.

Dominateur presque absolu dans une des plus industrielles et des plus fertiles provinces de la Chine, Chi-ta-kah avait voulu pousser encore plus loin ses conquêtes, et les autorités du Fo-kien, qui jusque-là n’avaient eu à repousser que des attaques de pirates ou des séditions locales, s’étaient trouvées, au mois de novembre 1856, en face des troupes de l’insurrection victorieuse. Ce fut sans doute par les passes des monts Bohèa [8] que ces bandes entrèrent dans les districts de Yenn-ping et de Chao-vou, dont elles pillèrent les capitales. L’année suivante, elles furent contraintes d’évacuer ces positions et se divisèrent en deux corps : l’un poussa vers le nord et s’empara, en 1858, de la ville de Soung-ki ; l’autre marcha vers le sud, longeant la chaîne des Bohèa, franchit au commencement de 1860 les frontières du Kouang-tong, où il occupa Ta-pou et Kia-ying. La rébellion n’avait pu pénétrer dans les départemens maritimes du Fo-kien, mais elle était entrée au cœur de la province ; elle en avait parcouru et ravagé toute la partie occidentale.

HOU-PE ET HOO-NAN. — Le Hou-pé a été, pendant ces dernières années, le foyer le plus ardent de l’insurrection. Nulle part la lutte ne s’est montrée plus impitoyable ni plus active, nulle part elle n’a pris une physionomie plus sauvage, nulle part on n’a fait des deux côtés d’aussi constans et d’aussi puissans efforts pour conquérir et conserver, reprendre et maintenir des positions qui occupent les plus vitales parties de l’empire. Les rives du Yang-tze-kiang, les frontières des deux provinces voisines, le Kiang-si et le Ngan-hoeï, où dominait depuis 1853 la cause de Taï-ping-ouang, ont été principalement le théâtre de ces sanglantes péripéties. Dans les derniers jours de mars 1854, Vou-tchang-fou, la capitale du Hou-pé, Han-yang-fou, qui est située sur le bord opposé du fleuve et qui forme avec elle le plus vaste marché de la Chine, Houang-tchao-fou, autre grande ville, dont le Yang-tze-kiang baigne également les murs, sont prises par les insurgés. La nouvelle de ce désastre frappe les ministres de Hienn-foung comme un coup de foudre. Ils jugent que le temps de l’indulgence et du pardon est passé. Le cœur paternel du souverain gémira ; mais il doit consentir, pour le salut de ses peuples, à des châtimens qui punissent rigoureusement la lâcheté ou l’impéritie, qui réveillent l’apathie et la torpeur, qui épouvantent les traîtres. Le vice-roi du Hou-kouang [9], Ta-yong, est destitué ; Tsing-ling, gouverneur du Hou-pé, qui a laissé tomber Vou-tchang, la capitale de sa province, au pouvoir de la rébellion, sera décapité sans merci. Quelques jours après, les hautes autorités de la province assistaient sur la place publique de Chang-cha, la capitale du Hou-nan, à une scène lugubre et sanglante. Le gouverneur Tsing-ling, auquel tout récemment encore elles obéissaient comme à leur chef, paraissait en leur présence dans l’attitude d’un suppliant. Le visage tourné vers Pékin, il s’inclinait profondément et implorait à haute voix le pardon de l’empereur. Près de lui, debout et revêtu des insignes de son costume officiel, se tenait le commandant des troupes de la province, le général Kouenn-voun, qui, dans cette solennelle occasion, devait remplir lui-même le rôle d’exécuteur. Cette fois Hienn-foung n’avait pas fait grâce. Le complice du coupable fut lui-même son bourreau.

Ce terrible exemple eut d’abord de salutaires résultats. Avant la fin de 1854, d’importans avantages vinrent couronner dans le Hou-pé les efforts des impériaux. Leurs adversaires, après avoir essuyé plusieurs défaites en rase campagne, furent contraints, dès le mois de décembre, d’évacuer toute la partie méridionale de la province ; mais le printemps de 1855 les ramena au Ngan-hoeï, où ils avaient pris leurs quartiers d’hiver, et leur rendit les villes qu’ils avaient perdues ; battus près de Lo-tienn, ils ne tardèrent pas à venger cette défaite en égorgeant huit cents Mandchoux surpris par eux dans une embuscade, et ajoutèrent bientôt à leurs conquêtes la préfecture de Teh-ngann, qui limite au nord celle de Han-yang. S’il faut en croire la Gazette de Pékin, de grands revers ont suivi dans le Hou-pé depuis l’automne de 1855 ces nouveaux succès de l’insurrection, et l’étendard de Taï-ping-ouang n’y flotte plus en ce moment que sur des positions sans importance. Les soldats de l’empereur ont conquis de nouveau pour leur maître Han-yang et Vou-tchang. Cette dernière ville a été reprise par le général Houlinn-yi, qui a reçu pour récompense la charge de gouverneur du Hou-pé ainsi que le bouton de première classe ; le bourreau de Tsing-ling, le général Kouenn-voun, a recueilli également d’éclatans témoignages de la faveur impériale.

Pendant que les armées de Hienn-foung sont aux prises avec les hordes rebelles qui infestent dans le Hou-pé les rives du grand fleuve, les autorités impériales ont à soutenir contre l’insurrection, dans la province frontière, le Hou-nan, une lutte non moins laborieuse. Au nord, Yo-tchao-fou, qui baigne ses murailles dans le lac Toung-ting [10], est successivement prise et reprise ; Siang-yin et Tchang-tih sont perdues, et on ne dit point qu’elles aient été réoccupées. Au sud, les bandes du Kouang-tong et du Kouang-si font des irruptions fréquentes : elles repassent les frontières aux approches de la saison froide ; mais on les voit régulièrement reparaître au printemps quand les caisses publiques, déjà pillées par elles, commencent à se remplir, et quand les moissons mûrissent. En réalité, depuis huit ans l’empereur ne règne plus dans le Hou-kouang. L’anarchie et la guerre civile y exercent seules leur sanglant empire.

HO-NAN, CHAN-TONG, TCHI-LI. — Les régions situées au nord du Hou-pé et au-delà du Fleuve-Jaune n’ont pas vu flotter depuis 1854 les couleurs de Taï-ping-ouang ; mais la domination impériale ne s’y est pas exercée sans réserve : Les bandes insurgées qui occupaient Kao-tang, non loin des bords du Grand-Canal, ont été anéanties en 1854 par le prince Tsang-ki-lin-sin ; leur général Li-kaï-foun et les chefs qui commandaient sous ses ordres ont été faits prisonniers, conduits à Pékin, « condamnés à la mort lente et coupés en petits morceaux pour réjouir le cœur du peuple. » Cependant cette grande victoire, en achevant la destruction de l’armée rebelle qui avait pénétré jusqu’à Tiën-tsin, ne devait pas complètement pacifier le Chan-tong. En 1855, une insurrection locale avait éclaté au sud du Ho-nan. Ces nouveaux révoltés, qu’on appelait simplement les niefi [11], s’étaient emparés de plusieurs villes ; puis, remontant vers le nord, ils avaient franchi les frontières du Ngan-hoeï et du Riang-sou, passé le Fleuve-Jaune et donné probablement la main aux fuyards que chassaient devant eux les soldats victorieux de Tsang-ki-lin-sin. L’incendie signalait partout leur passage. Il fallut qu’un des généraux les plus expérimentés de l’empereur, Ho-tchoun, qui soutenait alors dans le Ngan-hoeï une lutte opiniâtre contre les armées de Taï-ping-ouang, laissât à ses subalternes la conduite des opérations militaires au centre de la province, et allât lui-même se mesurer avec les niefi. Il les atteignit près de Toung-ling, sur les frontières septentrionales du Ngan-hoeï, les défît complètement et en fit décapiter trois mille. Il n’est resté de la rébellion des niefi que de lamentables souvenirs et une misère affreuse dont les suites se font encore sentir.

Les excès commis en 1857 au sud de la province du Tchi-li et aux environs de Tien-tsin par des bandes isolées de brigands qui ont incendié quelques villages, pillé les prétoires et vidé les caisses publiques, ont eu pour les populations des conséquences moins désastreuses et moins durables. En 1858, la province était entièrement pacifiée. Comblé des faveurs impériales, honoré de toute la confiance de Hienn-foung, Tsang-ki-lin-sin put employer ses loisirs à exercer ses troupes, à fortifier le Peï-ho contre les barbares, à méditer cette suite de trahisons et de cruautés qui s’est terminée par l’humiliation de l’empire en 1860.

Pour achever ce récit, dont j’aurais épargné certainement au lecteur quelques détails un peu arides, si je n’avais voulu que cette étude fût sérieuse et complète, il me reste à raconter les événemens militaires qui se sont accomplis depuis 1853 dans le Kiang-sou, aux environs de Nankin et de Shang-haï, et qui nous ont mis face à face avec l’insurrection chinoise.


II. — LES INSURGES DANS LE KIANG-SOU ET A NANKIN.

Le Yang-tze-kiang, qui arrose les provinces les mieux cultivées et les plus industrieuses de la Chine, est aussi la grande artère de l’insurrection. C’est ce fleuve qui l’a portée directement au cœur même du Hou-pé, du Ngan-hoeï et du Kiang-sou. C’est par ses affluens qu’elle a remonté, à travers le Hou-nan, le Hou-pé et le Ho-nan, jusqu’aux bords du Fleuve-Jaune, et qu’elle a envahi toute la province du Kiang-si [12]. Le grand fleuve et les rivières qu’il reçoit font communiquer entre elles toutes les positions importantes que l’insurrection occupe. Il coupe en deux le Ngan-hoeï et le Kiang-sou, baigne leurs capitales, Ngan-king et Nankin, ainsi que leurs plus vastes cités, où se déploie, depuis huit ans déjà, l’étendard de Taï-ping-ouang. Les flottilles des rebelles sillonnent ses eaux ; chaque jour, le bruit de leur artillerie fait retentir les échos de ses rives. Tant qu’ils n’en auront point été chassés, ils seront maîtres de tout le centre de l’empire, et disposeront de ses plus fécondes et de ses plus vitales ressources.

Battus à plusieurs reprises par Ho-tchoun, qui leur tua cinq mille hommes en 1855, près de Ta-tang, les vainquit en 1856 dans trois rencontres, sous les murs de Vou-veï et de Ta-ping, et fit brûler vifs plusieurs de leurs chefs, les rebelles avaient perdu successivement la plupart des villes qu’ils occupaient au sud de la province. L’année suivante, ils vengèrent cruellement ces défaites, et on les retrouve en 1860 établis à Ngan-king, à Ning-kouo, à Ta-ping, c’est-à-dire commandant tout le cours du grand fleuve dans le Ngan-hoeï, et maîtres à peu près absolus d’une grande partie de cette belle province.

La province voisine, le Kiang-sou, où est situé Nankin, a vu s’accomplir des événemens qui touchent de trop près aux destinées de la rébellion et à l’avenir de nos relations avec la Chine pour ne pas mériter une sérieuse attention. Ces événemens, qui ont conduit les soldats de Taï-ping jusqu’aux portes de Shang-haï, nous ont rapprochés de l’insurrection ; ils nous eussent permis de pénétrer ses secrets, de l’étudier, de la connaître, si, pour ménager, dans l’intérêt de nos négociations avec le gouvernement impérial, la position qu’une stricte neutralité nous avait faite, nous n’avions cru devoir éviter tout ce qui eût pu nous mettre en contact officiel avec ses ennemis et repousser systématiquement leurs avances. Dans de telles circonstances, quand les agens des grandes nations se trouvent en face d’un élément inconnu et mystérieux dont le développement menace l’existence même du pouvoir auprès duquel ils sont accrédités, quand ils sont séparés par une longue distance des pays qu’ils représentent et doivent attendre pendant plusieurs mois les instructions qu’ils sollicitent, ils ne sauraient mesurer avec une attention trop minutieuse la portée de leurs démarches et en calculer avec trop de soin les résultats. Les trois plénipotentiaires d’Angleterre, de France et des États-Unis ont voulu, dès 1853 et 1854, prendre par eux-mêmes une idée de la rébellion chinoise, de ce mouvement national, politique et religieux, dont on racontait à Shang-haï des choses si étranges et si merveilleuses. Ils ont remonté successivement le Yang-tze-kiang et séjourné quelques heures devant Nankin ; mais aucun de ces trois agens n’eût risqué de compromettre son caractère et son mandat en négociant avec Hong-siou-tsiouen ou ses ministres. Sir George Bonham, le représentant de la Grande-Bretagne, eut la satisfaction d’inspirer une salutaire terreur aux soldats de Taï-ping-ouang en faisant lancer quelques bombes par les canons de l’Hermès au milieu des batteries rebelles qui avaient salué son passage avec leurs boulets. M. de Bourboulon vit de plus près les chefs insurgés ; il trouva l’occasion d’humilier la morgue insolente du confident de Taï-ping-ouang par son attitude digne et fière, et lui fit comprendre que la France entendait qu’on respectât partout les chrétiens [13].Le ministre des États-Unis, M. Mac-Lane [14], accepta près de Tchin-kiang-fou les avances officielles du commandant de la Hotte impériale ; il ne descendit pas à terre, et se contenta de transmettre aux généraux rebelles des promesses verbales de neutralité.

Le 7 septembre 1853, une troupe de bandits fo-kiennois et cantonais affiliés à la Triade s’emparait de Shang-haï, et pendant dix-huit mois la communauté étrangère assistait à l’un des plus curieux et des plus désolans spectacles que puisse offrir la guerre civile, alimentée par la triste impuissance d’un gouvernement dont toutes les bases sont minées par l’avilissement, par la corruption et l’insatiable cupidité de ses fonctionnaires, par l’abaissement et l’apathie de ses sujets. La flotte qui bloquait Shang-haï du côté de la rivière laissait passer les provisions ; les officiers de l’armée impériale qui l’assiégeaient à l’ouest et au sud vendaient eux-mêmes aux rebelles de la poudre et des boulets, et quand nous signalions ce commerce au général Ki-heul-hang-a, le grand-juge de la province, il nous répondait en souriant : « Je sais tout cela mieux que vous ; c’est la coutume, et je n’y puis rien. » Au pied des murailles qui cernent la ville du côté du nord, et sur le terrain même des concessions étrangères, les paysans avaient établi un marché où ils vendaient paisiblement des fruits et des légumes. Quelques trafiquans étrangers, au mépris des droits les plus élémentaires de la neutralité, échangeaient pour de grosses sommes avec la garnison des munitions de guerre. Plusieurs missionnaires protestans lui portaient eux-mêmes des encouragemens et des conseils. La voix des consuls anglais et américains protestait faiblement contre de tels abus [15]. On eût dit qu’ils obéissaient eux-mêmes, et comme à leur insu, à ce courant de sympathie qui portait alors leurs nationaux vers la cause rebelle. Les bandits qui tenaient Shang-haï avaient arboré les couleurs de Taï-ping-ouang, et les étrangers s’étaient d’abord laissé prendre à ces apparences de séditieuse parenté. On sut plus tard que, dans un moment de détresse, ils avaient fait d’humbles avances au chef de l’insurrection, et qu’elles avaient été repoussées.

