L’Invasion allemande en Alsace. — Le Bombardement de Strasbourg

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L’Invasion allemande en Alsace. — Le Bombardement de Strasbourg
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 89 (p. 602-622).
L'INVASION
EN ALSACE

Les deux journées de Wissembourg et de Reischoffen, grosses de tant de désastres pour notre pays, livrèrent du premier coup l’Alsace surprise et désarmée à toutes les horreurs de l’occupation étrangère. Envahi le 4 août, le département du Bas-Rhin fut en grande partie occupé dès le 6 du même mois, et si complètement séparé de la France qu’il devint depuis lors impossible d’y envoyer aucun secours sérieux. Ainsi abandonnée, cette noble contrée ne s’abandonna pas elle-même. Les soldats, les hommes armés s’enfermèrent dans les places fortes et se préparèrent à s’y défendre jusqu’à la mort. De tous les glorieux épisodes de cette triste guerre, aucun n’a plus ému notre patrie que la résistance de Strasbourg, que l’énergie de la garnison et la constance des habitans au milieu de tant de maux. Dès qu’on connut à Paris ce qu’ils souffraient, ce qu’ils savaient supporter pour la France, le peuple parisien, dans un élan spontané d’admiration et de reconnaissance, se porta en foule vers la place de la Concorde et alla couvrir de drapeaux et de couronnes la statue qui représente la ville de Strasbourg.

Les Alsaciens présens à Paris se réunirent de leur côté au nombre de plus de 2,000, ouvrirent une souscription en faveur des victimes du siège, et prouvèrent à l’Allemagne par l’énergie, par l’unanimité de leur résolution, que tous les enfans de l’Alsace préféreraient le sort des Strasbourgeois à la perte de leur nationalité. Beaucoup de villes en France s’associèrent aux manifestations de Paris, comme pour témoigner de la patriotique union de toutes nos provinces en face de l’étranger. Nous voulons à notre tour honorer une province généreuse en racontant au pays les maux qu’elle vient d’endurer, les actes de courage qu’elle vient d’accomplir pour ne pas se séparer de nous, pour demeurer française sous le canon prussien.

Les fausses nouvelles se répandent si facilement en France et y trouvent tant de crédit que notre premier soin doit être de démêler la vérité au milieu de récits souvent contradictoires. Nous n’accepterons donc que les faits certains et prouvés, nous écarterons avec intention les détails douteux, lors même que ces détails, plairaient à notre imagination ou flatteraient notre patriotisme. L’histoire doit se défendre de la crédulité aussi bien que des passions populaires. Du reste la vérité toute simple fait trop d’honneur à nos concitoyens de l’Alsace pour que de faux ornemens ajoutent quelque chose à l’unanime sympathie, au respect qu’inspire leur conduite.


I

Nulle part dans notre pays, la déclaration de guerre ne fut accueillie avec une émotion plus sérieuse qu’en Alsace. On y connaissait trop bien les Allemands, leurs convoitises et leurs prétentions pour ne pas comprendre tout de suite que la nationalité même du Bas et du Haut-Rhin allait être mise en question, qu’il s’agissait cette fois de rester Français ou de subir les dures lois de la conquête. Les paysans eux-mêmes, sur toute la frontière bavaroise, de Niederbronn à Wissembourg, demandèrent des armes pour se défendre. Le gouvernement, qui se défiait trop de la nation pour armer chaque citoyen, qui d’ailleurs prétendait s’attribuer à lui seul tout l’honneur de la victoire, rejeta dédaigneusement cette demande malgré les pressantes sollicitations de quelques députés. Le premier résultat d’une politique si peu nationale fut de livrer à l’invasion un pays sans défense et d’exposer ceux qui se défendaient à toutes les rigueurs de la loi martiale. Dès leur entrée en campagne en effet, les Prussiens annoncèrent que les paysans français, n’étant organisés comme les leurs, ni en bataillons de gardes mobiles ni en bataillons de gardes nationaux, seraient passés par les armes, s’ils essayaient de résister. Cette loi si dure me paraît point avoir été appliquée le premier jour car les journaux allemands racontent que parmi les prisonniers de Wissembourg se trouvaient deux paysans accusés d’avoir tiré sur les troupes prussiennes. Ces malheureux, n’ayant point été fusillés sur place dans la chaleur de l’action, ne le furent sans doute pas plus tard ; mais, dans les combats suivans et dès la journée de Wœrth, les vainqueurs usèrent rigoureusement du droit, qu’ils s’attribuaient, droit extrême, contraire au droit des gens, qu’ils maintiennent encore aujourd’hui et contre lequel le gouvernement français aurait dû protester à l’origine au nom des lois internationales. La meilleure manière de rendre vaine la prétention des Prussiens eût été de donner un fusil et un uniforme à chaque citoyen. Cette précaution n’ayant point été prise et ne pouvant plus l’être dans les provinces envahies, il fallait opposer au code militaire de la Prusse le droit primordial qui appartient à chaque citoyen de défendre sa propriété, sa maison, son champ, contre l’invasion de l’étranger. Aucun combat n’est assurément plus légitime que celui qu’on livre pour la défense de ce qu’on possède. Vainement les philanthropes diraient-ils, comme le font quelques théoriciens de l’Allemagne, que le système prussien adoucit les maux de la guerre en les limitant aux armées belligérantes, en épargnant les populations civiles. Un tel langage ne convient point à une nation qui fait un soldat de chacun de ses citoyens, et qui, au moment où elle s’arme tout entière, prétendrait refuser le même droit à ses ennemis. On ne pourrait d’ailleurs le croire sincère que si ceux qui le tiennent s’engageaient en même temps à n’imposer aucune charge aux populations civiles. Dès qu’on demande à celles-ci quelque chose, on leur donne évidemment le droit de refuser ce qu’on exige d’elles ; dès qu’on touche à leur propriété, on ne peut leur prescrire de se laisser dépouiller sans se défendre.

En un mot, les Prussiens affichent deux sortes de prétentions absolument inconciliables : d’une part, ils prétendent au nom de l’humanité, pour verser le moins de sang possible, ne pas vouloir traiter en ennemis les populations civiles, et leur refuser par conséquent la qualité de belligérant ; d’autre part, ils leur enlèvent, en vertu du droit du vainqueur, tout ce qui peut servir aux besoins et même au bien-être de leur armée. Ils les excluent du droit de la guerre dès qu’il s’agit pour elles de se défendre ; mais ils leur appliquent ce même droit avec la dernière rigueur dès qu’il s’agit pour elles de payer. Ils ne leur laissent en réalité qu’un privilège, celui d’être rançonnées. Une proclamation du roi de Prusse, publiée le 17 août par la Gazette de Francfort, établit très nettement la situation que la guerre fait aux habitans. S’ils se permettent le moindre acte d’hostilité contre les troupes prussiennes, on leur promet le conseil de guerre et la mort. Si au contraire ils accueillent pacifiquement les soldats, on met à leur charge tous les frais de l’entretien de l’armée. La mort ou la ruine, voilà l’alternative que leur offre le roi. « Seront punis de mort, dit la proclamation, toutes les personnes qui, sans appartenir à l’armée française, servent d’espion à l’ennemi, donnent de fausses indications aux troupes allemandes en leur servant de guides, tuent ou pillent des personnes appartenant à l’armée allemande ou à sa suite, détruisent des ponts, des canaux, enlèvent des fils télégraphiques ou des rails de chemin de fer, rendent les routes impraticables, mettent le feu aux munitions, aux vivres, aux quartiers occupés par les troupes, prennent les armes contre les troupes allemandes. Pour chaque cas spécial, il sera institué un conseil de guerre qui examinera la cause et prononcera. Le conseil de guerre ne pourra prononcer d’autre peine que celle de la mort ; la sentence sera suivie immédiatement de l’exécution. Les communes auxquelles appartiennent les coupables, ainsi que celles où le crime aura été commis, seront condamnées à une amende qui équivaudra au chiffre de leur impôt annuel. »

