L’Orient (Gautier)/Caucase. — Crimée. — À propos des lettres sur le Caucase et la Crimée de M. Gilles

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Fasquelle (1p. 149-172).

CAUCASE. — CRIMÉE.

À PROPOS DES
LETTRES SUR LE CAUCASE ET LA CRIMÉE
de M. Gilles.

Ce magnifique volume imprimé par Claye, édité par Gide, orné de trente vignettes gravées sur bois d’après Blanchard, ne porte pas de nom sur la couverture, mais il n’y a pas d’indiscrétion à le révéler puisqu’il est trahi par la griffe qui signe l’avant-propos, intitulé : À défaut de préface. L’auteur de ce beau livre est M. Gilles, numismate, archéologue, historien militaire et littérateur distingué, directeur du musée de Kertsch, du cabinet des médailles de l’Hermitage et du musée d’artillerie de Tsarkoë-Selo.

Se trouvant un peu las à la suite de travaux opiniâtres, il consulta la médecine qui lui conseilla les eaux, cette panacée universelle pour les maux indéfinis dont la source est dans l’abus de l’intelligence. Les eaux ! mais lesquelles ? Celles de Carlsbad ou de toute autre bouilloire thermale de l’Allemagne ? Les eaux de Piatigorsk eussent mieux valu sans doute ; mais Piatigorsk est dans le Caucase, à un nombre de verstes assez effrayant de Saint-Pétersbourg. Heureusement, M. Gilles est un de ces malades robustes qui ne reculent devant aucune fatigue pour recouvrer la santé, et, malgré sa souffrance, il prit bravement la route de Piatigorsk. De Saint-Pétersbourg à Moscou ce n’est qu’un jeu ; un chemin de fer vous y transporte comme en un rêve sur ses divans élastiques. Mais il n’y a pas encore de railway de Moscou à Piatigorsk, et il faut recourir à des moyens de locomotion plus primitifs.

Le tarentasse est le véhicule spécial que doit adopter tout voyageur qui parcourt la Russie dans les contrées qui s’écartent des trois ou quatre grandes lignes de circulation. Avec une voiture de ce genre, M. Gilles a fait plus de quatre mille verstes sans qu’elle nécessitât de réparations importantes. Qu’est-ce qu’un tarentasse ? allez-vous dire. La chose mérite une description ; d’abord figurez-vous un train de quatre roues réunies par quatre pièces de bois équarries de sept ou huit pieds de longueur, nommées droghi, et renforcées en dessous par des bandes de fer. — Ces pièces, à cause de leurs dimensions, offrent une certaine flexibilité et forment les ressorts. Sur ce cadre on pose la caisse, landau, berline, chaise de poste, calèche de voyage, il n’importe : toute voiture s’adapte également bien au tarentasse. Les essieux sont souvent en bois de chêne, et ce ne sont pas les pires, car en cas de rupture votre yemtchik vous en taille un autre avec sa hache dans le premier arbre venu. La charge porte un peu sur le train de devant, ce qui fait qu’il est sage d’emporter une paire de petites roues en cas d’usure ou d’accident. Ainsi aménagé, avec sa caisse bien assujettie et tout son monde d’ustensiles, le tarentasse est inversable, et il se rit des mauvais chemins ou plutôt de l’absence de tous chemins : vous pouvez vous fier à lui et vous lancer à plein galop dans le steppe, où les ornières qui se croisent sur une largeur de soixante à quatre-vingts sagènes vous indiquent seules la route, vaste zone abandonnée à tout venant, sillage immobile dans cet océan végétal.

On attelle le tarentasse en troïka, c’est-à-dire avec trois chevaux ; celui du milieu, qui est toujours le plus fort, enlève la charge ; les deux autres, placés en flèche et retenus par une simple courroie, aident leur compagnon avec un air de bonne humeur, et galopent souvent pendant qu’il trotte. La douga, découpée en ogive et garnie de clochettes, arrondit son arc peint de couleurs vives au-dessus de la tête du limonier, et les brancards viennent s’y ajuster par un système de bandelettes. Le joyeux tintement de ces grelots anime l’attelage dont il rhythme en quelque sorte l’allure ; il empêche le cocher de s’endormir, et son babil sonore ôte au silence du steppe ce qu’il pourrait avoir de trop morne.

