L’Orient (Gautier)/Acrobates indiens

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Fasquelle (2p. 15-26).

ACROBATES INDIENS

Pourquoi ne pas avouer notre plaisir ? Nous avons passé cette semaine, au cirque d’Hiver, une soirée délicieuse. Au cirque ! diront les esprits sérieux ; vous voilà bien avec votre goût pour les athlètes, les funambules, les équilibristes, les écuyers, les écuyères, les clowns, et les montreurs de bêtes savantes. Vous ne vous dérangeriez pas s’il s’agissait d’une tragédie ou d’un drame philosophique ? Cela est bien possible, surtout si le ciel, consulté à travers la vitre, nous montrait une lune jaune roulant sur les nuages noirs comme la tête de mort d’Yorick sur les mottes de terre du cimetière d’Elseneur, si l’aigre et maussade bise de novembre bougonnait dans le squelette des arbres faisant mieux apprécier la douce chaleur de la chambre où s’allonge le rouge reflet du foyer. Nous serions peut-être pris d’une invincible paresse et nous chercherions une excuse pour notre conscience dans le célèbre paradoxe de Lireux : « Rien ne gène l’impartialité du critique comme d’avoir vu la pièce. » Mais les noms de Ramjar et de Samjo, avec leur timbre exotique, tintaient nostalgiquement à nos oreilles et bruissaient comme les sonnettes d’or aux chevilles de Vasantasena, emmenant notre imagination vagabonde au bord du Gange ou de l’Hoogly, là-bas où les escaliers de marbre blanc descendent aux piscines sacrées, où les pagodes alourdissent leurs dômes comme de gigantesques ruches d’abeilles. Le nom de Pereira nous troublait aussi, l’accompagnant dans notre rêverie d’un frisson de tambours de basque et d’un cliquetis de castagnettes. Nous sommes un peu comme l’Hassan de Namouna qui, « toute sa vie, aima les Espagnoles, » le moindre frou-frou de basquine nous attire et voilà pourquoi, l’autre soir, nous étions au cirque au lieu d’assister à la reprise de la Famille Benoîton, malgré un froid assez piquant ; mais cela réchauffe d’aller en Espagne et dans l’Inde.

Une corde lâche, fixée à deux chevalets, traversait le cirque, et du cintre tombait un trapèze. De la porte qui sert de coulisse aux chevaux, une svelte figure, dont un maillot blanc rosé dessinait les formes gracieuses, s’élança avec une prestesse sans brusquerie et s’éleva, comme si les lois de la pesanteur n’étaient pas faites pour elle, jusqu’à la frêle escarpolette et s’établit sur ce piédestal oscillant dans l’attitude d’une déesse sur son autel. La lumière du lustre l’enveloppait comme les rayons d’un Olympe ou d’une apothéose mythologique. Elle se tenait debout, fière et charmante, à cette hauteur vertigineuse, avec l’aisance d’une allégorie habituée à nager dans l’azur des fresques et des coupoles. Sa beauté gagnait à ce plafonnement l’imprévu de lignes et la grâce inattendue qui caractérisent Tripolo ou Goya dans leurs peintures décoratives. Des grappes de cheveux demi-courts, d’un noir luisant, où scintillaient quelques lueurs de paillon faisaient valoir la fraîcheur ardente de sa joue fardée. Mais la voilà qui se lance dans le vide comme si elle avait des ailes ; son joli corps aérien semble planer un instant ; puis du bout de son pied mignon — un pied espagnol, c’est tout dire — la charmante gymnaste se rattrape à la barre du trapèze, s’y suspend, s’y balance, les bras flottants, le col se rengorgeant comme celui d’un oiseau, la tête renversée et souriante.