Tel est le sort que la Prusse réserve aux habitans des villes et des villages français qui se défendent. S’ils ne se défendent pas, on veut bien leur accorder la vie, mais à quelles conditions ? « Les habitans, dit encore la proclamation royale, auront à fournir tout ce qu’exige l’entretien des troupes. Chaque soldat devra recevoir par jour 750 grammes de pain, 500 grammes de viande, 250 grammes de lard, 30 grammes de café, 60 grammes de tabac, cinq cigares, un demi-litre de vin, ou un litre de bière, ou un décilitre d’eau-de-vie. La ration d’un cheval, car il faut aussi nourrir les chevaux est fixée par jour à 6 kilos d’avoine, 2 kilos de foin, 1 kilo 1/2 de paille. Si les habitans préfèrent une indemnité en argent aux impositions en nature, ils devront donner 2 francs par chaque soldat. » Le vainqueur, on le voit, se pique de générosité ; à défaut de vivres, il accepte de l’argent.

Au fond, ce manifeste, que le gouvernement impérial eut le tort de laisser publier sans protestation, n’accorde aux citoyens français aucun des droits de la guerre et leur en laisse toutes les charges. Il est vrai que dans un dernier paragraphe, le roi de Prusse ajoute, comme pour adoucir la rigueur des prescriptions qui précèdent : « On ne pourra réclamer aux habitans que ce qui est indispensable à l’entretien des troupes. Des bons seront délivrés officiellement à cet effet. » Vaine et illusoire garantie ! rien de plus précis et de plus rigoureux que les exigences prussiennes, rien de plus vague que ce prétendu adoucissement. Qui donc jugera ce qui est indispensable aux troupes ? Tiendra-t-on compte en même temps de ce qui est indispensable aux habitans ? car enfin, si les troupes prussiennes réclament le droit de vivre, il faut bien que les habitans vivent aussi. S’occupera-t-on de savoir si les ressources du pays répondent aux besoins de l’armée ? si, quand on aura donné tout ce que demande la proclamation, il restera quelque chose aux villes et aux villages rançonnés ? Pensera-t-on aux nécessités de l’avenir, à ce que les habitans ont besoin de conserver chez eux pour ensemencer, pour cultiver la terre ? Leur laissera-t-on assez de bestiaux, assez de blé, assez de chevaux ?

Si on leur prend ce qu’ils possèdent aujourd’hui, si on détruit en germe leurs récoltes futures en vidant leurs greniers et leurs étables, à quoi leur serviront les chiffons de papier délivrés par l’autorité prussienne sous le titre de bons ? Qu’est-ce que ces bons d’ailleurs, et qui les paiera ? Des personnes qui en ont eu entre les mains nous affirment que chaque bon est une sorte de reconnaissance très vague, payable après la guerre par le vaincu. Pauvre vaincu ! Quel qu’il soit, la guerre le mettra hors d’état de payer ses dettes. D’ailleurs la proclamation du roi de Prusse, déjà si contestable au point de vue du droit des gens, ne contenait que la théorie économique de la guerre. En pratique, le caprice des chefs de corps, les besoins réels ou prétendus d’une armée immense, aggravaient singulièrement des dispositions déjà si dures. Nulle part on ne demandait moins que ne l’exigeait le roi ; presque partout on demandait davantage. D’après le texte même et les termes si élastiques de la proclamation, chaque commandant demeurait juge de ce qui était indispensable aux troupes, et au strict nécessaire ajoutait le superflu. On en jugera par quelques chiffres. M. About, témoin oculaire, a raconté ce qu’avait souffert la petite ville de Saverne, si rapidement occupée par l’ennemi après le désastre de Reischoffen. Haguenau, où entraient le 7 août au matin les premiers éclaireurs, où s’établissait le jour même une division de cavalerie badoise, n’eut pas seulement à loger et à nourrir des milliers d’hommes ; les vainqueurs y levèrent encore immédiatement une contribution de guerre de 1 million, fort supérieure aux ressources de la ville, et dont les habitans ne purent réunir les fonds qu’en envoyant à Bâle les délégués du conseil municipal contracter un emprunt. A Erstein, 6,000 cigares étaient exigés en trois jours. Le canton de Barr devait fournir au quartier-général des troupes allemandes 54,000 kilogrammes de pain, 72,000 kilogrammes de viande, 18,000 kilogrammes de riz, 1,800 kilogrammes de sel, 1,800 kilogrammes de café torréfié, 2,400 kilogrammes de café non torréfié, 50,000 litres de vin, 2,400 quintaux d’avoine, 600 quintaux de foin, 700 quintaux de paille. Plusieurs millions étaient en outre demandés à différens cantons du Bas-Rhin. Là même où ne séjournaient pas les troupes ennemies, elles frappaient le pays de leurs lourdes réquisitions, et allaient en réclamer le montant avec une ponctualité implacable. Leurs courses à travers le département et jusque dans la montagne n’avaient d’autre but que d’élargir le cercle de leurs rapines et d’augmenter leur part de butin. Hors des environs immédiats de Strasbourg, qui était l’objectif déterminé de leurs attaques, elles ne s’établissaient nulle part, mais on les voyait partout, partout elles répandaient l’épouvante. Elles fixaient l’époque où elles reviendraient pour emporter ce qu’elles avaient demandé, et on les savait si exactes qu’on les attendait avec terreur.

