Aller au contenu

L’Oiseau mécanique

La bibliothèque libre.
L’Oiseau mécanique
— pièce en quatre actes
Éditions de La Belgique.

Horace VAN OFFEL

L’Oiseauécanique
L’OiseMécanique

PIÈCE EN QUATRE ACTES


Bruxelles
26-28, Rue des Minimes
1907
ÉDITIONS DE
LA BELGIQUE
ARTISTIQUE
& LITTÉRAIRE

PERSONNAGES


Brander, père de Paul et de Francis.

Paul Brander

Francis Brander

Pierre, poète.

Vinck, artiste peintre.

Jack, id.

Le Père Nandou, l’homme qui construit un oiseau mécanique.

Rosette, maîtresse de Paul.

Madame Wilders

Paul, Pierre et Jack sont des jeunes gens de 22 à 25 ans. Francis a 17 ans à peine. Vinck approche déjà de la quarantaine.

L’action à Anvers de nos jours



ACTE PREMIER


Chez Paul Brander, à Anvers. La scène représente une assez grande chambre servant d’atelier, de cabinet de travail, de cuisine en même temps et située à l’étage supérieur d’une maison bâtie sur les quais. Le fond est entièrement vitré ; il s’y trouve deux larges baies et une double porte donnant sur un balcon. À droite, une porte d’entrée communique avec la cage de l’escalier. Les murs sont ornés d’études, de croquis, de masques en plâtre et de quelques planches avec des livres. La pièce est meublée d’un divan, d’une table encombrée de papiers et de vaisselle non lavée, d’un petit poêle rouillé dont le tuyautage traverse le plafond et de quelques chaises d’un aspect disparate. On est en été. Par la porte ouverte et par les baies, l’on entrevoit le ciel bleu et calme, une partie du fleuve et des mâts de navires amarrés. Les bruits du port emplissent l’air : le cri perçant et bref des sirènes, le halètement des locomotives, le grincement des chaînes se déroulant sur les poulies des grues et, de temps en temps, l’appel mélancolique d’un steamer en partance.


Au lever du rideau, Paul est sur le balcon. Il vient d’attacher une perche à la balustrade en guise de mât et tient en mains des cordes et deux morceaux d’étoffe, l’un rouge, l’autre blanc. Presque en même temps entre Mme Wilders, locataire principale de la maison.

Paul.

Ah ! bonjour, Madame Wilders ! Vous venez sans doute pour le loyer ?

Mme Wilders.

Oui, Monsieur Paul, je voulais vous éviter la peine de descendre.

Paul.

C’est très gentil de votre part. (Se dirigeant vers une des planches où se trouve un coffret.) Nous allons régler cela. (Comptant.) Une, deux, trois, quatre et cinq ! Vingt-cinq francs en pièces de cent sous… Est-ce juste ?

Mme Wilders.

Certainement, Monsieur Paul ! Voici la quittance. Vous voilà encore en règle pour un mois.

Paul.

Tant mieux ! Je serais bien venu moi-même ce matin, mais je n’ai pas bougé d’ici depuis hier. (Désignant le mât.) Voilà quarante-huit heures que je travaille comme un enragé.

Mme Wilders.

Le travail doit aller avant tout. Mais je ne vois pas Rose… (se reprenant) Mme Rosette ; est-elle en promenade ?

Paul.

Oui, depuis ce matin. Elle est allée voir le petit.

Mme Wilders.

Il faut que cela se fasse comme le reste. Puis aujourd’hui il fait vraiment beau pour sortir.

Paul.

Il fait trop chaud ! Par un temps pareil, je préfère rester chez moi ; ici, l’on a au moins un peu de fraîcheur.

Mme Wilders.

C’est à cause du voisinage de l’Escaut, mais cela n’empêche que moi je ne m’y plairais jamais, sur votre balcon.

Paul.

Comment, vous n’aimez pas cet endroit, Madame Wilders ! Et pourquoi pas ?

Mme Wilders (montrant au loin vers le nord).

Parce que je n’aime pas de regarder par là.

Paul.

Vous… ?

Mme Wilders.

Cela me rappelle trop notre malheur.

Paul.

Votre malheur, vous avez eu un malheur ?

Mme Wilders.

Oh ! un affreux malheur ! J’ai perdu mon mari et presque tout notre petit avoir en une nuit. Il a bien vingt ans de cela.

Paul.

Ah ! je me souviens ! Rosette me l’a raconté un jour ! Votre mari était un batelier, n’est-ce pas ? Il…

Mme Wilders.

Il est parti un jour pour ne plus revenir. Sa péniche a dû couler soudain pendant la nuit. On a vu ses feux s’éteindre et c’est tout. C’est là-bas, et on ne l’a jamais retrouvé.

Paul.

Je comprends pourquoi vous n’aimez pas de regarder le fleuve.

Mme Wilders.

Le temps adoucit toutes les peines. Mais que construisez-vous donc avec tant de soins ?

Paul.

Oh ! quelque chose de très utile ; je travaillais même un peu pour vous.

Mme Wilders.

Pour moi, comment est-ce possible ?

Paul.

Attendez ! Vous vous plaignez quelquefois de ce que l’on vous dérange trop en demandant après nous inutilement et à chaque instant.

Mme Wilders.

Oui : Monsieur Paul est-il là ? — Madame n’est-elle pas encore rentrée ? Et ainsi de suite. Lorsque vous êtes absents, j’ai beau les avertir, ils montent quand même.

Paul (riant).

Vous ne leur inspirez aucune confiance.

Mme Wilders.

Ce qu’il y a de plus joli, c’est qu’ils redescendent toujours d’un air furieux et qu’ils s’en vont la plupart du temps sans me saluer, comme si j’étais la cause de leur déconvenue.

Paul.

Dame ! grimper cent cinquante marches pour rien ! Puis, ils sont peut-être gênés après, d’avoir voulu faire à leur guise.

Mme Wilders.

C’est possible, car moi je ris bien un peu quand ils repassent… Mais, ce mât ?

Paul.

Voilà. J’ai imaginé de faire deux drapeaux, un rouge et un blanc, que je hisserai lorsqu’il le faudra.

Mme Wilders.

Lorsque ?

Paul.

Déjà la chose est convenue entre moi et mes amis. Le drapeau rouge arbore signifiera que nous sommes chez nous, le blanc que nous sommes absents, ou tout simplement que nous ne désirons pas recevoir.

Mme Wilders.

C’est très ingénieux, comment pouvez-vous inventer ces choses-là ?

Paul.

Oh ! oh ! ce n’est pas fort ! C’est le père Nandou qui m’y fit songer le premier, en disant qu’il fallait au balcon quelque chose qui indiquât la direction du vent.

Mme Wilders.

Encore une forte tête, celui-là ! Vous verrez qu’il finira par trouver une machine qui l’emportera dans la lune.

Paul.

Il faut l’espérer ! En attendant, au lieu de s’adresser à vous, les visiteurs n’auront qu’à faire quelques pas sur le promenoir.

Mme Wilders.

Pourvu qu’ils s’y habituent.

Paul.

Soyez sans crainte, car il s’agit un peu de moi aussi ! Bien que j’aime beaucoup mes amis, il est des moments où je préfère être seul. Quand je travaille, par exemple, et c’est ce que je veux leur faire comprendre.

Mme Wilders.

Vous avez bien raison. Monsieur Paul. Oh ! ce doit être difficile, votre ouvrage. Mme Rosette me l’a expliqué plusieurs fois.

Paul.

Ah ! ah ! vraiment, vous en causez ?

Mme Wilders.

Un peu. Au début, je me demandais souvent : Que peut-il faire, ce monsieur ? Il ne sort que quelques heures par semaine et le reste du temps il bavarde avec des camarades en fumant des pipes. Je vous prenais pour un débauché ou un anarchiste. Quand j’ai su ensuite ce que c’était, j’ai été bien étonnée. Vous feriez des livres, Monsieur Paul ? Peut-être des livres aussi beaux que Les deux Orphelines, ou Cartouche Roi des Voleurs ?

Paul (riant).

Oh ! mieux que ça ! Mieux que ça ! Que dites-vous là, Madame Wilders ?

Mme Wilders.

Je ne m’y connais pas. Seigneur du ciel ! Une ancienne batelière. Cela n’empêche que c’est étonnant, ainsi tout inventer de sa tête ! Moi, lorsque je réfléchis deux minutes à la même chose, j’attrape mal ici. (Elle indique son front.) Un mal atroce.

Paul (riant).

Cette bonne Madame Wilders.

Mme Wilders.

Riez, riez. Ça n’empêche que c’est merveilleux. Et même ce système de drapeaux aussi ! Mais je me sauve, je crois qu’on vient de sonner. (Elle se dirige vers la porte.) Monsieur Paul, avec votre permission, au revoir et merci.

Paul (seul).

C’est une bonne vieille.

(Il continue à arranger son mât en fredonnant. Il y attache les cordes et les drapeaux. De temps en temps, il s’arrête pour regarder au loin, la main au-dessus des yeux en abat-jour. Après quelques instants, on frappe à la porte d’entrée ; comme il ne l’entend pas tout de suite, on frappe plus fort.)
Paul.

Bon, on frappe. On ne me laissera pas finir. Entrez !

(Il s’avance vers la porte qui s’ouvre et s’arrête saisi en voyant son père. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, d’un aspect vigoureux et sympathique.)
Paul.

Mon Dieu ! Père, vous ?

Brander.

Oui, c’est moi, Paul. (Il paraît un peu essoufflé d’avoir grimpé les quatre étages.) C’est toute une affaire que d’arriver chez vous, garçon.

Paul.

Cent cinquante marches ! Prenez une chaise. Non, pas celle-là, elle ne tiendrait pas. En voici une bonne.

Brander (s’asseyant).

Ah ! (Il s’évente.) Et par cette chaleur.

Paul (qui a mis un veston en essayant de réparer autant que possible le désordre de sa toilette).

Oui, il fait très chaud, mais sur le balcon…

Brander (regardant autour de lui).

Alors, c’est ici que vous habitez ? Quelle jolie cage pour un astrologue ou un photographe. Faites-vous un de ces métiers-là, à présent ?

Paul.

Mais c’est une habitation agréable. J’ai les avantages de la ville et les agréments de la campagne en même temps, de l’air pur et puis une vue magnifique (Montrant les baies.) On a un coup d’œil sur tout le port ! Du balcon, l’on voit vers le nord jusqu’au coude de Saint-Philippe. Par là, ce sont les nouveaux quais, les chantiers d’Hoboken, et la tour trapue de Burght.

Brander.

Vous devez rôtir en été, geler en hiver et avoir du tangage quand il y a du vent.

Paul.

On s’y habitue ! (S’approchant du balcon.) Regardez, comme c’est admirable. Là-bas, toute la Tête de Flandre, avec ses prairies vertes et désencombrées, son fort vieilli et peu redoutable, baignant ses bastions dans l’eau immobile des fossés où se mirent les grands arbres des glacis. C’est derrière lui que tous les soirs le soleil se couche, et tous les soirs cette fin du jour est d’une beauté nouvelle.

Brander.

Oui, mais…

Paul.

J’ai encore une mansarde qui donne sur la ville même. De là, on peut contempler les toits, la bousculade des toits ! Ourlés de gouttières humides, hérissés de cheminées noires et fumantes, le tout dominé, écrasé par la tour de Notre-Dame qui, elle aussi, change d’aspect chaque jour. S’élevant, légère, élancée, baignée de lumière et comme bâtie de marbre blanc, quand le ciel est pur ; se dressant âpre et grise comme un pan de falaise, lorsqu’il est lourd des nuées inquiètes qui annoncent la tempête…

Brander.

J’ignorais que vous aimiez à ce point de voir les choses d’en haut. Il eût fallu me le dire, j’aurais fait construire pour vous, au-dessus de notre maison, un pigeonnier semblable à celui-ci.

Paul.

Un pigeonnier ! L’ancien atelier du fameux paysagiste Vervin.

Brander.

Vous n’êtes pas devenu artiste peintre, je suppose ?

Paul.

J’ai beaucoup d’amis qui le sont.

Brander.

Ah ! voilà. (Après un temps.) Pourquoi croyez-vous que je suis venu ?

Paul.

Mais… Je ne me l’imagine pas, père.

Brander.

Alors, écoutez bien, c’est, à mon avis, assez grave. (Avec hésitation.) Paul, je viens vous rechercher.

Paul.

Me rechercher ? Pour aller où ?

Brander.

Pour rentrer avec moi à la maison.

Paul (ne comprenant pas).

À la maison ? Qu’irais-je faire à la maison ?

Brander.

Eh ! ce que vous faites ici. Y habiter.

Paul.

Habiter à la maison, chez vous ?

Brander.

Qu’y a-t-il de si extraordinaire ?

Paul.

Rien, mais…

Brander.

Il y a quelque chose que vous ignorez et qu’il faut que je vous dise d’abord. Vous êtes parti de chez moi, il y a à peu près un an, parce que vous vouliez vivre à votre guise…

Paul.

Ne pas vous être à charge.

Brander.

Vous ne me fûtes jamais à charge. Vous le savez bien ! En ce temps-là, je rêvais de faire de vous un homme habile et riche. Je voulais vous pousser dans les affaires, vous établir ; j’ai réfléchi depuis et j’y ai renoncé.

Paul.

Vous avez bien fait, père. Je n’ai aucun goût pour cet avenir, nous nous sommes assez expliqués là-dessus. Je veux devenir un écrivain et rien d’autre.

Brander.

Bien ! Puisque je vous dis que j’ai renoncé à mes projets. Vous espérez donc toujours devenir un homme de talent ?

Paul.

Certes je le veux ! Je sacrifie tout à cet espoir. Ma jeunesse, le bien-être relatif que me procurerait une vie ordinaire.

Brander.

Ce dernier sacrifice est de trop. J’ai réfléchi. Si vous croyez que ce soit là votre destin, c’est bien ! Je ne veux plus rien empêcher. Mais pour faire de l’art, de la littérature, est-il nécessaire que vous habitiez un taudis comme celui-ci ? Que vous traîniez dans les rues mal vêtu, peut-être mal nourri ? Il faut rentrer chez moi, vous y aurez tout ce qu’il faut : un cabinet de travail, une bonne table et même de l’argent de poche au besoin.

Paul.

Vous venez me dire cela après de longs mois de lutte et de misère, à présent que j’ai su me créer une situation, me faire une petite place dans l’existence ?

Brander.

Vous n’appelez pas une situation les quelques leçons que vous donnez au cachet à des cancres ?

Paul.

Elle me suffit.

Brander.

Vous ne gagnez pas de quoi vivre ?

Paul.

Oh ! à peu près, 100 francs par mois.

Brander.

Mais je vous les donnerai pour vos menus plaisirs ! D’ailleurs si vous aimez vraiment votre art, vous me suivrez. La misère est une faiblesse, un obstacle.

Paul.

Ou un stimulant !

Brander.

Ne le croyez pas, enfant ! Vains mots ! vains mots ! La misère il faut la vaincre, commencer par la vaincre et c’est une antagoniste terrible. On y laisse toujours un peu de son âme, de son cœur ou de sa peau quand on se commet avec elle. Un stimulant ! Oui à la manière de l’alcool : un stimulant qui tue. Tout ça ce ne sont que des forces perdues !

Paul.

Des forces perdues ?

Brander.

Oui perdues toute cette persévérance, toute cette énergie qu’il vous faudra dépenser pour la combattre, et qui vous resteraient intactes pour l’accomplissement de votre tâche, de votre œuvre, si vous m’écoutiez. (Lui mettant les mains sur les épaules.) Allons, Paul, si vous voulez être, devenir un artiste, tant mieux ! Mais ne dites pas que la bohème soit nécessaire, ni même utile. Puis-je annoncer à maman qu’elle doit préparer votre chambre ? Ta chambre de gamin, à côté de celle de Francis, du bon petit Francis ?

Paul (d’une voix douloureuse).

Non, père, non, je le répète, il est trop tard à présent !

Brander.

Trop tard ?

Paul.

Ma vie est engagée. Je ne peux, ni ne veux plus reculer. J’ai quitté le port et vogue le navire.

Brander.

Quelle drôle de figure employez-vous là. (Songeur.) Il vaudrait peut-être mieux que ce ne fût pas une figure pour vous et que…

Paul.

Que dites-vous ?

Brander.

Rien. Cela me faisait penser à Francis, qui veut aller en mer.

Paul.

A-t-il toujours cette idée ?

Brander.

Il n’en démord pas. Ah ! vous vous valez bien, entêtés et ingrats ! Deux enfants pour lesquels nous avons tant sacrifié, que nous avons élevés avec tant de soins ! Mais patience ! Un jour je me lasserai peut-être, et alors je retirerai ma main de vous.

Paul.