Les agens et les missionnaires français ne partagèrent point ces inclinations, et ce fut pour eux, au milieu de l’aveuglement général, un grand honneur qu’un tel discernement. Les rebelles avaient envoyé des boulets dans la direction de notre consulat, et répondu à nos avertissemens par des excuses dérisoires. L’amiral Laguerre dut les menacer de les punir, et il n’hésita point à informer le commandant des troupes impériales de l’utile concours que les circonstances le mettaient dans l’obligation de lui prêter. Notre procédé était loyal et parfaitement désintéressé ; le juge Kih le reconnut par une double trahison : il nous offrit une diversion qu’il ne fit pas, et laissa lutter seuls deux cent cinquante marins français contre toutes les forces assiégées ; puis quand, à la suite de cette héroïque attaque du 6 janvier 1855, qui nous coûta dix hommes et trois officiers, il eut appris par ses espions que la garnison, affaiblie et découragée, n’était plus en état de se défendre, il pénétra la nuit dans la ville sans nous prévenir, y mit le feu et y laissa commettre d’affreux massacres en dépit des engagemens formels qu’il avait pris avec nous. Un peu plus tard, Kih recevait le bouton de rubis [16] et la charge de gouverneur du Kiang-sou comme récompense de ses faciles triomphes. Dans le rapport par lequel il racontait ses exploits à l’empereur, il daignait mentionner en deux lignes insignifiantes l’assistance que nous lui avions prêtée [17], et ses administrés admiraient naïvement qu’il en eût tant fait pour nous !

La prise de Shang-haï mit le gouverneur du Kiang-sou en grand crédit à la cour. Plein de confiance dans ses talens militaires, l’empereur lui donna le commandement de l’armée qui assiégeait Tchin-kiang-fou [18]. Cet honneur lui devint fatal. L’année suivante, il fut battu par les rebelles, et périt sur le champ de bataille sans avoir pu accomplir sa mission. Un décret impérial lui accorda des récompenses posthumes. Hienn-foung voulut qu’un temple fût élevé sur le lieu même où il était mort en héros pour la défense du trône, et que son ombre fidèle y reçût les sacrifices dus aux mânes d’un vice-roi [19].

Cependant le généralissime Hiang-yong tenait toujours Nankin étroitement bloquée, et il savait calmer à propos l’impatience de son souverain en lui adressant de temps à autre le récit imaginaire de quelques combats sanglans, où le succès couronnait toujours ses efforts. C’est ainsi qu’en 1855 il avait brûlé ou coulé à fond plus d’un millier de jonques et tué plus de vingt mille hommes à l’ennemi, sans que d’aussi grands succès eussent amené aucun résultat important. Sa verve n’était pas encore épuisée, lorsque les événemens vinrent trahir sa fortune. Au mois de mars 1856, les assiégés, qui commençaient à manquer de vivres, firent une sortie, rompirent en plusieurs endroits les lignes d’investissement, et mirent en pleine déroute l’armée du généralissime, qui s’enfuit d’une seule traite jusqu’à Tan-yang. Quelques jours après, Hiang-yong s’y laissait surprendre et entourer par les rebelles. Le camp retranché qu’il avait fait construire était pris et brûlé. Un décret de l’empereur flétrissait sa défaite et le privait de ses dignités. Le chagrin, la honte et la goutte tuèrent bientôt ce vieillard, qui avait rendu en 1852 de grands services à son souverain. Hienn-foung versa des larmes en apprenant sa mort, et fit nommer une députation qui devait accompagner jusqu’à Pékin ses dépouilles mortelles. Ce fut Ho-tchoun, général en chef des troupes du Ngan-hoeï, qui recueillit son périlleux héritage.

Les avantages éclatans que venaient de remporter les soldats de Taï-ping-ouang furent suivis d’aventures mystérieuses et terribles, qui mirent un instant sa cause dans le plus sérieux péril. Pendant que son armée emportait les retranchemens de Tan-yang, la discorde divisait ses partisans et ensanglantait sa capitale. Taï-ping-ouang voyait grandir dans son propre conseil une influence dangereuse pour son autorité. Hiang-siou-tsing, qui avait pris le titre de roi de l’est, tchong-ouang, était en même temps le plus capable et le plus influent de ses ministres, le plus hardi et le plus populaire de ses généraux. Il avait obtenu pour son fils aîné la succession de son collègue le roi de l’ouest, qui avait, disait-on, disparu dans un combat. Imposteur habile, sophiste éloquent, ingénieux écrivain, il s’était attribué depuis quelque temps dans ses discours et ses proclamations le rôle du saint-esprit. Il primait dans le conseil, se faisait donner les charges les plus importantes, et avait déjà le pied sur les marches du trône, lorsqu’une jalousie de harem le brouilla avec le roi du nord, Oueï-tching, qui occupait aussi à la cour de hautes dignités, et sauva Taï-ping-ouang. Ce dernier favorisa sous main ces dissensions intestines, maintint quelque temps la balance égale entre les deux rivaux, en faisant aider secrètement le plus faible, et manda en toute hâte à son aide un autre de ses généraux, le prince assistant Chi-ta-kah, qui guerroyait alors dans le Kiang-si ; puis, quand il jugea le moment venu de se débarrasser d’un homme qui lui portait ombrage, il prit parti ouvertement pour le roi du nord. HiangTsiou-tsing succomba devant cette alliance. En une seule nuit, trente mille de ses partisans étaient égorgés. Déclaré coupable de haute trahison, il fut condamné à mort, et périt écartelé par quatre buffles.

Sur ces entrefaites arrivait Chi-ta-kah. On prétend que, saisi de tristesse et d’indignation à la nouvelle des événemens qui venaient de mettre en danger l’œuvre commune, il jugea politique d’en rejeter la responsabilité sur le roi du nord, et fit demander secrètement sa tête. Nankin fut de nouveau menacée d’un siège ; on ferma ses portes ; la tour de porcelaine [20], d’où le prince assistant pouvait foudroyer la ville, fut minée. Il y eut dans le parti de l’insurrection deux camps et deux armées. La fortune de Taï-ping-ouang devait sortir triomphante de cette difficile épreuve. Le roi du nord se laissa séduire par de flatteuses apparences. Arrêté au moment où il se croyait au comble de la faveur, il fut accusé de conspiration et décapité. Le jour même, Chi-ta-kah entrait à Nankin en libérateur. La paix et la confiance y étaient rétablies.

Ce n’était pas seulement au centre de sa capitale et dans l’enceinte même de son palais que Taï-ping-ouang voyait la trahison conspirer contre son naissant empire. Un de ses plus braves généraux, Tchang-kouo-liang, venait de passer à l’ennemi. Connaissant de vieille date la tactique des insurgés, doué d’une grande audace, d’une rare activité et de beaucoup d’ambition, ce nouvel auxiliaire, dont Ho-tchoun avait sans doute acheté le concours par des titres et des dignités, eut bientôt rétabli dans le Kiang-soules affaires de l’empereur. Avant la fin de 1857, il avait rendu Pouh-kaho à son nouveau maître, forcé, pris ou brûlé onze camps rebelles, et était devenu la terreur de ses anciens compagnons d’armes. Un titre de noblesse, transmis-sible à son fils, et qui devait également illustrer la mémoire de son père, fut la récompense de ces premiers exploits [21].

Les victoires qui les suivirent parurent plus décisives encore. Pendant les premiers mois de 1858, on combattit avec acharnement aux environs de Lih-choui [22]. Perdue et reprise trois fois, cette sous-préfecture fut définitivement occupée par Tchang-kouo-liang. Le 27 septembre à minuit, il s’emparait par surprise de Tchin-kiang-fou, faisait un grand carnage de la garnison, et le lendemain il pénétrait sans résistance dans Koua-tchao. La libre navigation du Grand-Canal, interrompue depuis cinq ans, était enfin rétablie. Dans toute la province du Kiang-sou, une seule ville, Nankin, restait à Taï-ping-ouang. Les rebelles qui avaient échappé aux massacres de Tchin-kiang et de Koua-tchao s’y étaient réfugiés. Tchang mit immédiatement le siège devant la capitale de l’insurrection.

La chute de Nankin fut alors regardée comme certaine par le gouvernement impérial. On savait bien à Pékin qu’une ville entourée de hautes et épaisses murailles, défendue par des fossés profonds et par cent mille rebelles, ne pouvait être emportée d’assaut ; mais on comptait sur la vigilance et la grande habileté de Tchang-kouo-liang, sur la famine et la défection. Les combinaisons du jeune et bouillant général devaient pourtant échouer devant les mêmes obstacles qui avaient déjoué les plans du vieux Hiang-yong. Un long siège use vite l’énergie des troupes d’attaque quand elle n’est pas entretenue par de continuels dangers et de fréquentes escarmouches. Peu à peu l’activité du général s’endort, la discipline de ses soldats se relâche, leur ardeur s’éteint. Les assiégés au contraire semblent puiser de nouvelles forces dans leur détresse même, et quand ils savent que le vainqueur ne fait pas grâce, ils deviennent capables d’un élan qui brise toute résistance et fait tout plier. En 1859, Tchang recula devant les sorties de la garnison qu’il tenait bloquée, son camp fut surpris ; il se vit forcé de lever le siège de Nankin et se laissa tourner par une bande de rebelles qui alla s’établir dans la ville de Yang-tchao. Quelques jours après, il passait le fleuve, afin d’arracher à l’insurrection cette nouvelle conquête qui la rendait maîtresse une seconde fois de la navigation du Grand-Canal.

Nankin était encore cernée par les troupes impériales lorsque lord Elgin remonta le Yang-tze-kiang à son retour du Peï-ho. On sait que les traités de Tien-tsin ont ouvert au commerce les villes que baigne le grand fleuve. L’ambassadeur d’Angleterre se proposait de les visiter, de mettre à l’étude jusqu’à You-tchang-fou, sur un parcours de 250 lieues, une navigation périlleuse et presque inconnue, d’apprécier par lui-même la situation morale et politique de la partie de l’empire où domine l’insurrection : Partie de Shang-haï le 8 novembre 1858, l’expédition y fut de retour le 1er janvier suivant et rapporta des impressions peu favorables aux rebelles [23]. Autour des villes où flottait leur étendard, les campagnes semblaient arides et désertes ; les horreurs de la guerre civile, le pillage, la ruine et l’incendie, avaient laissé partout leurs désolantes empreintes ; les traces bienfaisantes d’une administration tutélaire et réparatrice ne se montraient nulle part. On voyait qu’après avoir tout détruit, ils n’avaient rien édifié. En résumé, on pouvait tenir pour certain que les populations ne leur étaient point sympathiques, et que l’extrême faiblesse du gouvernement mandchou faisait à elle seule toute leur force. Les grandes villes situées sur les rives du Yang-tze-kiang, depuis Nankin jusqu’à Toung-liou, étaient en leur possession. Au-delà de Toung-liou, l’autorité de l’empereur paraissait partout rétablie ; l’aspect était plus animé et moins triste. Les forts de Nankin, de Ta-ping et de Ngan-king firent feu sur les Anglais. On les réduisit au silence après une canonnade assez vive. Deux matelots de la Rétribution furent tués ; un boulet perça le pavillon de lord Elgin. À Ta-ping, un rebelle vint à bord, présenta, des excuses verbales et remit à un officier du Furious une note écrite en style assez fier, dans laquelle le commandant de la place promettait aux frères étrangers les faveurs du roi céleste, s’ils voulaient lui prêter leur assistance pour la destruction des démons tartares. Une simple déclaration de neutralité fut la réponse. L’ambassadeur d’Angleterre resta cinq jours dans le fameux port d’Han-kao, visita Vou-tchang-fou, où le vice-roi du Hou-kouang le reçut avec un empressement plein de courtoisie. Quand l’expédition revit Shang-haï après une absence de sept semaines, il n’était personne à bord des bâtimens anglais qui ne fût convaincu de l’anéantissement prochain de la rébellion chinoise.

Les événemens militaires qui s’accomplirent au centre du Kiang-sou pendant l’hiver de 1860 parurent d’abord confirmer la justesse de cette opinion. On annonçait que Tchang-kouo-liang venait de remporter d’éclatans avantages ; un mouvement offensif habilement combiné avec les manœuvres du général en chef Ho-tchoun l’avait rendu maître de Yang-tchao et ramené sous les murs de Nankin. La navigation du Grand-Canal était libre. Les autorités provinciales affirmaient sans hésiter que cette fois Taï-ping-ouang était perdu sans ressource, et qu’avant un mois la tête du fameux chef de la rébellion serait envoyée à l’empereur. Comment ces brillantes illusions se sont-elles évanouies ? Le gouvernement mandchou a-t-il voulu rallier autour de lui toutes ses ressources au moment où nous nous apprêtions à venger l’offense du Peï-ho, et l’armée qui assiégeait Nankin s’est-elle affaiblie elle-même pour contribuer à la défense de la capitale ? ou bien les soldats qui la composaient, mal nourris, mal vêtus, décimés par le typhus et irrégulièrement payés, ont-ils déserté en masse le drapeau de l’empereur et abandonné leurs généraux ? C’est ce dont personne n’a pu se rendre compte au moment du grand désastre qu’il me reste à raconter et au milieu de l’affreuse confusion qui en a été la suite.

Le 9 mai 1860, Nankin ouvre ses portes et donne passage à plusieurs divisions rebelles qui attaquent les assiégeans avec furie. Prévenu à la hâte, Ho-tchoun arrive trop tard. Les lignes de Tchang-kouo-liang sont forcées, il est blessé dans l’action et prend la fuite. À Tan-yang, il rallie ses soldats et tente d’arrêter l’ennemi. Il est vaincu et s’empoisonne. Délivrés du plus redoutable adversaire qu’ils eussent encore rencontré, les rebelles brisent sans résistance les faibles obstacles que leur opposent les garnisons des places voisines ; ils reprennent en passant les villes et les positions qu’ils ont perdues en 1859, mais ne s’arrêtent nulle part et s’avancent à marches forcées vers la capitale de la province. La paisible et opulente cité de Sou-tchao était depuis longtemps l’objet des ardentes convoitises de l’insurrection ; les autorités impériales savent bien qu’elles ne lui déroberont pas une si riche proie, si elles ne réussissent à organiser une défense active et vigoureuse. Elles ont confiance dans la solidité des murailles et la fidélité des habitans, elles se concertent et se mettent à l’œuvre ; mais, en apprenant le péril qui le menace, le vice-roi du Kiang-nan, Hou-koueï-tsin, est devenu fou de terreur. Il réunit sa garde et donne l’ordre du départ ; ses officiers le supplient de ne pas abandonner la ville : leurs avis et leurs prières sont rejetés. En arrivant près de la porte de l’est, Hou-koueï-tsin y trouve une compagnie de miliciens qui la gardaient, et ordonne qu’on fasse feu sur elle afin de dégager le passage. Quelques jours après, ce misérable, à qui l’imprudence des ministres de Hienn-foung avait confié l’administration de cent millions de ses sujets, recevait à Shang-haï, où il s’était honteusement réfugié, un décret de l’empereur qui le destituait de ses fonctions et le mandait enchaîné à Pékin. On apprenait en même temps que, pendant la nuit du 2 juin, Sou-tchao était tombée entre les mains des rebelles. Les soldats mécontens les avaient eux-mêmes introduits dans la ville ; le gouverneur Su s’était ôté la vie après avoir mis le feu à son harem. Des flots de sang tartare avaient coulé.