À la voir suspendue ainsi, les vers de Gœthe, où Bettina, cette petite faiseuse de tours vénitienne pour laquelle il eut sinon une passion, du moins un vif caprice, nous revenaient involontairement en mémoire : « Ne tourne pas ainsi, gentille enfant, tes petites jambes vers le ciel, Jupiter te regarde, le drôle, et Ganymède est inquiet. » Mais bientôt elle remonte en faisant passer son corps entre ses bras avec une force et une souplesse étonnantes, car il y a des nerfs d’acier sous ces formes délicatement féminines, elle tourne autour du tremblant appui comme une roue sur son axe, avec une éblouissante rapidité ; elle s’y rattache par le pli du jarret, par la cambrure de sa nuque attrayante et gracieuse, serrant tous les cœurs d’une voluptueuse angoisse et les rassurant par l’aisance, la précision et la certitude de son travail.

Il faut bien redescendre sur la terre. Le moyen qu’emploie pour revenir parmi nous la gymnaste intrépide est de la plus originale hardiesse. On approche d’elle une corde ; elle lui imprime du pied un mouvement de rotation et se laisse glisser lentement le long de cette spirale, qu’elle maintient avec une incroyable adresse, le corps penché en avant, les bras tendus, une jambe relevée en arrière, dans la pose de ces génies debout sur la pointe de l’orteil, au sommet d’une colonne, comme les Victoires, les Fortunes et les Libertés.

Quand la Pereira se fut retirée, suivie des applaudissements de toute la salle, Ramjar et Samjo, les deux frères, nous dit-on, firent leur entrée avec cette dignité simple particulière aux peuples orientaux. Ils saluèrent, inclinant légèrement la tête et portant la main de leur poitrine à leur front. Ils étaient coiffés de turbans coniques renflés à la base par de nombreux enroulements de mousseline qui encadraient leurs longs cheveux d’un noir de jais. Dans ces visages jeunes, réguliers et presque féminins par la douceur, d’une couleur indéfinissable entre le cuir de Cordoue et le bronze florentin, s’épanouissaient comme deux mystérieuses fleurs noires, de grands yeux pleins de langueur et de mélancolie. Leur costume consistait en une sorte de pourpoint de damas vert, avec les grègues pareilles et un maillot rouge pour le plus jeune, et pour le plus âgé en un vêtement de même coupe, mais entièrement rouge.

Les Indous, même ceux dont le métier est de faire des tours de force, n’ont pas l’apparence athlétique. On ne voit pas sur leurs bras élégants, et un peu minces comme ceux des adolescents, ces biceps et ces nodosités de muscles dont se glorifient les hercules. Ils sont grands, sveltes, délicatement proportionnés.

Semblables aux statues grecques primitives d’Égine ou de Sicyone, leurs guerriers et leurs héros légendaires, sur les miniatures des manuscrits, sur les peintures vernissées des coffrets et des miroirs, ont presque l’air de femmes. Tels l’art les représente, tels ils sont dans la nature, et les Indiens du cirque offrent tous les traits caractéristiques du type, qui n’a pas varié que l’on sache depuis la trouée faite par les batailles d’Alexandre dans cette terre immémoriale et profonde.

Nous aurions désiré retrouver, pour régler les exercices de Ramjar et de Samjo, le naïf orchestre indou qui, jadis, accompagnait Amani la Bibiaderi de la pagode de Tendidini-Pouroum ; ces musiciens, d’une irrécusable authenticité, s’appelaient : Ramalingam, Savaranim, Deveneyagorn, des noms qui semblaient pris, dans leur harmonieuse longueur, au Ramayana ou au Mahabaratha. Ils jouaient de la flûte de bambou et du tambour en papier de riz. Qui sait où sont allés ces pauvres diables ? Dans le nombril de Bouddha, sans doute, et, s’ils vivent encore, ils doivent ressembler à ces figurines en terre cuite, aux cheveux et aux sourcils blancs, représentant des Mounis ou des Richis faisant pénitence, car il y a bien longtemps de cela, et nous sommes peut-être le seul à qui soit resté le souvenir de ces noms exotiquement bizarres. Mais il fallait cependant se contenter de la grosse musique du cirque avec sa fanfare éternelle et ses éclats de cuivre.

