L’Interview
L’INTERVIEW
Le jeune poète Maxime Fausseron, élève pharmacien chez M. Nègre, pharmacien de première classe, ayant avec courage ramassé, noyé dans une cuve et éteint la bombe que, peut-être, des anarchistes avaient posée au seuil de son patron, connut enfin la gloire et fut interviewé : une minute de vie publique lui apportait ce que plusieurs années d’alexandrins et de sonnets n’avaient su lui valoir, et le jour était venu où son nom s’imprimerait dans les feuilles.
— Excusez-moi de vous déranger au moment de votre repas, monsieur, dit le reporter, qui parlait avec rapidité.
Maxime admirait l’aisance d’un homme qu’on imprime tous les jours. Il répondit : « Du tout… Du tout… » Puis il secoua sa serviette et en fit une boule, pour se donner contenance. Il pensait : « N’ayons pas l’air trop content, et attention ! L’avenir dépend de ce que je vais dire. »
Le journaliste reprit :
— Vous devinez, monsieur, ce qui m’amène. Il s’agit de la bombe que vous avez ramassée. Le Journal, toujours désireux de renseigner, le plus exactement possible, sa très nombreuse clientèle vous serait reconnaissant de faire connaître à notre public les détails, les circonstances de l’attentat auquel vous fûtes si intimement mêlé, et dont les conséquences eussent été si graves, sans la présence d’esprit et le courage dont vous avez fait preuve.
— Mon Dieu, monsieur…
— Vous pensez de quel intérêt sera pour nos lecteurs un récit de votre propre bouche, et je vous prie…
— Mon Dieu, monsieur…
Maxime, de plus en plus, admirait le journaliste : « Comme il parle avec facilité, et quel dommage de n’avoir pas préparé ma réponse ! »
Le journaliste admirait Maxime : « Il a l’air d’une gourde. »
Il tira de sa poche un crayon et des feuilles volantes, s’assit en déclarant : « Vous permettez ? » releva le nez et ajouta : « J’écoute. »
Maxime Fausseron, acculé par l’urgence, toussa, rassembla ses esprits, hésita encore et, finalement, parla d’une voix blanche :
— Depuis mon très jeune âge, je m’adonne à la poésie…
— Zut ! pensa le reporter : la réclame !
— … et, quoique mes instincts ne m’aient pas prédisposé à la carrière d’Hippocrate…
— La barbe !… Pardon, monsieur, le fait qui m’amène…
— La bombe ? Je croyais que mes antécédents…
— Très intéressants, mais à titre secondaire, et si vous voulez bien…
— Parfaitement, monsieur… (Il tousse.) Attaché depuis deux ans bientôt à la pharmacie de M. Nègre, mon dévouement à sa personne et mon affection pour toute sa famille, qui veut bien me considérer comme un membre… car, vous voyez, monsieur, je dîne ici chez eux.
— Parfaitement, monsieur. Lorsque vous avez découvert la bombe, il était environ cinq heures, n’est-ce pas ?
— Parfaitement, monsieur : cinq heures dix. Mme Nègre et sa fille ont coutume de rentrer chaque jour à cette heure exacte, après le cours de Mlle Sophie, et j’étais tranquillement dans la pharmacie…
— Seul ?
— Seul, quand ces dames rentrèrent et découvrirent la bombe dans l’angle de la porte.
— Ah ! c’est Mme Nègre et sa fille ?
— Parfaitement, monsieur. Madame, qui a l’œil à tout, aperçut la chose en entrant, et, comme elle est un peu forte, ayant de la difficulté à se baisser, elle ordonna à Mlle Sophie de ramasser la machine infernale.
— À sa fille ?
— Il faut vous dire, monsieur, que Mme Nègre ne savait pas de quoi il retournait. Mais moi, monsieur, quand je vis cette jeune personne, monsieur, si jeune, et dont l’innocence éclatait…
— Comme une bombe.
— Parfaitement, monsieur, une bombe, dans ses bras, sur son cœur, sur sa chère poitrine…
— Est-ce que ?…
— Oui, monsieur ! Et une jeune fille, si candide, qui ne savait pas, qui ne soupçonnait pas, et qui tenait ça sur…
— Sa poitrine. Quel âge ?
— Dix-neuf ans, monsieur ! Mon sang n’a fait qu’un tour !
— Parfaitement. Jolie ?
— Adorable, monsieur ! Si vous pouviez la voir ! Elle est là, monsieur !