Voyons, père, ne vous fâchez pas. Cela me ferait beaucoup de peine de vous voir partir mécontent. Causons plutôt avec calme. Que vous importe au fond que j’habite ici ou chez vous ? Ici, je peux recevoir mes amis en toute liberté. Je ne pourrais le faire à la maison, bien que ces réunions où l’on discute, où l’on parle du métier, des derniers livres parus, soient tout à fait indispensables à celui qui veut rester dans le mouvement, se maintenir à hauteur des idées du jour. Puis, je suis presque heureux dans cette chambre. J’y travaille plus facilement qu’ailleurs. (Montrant vers les baies.) Ici tout me donne des idées, m’inspire ! Et cela ne vient pas tout seul l’inspiration, je suis certain que chez vous elle me ferait défaut. (Avec hésitation.) Enfin, si vous vouliez m’aider, vous intéresser à mon avenir, cela ne m’empêcherait point que je vinsse de temps en temps, même tous les jours, à la maison.

Brander.

Oui, à l’heure du dîner. Vous serez toujours le bienvenu.

Paul.

Et pourquoi pas ? Pourquoi ne m’accorder une pension mensuelle, un crédit chez votre tailleur et le reste, qu’à condition que je revienne à la maison ?

Brander (éclatant, d’une voix irritée).

Parce que je ne veux pas vous aider à entretenir votre maîtresse !

Paul.

Ma maîtresse ?

Brander.

Votre concubine.

Paul.

Ma maîtresse, il n’y a personne ici avec moi. Je vis seul !

Brander.

Ne mentez pas, vous habitez avec une femme, je le sais.

Paul.

Je vous jure que non, père ! Sur mon âme ! Quel est le sinistre individu qui vous a raconté cette histoire-là. (Indigné.) Moi une maîtresse !

Brander.

Au nom du ciel, ne mentez pas ainsi ! Ça ne vaut pas la peine ! Je sais tout, c’est votre ami Pierre qui vous a trahi.

Paul.

Pierre m’a trahi ?

Brander.

Involontairement bien entendu ! C’était hier chez les Van Dael. Ton ami Pierre, au lieu de moisir comme toi dans un grenier, se pousse doucement dans le monde, bien que ses parents ne soient rien à côté de nous comme situation et comme état de fortune.

Paul (avec humeur).

Eh ! en quoi voulez-vous que cela m’intéresse. Pierre va dans le monde pour faire plaisir à son papa et à sa maman, mais non par goût. Les parents ont toujours la rage de vous faire faire ce que vous n’aimez pas. C’est en réalité, un garçon modeste et doux, n’ayant d’autre ambition que celle de se dévouer corps et âme à la sainte cause du beau. Il méprise les biens de ce monde.

Brander.

Peut-être bien, mais ce n’est pas là la question. Déjà averti d’autre part, je me suis approché de lui hier, en lui demandant brusquement : « Monsieur Pierre, depuis combien de temps mon fils Paul habite-t-il avec cette fille ? » Il a été saisi et a répondu en rougissant : « Je ne sais pas, Monsieur Brander… » Vous comprenez que je ne l’ai pas lâché après cela. Ah ! non ! j’ai continué : « Pas de mensonges, Monsieur Pierre, je sais que vous allez chez mon fils presque tous les jours. » Alors il a courbé la tête et il a avoué : « Depuis plus d’un an, Monsieur Brander. »

Paul.

C’est une ruse peu loyale. Je sais bien qu’il ne m’aurait point trahi sans cela. Mais il est si naïf. C’est un être si doux, si loin de la réalité, si timide qu’il croit, j’en suis certain, que c’est un péché rien que d’avoir un ami qui se permet une maîtresse. Mais moi on ne m’effraye pas, car je trouve que ce n’est même pas un péché que d’en avoir une. (Il s’anime au silence ironique de son père, gesticule d’une manière un peu ridicule.) Oui ! C’est toujours la même chose : Vous avez une maîtresse ! le mot effrayant est lâché ! Eh bien ! et puis ? J’ai l’âge, il me semble, je suis un homme, ou bien me prenez-vous pour un enfant ?

Brander.

Une maîtresse ! Vous allez vous en vanter à présent. Au fond cela m’est bien égal que vous ayiez une maîtresse, mais ce dont je veux vous sauver, c’est du collage : cette autre misère de la vie d’artiste.

Paul.

Le collage ! Est-ce un crime que d’habiter avec la femme qu’on aime ?

Brander.

Cela dépend de la femme.

Paul.

Ce n’est jamais un crime.

Brander.

Non, mais souvent une rude bêtise.

Paul.

Des hommes comme moi ne font pas de bêtises.

Brander.

Vous ne faites donc jamais rien d’intelligent ? Paul, prenez bien garde. Vous souffrez du mal des meilleurs, vous croyez avoir des idées et ce ne sont que des illusions. Oh je sens bien tout ce que vous pensez, et c’est ce qui rend ces explications si pénibles. Vous n’avez pas de préjugés, n’est-ce pas ? Pas de préjugés bourgeois, comme on dit, et voilà pourquoi il vous semble naturel de prendre une femme, la première venue, de vous attacher à elle et de fonder un foyer sans précaution aucune, sans prudence, sans souci de ce qui en résultera.

Paul.

Que peut-il résulter de mal de l’amour ?

Brander.

L’amour ! Laissez donc là ce mot ! Dans dix ans vous hausserez les épaules quand on le prononcera devant vous. Je vous dis que c’est une erreur que de s’embarrasser d’une femme quand on a encore toute sa vie à faire. C’est une erreur ! Si la femme n’est qu’une fille sans éducation, sans intelligence, comme c’est souvent le cas et comme c’est le vôtre d’après ce qui m’est revenu, c’est une gaffe ! Une abominable gaffe. Celle qu’on ne fait qu’une fois et qu’on ne répare plus : une gaffe.

Paul.

Ma… Mon amie n’est pas une fille.

Brander.

Oseriez-vous soutenir qu’elle ait un passé limpide.

Paul.

Que m’importe son passé ! Nous nous aimons et c’est tout.

Brander.

Ne discutons pas cela ! Vous allez me sortir tous les lieux communs du sentiment qu’on débite en pareil cas. Vous vous aimez ! C’est bien, mais le temps use tout, surtout l’amour. Votre jeunesse ne sera point écoulée encore que déjà vous éprouverez le besoin de descendre de ce grenier, de faire autre chose que d’étonner les humains avec des chapeaux bizarres et des théories subversives ! Vous entrerez dans un monde nouveau où la plupart des accessoires de votre vie actuelle feront une triste figure. Entre autres vos petites amies, de tendres cœurs sans doute, mais combien pétries de mauvaises habitudes.

Paul.

Selon moi, mon père, les lois du cœur priment celles de la raison.

Brander.

Vous dites cela d’un petit ton triste, mais entièrement affecté. Vous vous croyez en ce moment comme le chevalier Desgrieux la victime d’un père cruel ! Oui, Manon Lescaut ; qui n’a rêvé d’un amour semblable ? Mais songez-y bien, c’est du roman. Dans la vie ces sortes d’aventures sont la plupart du temps moins tragiques et plus laides. Manon, au lieu de mourir au bon moment, gagne du ventre et de la vertu, pendant que son amant s’encanaille.

Paul.

Oh ! de l’esprit, c’est ce que je comprends le moins.

Brander.

Ainsi non ? Vous ne voulez pas me suivre ? Revenir chez nous, reprendre une vie régulière, même si je vous le demandais doucement. Presque en vous suppliant. Paul, à mon âge on a vu trop d’hommes se perdre pour ne pas être averti quelque peu. Il ne s’agit pas de dire : et vogue le navire ! Les navires qui voguent au hasard se brisent contre les écueils de l’océan aussi sûrement que deux et deux font quatre. Au hasard ! Mais tout le secret de l’existence est là : laisser le moins possible au hasard. Diriger sa barque avec science pour diminuer les chances de cet adversaire sournois contre lequel on joue son destin.

Paul.

C’est un point de vue. Mais la vie vaut-elle tant de calculs ?

Brander.

Croire le contraire est un tort et une faiblesse ! Mais enfin puisque je suis là, venez. Je serai votre pilote encore.

Paul.

Non, père, c’est impossible, je ne vous suivrai pas, pardonnez-moi.

Brander.

Vous me faites une peine affreuse. Promettez-moi au moins… Mais non, je ne veux rien prédire. Vous ne voulez pas ? C’est bien. En tout cas, je considère comme un devoir de m’opposer, par tous les moyens, à cette liaison stupide. Vous viendrez voir votre mère, nous voir quand il vous plaira, mais pour le reste je ne vous aiderai jamais en rien. Adieu !

Paul.

Vous vous en allez furieux, je n’ai jamais été un mauvais fils.

Brander.

Je m’en vais désespéré, adieu. (Déjà sur le seuil.) C’est une gaffe ! Une abominable gaffe !

(Il sort en refermant la porte violemment derrière lui.)
Paul (reste un moment indécis. Puis il se dirige vers le balcon avec un grand geste d’ennui).

C’est désolant. Pierre n’en fait jamais d’autres. C’est qu’il avait les larmes aux yeux. Enfin il n’y a rien à faire. (Il reprend son travail.) Il n’y a pas à dire, mais cela fonctionnera à merveille.

(Pierre entre précipitamment, suivi de Vinck. Pierre est vêtu de telle sorte qu’on ne puisse avoir aucun doute sur sa vocation poétique : cheveux longs aplatis sur les oreilles, petit chapeau en auréole, veste de velours, etc. Il porte en main un exemplaire de la dernière revue éclose, celle qui va tout renverser. Vinck a des habits plutôt râpés, son linge est douteux et ses cheveux sont grisonnants. Il a l’aspect pauvre et triste.)
Pierre (courant vers Paul).

Ah ! mon pauvre ami, pardonne-moi !

Paul.

Tu en as fait une bonne, tu peux t’en vanter. Bonjour Vinck, assieds-toi.

Pierre.

Ce n’est pas ma faute, j’ai été surpris.

Paul.

Je le sais bien. Il m’a tout raconté et je ne peux t’en vouloir.

Pierre.

Nous l’avons vu entrer ici, n’est-ce pas Vinck ? Nous avons guetté sa sortie. Il t’a fait une scène ?

Paul.

Affreuse ! Tu sais, la grande scène du père qui découvre une liaison « dangereuse » à son fils.

Vinck.

Tu y as répondu par l’inévitable scène du jeune homme qui s’émancipe ?

Paul.

Je lui ai répondu ? Je lui ai répondu ? D’abord il m’a dit qu’il n’ignorait point que j’eusse une maîtresse et qu’il fallait que je la quittasse aussitôt. Ce à quoi j’ai répliqué que je méprisais l’opinion des hommes, et que je ne quitterai jamais pour une question de vil intérêt, celle qui fut la compagne de mes jours d’infortune.

Pierre.

Oh ! très bien ! Il a été cloué ton père.

Paul.

Naturellement. Surtout qu’il venait de me proposer une pension mensuelle, pour me permettre de travailler selon mes goûts.

Pierre.

Ah ! vraiment ?

Paul.

Oui, mais il fallait que je revinsse à la maison.

Vinck.

Mais cela ne me semble pas désavantageux du tout.

Pierre.

Allons, Vinck, que dis-tu là !

Vinck.

Mais c’est très simple. Chez lui Paul pourrait travailler plus facilement, il n’aurait d’autre souci que celui de produire. Produire, c’est bien le but final, ce me semble ?

Paul (impatienté).

Mais enfin, Rosette ?

Pierre (indigné).

Abandonner celle qu’on aime pour un peu plus de bien-être. Attrister une âme qui a vibré avec la vôtre ! Que Dieu garde Paul de commettre une pareille bassesse ! D’ailleurs, le milieu dans lequel il vit actuellement est plus favorable à l’éclosion des œuvres d’art, de son œuvre future.

Paul.

Et Rosette, elle m’a soigné quand j’étais malade. Puis le petit ! Il y a mioche, mon petit gosse. Vinck ! Vinck ! homme insensible, me conseillerais-tu de les abandonner.

Vinck.

Mais non, Paul ! C’est Pierre qui s’emballe et me fait dire des choses auxquelles je ne songe même pas. Comment pourrais-je te pousser à quitter Rosette, notre amie à tous, et ton petit ! Ton cas est tout à fait spécial. Tu es tombé sur une exception, une amie dévouée, intelligente, remplie de qualités extraordinaires enfin. Ton père ne peut pas le savoir. Je me mettais à la place de ton père. Voilà pourquoi je disais que tu avais tort peut-être de rejeter certains avantages. On peut simuler une séparation, se rendre indépendant d’abord, quitte à faire sa trouée et puis…

Paul.

Jamais !

Pierre.

C’est de la duplicité. De l’arrivisme ! Faire sa trouée, comme tu y vas. (Déclamant.) L’artiste accomplit sa tâche et c’est tout. Il travaille pour le beau et les détails vulgaires de l’existence ne l’intéressent point.

Vinck.

Le père de Paul n’est pas un poète.

Paul.

Non ! Il appelle l’amour du collage et le collage une gaffe ; une des trente-six misères de la vie d’artiste.

Pierre.

Horreur !

Vinck.

Au fait ! la plupart d’entre nous ont là une étrange manie, de s’enchaîner dès le début et sous prétexte d’indépendance, à un être puéril qui se multiplie et qui dit des bêtises en dépensant de l’argent à tort et à travers. Je ne dis pas cela pour Rosette, naturellement. Mais les femmes… !

Pierre.

Ne calomnie donc pas ces êtres exquis !

Vinck.

Cher Pierre, quand on ne connaît que sa mère et quelques héroïnes de roman, comme toi, il n’en faut parler qu’avec prudence.

Paul (écoutant).

On monte. C’est elle, je reconnais son pas léger.

(Rosette entre. Elle porte plusieurs petits paquets et est vêtue avec un goût un peu douteux, habituel aux femmes d’esthètes.)

Rosette (s’approchant de Paul).

Bonjour petit homme. Bonjour les amis.

Paul.

Bonjour mouchette. Tout a bien marché ?

Rosette.

Oui. je suis très contente.

Paul.

Le petit va bien ?

Rosette.

À merveille, mon chéri. Mais laisse-moi me débarrasser d’abord. Ce que j’ai marché ! Je suis tant fatiguée que mes pieds m’en font mal. Où sont mes babouches ?

Paul (les apportant).

Les voici, chérie.

Rosette.

Mes bottines me serrent trop, il m’en faudrait d’autres. Qui veut délacer mes bottines ?

Pierre (se précipitant).

Moi !

Vinck (désignant Pierre qui délace les bottines de Rosette).

Il est étonnant comme notre doux Pierre inspire de la confiance aux dames.

Paul.

Dire qu’il éprouve un petit frisson de péché mortel comme il est là, car il est sensuel comme tous les platoniciens.

Pierre.

Vous êtes des blagueurs ! L’autre pied Rosette.

Rosette (regardant le balcon).

Tiens tu as réussi le signal. (Aux amis…) Ce sera commode n’est-ce pas ? Rouge absents, blanc visibles ! C’est de mon invention !

Paul.

Pardon ! pardon ! Rouge présents, blanc absents. Tu te trompes déjà !

Vinck.

Il va y avoir un tas de discussions à ce sujet.

Paul (montrant les paquets).

Tu as là toute une collection de paquets, qu’y a-t-il dedans ?

Rosette.

Oh ! des choses nécessaires, c’est épatant tout ce qu’il faut dans un ménage.

Paul.

Je viens de payer le loyer, on ferait bien d’économiser un peu ou nous allons être serrés encore une fois. Tu n’as rien acheté d’inutile au moins ?

Rosette.

Dis donc ! ce n’est pas mon habitude je suppose. Voici des biscuits anglais pour prendre avec le thé. On ne se passe pas de biscuits anglais quand on offre le thé. Deux francs la livre, c’est une occasion.

Pierre.

Ce n’est pas cher, maman les paie trois francs.

Paul.

Et ça ?

Rosette.

Ce sont des pralines. J’avais un mal d’estomac affreux en me rendant à la gare. Tu peux les partager.

Paul (fouillant dans le sachet).

Bien, il n’y en a plus qu’une et demi.

Rosette.

J’ai aussi apporté du tabac pour toi. Un gros paquet de Semois.

Paul.

À la bonne heure ! Depuis ce matin j’ai faim de fumer. (Il prend un autre paquet.) Et ceci ?

Rosette.

Oh ! rien, des cigarettes égyptiennes pour moi, des cigarettes de dames, que j’ai achetées à un vieux colporteur juif. Un franc seulement.

Paul.

Des cahiers ? Pourquoi as-tu acheté ces cahiers ? Ah j’y suis, c’est pour inscrire les dépenses ?

Rosette.

Mais non, c’est pour mes mémoires. Tu sais bien que je vais écrire mes mémoires : Mémoires d’une Soubrette. Octave Mirbeau a gagné des sommes folles avec ses Mémoires d’une femme de chambre ! Cela peut m’arriver aussi.