Quinze lieues seulement séparent Sou-tchao de Shang-haï. La capture de l’une des plus riches et des plus importantes cités de l’empire ajoutait sans doute un grand lustre aux armes de Taï-ping-ouang et portait par conséquent dans le Kiang-sou un coup funeste au prestige du gouvernement de Pékin ; mais la possession de Shang-haï eût procuré aux rebelles de bien plus sérieux avantages. Une fois maîtres de ce vaste marché et des districts environnans, où l’on recueille la soie et le thé qui l’alimentent, ils acquéraient une existence politique et des revenus réguliers ; ils confisquaient les produits de la douane chinoise, qui fonctionne depuis huit ans déjà sous notre direction, et qui verse chaque année dans le trésor impérial des sommes importantes ; ils imposaient leur faveur au commerce étranger, pour lequel l’inaction est la ruine, et forçaient par là même les agens qui le protègent à engager avec eux des relations officielles. Nous aurions eu dès lors à compter en Chine avec deux pouvoirs établis ; il eût été dans notre intérêt de ménager les insurgés aussi bien que les impériaux, et de tenir entre eux la balance égale.

Avant de marcher sur Shang-haï, il était prudent de sonder nos dispositions et de ne rien négliger pour se les rendre favorables. Il fallait avant tout calmer les terreurs et dissiper les "appréhensions. Poussés par un sentiment de courageuse curiosité, animés du désir de retrouver leurs illusions perdues, quelques missionnaires anglais étaient allés visiter Sou-tchao. Le roi fidèle, tchong-ouang, qui y commandait les troupes insurgées, les avait accueillis avec une politesse courtoise et un fraternel empressement. Son langage n’avait pas été sans doute d’une irréprochable orthodoxie, mais il leur avait, dit d’un ton convaincu en prenant congé d’eux : « Nous adorons le même père céleste et le même frère aîné céleste ; quelle difficulté pourrait exister entre nous ? » Et ils étaient revenus rassurés et satisfaits. Peut-être les hôtes du roi fidèle n’avaient-ils pas observé dans l’expression de leurs sympathies une réserve assez scrupuleuse, peut-être entrait-il dans ses calculs de paraître attribuer à leur démarche un caractère officiel qui constituât une sorte d’engagement. Toujours est-il que le 13 août 1860 on avait pu lire sur les murs de Shang-haï des proclamations revêtues de son sceau par lesquelles il annonçait sa prochaine arrivée. Déjà même on voyait briller au loin le feu des incendies qui annonçaient son approche [24].

Cependant les ministres de France et d’Angleterre s’étaient entendus sur l’attitude que les difficultés des circonstances leur conseillaient de prendre et de maintenir en face des complications contre lesquelles avait à lutter notre politique. Tendre la main aux rebelles au moment où nous allions obtenir du gouvernement mandchou des concessions sérieuses, c’eût été en quelque sorte amoindrir l’importance de nos conquêtes diplomatiques en ajoutant de nouveaux dangers à tous ceux qui menaçaient la dynastie des Tsing, et créer peut-être de grands embarras aux ambassadeurs qui négociaient à Tien-tsin. Permettre que les bandes du tchong-ouang s’emparassent de Shang-haï ou les repousser par la force, c’était placer notre commerce entre la bienveillance impuissante de l’un des partis et le ressentiment de l’autre, c’était l’engager dans la voie des incertitudes et des hasards, et nous priver gratuitement des bénéfices d’une neutralité qui avait au moins l’avantage de ménager l’avenir. En interdisant à nos nationaux, par un avis officiel de leurs consuls, toute partialité effective, en faisant savoir aux rebelles que nous n’entendions les traiter ni comme nos amis ni comme nos ennemis, mais que nous ne pouvions tolérer qu’ils livrassent nos établissemens aux horreurs de la guerre civile, on crut sans doute leur ôter l’espoir du succès, arrêter leur marche vers Shang-haï sans provoquer imprudemment leur vengeance et conjurer en partie les périls que l’on redoutait. Par mesure de prudence, le commandant des forces navales françaises fit occuper le faubourg de l’est ; les Anglais se chargèrent de défendre la ville du côté de l’ouest et du sud, les négociant étrangers s’entendirent entre eux pour s’organiser en compagnies de volontaires, et protéger au besoin les concessions contre les insurgés, les impériaux ou les voleurs.

Soit que le roi fidèle n’eût pas reçu nos avertissemens, soit qu’il n’en eût pas saisi exactement la portée, ou qu’il ait voulu feindre de ne les pas comprendre, ses troupes continuèrent à s’avancer vers Shang-haï. Le 18 août 1860, à dix heures du matin, les impériaux, qui couvraient les approches de la ville, furent attaqués et poursuivis jusqu’aux faubourgs de l’ouest, où les Anglais avaient placé leurs batteries. Repoussés par l’artillerie des Sikhs, ils se retirèrent en assez bon ordre, et essayèrent le lendemain de pénétrer par le faubourg de l’est, dont nous avions pris la défense. Nos boulets et nos obus les mirent en fuite ; mais ce double échec ne les découragea pas. Le 20 août, on les vit reparaître plus nombreux et plus ardens ; cette fois, nos batteries et celles des Anglais firent feu sur eux de toutes leurs pièces : ils maintinrent leur terrain quelques instans, puis reculèrent et finirent par battre en retraite lentement, sans effroi, sans désordre. Depuis ce moment, ils n’ont pas reparu.

La lutte était engagée, et pouvait avoir de funestes conséquences pour la sûreté de nos nationaux. Afin de prévenir le retour des scènes sanglantes qui venaient d’épouvanter Shang-haï, nos agens ne reculèrent devant aucune des mesures que parut leur conseiller la prudence, quelque graves, quelque terribles qu’elles pussent être, Ils savaient par les rapports de la police chinoise que les vastes faubourgs de Shang-haï recelaient des espions de Taï-ping-ouang, des bandits, des soldats de l’insurrection déguisés en mendians ou en voyageurs, toute une population turbulente et affamée qui attendait depuis longtemps le signal du meurtre et du pillage. Nos forces n’étaient pas nombreuses. Nous ne pouvions éviter le danger qu’en la voyant venir de loin. Il nous fallait niveler le terrain et dégager les abords de la place. Les commandans des forces navales appelèrent l’incendie à leur aide, et firent à la ville une ceinture de ruines fumantes. Ils se décidèrent ensuite à prendre officiellement vis-à-vis des rebelles une attitude qui ne pût leur laisser aucun doute sur leurs véritables intentions, dans le cas où ils eussent cru pouvoir attribuer à un malentendu les derniers événemens. M. Forrest, attaché à la légation britannique, se chargea de porter le 22 août au camp des rebelles la notification suivante :


« Aux chefs des bandes armées occupant Sou-tchao, Sang-kiang, etc. Des avis nous étant parvenus du rassemblement de bandes armées dans le voisinage de Shang-haï, nous, les commandans des forces militaires et navales de sa majesté l’empereur des Français et de la reine de la Grande-Bretagne, faisons savoir par la présente que la ville de Shang-haï et les établissemens étrangers y attenant sont occupés militairement par les forces de sa majesté l’empereur des Français et de son alliée la reine de la Grande-Bretagne. Les commandans avertissent en conséquence tous ceux que cela peut concerner que, si des partis armés quelconques viennent attaquer les positions occupées par eux, ils seront considérés comme ennemis par les forces alliées et traités en conséquence. »


La réponse du chef insurgé ne se fit pas attendre ; elle était ainsi conçue :


« Lih, commissaire impérial du souverain qui règne par la volonté expresse du ciel, publie la présente notification :

« Les temps fixés pour la domination des Tsing [25] étant accomplis, le Seigneur vraiment sacré a été envoyé dans le monde pour le sauver. J’ai eu l’honneur de recevoir ses commandemens, afin d’accomplir l’œuvre céleste en punissant les crimes de la dynastie déchue, et depuis le moment où j’ai pris les armes pour la cause du droit dans le Kouang-si, je n’ai jamais livré bataille sans être vainqueur, ni attaqué une ville sans m’en emparer. Il n’y a que peu de temps, lorsque nos armées ont pris possession de Sou-tchao, vos compatriotes sont venus maintes fois et nous ont pressés de nous rendre à Shang-haï pour y discuter personnellement diverses matières concernant le commerce étranger. Je suis donc venu ici, après avoir pris Sang-kiang, non pas pour chercher le combat et pour me mesurer avec les forces des nations étrangères, mais pour leur offrir un traité de commerce, et maintenant que je viens de parcourir la communication qui m’a été remise, je suis on ne peut plus surpris de l’extravagante perversité du langage qu’on m’y tient.

« Je vous prie de bien remarquer que je commande à de nombreux officiers, que j’ai sous mes ordres une armée immense, et qu’il m’est facile d’effectuer en un clin d’œil l’anéantissement d’une ville aussi parfaitement insignifiante que Shang-haï. Si donc je défends à mes soldats de tirer l’épée, ce ne peut être que par un sentiment de conciliation et en considération de nos communes croyances. Si je permettais seulement une démonstration hostile, vous verriez les membres des mêmes familles se ruer les uns contre les autres, comme pour attester à vos regards la ridicule impuissance de la dynastie des Tsing. Vous êtes à présent en guerre ouverte avec cette dynastie, et vous ne pouvez pas avoir oublié la trahison de Tien-tsin. Nous n’avons d’autre but que de reprendre la terre qui nous appartient. Nous sommes en guerre avec la dynastie tartare, mais nous ne voulons aucun mal aux nations étrangères. Vos compatriotes attachent beaucoup d’importance au commerce. Nous vous accorderons des avantages plus grands que ne pourra vous en offrir la dynastie des Tsing, car une fois que vous serez entrés en relations amicales avec nous, nous vous donnerons liberté complète de faire le commerce dans toutes les villes sans exception. Je ne puis m’expliquer en aucune façon le ton fallacieux et grossier de la communication qui m’a été remise. Il me paraît raisonnable d’en conclure que vous ne tenez aucun compte de la communauté de nos sentimens et de nos croyances, et qu’après tout vous avez eu peut-être l’intention d’entrer en lutte avec moi.

« C’est pourquoi j’ai voulu éclairer par cette notification les divers pays dont les nationaux résident à Shang-haï. Si vous désirez faire le commerce sous nos auspices, venez vous consulter avec nous sur les termes du traité à conclure ; mais, si c’est votre désir de créer inutilement des difficultés et de nous faire la guerre, alors mes troupes se mettront en mouvement comme les flots de la mer. Je serai inébranlable dans ma résolution, comme les montagnes sur leurs bases. L’avenir décidera de quel côté sera la victoire et de quel côté la défaite. J’ai la confiance que vous comprendrez vos intérêts, et que vous vous épargnerez les maux qui vous attendent. »


Cette communication était en même temps une menace et une fanfaronnade [26]. Depuis la tentative du 22 août 1860, nos cartons ont tenu à respectueuse distance l’invincible armée du tchong-ouang, et nous n’aurions pas eu à nous plaindre de ce dangereux voisinage sans le meurtre d’un missionnaire catholique, le père Massa, de l’ordre des jésuites, qui, surpris aux environs du collège de Zekaveï par une troupe de rôdeurs, a été dépouillé et impitoyablement massacré. Le roi fidèle n’a pas attendu qu’on exigeât de lui le châtiment des coupables. Après nous avoir donné l’assurance qu’une fatale erreur avait été commise et qu’on avait pris le père Massa pour un impérialiste, il s’est hâté de nous offrir ses excuses et de nous annoncer qu’il avait puni les assassins. Il sera toujours en Chine d’une sage politique de terrifier tous les partis quand nous jugerons prudent de ne pactiser avec aucun. La crainte que nous leur inspirerons fera tout le respect qu’ils auront pour nous. Il s’agit seulement de frapper juste. Du moment que nous ne pouvions, sans nous compromettre, accueillir favorablement les avances des insurgés, nous devions faire le vide autour de nous pour ne pas être surpris et étouffés.

En effet, le péril allait croissant, se rapprochait ; il pouvait finir par nous cerner. Les rebelles occupaient les plus grandes villes du Kiang-sou et campaient à nos portes. Dans le Tché-kiang, où ils avaient pénétré au commencement de 1858, sous la conduite du prince assistant Chi-ta-kah, ils avaient pris successivement sept villes importantes. Le centre, l’ouest et le nord de la province étaient en feu. Aujourd’hui même, en 1861, la situation n’a fait que s’aggraver : tout manque à la fois aux impériaux. Sommé dernièrement par un ordre de son souverain de rassembler toutes ses forces et d’expulser de Sou-tchao les misérables qui s’y sont établis, le gouverneur du Kiang-nan, Tsang-kouo-fan [27], répondait avec une humilité respectueuse qu’il n’avait à sa disposition ni artillerie, ni argent, ni soldats.

Il faut compléter ici l’ensemble des faits qu’on vient d’exposer par l’analyse d’une série de documens aussi curieux qu’instructifs. La détresse du gouvernement de l’empereur Hienn-foung, l’insuffisance de ses ressources y sont mises tristement en lumière par les désolantes révélations que lui font ses conseillers et la singulière gravité des mesures qu’ils lui proposent. On voit qu’à leurs yeux le mal est immense, et que l’imagination ne doit pas reculer devant les plus énergiques remèdes.

Un membre de la famille impériale, le prince King-houi, considérant d’un côté que la guerre engagée depuis plus de trois ans déjà au sein de l’empire a engendré des maux sans nombre pour le peuple et qu’il convient de mettre fin à ses maux en imprimant une plus grande activité aux opérations militaires, — de l’autre, que l’état des finances épuisées ne permet même plus d’entretenir sur pied les armées qui doivent veiller à la sûreté du territoire en temps de paix, — propose à sa majesté l’adoption d’une mesure extrême, il est vrai, mais que le malheur des temps justifie suffisamment à ses yeux. Cette mesure, ce serait l’émission par le gouvernement d’un papier-monnaie ayant cours forcé. Les généraux l’emploieraient à la solde des troupes, qui s’en serviraient pour acheter tous les objets dont elles ont besoin ; les sujets de l’empereur paieraient l’impôt, les marchands acquitteraient leurs obligations avec cette monnaie fictive, et quiconque se refuserait à l’accepter serait sévèrement puni. Si l’empereur daignait ordonner l’adoption de cette mesure, le rapporteur ne doutait pas que la prospérité ne vînt à renaître bientôt dans l’empiré et que les rebelles ne fussent en un moment balayés de la surface de la terre. L’empereur approuve le plan financier de son parent, et ordonne à ses ministres d’aviser promptement aux meilleurs moyens de le mettre à exécution ; mais il ne dit pas quelles mesures ils devraient prendre pour rétablir le crédit public, sans lequel l’emploi d’un pareil système est évidemment impossible.