— Parfaitement. Et, si j’en crois la chaleur avec laquelle vous vous exprimez au sujet de Mlle Sophie, sa beauté ne vous laisse pas indifférent ?
— Mon Dieu, monsieur, j’avouerai…
— Très joli : héroïsme d’amour ! Cela devient tout à fait intéressant, et je vous remercie. Donc, lorsque vous avez vu la charmante Mlle Nègre porter la bombe entre ses bras, l’amour vous a ouvert les yeux, vous vous êtes précipité ?
— Parfaitement, monsieur.
— Vous avez arraché à la jeune fille l’engin de mort et vous l’avez…
— Mis dans l’eau. Ou du moins, non : je l’ai d’abord porté dans le ruisseau, mais le ruisseau était à sec ; alors, je suis rentré dans le laboratoire, où il y avait une cuve.
— Pleine d’eau ?
— Oui, monsieur… Par hasard.
— Ce n’est pas l’habitude d’avoir, dans l’officine, une cuve pleine d’eau ?
— Non, monsieur. Le hasard seul…
— Et la cuve était de capacité suffisante ?
Maxime Fausseron sourit d’un air entendu :
— Oh ! oui, monsieur !
— Mais, dites-moi : n’existe-t-il pas des mélanges détonants qui, précisément, éclatent au contact de l’eau ? La bombe pouvait être de ceux-là.
— En effet, monsieur, nous connaissons sept espèces de bombes : bombes au fulminate, avec éclatement par le choc ; bombes à mèche, à renversement, à horlogerie…
— Vous êtes très ferré, je vois.
— Mon Dieu, monsieur, ces renseignements sont à la portée de tous, dans le Manuel de l’Anarchiste.
— Que vous avez lu ?
— Oui, monsieur.
Le reporter leva les sourcils :
— Est-ce que les théories de la propagande par l’action auraient l’honneur de vous compter parmi leurs adeptes ?
L’élève en pharmacie estima qu’il avait articulé une ou deux phrases inutiles et peut-être compromettantes ; il s’appliqua aussitôt à les atténuer :
— Ce que j’en dis, monsieur, c’est simplement un propos. Je n’ai pas lu ces brochures-là, je les ai seulement… feuilletées, parcourues, pour savoir, pour m’instruire… professionnellement. Mais il n’est peut-être pas nécessaire d’imprimer cela dans votre journal. Cela n’a pas d’importance.
— Aucune. L’important, c’est votre beau geste d’amoureux qui s’élance pour sauver celle qu’il aime. Dites-moi : Mlle Nègre est peut-être votre fiancée ?
— Oh ! non, monsieur ! Elle ignore…
— Votre amour ? Pas possible ! Vous lui avez fait des vers, pourtant, vous, poète !
— Je ne les lui montre pas. Je n’ose pas. Mais, s’il vous était agréable d’avoir quelques sonnets ?…
— Elle ne les connaît pas ! Elle ne connaît pas votre amour ! Mais alors, c’est par les journaux que, demain, elle apprendra cette… tendresse, si respectueuse, si dévouée, héroïque !
— Mon Dieu, oui, monsieur.
— Alors, vous la compromettez horriblement, cette demoiselle, et son père, après une telle déclaration, sera obligé, soit de vous la donner en mariage, soit de vous congédier, ce qui semblerait bien ingrat après votre belle conduite.
Maxime Fausseron baissa les yeux, et gêné, toussa pour la troisième fois. Le journaliste le fixait d’un regard pointu.
— Naturellement, vous êtes sans fortune ?
— Il n’y a pas de honte…
— Aucune. La poésie ne nourrit pas son homme : j’en sais quelque chose.
— Vous faites des vers ?
— J’en ai fait. J’y renonce. On ne les publie pas. Et les vôtres ?
— Les miens non plus… Mais si vous en désirez pour le Journal ?
— Merci : demain. Vous me les enverrez demain. Ne pourriez-vous me montrer la bombe ?
— Nous ne l’avons plus ; mais je peux vous la décrire : elle pesait dans les trois kilos.
— Lourde !
— À cause de la mitraille.
— Elle contenait de la mitraille ? Vous l’avez vidée ?
— Non, je suppose…
— Ah ! ah ! Vous supposez ? Parfait. Très intéressant, monsieur, de plus en plus intéressant. Et cette bombe à mitraille était ronde, carrée ?
— Cylindrique : une boîte en fer-blanc, qui portait encore la marque d’une grande fabrique de biscuits.
— Qu’est-elle devenue ?
— Emportée au commissariat.