Pierre (enthousiasme).

Mais oui, Paul ! Elle a raison ! Il faut le faire, Rosette. Mais tu sais, du sincère ! Une confession avec détails, tous les détails. Hein ? Oh ! ce serait épatant : une femme se confessant avec tous les détails, les détails !

Paul (maussade).

En attendant un franc par-ci un franc par-là, ta journée a dû te coûter au moins dix francs.

Rosette.

Que tu es bête mon Paul ! C’est curieux l’atavisme ! Il a gardé tout à fait et malgré lui l’esprit pratique de ses ancêtres : des marchands. L’argent ! l’argent ! qu’importe l’argent ?

Paul.

Rien, quand on en a.

Rosette.

Je ne peux pas aller voir le petit sans en dépenser. Il fallait aussi que j’apportasse quelque chose à la nourrice et à son mari. Oh ! une bêtise ! Il faut voir comme ces gens m’admirent. Mon entrée au village est un événement. Tout le monde vient me regarder. Puis quand j’arrive à l’humble chaumière…

Pierre.

Est-ce dans une chaumière. Rosette, qu’habite la nourrice de mioche ?

Rosette.

Oui, une petite maison blanche avec des volets verts ! N’est-ce pas Paul ? C’est moi qui l’ai découverte tout près d’un bois de sapins rempli d’oiseaux. J’apparais là dedans comme une fée. Les gosses tendent leurs menottes, sous sa coiffe, en véritables dentelles, la vieille bonne maman me sourit ; Anne, c’est la nourrice, accourt.

Paul.

Oui, ce sont de bonnes gens, des paysans typiques de la Campine.

Rosette.

Et très naïfs ! La femme me pose quelquefois des questions tordantes : Comment est-ce possible, Madame, que vous ayiez la taille si fine, après avoir eu un bébé ? Ou bien : Madame est heureuse sans doute d’habiter la ville si bien éclairée le soir ?

Pierre.

C’est curieux ! Ainsi elle te pose des questions de ce genre ?

Rosette.

Bien vrai ! Je lui ai même répondu un jour : Oh ! je serais plus heureuse, si j’habitais comme vous sous un humble toit, tout près des splendeurs de la nature. Elle m’a regardée ahurie. Au fond je crois que les paysans ne la connaissent pas, la nature…

Vinck.

Si, si, ils la connaissent, mais sans phrases ?

Paul.

Et mioche ? Tu ne dis rien de mioche ? Que fait mioche ?

Rosette.

Il est heureux, gras et bien portant, le cher petit être ! Quand il me voit il tend ses bras mignons et crie : « Maman ! maman ! »

Pierre.

Ça te fait quelque chose, dis, Rosette ? Ton âme est émue ?

Rosette.

Comment donc, mon cher ! Pense un peu : le cœur d’une mère ! La tigresse a les entrailles remuées quand son petit miaule.

Vinck.

Il paraît que l’on exagère un peu quand on parle de l’amour maternel de la tigresse. Souvent cette mère admirable, au lieu de manger ses petits de caresses, les mange tout simplement.

Rosette.

Toi, tu es un homme sans cœur, Mais je vais me mettre à l’aise, passer un peignoir et me rafraîchir un peu. Hisse le drapeau blanc, Paul !

Paul (déjà au balcon).

Le rouge ! Le rouge ! (Il regarde au loin.) Il me semble que je vois Jack. (Hissant le drapeau.) Il arrivera tout de suite.

(On frappe et Francis entre. C’est presque un enfant encore. Il a les cheveux blonds, l’allure dégagée et les gestes vifs.)
Rosette.

Voilà Francis ! Bonjour, petit Francis.

Francis.

Mes amis. Où est Paul ?

Rosette.

Il est au balcon. Paul ! voici ton frère Francis. (Elle sort un instant de la chambre.)

Paul.

Bonjour, frère. Apportes-tu des nouvelles ?

Francis.

Une grosse nouvelle. Mais… il est venu ici hein ?

Paul.

Qui ça ? Père ? Hélas, oui ! et il m’en a fait une scène !

Francis.

Je me l’imagine. (À Pierre.) Tu sais, c’est pas malin ton histoire chez les Van Dael ! Tu aurais pu te mordre la langue.

Pierre.

Il s’y est pris d’une telle façon que je n’ai pu nier.

Paul.

Mais comment sais-tu ?

Francis.

Oh ! depuis quelques instants seulement. Voilà tout un temps que père nous semblait contrarié et nous ne savions pas à la maison à quoi attribuer son humeur bourrue. Mais il vient de nous l’expliquer en rentrant ! Heureusement qu’il ne sait rien de mioche !

Paul.

Puisque nous en sommes là, il vaudrait peut-être mieux qu’il le sache aussi.

Francis.

Mon pauvre Paul, voilà bien des ennuis pour toi ! Et dire qu’ils sont pour moi la cause d’une grande joie.

Paul.

Que dis-tu, Francis ?

Francis.

Il a consenti enfin !

Paul.

Consenti ?

Francis.

Oui, après avoir raconté toute l’affaire à maman, il s’est écrié : « Voilà les enfants ! Eh bien ! Puisque les parents ne sont bons qu’à les élever, les nourrir et les conduire jusqu’à un certain âge, pour ne plus avoir ensuite, ni le droit d’un conseil, ni d’un ordre à donner, qu’ils s’en aillent et qu’ils fassent à leur guise ! Je m’en lave les mains ! » Alors il m’a regardé dans les yeux en me demandant : « Et toi, vas-tu te décider, oui ou non ; ou bien comptes-tu finir comme lui, par mener une vie de polichinelle sous prétexte de littérature ?

Paul.

Et qu’as-tu répondu, Francis ?

Francis.

J’ai répondu que je voulais être marin et rien d’autre.

Paul.

Tu as… ?

Francis (joyeux).

Alors, il s’est levé en disant : « C’est bien, je signerai l’autorisation ce soir encore ! Tu partiras avec l’Icare. »

Paul.

Il ne voulait pas en entendre parler autrefois. Pourquoi a-t-il consenti aujourd’hui !

Francis.

Eh ! à cause de toi, comprends-tu ! Il ne veut pas avoir une seconde désillusion avec moi et il a raison !

Paul.

Et mère, que dit maman, elle doit m’en vouloir ?

Francis.

Elle a versé quelques larmes, mais elle se consolera. Paul ! Paul ! songe un peu ! Mon rêve qui s’accomplit ! Je pars, je pars avec l’Icare, j’aurai un uniforme de cadet !

Paul.

Alors, cela te tente vraiment si fort que ça, Francis ? Je suis triste que père ait consenti à cause de moi. N’es-tu pas un peu jeune ? Tu es si bien à la maison, un coq en pâte, dorloté, soigné.

Francis.

C’est justement ce qui m’ennuie le plus.

Paul.

Oui, on méprise ce que l’on a. Mais es-tu certain de toi, Francis ? As-tu vraiment le goût, la vocation ? Pourquoi faut-il que ce soit à cause de moi ?

Francis.

Tu regrettes d’être pour quelque chose dans mon bonheur ?

Paul.

Je ne sais pas ! Pourquoi faut-il toujours qu’il y ait tant d’obstacles à nos désirs. Francis, voici qu’une grande tristesse m’envahit ! Une tristesse soudaine et venant je ne sais d’où ! Ne t’en vas pas ! Ces tristesses sans raison sont souvent de funestes présages.

Francis.

Vous êtes tous les mêmes ! Vous êtes tous dominés par des craintes qui me sont inconnues, par une sorte de lâcheté devant l’action ! Si j’ai la vocation ! Mais la vie calme, la vie immobile me répugne. Je préférerais mourir tout de suite que d’y être condamné. (Il s’approche du balcon et désigne le fleuve du doigt.) Regarde les navires, ils sont peut-être la plus belle, la plus audacieuse création de l’industrie humaine. Rien qu’à les voir, mon cœur est agité, mon âme envahie par un désir brûlant de m’en aller avec eux à travers l’immense océan vers les pays dont ils portent les produits et les parfums dans leurs cales profondes. Oh ! navires venus de lointaines contrées, habités par des hommes inconnus, aux yeux mélancoliques et enfantins, vers quelles côtes mystérieuses cingleront-ils au prochain voyage ? Bondiront-ils, l’étrave agressive, à travers le troupeau houleux des vagues noires que le vent inquiète ? Ou se baigneront-ils mollement dans les flots verts d’une mer calme ? Verront-ils la terre du crépuscule éternel où le compagnon du Renne se construit des huttes de neige ? Aborderont-ils dans une de ces îles merveilleuses où l’on trouve l’or, les pierres précieuses, où chante l’oiseau du paradis et se cache le crotale gonflé d’un venin subtil et sans merci ? Verront-ils les forets désordonnées des tropiques où la nature est effrayante de beauté ; les archipels de l’Extrême-Orient où, sur des volcans à peine éteints, semble se préparer une humanité nouvelle et redoutable ? Mais qu’importent les chemins suivis ! Partout ils se heurteront au tumulte magnifique de l’existence et ceux qui s’en iront avec eux ressentiront la joie de vivre ! Oui, la joie de vivre, car c’est bien là la vie : marcher, voir et retenir. Voir le présent, voir ce qui est surtout et non ces éternelles rêveries qui vous accablent, qui vous rendent semblables aux inertes fumeurs d’opium, obsédés que vous êtes par un vain passé, dont vous regrettez la beauté peut-être chimérique et la grandeur certainement morte !

Rosette (rentre vêtue d’un kimono japonais).

Que se passe-t-il ? On vous entend discuter jusqu’à côté.

Paul.

Francis part en mer avec l’Icare.

Rosette.

Ton père a donné son consentement enfin ? C’est une jolie carrière, Francis. J’ai connu un officier de marine à Ostende. Un chic type qui payait du Champagne autant qu’on voulait. Un jour, il a parié…

Paul (l’interrompant).

Voyons, Rosette, laisse ça. Ce devait être un imbécile, ton officier.

Rosette (avec humeur).

Si on ne peut rien dire. (À Francis.) Nous fêterons ton départ. Nous pavoiserons.

Pierre.

Il faut qu’on le fasse.

Jack entre en familier de la maison. Il est pâle et vêtu de noir.

Jack.

Bonjour la compagnie.

Paul.

Jack ! Tu nous manquais, as-tu vu le signal ?

Jack.

Moi ? Je n’ai rien vu.

Paul.

C’est curieux, je viens de te voir au promenoir et il me semblait que tu regardais par ici.

Jack.

Moi au promenoir ? Ah ! en effet, je ne m’en souvenais plus.

Paul.

Enfin c’est égal, assieds-toi et bourre une pipe. Tu nous manquais.

Jack.

Se passe-t-il quelque chose ?

Paul.

Plusieurs choses à la fois. Francis se fait marin.

Jack (à Francis).

Si cela te plaît, il n’y a rien à dire naturellement, mais moi, ça me dégoûte la navigation, surtout les Transatlantiques ! Je ne dis pas sur un petit brick du bon vieux temps, par exemple dirigé par un vieux loup de mer…

Vinck.

C’est idiot ce que tu dis là. Je voudrais t’y voir sur un petit brick infesté de rats et de cancrelats.

(Ils continuent à discuter dans le fond.)
Paul (à Francis).

Ainsi, c’est irrévocablement décidé.

Francis.

Tu l’as dit : irrévocablement. Mais sois donc sans crainte. C’est la scène que tu as eue avec père qui te rend triste et inquiet malgré toi. A-t-il été si dur que ça ?

Paul.

Il m’a dit que je n’avais plus à compter sur aucun secours.

Francis.

Mère t’aidera toujours un peu en cachette, mon pauvre Paul, et tu surmonteras toutes ces difficultés. Tu deviendras si grand que partout où j’irai ton nom retentira jusqu’à moi !

Pierre.

A-t-il du courage ! Oh ! nous fêterons son départ.

Paul.

Oui ! oui !

Rosette.

Une soirée d’adieu, peut-être ; quand on sera fixé sur la date. Il faudrait pouvoir réunir tous les amis. Dis ! Francis, ce serait chic d’être conduit à bord rien que par des artistes.

Jack.

Il se pourrait que je n’en sois pas. J’espère m’en aller à Paris.

Pierre.

Tu vas à Paris, Jack ? C’est une bonne idée, il faut y aller.

Jack.

Je veux tenter la fortune par là. (Se trouvant soudain aussi digne d’intérêt que Francis.) Moi aussi, je pars ! Là-bas, on peut espérer quelque chose encore ; ici, le public est trop bête, trop idiot pour apprécier le talent. Il n’y a que les crétins qui arrivent, et je suis las de crever de faim.

Vinck.

Tu crèves de faim chez toi, chez ton père ?

Jack.

Une façon de parler, je ne gagne pas un liard. voilà !

Vinck.

À force de parler inexactement tu finiras par ne plus pouvoir dire la vérité. Ce sera là une étrange folie.

(En ce moment, la porte s’ouvre brusquement et l’on voit apparaître le père Nandou. C’est un grand vieillard très maigre, avec de longues jambes en échasses soutenant un torse trop court. Sa tête, curieusement petite, est coiffée d’une casquette noire qui lui cache le front et les yeux, on ne voit dépasser qu’un long nez en bec d’oiseau et un menton très pointu. Il est vêtu d’une blouse bleue, presque en lambeaux à force d’être rapiécée, et porte une vieille sacoche et un rouleau de fil de fer. Il s’arrête un moment sur le seuil, puis, sans saluer personne, il se dirige lentement et tout droit vers le balcon, en marmottant des paroles incompréhensibles. Pendant toute la scène suivante, on le voit observer le ciel et faire des gestes singuliers.)
Francis.

Eh bien ! d’où sort-il, celui-là ?

Paul.

C’est un nouveau voisin, j’ai fait sa connaissance il y a quelques jours : il étudie le vent.

Rosette.

C’est un savant.

Paul.

Un inventeur, peut-être un génie méconnu. Il m’a demandé l’autorisation de venir de temps en temps sur mon balcon pour se rendre compte de l’état de l’air.

Vinck.

Est-ce un météorologue ? Il ressemble à un marchand d’épingles de nourrice et d’almanachs.

Paul.

Non, il paraît très sérieux, ce doit être un mécanicien. Voilà trente ans qu’il travaille à la construction d’un oiseau mécanique.

Francis.

Oh ! oh ! Et est-ce qu’il vole, cet animal artificiel ?

Vinck.

Moins bien qu’un boursier, sans doute.

Paul.

Il m’a dit qu’il est tout près de réussir. Mais il parle très peu et ne donne que des indications vagues. Il habite la petite mansarde située à côté de notre chambre à coucher ; c’est là que se trouve la machine.

Pierre.

L’as-tu vue ?

Paul.

Non, car il ne laisse entrer personne chez lui.

Rosette.

Sa machine ? On l’entend marcher quelquefois jusque fort tard dans la nuit ; c’est comme le ronflement d’une toupie ou le ronron d’un gros chat.

Paul.

Il a peur qu’on ne lui vole son invention. Songez ! trente ans de recherches patientes ! C’est pour cela qu’il porte toujours ses plans sur lui, dans sa sacoche.

Rosette.

La sacoche qu’il a en mains et qu’il ne quitte jamais.

Paul.

Ce problème l’obsède à tel point qu’il a quelquefois l’air de marcher dans un rêve. Des fois, il entre et sort sans me saluer, ou bien on le rencontre parlant à mi-voix ou faisant de grands gestes. C’est la forme des ailes surtout qui le préoccupe Les ailes ! ce doit être là le point difficile.

Francis.

Quel homme étrange… Mais il faut que je m’en aille. Paul, Rosette, à demain.

Pierre et Vinck.

Nous t’accompagnons.

Paul (les reconduisant après les salutations).

Ne restez pas trop longtemps sans revenir !

Jack (s’installant plus à l’aise. — Le soir tombe doucement).

C’est un insupportable individu, ce vieux raté de Vinck.

Paul.

Mais non, tu le juges mal ! Ce n’est pas un méchant homme. Puis il a eu du malheur. Dire que c’est un ancien prix de Rome !

Jack.

Oui, mais en ce temps-là ! Il ne sait même pas ce que c’est qu’un dessin.

Rosette.

Je n’aime pas son genre non plus.

Jack.

Et Pierre, il fréquente beaucoup la bonne société à présent. Je ne comprends pas qu’un poète délicat comme lui, puisse supporter ce contact.

Rosette.

Il paraît qu’il brille dans les salons.

Paul.

Il ne peut l’éviter, il a tant de connaissances !

Rosette.

Paul aussi pourrait briller dans les salons ! N’est-ce pas Paul, si tu voulais ?

Paul.

Et toi, Jack, est-ce sérieux ce que tu disais là ; comptes-tu partir vraiment à Paris ?

Jack.