D’après les renseignemens fournis au censeur Youn-paou, dont les fonctions consistaient spécialement à surveiller les quartiers du centre de la capitale, les soldats tartares et chinois qui devraient veiller à sa défense n’y existent guère que sur le papier. Tout ce qu’il y avait de valide parmi les troupes de la garnison a été appelé sur le théâtre de la guerre, les vieillards et les gens infirmes qui restent font si négligemment leur service, « qu’ils seraient tout au plus bons à repousser l’attaque d’une bande de voleurs. » Cette coupable incurie des chefs militaires est devenue une cause de terreur pour la partie riche de la population. Depuis 1853, plus de trente mille familles ont quitté la capitale, emportant avec elles tout ce qui leur appartenait. Il en est résulté que les travaux et le commerce sont interrompus, et que les basses classes sont en proie à la plus effroyable misère. Cependant on n’a pas craint, pour remplir le trésor épuisé, de lever des impôts extraordinaires sur ces malheureux, qui manquent de nourriture et de vêtemens. Le rapporteur a rencontré de pauvres vieilles femmes presque nues qui, n’ayant pu trouver une seule pièce de monnaie, allaient porter aux percepteurs des taxes le seul vêtement qui pût les garantir des rigueurs de l’hiver. Il supplie l’empereur de vouloir bien, dans sa sagesse et sa bonté, remédier à ces abus, à ces maux que la présence de l’ennemi au cœur de la province [28] rend encore plus déplorables, et il ne craint pas d’affirmer à sa majesté que, d’après les aveux de ses émissaires, un grand nombre de rebelles sont entrés, il y a quelque temps, dans la capitale, où ils ont loué des maisons et travaillent avec ardeur à se faire des partisans [29].

Ouang-mao-yin, attaché au département de la guerre, a consulté les signes du temps, et il ne doit pas cacher à l’empereur que les phénomènes aussi bien que les faits dont il a été témoin l’ont frappé d’un effroi mystérieux. Depuis quelques mois, des torrens d’eau inondent les plaines, et quand la pluie cesse, la lumière des astres est triste et voilée. À Kin-tchao, près de la province qui fut le berceau de la dynastie, le sol s’est entr’ouvert, et le même jour la terre a tremblé quarante-deux fois. À Pékin, l’argent est si rare que la valeur en est quatre fois plus grande ; les vivres font défaut, la population tartare elle-même est désaffectionnée. Partout la rébellion gagne des forces, chaque jour apporte des nouvelles de plus en plus fâcheuses. Les plus braves et les plus habiles généraux ont succombé sur le champ de bataille. Les troupes ne sont plus payées, et leur fidélité chancelle. Dans une aussi grave situation, il convient de ne pas dédaigner les manifestations du courroux céleste, et pour apaiser la colère divine il faut écouter la voix du peuple, qui est aussi la voix de Dieu. Les misères du peuple sont à leur comble, et l’empereur n’a rien épargné pour les secourir ; mais les connaît-il bien, et ses sujets, qu’il chérit comme ses enfans, ont-ils entendu parler de la bonté de son cœur ? Les anciens souverains de la Chine ne faisaient pas fermer les portes de leur palais : ils voulaient que les conseils de tous y pussent pénétrer, que l’intelligence et le bon sens de la multitude les éclairassent au besoin sur le choix des fonctionnaires, sur les mesures importantes auxquelles le gouvernement devait recourir dans les circonstances difficiles. L’illustre et modeste Yu a dit : « L’orgueil amène la ruine, mais l’humilité assure le succès. » Fidèle à cette admirable maxime, l’empereur a constamment accueilli avec respect les avis et les remontrances, il en a toujours tenu compte lorsque le dévouement et la raison les avaient dictés ; malheureusement depuis quelque temps ces avis sont devenus plus timides et plus rares. On dirait que l’on craint de prendre l’initiative, et que l’on tremble de parler suivant sa conscience à moins d’y être invité. La Providence, dans sa clairvoyante sollicitude, a départi à chaque époque la somme de capacités et de talens qui lui est nécessaire. Si on ne trouve ni habileté ni indépendance parmi les sommités officielles, qu’on les cherche dans les rangs inférieurs de la société. En consultant les sentimens du peuple, on les trouvera sans peine, et le ciel récompensera la condescendance paternelle du gouvernement. Dévoués et reconnaissans, les habitans de l’empire n’écouteront plus les fallacieuses promesses des rebelles et repousseront leurs perfides avances. Haïe des populations, combattue par des généraux capables et fidèles, l’insurrection sera vaincue. Ouang-mao-yin a été comblé des gracieuses faveurs de son souverain. Il lui devait la vérité et n’hésite pas à la lui dire : « pour conserver l’empire, il faut garder les cœurs de ses sujets. »

Ainsi les provinces centrales et maritimes de la Chine proprement dite ont été successivement envahies par l’insurrection ; le mal s’est attaché d’abord au cœur et aux entrailles de l’empire, puis il s’est étendu avec une effrayante rapidité, et maintenant toutes les parties vitales sont atteintes. Le trésor est vide, et les sources qui devaient le remplir, — le commerce, l’industrie, les impôts, — sont presque taries. Les fonctionnaires sont en général corrompus et inhabiles, les soldats mal payés et mécontens, les populations inquiètes, et le journal officiel trahit lui-même les souffrances qui épuisent cette constitution vieillie. L’émission du papier-monnaie, ce stérile expédient d’un pouvoir aux abois, les abus déplorables signalés par le censeur Youn-paou, la franchise hardie de Ouang-mao-yin, ce reflet encore éclatant d’une civilisation qui avait devancé la nôtre dans la conquête des doctrines libérales, sont pour le gouvernement tartare d’accablantes révélations. Elles témoignent de l’épuisement de ses ressources au moment où les plus sérieux périls le pressent de toutes parts ; elles montrent son imprévoyance et son incurie en face de la vigilance et de l’activité de ses adversaires ; elles accusent en un mot des symptômes de décadence, indices presque certains d’une ruine prochaine. Pour sauver une cause si compromise, il faudrait que l’union du dévouement et du génie lui vînt en aide. La dynastie mandchoue a encore des serviteurs dévoués et habiles ; mais le talent de ses fonctionnaires ne s’est élevé nulle part jusqu’au génie. Les intempéries des saisons, la constance de quelques officiers fidèles, peuvent encore prolonger la lutte ; l’entreprise de l’insurrection peut encore échouer sous l’influence des vices secrets qui la travaillent. On ne voit pourtant, à l’époque où nous sommes arrivés (1861) et dans les mesures adoptées récemment par le gouvernement impérial, aucun motif de douter du triomphe prochain de Taï-ping-ouang.


III. — DE LA NATURE ET DES TENDANCES DE L’INSURRECTION CHINOISE.

Après avoir étudié les causes de l’insurrection chinoise et cherché à découvrir son obscure et mystérieuse origine, après avoir tracé le récit souvent monotone de ses victoires et de ses épreuves, il me reste à l’observer dans sa nature et ses tendances. Plus inquiet de l’avenir que soucieux du passé, je ne me dissimule pas qu’au moment de finir ma tâche, j’en aborde précisément la partie la plus importante et la plus délicate. Pénétrer les conséquences des événemens que j’ai racontés, montrer comment, sous la double pression du temps et des faits, le développement du caractère religieux et politique de l’insurrection a dû modifier les idées, les intentions, les mœurs des rebelles, ce serait formuler à l’avance la solution d’un problème qui intéresse peut-être tout le genre humain ; ce serait définir dès ce jour l’influence que le triomphe de Taï-ping-ouang, s’il venait à se réaliser, exercerait sur les relations du peuple chinois avec les autres peuples de la terre, sur les relations d’un tiers de l’humanité avec le reste du monde.

Ce n’est pas que les documens ou les informations fassent défaut à celui qui veut tenter la difficile étude de ce problème social. Nous en connaissons les données, et nous savons qu’elles sont authentiques. Taï-ping-ouang a fait passer entre nos mains des proclamations et des brochures, nos agens et nos voyageurs ont visité ses places de guerre, ses généraux et ses ministres. Malheureusement les écrits que nous possédons et les actes mêmes dont nous avons été témoins ne sont pas d’accord. Les écrits nous avaient d’abord charmés et remplis d’espérances ; les actes nous ont douloureusement surpris. Les faits ont paru le plus souvent démentir les promesses. En présence de ces contradictions, l’historien demeure interdit. Il connaît les habitudes antiques et les vices enracinés de ce peuple, qu’une révolution religieuse, une révolution chrétienne pourrait seule rajeunir et régénérer ; il sait que le mensonge y est en honneur et en crédit, que l’astuce et la duplicité le gouvernent, que les plus belles maximes ornent la mémoire et les lèvres souriantes de ses hommes d’état, tandis qu’elles sont bien loin de leurs cœurs. Comment n’hésiterait-il pas dans ses appréciations ? comment ne suspendrait-il pas son jugement, et oserait-il énoncer des convictions ou des certitudes ?

Les traités qui renferment l’explication du système de Taï-ping-ouang, l’exposé de ses vues et de sa doctrine, sont au nombre de huit. Le premier, intitulé : Livre des préceptes de la dynastie Taï-ping, est exclusivement religieux [30]. Les sept autres, le Classique trimétrique, l’Ode pour la jeunesse, le Livre des décrets célestes et déclarations de la volonté impériale, le Livre des déclarations de la volonté divine faites à l’occasion de la descente du Père céleste sur la terre, la Déclaration impériale de Taï-ping, les Proclamations publiées, sur l’ordre de l’empereur, par Yang et Siaou, ministres d’état, et l’Ode de la dynastie Taï-ping sur la rédemption du monde, sont à la fois religieux et politiques [31]. Entrer dans l’analyse de chacun de ces écrits serait se condamner à de fastidieuses répétitions : il suffira de les prendre dans leur ensemble et d’en présenter un résumé général qui fasse ressortir le but politique du chef de l’insurrection, les préceptes religieux, les maximes morales qui sont les fondemens de sa réforme et les bases de sa doctrine.


« Tous les hommes, dit Taï-ping-ouang, ont été créés par le grand Dieu. Il leur a donné la vie, il la leur conserve ; ils appartiennent donc tous à une même famille, ils sont donc tous frères, frères par le corps, puisqu’ils descendent tous du premier homme créé par Dieu, frère par l’âme, puisque toutes les âmes ont une commune origine, le grand Dieu.

« Le grand Dieu a créé le monde en six jours ; il a donné à l’homme l’empire de toutes choses ; il l’a revêtu de gloire et d’honneur. Il y eut au commencement une nation que Dieu consacra spécialement à son culte : son nom était Israël. Elle devint captive en Égypte et gémit sous le poids d’un dur esclavage. Dieu en eut pitié : il envoya Moïse et Aaron demander au roi sa délivrance ; ni leurs miracles ni les plaies dont ils frappèrent l’Égypte n’ayant pu toucher son cœur endurci, Dieu fit périr tous les premiers-nés de son royaume. Israël alors fut libre et put quitter la terre d’Égypte ; mais le roi envoya ses armées à sa poursuite : elles furent englouties dans la Mer-Rouge, qui se divisa pour laisser passer les fugitifs. Dans le désert, Dieu nourrit son peuple avec la manne et les caillés qu’il lui envoya du ciel. Il déploya sa puissance sur le mont Sinaï, et écrivit ses dix commandemens sur des tables de pierre qu’il avait fait faire par Moïse.

« Dans la suite, les hommes, tentés [32] par le diable, tombèrent dans la désobéissance et l’infortune ; mais Dieu eut pitié de leurs malheurs, et il envoya son fils aîné en ce monde, afin qu’il donnât sa vie pour la rédemption du genre humain. Jésus, le seigneur et le sauveur du monde, racheta l’homme du péché en répandant pour lui son précieux sang sur la croix. Trois jours après sa mort, il ressuscita, et pendant quarante autres jours il enseigna à ses disciples les doctrines célestes. Avant de monter au ciel, il leur ordonna de répandre parmi les peuplés la connaissance de son Évangile et de sa volonté révélée. Tous ceux qui refuseront d’y croire seront condamnés.

« Cependant les Chinois, trompés par les démons, s’écartèrent des dix commandemens et « s’enfoncèrent de plus en plus dans l’erreur ; » mais le grand Dieu eut pitié d’eux, il « déploya à leur égard une générosité aussi vaste que la mer, » et envoya sur la terre son fils Hong-siou-tsiouen pour les sauver [33]. En 1837, après qu’il eut étudié les classiques, il monta au ciel, où le grand Dieu lui communiqua personnellement la vraie doctrine, lui remit un sceau et une épée, emblèmes d’une autorité et d’une majesté irrésistibles, et lui donna l’ordre de combattre les démons avec l’aide du frère aîné Jésus et des anges. Lorsqu’il eut vaincu l’ennemi des hommes, il fut rappelé au ciel : Dieu l’y investit d’une grande autorité, et lui donna une nouvelle mission pour le salut du genre humain, lui disant : Je suis avec vous pour diriger toute chose. En 1848, Hong-siou-tsiouen se trouvant dans une grande perplexité, le grand Dieu vint avec Jésus-Christ pour le secourir et lui apprendre à porter le poids du gouvernement. — « Le grand Dieu a suscité son fils pour déjouer les complots des méchans, pour déployer la majesté et l’autorité et pour sauver le monde, pour séparer les bons des méchans, accorder aux uns les joies du ciel, envoyer les autres aux peines de l’enfer. » — Il surpasse de beaucoup les hommes en intelligence, savoir et générosité. — Que tous ceux qui sont sous le ciel viennent et reconnaissent le nouveau monarque.

« Depuis que le grand Dieu a fait à l’homme (par son fils Hong-siou-tsiouen) une gracieuse communication de sa doctrine, « tous ceux qui se repentent de leurs péchés et évitent d’adorer les esprits corrompus, de pratiquer le mal et de transgresser les divins commandemens, retourneront au ciel d’où ils tirent leur origine, et y jouiront éternellement d’une infinité de délices, de dignités et d’honneurs, » tandis que ceux qui ne pratiqueront pas le repentir et l’obéissance « iront certainement aux enfers pour y gémir éternellement sous le poids de tristesses, de souffrances et de tortures infinies. Quel est le meilleur et quel est le pire ? Je vous le laisse à juger [34]. »


Le Livre des préceptes religieux est le véritable rituel du culte institué par Taï-ping-ouang. Il reproduit le Décalogue, et proscrit, par un ingénieux commentaire des commandemens de Jéhovah, l’usage du jeu, de l’opium et des liqueurs fermentées. Il renferme des prières dont il recommande les formules à la piété des nouveaux convertis pour les temps d’épreuves, d’afflictions et les circonstances solennelles de la vie : les naissances, les funérailles, les mariages, l’entreprise d’une œuvre importante, la construction d’un nouveau foyer. Le réformateur ordonne à ses sujets d’invoquer Dieu chaque jour ; il veut que leurs prières soient accompagnées du repentir, d’une offrande de vin, de thé, de riz, qui les fasse agréer du Seigneur, et d’une ablution régénératrice qui achève de purifier rame. C’est là tout ce qui constitue, d’après ses écrits, la forme extérieure de son culte.

Après avoir exposé ses préceptes religieux, Taï-ping-ouang a soin de justifier sa doctrine d’une redoutable accusation que ses adversaires ont portée contre elle, et il s’attache à combattre les répugnances nationales de ses partisans par des argumens tirés des classiques chinois.