Beaucoup même ne les attendaient pas, et à l’approche de l’ennemi cherchaient un refuge dans les bois, dans les défilés, sur les hauts sommets des Vosges. Une véritable panique s’emparait de villages entiers. La rapidité foudroyante de l’invasion, les succès si soudains et si complets de l’armée prussienne, la déroute de deux corps d’armée français dont les fuyards répandaient l’anxiété, le système de réquisitions imposé par les vainqueurs dès le premier jour, la renommée qui grossissait encore leurs exigences, affolaient les populations. Les bruits les plus alarmans se propageaient de proche en proche, pénétraient jusqu’en Lorraine, et faisaient déserter une partie des communes où l’on supposait que les Prussiens pouvaient passer. On disait que les femmes, que les jeunes filles étaient exposées de leur part à de véritables cruautés, à des mutilations barbares, sans parler des derniers outrages. A Nancy même, ces rumeurs arrivaient en même temps que la nouvelle du désastre de Mac-Mahon et y causaient une panique générale. Les routes se couvraient de fugitifs ; les mères envoyaient leurs enfans vers le centre de la France, ou les emmenaient elles-mêmes, quand un autre devoir ne les retenait pas sur place. Une foule anxieuse assiégeait les gares où s’amoncelaient des montagnes de bagages. Les employés de la compagnie de l’Est, qui venaient de travailler jour et nuit au transport de nos troupes, méritent qu’on signale au pays l’activité et le dévoûment avec lesquels fis affrontaient de nouvelles fatigues pour organiser le départ d’un si grand nombre de personnes. Jusqu’au bout, ils sont restés sur la brèche sans se reposer ni se plaindre. En Alsace, le soir même de la bataille de Reischoffen, des fuyards annonçaient aux paysans terrifiés que les Prussiens emmenaient avec eux tous les nommes valides et les forçaient à marcher au premier rang de leur armée contre les troupes françaises. Tel était l’effroi des habitans des campagnes, que le 7 août au point du jour, beaucoup de jeunes gens abandonnaient les villages, un petit paquet à la main, pour se réfugier sur les hauteurs ; une partie de la population d’Obernai s’enfuit ainsi à la seule nouvelle de l’approche des Prussiens. Le soir, les fugitifs, n’ayant aperçu du haut de la montagne aucun mouvement de troupes, revenaient un peu honteux de leur précipitation. Armés et organisés, ces mêmes hommes eussent été d’admirables soldats. Ils le sont aujourd’hui derrière les remparts de Schlestadt, de Béfort ou dans les défilés des Vosges. Les Alsaciens et les Lorrains de la montagne ne demandaient que des armes. On leur en a longtemps refusé. Le premier soin du gouvernement nouveau a été de leur en donner. Ils en font, ils en feront un usage patriotique. Si le tunnel de Saverne a été détruit, comme on l’annonce, comme nous avons de bonnes raisons de le croire, ce sont eux qui inquiètent ainsi les derrières de l’armée prussienne. Leur patriotisme ne se bornera pas à cet exploit. Avant la fin de la guerre, nous entendrons parler plus d’une fois des francs-tireurs vosgiens.

La chaîne des Vosges, même après tous nos malheurs, même après la prise de Strasbourg, offre encore une admirable ligne de défense pour des guérillas agiles qui sillonneraient la montagne, sans bagages, sans artillerie, qui tomberaient sur les convois de l’ennemi, fusilleraient les uhlans derrière les buissons, et couperaient à chaque instant les communications du gros de l’armée avec les corps isolés. Les Prussiens n’occupent pas toute la montagne, et, quel que soit leur nombre, ne peuvent même aujourd’hui en garder tous les chemins. Pour ne pas s’éparpiller sur un immense espace, ils paraissent n’avoir songé jusqu’ici qu’à se maintenir à une des extrémités de la chaîne, entre Bitche et Saverne. Ils gardent ainsi deux lignes de chemin de fer, et maintiennent leurs relations avec l’armée qui assiégeait Strasbourg ; mais au-dessous de Saverne, entre Saverne et Béfort, s’étend la partie la plus haute et la plus escarpée de la chaîne des Vosges. C’est là qu’un général américain, après le désastre de Sedan, conseillait à nos généraux de jeter une armée par Lyon, par Vesoul, par Besançon, tant que Strasbourg, Phalsbourg et Bitche tenaient encore, tant que les Prussiens ne pouvaient employer à la garde des défilés que des forces insuffisantes. La prise de Strasbourg rend malheureusement disponible une partie des troupes qui assiégeaient la ville. Cependant il serait encore possible, par un effort énergique, de tourner ou de forcer Saverne et de pénétrer vers Bitche, dans le département de la Moselle. C’est même là le seul espoir qui nous reste de rentrer en communication avec le maréchal Bazaine. Le jour où l’armée de Metz entendrait le bruit de notre fusillade, peut-être son intrépide général, en laissant derrière les remparts, sous la garde des forts, ses bagages et son artillerie, parviendrait-il à porter toutes ses forces d’un seul côté, à faire une trouée à travers les lignes prussiennes et à gagner la montagne. Une fois là, il serait invulnérable. Quel beau théâtre les Vosges ne lui offriraient-elles pas pour une guerre analogue à la campagne du Mexique, pour une guerre d’escarmouches, d’embuscades, de surprises où l’on éviterait les grands engagemens, où l’on userait et détruirait l’ennemi en détail ! La marche rapide des Prussiens les expose en effet à un grave danger : plus ils pénètrent en France, plus leur ligne s’étend et s’affaiblit. De Strasbourg à Paris, ils ont à garder cent trente lieues de terrain en ligne droite, sans compter ce qu’ils emploient de troupes au siège de Bitche, de Phalsbourg, de Metz, de Thionville, de Longwy, de Verdun, Montmédy, Mézières et Soissons. Depuis le commencement de la campagne, ils ont marché au plus pressé, allant droit devant eux, comptant sur la rapidité foudroyante de leur marche pour nous imposer des conditions de paix, négligeant tous les points secondaires et ne s’écartant de leur route que pour s’approvisionner. Cette tactique a réussi par la faute de nos généraux autant que par l’habileté des généraux ennemis ; mais si le sud-est de la France, de Lyon à Béfort, si la Bourgogne et la Franche-Comté font un effort énergique, des corps d’armée hardis peuvent se jeter sur la gauche de l’armée prussienne, et dans ce long espace de cent trente lieues détruire sur plusieurs points ses communications avec l’Allemagne. Au fond, nos ennemis n’ont ainsi étendu leur ligne de bataille que pour atteindre avant l’hiver des résultats importans, pour frapper des coups qu’ils considéraient comme décisifs. Strasbourg, Metz, Sedan, qu’ils n’avaient point l’intention d’attaquer, mais où les fausses manœuvres de nos généraux leur ont offert l’occasion d’une victoire inespérée, enfin Paris, où depuis le début de la campagne ils espèrent signer la paix : voilà les points sur lesquels ils ont concentré leurs forces sans se laisser distraire — autrement que par les nécessités de la stratégie — de leur marche directe et rapide vers le cœur de la France. Toute opération qui s’écartait de ce chemin les détournait de leur but. S’ils s’acharnent autour de Bitche et de Phalsbourg, s’ils ont tenu à emporter Toul, s’ils assiègent Montmédy et Verdun, c’est que toutes ces places gardent des passages, des lignes de chemin de fer, et retardent la marche de leurs convois, de leurs renforts, de leur matériel de siège.