Je le voudrais bien. Seulement il me faudrait un peu d’argent et je ne sais comment en réunir. Mon père — je vous l’ai déjà raconté — est un type féroce sous ce rapport. Quand il m’arrive d’en gagner un peu, il m’oblige à le lui remettre aussitôt. Ou bien, pas de logement, pas de vêtements, pas de nourriture, dit-il ! C’est ridicule et odieux. Ah ! si je pouvais me soustraire à cette tyrannie.

Rosette.

Les parents sont donc tous barbares ?

Paul.

Tu devrais faire comme moi, Jack, t’affranchir ! Filer avec ta boîte de couleurs et ton chevalet.

Jack.

Ou irais-je ?

Paul.

Mais tu viendrais ici, nous avons de la place ; nous serions à deux pour lutter.

Jack.

M’installer ici ? Habiter avec vous autres ?

Paul.

Que de fois ne m’as-tu pas dit, que pour pouvoir bien travailler il te faudrait un atelier comme celui-ci ?

Jack.

En effet.

Paul.

Ton souhait serait accompli.

Jack.

C’est vrai.

Paul.

Nous travaillerions chacun de notre côté. Moi à mes livres, toi à tes dessins, à tes tableaux. Nous nous encouragerions mutuellement et ce que l’on gagnerait serait partagé ! On s’arrangerait de façon à ce qu’il te restât quelque chose à épargner.

Jack.

Oui, c’est une solution ! Ici, il y a moyen de faire des chefs-d’œuvre. Je pourrais brosser des toiles sans descendre, sans sortir ! Des marines, ça se fait en une demi-heure, et ça se vend comme des parapluies, quand il pleut.

(Paul et Rosette rient aux éclats.)
Rosette.

Entends-tu ce qu’il dit ? Comme des par pluies, quand il pleut !

Paul.

Il ne faut plus hésiter et prendre une décision. Veux-tu déjà rester ici ce soir ? On te fera un lit sur le divan ?

Jack.

Non merci ! Je viendrai demain et ce sera l’aurore d’une nouvelle existence. (Se levant et d’une voix forte et convaincue.) Demain ! oui, demain ! Nous travaillerons !

(Le père Nandou sort du balcon et se dirige vers la porte toujours en marmottant.)
Paul.

Eh bien ! père Nandou, et l’oiseau ?

Nandou (sans s’arrêter).

Il le dit bien, il le dit bien ! C’est demain qu’il s’envolera !


FIN DU PREMIER ACTE.


DEUXIÈME ACTE
Même décor. — On est un matin d’automne.


Au lever du rideau. Jack est installé devant un chevalet supportant une toile dépourvue de tout croquis. Il fume une grosse pipe, l’air préoccupé. Rosette, vêtue de son kimono japonais et assise dans un coin, épluche des légumes en lisant un roman.

Jack (se levant soudain).

Ah ! zut ! Il n’y a pas moyen de travailler, le diable s’en mêle !

Rosette.

Ça continue donc toujours à ne pas marcher, Jack ? Qu’y a-t-il encore ?

Jack.

Ce qu’il y a ? C’est cette fichue saison ! Je prétends que l’automne est une infecte saison pour faire de la peinture. On aperçoit un beau coin, on s’installe et, crac ! voilà que la lumière change.

Rosette.

En été, tu disais que l’automne était la saison idéale.

Jack.

Mais, oui. Mais j’entendais l’automne à Venise, par exemple ! Pas celui de notre ignoble climat ! Ah ! si j’étais en Italie !

Rosette.

L’Italie ! oui, l’Italie !

Jack.

Ici, il n’y a rien à faire, surtout dans une boîte comme celle-ci. On voit les choses de trop haut et à travers les vitres les tons changent abominablement.

Rosette.

Mais il me semble… des peintres réputés ont habité cette maison.

Jack.

Des crétins ! Les teintes sont si fausses qu’elles blessent ma sensibilité visuelle.

Rosette.

Si tu t’installais au balcon ?

Jack.

Ça m’ennuie ! Il y a trop de vent. Puis, ça me dégoûte, le port, les transatlantiques, tout le machinisme moderne. Ah ! si c’était le port d’autrefois, le port du temps de Charles-Quint, Rosette ! Avec les vieux navires pittoresques : les galions espagnols, les lourdes galéasses, les caraques et les caravelles à voilure légère. Quelle harmonie dans leurs noms seuls ! Quand je les prononce, il me semble que j’entends chanter le vent dans les cordages tendus. Nous vivons en un siècle stupide, époque d’utilitarisme à outrance et de mercantilisme effréné.

Rosette.

C’est vrai, pourtant, je l’ai encore lu dans le journal ce matin même. Mais n’y aurait-il rien à faire de l’autre côté de la mansarde ? La tour de Notre-Dame peut-être ?

Jack.

On l’a déjà peinte au moins mille fois ! Tout a déjà été peint au moins mille fois. Nous sommes comme ces fils de grands hommes que des pères trop féconds écrasent. J’ai quelquefois envie de renoncer à la peinture. (IL se met à jongler avec des altères qu’il vient de découvrir dans un coin.) Voilà ! voilà ! déjà je soulève le vingt à bras tendu.

Rosette.

Renoncer, Jack, doué comme tu l’es ?

Jack.

Ne plus faire que du dessin, des eaux-fortes ! Le mordant ! le mordant ! Il y a des choses merveilleuses à faire.

Rosette.

Je te crois, des Rops, ou mieux encore !

Jack.

On pourrait tirer les épreuves soi-même. Il ne faut qu’une petite presse à bras. Il paraît que Paul connaît un brocanteur qui en possède une en magasin. Une petite presse à bras.

Rosette.

Il l’achètera ! Il faut qu’il l’achète ! On pourrait faire paraître des estampes en collection. Peut-être avec un petit texte écrit par Paul. Je suis sûre qu’il y a une fortune à gagner !

(On entend un coup de canon.)
Jack.

Bon, voilà qu’on tire du canon.

Rosette (se levant).

Ce sont ces messieurs du Royal Yacht Club. Il fait magnifique, Francis aura un beau départ.

Jack.

Il me semble que l’heure s’avance, Paul tarde à rentrer.

Rosette (regardant dehors).

En effet, déjà le monde se presse sur les quais, les navires sont pavoisés. Tout a un air de fête.

Jack.

Moi, ça me dégoûte, les airs de fête.

(On tire un nouveau coup de canon.)
(Repliant son chevalet et tournant la toile soigneusement contre le mur, comme si elle était couverte d’une peinture fraîche et délicate.)

Décidément, il n’y aura pas moyen de s’y mettre aujourd’hui. Attendons Paul. Au fait, que faisons-nous ? Faut-il qu’on s’habille pour accompagner Francis jusqu’à bord, ou bien restons-nous ici ?

Rosette.

Paul est sorti pendant que tu dormais encore pour arranger cela définitivement. Il préférerait assister au départ du haut du balcon. Nous pourrions alors faire des signaux pendant très longtemps. Si nous allons nous mettre parmi les spectateurs d’en bas, Francis nous perdra de vue tout de suite.

Jack.

C’est évident, puis, elle me répugne, la foule.

Rosette.

Pour pouvoir suivre l’Icare des yeux, très loin, jusqu’au tournant du fleuve, Paul a acheté cette longue vue.

Jack (prenant la lunette).

Malheureusement, elle ne vaut rien, on n’y voit goutte.

Rosette.

Paul dit qu’il y voit très bien. Moi, j’y vois un peu aussi. Un peu, quand il fait beau.

(Paul entre, pointant des paquets et des bouteilles enveloppées de papier.)
Paul.

Venez à mon secours ! tout m’échappe des mains !

Rosette (le débarrassant).

Eh bien ! Eh bien ! Que fait-on ? Tu es en nage.

Paul.

Débarrasse-moi d’abord. Je transpire ! C’est qu’il y a une cohue étonnante en ville ; les drapeaux flottent, les musiques jouent, le carillon sonne ! On dirait un jour de fête. Pensez donc ! Un navire battant pavillon belge quittant un port belge. C’est un événement extraordinaire.

Rosette.

Et Francis ?

Paul.

Il me suit. Il a passé la soirée d’hier avec les parents. Il fait bien triste chez eux, par exemple ! Notre mère ne fait que pleurer. Quant au vieux, il a peur de faiblir sans doute, car il a décidé que les adieux se feraient à la maison. Ainsi, Francis passera quelques instants ici avant de s’embarquer.

Rosette.

Et les amis, les amis, sont-ils avertis ? Je gage que non. On allait faire ceci ! on allait faire cela ! Le moment est arrivé et rien n’est décidé encore ! C’est toujours la même chose !

Paul.

Bien ! Mais qui s’attendait à ce que le départ eût été avancé de huit jours ! D’ailleurs, tout est arrangé. J’ai expédié un mot urgent à Pierre. Il sera ici d’un moment à l’autre.

Rosette.

Et Vinck ?

Paul.

J’espère qu’il aura bien l’esprit de venir sans qu’on l’avertisse. C’est à deux pas.

Jack.

Si j’allais le chercher ?

Paul.

Mais oui, c’est une idée, Jack.

Rosette.

Oui, vas-y, et ramène-nous en même temps Mme Wilders. Plus on est de fous, plus on rit. Tu la prieras de bien vouloir venir prendre un verre de vin avec nous, à la santé du partant.

Jack (se sauvant en courant).

Oui ! oui !

Paul.

Voici quatre bouteilles de Champagne et des biscuits.

Rosette.

Tu as fait des frais ?…

Paul.

Non, ce sont les parents qui m’ont donné tout ça. Ils savent que Francis passera par ici, et que nous lui ferons une petite réception.

Rosette.

Alors, ton père ne le désapprouve pas de venir chez nous ?

Paul.

Mais non ! Tu comprends qu’il ne peut m’en vouloir d’égayer un peu le départ de Francis. Sans nous, ce serait bien triste, ce départ. Car eux, ils n’ont pas de courage, je t’assure, pas de courage ! Tiens, Rosette, débouche une bouteille et donne-moi un verre de ce vin.

Rosette.

Pas maintenant. Ainsi, ta mère pleure ?

Paul.

Elle ne se résigne pas. Tu sais, elle m’a pris à part tantôt en me disant : « Paul, Paul ! je n’aurai plus que toi à présent, reviens, reviens chez nous ! »

Rosette.

Elle t’a demandé ça… et qu’as-tu répondu ?

Paul.

Que pouvais-je répondre ? J’ai répondu que c’était impossible.

Rosette (se suspendant à son cou).

Mon Paul !

Paul.

Elle a insisté en me demandant encore : quels sont donc vos griefs envers nous pour que vous nous abandonniez ainsi tous les deux ? Pourquoi, pourquoi ? Alors j’ai avoué.

Rosette.

Avoué ; qu’as-tu avoué, Paul ?

Paul.

Que j’avais… que nous avions un enfant.

Rosette.

Oh ! tu l’as dit ! En un pareil moment ?

Paul.

Oui, parce que cela vaut mieux ; ainsi toutes les peines passeront en une fois.

Rosette.

A-t-elle pleuré plus fort ?

Paul.

Non, elle a soupiré plus profondément et…, mais je la connais, je connais son cœur, elle se mettra à l’aimer.

Rosette.

À l’aimer ?

Paul.

Lui, le petit gosse. Elle est si bonne, mère !

Rosette.

Toutes les mères Paul ! Le cœur des mères ! Le fauve même qui rôde dans la nuit tremble sans cesse pour ses petits. Oh ! oh ! les hommes ne comprennent pas ça. Le cœur des mères !

(Jack rentre suivi de Vinck et de Mme Wilders.)
Paul.

Eh bien, vieux Vinck, faut-il qu’on aille te chercher.

Vinck.

J’arrivais ! J’ai rencontré Jack à mi-chemin. Le départ n’a lieu qu’à midi, n’est-ce pas ?

Paul.

À midi, avec la marée. Francis passera par ici avant de s’embarquer. Et vous, Madame Wilders, vous prendrez bien un verre avec nous ? Plus il y aura de monde, plus cela lui fera plaisir.

Mme Wilders.

En effet. Monsieur Paul, ceux qui partent aiment ça. (Elle regarde dehors.) Quand je pense au mien.

Paul.

Eh bien, qu’avez-vous, vous semblez émue ?

Mme Wilders.

C’est malgré moi, vous comprenez que cela me rappelle, cet autre départ, l’histoire de là-bas.

(Elle montre au loin vers le fleuve.)
Paul.

Oui, oui, je me souviens, mais n’en parlez pas devant Francis, Madame Wilders ; vous pourriez l’effrayer.

Mme Wilders.

Je m’en garderai bien ! D’ailleurs ce n’est pas la même chose. Wilders était un vieil homme, un vieux batelier, naviguant sur une vieille péniche. C’étaient quelques mauvaises planches et un bout de mât ; ça ne se compare pas au bateau neuf et solide, qui emportera M. Francis.

Paul.

Qui l’emportera, oui, comme un grand oiseau, oui, oui, qui l’emportera.

Rosette.

On monte, le voilà ! (Elle court à la porte, Francis entre en uniforme de cadet.)

Francis.

Me voici. Mon frère. Mes amis, tous !

Paul (ému).

Mon petit Francis.

Rosette.

Que tu es beau ! Tout à fait un officier de marine. Tu sais un officier français.

Paul.

Un officier anglais plutôt, c’est plus chic. Mais qu’on fasse sauter les bouchons.

Jack (débouchant une bouteille).

Prépare les coupes, Rosette…

Rosette.

Les coupes ? Tu vas bien, je n’ai que des verres ordinaires.

Paul.

Verse toujours, le Champagne n’y perdra rien de sa saveur.

Francis.

Jack, Vinck, Madame Wilders, vous voilà tous réunis pour me souhaiter le bon voyage ; c’est gentil.

Rosette.

Il n’y a que Pierre qui manque.

Vinck.

Il sera dans le monde.

Jack.

Dans la tribune à côté de la tribune d’honneur.

Rosette.

Il ne viendra plus : c’est bête !

Paul.

Non, non ! Je lui ai envoyé un mot ! Il ne fera pas cela. Il viendra.

Francis.

Vous vous tiendrez tous sur le balcon, n’est-ce pas ? Je ne vous quitterai pas des yeux. Je ferai ainsi (il fait le geste d’agiter sa casquette) et je tâcherai de grimper bien haut dans les mâts.

Paul (au balcon).

Voilà, je hisse les deux drapeaux. Nous aurons nos mouchoirs en mains et nous te suivrons des yeux très loin, très loin, aussi loin que nous pourrons !

Francis.

Ce sera parfait et ainsi j’emporterai une belle image avec moi. Une belle image du passé en voguant vers l’avenir…

Paul.

Vers l’avenir ?

Francis.

Oui, mon frère et vous aussi mes bons amis, vous retiendrez une image, celle de l’Icare glissant lentement sur les flots.

Rosette.

Les verres sont pleins : buvons !

Paul.

À ta santé Francis ! Bon voyage et bon retour.

Mme Wilders.

Je prierai pour vous. Monsieur Francis.

Francis.

Merci, madame, merci bien…

Vinck.

Elle a raison, gosse ; espérons qu’il se montrera bon bougre pour toi.

Francis.

De qui parles-tu ?

Vinck.

Je ne sais pas… de la force qui décide et qui seule est à craindre.

Francis.

Eh ! que faut-il craindre ? Le navire est neuf, il vient d’être construit, il vient de naître, il est fort, bien organisé pour la lutte et prêt à soutenir tous les assauts de la tempête et toutes les attaques des éléments. Prêt enfin à combattre toutes les violences et toutes les ruses du destin. Que faut-il craindre ? Tout est prévu, la hauteur des mâts et l’épaisseur de la coque sont calculées ; les bouées et les canots sont en place ; un homme éprouvé trace la route, des matelots braves et expérimentés font la manœuvre…

Paul.

Oui, oui, tout est bien.

Francis.

Est-ce le nom d’Icare qui vous fait songer à la chute à l’heure que je vais prendre mon essor ? Au moment où je m’attache les ailes qui m’élèveront jusqu’à mon idéal ?

Paul.

Oui, pourquoi ce nom ? C’est un nom étrangement choisi ?

Francis.

C’est un beau nom, qui se répète comme un défi, L’Icare ! L’Icare ! Icare est tombé au bon moment, après avoir touché le soleil.

Vinck.

Après avoir accompli ce qu’il avait à faire ; son heure était venue, en effet (regardant dehors). Déjà les promenoirs sont envahis par une foule compacte.

Francis.

J’ai quelques instants encore. Je regrette que je n’aie pas vu Pierre avant de partir. C’est un bon ami aussi.

Paul.

C’est étonnant qu’il ne vienne pas. Mais ce n’est plus l’ami assidu d’autrefois.

Vinck.

Les amis ne restent jamais assidus.

Francis.