« Quelques-uns, dit-il, ne craignent pas d’affirmer qu’en adorant Dieu nous ne faisons qu’imiter les étrangers, comme si nos annales historiques, que chacun peut lire, ne démontraient pas la fausseté de leur allégation. » Depuis le temps de Poan-khou [35] jusqu’à l’ère des trois dynasties, les princes et les peuples honoraient et respectaient le grand Dieu. « Mencius dit : lorsque le ciel forma le genre humain, il institua des souverains et des sages qui pussent, en qualité de lieutenans de Dieu sur la terre, conférer gracieusement la tranquillité aux nations. » Selon le livre des Odes, Vou-ouang et Ouang-ouang, de la dynastie Tchao, ainsi que Tching-tang, de la dynastie Chang, rendaient leurs hommages à la Divinité, et « nous lisons dans le livre des Diagrammes [36] que les anciens rois, après avoir inventé les instrumens de musique dans le dessein de perfectionner la vertu, en jouaient principalement en présence du grand Dieu. » Nous vous le demandons, peut-on dire raisonnablement que ces respectables personnages imitaient les étrangers [37] ? Il a été dit de toute antiquité que les hommes ne constituent qu’une seule famille dont le grand Dieu est le père. « Si nous n’avions pas perdu cette conscience naturelle » qui guidait autrefois les sages et que les étrangers ont su conserver, nous croirions encore que « tout dépend ici-bas de la volonté de Dieu, » et nous eussions continué à marcher dans les mêmes voies que les nations étrangères ; mais il y a déjà quatre mille ans que Kiou ( 2219 ans avant Jésus-Christ) introduisit parmi nous le culte des esprits corrompus. Plus tard, sous la dynastie des Tsing, on adora les empereurs Chun et Yu ; puis vinrent Siouen (72 ans avant Jésus-Christ) et Vou (25 ans avant Jésus-Christ), de la dynastie Han, qui crurent également aux génies, Ming, de la même dynastie (58 ans après Jésus-Christ), qui fut le coupable protecteur des institutions boudhiques, et enfin Houi, de la dynastie Song (1107 ans après Jésus-Christ), qui surpassa les folies superstitieuses de ses prédécesseurs, et fut assez audacieux pour donner à Dieu le nom « d’empereur de perle. » Depuis ce moment, les ténèbres sont devenues plus épaisses, et nous nous sommes enfoncés de plus en plus dans l’erreur. Les choses en sont venues à ce point que « les pieds ont pris la place de la tête, » que « la terre des esprits a été occupée par les démons, » que « les Chinois ont été conquis par les Tartares [38]. »

« Les démons tartares ont perdu de vue leur origine : ils ont oublié que leur race était issue d’un renard blanc et d’un chien rouge. Ils ont osé franchir les limites qui les séparaient de notre terre fleurie, et alors le renard est monté sur le trône impérial, et nos graves magistrats ont incliné leurs fronts devant lui. Ils ont contraint les Chinois à porter une longue queue qui les fait ressembler à des animaux, à revêtir des robes tartares et des bonnets de singe ; ils ont substitué leurs lois diaboliques à notre législation, leur patois à notre langue. Lorsque les fleuves grossis par les pluies ont rompu leurs digues, ils ont vu, sans s’en émouvoir, le peuple expirer de misère et de faim ; ils ont souillé nos couches pour pervertir les nobles instincts de notre race, ils nous ont ravi nos plus belles femmes pour en faire leurs esclaves et leurs concubines ; ils ont confié le pouvoir à des magistrats corrompus qui écorchent la peau et mangent la graisse du peuple. Le récit de telles abominations souille la langue. On userait tous les bambous des montagnes du sud à raconter les infamies des démons tartares, et tous les flots de la mer d’Orient ne suffiraient pas pour laver leurs crimes [39].

« Cependant, lorsque le désordre est à son comble et que les ténèbres sont les plus profondes, c’est alors quelquefois que l’ordre et la lumière sont bien près d’en sortir. Le grand Dieu a trouvé que les iniquités tartares avaient comblé la mesure, il a manifesté sa colère contre ceux qui adorent les esprits corrompus et violent ses commandemens ; il a suscité le roi céleste, à qui il a donné l’ordre de balayer la horde des démons tartares et d’en purger notre terre fleurie ! Secouons donc notre léthargie, déployons nos brillans étendards, jurons d’exterminer les huit bannières et de pacifier les neuf provinces [40] ! Nous serons ainsi des héros en ce monde, et nous jouirons dans l’autre d’une félicité éternelle [41]. »


Le violent manifeste dont on vient de lire l’analyse, et qui a été publié par les rois de l’est et de l’ouest, Yang et Siaou, sur l’ordre de Taï-ping-ouang, est le chef-d’œuvre de sa politique. Le chef de la nouvelle dynastie y rattache, par un enchaînement qui doit paraître logique à des hommes superstitieux, son entreprise insurrectionnelle à sa réforme religieuse : il confond l’une et l’autre dans une seule et même mission émanée de la Divinité, et c’est au nom de cette mission, au nom de Dieu de qui il la tient, qu’il fait un éloquent appel aux passions d’esclaves déshonorés contre des maîtres exécrés et persécuteurs ; c’est au nom de Dieu qu’il promet à la révolte triomphante la gloire ici-bas et des félicités infinies dans le ciel. Une fois engagé dans cette voie où l’ont précédé Mahomet et les autres réformateurs guerriers, il ira trop loin, il dépassera les bornes de la prudence, et il faudra que la foi religieuse de ses partisans soit bien robuste pour qu’ils ne comprennent point qu’il fait un abus calculé de l’intervention divine. Soit qu’il veuille déjouer les complots qui mettent en péril le succès, de son entreprise ou se débarrasser peut-être de quelque dangereux rival, soit qu’il sente le besoin de maintenir l’union parmi ses partisans, de leur inspirer une confiance illimitée dans la bonté de sa cause et l’infaillibilité de ses paroles, de les maintenir par le frein d’une obéissance passive en leur imposant, pendant toute la durée de la guerre, cette dure pratique du communisme si antipathique à la nature humaine et à la nature chinoise en particulier, Hong-siou-tsiouen appelle à son aide l’intervention de la Divinité. Il emploie comme un puissant levier, pour remuer ces masses indolentes ou indociles, la terreur religieuse, à laquelle il les a rendues accessibles par sa doctrine. On voit d’ailleurs que les grossières natures sur lesquelles il devait agir n’ont pas toujours cédé à la pression de ce levier, et qu’il lui a fallu, pour les exciter plus vivement, avoir recours à des moyens qui fussent plus à leur portée par cela même qu’ils étaient plus immédiats et plus directs : nous voulons parler de la menace des châtimens et de la promesse des récompenses, de l’institution de marques honorifiques et infamantes.

Le 24 septembre 1851, il adresse à son armée ces paroles significatives : « Nous vous disons en vérité que ceux qui désirent la vie et qui redoutent la mort en ce monde n’y auront pas la vie, mais y trouveront la mort. » Le 13 septembre, à Young-ngan, il donne l’ordre à ses officiers de mettre tout le butin en commun sous peine de mort [42]. Un décret rendu le 30 octobre à Young-ngan ordonne qu’après le combat chaque chef d’escouade fasse un rapport sur la conduite des cinq hommes qui ont combattu sous ses ordres. Ce rapport sera transmis par voie hiérarchique, à la cour. Le brave sera marqué d’un cercle, le lâche d’une croix [43]. « Le père céleste, le frère aîné céleste et moi, dit le chef insurrectionnel dans un autre décret, nous avons constamment les yeux fixés sur vous, et aucune de vos actions n’échappe à nos regards. C’est pourquoi nous voulons que ces braves qui sont morts sur le champ de bataille et dont les âmes sont au ciel reçoivent maintenant d’éclatans honneurs [44], et nous promettons d’importantes et lucratives dignités à ceux dont le succès couronnera les efforts. Nous vous disons sincèrement que, si vous obéissez à la volonté du père et du frère aîné célestes en combattant vaillamment les suppôts des démons, vous jouirez dans ce monde d’honneurs incomparables et dans l’autre d’une félicité éternelle [45]. »

Par une autre proclamation publiée l’année suivante, il promet à ses partisans d’en faire des ducs, des comtes et des marquis ; s’ils obéissent aux commandemens du grand Dieu, il leur donne l’assurance qu’ils parviendront au ciel après leur mort et qu’ils y habiteront des palais dorés. Là, ajoute-t-il, les plus humbles sont vêtus de soie et de satin : les hommes portent des robes ornées de dragons, les femmes sont parées de fleurs éclatantes [46]. À ces faiblesses complaisantes du roi céleste pour les vices de ses nationaux et pour leurs instincts de vanité puérile, il convient cependant d’opposer des maximes plus élevées et plus pures, qui ont fait l’ornement de sa doctrine, l’orgueil et l’espoir de ses admirateurs.


« Avant que les hommes fussent créés, est-il dit dans un traité évidemment écrit sous son inspiration, — l’Ode de la dynastie Taï-ping, — leurs âmes habitaient le ciel. » — « La vertu tire son origine du ciel, — elle est la nature originelle de l’homme, — c’est elle qui le distingue de la brute ; — il la développe par la perfection, elle en fait un être admirable à toutes les époques de sa vie et le ramène au ciel, sa patrie. — La vertu dompte la violence et impose silence aux flatteurs. »

« Que vos actions soient droites et vos motifs sincères. — Que le savant instruise l’ignorant, sans le faire rougir de son ignorance ; que les supérieurs demandent conseil à leurs inférieurs, et n’oublient jamais que ceux-ci peuvent être élevés un jour au rang qu’ils occupent. — Lorsqu’un fonctionnaire rentre dans la vie privée, il doit cacher sa gloire dans l’obscurité.

« Dieu a donné à l’homme un esprit intelligent, afin que cet esprit contrôlât le corps. Lorsque l’esprit est droit, il devient le vrai régulateur auquel obéissent les sens et les membres. — Que mon œil soit vertueux ! — Que mon oreille soit ouverte aux discours du sage, fermée aux conseils pervers, et de cette façon je deviendrai intelligent. — Je couperai celle de mes mains qui aura mal fait. — Mes pieds marcheront dans la voie droite et la suivront toujours.

« Le bonheur d’une famille dépend de l’harmonie et de l’union qui règnent parmi ses membres. — Que les fils considèrent l’obéissance à leurs parens comme leur principal devoir ! — Que le père soit sévère, mais surtout qu’il soit juste ! — La mère distribuera également son affection à ses enfans, et elle se gardera de partialité. — Les frères aînés instruiront leurs jeunes frères ; ils se rappelleront que le même sang coule dans leurs veines, et ce souvenir les rendra indulgens pour leurs fautes. — Les frères cadets n’oublieront pas que Dieu lui-même a établi l’inégalité des âges et des conditions, et en conséquence ils respecteront leurs frères aînés. « Vous devez accorder votre soutien aux vieillards et aux enfans, et ne jamais abandonner ni les malades ni les blessés. Si vous ne soutenez pas la faiblesse, vous encourrez la disgrâce du ciel.

« Aujourd’hui les affections et les haines des hommes sont toutes dictées par des considérations égoïstes et des vues étroites. Les habitans d’une province, d’un district, d’un village, ne connaissent pas ceux d’une autre province, d’un autre district, d’un autre village, et parce qu’ils ne les connaissent pas, ils se croient supérieurs à eux, ils s’en méfient, ils les dédaignent. Ainsi l’ignorance, engendrant l’égoïsme, devient une source de rivalités, de querelles, de guerres. Cependant, lorsque les souverains de l’antiquité, comme Yaou et Chun, ouvraient leurs greniers pour soulager la misère publique, ils ne favorisaient pas dans leurs largesses un peuple plutôt qu’un autre. Confucius et Mencius distribuaient également leurs enseignemens aux uns et aux autres. — Pourquoi cela ? C’est que ces dignes personnages considéraient le monde comme divisé en plusieurs royaumes, mais ne constituant qu’une seule famille ; c’est qu’ils savaient que le grand Dieu est le père universel de tous les hommes, qui sont tous frères, et qu’il gouverne et protège les nations étrangères les plus éloignées aussi bien que la Chine. Dépouillez donc ces vues étroites et ces sentimens de vil égoïsme que vous inspire la vue des frontières et des limites [47]. »


La politique des nations civilisées, disons plus, la politique des nations chrétiennes, est-elle plus éclairée ? Tiendrait-elle un langage plus élevé, plus noble, plus libéral ? Et si ce langage est sincère, ne sommes-nous pas en droit d’attendre du triomphe de l’insurrection l’anéantissement des préjugés nationaux, l’ouverture de la Chine ? Si ce langage est sincère !… C’est la question qui domine tout le sujet, et à laquelle on voudrait qu’il fût possible de répondre par l’affirmative.

Pour terminer l’exposé du système politique de Taï-ping-ouang tel qu’il nous apparaît d’après ses écrits, il reste à parler de son gouvernement et de l’organisation de son armée. On ne possède encore à cet égard que des données insuffisantes. C’est ainsi par exemple que l’on sait les titres des fonctionnaires qui agissent sous ses ordres ; mais la nature des emplois qu’ils remplissent nous est très imparfaitement connue, bien que les titres mêmes de ces emplois, les insignes qui les distinguent, les circonstances où ils ont été créés, et où se trouvent en ce moment les affaires de l’insurrection, nous mettent en droit de conjecturer qu’ils ont été jusqu’ici presque exclusivement militaires. Ils deviendront certainement de plus en plus pacifiques, à mesure que les bases sur lesquelles repose le trône de Taï-ping-ouang acquerront plus de solidité, et que le bruit des batailles s’éloignera de Nankin, où le réformateur a établi le siège de sa puissance. Tant que le canon grondera dans les provinces environnantes, tant que ses armées n’auront pas refoulé au-delà du Fleuve-Jaune, ou même jusqu’aux frontières de Tartane, les derniers soldats mandchoux, ses ministres devront être avant tout des généraux, et sa capitale restera un camp.

Au-dessous de Hong-siou-tsiouen, roi céleste (tin-ouang) et chef de la dynastie pacifique (taï-ping-ouang), nous voyons siéger à l’origine cinq autres rois (ouang) qui exercent les plus hautes fonctions de son gouvernement. Ce sont Yang-siou-tsing, le mari de la sœur aînée, qui prend le titre de roi de l’est (tchong-ouang) et de premier ministre d’état ; Siaou-tchaou-koueï, également son beau-frère, qui prend le titre de roi de l’ouest (si-ouang) et de second ministre d’état ; Foung-youn-san, qui est roi du sud (nam-ouang) ; Oueï-tching, roi du nord (pé-ouang), et Chi-ta-kah, roi assistant. Les rois de l’est et de l’ouest ont aussi le titre de premiers généralissimes ; ceux du sud et du nord remplissent les fonctions de lieutenans-généralissimes. Le premier commande l’avant-garde, le second l’arrière-garde. Le roi assistant n’a pas d’emploi dans l’armée : il doit siéger constamment à côté du tin-ouang (roi céleste), et l’aider à régler les affaires de la cour [48].