Depuis Ramberviller, au pied des Vosges, jusqu’à Melun, on tracerait une ligne presque droite par Charmes, par Neufchâteau, par Vassy, par Nogent-sur-Seine, au sud de laquelle leur aile gauche n’est presque jamais descendue. Ceux qui marchaient vers Paris se maintenaient rigoureusement dans ces limites pour ne pas éparpiller leurs forces. En Alsace, ils se tenaient à la même hauteur, ne se dispersaient pas, et, sans perdre de temps, se portaient sur le point qu’ils voulaient emporter, sur la ville de Strasbourg. Le 9 août, ils exploraient les environs de la place, et le 13 ils l’investissaient complètement. On s’y trompa d’abord dans la Haute-Alsace, on se crut menacé, on annonça que l’ennemi marchait sur Colmar et sur Mulhouse. Une sorte de panique se répandit même dans la première de ces deux villes ; mais on comprit bientôt le plan des Prussiens en voyant qu’ils ne franchissaient pas la limite du département du Bas-Rhin et qu’ils se concentraient autour de Strasbourg. Ils poursuivaient un but capital, la prise d’une place forte de premier ordre ; ils rencontraient dans leurs tentatives de grandes difficultés, et avec la ténacité du génie allemand ils portaient toute leur attention sur ce point unique, sans la disperser un instant sur d’autres opérations. La place de Schlestadt avait beau faire sous leurs yeux, comme pour les provoquer, toute sa toilette de guerre, raser les beaux arbres de ses environs, détruire sa gare, ruiner les élégantes constructions de sa zone militaire ; le capitaine Stouvenot, avec une compagnie de gardes mobiles, avait beau tendre un piège aux dragons badois, et, après leur avoir tué quelques hommes, essayer de les attirer sous le canon des remparts ; l’ennemi ne consentait pas à sortir des limites qu’il s’était fixées dès le début, et, même pour chercher des vivres, pour frapper les campagnes de réquisitions, il ne dépassait pas le val de Ville.

Le département du Haut-Rhin, si riche et si florissant jusque-là, quoique non occupé par l’ennemi, n’en était pas moins atteint aux sources vives de sa prospérité. Il ne servait pas, il est vrai, de champ de bataille ; ses villes et ses villages ne portaient pas, comme Wissembourg, Wœrth, Reischoffen et Niederbronn, les traces de ces sanglans combats qui, en détruisant la vie humaine, altèrent la physionomie de la nature et défigurent jusqu’au paysage : une partie de sa population ne campait pas dans les bois comme celle du Bas-Rhin ; mais d’autres souffrances y suivaient la guerre et s’y aggravaient chaque jour par la durée de la lutte. Les puissantes manufactures de Mulhouse, auxquelles le chemin de fer de l’Est, confisqué par le gouvernement pour le transport des troupes, n’apportait plus la matière première de l’industrie, voyaient avec inquiétude leurs provisions s’épuiser et arriver le moment où elles ne pourraient plus procurer du travail aux milliers d’ouvriers qu’elles emploient. Pour conjurer cette crise, on fit des efforts désespérés. Les manufacturiers, restés tous à leur poste, donnant l’exemple du courage et de tous les sacrifices, obtinrent d’abord le rétablissement d’un train de marchandises sur la ligne de Mulhouse, puis, quand les communications avec Paris et le nord de la France furent définitivement coupées, nourrirent de leurs deniers les travailleurs sans ouvrage. Combien de temps leurs ressources personnelles ont-elles pu suffire à ce grand acte de charité ? Comment vivent aujourd’hui toutes ces familles auxquelles l’industrie la plus intelligente et la plus éclairée assurait non-seulement le pain de chaque jour, mais un logement salubre et gai, l’éducation des enfans, des soins pour les malades, des ressources pour les mutilés et les vieillards ? Que de victimes déjà la misère et la faim n’ont-elles pas dû faire au milieu d’une population dont la vie est attachée tout entière à la destinée des manufactures ! On n’ose arrêter sa pensée sur ce que l’avenir nous (réserve de douloureuses révélations. Tous les hommes qui ont pu obtenir un fusil s’en servent sur la montagne ; mais que deviennent pendant ce temps les femmes et les enfans que ces hommes faisaient vivre ?


II

Si les troupes allemandes respectaient le territoire du Haut-Rhin, ce n’est pas qu’elles n’y fussent attirées par la richesse du sol, par le riant aspect de ces nombreux villages qui couvrent la vallée, et où elles savaient qu’un riche butin les attendait encore. Soumises à une discipline rigoureuse, elles obéissaient à la pensée stratégique qui les concentrait autour de Strasbourg. Là en effet, sur ce point unique, se portait tout l’effort de l’ennemi. Entrés en France, comme M. de Bismarck en convient, avec la pensée secrète de conquérir l’Alsace et de la garder par droit de conquête, les Allemands devaient s’acharner à la prise d’une ville qu’ils appellent eux-mêmes la clé de la maison. Tant qu’ils n’occupaient pas Strasbourg, ils ne tenaient point l’Alsace. Il leur importait donc de s’emparer avant tout de cette place forte. Il fallait de plus que les opérations du siège fussent conduites avec une extrême vigueur, et que le résultat désiré fût obtenu rapidement. La Prusse n’aime point les guerres longues, qui enlèvent à l’agriculture, à l’industrie, aux professions libérales, tous les hommes valides, et suspendent la vie dans le pays tout entier. Elle déploie tout de suite des forces écrasantes, elle frappe des coups terribles, avec l’espoir de forcer sur-le-champ ses adversaires à la paix et de ramener dans leurs foyers les milliers d’hommes qu’elle arrache à la vie pacifique pour les précipiter sur les champs de bataille. Il fut donc prescrit aux généraux qui assiégeaient Strasbourg de se hâter, de ne rien épargner pour une victoire rapide. On excitait en même temps leur émulation par la nouvelle des succès qu’obtenaient les autres armées, par l’annonce prochaine d’une paix victorieuse dont ils tenaient entre leurs mains la principale garantie. De là sans doute l’acharnement avec lequel le siège fut poursuivie Aucune considération d’humanité, aucun souci de ce que les arts et les lettres perdraient à la ruine de Strasbourg n’arrêta les assiégeans. Ils conduisirent le siège comme une simple opération de guerre, comme s’ils n’avaient devant eux qu’un obstacle militaire à vaincre et rien à respecter. C’est ainsi que le génie pratique de M. de Bismarck veut être obéi. Il entend la politique non en homme du XIXe siècle, mais en homme du XVIe siècle, absolument étranger ou indifférent à toute théorie spéculative ou sentimentale, ne voyant que le but précis et déterminé, poursuivant un résultat et ne se laissant détourner de ses desseins par aucune objection humanitaire. Il ne se demanda point si Strasbourg renfermait des œuvres admirables que toute nation civilisée se devait à elle-même de protéger contre la destruction. Il voulait Strasbourg, il ordonna qu’on prît la ville aussi vite que possible, et on se mit à l’œuvre. Cette froide politique contenait en germe tous les malheurs et toutes les tristesses du siège. Les Strasbourgeois n’avaient point affaire à des hommes qu’on pût toucher par des considérations humaines ; ils avaient en face d’eux un système, un esprit de conquête implacable qui ne pouvait être satisfait que par la prompte capitulation de la place.