Ne nous attristons point. Ainsi tous au balcon et à l’année prochaine. Oh ! je vous trouverai changés j’espère. Vous aussi, vous aurez tous accompli votre voyage. Toi, Jack, tu seras arrivé dans le port où arrivent les peintres de talent ; et toi, mon cher Paul, tu régneras dans une île où les livres se vendent mieux que du pain.

Paul.

Ce sera loin d’ici par exemple !

Francis.

Toi Rosette, ton mioche sera auprès de toi et je t’appellerai ma sœur.

Rosette.

Oh ! cher petit Francis, tais-toi ! Tu vas me faire pleurer. Mon pauvre mioche. Oui ! mon cœur saigne bien souvent en secret ! Que le ciel accomplisse tes vœux ! Tu nous enverras des cartes postales, dis ?

Vinck.

Et moi, Francis, où serai-je ?

Francis.

Toi, tu…

Vinck.

Je vais te le dire, moi, je serai où vont les navires échoués, les épaves.

Francis.

Oh ! Vinck !

Vinck.

Oui ! oui ! Francis ! Tu en verras des épaves, des épaves de navires désemparés, de navires vaincus ; des débris informes ballottés sans but au caprice des flots. Salue-les de ma part !

(Le canon tonne. On entend le carillon de la cathédrale.)
Francis.

Voici l’heure.

Paul (lui prenant les mains).

Francis ! Mon petit Francis !

Francis.

Allons, au revoir, mon frère, mes amis.

Vinck.

Adieu !

Paul (agité).

Je t’accompagne jusqu’en bas. J’aurai tout le temps de remonter.

Francis.

Oui, viens.

Paul (l’entraînant, aux autres).

À tantôt, je reviens tout de suite.

Francis.

Tous sur le balcon, n’est-ce pas ? Au revoir ! au revoir !

(Les hommes lui serrent la main. Rosette l’embrasse.)
Tous.

Au revoir, cher petit Francis !

(Francis sort, accompagné de Paul.)
Rosette.

Eh bien ! voilà que vous pleurez. Madame Wilders ?

Mme Wilders.

Il est si jeune ! Et vous ignorez comme l’eau est quelquefois méchante.

Jack.

La mer est sournoise.

Vinck.

Elle est forte. Mais Francis a raison, que faut-il craindre ? Le navire est neuf.

Mme Wilders.

On a vu des maisons neuves s’écrouler soudain.

Rosette.

Voici du vin encore, buvons ! Buvez, Jack, Vinck, Madame Wilders. Cela donne froid de penser à la mer, à la mer profonde.

(Le père Nandou se montre à la porte.)
Nandou.

Quel est tout ce monde, tout ce monde sur mon balcon ?

Rosette.

Ce sont des amis, père Nandou ; des amis qui viennent voir le départ de l’Icare.

Nandou.

Icare est mort, il s’est rompu les os. Ses ailes ne valaient rien ! Moi seul, je construirai des ailes !

Rosette.

L’Icare. c’est du navire l’Icare qu’il s’agit ! Le frère de M. Paul part avec ce navire aujourd’hui.

Nandou.

Il se brisera ! Qu’ils s’en aillent ! Je veux étudier le vent. Le vent est mon plus fort adversaire.

Rosette.

Ils s’en iront quand le bateau sera parti.

Nandou.

J’attendrai ce moment-là ; car le temps presse et mon heure arrive.

Rosette.

Voulez-vous boire un verre de vin ?

Nandou.

Oui, cela me donnera des forces pour le jour qui s’approche.

(Il s’assied sur le divan, sa sacoche entre les jambes et accepte d’une main tremblante le verre que Rosette lui tend.)
Vinck.

Ce sont de beaux moments qui ne reviennent plus.

Nandou.

Non, et c’est pourquoi il ne faut jamais songer à ce qui fut, mais toujours à ce qui sera.

Jack.

Lesquels : De quels moments parles-tu ?

Vinck.

Ceux pendant lesquels on voit l’avenir, la vie s’ouvrir devant soi.

Jack.

Ces fanfares, le son des cloches, les coups de canon, les drapeaux, la foule, tout cela te rappelle ton premier triomphe, ton prix de Rome, n’est-ce pas ?

Vinck.

Oui ! oui ! Oh ! je sais que ça ne prouve rien, mais c’était un beau jour quand même. Le visage rayonnant de Francis m’y a fait songer. Moi aussi, je me disais : à présent, j’ai le pied à l’étrier, je vais partir ! Je sais où je dois aller et rien ne m’arrêtera plus !

Jack.

Et tu n’es pas parti.

Nandou.

Non, il ne part jamais et cependant il devrait partir.

Jack.

C’est l’époque, mon vieux, notre misérable époque.

Vinck.

Non, Jack, ne nous plaignons point de notre époque. Toujours se plaindre des hommes, de son époque et de son pays est, pour un artiste, une preuve évidente de nullité et un aveu d’impuissance. C’est aux artistes d’embellir leur époque et de maintenir la tradition du beau parmi les humains, et non aux époques de donner du tempérament à des docteurs ès-arts qui n’en ont pas. Le véritable génie, celui qu’on reçoit de Dieu ou du diable, comme vous l’entendez, se plie aux circonstances et peut se révéler sous toutes les formes. Il est comme la vie même qui s’agite aussi bien dans les abîmes de l’océan que dans les abîmes du ciel. Il n’y a que la médiocrité qui rêve sans cesse de tout soumettre à sa pénible et immobile vision. Nous vivons en une époque stupide ! Les hommes sont bêtes. Quels lieux communs prétentieux et insensés ! Répétés sans cesse par une multitude de pédants enflés de syntaxe et vides d’imagination, par la cohue instinctive des barbouilleurs d’images puériles, qui croient prouver ainsi qu’ils sont doués de talents magnifiques, rares et méconnus !

Nandou.

Je dis que c’est le vent ! Moi, je dis que c’est le vent qui arrête tout le monde. C’est ennuyeux à la fin de rester toujours par terre !

Jack.

Tu as des théories excessives ! Malgré tes illusions sur notre siècle et ta bonne volonté, tu es resté en panne comme tout le monde.

Vinck.

Voilà justement ce qui est l’inquiétant. On se sent rempli de bonnes pensées, de pensées fortes, l’habilité ne manque pas et quand même on n’arrive à rien.

Nandou.

Ce sont les ailes qui ne valent pas grand chose. Oh ! les ailes ! Il me faudra chercher encore. La machine est bonne.

Jack.

Que dit-il ?

Rosette.

Il parle de l’oiseau mécanique.

Paul (montrant Pierre du doigt).

Le voilà, je l’ai rencontré en revenant. C’est du propre.

Pierre.

Je n’en peux rien. Je n’ai même plus eu l’occasion de lui serrer la main. Je ne m’en consolerai jamais !

Paul.

Tu as été averti à temps.

Pierre.

Trop tard, je ne savais rien ; j’avais déjà accepté l’invitation des Van Dael qui escortent le navire avec leur yacht. Impossible de refuser ; des gens si riches !

Jack.

Je préfère la compagnie des gens intelligents.

Pierre.

C’est bientôt dit, mais j’ai toute une situation à faire. D’ailleurs, je n’ai pu m’embarquer, les quais étaient bondés de monde et l’embarcadère inabordable.

Paul.

C’est bien fait ! Mais, enfin, console-toi. Tu salueras Francis du haut du balcon ; il te reconnaîtra.

Pierre.

Le crois-tu ? C’est égal, je suis désolé.

(Le canon tonne.)
Rosette (du balcon).

Vite ! vite ! c’est le signal, le voilà qui démarre.

(On entend la musique, les acclamations, etc.)
Rosette.

La longue vue ! La longue vue !

Jack.

Laisse-la en paix, elle va nous gêner.

Paul.

Les mouchoirs ! les mouchoirs !

(Ils sont tous au balcon et agitent leurs mouchoirs. On voit apparaître les mâts de l’Icare, qui se place d’abord au milieu du fleuve, pour disparaître lentement ensuite.)
Vinck.

Il prend le large.

Pierre.

Quel superbe bâtiment.

Vinck.

Oui, sans ornements, rien que l’utilité stricte et cela fait un tout d’une beauté sûre et absolue.

Rosette.

Comment peut-il se tenir en équilibre ? Les mâts sont d’une hauteur effrayante.

Nandou.

La hauteur n’est rien quand l’envergure soutient !

Paul.

Je vois Francis ! Mon petit Francis !

Rosette.

Il nous regarde. Il agite sa casquette !

Paul.

Francis ! Francis !

Vinck.

Ne te fatigue pas, il ne peut t’entendre.

Jack.

Le voilà bien au milieu du fleuve. Son remorqueur siffle et crache une fumée noire ; le voyage commence.

Paul.

Francis grimpe plus haut dans les haubans ! Toute son âme doit être dans ses yeux. Francis ! Francis ! mon petit Francis, au revoir !

(Il rentre, le visage caché dans son mouchoir.)
Vinck (le suivant).

Allons, Paul, du courage. C’était son goût. Il est parti en joie, il reviendra.

Paul.

Oui, oui, il reviendra, tu as raison, je suis stupide.

Vinck.

Je ne te savais pas si impressionnable.

Paul.

Quand il s’agit de moi, non.

Mme Wilders.

Je me sauve… Cela m’a toute remuée. Madame Rosette, Monsieur Paul, messieurs, avec votre permission.

Rosette.

Vous partez, Madame Wilders ?

Mme Wilders (déjà à la porte).

Oui, oui, j’en suis toute froide.

(Pendant que tout le monde rentre dans la chambre, le père Nandou se met au balcon et observe le ciel.)

Pierre.

Ainsi, mes amis, chacun entreprend quelque chose et se choisit une carrière. Le petit Francis nous donne un bel exemple de décision. Nous autres, nous avons tous perdu du temps à tâtonner.

Jack.

On ne perd jamais du temps à tâtonner. Qui tâtonne cherche et qui cherche trouve.

Vinck.

Il y en a qui cherchent jusqu’à la fin de leur vie et qui font inconsciemment tout leur possible pour ne rien trouver.

Pierre.

Je crois que le moment est venu d’agir. L’hiver approche. C’est la saison du travail et de la production.

Paul (qui regarde le fleuve).

Déjà c’est un fait accompli, quelque chose qui entre dans le passé. La foule se disperse et les gens rentrent chez eux.

Jack.

Oui, l’hiver ! l’hiver ! C’est la saison des longues soirées laborieuses, le temps des dessins patiemment achevés sous l’éclat d’une lampe douce. Seulement, il faut une lampe douce…

Rosette.

On s’en procurera une, Jack, une bonne lampe.

Jack.

C’est nécessaire ! Car il faut absolument que nous sortions de l’obscurité. Je suis las d’attendre. (Avec enthousiasme.) En hiver, en hiver ! oui, en hiver nous travaillerons.

Paul (revenant parmi eux).

Oh ! oui, le travail ! le travail ! Abattre de la besogne comme un Balzac.

(Le père Nandou sort du balcon et quitte la chambre sans regarder personne.)
Nandou.

Le volant ronfle, les hélices tournent, les ailes frémissent, mais il ne quittera point le sol encore. Les ailes frémissent…


FIN DU DEUXIÈME ACTE.


ACTE TROISIÈME


Le même décor, par un soir d’hiver. Le vent siffle, la pluie et la neige fouettent les vitres ; la lampe allumée éclaire l’intérieur à peine. Jack est seul. Il est assis tout près du poêle, la tête entre les mains et semble dormir. On frappe, comme il ne bouge pas, Vinck entre doucement.

Vinck.

Eh ! Jack, est-ce toi ? Eh ! là ! mais je crois qu’il dort. (Le secouant.) Jack ! Jack ! dors-tu ?

Jack.

Moi, dormir ? Ah ! non ! je travaillais, je veux dire… que je réfléchissais.

Vinck.

Réflexions profondes ! Il fait un temps abominable, dehors, où sont-ils ?

Jack.

Rosette est sortie pour faire quelques emplettes. Elle rentrera bientôt, Quant à Paul, il a ses occupations.

Vinck.

Je suis venu pour dire que je ne viendrai pas ce soir.

Jack.

Comment, tu ne réveillonnes pas avec nous ? Il y aura du vin chaud. Pourquoi ne viendrais-tu pas ?

Vinck.

Je suis malade, je ne me sens bien que couché.

Jack.

Malade ?

Vinck.

Oui, un vieil homme quoi ! J’ai un mal de tête affreux, des névralgies à devenir enragé. Ce serait une torture.

Jack.

C’est bien ennuyant, ces choses-là.

Vinck.

Dis. à propos, j’ai vu ton père.

Jack.

Mon père, comment… ?

Vinck.

Il m’a accosté au parc, il y a quelques jours.

Jack.

Et qu’a-t-il dit, le vieux ladre ?

Vinck.

Il a commencé par me demander des nouvelles de ta santé. Il avait l’air bien triste, Jack. Puis il a répété plusieurs fois : pourquoi ne vient-il plus me voir ? Travaille-t-il, au moins ? Je ne sais plus rien de lui, et je ne lui ai jamais rien fait.

Jack.

A-t-il parlé sur ce ton-là !

Vinck.

Oui, et ses yeux étaient humides. Tu sais un conseil de vieux camarade : c’est ton père, il ne faut pas l’oublier tout à fait. Je crois qu’il t’aime beaucoup.

Jack.

Oh ! je suis bien malheureux !

Vinck.

Mais pourquoi ? Tu n’es donc pas content ici non plus ?

Jack.

Ici ! ici ! Où pourrais-je être satisfait ? Nulle part l’on me comprend !

Vinck.

Ah !

Jack.

Personne n’est en état de me comprendre !…

Vinck.

As-tu déjà essayé de te rendre compréhensible ?

Jack.

À quoi bon ! à quoi bon ! on n’admire que les stupidités des autres.

Vinck.

Et les eaux-fortes, les essais, ça va-t-il ?

Jack.

Nous avons renoncé à ce projet-là, nous en avons un nouveau, moi et Paul. Je vais entreprendre la gravure sur bois.

Vinck.

La gravure sur bois !

Jack.

Oui. C’est là l’avenir. Avec la peinture il n’y a plus rien à faire !

(Rosette entre, enveloppée dans un caban
et portant des provisions.)
Rosette.

Bonsoir Vinck. Il fait froid ici ! Jack, tu as laissé éteindre le feu.

Jack.

Ce n’est pas possible, je viens d’y regarder.

Rosette.

Par exemple ! (À Vinck.) Il faut que je te dise d’abord, que je lui ai mis sous la main le seau de charbon et la pelle. Jack, voici le charbon, Jack, voici la pelle ! Et, quand même. il laisse le feu mourir en dormant dessus, c’est dégoûtant. Il faut être d’un paresseux !

Jack (avec une dignité blessée).

Rosette, dis-moi tout ce que tu veux, mais ne me traite pas de paresseux, c’est injuste et cela me fait une peine affreuse.

Rosette.

Bon, il va le prendre au sérieux à présent ! J’y mettrai un peu de bois et il se rallumera, voilà.

Vinck.

Là-dessus, je m’en vais. Bonsoir Jack, bonsoir Rosette.

Rosette.

Comment, tu pars ? Mais ça ne vaut plus la peine, les amis vont venir.

Vinck.

Je ne réveillonnerai pas avec vous. Rosette, je suis trop malade. Tu m’excuseras auprès de Paul.

Rosette.

Vraiment ! C’est bien dommage. Ç’aurait été gentil d’être réunis encore une fois ce soir. C’est si gai quand tout le monde est là.

Vinck (la main au front et en sortant).

Je ne peux pas ! je ne peux pas, Rosette. Je suis malade vraiment, comme un chien.

Jack.

Tu sais, j’aime autant ça.

Rosette.

Quoi ? Qu’aimes-tu autant ?

Jack.

Qu’il n’en soit pas.

Rosette.

Ah ! mais non ! moi pas. Si l’on t’écoutait, plus personne ne viendrait ici.

Jack.

Je ne dis pas cela, mais enfin avoue que c’est un vieux crétin ! Il est encore venu m’ennuyer avec mon père ; je crois qu’ils sont d’accord tous les deux pour me persécuter.

Rosette.

Que veut-il, ton père !

Jack.

Que je revienne chez lui.

Rosette.

Et s’il veut bien te traiter, pourquoi n’irais-tu pas ?

Jack.

Et notre projet, Rosette ! La petite presse à bras.

Rosette.

Je l’oubliais. C’est que vous autres vous faites tant de projets, qu’on n’en sort plus à la fin !

Jack.

Je lui ai fait dire, que j’ai trouvé un asile sous un autre toit. Un toit hospitalier, où l’on ne doute ni de mon avenir, ni de mon talent…

Rosette.

Ah ! mais c’est très crâne ! J’ai eu aussi autrefois une scène pareille. J’étais filée de chez nous car mon père, un ivrogne, nous rossait pour son plaisir. Quand il est venu pour me reprendre, je lui ai dit : zut ! mon vieux ! je ne marche pas !