Il y a bien encore un autre moyen de locomotion qu’emploient les courriers de cabinet, les militaires pressés de se rendre à leur poste ou d’aller porter un ordre : c’est la telegua pérékladnaia. Pour avoir fait nous-même cinq cent vingt verstes sur ce véhicule endiablé, nous nous croyons le droit d’avertir les voyageurs qui n’ont pas l’âme chevillée au corps d’en choisir un autre, et pourtant nous ne tenons pas beaucoup à nos aises. Mettez la galère espagnole au galop et vous aurez à peine une idée des atroces secousses qu’imprime au corps disloqué la telegua russe ; mais on va comme le vent, et, si elle se brise, on en trouve une exactement pareille au relai suivant, pour y jeter sa malle et son sac de nuit : ce qu’exprime l’adjectif perekladnaia, tiré du verbe perekladivate (dételer et atteler).

Voilà notre voyageur bien installé dans son tarentasse, muni, comme il le dit lui-même, de tous les viatiques nécessaires, approvisionné d’essieux de rechange, de bouts de corde, de pics avec croc pour les montées, de sabots pour les descentes. En route ! Suivons-le dans cette immense course dont la première étape était Piatigorsk, et qui s’est prolongée sur les rives du Térek jusque vers le Daghestan, puis par la Sounja et Vladikavkaz, à Tiflis, au lac Sévang, à Erivan, à l’Ararat, à Edchmiadzin, et de l’Iméréthie et la Mingrélie jusqu’à Poti, où l’auteur s’embarqua pour la Crimée, d’où il gagna Odessa, Constantinople, Athènes et l’Italie. — Quel touriste que M. Gilles, et que sont à côté de cela nos pauvres petits voyages !

À Toula finit la chaussée régulière. À partir de là, le chemin libre se déroule à travers le steppe. Les Yamtchiks ne portent plus leur joli chapeau bas de forme, aux ailes relevées, orné quelquefois d’une coquette plume de paon. Ils se coiffent d’un feutre en pain de sucre tronqué. — La plaine s’étend immense sur une longueur de douze cents verstes à travers les gouvernements de Toula, d’Orel, de Voronèje et le pays du Don, pour ne finir que vers le Caucase. Dans cet humus profond et noir que les récoltes ne peuvent épuiser, verdit l’herbe d’émeraude ou jaunit la moisson d’or. Quand la terre n’a pas été détrempée par les pluies et présente une fermeté suffisante, c’est un plaisir des plus vifs de voler par un beau temps à raison de dix ou quinze verstes à l’heure à travers ces solitudes parfumées, aussi vastes que l’Océan même. La rapidité de la course active la circulation du sang et augmente l’intensité de la vie.

En allant de ce train, notre voyageur atteignit bien vite le pont de bateaux qui sert à franchir le Don, limite de la Russie d’Europe et de la Russie d’Asie ; s’il avait pu douter qu’il foulât la terre du Caucase, le Cosaque qui vint gravement lui demander son passe-port le lui aurait appris.

C’est à Stavropol, chef-lieu de la province du Caucase, que commence la ligne de postes fortifiés qui constitue le système militaire le mieux organisé dans une contrée qu’il faut surveiller sans cesse, le jour et la nuit.

Ces postes sont échelonnés dans le steppe de dix verstes en dix verstes, quelquefois moins, quelquefois davantage, selon la sécurité qu’offre l’endroit. Ces postes, souvent de l’aspect le plus pittoresque, consistent en une enceinte carrée fermée d’un mur en pierre ou en terre blanchi à la chaux, percé de meurtrières, flanqué de deux saillies comme de petits bastions dont le feu défile l’enceinte.

Au-dessus de la porte quatre longues poutres, recouvertes d’un toit, soutiennent une plate-forme de planches, espèce de vigie d’où l’œil de la sentinelle se promène au loin dans l’espace, et signale, avec sa vue perçante, le moindre mouvement suspect du steppe. Ce belvédère aérien s’appelle la Vouichecha.

À l’intérieur, l’un des côtés est occupé par le corps de garde, la caserne et son petit magasin ; sur l’autre règnent les écuries où en un tour de main les chevaux sont sellés et bridés.

Chaque poste contient de dix à vingt hommes commandés par un officier, et peut faire une assez longue résistance pour donner le temps aux postes voisins qu’avertit la fusillade d’accourir à leur secours, en cas d’attaque par des forces supérieures.

Ce sont les Cosaques de la ligne du Caucase qui forment la garnison de ces postes, assez semblables à nos blockaus d’Afrique. Ils ont pour arme le chacheka, sabre montagnard, et le poignard qu’ils ne quittent jamais, le fusil rayé, et quarante-deux cartouches. Inutile de dire que ce sont d’excellents cavaliers.

À peu de distance de ce poste, au bout du steppe uni, le voyageur vit, le matin, se dresser à l’horizon la silhouette subite de hautes pyramides bleues : c’était le Bécheteau, les cinq montagnes, au pied desquelles s’adosse Piatigorsk, dont le nom russe est une traduction du nom tartare.