L’institution des cinq rois remonte au mois de novembre 1851. Le chef de l’insurrection n’était pas encore sorti du Kouang-si. Il se trouvait à Young-ngan-tchao, où il séjourna quelque temps en dépit des efforts du vice-roi Su, et où il rédigea un grand nombre de proclamations. Celle d’où est sortie la création des rois est particulièrement remarquable. Hong-siou-tsiouen y rappelle à ses soldats que Dieu seul a droit aux dénominations de saint et de père. Il leur défend en conséquence de l’appeler désormais chang ou ti ; il conservera seulement le titre de ouang, et sera tin-ouang (roi céleste) [49]. Pour Yang, Siaou, Foung, Oueï et Chi, auxquels il avait laissé prendre « par condescendance pour les usages corrompus du siècle le titre de pères royaux, » on devra les appeler à l’avenir (trois de l’est, de l’ouest, du sud, du nord, et roi assistant [50]. »

Les rois de l’ouest et du sud ont péri sur le champ de bataille avant la prise de Nankin ; ceux du nord et de l’est sont tombés dans le conflit sanglant que leurs mutuelles rivalités avaient fait naître, et dont on a lu plus haut le récit. Chi-ta-kah est maintenant généralissime, et commande, dit-on, l’armée insurrectionnelle, qui occupe la plus grande partie du Tche-kiang. Taï-ping-ouang a institué récemment de nouvelles royautés pour récompenser les services ou flatter les ambitions de ses conseillers ; le tchong-ouang, qui s’est emparé de Sou-tchao et qui dernièrement menaçait Shang-haï, le ngan-ouang (roi de la félicité) et le fou-ouang (roi de la tranquillité) font partie des nouveaux dignitaires, qui sont tous, dit-on, des hommes du Kouang-si et par conséquent d’anciens compagnons d’armes du chef insurgé. Ce dernier a placé près de lui sur le trône un de ses fils, âgé de douze ans, qui publie déjà, sous le nom de prince-héritier, des décrets et des édits, et auquel il a donné une large part dans le pouvoir temporel, se réservant d’ailleurs pour lui seul la suprématie Spirituelle.

Les ministres d’état viennent immédiatement après les rois dans la hiérarchie instituée par le chef de la rébellion. Au-dessous d’eux sont les directeurs-généraux, puis les directeurs, les préteurs, les régulateurs, les inspecteurs, les ducs, les préfets, les tribuns, les centurions, les vexillaires et les quinquévirs. Chacun de ces fonctionnaires est toujours accompagné d’un étendard jaune qui est l’insigne de son autorité, et varie de dimension suivant son grade. Les étendards des deux premiers généralissimes (les rois de l’est et de l’ouest) ont huit pieds carrés, ceux des vexillaires sont triangulaires et ont deux pieds sur chaque côté. Un quinquévir ou brigadier commande quatre hommes, le vexillaire a sous ses ordres cinq brigadiers (25 hommes), le centenier quatre vexillaires (104 hommes), le tribun cinq centurions (525 hommes), le préfet cinq tribuns (2,625 hommes), le duc cinq préfets (13,125 hommes). Ils doivent être tous des hommes éprouvés pour leur valeur ; leur rôle consiste à se battre, ils n’ont rien de plus à faire, Les autres officiers exercent des fonctions plus complexes. Les uns, sans doute les directeurs-généraux, forment une sorte de comité supérieur des opérations militaires, ils méditent et déterminent les plans de campagne ; les autres, constitués en conseil de guerre, les préteurs, rendent une justice sommaire et terrible ; d’autres encore veillent aux approvisionnemens de l’armée ou administrent les vastes magasins qui renferment les richesses communes ; d’autres enfin, probablement les inspecteurs, se font rendre compte de la conduite des soldats et distribuent des châtimens et des récompenses.

Nous ne savons rien de plus de l’organisation du pouvoir insurrectionnel. On trouve bien dans les écrits de Taï-ping-ouang quelques règles d’administration, quelques maximes de gouvernement énonçant les devoirs réciproques du souverain et de ses sujets ; mais ces règles et ces maximes ne sont que de belles théories, comme celles que l’on rencontre à chaque page dans les classiques chinois, théories révérées, rarement mises en pratique, parce qu’elles ne constituent guère, en fin de compte, qu’un vague idéal. Nous devons cependant en excepter une que les insurgés ont d’abord observée dans toute sa rigueur : je veux parler du précepte qui proclame « la séquestration de la femme comme la source de tout bon gouvernement, » qui recommande de la tenir enfermée dans l’intérieur de sa maison quand la paix sera rétablie, dans un camp ou un quartier séparé tant que durera la guerre, et qui lui défend, sous les peines les plus sévères, de « se mêler des affaires du dehors. » La doctrine religieuse de Taï-ping-ouang n’a pas réalisé une des plus belles conquêtes du christianisme ; elle n’a pas relevé la femme de l’état d’infériorité et de déchéance morale auquel elle est soumise dans l’empire du milieu.

Ainsi l’égalité de tous les hommes, qui constitue, en présence d’un Dieu unique, le Dieu créateur et père, une seule et même famille dont tous les membres doivent être unis pour obéir à ses lois et aux destinées de leur nature par les liens d’un fraternel amour ; la croyance en Dieu, révélée par la conscience, perpétuée par la tradition nationale ; l’espoir du paradis, qui nous fait chérir nos épreuves et bénir nos propres misères ; la terreur de l’enfer, qui réprime nos mauvais instincts ; l’élection du peuple juif et la promulgation des dix commandemens qui sont restés la loi divine ; l’obéissance au Décalogue interprété par un commentaire habile qui prohibe l’usage de l’opium et le jeu ; la notion nettement définie de la Trinité ; l’ingratitude et l’avilissement de la créature nécessitant une rédemption ; la dignité humaine rehaussée par le monothéisme, qui nous met en rapport direct avec Dieu, exaltée par la mission de Moïse, par l’immolation du Christ, par l’entreprise de Hong-siou-tsiouen, qui a reçu un mandat divin, — voilà, si l’on supprime quelques traits secondaires, tout le système religieux de Taï-ping-ouang.

L’humiliation et le pervertissement du peuple chinois par la domination tartare ; la colère vengeresse de Dieu excitée par la corruption des Mandchoux et leur grossier polythéisme, sa compassion pour les malheurs d’une noble race qu’il avait jadis comblée de ses bienfaits et son intervention pour la sauver ; cette intervention même, qui s’est clairement révélée par les fréquentes entrevues de Hong-siou-tsiouen avec le Père céleste, attestant aux yeux de tous la divinité de la mission du chef insurgé ; la conformité de cette mission avec celle du Christ, qui guide lui-même l’entreprise et qui la couvre de sa protection fraternelle et toute-puissante ; l’infaillibilité des promesses, des menaces et des arrêts de Taï-ping-ouang, dont toutes les pensées et les paroles émanent d’une autorité divine ; le fanatisme inspirant à ses soldats une confiance aveugle dans le succès de sa cause ; la communauté du butin qui assure des ressources permanentes à la cause rebelle, qui refrène le pillage et prévient la débauche ; l’appel incessant que font à la bienveillante et active sympathie des nations étrangères ces théories d’origine et de croyances communes, ces assurances d’égalité fraternelle et les séduisantes perspectives qui en doivent naître, — voilà tout le système politique du chef de l’insurrection chinoise, système hardiment conçu, habilement combiné, et qui se rattache à sa théorie religieuse par un enchaînement logique.

Nous connaissons la doctrine, il s’agit maintenant d’en apprécier l’application.

Je ne sais si les plus chauds partisans de Hong-siou-tsiouen ont été aveuglés par l’ardeur de leurs sympathies au point d’être convaincus qu’il a été véritablement chrétien, et je croirais superflu de démentir ce qu’une telle opinion a d’aventureux. Taï-ping-ouang promet à tous ceux qui suivront ses préceptes religieux de magnifiques récompenses ici-bas, des jouissances matérielles dans une autre vie, et cependant Jésus-Christ a dit bien des fois à ses disciples que son royaume n’était pas de ce monde. Nous lisons dans le Livre des préceptes une invocation au grand Dieu dont le texte se rapproche de l’oraison dominicale ; mais nous n’y retrouvons pas cette simple et touchante expression de l’un des plus sublimes enseignemens du Christ : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Hong-siou-tsiouen eût trouvé dangereux d’enseigner à ses partisans la consolante et pacifique doctrine du pardon des injures. N’avait-il pas engagé une lutte d’extermination contre ses irréconciliables ennemis les Tartares-Mandchoux, et pouvait-il enseigner le renoncement à soi-même à des hommes dont il lui fallait armer le cœur aussi bien que les bras dans l’intérêt de son ambition ? Le christianisme, en remplaçant l’ancienne loi, a aboli les sacrifices qu’elle prescrivait. Un cœur pur, sanctifié par les pratiques et les vertus évangéliques, telle est l’unique offrande qui soit agréable à Dieu depuis la mort de son fils sur la croix. Taï-ping-ouang n’a pas su, sous ce rapport comme sous tant d’autres, interpréter la loi nouvelle. Il veut que, dans toutes les circonstances solennelles de la vie, l’homme présente au grand Dieu des animaux, du thé, du vin ou du riz ; il ne s’est pas affranchi des entraves du judaïsme ou plutôt des pratiques idolâtriques en usage dans son pays. Le dogme du péché originel est si essentiel au christianisme qu’il est en partie sa raison d’être ; Taï-ping-ouang ne paraît même pas l’avoir soupçonné. Le dogme de l’incarnation lui échappe également. Il enseigne la mort du fils de Dieu sur la croix, mais il le fait venir directement du ciel, et rien dans ses écrits ne semble prouver qu’il serait disposé à croire que son frère aîné est issu d’une femme, qu’il a eu la même enfance et les mêmes infirmités que les autres hommes. Il ne paraît avoir aucune notion des sacremens, ces signes visibles de la grâce divine que le christianisme a fait sortir de l’interprétation de l’Évangile, et nous ne parlons pas seulement de tous les sacremens administrés par l’église catholique, mais de ceux qui sont admis par la presque universalité des chrétiens, le baptême et la communion [51]. Sa doctrine est évidemment l’œuvre d’un homme qui n’avait reçu que des leçons incomplètes du christianisme, et qui, faute de guide spirituel, s’est perdu dans les contradictions apparentes que présentent le Nouveau et l’Ancien Testament. C’est avant tout l’œuvre d’un imposteur, d’un imposteur moins habile, plus hardi que Mahomet, qui, aspirant à révolutionner son pays dans l’intérêt de son ambition et ayant besoin pour le succès de ses vues politiques de partisans dévoués jusqu’au fanatisme, a entrepris de réveiller la nature indolente de ses compatriotes et de la transformer par une régénération religieuse [52]. Cet homme a trouvé sous sa main, dans les livres qu’il avait à sa disposition, une religion toute faite, qu’il n’a pu qu’imparfaitement comprendre, mais dont les préceptes, à travers sa confuse interprétation, lui ont paru propres à opérer cette régénération, et dont l’histoire lui a fourni des renseignemens précieux, qu’il a su mettre à profit. Il a fait appel à la superstition du peuple en s’attribuant une mission divine et rédemptrice semblable à celle de Jésus-Christ, qu’il a appelé son frère aîné ; mais, comme son but était de conquérir un trône et non de convertir et de sauver les âmes, cette mission devait être guerrière et vengeresse.

Au reste, les chefs de l’insurrection ont senti promptement le besoin de proclamer de nouveaux dogmes et d’inventer de nouveaux miracles, afin d’éblouir leurs soldats, de raffermir les liens de la discipline relâchée par l’inaction des camps, et surtout d’augmenter l’éclat de leur autorité, dont les victoires des impériaux avaient récemment affaibli le prestige. Ils ont voulu aussi dérober aux yeux de la multitude le ridicule ou scandaleux spectacle de leurs rivalités, de leurs faiblesses et de leurs désordres, en les couvrant d’un voile mystérieux qu’aucune main profane ne pouvait soulever sans se rendre sacrilège. L’intervention divine, qu’ils avaient réservée d’abord pour les grandes et solennelles occasions, deviendra bientôt pour eux un moyen vulgaire. Le roi de l’est, Yang-tsiou-tsing, se dit inspiré de Dieu et s’arroge purement et simplement le rôle du saint-esprit. Veut-il imposer ses conseils à Taï-ping-ouang et modérer par des maximes pratiques, dans l’intérêt de la cause commune, l’impétuosité de son caractère et la fougue de son tempérament ; veut-il le convaincre de la nécessité d’adoucir, par l’application d’une discipline, moins exigeante, le sort des femmes enrégimentées qui travaillent à la réparation des murailles ou au transport des provisions ; veut-il prescrire des soins hygiéniques au prince héritier, l’espoir du parti [53], ou bien satisfaire ses propres passions, augmenter le nombre de ses titres honorifiques et celui de ses concubines : il sait, appeler à propos le père céleste sur la terre, le faire parler au gré de ses désirs et humilier toutes les volontés devant les intentions divines dont il est l’interprète respectueux et inspiré. Hong-siou-tsiouen lui-même, l’élève et le converti du pieux Roberts, a l’air de se laisser prendre aux grossiers artifices de ces profanes parodies. Il ratifie la sacrilège usurpation du roi de l’est [54], et après la mort de cet ambitieux conseiller il prend pour lui-même le rôle du saint-esprit, absorbant ainsi sans scrupule sa propre individualité dans l’unité divine [55]. Une fois engagé dans cette voie nouvelle, il ne s’arrêtera plus, et il ira jusqu’à se faire offrir des sacrifices. Oubliant d’ailleurs ou confondant à dessein les notions les plus élémentaires de la doctrine qu’il a reçue dans sa jeunesse, il prend pour lui trente femmes légitimes et cent concubines, et décrète la peine de mort contre l’imprudent qui osera scruter d’un œil indiscret les mystères de son harem ; il marie le père céleste à la sainte Vierge, donne une épouse charnelle à Jésus-Christ ; puis, quand un missionnaire anglais, M. Holmes, qui est allé visiter Nankin au mois d’août 1860, s’indigne de ces extravagances, il lui fait répondre par un de ses confidens : « Vous vous étonnez à tort, Dieu vous a donné vos dogmes il y a dix-huit cents ans ; ma doctrine est le fruit d’une révélation récente. Le père céleste a conféré au monde par mon intermédiaire le bienfait d’une religion nouvelle [56]. »

Taï-ping-ouang s’est montré plus scrupuleux observateur de son système politique que de ses théories religieuses. Il n’y a pas en Orient de civilisation qui n’admette de nombreux abus, ni d’administration qui n’ait beaucoup à se faire pardonner, et qui ne soit contrainte, pour ne pas être jugée avec trop de rigueur, de savoir se montrer à propos indulgente et débonnaire. La nature sensuelle des soldats de la rébellion n’a pas parlé moins haut que celle de leurs chefs ; elle s’est révoltée contre la contrainte qu’on leur avait d’abord imposée. On fume du tabac et de l’opium à Nankin et dans les autres villes où flotte l’étendard des insurgés, on y joue quelque peu, et la discipline n’y est pas très sévère ; mais la rigueur du principe est maintenue, et de temps à autre on fait tomber quelques têtes pour prouver que la loi n’a pas été abolie. Les rangs inférieurs de l’armée obéissent en général à la règle qui exige la séparation des sexes ; celle qui prescrit la communauté du butin est encore observée [57].