Les Allemands, qu’on accuse quelquefois de lenteur, montrent au contraire dans cette campagne qu’ils savent à merveille le prix du temps. Toutes leurs opérations se font depuis l’origine avec autant de rapidité que de précision. Ils connaissaient la situation de la France en général et celle de Strasbourg en particulier, ils savaient que nulle part nous n’étions préparés à la défense, qu’en se pressant ils allaient prendre au dépourvu la ville assiégée, et ils ne perdirent pas un jour pour l’investir. Rien en effet n’était prévu pour un siège. Le lendemain du combat de Wissembourg, le maréchal Mac-Mahon, en marchant au secours de la division Douay si maltraitée, avait emmené avec lui toutes les forces et toute l’artillerie disponibles. Son désastre enlevait à la ville une partie des défenseurs sur lesquels elle eût dû compter. Heureusement 3,000 hommes de toutes armes y rentraient après la journée de Reischoffen et comblaient les vides de la garnison ; heureusement encore, pour approvisionner l’armée du Rhin, on venait d’emmagasiner des céréales et de parquer des bestiaux derrière les remparts. Enfin un homme résolu, dont toute la France connaît aujourd’hui et honore le nom, le général Uhrich, communiquait partout autour de lui l’énergie patriotique dont il était animé. Quelques jours plus tard, un excellent général d’artillerie, M. de Barral, pénétrait dans la place à travers les lignes d’investissement et offrait à la défense le plus utile concours ; mais ce qui faisait surtout la force de Strasbourg, c’était le patriotisme et l’esprit militaire de ses habitans. Ils sentaient que leur nationalité était en jeu, qu’il s’agissait pour eux d’être conquis ou de demeurer Français. Habitués à vivre dans une ville de guerre, comptant dans leurs rangs beaucoup d’anciens soldats, la perspective de la lutte ne les effrayait point, et le maniement des armes n’étonnait point leur courage. La garde nationale s’organisa ainsi à l’improviste, par nécessité, sous le feu, et fournit à la garnison non-seulement des hommes capables d’opérer des sorties, mais d’habiles artilleurs. Une seule difficulté pouvait gêner les défenseurs, la présence dans les murs de Strasbourg de toute la population civile, qui, surprise par la rapidité de l’attaque, n’avait pu chercher un refuge hors de la ville. Les malades, les gens âgés, les femmes, les enfans au berceau, restaient encore et allaient subir les rigueurs du siège. Le temps manquait pour les faire sortir ; où les conduire d’ailleurs ? La rive allemande, de l’autre côté du Rhin, était interdite aux Français, la campagne n’était pas sûre ; on y pouvait rencontrer des cavaliers prussiens. Complètement intercepté du côté de Wissembourg, d’Haguenau, de Saverne, le chemin de fer n’offrait de débouché que vers la Haute-Alsace et menaçait déjà de suspendre absolument le départ de ses trains. Dès le 8 août, c’est-à-dire le surlendemain de la bataille de Reischoffen, on faisait sauter le petit tunnel qui passe sous les remparts. Le même jour, le crieur municipal annonçait dans les rues comme un événement extraordinaire, et qui ne se renouvellerait peut-être plus, le départ d’un train pour Mulhouse et pour Paris. La population civile se trouvait ainsi bloquée sans avoir eu le temps de se reconnaître ni de prendre un parti. Quelques-uns s’en inquiétaient en pensant à la difficulté de nourrir tant de bouches, aux épreuves qui attendaient tant d’êtres faibles ; mais un espoir vivace restait au fond des cœurs : on comptait sur des secours rapides et puissans, sur un retour offensif de nos armées victorieuses ; on ne se figurait pas que la ville de Strasbourg pût être abandonnée du reste de la France ! On pensait d’ailleurs que les principales horreurs de la guerre seraient épargnées aux habitans inoffensifs, que les remparts seuls seraient battus en brèche ; on se préparait à une lutte où les lois de l’humanité seraient respectées. Personne parmi les plus pessimistes n’aurait osé prévoir le sort qui attendait la population civile, les horribles ravages qui menaçaient la cité. On se rassurait peut-être d’autant plus que l’armée de siège se composait en grande partie de Badois, c’est-à-dire de voisins qui vivent de la France, avec lesquels les Alsaciens échangent chaque jour les relations les plus amicales, qui apportent sur les marchés de l’Alsace leurs denrées, les produits de leur sol en échange de l’argent français, qui tous les étés reçoivent dans leurs villes d’eaux, dans leurs nombreuses stations thermales, dans les auberges et les rians villages de la Forêt-Noire une véritable colonie française. Comment se figurer d’avance que ces amis, ces hôtes de la veille se transformeraient tout à coup en ennemis implacables et acharnés ? Du reste, l’illusion dura peu. Il fallut bientôt reconnaître qu’on subissait une guerre sans pitié, et que, du côté des assiégeans, toute considération philanthropique serait sacrifiée à la résolution arrêtée de prendre la ville dans le plus bref délai possible. Les travaux d’investissement et les opérations qui précèdent un siège se poursuivaient avec activité. Un général plus vigoureux, M. de Werder, remplaçait le commandant des troupes badoises, M. de Beyer, qu’on disait malade, mais que le gouvernement prussien soupçonnait peut-être de trop de mollesse ou de trop de générosité. Le nouveau commandant montra tout de suite qu’il ne reculerait pas devant les mesures les plus énergiques, qu’il ne se laisserait point arrêter par les règles ordinaires du droit des gens ; il mit en réquisition les habitans des environs de Strasbourg pour travailler aux ouvrages du siège. Ce fait, attesté par de nombreuses correspondances, précise dès le début le caractère de la lutte engagée. Toute l’histoire du siège en contiendra de semblables, nous les relèverons avec un sentiment douloureux, sans rien exagérer, sans vouloir envenimer les haines, ni surtout provoquer les représailles, mais en livrant la conduite de nos ennemis au jugement du monde civilisé, au jugement de l’Allemagne elle-même, lorsque, revenue de l’enivrement de ses succès, celle-ci examinera son œuvre. Peut-être alors les nobles esprits qu’elle renferme, ces penseurs, ces historiens, ces philosophes dont la France n’a jamais parlé qu’avec égard, s’élevant au-dessus des préjugés nationaux, jugeront-ils aussi sévèrement que nous-mêmes, et avec des regrets plus amers, des actes que leur patriotisme voudrait effacer de l’histoire de leur pays, mais que rien désormais n’arrachera plus de la mémoire des hommes, et dont le souvenir durera aussi longtemps que le nom de Strasbourg.