— J’y vais la voir. Merci. Éléments d’un très joli article. Reconnaissant. Merci bien. Au revoir.
Le reporter qui, tout à coup, avait un air pressé, pliait ses notes, il se sauvait ; Maxime Fausseron le poursuivit dans l’antichambre.
— Vous avez bien l’orthographe du nom ? Fausseron, F, a, u, deux s.
— Parfait.
— Maxime Fausseron.
— Parfait. Serviteur. Merci.
— Alors, pour les sonnets, c’est entendu ? Je vous les enverrai demain.
— Parfait. Merci bien. Au revoir.
Maxime, en ouvrant la porte de l’appartement, ajouta d’une voix timide :
— Si même vous pensiez que… pour vos lecteurs… ce serait intéressant d’avoir, en même temps… de voir… une, un, comment dirai-je ?… de publier dans le Journal… d’avoir une photographie ?…
— Convenu. Envoyez !
M. Fausseron rentra, fou de joie, dans la salle à manger. Mme Nègre lui fit froide mine, mais il ne s’en aperçut pas. Il ne remarqua pas davantage le refroidissement du veau rôti. D’autres soucis l’occupaient : « J’ai très bien dit ce qu’il faut dire. Ça marche, ça marche ! Et mon portrait ! Et des vers ! deux millions de lecteurs ! La France entière ! L’univers ! »
Une seule inquiétude troublait son ivresse : M. et Mme Nègre affectaient de ne lui point parler du journaliste et de son interview, et cette réserve ne lui déplaisait pas ; mais quels visages feraient-ils, demain, quand, à la lecture des journaux, ils apprendraient l’amour inspiré par leur fille, et la publicité donnée à cet amour ? Peut-être ils prendraient cela mal ? M. Nègre ne fait pas grande différence entre la gloire et le scandale, plus communément réprouvé sous le nom d’esclandre. Baste ! La gloire est la gloire, et le journaliste, décidément, a été bien aimable, on ne peut plus accueillant. Quelle force, la Presse ! Quel levier ! « Donnez-moi un levier, et je soulèverai le monde ! »
Malgré le pur bonheur de respirer, dans la même chambre, le même air que respirait Mlle Sophie, Maxime s’attarda peu dans la famille Nègre : il lui tardait de rentrer chez lui pour choisir les poèmes qu’il enverrait à l’imprimerie, demain, et les revoir, y découvrir peut-être quelques faiblesses à corriger.
Il travailla jusqu’au petit jour, décomptant les heures qui le séparaient encore du matin solennel où son nom serait lu par deux millions de citoyens de toutes les classes sociales, de tous les âges, de tous les départements, de tous les pays. Il songeait : « À présent, les typographes composent : F, a, u, deux s… » Il trépidait : « À présent, les correcteurs revoient les épreuves ! » Il alla se coucher enfin, pour que le temps parût moins long.
Vers huit heures, il se réveilla en sursaut, et consulta sa montre : « Je suis célèbre depuis plus d’une heure ! »
Il sauta du lit et se vêtit en hâte, sans se laver, descendit cinq étages, courut au kiosque, donna deux sous et prit deux exemplaires. Ses mains tremblaient quand, sur la place même, il déploya la grande feuille. En première colonne, rien. En première page, rien. Un dépit. Plus loin ? Troisième page : ici ! Voilà !
Un long article, plusieurs sous-titres ! Maxime Fausseron, le nommé Fausseron… Sans rien lire, le héros a déjà, par deux fois, aperçu son nom dans le corps de l’article. Son regard urgent remonte vers l’en-tête. Au-dessous du titre, en caractères gras, trois lignes de sommaire :
Ne comprenant pas encore, mais chancelant, ivre, Maxime lut, relut, et machinalement il s’acheminait vers son domicile. Il lisait encore lorsque, devant la porte, deux mains se posèrent sur ses épaules.
— Au commissariat. Ouste ! Pas de rouspétance.
Deux agents en bourgeois l’emmenèrent ; il nia peu, et l’indulgence du tribunal le tint quitte pour deux mois de prison, avec le bénéfice de la loi Bérenger : maigre bénéfice, puisque le sieur Fausseron avait déjà purgé sa peine en préventive ; M. Nègre, ennemi de toute esclandre, congédia son élève sans pitié ni remords, et Mlle Sophie ne sut même pas ce qu’un poète avait souffert pour elle, car le journaliste, discret pour une fois, et bien malencontreusement, avait jugé convenable de conter le roman d’amour sans en nommer l’innocente héroïne.