(Paul entre vivement. Il a le collet de son pardessus relevé, les épaules et le chapeau couverts de neige.)
Paul.

Oh ! la ! la ! brrr ! Il neige ! il neige ! C’est une véritable tourmente.

Rosette.

Nous aurons de la musique, cette nuit. Secoue ton pardessus, Paul, et mets-toi près du feu. Ôte tes bottines, tu apportes tout le froid du dehors.

Paul.

Je suis trempé.

Jack.

C’est un vrai temps de Noël, un temps à fumer des pipes derrière le poêle.

Rosette.

Qu’as-tu dans ce gros paquet ?

Paul.

Attends ! attends, je vais te le dire. Mais d’abord, n’y a-t-il encore de nouvelles de personne ?

Rosette.

Le vieux Vinck ne viendra pas, il est malade. Et Pierre, l’as-tu vu ?

Paul.

Cet après-midi, il m’a juré qu’il passerait le réveillon avec nous. As-tu acheté du vin ?

Rosette.

Oui, voici les bouteilles, j’ai aussi des gâteaux, des oranges et des cigares. Mais toi, ce gros paquet ?

Paul.

Oh ! une affaire ! Toute une affaire ! C’est maman qui est allée voir le petit, en cachette.

Rosette.

Elle a été voir mioche ? Ah ! mais c’est gentil.

Paul.

Oui, mais écoute, c’est une vieille bourgeoise à principes, maman. Elle s’est indignée. Il paraît que le gosse avait une chemise déchirée.

Rosette.

La belle affaire, à la campagne, personne ne le voit.

Paul.

C’est égal, elle en fait toute une histoire. Puis en hiver ! Elle eût voulu le voir emmitouflé chaudement dans de la flanelle.

Rosette.

Pourquoi pas dans de l’ouate ? Elle n’y connaît rien, ta mère. De la flanelle ! C’est anti-hygiénique. Il faut élever les enfants à la dure, à la Spartiate, cela les forme aux futurs combats de la vie.

Jack.

Elle a raison, Paul ; l’enfant de la nature, voilà l’idéal.

Paul.

Je suppose que ma mère sait bien ce que c’est qu’un enfant ? Elle nous a élevés, moi et Francis.

Rosette.

Toi ?

Jack.

Eh bien ! ça se voit. Tu es trop mou. Tu portes des caleçons et toute une collection de camisoles.

Paul (ouvrant le paquet).

Enfin, elle a acheté tout ceci pour en faire un petit trousseau ; c’est de la toile et de la flanelle. Il y en a bien vingt mètres.

Rosette (riant).

Ah ! ah ! de la flanelle rouge, ce sera un achat d’occasion. Elle est très pratique, ta maman.

Paul.

Qu’importe ! Cette flanelle est épaisse et souple. Tu pourras en faire de petites chemises de nuit. C’est qu’il aurait chaud là-dedans, le bambin ! Chaud ! chaud !

Rosette (après avoir déroulé et jeté le morceau d’étoffe sur son épaule en guise de mantille).

Hein ! de quoi ai-je l’air ? D’une Espagnole ? On en ferait un peignoir épatant, un peignoir écarlate. (Elle esquisse un pas de danse.)

Paul.

Mais…

Rosette.

Ta mère aurait pu lui acheter des chemises toutes faites.

Paul.

Il me semble…

Rosette.

Pour ce que ça coûte.

Paul.

Peste ! Tu n’es pas reconnaissante quand on te fait des cadeaux.

Rosette.

Reconnaissante ? Pourquoi ? N’est-ce pas ton enfant aussi bien que le mien ? D’ailleurs, ils ne ressemblent à rien, des cadeaux pareils ! Comment veux-tu que je fasse toutes ces choses-là ? Je n’ai pas de machine à coudre. Ah ! si j’avais une machine à coudre !

Paul.

On fait venir une couturière.

Rosette.

Pendant huit jours, à deux francs la journée, sans compter la nourriture ! Et voilà ce que tu appelles des cadeaux. Pour cent sous, on achète une demi-douzaine de chemises de gosse partout. Je garde cette flanelle pour moi.

Paul.

Oh ! Rosette !

Rosette.

Eh bien ! eh bien ! Et moi, je ne souffre pas du froid quand je me lève le matin pour préparer ton café ? Il y a bien un an que j’ai envie d’un peignoir rouge.

Jack.

Le fait est que cette couleur lui sied à ravir. Je ferai son portrait quand elle l’aura. Un pastel, il y a un pastel épatant à faire !

Rosette.

Oui, ainsi drapée, peut-être ? Une Espagnole, dis Ollé ! ollé ! J’ai connu une Espagnole, une fille ardente, un tempérament à démolir tout un escadron, toute une esquadrille de toréadors… (Elle danse un vague fandango.)

Paul (vivement).

J’ai été voir notre petite presse.

Jack (avec intérêt).

Elle y est toujours ?

Paul.

Intacte ! Je suis en pourparlers avec le brocanteur qui l’a en magasin. Je crois qu’il me la cédera à crédit.

Jack.

Si l’on pouvait réussir à imprimer soi-même, quel rêve !

Rosette.

C’est ça qui ferait enrager tout le monde !

Paul.

C’est qu’il y a un tas de choses à faire encore en dehors de nos premiers projets. Par exemple des images artistiques pour enfants, une danse macabre en six planches, les vieilles chansons illustrées, un jeu de cartes…

Jack.

Un tarot, peut-être ?

Paul.

L’idée n’est pas mauvaise.

Rosette.

Des cartes postales ?

Paul.

Non ! on ne s’en débarrasse guère, à moins qu’elles ne soient stupides, obscènes ou méchantes.

Jack.

On pourrait encore contrefaire des incunables. On imite bien les tableaux. On les vendrait aux vieux bibliophiles passionnés.

Paul.

Comment donc ! Je me fais fort de trouver parmi les amis de mon père cinquante souscripteurs à cent francs, ça nous ferait déjà cinq mille francs ! De quoi étendre nos affaires.

Rosette.

Penses-tu qu’ils ne se douteraient pas ?…

Jack.

Ah ! mais il s’agirait d’imiter avec art, bien entendu.

Paul.

Cinq mille francs ! De quoi ouvrir une petite librairie.

Rosette.

Un petit magasin coquet aux environs de la cathédrale, avec des souvenirs d’Anvers pour les Anglais !

Paul.

Oui, les antiquités, c’est encore un tuyau.

Jack.

Je me fais fort de fabriquer des Teniers à la douzaine et des Breughel à tour de bras.

(Rosette et Paul rient aux éclats.)
Rosette.

Entends-tu ce qu’il dit ? L’entends-tu : des Breughel à tour de bras !

Jack.

Vous riez ? J’ai eu un ami qui fut autrefois le propriétaire d’une fabrique de chefs-d’œuvre. Il disposait d’une force motrice de deux cent cinquante-neuf chevaux et a fourni à l’Amérique plus de trois mille cent soixante-deux Rubens authentiques, sans compter les douteux.

Paul.

Il a fait fortune ?

Jack.

Une fortune de marchand de Porcs ou de beaf-packer.

Paul.

C’est qu’une fois qu’on a de la galette on a tout. Quel moyen d’action ! Nous vois-tu éditeurs d’un journal littéraire et puissant ?

Jack.

Un canard féroce, avec des caricatures cinglantes comme des coups de cravache.

Paul.

Des critiques sérieuses. Pas d’indulgence : l’éreintement sans pitié de tout individu qui aurait l’audace de faire autre chose que de la contrefaçon française.

Jack.

En attendant, je crois qu’il serait prudent de tenir tout ceci secret. Les amis, les autres n’ont pas besoin d’entrer là-dedans. D’ailleurs, ils ne pourraient nous servir à rien, Vinck est un homme fini, quant à Pierre…

Paul.

C’est un bon garçon.

Rosette.

Il tarde à venir, je gage qu’il nous fera poser encore. Il devient de plus en plus rare.

Paul.

Je ne sais ce qu’il tripote. Il est partout, à toutes les soirées, à toutes les premières représentations, à toutes les conférences. Mais il m’a promis de venir.

Rosette.

Il est dix heures. Je vais préparer le vin. Je vous ferai quelque chose de gentil, de quoi se lécher les doigts.

Paul.

Déjà dix heures. (Regardant dehors.) La neige tombe toujours, le vent fait rage, il fait horriblement noir.

Jack.

Tous les navires sont éclairés à l’intérieur.

Paul.

On réveillonne à bord. Heureux ceux qui sont ainsi à l’abri dans un port tranquille. Il doit faire un temps affreux en mer.

Jack.

A-t-on des nouvelles de l’Icare ?

Paul.

Non. Il a dû avoir des vents contraires, car on l’attendait à Montevideo un de ces jours-ci.

Jack.

Il fait peut-être beau par là en ce moment-ci. Les tempêtes ne s’étendent pas si loin sur toute la terre.

Paul.

Le sait-on ? Nous vivons en une époque agitée et remplie d’angoisse. Les hommes découvrent des forces cachées depuis la création, les volcans se réveillent, la terre tremble, des villes entières sont englouties soudain pendant que les rivières se changent en torrents impétueux et inondent les campagnes. Les peuples mêmes sont inquiets. Ils forgent des engins puissants et paraissent se préparer inconsciemment à des tueries prochaines et épouvantables. Il semble que quelque chose de terrible et de grand va naître. On ne sait rien, mais la force qui détruit est partout !

(On frappe.)
Rosette.

Voilà Pierre. Non. Ah ! c’est vous, Madame Wilders.

Mme Wilders.

Oui, voici une lettre pour M. Paul qu’un gamin vient de m’apporter. Il a dit que c’était urgent.

Paul.

C’est l’écriture de Pierre. (Lisant : « Il m’est impossible de venir ce soir. Je viens d’être invité à l’improviste chez des personnes influentes. Je n’ai pu me soustraire ; il s’agit de mon avenir, pardonne-moi. »)

Jack.

C’est dégoûtant par exemple.

Rosette.

Personne, personne ! Voilà ce qui n’égayera point notre réveillon. Et dire que j’ai acheté tant de bonnes choses !

Jack.

Nous le fêterons entre nous.

Paul.

Pourquoi pas ? S’ils ne veulent plus venir ici, qu’ils restent là, on se passera d’eux.

Rosette.

Mais vous, Madame Wilders, pourquoi ne restez vous pas avec nous.

Mme Wilders.

Mon Dieu ! c’est que…

Rosette.

Eh bien ! quoi ? Vous êtes seule, n’est-ce pas ? Il doit faire triste en bas. Ici le feu brûle ; allons, asseyez-vous.

Paul, (se levant pour sortir).

Je vais frapper chez le père Nandou. Je lui demanderai s’il veut boire et se chauffer avec nous.

Jack.

Oui, c’est une bonne idée. Il doit grelotter dans sa mansarde, le pauvre homme.

(Paul sort.)
Rosette.

Je crois qu’il ne fait jamais de feu. Êtes-vous déjà entrée chez lui, Madame Wilders ?

Mme Wilders.

Chez le vieux savant ? Non jamais. Il ne fait qu’entr’ouvrir la porte, quand je viens pour le loyer. Il fait très noir dans son taudis. Je n’y ai jamais vu qu’un grabat et quelques chaises dépaillées, par les fentes de la porte.

Rosette.

A-t-il de l’argent ?

Mme Wilders.

Il sort tous les jours pendant une heure ou deux. Je crois qu’il se rend à quelques maisons charitables, où on lui donne de légers secours et des restes de table…

Rosette.

Un si grand inventeur.

Mme Wilders.

Quelques-uns du voisinage soutiennent qu’il a un trésor caché dans son matelas.

Rosette.

Le vin est chaud, dressons la table.

(Aidée de Mme Wilders, elle étend une nappe, place des verres, des assiettes avec des gâteaux, etc. Paul rentre.)
Paul.

Il ne veut ni ouvrir, ni se déranger ; son marteau résonne et son petit moteur marche.

Jack.

On ne l’a jamais vue, cette machine ?

Paul.

Non, mais on l’entend des heures entières.

Rosette.

Asseyez-vous, prenez place. (Elle verse le vin.)

Paul.

Il m’a répondu d’une voix agitée : Va-t’en ! va-t’en ! pourquoi m’interrompre ? Voici l’heure ! Qu’importent le vent et toutes les colères du ciel déchaînées.

Jack.

Il dit toujours voici l’heure, voici l’heure, et en attendant, son heure ne sonne jamais.

Paul (buvant).

À la santé de tout le monde ! À nos projets ! Madame Wilders, à votre santé. J’aurais voulu l’amener. Nous lui aurions versé à boire, jusqu’à ce qu’il fût ivre.

Jack.

Pour enlever sa sacoche et voir ce qu’il y a dedans.

Paul.

Oui, pour voir ses plans.

Rosette.

Ç’aurait été méchant !

Mme Wilders.

Je m’en garderais bien. Ce sont peut-être des choses mauvaises ; des livres défendus. Je crois que le père Nandou est un peu sorcier…

Rosette.

Ah ! ah ! Madame Wilders, vous croyez à ces choses-là ? Ce n’est pas possible.

Jack.

Il n’y a pas de sorciers.

Paul.

Madame Wilders va nous raconter des histoires de revenants ; un conte de Noël bien épouvantable. (Un grand coup de vent secoue la porte du balcon.) Cette porte pourrait s’ouvrir, je vais la caler.

Mme Wilders.

Oh ! il y a des choses que nul ne sait expliquer.

Jack.

Mais rien n’est surnaturel, Madame Wilders, rien.

Mme Wilders.

Il ne faut pas dire cela. Il y en a qui disent : je ne crois en rien, je ne crois en rien et un jour il leur arrive quelque malheur.

Rosette.

Que peut-il arriver ?

Mme Wilders.

Le sait-on ? Ils aperçoivent quelque chose qui les prive de raison. Mon père a connu la fille ensorcelée de Berchem.

Jack.

Quel est ce conte ?

Mme Wilders.

C’était une petite blanchisseuse qui rentrait chez elle un soir d’hiver. En ce temps c’était encore la campagne par là. Elle devait passer derrière l’église et longer le mur bas du cimetière…

Jack.

Je connais cet endroit, il est sinistre.

Mme Wilders.

Elle rencontra une petite vieille, qui lui dit : « Bonsoir ma fille, bonsoir ma fille, où vas-tu si tard ? » Et qui lui toucha l’épaule de la main gauche. La jeune fille sentit de suite qu’elle était ensorcelée. Elle rentra chez elle, se mit au lit et mourut de terreur six mois après. Cette histoire est arrivée, tous les gens d’âge la connaissent. Si elle avait frappé la vieille sur la tête elle aurait été sauvée.

Jack.

Cela s’explique scientifiquement, les docteurs vous diront…

Mme Wilders.

Oh ! c’est la male main, les docteurs n’y peuvent rien. Mon père à vu la jeune fille dans son lit ; elle était blanche et maigre et se consumait comme un cierge. Il a vu un sorcier aussi qui voulait la guérir, mais des gendarmes sont venus pour l’arrêter.

Paul.

C’est toujours le père où le grand-père qui ont vu ou assisté à des événements semblables, jamais celui qui raconte même. Vous n’avez jamais vu ni sorcier, ni sorcière, ni miracle, ni fantôme, Madame Wilders ?

(En ce moment, un des dessins attachés au mur, se détache et tombe.)
Mme Wilders.

Ce sont des nouvelles. Que disiez-vous ? Un fantôme, appelez-vous un fantôme l’esprit d’un trépassé ?

Paul.

Oui, un spectre, un revenant.

(On entend plusieurs sifflements brefs de sirène, qui résonnent comme les appels d’un navire en détresse.)
Mme Wilders (d’une voix étouffée).

J’ai été visitée par l’âme de mon mari, le jour qu’il s’est noyé là-bas.

Paul.

L’âme de… comment ?

Mme Wilders.

Oui, je l’attendais. Il devait rentrer de la Hollande. Je l’attendais sans impatience, car on ne sait jamais à quelle heure ils rentrent. Cela dépend du courant et surtout du vent. Le vent était encore plus mauvais qu’aujourd’hui, ce soir-là. C’était comme si une bande de fous ou de démons nichaient sur les toits. J’étais un peu inquiète. Je pensais au bateau qui était bien vieux, puis nous étions dans notre mauvais mois. Vous savez ce mauvais mois, qui revient presque pour tout le monde et tous les ans avec une nouvelle tristesse ou un nouveau malheur. Vers onze heures, je me mis à trembler, je ne sais pas pourquoi. J’allais me rassurer, lorsqu’on frappa trois coups à la porte. Vous n’allez pas me croire et cependant c’est la vérité. On frappa trois coups, ainsi : (Elle frappe trois petits coups sur la table.) Je fus saisie d’un grand effroi d’abord, puis je criai : « Qui est là ? Est-ce toi, Jean ? » Un grand soupir me répondit et j’entendis quelqu’un s’éloigner lentement comme en marchant sur la pointe des pieds. Quand j’ouvris la porte après je ne vis plus rien. Tout était fermé et silencieux. Or, j’ai su ensuite que c’est à cette heure-là qu’on a vu ses feux s’éteindre. Oui à cette heure-là, je vous jure sur mon repos éternel que je vous parle d’une chose vraiment arrivée.