Laissons M. Gilles apprécier la composition et la vertu curative de diverses sources de Piatigorsk, décrire les bâtiments thermaux et le régime que suivent les baigneurs ; mais suivons-le dans l’aoul du prince abaze Hadji-Attajoukho-Aboukovo.

L’aoul, vu de dehors, présente une enceinte en clayonnage, haute de 7 ou 8 pieds, percée de meurtrières, que dépassent les toits des habitations et les cimes des arbres plantés dans les jardinets qui les entourent, mais sans aucune ouverture assez grande pour que les regards étrangers puissent pénétrer à l’intérieur. Au Caucase on est toujours sur le qui-vive, et la vie privée se mure comme une citadelle. La maison des hôtes (hadjache) s’élève en dehors de l’enceinte, soit pour les empêcher de pénétrer les mystères de l’aoul, soit pour leur donner la facilité de partir quand ils le veulent, et sans qu’une porte puisse se refermer sur eux.

Le prince abaze Hadji-Attajoukho-Aboukovo était un beau vieillard à turban blanc, signe de son pèlerinage à la Mekke, de manières dignes et polies, qui offrit à notre voyageur et à son guide, le colonel Aguicheff, le festin de l’hospitalité. Si l’on est curieux de connaître le menu d’un dîner abaze, nous allons le transcrire : — Lhi-gava, mouton bouilli, servi sur un grand plateau, avec des tranches de galette de millet et une espèce de crème de lait caillé et de piment, tenant lieu de moutarde ; — chekatoura, soupe de tête de mouton, avec crème liquide de lait et de piment rouge ; — lepse, seconde soupe faite de riz, de petits oignons et d’un peu de piment ; — pilaf avec schips, espèce de sauce épaisse de lait caillé et de miel, offerte séparément dans une jatte ; — chichelik, mouton rôti sur des baguettes que l’on tourne devant un feu de charbon de bois ; — le tout arrosé de bouza, espèce de bière faite de farine de millet, d’eau et de miel, où domine un goût douceâtre, et de koumis, boisson pour laquelle certains tempéraments ont une antipathie invincible, et qui, sympathique à d’autres, manifeste ses effets bienfaisants par une douce moiteur à la peau. M. Gilles fut assez heureux pour trouver bon ce nectar des Khirghizes, ce qui le fit considérer de suite comme un homme de goût, appréciateur des choses délicates.

Le prince abaze, mis en confiance, fit apporter à son hôte ses armes, qui étaient belles et la plupart anciennes. Il ne pouvait faire cette exhibition devant un plus fin et plus savant connaisseur. Il y avait des fusils à canon en damas rond et rayé, fabriqués en Crimée ; l’un, de l’armurier Hadji-Mustapha, dont la réputation est grande dans le Caucase ; l’autre, damasquiné en or, portant vers la culasse l’inscription arabe : « Devlet-Yeri-Khan, » et au bout : « Fils de Hassan-Yeri-Rhan ; » des chacheki à monture en argent niellé et doré, à lames striées de cannelures, et portant en diverses langues des inscriptions à demi effacées dont M. Gilles déchiffra quelques-unes, à la grande admiration du prince et de ses fils. La plupart de ces chacheki lui parurent de très-anciennes lames italiennes.

Le moment du départ arrivé, le prince fit présent à son hôte d’un beau bachelik en drap du pays, couleur cannelle, tout bordé de galons d’argent et de soie noire, et de deux pierres taillées à facettes (jaspe noire et jaspe sanguin) qu’il avait rapportées de la Mekke, espèce d’amulettes, dont l’une préservait de la morsure des serpents et l’autre de la fièvre.

M. Gilles a fait son voyage à un bon moment. Les mœurs qu’il décrit vont bientôt disparaître devant la civilisation envahissante. L’antique barbarie, après avoir combattu vaillamment, recule pied à pied, et ce qu’elle a perdu, elle ne le recouvre jamais. Ce n’est pas une guerre d’extermination pourtant que fait la Russie aux sauvages habitants de ces pittoresques contrées ; mais la ligne des colonies militaires avance toujours.

Autour de l’église byzantine, à cinq dômes, de chaque stanitza se groupent des habitations où se trouvent déjà les recherches de la vie européenne. On n’y entend pas que le canon et la fusillade : les pianos y déchiffrent les partitions à la mode, et le soir, près de la table de thé, se réunissent des groupes aussi gracieux que dans aucun salon de Saint-Pétersbourg ou de Paris. Ces stanitzas sont des embryons de villes futures dont il n’est pas difficile de prévoir la grandeur ; le rayon dont elles assurent la tranquillité s’étend de jour en jour et rejoint celui de la stanitza voisine.