Fidèle à la haine qu’il a vouée au gouvernement mandchou, Taï-ping-ouang dédaigne systématiquement tout ce que ses adversaires honorent et patronne tout ce qu’ils méprisent. Il a proscrit la plupart des ouvrages dont se servent les lettrés et établi un nouveau mode d’examen d’après lequel les aspirans aux épreuves littéraires doivent être interrogés sur les sujets qu’il a traités dans ses écrits [58]. Ses sympathies pour les étrangers, auxquels la dynastie des Tsing a constamment donné des témoignages d’une si soupçonneuse aversion, son respect pour leurs traditions et leurs livres, son admiration pour les merveilles de la civilisation chrétienne, ont été, en diverses circonstances, hautement avoués ; un de ses ministres, le roi-kan (kan-ouang), non content de lui proposer l’interdiction de la vente des spiritueux et de l’opium, le châtiment de l’infanticide et l’abolition de la maxime désolante qui fait peser sur le fils la responsabilité du crime de son père, vient de lui recommander publiquement des institutions dont le patronage honorerait les souverains éclairés de l’Europe, — l’émancipation graduelle de la presse fonctionnant sous un contrôle intelligent et libéral, 1 ! abolition légale et définitive de toutes les distinctions offensantes pour les nations étrangères, l’établissement d’un réseau de grandes routes et d’un service de poste actif et périodique, la création d’hospices et de diverses associations de bienfaisance, la fondation de tout un système d’encouragement pour les grandes entreprises industrielles qui ont renouvelé en cinquante ans la face de l’Europe. On croit rêver quand on lit le curieux rapport du roi-kan, et quand on pense que de tels conseils, évidemment dictés par les enseignemens des missions protestantes, ont pu être donnés par un ministre chinois à son souverain. Et cependant Taï-ping-ouang n’a pas borné à l’autorisation qui a permis cette publication officielle les témoignages des sentimens favorables que sa politique lui inspire à l’égard des Européens. Toutes les fois que nos voyageurs et nos missionnaires se sont présentés sans armes à ses avant-postes, ils ont été accueillis avec empressement, conduits en présence de ses généraux, traités avec déférence, écoutés avec une respectueuse attention. En 1860, M. Holmes a passé quelques jours à Nankin et reçu de ses principaux conseillers des marques d’une intimité presque familière. Il y a quelques mois à peine, Taï-ping-ouang admettait lui-même dans son palais M. Roberts et ordonnait de vive voix à son entourage de montrer au courageux missionnaire les égards que méritaient son caractère, sa nationalité et la noblesse de ses intentions [59]. Dans toutes les circonstances où le hasard nous a mis en relations avec les rebelles, les officiers de Taï-ping-ouang nous ont prodigué les assurances les plus amicales et nous ont offert de conclure un traité qui unît leur cause à la nôtre par les liens d’une fraternelle alliance. Ils n’ont même pas voulu paraître nous garder rancune des revers que notre prudence leur avait infligés. Repoussé de Shang-haï par les canons de la France et de l’Angleterre, le tchong-ouang adressait, en octobre 1860, aux ambassadeurs une longue dépêche où l’on remarque les passages suivans :


« Pendant l’année courante, me confiant à la puissance du ciel, j’ai réussi à prendre Sou-tchéou et Hang-tchéou, et je serais heureux que les missionnaires de tous les pays voulussent venir et propager au milieu de mon peuple les vrais principes de l’Évangile. Je m’en réjouirais plus que je ne puis dire, désirant que ceux qui n’ont qu’une même doctrine n’aient qu’un seul cœur. La publication de cette doctrine deviendrait alors générale, et le droit chemin serait évident. Avant peu, tout le pays jusqu’à ses extrêmes limites pratiquerait le système de l’adoration du Christ et le publierait sans restrictions. Vraiment ce serait un résultat glorieux et prospère.

« J’ai reçu avec respect le commandement impérial de marcher à travers tous les tchao, les fou et les hienn [60] ; moi-même je désirais avoir une entrevue avec les divers commissaires étrangers, afin de leur fournir des explications et d’obtenir des instructions, de manière à maintenir une bonne entente réciproque. Enfin j’ai marché vers Shang-haï, et subitement vous avez paru enclins à nous témoigner des dispositions hostiles. Or notre dynastie céleste révère le même système céleste que votre honorable pays, et nous appartenons à la même doctrine. Pourquoi donc nous repousser en toute hâte ?

« Maintenant, en ce qui concerne les honorables pays dont les représentans sont à Shang-haï pour favoriser les établissemens de commerce, je désire leur faire remarquer que, pour ce qui regarde les intérêts de ce commerce, la voie nous est toute tracée. Quant à moi, je suis prêt à traiter avec les différons ministres et à observer scrupuleusement les règlemens de douane, attendu que notre dynastie céleste révère le même système céleste que vos honorables pays, en sorte qu’on peut dire que nous tous sous le ciel, qui agissons ainsi, nous appartenons à la même famille. Pourquoi tous les frères des quatre mers dans le monde entier, à l’est, à l’ouest, au nord et au sud, ne pratiqueraient-ils pas la paix et la bonne volonté les uns envers les autres ? Prenant tout cela en considération, je prie vos honorables pays d’avoir des pensées généreuses à notre égard. »


Il y a cinq siècles, un drame national dont les péripéties diverses offrent de frappantes analogies avec les événemens que je viens de raconter s’accomplissait sur le vaste théâtre où Taï-ping-ouang lutte, depuis dix ans déjà, contre la domination mandchoue. — Un trône dont les bases paraissaient inébranlables était violemment renversé. Un puissant souverain allait mourir d’ennui et de misère sur la terre glacée qui avait été le berceau de sa famille. Cet illustre vaincu s’appelait 6houn-ti, il était le neuvième empereur de la célèbre dynastie mongole des Youen, dont Marco Polo s’est fait l’historien émerveillé et consciencieux, et qui avait su imposer à la race chinoise tout entière la livrée de la servitude. Le vainqueur était un jeune homme nommé Tchou-youen-tchang, issu d’une famille obscure et misérable. À dix-sept ans, il remplissait dans une bonzerie les infîmes fonctions de balayeur et de valet de cuisine ; à vingt ans, prenant son métier en dégoût, il s’enrôlait dans une bande de voleurs qui faisait de lui son chef et lui donnait le surnom prophétique de Hong-vou (puissant et fort). En ce moment, Choun-ti mécontentait l’empire par la mollesse de ses mœurs, les faveurs dont il ne cessait de combler ses compatriotes, et la pratique des superstitions : tartares. Hong-vou devint, bientôt chef de parti et porta ses vues jusqu’au trône ; la victoire couronna partout ses efforts ; la misère, l’amour du pillage, l’esprit d’aventure, la conspiration, grossirent ses rangs. Sa troupe devint une armée. Il prit Nankin et en fit sa capitale. Après y avoir établi une administration régulière, il marcha sur Pékin, vainquit les troupes mongoles dans une seule bataille et s’empara de la capitale des Youen. Hong-vou fut le chef de la dynastie chinoise des Ming, que les Mandchoux ont expulsée en 1643. Pendant vingt et un ans, il soutint avec vigueur et talent le fardeau du pouvoir impérial, qu’il avait conquis par son habileté et sa valeur. Ses réformes Organiques et administratives, sa modération, son remarquable discernement, la sagesse de ses décisions, l’ont illustré, et il est devenu l’un des héros ]es plus populaires de la Chine. C’est ainsi que tombent et s’élèvent souvent à toutes les époques du monde et dans tous les pays les grandes puissances et les éclatantes fortunes.

L’histoire de l’avènement des Ming nous offre d’utiles et précieux enseignemens. La dynastie des Tsing est plus usée et plus vieillie que ne l’était au XVIe siècle celle des Youen, les périls qui la menacent de toutes parts sont plus nombreux et plus pressans. Hienn-foung n’a plus à sa disposition les ressources que possédait encore Choun-ti. Il n’est ni plus brave, ni moins efféminé, ni mieux servi, ni plus populaire. L’entreprise de Hong-siou-tsiouen est nationale comme le fut celle de Hong-vou, et ses compagnons d’armes ne sont pas moins aguerris que ceux du premier des Ming. Tous deux se sont proposé, dès qu’ils ont vu leur fortune grandir, d’expulser la race étrangère qui opprimait leur pays ; tous deux sont d’une naissance obscure et ont humblement débuté. Seulement l’un a grandi parmi des moines païens, ignorans et corrompus, tandis que l’autre a reçu d’un missionnaire chrétien ou puisé aux sources mêmes de nos croyances, dans l’Évangile et la Bible, ces doctrines admirables qui ont fait toute la grandeur de notre civilisation. Dans les persévérans efforts que nous’ ne cessons de faire afin de nous maintenir et de nous fixer sur cette terre mystérieuse de Sinim vers laquelle nous poussent depuis si longtemps nos légitimes convoitises, pourquoi nous attacher d’une main à la branche qui fléchit, et repousser de l’autre le rameau plus jeune, plus vigoureux, qui s’étend vers nous ? Peut-être cette branche à demi rompue offrira-t-elle encore quelque résistance, mais à coup sûr elle ne reverdira jamais, et la chute en est certaine ; faut-il donc nous laisser tomber avec elle ? La greffe tartare entée sur le vieux tronc chinois ne lui a pas pris toute sa sève ; il lui est resté encore assez de vie pour produire des fruits abondans. Taï-pang-ouang n’est pas chrétien : qui s’aviserait maintenant de le nier ? Son système religieux n’est plus qu’une confusion ridicule et sacrilège. Il n’y a sans doute dans sa politique ni sincérité, ni franchise, puisqu’elle est chinoise ; ses avances sont autant de calculs et d’appels intéressés faits à notre influente sympathie. Il n’en est pas moins vrai que ses soldats victorieux ont renversé partout les emblèmes du paganisme, que des préceptes vraiment chrétiens, des principes d’une philosophie élevée et pure, des maximes vraiment libérales ont été hautement proclamés par lui, et qu’en sollicitant notre alliance, il invoque le puissant patronage d’une foi commune. La race sur laquelle il aspire à régner est studieuse, intelligente et souple. Pourquoi les doctrines de Taï-ping-ouang, sanctionnées par son triomphe, épurées par nos enseignemens, ne seraient-elles pas appelées à devenu, un jour pour ses sujets la source d’une civilisation nouvelle ? Je craindrais d’exprimer ici une espérance et ne voudrais pas que mes conclusions fussent une utopie ; mais, si j’entrevois d’un côté quelques chances de régénération, je ne puis voir de l’autre que les symptômes affligeans d’une inévitable décadence, et je sais que l’occasion ne revient pas à qui Va perdue. La prudence et notre généreuse loyauté envers un gouvernement malheureux qui nous a tant de fois trahis nous interdisent de prendre ouvertement parti pour l’insurrection : elles ne nous défendent pas d’accueillir avec intérêt ses démarches, d’entrer en relations suivies avec Taï-ping-ouang et ses lieutenans, d’étudier ses véritables dispositions et de lui faire connaître officiellement les nôtres, de formuler au besoin les avantages que nous promet sa réforme, de protéger ainsi, autant qu’il dépend de nous, par les obligations réciproques d’une convention solennelle, les intérêts de nos nationaux et ceux du christianisme contre les incertitudes et les dangers de l’avenir.


RENE DE COURCY.