L’histoire des sièges se compose en général de tristes épisodes. Quelquefois cependant au milieu des horreurs inévitables les assiégeans s’efforcent de limiter les maux des assiégés inoffensifs, et de ne rien leur faire souffrir au-delà de ce qu’exigent les nécessités de l’attaque. Ici au contraire il semble qu’on ait voulu accumuler à la fois sur la population paisible tous les maux de la guerre et forcer les défenseurs à capituler par les souffrances, qu’on infligeait à ceux qui ne pouvaient se défendre. N’espérait-on point par exemple désarmer les canonniers de la place en leur montrant sur les travaux des assaillans quelques compatriotes que leurs projectiles risquaient d’atteindre en même temps que l’ennemi ? N’était-ce pas un moyen de paralyser la défense aussi bien que d’augmenter les ressources de l’attaque et de gagner du temps par l’emploi d’un plus grand nombre de bras ? De tels procédés révoltent les nations civilisées ; mais le général de Werder ne pensait sans doute ni à ce que réclame l’opinion publique ni à ce qu’exige l’humanité. Il obéissait à une consigne et l’exécutait rigoureusement. On lui avait ordonné de prendre la place, il voulait la prendre et ne se préoccupait que d’attendre ce but. Tout ce qui favorisait les opérations du siège lui était bon, tout ce qui les contrariait devait disparaître. Il vint un jour où les blessés eux-mêmes lui parurent un obstacle, ou du moins il craignit pour le secret de ses travaux le voisinage d’un bomme que la croix rouge de la convention de Genève aurait dû protéger. Depuis l’investissement de Strasbourg, M. de Bussierre, député du Bas-Rhin, membre de la société de secours aux blessés, continuait à soigner les victimes des derniers combats dans l’ambulance de la Robertsau établie tout près de la ville aux frais de la société et aux siens. Sans avertissement préalable, M. de Bussierre, qui, en sa qualité d’administrateur d’une ambulance, se croyait couvert par le texte formel de la convention de Genève, fut arrêté au milieu de ses blessés, conduit à Rastadt et traité en prisonnier de guerre. Quelques jours après, les obus des assiégeans mettaient le feu à la Robertsau même, cette promenade favorite des habitans de Strasbourg, comme si ce n’était pas assez des ruines inévitables que fait la guerre sans y ajouter la destruction volontaire et inutile de tant de rians jardins, de si beaux arbres et de si aimables résidences. Toutes les joies de Strasbourg, la verte parure de sa campagne, les frais ombrages qui égaient la sombre physionomie des places fortes, lui étaient retirés par la volonté de l’ennemi, comme pour ne laisser aux habitans aucun motif de consolation, aucun adoucissement aux horreurs du siège. Une seule fois cependant le général de Werder parut céder à un sentiment d’humanité. Ce fut le jour où M. Charles Doll, habitant de Mulhouse, ancien consul de Bade, de Bavière et de Wurtemberg, obtint de lui l’accès de la ville pour le pasteur Schillinger, qui rapportait de Paris quatre caisses de médicamens à l’usage des blessés et pour les médecins de Strasbourg qui étaient restés dans les ambulances d’Haguenau depuis les batailles de Wissembourg et de Wœrth. Il semble aussi qu’avant et même pendant le bombardement les ennemis aient accordé à quelques personnes privilégiées la permission de quitter la place, ou tout au moins fermé les yeux sur leur passage à travers les lignes des assiégeans ; mais ce n’étaient là que des exceptions très rares, toutes personnelles, toujours subordonnées aux intérêts de l’attaque, et qui s’expliquent par l’influence de relations antérieures et amicales avec le général de Werder plutôt que par le désir d’épargner à quelques assiégés les souffrances du siège. Le commandant des troupes ennemies ne nous a laissé à cet égard aucune illusion. D’après son propre témoignage, il a voulu atteindre derrière les remparts la population civile, et il a même espéré que les maux qu’il lui ferait souffrir la décideraient à capituler. Vains calculs d’un esprit plus familiarisé avec les choses de la guerre qu’avec les secrets mouvemens du cœur humain ! L’observation psychologique lui eût appris au contraire que les hommes s’attachent à leurs idées et à leurs biens en raison même des souffrances qu’ils endurent pour les défendre, qu’on a quelquefois parlé de capituler dans une ville assiégée avant le bombardement, mais que, le bombardement commencé, on ne capitule plus.

Les horreurs que nous allons retracer maintenant éveillent dans l’âme un sentiment d’autant plus pénible que nos ennemis eux-mêmes sont forcés d’en reconnaître l’absolue inutilité. Leur cruel calcul s’est retourné contre eux. La mutilation et la ruine de Strasbourg n’ont pas avancé d’une heure la reddition de la place. Au lieu d’abattre les courages, comme le présumait l’assaillant, tant d’actes barbares accomplis gratuitement, poursuivis de sang-froid pendant plusieurs semaines, ont au contraire excité dans toute la population le plus grand désir de se défendre et exaspéré la résistance. Ce fut le 15 août au soir que les habitans de la ville assiégée subirent la première attaque. Comme c’est l’usage durant les belles soirées d’été, la foule remplissait les rues, attendant avec impatience les nouvelles du dehors, mais plus disposée à l’espérance qu’à l’inquiétude, lorsque des sons stridens fendirent l’air et annoncèrent le passage de quelques projectiles. Le lendemain, on apprit avec indignation que la cathédrale avait servi de point de mire aux artilleurs ennemis, que deux femmes avaient été tuées et plusieurs enfans écrasés dans leur lit par des éclats d’obus. Contrairement aux lois les plus sacrées de la guerre, cet essai de bombardement n’avait point été signifié aux assiégés. Les Allemands prétendirent qu’ils avaient voulu célébrer à leur manière la fête de l’empereur et tiré un feu d’artifice en l’honneur du 15 août. Le général Uhrich, outré qu’on tournât en plaisanterie un tel acte d’inhumanité, déclara que, dans le cas où le feu de l’ennemi serait encore dirigé contre les habitations, il commencerait le bombardement de Kehl. Il tint parole, et les jours suivans, quelques maisons ayant été brûlées dans Strasbourg, il couvrit d’obus la ville allemande de l’autre côté du Rhin.