Paul.

On a vu ses feux s’éteindre ?

Mme Wilders.

Oui, car le bateau a coulé soudain comme quelqu’un qui se noie. Cela s’est passé là-bas au-dessus du Doel, en face de la terre submergée.

Jack.

Mais… n’était-ce pas le vent ?

Mme Wilders.

Non, non, c’était lui.

Rosette.

Buvons du vin, il y en a encore. Nous sommes stupides de raconter des histoires pareilles.

Paul.

Oui, à boire. Rosette, à boire, j’ai froid.

Rosette.

Qu’as-tu, tu es tout pâle ?

Paul.

Je ne sais pas ! Active le feu. Il y a quelque chose de trop ici ; il me semble que quelqu’un nous écoute et nous observe. Puis ce vent, ce vent, qui ne cesse de sangloter et de rire. Donne-nous à boire, Rosette.

Mme Wilders.

J’ai eu tort de vous raconter cela. Mais votre incrédulité en est la cause. Il ne faut jamais dire : Cela n’est pas. Nous sommes des pauvres choses et nous ne savons rien.

Jack.

Elle n’est pas vaincue encore, notre incrédulité.

Paul.

Tais-toi, tais-toi ! On vient !

(Tous le regardent étonnés. Un silence, puis on frappe distinctement trois coups à la porte.)
Paul (d’une voix affolée).

Allez voir ! Allez voir ! C’est lui peut-être.

Rosette.

Lui, tu es fou ? Ce peut être Pierre ou le père Nandou ; j’y vais. (Elle se lève et crie :) Qui est là ? (Comme on ne répond pas, elle s’arrête, indécise.) Voilà que j’ai peur à présent, Madame Wilders, c’est votre faute.

Mme Wilders.

Ne criez pas d’entrer. Il ne faut jamais le crier.

Jack.

C’est ridicule ! Voyons, Rosette, avance, je t’accompagne.

(On frappe de nouveau trois coups bien indiqués.)
Paul (se levant les mains au front et se tournant vers le balcon).

Mais, ouvrez donc ! Ouvrez donc ! Oh ! je deviens fou ! Ouvrez donc !

(Jack s’élance vers la porte et l’ouvre brusquement ; en même temps, la double porte du fond s’ouvre également poussée par le vent qui s’engouffre dans la pièce en éteignant la lampe ; le drapeau du balcon se casse en un bruit sec et est enlevé dans les airs.)

Jack.

Rien, rien, il n’y a personne !

Paul (courant au balcon).

Francis ! Petit Francis ! Je le vois, c’est lui ! Il me dit adieu ! Ici ! Par ici ! Francis, mon petit Francis !

Rosette.

Paul, Paul ! Retenez-le, retenez-le ! Mon Dieu ! qu’arrive-t-il ?

Jack (courant vers Paul et le prenant à bras le corps).

Paul ! Paul ! Calme-toi ! Il n’y a rien ! Que vois-tu ?

Paul (d’une voix déchirante).

Lui, lui ! Ses cheveux mouillés lui collent aux tempes, ses yeux sont grands ouverts et remplis de larmes. Il me dit adieu, Francis !

Jack.

Viens ! viens ! (Il l’entraîne à l’intérieur.)

Paul.

Laisse-moi.

Jack.

Mais il n’y a rien là. On ne voit rien, es-tu malade ?

Paul (se laissant tomber sur une chaise).

Il ne reviendra plus ! Il ne reviendra jamais plus !

(Rosette allume la lampe. On aperçoit le père Nandou se tenant debout et immobile sur le seuil.)
Le père Nandou.

Cette fois, c’est le vent qui lui a brisé les ailes !


FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE QUATRIÈME


Même décor On est au début du printemps, la porte du balcon est entr’ouverte. On voit, dans un coin de la chambre, une presse à bras encombrée de vêtements, de livres, etc. Rosette, en peignoir rouge, pose devant Jack qui dessine son portrait au pastel. Paul est étendu sur le divan les yeux fermés ; il a l’air fatigué et porte des vêtements de deuil.

Jack.

Oh ! oh ! ce rouge ! Il est étonnant ce rouge, je ne parviens pas à l’attraper.

Rosette.

N’est-ce pas du rouge ordinaire ?

Jack (sursautant comme s’il entendait une fausse note).

Peut-on dire ! Ce n’est pas du rouge, c’est quelque chose comme du cuir et du sang de bœuf. (Il se recule un peu, élève sa pipe à hauteur des yeux et contemple son travail la tête fort penchée en arrière, les yeux mi-clos.) Ah ! je crois que j’y suis !

Rosette.

Dessineras-tu les mains aussi ?

Jack.

Oui. n’est-ce pas bien ?

Rosette.

Certes. Je le demandais pour savoir comment les poser. Ne tiendrais-je point un objet quelconque ? Un livre peut-être ?

Jack.

Je n’y vois pas d’inconvénient.

Rosette.

Ne pourrais-tu pas en indiquer le titre ? On choisirait un livre épatant. Par exemple : Le Lys dans la Vallée, de notre vieil Honoré, ou mieux encore : Anna Karénine, de Tolstoï.

Jack.

Si tu y tiens, il y aurait moyen, bien que ce soit ennuyant des lettres dans un dessin (Après un petit temps.) Il est vrai que les gothiques s’en tiraient parfaitement. Enfin j’essayerai.

Rosette.

C’est que ça couperait le sifflet à un tas de gens de voir une femme, une petite femme, avec un volume de Tolstoï en main.

Paul (ouvrant les yeux, maussade).

Tu ferais mieux, Rosette, de t’habiller et de partir. Ces titres de livres « qu’il faut lire » n’ajouteront rien à ta beauté.

Rosette.

Partir ? Je ne pars pas ; je ne suis pas très bien portante ; j’ai prié Mme Wilders d’aller voir le petit à ma place.

Paul.

Et s’il était gravement malade ? D’après la lettre de la nourrice, c’est sérieux : une bronchite.

Rosette.

Tais-toi ! Ce ne sera qu’un léger refroidissement. Ça s’attrape comme un rien quand on est gosse.

Paul.

Te voilà bien tranquille.

Rosette.

Ah ! Mais tu es agaçant à la fin. S’il fallait courir chaque fois pour le moindre coryza, on n’aurait aucun repos.

Paul.

Je croyais ton cœur de mère plus sensible.

Rosette.

Tu es ridicule. D’ailleurs Mme Wilders viendra bien nous dire ce qui en est. S’il le faut, il sera toujours temps d’y aller. Pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ?

Paul.

J’ai des leçons à donner cette après-midi, tu le sais bien.

Rosette.

Enfin, la prochaine fois qu’il nous arrivera encore une semblable nouvelle, je me traînerai jusque là n’importe comment, même à moitié morte, ainsi tu n’auras plus de reproches à me faire.

(Paul ne répond pas. Il reste immobile, l’air triste et préoccupé.)
Jack (intervenant).

Est-ce que ça te déplairait par hasard que je fasse ce portrait ?

Paul.

Ah ! non, tu es fou ! En quoi veux-tu que cela me déplaise ? Tu ne l’achèveras quand même pas.

Jack (scandalisé).

Par exemple !

Paul.

Mais non. Tu n’as jamais rien achevé de ta vie !

Rosette (à Jack).

À ton tour maintenant.

Jack.

Je n’ai jamais rien achevé ? Tu dis ça pour la maquette, naturellement.

Paul.

Évidemment ! Aussi, n’est-ce pas ridicule ? Il y a deux mois qu’on a décidé d’élever un monument funéraire à la mémoire de Francis, et que tu t’es engagé à nous fournir les dessins et même une ébauche en pastaline. Il y a deux mois et il n’y a encore rien de fait !

Jack (indigné).

Comment rien ! L’ébauche est là !

(Il désigne un trépied où se trouve un bloc de terre à modeler.)
Paul.

Là ! Il n’y a qu’une boule informe dans laquelle tu as donné quelques coups de pouce plus ou moins savants Tu appelles ça une ébauche.

Jack.

Tu ne vas pas prétendre connaître quelque chose à la sculpture ?

Paul.

Toujours assez pour voir la différence qu’il y a entre une tête de pipe et un masque de Meunier. D’ailleurs tu n’as achevé aucun dessin non plus. Tu devais nous laisser choisir entre divers projets.

Jack.

Ai-je eu le temps ? Tu me vois travailler du matin au soir comme un nègre.

Paul, (désignant le portrait).

À des choses inutiles qui te prennent le meilleur de ton temps.

Jack.

Des choses inutiles ? Il faut avouer que tu raisonnes en ce moment comme un crétin. Ou crois-tu par hasard qu’on puisse achever un dessin comme une paire de souliers.

Paul.

Non pas. Achever une paire de souliers est bien plus difficile. Il faut un long apprentissage. On a vu des hommes se mettre à dessiner pour ainsi dire spontanément, on n’a jamais vu des cordonniers nés. Puis un soulier doit toujours représenter quelque chose. Avoir une forme quelconque, ne fût-ce que celle d’un pied. Ce qui n’est pas tout à fait nécessaire pour un dessin, qui ne doit avoir ni forme, ni utilité, ni but, ni couleur ! Au contraire, moins il a de ces qualités plus il mérite d’être traité d’intéressant.

Jack.

Belle théorie ! Qu’on élève donc des statues aux cordonniers de talent.

Paul.

Les places publiques seraient beaucoup moins encombrées.

(Vinck entre. Il a vieilli encore.)
Rosette.

Comment Vinck ? C’est une visite inattendue.

Paul (lui serrant la main).

Et guéri ? Je te croyais à l’hôpital encore.

Vinck.

J’en suis sorti ce matin.

Paul.

Nous comptions venir te voir un de ces jours-ci. Mais tu sais, ces choses-là se remettent toujours et à la fin…

Vinck.

Oui, oui, puis ça ne vaut pas la peine vraiment. Un hôpital ce n’est pas intéressant du tout.

Rosette (avançant une chaise).

Assieds-toi.

Paul.

Te voilà guéri.

Vinck.

Un peu remis, mais le mal est incrusté dans ma chair jusqu’aux os. Je suis un type fichu.

Paul.

Ça se remettra doucement.

Vinck.

Non. Tous les hivers ça me reprendra. Si je restais ici je deviendrais un client régulier des hôpitaux ; mais je quitte la ville.

Paul.

Comment, tu comptes partir ?

Vinck.

J’ai encore quelque part au fond de la Campine une sœur pas trop pauvre, une fermière, chez qui je vais me retirer en attendant le mauvais quart d’heure. Cela vaut mieux que de finir bêtement dans le lit de ceux que la fosse commune attend.

Paul.

Tu exagères sans doute ? Voici le printemps. Il te rendra la gaîté et le courage ; bientôt la vie te paraîtra de nouveau belle.

Vinck.

La vie ! Elle ne m’a jamais parue aussi belle. Il me semble même que je ne l’ai jamais comprise auparavant et que c’est maintenant seulement qu’elle se révèle à moi… (Il se lève et se place près d’une des baies.) Hier c’était l’hiver encore mais cette nuit, peut-être à l’aube, un frisson nouveau a passé. Le soleil est devenu plus tiède, le ciel plus bleu. Malgré la boue qui noircit encore les chemins, une odeur de violettes flotte partout tenace et pénétrante. Regarde notre vieux fleuve, ses flots depuis de longs mois gris et mornes, s’écoulent plus transparents, portant au loin les paillettes de la lumière, frôlés par le vol des mouettes qui passent en poussant des cris aigus. La vie… ! Voir, ne fût-ce qu’une fois, la retraite des étoiles à l’heure où sonne l’oiseau du matin. Ressentir, ne fût-ce qu’à peine, les joies d’aimer, de créer et de chanter ! Tout cela suffirait à racheter bien des souffrances ?

Paul.

Francis aussi aimait la vie et la trouvait belle.

Vinck.

On l’aime toujours trop tard, à l’heure qu’elle va nous échapper. N’apprit-on plus rien de lui ?

Paul.

Non rien. On sait que l’Icare a sombré soudain, pendant un temps calme. Il a dû se jeter sur un écueil ignoré. Quelques hommes seulement ont pu se sauver dans un canot. Les autres se sont noyés, et Francis a partagé leur triste sort.

Vinck.

Nous disions : tout est prévu, que faut-il craindre ?

Paul.

On le dit toujours. Et qui ne l’eût dit en voyant mon pauvre frère à son départ. Il était beau, il était fort, il était intelligent ; il semblait être un de ceux qui doivent vaincre toujours et partout. Tout est prévu ! Mais ce que l’on ne prévoit pas, c’est l’accident inattendu et stupide qui anéantit tout : les meilleures et les plus belles combinaisons comme les plus misérables.

Vinck.

Nous ne sommes que les jouets d’une force inconnue, et ce qu’il y a d’affreux, c’est que cette force est peut-être aveugle.

Paul.

Oui, elle ne voit pas. Sais-tu que nous avons décidé d’élever un monument à sa mémoire.

Vinck.

Un monument ?

Paul.

Oui, au cimetière, Jack doit faire les dessins et même l’ébauche, mon père fournira les fonds.

Vinck (à Jack).

Comment, tu fais du modelage à présent ? Peut-on voir cette ébauche ?

Jack.

Ça ne vaut pas la peine. J’ai peur qu’elle ne se crevasse en enlevant les linges. Puis la forme est encore très vague.

Vinck.

Ne crains-tu pas qu’il soit un peu tard pour apprendre du nouveau encore. Où en es-tu avec la gravure ?

Jack.

Je l’abandonne, bien que ce soit très amusant. J’ai fait des planches merveilleuses, des petits Dürer. Ce qu’il y a d’ennuyant c’est que ça ne s’applique à rien.

Vinck.

Et l’illustration du livre ?

Jack.

Oh ! les éditeurs préfèrent la photographie. C’est plus économique, disent-ils. Ce sont de véritables brutes !

Vinck.

Et le projet d’imprimer soi-même, est-il à l’eau ?

Jack.

Pas tout à fait. Nous le reprendrons un jour.

Vinck.

Vous avez là une petite presse à bras…

Paul.

Je l’ai achetée d’occasion. Seulement, elle ne marche pas !

Vinck.

Y manque-t-il quelque chose ?

Paul.

Non, elle est simplement détraquée. Mais il y a d’autres questions qui sont plus ennuyantes. C’est très compliqué, l’imprimerie. Il y a toute une histoire d’encres, de papiers, etc., que nous n’avions pas prévue.

Jack.

Puis, c’est cher. Imprimer un petit journal d’une feuille chez soi est dix fois plus coûteux que de faire exécuter un dictionnaire en cinquante volumes par un imprimeur quelconque !

Rosette (riant aux éclats).

Entendez-vous ce qu’il dit ? Un dictionnaire en cinquante volumes !

(Pierre entre après avoir frappé. Il est en costume de voyage : casquette anglaise, pardessus clair à grands carreaux, plaid écossais, bottines américaines, et il porte une valise élégante en cuir jaune. Il n’a plus rien du poète d’antan, ses cheveux sont taillés courts, son menton est orné d’une jolie barbe blonde.)

Paul.

Pierre ! C’est le jour des ressuscités aujourd’hui ! Je désespérais de te voir encore.

Pierre (saluant tout le monde).

Bonjour ! Ah ! mon cher, ne m’en parle pas. Je mène depuis tout un temps une vie impossible. Jamais une minute.

Paul.

En effet, des bruits sinistres circulent sur ton compte.

Pierre.

Quels bruits ?

Paul.

On dit que tu vas épouser une fille des Van Dael. Une héritière ! Dis, pour un ascète comme toi, ce serait un peu raide.

Pierre.

Ce sont des racontars ! Rien n’est certain encore. La vérité, c’est que je suis attaché depuis hier à la personne du comte de Horme comme secrétaire intime.

Paul.

Oh ! oh ! félicitations ! Et… est-ce qu’il paie bien, ce gentilhomme ?

Pierre.

Assez bien. Il m’emmène en Italie où il compte séjourner six mois pour étudier les grands maîtres de la Renaissance sur le vif. Nous partons ce soir.

Jack.

Moi, ça me dégoûte, un homme riche qui s’occupe de peinture. Je ne vois un homme riche qu’en automobile ou derrière le tutu d’une danseuse.

Pierre.

Des préjugés ! Il y a des gens du monde d’une culture extraordinaire. Le comte de Horme a écrit plusieurs in-folios sur l’histoire de la peinture.