Cependant, le plus jeune des deux frères gravissait nonchalamment l’échelle qui mène aux chevalets de la corde. Ses mouvements sont lents et doux. Il se place sans bravade à son poste périlleux, et ne tend pas la semelle au classique blanc d’Espagne, car il n’a d’autre chaussure que le pied tricoté de son maillot. On lui tend son balancier, et le voilà parti, d’un pas d’ombre, glissé, surnaturel, s’allongeant et se refermant sans lever le pied. Rien de plus étrange et de plus fantastique que cette progression silencieuse, immobile pour ainsi dire. C’est ainsi que doivent marcher les apparitions.

Arrivé au milieu de la corde, dont la courbe se creuse à peine sous son poids si léger, l’acrobate se livre à des exercices d’une difficulté inouïe ; il lui imprime un mouvement d’oscillation de plus en plus rapide, que les jambes suivent seules, agitées sous le torse maintenu impassible par un miracle d’équilibre. On ne saurait imaginer rien de plus souple, de plus moelleux, de plus élastique. Tout cela est fait avec un sérieux profond, une gravité sans égale, et l’on devine dans ces poses solennelles, dans ces démarches rhythmées, comme par un chœur invisible, dans ces génuflexions, tantôt sur un genou, tantôt sur l’autre, des souvenirs de rites très-anciens et de danses sacrées exécutées autrefois pendant les cérémonies religieuses à des époques si reculées que l’histoire n’y atteint pas.

Il était difficile de ne pas trouver quelque chose d’hiératique à cette procession à travers l’air d’un personnage qui semble échappé d’un bas-relief de la pagode souterraine d’Éléphanta ou des illustrations de l’Inde par le prince A. Soltykoff, si la première comparaison vous paraît trop majestueuse et trop sacerdotale pour un simple funambule venu de Calcutta à Birmingham et de Birmingham à Paris pour chercher fortune. Oui, Porus assis sur un trône d’or, d’ivoire et de perles a dû voir du seuil de son palais une danse identique exécutée par un individu exactement pareil, car rien ne change dans cette Inde si ancienne, si vénérable et si mystérieuse qui, dès le commencement, renfermait d’avance toutes les civilisations, toutes les religions, tous les systèmes, tous les arts, toutes les poésies dans son panthéisme effréné.

Le frère vert descendu, le frère rouge monta à son tour. Sa démarche semblait embarrassée, lui si souple et si alerte. Il avait des pédieux comme un chevalier du moyen âge, ou du moins nous le pensions ; mais ce n’était pas cela : pour rendre les exercices plus difficiles, il avait adapté à chacun de ses pieds une corne de buffle rattachée à la jambe par un lacis de cordelettes, ce qui lui donnait, avec son pantalon rouge et sa physionomie basanée l’air d’un diable armé de griffes gigantesques.

Ne portant que sur la pointe de ses deux cornes, l’Indien traversa l’arène du cirque à trente pieds de hauteur, sur une corde lâche cédant à la moindre pression, à travers l’éblouissement des lustres et la rumeur du public, et arriva heureusement au but.

Piqué d’amour-propre, le jeune frère se fit empiler sur la tête six jarres de terre à rafraîchir et refit, ainsi empêché, avec la même aisance que s’il n’y avait nul obstacle, tous les exercices qu’il avait accomplis librement.

La nuit nous fîmes les songes les plus bizarres, nous rêvâmes que nous nous promenions dans les rues de Lahore sur un éléphant bleu, dont les flancs trop larges emportaient les cabinets de treillis dorés appliqués aux murailles ; mais nous ne nous inquiétions nullement de ce détail. Ramjar et Samjo nous précédaient en péons et, se laissant glisser du haut d’une pagode le long de sa corde en spirale, la Pereira, dans la pose du Mercure de Jean de Bologne, nous offrait un numéro de la Gazette de Paris parue d’assez bonne heure pour être lue le même jour dans tous les kiosques de Lahore.