Jusqu’au 23 août, les assiégeans firent peu de mal à la place assiégée. Ils ne se servaient encore que de leur artillerie de campagne : leurs pièces de siège n’étaient pas arrivées ; mais le 24 au soir, lorsque celles-ci furent mises en position, ils ouvrirent contre la ville un feu terrible. Cette nuit-là, entre neuf heures du soir et six heures du matin, une pluie d’obus tomba sur Strasbourg et y causa d’irréparables désastres. En quelques heures, le centre de la cité, les plus riches maisons, le quartier du Broglie, furent en flammes. L’incendie éclatait presque en même temps au gymnase protestant, au Temple-Neuf, à la bibliothèque. Dès qu’on vit les projectiles s’abattre sur ce dernier édifice, une poignante douleur s’empara des assistans à la pensée du péril que couraient tant de richesses, tout le monde s’élança pour les sauver, et d’énergiques efforts portèrent les pompes jusqu’au brasier ; mais les canons ennemis, concentrant tous leurs feux sur le même point avec une redoutable précision, écartèrent les travailleurs jusqu’à ce que l’œuvre de destruction fût accomplie. Vers minuit, il ne restait plus aucun espoir de sauver un seul volume. Plus de 500 habitans assistaient, désespérés et impuissans, à la ruine d’un de ces monumens qui ne sont point seulement la propriété d’une ville, mais qui appartiennent au monde civilisé. Ainsi en quelques minutes, sans aucune nécessité stratégique, par la main d’un soldat opiniâtre, la savante et studieuse Allemagne venait d’anéantir le fruit de tant de travaux, ce que pendant des siècles avaient rassemblé la science, le goût, l’intelligence d’un grand nombre d’esprits cultivés, une bibliothèque hospitalière, libéralement ouverte aux savans de l’univers entier, où chaque année des étudians et des professeurs d’origine germanique venaient s’asseoir avec respect, consulter des livres rares, restituer quelque page inédite de l’histoire du passé ! Ne soyons plus si fiers après cela de la civilisation moderne, ne parlons plus dans nos écoles de la barbarie des Arabes qui brûlaient les bibliothèques. La barbarie revient parmi nous, et c’est le peuple le plus instruit, le plus cultivé de l’Europe qui nous la ramène. Est-ce donc pour aboutir à de tels exploits que l’on pousse si loin en Allemagne l’instruction populaire, qu’on y honore partout le travail de l’esprit comme le plus noble emploi des facultés humaines ? Les Allemands chercheraient vainement une excuse, ils attribueraient vainement à une erreur d’artillerie une œuvre de destruction accomplie de sang-froid, de propos délibéré, à dessein. On connaît l’exactitude minutieuse de leurs cartes militaires. Leurs coups ne portaient point au hasard. Ils savaient à merveille, aussi bien que nous-mêmes, qu’aucune caserne, aucun arsenal, aucun établissement de guerre ne se trouvait dans le voisinage de la bibliothèque de Strasbourg. Ils ont brûlé sciemment, volontairement, un édifice qu’ils savaient situé entre le Temple-Neuf et le gymnase protestant, transformé en ambulance, protégé par le drapeau international. Leurs obus incendiaient en même temps un établissement religieux, un établissement scientifique et un hôpital ! Si, comme on de craint, rien n’a réchappé à l’incendie de la bibliothèque de Strasbourg, de précieuses collections sont à jamais perdues pour la science, entre autres six cents volumes imprimés en Alsace dans la première période de l’imprimerie, une série de portraits des professeurs de l’université, les antiquités égyptiennes, grecques, romaines, allemandes, recueillies au dernier siècle par le savant Schœpllin et léguées par lui à l’Alsace, enfin des manuscrits en très beaux caractères dont quelques-uns même étaient uniques. Le bibliothécaire Iung avait adressé, il y a vingt ans, au ministère de l’instruction publique un catalogue détaillé de ces manuscrits pour faire partie d’une collection générale des catalogues qui devait comprendre tout ce que les bibliothèques des départemens contiennent de travaux antérieurs à l’imprimerie. On saura exactement par là ce que vient de perdre Strasbourg et dans quelle mesure il serait possible d’y suppléer. Espérons du reste que le bibliothécaire actuel aura mis en sûreté dans les caves les objets les plus rares, surtout la vaste encyclopédie, enrichie de peintures précieuses, connus sous le nom de Mortus deliciarum, et composée par Herrade, abbesse de Landsberg. C’était son devoir de se préparer au bombardement et d’en prévenir les suites depuis le jour où les premiers obus sont tombés sur la ville. Il n’aurait d’autre excuse que sa trop grande confiance dans la générosité des Allemands. Avertis de ce que nous pouvons craindre par le sort de Strasbourg, les directeurs des établissemens scientifiques et littéraires de Paris ne comptent que sur eux-mêmes, non sur l’humanité de l’ennemi, pour sauver leurs richesses.

La terrible nuit du 24 août ne détruisit pas seulement dans la ville assiégée la bibliothèque et les bâtimens voisins. Une maison historique, la maison Scheidecker, la rue du Dôme, le musée de peinture, l’arsenal, la moitié du quartier de la Krutenau, prenaient feu en même temps. La nuit suivante, les cris du guetteur annonçaient à la ville épouvantée qu’un nouveau et plus terrible malheur la menaçait. La cathédrale elle-même, l’honneur et l’orgueil de Strasbourg, s’enflammait sous les coups répétés des obus allemands. Le feu éclatait dans la charpente de bois qui s’étend depuis l’emplacement de l’ancien télégraphe jusqu’à la nef. Le toit de zinc qui recouvre cette charpente fondait sous la violence de l’incendie, et en présence de la population impuissante lançait des tourbillons de flammes blanches au-dessus de la plate-forme jusqu’à la flèche. Le lendemain, des fragmens de colonnes, des statuettes, des pierres énormes détachées de l’édifice, de nombreux débris d’ornemens d’architecture, jonchaient la place du Dôme. Quand le bombardement se ralentit les jours suivans, et que l’on compta les blessures De la cathédrale, on trouva l’orgue, la célèbre horloge astronomique et l’autel détruits, la rosace, une merveille d’élégance, percée en plusieurs endroits, la plate-forme entamée, le clocheton du transept démoli. La nef s’effondra dans la journée du 27 août. La punition de l’Allemagne sera de ne pouvoir jamais réparer le mal qu’ont fait ses canons. Les cicatrices de la guerre resteront ineffaçables sur les flancs du noble édifice. Tous les voyageurs qui à l’avenir viendront de tous les points du monde visiter le monument le plus riche et le plus hardi de l’art gothique sauront quelles mains l’ont outragé, à quel peuple de l’Europe revient le triste honneur d’avoir mutilé en plein XIXe siècle un chef-d’œuvre que le temps, que la guerre et les révolutions avaient épargné jusqu’ici. Quel triste sujet de réflexions pour les artistes allemands, pour les admirateurs du moyen âge, si nombreux en Allemagne ! Qui donc, au-delà du Rhin, osera lire désormais sans une sorte de remords les pages touchantes de Poésie et Vérité où le grand Goethe parle, avec l’accent d’un souvenir ému, de l’agréable aspect des paysages de l’Alsace, de la douce vie qu’on mène à Strasbourg, des longues heures qu’il passait au pied de la cathédrale à en admirer les détails élégans et les proportions harmonieuses ? Cette terre aimée de sa jeunesse, cette patrie de Frédérique Brion, des mains allemandes l’ont ruinée et dévastée ; ce temple merveilleux qui, comme il le dit lui-même, lui avait révélé tous ses secrets, dont il complétait par la pensée les parties inachevées, dont ses yeux étudiaient avec amour les plus mystérieuses beautés, des boulets allemands viennent de le défigurer pour toujours !

Jusqu’au 28 août, le bombardement continua toutes les nuits avec la même fureur. Les incendies s’allumaient de tous côtés, et presque nulle part on ne pouvait les éteindre, parce que les artilleurs ennemis lançaient avec acharnement leurs projectiles sur le même point pour entretenir et activer le feu. L’hôpital civil ne fut même pas épargné malgré les trois drapeaux d’ambulance qui flottaient à une grande hauteur au-dessus des murailles. Un obus pénétra et éclata dans la salle des accouchées. On vît alors un spectacle horrible : les malades se traîner hors de leur lit pour fuir et des amputés eux-mêmes se rouler dans l’escalier pour se mettre à l’abri. Quelques jours auparavant, dans un pensionnat tenu par des religieuses, sept jeunes filles avaient été tuées, quatre avaient eu les jambes brisées par des éclats d’obus. Beaucoup de rues de la ville étaient jonchées de débris. Les toits pointus et chargés d’étages qui caractérisent l’architecture locale offraient aux canonniers ennemis un facile point de mire. De toutes parts, on voyait ces hautes charpentes fumer, s’affaisser et entraîner dans leur chute les cheminées hardies sur lesquelles nichent les cigognes. Quelques façades mutilées restaient debout au milieu des ruines. Près de la cathédrale, une seule habitation, une vieille maison de bois subsistait encore ; mais en général les maisons atteintes par le feu étaient brûlées jusqu’au ras du sol, quelquefois jusque dans l’intérieur des caves. L’artillerie de la ville ne pouvait malheureusement démonter les pièces de siège, masquées par des épaulemens, ni même atteindre les artilleurs ennemis, qui ne tiraient que la nuit et reculaient pendant le jour hors de la portée du canon. Les feux convergeaient sur la place de trois points différens, de Schiltigheim, d’Ostwald et de Kehl. Avec une précision géométrique et d’après une consigne évidente, les batteries établies sur ces trois points ne dirigeaient leurs obus que sur la ville elle-même, sur les demeures des habitans. Après cet effroyable bombardement, aucun défenseur n’avait été tué aux remparts ; les murs, les palissades, les portes des fortifications, restaient intacts. On ne pouvait plus douter que l’intention des assiégeans ne fût d’épouvanter la population civile et de la forcer à capituler par la terreur.