  1. Tien-tsin, où a été signé par M. le baron Gros le traité de 1858, est situé à l’embranchement du Pei-ho et du Grand-Canal, à trente lieues environ au sud de Pékin.
  2. Tsang-ki-lin-sin est devenu un personnage célèbre. C’est lui qui a victorieusement repoussé notre attaque lorsque l’escadre anglo-française a tenté le 25 juin 1859 de forcer l’entrée du Peï-ho. Chargé d’organiser la défense dont nos troupes ont vaillamment triomphé, le prince Tsang l’a dirigée avec énergie et valeur ; mais sa trahison de Tong-tchéou a terni l’éclat de sa conduite.
  3. Lorsque j’ai remonté le Yang-tze-kiang pour aller à Nankin, j’ai rencontré ce corps d’armée, un peu au-dessus de Tching-kiang-fou, descendant le cours du fleuve dans d’innombrables barques.
  4. Il est probable que les garnisons rebelles de Tu-liou et de Tsing-haï, ne pouvant tenir plus longtemps dans ces deux places contre l’armée impériale, se seront entendues pour les évacuer simultanément et se réunir ensuite afin de tenter quelque nouvelle entreprise.
  5. On dit que dans l’espace de huit mois Yé a fait tomber soixante-dix mille têtes sur la place d’exécution de Canton.
  6. On donne le nom de Liang-kouang à la réunion, sous un gouverneur-général, du Kouang-tong et du Kouang-si.
  7. Le lac Poyang a environ trente-cinq lieues de long sur neuf de large. Plusieurs grandes cités occupent ses rives ; il renferme beaucoup d’îles pittoresques et populeuses et de très importantes pêcheries.
  8. Les Bohèa sont une chaîne de montagnes qui sépare en partie le Fo-kien du Kiang-si. On y récolte les thés les plus estimés de la Chine.
  9. La vice-royauté du Hou-kouang comprend les deux provinces du Hou-nan et du Hou-pé.
  10. Le lac Toung-ting, situé au nord du Hou-nan, est le plus grand de la Chine ; il reçoit les eaux du Yonen et du Siang, deux grandes rivières qui viennent, l’une de l’ouest, l’autre du nord, et communique par un large canal avec le Yang-tze-kiang. Le Toung-ting a plus de quatre-vingts lieues de tour.
  11. C’est-à-dire filous, voleurs.
  12. Il suffit de jeter les yeux sur une carte de la Chine pour reconnaître l’exactitude de cette assertion. Au sud du Fleuve-Jaune, les rivières et les canaux sont les grandes routes de l’empire. Les produits de l’agriculture et de l’industrie, les fonctionnaires, les marchands, les soldats voyagent par eau. Les insurgés du Kouang-si ont suivi le cours du Si-kiang pour pénétrer jusqu’à la capitale du Kouang-tong ; le Pe-kiang et le Tong-kiang les ont conduits au nord et à l’est de cette province ; par le Tsi-kiang et le Siang-kiang, ils ont remonté jusqu’au lac Toung-ting, et le Fleuve-Bleu les a portés à Nankin ; par le Grand-Canal et les affluens du lac Houng-tsih, ils ont envahi les districts septentrionaux du Ngan-hoeï, et sont parvenus à travers le Ho-nan jusqu’aux rives du Fleuve-Jaune ; par le Han-kiang et les nombreuses rivières qui s’y jettent, ils ont parcouru tout le Hou-pé ; le Kan-kiang et les rivières qui se déchargent dans le lac Poyang leur ont ouvert enfin les principaux districts du Kiang-si.
  13. M. de Bourboulon, que j’avais l’honneur d’accompagner en qualité de secrétaire de notre légation, avait quitté Shang-haï le 30 novembre 1853 et y était de retour le 18 décembre suivant. îl avait pris passage sur la corvette à vapeur le Cassini, que commandait M. le capitaine de vaisseau Robinet de Plas.
  14. L’excursion de M Mac-Lane eut lieu en mai 1851. Ce fut le Susquehannah, une des plus belles et des plus grandes frégates des États-Unis, qui le porta jusqu’à Wou-hou, à plus de quatre-vingt-dix lieues de l’embouchure du Yang-tze-kiang.
  15. Je raconte ici des faits dont j’ai été témoin. J’habitais à Shang-haï, où j’ai passé trois mois en 1854, la maison d’un riche négociant anglais, M. Beale, qui avait aussi offert l’hospitalité à M. l’amiral Laguerre. L’entêtement aveugle des étrangers en faveur des bandes qui occupaient la ville et l’injustice de leurs procédés envers les impériaux nous révoltaient. J’eus l’occasion de visiter incognito les chefs de ces bandes, le Cantonais Liou et le Fo-kiennois Tchen-Alin, et le spectacle que m’offrit leur prétoire me parut dépasser tout ce que l’imagination peut se figurer de plus abject. Ces deux hommes et les gens de leur suite étaient d’ignobles brigands, livrés aux vices les plus hideux, toujours ivres d’opium et souillés de sang.
  16. Le bouton de rubis est l’insigne le plus élevé que puisse recevoir un fonctionnaire chinois.
  17. « L’amiral Laguerre fut le premier parmi les étrangers qui nous aida a soumettre les rebelles. » Le gouverneur Kih n’en dit pas davantage.
  18. Préfecture située à l’embranchement du Yang-tze-kiang et du Grand-Canal, et position stratégique très importante.
  19. Ki-heul-hang-a était Mandchou et l’un des fonctionnaires les plus éclairés du gouvernement.
  20. La fameuse tour de porcelaine est située au sud de la ville, un peu en dehors des murs, au centre d’un monastère dont l’enceinte a près d’une lieue et qui est appelé le monastère de la faveur rémunératrice. C’est un monument octogone à neuf étages dont le plus bas a 120 pieds de tour. Elle repose sur une large base en briques de 10 pieds de haut. Un escalier en spirale de cent quatre-vingt-dix marches conduit au sommet, que surmonte un mat de 30 pieds terminé par une boule en cuivre. L’ensemble s’élève à 260 pieds au-dessus du sol. Le monument est recouvert de plaques de porcelaine vertes, rouges, jaunes et blanches. Chaque étage est surmonté d’un toit en saillie couvert en tuiles vertes, et une sonnette en cuivre est suspendue à l’extrémité de chacune des huit cornes. Commencée en l’an 372 après Jésus-Christ par l’empereur Kien-ouan, de la dynastie des Tsin, elle fut brûlée par les Mongols et rebâtie par Yong-loh en 1411, lorsqu’il transporta le siège du gouvernement de Nankin à Pékin. Son fils la termina. La construction de cette tour n’a pas coûté moins de 20 millions de francs.
  21. Les lois chinoises admettent cinq ordres de noblesse non héréditaires, ou héréditaires seulement pour un certain nombre de générations mentionnées dans le brevet. Ces ordres, dont les trois premiers donnent le pas sur les plus hauts fonctionnaires et qui sont conférés également aux civils ou aux militaires, s’appellent en chinois kong, hao, pei, tz, nan. On est convenu de traduire ces expressions par celles de duc, marquis, comte, vicomte et baron, afin de maintenir entre ces différens titres une hiérarchie qui nous soit intelligible. La loi n’accorde l’hérédité perpétuelle du titre qu’à deux familles, celles du sage Confucius et du brave Ko-ching-a, dont les descendans en ligne directe ajoutent à leurs noms ceux de duc sacré et de duc dompteur de la mer.
  22. Sous-préfecture à l’est de Ta-ping-fou.
  23. L’expédition se composait de trois corvettes à vapeur, le Furious, la Rétribution et le Cruiser, et de deux chaloupes canonnières, le Lee et le Dove.
  24. Une de ces proclamations était destinée à frapper de terreur les habitans chinois de Shang-haï ; elle les engageait à éviter les horreurs d’un siège en ouvrant eux-mêmes leurs portes aux rebelles. Voici les principaux passages de cette menaçante invitation :
    « Lin, commissaire impérial du souverain qui règne par la volonté du ciel, roi fidèle, loyal et juste, commandant la garde impériale, général commandant en chef, publie la proclamation suivante, et insiste pour que chacun y prête une attention sérieuse afin qu’elle soit bien comprise et que l’erreur ne devienne pas une cause de châtiment.
    « Ministre des commandemens célestes, j’ai conduit depuis nombre d’années mes puissans soldats comme un seul homme à l’extermination des démons tartares. Aux environs de Nankin, ils en ont balayé des myriades comme les vagues balaient le sable du rivage. Il n’est pas besoin de parler ici de leurs hauts faits, puisqu’ils sont connus de tous. Nous sommes venus à Sou-tchao en traversant les districts de Tchou-joung, Tan-yang, Tchang-tchao et Vou-tsi, et durant cette, rapide expédition nous n’avons pas subi l’ombre d’un échec. Nous avons repris toutes les places que nous avions perdues. Je vous le demande : pourquoi tremblericz-vous ? pourquoi ne choisiriez-vous pas le droit chemin ? Ne connaissez-vous pas ma longanimité ?
    « J’ai formé le dessein de conduire toutes mes vaillantes troupes à l’assaut de Shanghaï, et je serai inébranlable dans ma résolution. Pendant ma marche vers Sou-tchao, j’ai vu toutes les populations s’enfuir comme l’oiseau qui craint la flèche du chasseur. C’est pourquoi, connaissant les paternelles intentions du roi céleste et la bonté de son cœur, j’arrête le mouvement victorieux de mes soldats, et je vous envoie une proclamation pour guider votre conduite. Vous auriez dû m’envoyer déjà une liste de vos maisons et un dénombrement des habitans de votre cité, ou bien m’attendre sur le bord du chemin et m’offrir respectueusement une coupe de vin en signe de soumission ; mais vous avez saisi et mis à mort les messagers qui vous portaient mes ordres, et votre crime est vraiment impardonnable.
    « Je devrais vous frapper sans miséricorde, et pourtant mon cœur a encore compassion de vous : il vous exhorte au repentir. Amendez-vous et mettez-moi à même de vous pardonner. Il y a dix ans que nous avons commencé à combattre pour la cause du droit dans le Kouang-si, et depuis ce moment nul ennemi n’a pu nous résister. C’est à peine si votre ville à la largeur d’une coudée : osera-t-elle me braver et rejeter mes ordres ? L’œuf peut-il lutter contre la pierre ? Hâtez-vous de faire votre soumission, et mes soldats vous épargneront, vous et vos propriétés. Ma volonté est ferme comme une montagne. Mes troupes suivront immédiatement mes avertissemens, elles ne sont pas venues pour vous attendre ; ne dites pas que vous n’êtes pas prévenus, et obéissez en tremblant. »
  25. La dynastie mandchoue.
  26. Avant de recevoir la notification des ministres de France et d’Angleterre, le tcjong-ouang avait écrit aux consuls une lettre fort curieuse dont la traduction a paru dans le North-China-Herald, et par laquelle il accusait les étrangers, les Français particulièrement, de l’avoir trahi en le faisant engager par leurs émissaires à venir à Shang-haï et en aidant ensuite les impériaux, qui avaient acheté leurs services, à repousser ses soldats. Cette lettre renfermait des récriminations amères et des menaces. « Trompé par vos avances, y disait-il, je venais à Shang-haï pour y signer avec vous un traité. Vous avez tiré l’épée contre vos frères en religion ; ne vous étonnez donc point si j’arrête les marchandises et les produits qui alimentent votre commerce. » Plus tard il jugea prudent d’abandonner le système d’intimidation qu’il avait suivi jusqu’alors et changea complètement de ton. La communication que reçut de lui lord Elgin en septembre 1860 fait seulement appel à nos sentimens chrétiens et à nos intérêts.
  27. Successeur du vice-roi Ho-koueï-tsin.
  28. Les rebelles étaient alors aux environs de Tien-tsin.
  29. D’après les lois de l’empire, aucun document ne peut être imprimé dans le journal officiel avant d’avoir été soumis à l’appréciation du cabinet impérial. Le rapport du censeur Youn-paou ne lui avait pas été présenté avant la publication. Le gouvernement s’émut et ordonna une enquête, qui prouva la négligence de quelques employés d’imprimerie, mais sans démentir les faits signalés par le censeur.
  30. Il faut y ajouter les traductions en chinois de la Genèse, de l’Exode, des Nombres, conformes, à quelques mots près, à celles que renferme la seconde édition des œuvres de Gutslaff, publiée à King-po, ainsi que la traduction de l’Évangile de saint Matthieu. Ces travaux ont été publiés par Taï-ping-ouang postérieurement à la plupart des écrits dont nous donnons ici les titres, alors qu’il avait fondé à Nankin le siège de son pouvoir, et que depuis deux ans déjà son système religieux était établi.
  31. Deux autres traités, ceux des Dispositions de l’armée et du Cérémonial de la céleste dynastie Taï-ping, contiennent des détails d’organisation qui n’offrent pas grand intérêt. Le Nouveau Calendrier pour la troisième année de la céleste dynastie, qui faisait aussi partie des brochures qu’on nous a remises à Nankin, modifie entièrement le système astronomique suivi de toute antiquité par les Chinois et consacre une réforme malheureuse. Les auteurs de ce traité substituent à la combinaison des périodes solaires et lunaires, qui comportait les calculs les plus exacts, la division invariable de l’année en douze mois de trente jours chacun, ou trois cent soixante jours.
  32. Voyez l’Ode de la dynastie Taï-ping, et le traité Classique trimétrique, ainsi appelé parce que chaque ligne contient trois syllabes.
  33. Le chef de la rébellion, qui a pris le nom de Taï-ping-ouang.
  34. Livre des décrets célestes. — Ode de la dynastie Taï-ping. — Livre des préceptes religieux. — Classique trimétrique.
  35. Le premier homme dont il soit parlé dans l’histoire de la Chine.
  36. Ce livre est attribué à Fou-hi, qui, si l’on s’en rapporte à la chronologie chinoise, vivait 2852 ans avant Jésus-Christ. Les historiens ne sont pas bien d’accord sur cette date, mais ils pensent généralement que c’est au temps de Fou-hi que se termine la période mythologique de l’histoire chinoise.
  37. Livre des préceptes religieux.
  38. Proclamations publiées par Yang et Siaou.
  39. Proclamations publiées par Yang et Siaou.
  40. L’armée mandchoue est divisée en huit bannières. — On appelait autrefois la Chine le pays des neuf provinces.
  41. Proclamations publiées par Yang et Siaou.
  42. Livre des décrets célestes.
  43. Ibid.
  44. Ces honneurs posthumes consistent dans un décret qui confère aux mânes de celui qui a succombé un grade, une dignité supérieurs à ceux dont il jouissait de son vivant. On sait que telle est aussi la coutume des Tartares. Ces derniers y ajoutent des sacrifices qu’ils offrent aux mânes du défunt.
  45. Livre des décrets célestes.
  46. Ibid.
  47. Déclaration impériale de Taï-ping. — Ode de la dynastie Taï-ping. — Ode pour la jeunesse. — Livre des décrets célestes.
  48. Organisation de l’armée de Taî-ping, dans le Livre des décrets célestes.
  49. Les empereurs de la Chine prennent le titre de ouang-chang (roi suprême).
  50. Livre des décrets célestes.
  51. L’ablution régénératrice dont parle Hong-siou-tsiouen ne saurait être considérée comme un sacrement : elle n’a pas à ses yeux le caractère obligatoire du baptême. Il la considère comme une simple pratique pieuse qu’il est bon pour tout homme d’accomplir de son propre chef, sans qu’il soit besoin de recourir, pour s’en acquitter, à l’intervention d’un ministre du culte.
  52. Quelques-uns des journaux anglais publiés en Chine appellent Taï-ping-ouang le chef protestant ( the protestant ruler).
  53. Le fils de Hong-sou-tsiouen, âgé de douze ans.
  54. Toutes ces informations sont extraites d’un long pamphlet que le gouvernement de Taï-ping-ouang a fait afficher en 1854 sur les murs de Nankin, et qui portait le titre de : Récit officiel de la descente du père céleste sur la terre.
  55. Dans un des édits de Taï-ping-ouang que M. Holmes a rapportés de Nankin, on trouve ce passage : « Le père céleste, le frère aîné céleste et moi, en tout trois personnes, nous constituons une unité. »
  56. Au moment où Taï-ping-ouang, perverti par la politique de ses ministres et aveuglé lui-même par ses propres passions, a laissé dégénérer son système religieux en un chaos ridicule, le hasard vient de lui envoyer le secours opportun d’un guide spirituel. Un de ses parens, Hong-jing, qui a fréquenté pendant plusieurs années les missions protestantes et fourni à M. Humbert de précieux renseignemens pour son ouvrage sur l’origine de la rébellion chinoise, s’est rendu dernièrement à Nankin, où il a été accueilli avec un fraternel empressement, comblé de distinctions et de faveur. Hong-jing n’a pas oublié les enseignemens qu’il avait reçus avant de quitter Hong-kong. Sa morale est encore pure, et sa doctrine serait irréprochable au point de vue protestant, s’il n’y avait mêlé certains dogmes qui sont admis maintenant comme des articles de foi par les partisans de l’insurrection. Élevé au rang de premier ministre, honoré du titre de roi-kan (kan-ouang), il vient de publier une série de documens remarquables dans lesquels il donne à Taï-ping-ouang des avis souvent profonds sur la religion et la politique.
  57. Après l’entrevue de M. de Bourboulon et du premier ministre de Taï-ping-ouang, l’un de nous offrit une demi-piastre à un soldat qui s’était trouvé séparé un instant du reste de notre escorte. Il la refusa obstinément, bien qu’il fit alors nuit noire et qu’il ne put être vu de personne. Comme nous le pressions d’accepter, il répondit qu’il n’avait pas besoin d’argent, puisqu’on lui fournissait la nourriture, les vêtemens et les armes. Et comme nous redoublions d’instance afin de voir jusqu’où il pousserait une répugnance qui nous semblait si antipathique aux instincts de sa race, il ajouta qu’il ne voulait pas courir le risque de se faire couper la tête.
  58. Il proscrit particulièrement les ouvrages des commentateurs, qui, au lieu d’interpréter les sages qu’ils n’ont pas compris, n’ont fait, suivant lui, que fausser le sens naturel du peuple chinois.
  59. Nous ne savons pas si M. Roberts a reconnu dans Taï-ping-ouang le jeune homme qui assistait, il y a treize ans, à ses leçons avec une assiduité si exemplaire. « Lorsqu’on m’introduisit en sa présence, dit-il dans la relation de son entrevue, je fus étonné de voir un personnage d’une aussi grande mine. La stature de Taï-ping-ouang est élevée et sa taille bien prise ; de belles moustaches noires relèvent admirablement la beauté de ses traits ; sa voix est agréable. Nous nous entretînmes exclusivement de matières religieuses. Sa théologie, je dois l’avouer, ne me parait pas très correcte ; mais je ne négligeai aucune occasion d’en corriger les erreurs. »
  60. On sait que les tchao et les fou équivalent à des préfectures, et les hienn à des sous-préfectures.