Vinck.

Il appartient peut-être à cette espèce de parasites de musées, fabriquants de monographies, critiques, experts, érudits et autres enfonceurs de portes ouvertes, dont l’obscur labeur est semblable à l’action des moisissures, des rouilles et des vermines qui envahissent et détruisent toutes les choses, les belles choses surtout ! Il n’y a pas un chef-d’œuvre dont ils nous aient dégoûtés, qu’ils n’aient sali en en faisant voisiner les reproductions avec d’innombrables pages où s’étalent leurs indigestes et prétentieuses appréciations. De la prose d’eunuques. Voici un Breugel, voyez comme cette figure à droite se trémousse. Admirez cette nymphe de Rubens, une blonde grasse, avec cependant, l’influence de l’Italie… et cætera ! Ils découvrent mille puérilités, se donnent des airs entendus ; discutent, ergotent ; ils découvrent tout, même ce que le maître qu’ils assassinent n’a Jamais voulu faire. Ils découvrent tout ! hormis ce qui éclate, ce qui crie, ce qui chante vraiment dans l’œuvre : la beauté simple, la beauté sans phrases.

Pierre.

Alors il n’y a personne qui comprend la peinture et qui ait le droit d’en parler ?

Vinck.

Je ne dis pas cela, mais l’abominable c’est que tout le monde en parle et veut en parler. Puis il s’agit des grands chefs-d’œuvre. Je dis qu’à côté d’un chef-d’œuvre l’ombre d’un commentaire est une ombre de trop !

Pierre.

Des boutades ! Cela n’empêche que je suis enchanté d’aller chercher un frisson nouveau par là. Ah ! l’Italie : Venise, Naples, Florence ! Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, aussi longtemps qu’on n’a point visité ces lieux, l’on n’est pas un homme complet.

Vinck.

Tu ne seras jamais un homme complet, mon pauvre Pierre ! Ce qui te manque existe aussi bien ici qu’en Italie, mais je crains que tu ne le trouves jamais !

(On entend le signal d’un navire.)
Rosette (regardant).

Voici un navire qui rentre au port.

Vinck.

Ils ne s’arrêtent point. L’un revient rongé par la mer, l’autre repart. Ainsi jusque l’onde les engloutisse.

Jack.

D’où vient celui-ci ?

Rosette.

Il porte un pavillon blanc où éclate un soleil rouge.

Vinck.

C’est un navire japonais. Vous rappelez-vous leurs premiers cuirassés ? Nous les vîmes ici il y a quelques années. On ne savait encore rien d’eux. C’étaient de jolis navires peints en gris, avec des petits matelots agiles et toujours souriants.

Rosette.

Il y avait des canons aussi. Des canons reluisants et si propres qu’ils ressemblaient à des jouets, des jouets nickelés.

Jack.

Ce qui n’empêche qu’ils ont salement marché depuis.

(Rosette, Jack, Vinck passent au balcon en continuant la conversation.)
Pierre (à Paul).

Comment va-t-on chez toi ?

Paul.

Mal, mon cher, très mal. Ma mère fait pitié à voir depuis le jour que la nouvelle de la catastrophe nous est parvenue. Quant à mon père, il paraît calme, mais je sens bien qu’il est touché aussi.

Pierre.

Touché ?

Paul.

Oui, c’est le mot. Touché par ce qui d’un homme vigoureux fait un vieillard en une nuit. Ce qu’il y a d’épouvantable, c’est que je sens que je suis pour quelque chose dans la mort de mon malheureux frère. Sans moi…

Pierre.

Non ! non ! Il ne faut pas que tu te dises cela. Tu sais bien qu’il voulait s’embarquer malgré tout et que si même il eût été retenu cette fois, il serait parti plus tard.

Paul.

Plus tard ! Mais cela n’aurait-il point suffi pour le sauver peut-être ? Oh ! personne ne m’accuse. Père est même très doux avec moi quand je viens à la maison ; mais je sens bien qu’il y pense sans cesse et que dans son silence même gît un reproche.

Pierre.

Tu ne fus qu’un instrument de la fatalité. Il faut secouer de semblables pensées. Sais tu que je suis étonné de te retrouver si triste, toi si courageux autrefois. Certes ce fut un affreux malheur que cette perte de l’Icare, mais il ne faut pas ainsi t’empoisonner l’existence d’inutiles regrets. Aux maux irréparables il ne reste que la résignation.

Paul.

C’est que d’autres malheurs me menacent encore. Puis je n’ai plus cette confiance qui m’aidait à vivre. Il fut un temps où je croyais qu’il suffisait d’avoir reçu quelques dons de la nature pour réussir. Qu’il suffisait de se sentir un appelé pour devenir un élu ensuite. Je croyais que certains hommes (je me comptais parmi eux) avaient la Providence pour eux et qu’ils parvenaient à franchir tous les obstacles, comme ces plantes qui naissent dans le lit des rivières profondes et dont les fleurs parviennent toujours à s’épanouir sur la surface de l’eau sous les baisers d’or du soleil et les caresses tièdes de l’air. Mais à présent je sens bien qu’il n’en est point ainsi. La nature est prodigue et sans pitié. C’est une semeuse trop riche qui gaspille des milliers de graines pour récolter un épi ; qui laisse mourir des milliers de larves avant de produire le papillon aux ailes éclatantes qui périra après avoir conçu. Autrefois j’avais foi en l’avenir, à présent je doute et il me semble quelquefois que j’ai lutté en vain !

(Vinck, Jack et Rosette rentrent.)
Pierre.

Que veux-tu, quand on est jeune on s’emballe toujours trop, on est un peu présomptueux. Moi aussi en ce temps-là je me croyais une manière de Dante.

Paul.

Oui, mais toi tu n’as rien sacrifié à tes illusions. Au contraire, tes tentatives de poésie t’ont poussé dans le monde. Te voilà en route vers la fortune, c’est quelque chose.

Pierre.

Tu ne vas pas me traiter d’arriviste ?

Paul.

Non. Ce serait injuste. Tu as bien dirigé ta barque, voilà tout. Peut-être sans le faire exprès. En tous cas, si tu ne parviens pas à atteindre la terre promise, tu éviteras au moins l’écueil sur lequel tant d’entre nous font naufrage.

Pierre.

De quoi parles-tu. Quel écueil ?

Paul.

Celui de la bohème, avec toutes ses misères et ses tares stériles.

Pierre.

Que sait-on de ce qui nous attend plus tard ? Tout n’est point fini encore, ni pour toi ni pour moi, du moins je l’espère, et nous sommes loin d’être arrivés encore. (Il regarde l’heure à sa montre.) Il faut que je parte.

Paul.

Ainsi on ne te verra plus d’ici six mois !

Pierre.

Oh ! Je resterai bien plus longtemps peut-être ! Je ne sais pas. En tout cas je vais être très occupé maintenant. Même quand je serai de retour.

Paul.

Je comprends. Tu veux dire que ce sera difficile pour toi de reprendre le chemin de mon quatrième étage ?

Pierre.

Je n’ai pas voulu dire ça.

Paul.

Non, non, ne nous querellons pas. (Lui serrant la main.) Bon voyage et bonne chance.

Pierre.

Merci. Rosette, Jack, au revoir ! Vinck, au revoir !

Vinck.

Je sors avec toi.

Pierre.

Déjà, Vinck ? Reste un moment encore. Tu n’es pas pressé.

Vinck.

Si, si, j’ai quelques affaires à mettre en ordre. Je désire partir aujourd’hui et arriver avant la nuit. Allons, adieu !

Paul.

J’espère te revoir de temps en temps ?

Vinck.

Je ne sais pas. Peut-être ne remettrai-je plus jamais les pieds en ville.

(Pierre et Vinck sortent. Paul s’assied pensif, le coude appuyé sur la table.)
Jack (à Rosette).

Nous levons la séance. Nous continuerons demain.

Rosette.

Tant mieux, car je suis fatiguée.

(Jack démonte son chevalet avec soin et le place dans un coin.)
Jack.

Voilà notre ami Pierre en bonne voie. Il finira rentier et père de famille. À défaut de la gloire, c’est toujours quelque chose.

Rosette.

Je ne lui envie pas son bonheur !

Jack.

Cela n’empêche qu’il y a des gens qui ont une chance inouïe. Il n’y a pas à dire : une veine !

Paul.

Tu as la chance d’avoir du talent, pourquoi n’en profites-tu pas ?

Jack.

Bon ! Voilà que ça recommence. Tu es, mon cher, dans un état d’esprit exaspérant. Il me prend quelquefois des envies de me sauver d’ici.

Paul.

Il ne manquerait plus que toi aussi tu t’en ailles !

(Mme Wilders entre doucement.)
Rosette (courant à elle).

Eh bien ! Madame Wilders, et mon petit ? Mon enfant ? Ce n’est rien, n’est-ce pas ?

Mme Wilders (grave).

Il faut y aller. Il faut y aller tout de suite. Cela ne va pas bien du tout.

Rosette.

Pas bien ! que dites-vous ?

Mme Wilders.

Il est fort malade d’un refroidissement mal soigné.

Rosette.

Oh ! mon cœur se brise, ma raison se perd ! Oh ! oh ! Paul, entends-tu ?

Paul (sèchement).

Oui, j’entends ! J’entends très bien !

Mme Wilders.

Le docteur espère le sauver, mais il faudrait des soins dévoués et intelligents. Vous savez qu’avec les campagnards cela ne va pas.

Rosette (beaucoup trop tragique).

Oh ! qu’ai-je fait au ciel pour souffrir de la sorte ! Paul ! Paul ! que faire ? Mon Dieu ! que faire ?

Paul (d’une voix dure).

Y aller tout de suite et ne pas emplir la chambre de gémissements inutiles. Habille-toi et va-t’en. Qu’attends-tu ? Va-t’en !

Mme Wilders (prenant Rosette par le bras).

Venez, venez. Je vous accompagnerai encore jusque-là. Venez…

(Les deux femmes sortent. Paul reprend son attitude d’un air sombre.)
Jack.

Tu sais, tu n’es pas tendre. Tu deviens irritable à l’excès ; c’est inquiétant.

Paul.

J’ai mes raisons !

Jack.

Tes raisons ? Je suppose que ce n’est pas par la faute de Rosette que l’enfant soit malade ? Tiens, veux-tu que je te dise quelque chose ? Que je te parle en vieux camarade ? Eh bien ! tu es très injuste et même brutal avec elle depuis tout un temps.

Paul.

Il me semble que j’ai bien le droit d’être avec elle comme je veux ? Qu’elle n’aura jamais assez de soumission, de dévouement pour moi, pour moi qui ai tout sacrifié pour elle. Tout ! tout !

Jack.

Ah ! ah ! Voilà la raison secrète. Tu regrettes d’être sorti de l’ornière. De ne pas avoir suivi le même chemin que Pierre ! Alors, tu crois que c’est là le bonheur ?

Paul.

Il y a toujours plus de joies dans une existence pareille que dans la mienne. Que suis-je à présent ?

Jack.

Qu’importent les misères d’à présent ! Il faut savoir attendre. Nous avons l’avenir pour nous !

Paul.

Hein ! Tu parles de l’avenir et avec confiance encore ? au moment où tout nous abandonne ! Au moment où tout s’écroule autour de nous, au moment que nous nous apercevons que nous piétinons sur place et que d’autres nous devancent à grands pas ?

Jack.

Ou vois-tu que nous piétinons ? Qui nous devance ? Pierre, parce que les imbéciles à écus le tolèrent chez eux au bout de la table ? Tout nous abandonne ! Mais tant mieux ! Tant mieux ! Ainsi nous resterons seuls et ce n’est que seul qu’on lutte bien. Ce n’est que seul qu’on arrive. Tu sais bien que l’avenir est là : aux hommes seuls ! Tout nous abandonne ! Mais c’est un bonheur ! Un vrai bonheur ! Cet isolement dans lequel nous nous trouvons soudain prouve que l’heure est enfin venue. Cette heure que nous attendons depuis si longtemps. (Il bourre sa pipe fébrilement, l’allume et se couche sur le divan. Se mettant très à l’aise et s’enveloppant d’un épais nuage de fumée.) Oui, oui, voici venir le vrai moment de se mettre à l’œuvre. Demain, demain nous travaillerons ! demain…

Paul (entraîné).

Oui ! oui ! Tu as raison. Il faut lutter encore.

Jack.

Lutter avec énergie !

Paul.

Ne renoncer à rien, et en finir pour une bonne fois avec les hésitations et les doutes ; en finir pour une bonne fois avec ce qui retarde ou ce qui gêne ! Demain ! Demain nous recommencerons tout !…

(Le père Nandou apparaît brusquement.)
Nandou.

Non ! non ! Pas demain ! Non ! non ! Cela ne peut durer. C’est pour aujourd’hui. C’est pour tout de suite ! Toutes les pendules sont arrêtées.

Jack.

Que dit-il ? Ce savant paraît ivre.

Nandou.

L’heure est venue. C’est aujourd’hui qu’il s’envolera. Les ailes frémissent.

Paul.

Où est-il ?

Nandou.

On le verra tantôt. Je veux assembler les hommes d’abord et leur annoncer la délivrance. Ils pourront quitter leur sombre prison. Car il les emportera vers d’autres mondes. (Il frappe sur sa sacoche.) Ici l’on trouvera tout ce qu’il faut. Tout ce qu’il faut pour en construire beaucoup d’autres encore, tout un troupeau de cavales ailées qui galoperont jusqu’au soleil. Ah ! ah ! Tout est calculé : la force du moteur, le poids et l’envergure. Je vous le montrerai. Il est joli : un petit oiseau doré, un oiseau formidable qui obscurcira le ciel, en ouvrant les ailes, un oiseau semblable à l’aigle au bec crochu et dont l’œil de diamant griffe la lumière. Je vous le montrerai !

Jack.

Je ne comprends rien à ce discours obscur.

Nandou.

Que dites-vous ? Il m’emportera si haut que vous serez tous semblables à des fourmis. À de misérables petites fourmis noires et que moi je serai comme un Dieu ! Ah ! ah ! Si haut que vous crierez de peur ! Oui, vous direz : comment ? celui-là a pu vivre parmi nous ? Il nous a parlé, il s’est assis à notre table et nous ne l’avons point reconnu ? Vous le direz, et ceux qui furent mes amis, mes frères, le diront aussi et ils seront dans la tristesse. Mais moi j’en rirai et il sera trop tard, car les étoiles ne seront que poussière à mes pieds. Ah ! ah ! Voilà quel homme je suis !

Paul.

Il divague. Ses études ont dérangé sa cervelle… Où est-elle cette machine merveilleuse ?

Nandou.

Vous doutez ? Pourquoi vouloir voir, puisque vous êtes aveugles quand même. Aveugles ! Aveugles ! Je veux assembler la foule d’abord. Tenez, regardez mes calculs, mes plans. Tout est prévu. (Il jette la sacoche aux pieds de Paul.) Regardez ! regardez ! et vous ne douterez plus.

Paul.

Peut-on l’ouvrir ? Peut-on voir ?

Nandou.

Il faut l’ouvrir ! Et vous comprendrez tout : le mécanisme, les dispositions ingénieuses. Ouvrez, voici l’heure. Les ailes frémissent.

Jack (sans quitter le divan).

Ouvre-la. Pourquoi hésites-tu ?

Paul.

Je ne sais pas. Cette sacoche est si vieille.

Nandou.

Elle contient toute ma jeune gloire qui va naître enfin après de longues années d’attente ! Elle contient le meilleur de mon cerveau fécond comme la terre de Flandre, de ma chair, de mon cœur ! Ouvrez-la, car son heure est venue.

Paul.

Elle est bien légère ?

Nandou.

La croyez-vous semblable à la stupide autruche ? Cet oiseau trop lourd aux ailes atrophiées ? En le voyant passer, d’effroi les hirondelles tomberont des nues. Les ailes frémissent.

Jack.

Mais ouvre donc cette sacoche du diable ! On dirait que tu as peur. Ouvre-la.

Paul (l’ouvrant).

Non, mais…

(Il reste immobile, stupéfait.)
Jack.

Eh bien ? Montre, qu’y a-t-il ?

Nandou.

Ah ! ah ! le voici, le voici ! Il déploie ses ailes, ses petites ailes de libellule, ses ailes de hanneton ! Ses ailes de vautour chauve au col garni d’hermine ! Il m’emporte, il part ! Ah ! ah ! Adieu…

Jack.

Qu’y a-t il ? Eh bien qu’y a-t-il ?

Paul.

Il n’y a rien, elle est vide !

Jack.

Comment vide ?

Paul.

Oui, vide ! vide ! Il n’y a rien !

Nandou.

Ah ! ah ! Ils sont aveugles ! aveugles ! aveugles !


FIN DE L’OISEAU MÉCANIQUE.