La situation en effet était terrible ; 80,000 personnes de tout âge et de toute condition, parmi lesquelles se trouvaient beaucoup de femmes et d’enfans, passaient le jour dans le rez-de-chaussée des maisons encore debout, derrière des fenêtres barricadées avec des matelas, et la nuit sous les voûtes des égouts et des caves, où les gémissemens des malades, les exclamations de frayeur des femmes âgées, les cris des enfans, ne permettaient aucun repos. Chaque matin, cette population épuisée allait compter les ruines que la nuit avait faites, et chaque soir elle se retrouvait plus abattue, plus triste encore que la veille. Le général Uhrich, prévoyant ces douleurs et pris d’une immense pitié, avait envoyé en parlementaire un de ses officiers au général ennemi pour demander à faire sortir de la ville les femmes et les enfans. Le général de Werder lui répondit par un refus, en alléguant avec cynisme que la ville pourrait ne pas se rendre, si les femmes et les enfans en sortaient. Évidemment il ne se croyait tenu qu’à un devoir militaire, au devoir de prendre la place. Les autres obligations, les obligations morales et humaines, ne le regardaient point. Il ne se départit pas de sa rigoureuse consigne lorsque l’évêque de Strasbourg, revêtu de ses ornemens sacerdotaux, alla lui demander au nom de la religion d’épargner la population civile, de ne tirer que sur les remparts et sur la forteresse. On sait que l’évêque, inconsolable de n’avoir pu prévenir de nouveaux désastres, accablé par la vue des souffrances auxquelles il assistait, mourut de chagrin quelques jours après.

Il était réservé à une nation voisine et amie, qui a toujours entretenu avec l’Alsace d’étroites relations, de faire rougir les Allemands de leur inhumanité et d’adoucir le sort de Strasbourg. Beaucoup de citoyens suisses dont nous ne saurions trop honorer la généreuse initiative, aussitôt qu’ils apprirent ce que souffraient les Strasbourgeois, formèrent un comité pour les secourir. Le conseil fédéral, entraîné par l’opinion, donna lui-même à cette manifestation purement privée le caractère plus élevé d’une intervention diplomatique en décidant le 7 septembre que des délégués seraient envoyés à Strasbourg pour s’entendre avec le général en chef de l’armée allemande et le commandant de la place sur les moyens de faire passer en Suisse la population civile de la place assiégée. On arrêta également que les bagages des habitans de Strasbourg seraient affranchis des droits de douane à la frontière, et, ce qui met le comble à la générosité du gouvernement helvétique, que les cantons prendraient à leur charge l’entretien des réfugiés nécessiteux. En témoignant à la noble république toute notre reconnaissance pour des procédés si humains, nous ne pouvons nous empêcher de penser avec tristesse à l’inaction de quelques puissances qui nous devaient davantage, pour lesquelles nous avons versé notre sang dans des jours plus heureux, et qui aujourd’hui regardent nos désastres avec indifférence ! Qui nous eût dit le lendemain d’Inkermann et le lendemain de Solferino qu’un jour l’Angleterre et l’Italie assisteraient à nos malheurs non-seulement sans tirer l’épée pour nous défendre, mais sans même essayer de suspendre par une action diplomatique la marche de nos ennemis ? Un mois encore après les effroyables désastres du bombardement, Strasbourg résista. Contre l’attente du général de Werder, la souffrance avait irrité les courages au lieu de les abattre. Sous la menace des obus, au fond des caves, personne ne demandait à capituler. On avait tant souffert qu’on défiait le malheur. Et cependant au prix de quelles nouvelles épreuves le siège se prolongea-t-il ! Nous le devinerons d’après le témoignage d’une dame russe qui, sortie de Strasbourg le 4 septembre, annonçait à un journal anglais qu’il ne restait plus dans la ville que pour huit jours de vivres. Nous apprendrons un jour par quels prodiges d’énergie une population, à laquelle le pain devait manquer le 12 septembre, a pu tenir jusqu’au 28. Nous saurons aussi tout ce qu’ont fait à plusieurs reprises le général Uhrich, son intrépide garnison et les habitans armés pour percer les lignes ennemies. Le 3 et le 9 septembre, de sanglantes sorties avaient été tentées. Le 27 encore, avant de capituler, les assiégés essayaient jusqu’à trois fois de se frayer un passage. Ils ne se sont rendus qu’après avoir épuisé leurs vivres, leurs munitions, et perdu sous le feu plus de 4,000 des leurs. En terminant la douloureuse histoire du siège de Strasbourg, on se demande nécessairement à quoi sert au vainqueur une telle victoire, ce qu’il en espère, quels profits matériels en compenseront pour lui le dommage moral. Si, contre notre espoir et contre la volonté unanime de la France, la Prusse gardait l’Alsace, elle y aurait excité un ressentiment implacable, elle aurait attaché aux flancs de l’Allemagne une Pologne ou une Vénétie. Si au contraire, comme nous l’espérons, l’Alsace reste française, quels sentimens de bon voisinage existeront désormais entre les Allemands, destructeurs de Strasbourg, et les habitans de la ville détruite ? L’Allemagne paie d’ailleurs son succès un trop haut prix pour ne pas le regretter un jour. Elle y perd en même temps l’estime du mondé civilisé, et, ce qui ne vaut pas moins, sa propre estime. Nous en faisons juges ces écrivains spéculatifs, ces savans, ces philosophes, dont les idées libres et fortes nous inspiraient une opinion si favorable de la civilisation de leur pays, nous représentaient une Allemagne intelligente, ouverte au culte du beau, supérieure aux préjugés vulgaires, consciencieusement occupée d’affranchir l’esprit humain des superstitions vaines et de résoudre par la science tous les problèmes de la nature. Ceux-là conviendront avec nous que la guerre vient de déchaîner chez leurs compatriotes des sentimens inattendus, des passions qui nous ramènent à la barbarie d’un autre âge. Est-ce la peine d’ouvrir des écoles dans toutes les communes, de ne compter qu’un illettré sur 100 habitans, d’encourager et d’honorer partout les travaux de l’esprit, de favoriser la spéculation désintéressée, de doter avec magnificence tous les établissemens d’instruction publique, d’entretenir les universités les plus savantes et les plus studieuses de l’Europe, pour recommencer dans le monde le rôle d’Attila et pour continuer les barbares ?


A. MEZIERES.