Il y a six mois on ne pouvait parcourir telle zone sans escorte, aujourd’hui on peut s’y promener seul de jour ou de nuit en toute sécurité. À chaque campagne, la frontière se déplace et se reporte plus loin.

Il faut rendre ici justice à la perspicacité prophétique de M. Gilles. Dans son livre, imprimé plusieurs mois avant ce grand événement, il prédit comme infaillible la prise ou la reddition de Schamyl dans un délai très-rapproché, et cela par des raisons dont la logique a été victorieusement démontrée depuis. L’habile stratégie du prince Vorontzov et du prince Bariatensky, la brillante valeur de Sleptzov, dont les exploits ont fourni le sujet de plus d’une ballade, devaient aboutir à ce résultat. Les abatis de deux portées de canon, pratiqués dans les forêts vierges de ces contrées et y formant de larges routes à l’abri de l’embuscade, ont donné passage aux convois, aux corps d’armée et aux trains d’artillerie jusqu’en des lieux réputés autrefois inaccessibles par les montagnards. L’attaque a pris les moyens de la défense, avec toute la supériorité de la discipline et de la civilisation sur la barbarie. Ce ne sont pas d’ailleurs des ennemis méprisables que ces montagnards du Caucase. Ce trait, que cite M. Gilles, a une grandeur héroïque. En 1850, quatre abadzeks se trouvèrent cernés dans une expédition, on les engagea à se rendre ; ils répondirent qu’ils étaient gentilshommes et ne le pouvaient ni ne le savaient. Pendant ces pourparlers, ils se dépouillaient de leurs habits et s’enveloppaient de la longue pièce d’étoffe blanche qu’ils portent roulée autour de leur bonnet pour leur servir de linceul quand ils tombent sur le champ de bataille de la mort des braves, et ils se firent tuer tous les quatre en tirant sur les Cosaques qui les entouraient. N’est-ce pas aussi une idée noble et poétique que celle de ces Kevsours qui cousent un petit morceau de drap rouge à la place du trou fait dans leurs cottes de maille par une balle, se décorant ainsi d’une sorte de Légion d’honneur sauvage, assurément bien méritée ? Par une ironie chevaleresque, les Tcherkesses saluent en ôtant leur bonnet le boulet maladroit qui passe à côté d’eux ou tombe à leurs pieds. La vendetta existait chez les Tcherkesses et les autres peuples montagnards du Caucase, mais cet usage commence à tomber en désuétude, comme en Corse. Ces peuples attachent une grande importance à la beauté et à la trempe de leurs armes. On en essaye le fil sur une pierre de silex. La lame, en remontant comme un archet de violon, doit faire jaillir des étincelles et ne pas s’ébrécher. Mais qu’importe, après tout, la trempe de l’arme ? Le proverbe kabardien dit fièrement : « Si le cœur est long, le chacheka est long ; si le cœur est court, le chacheka est court. »

Le costume du Tcherkesse, ce brigand de montagne, est sauvagement pittoresque ; la tchekmette (tunique), avec ses poches à étuis pour les cartouches placées comme un ornement des deux côtés de la poitrine, a une élégance martiale et sévère, et le bachelik en drap à longues pointes se nouant autour du col ressemble au gracieux bonnet phrygien ; le bachelik recouvre en temps de pluie le bonnet en peau d’agneau, et la bourka met le cavalier à l’abri des intempéries de l’air et de l’égratignure des broussailles où il se glisse de nuit avec son cheval agile et souple comme une chèvre.

Quand le Tcherkesse ne craint pas d’éveiller l’écho et de dénoncer sa présence, il chante cette ballade nationale d’un caractère héroïque et farouche :

« C’est avec peine que nous approchons de notre vieillesse, c’est à regret que nous nous éloignons de notre jeunesse ; ne dois-je pas vous chanter, braves descendants de Tourpal Nahschououo, notre air paternel ? Comme le coup du glaive foudroyant fait briller l’étincelle, de même nous tirons notre origine de Tourpal Nahschououo. C’est la nuit où la louve met bas qu’on nous a fait naître ; les noms nous ont été donnés le matin, lorsque la panthère remplit l’espace de son cri pénétrant, — tels nous sommes, tels nous descendons de notre protoplaste Tourpal Naschououo. Quand il fait beau, la pluie cesse, c’est de même chez nous ; l’œil ne verse pas de larmes au libre battement du cœur ; — si vous ne vous fiez pas à Dieu, la victoire vous manquera. N’obscurcissons pas la gloire du nom de notre père Tourpal Nahsehououo ! »

Parfois le Tcherkesse, quand sa réputation de valeur est bien établie, renonce aux aventures et rentre dans la vie privée. Il a distribué généreusement le produit de ses razzias, il ne possède que ses chevaux et ses belles armes ; mais tous ceux qui l’ont accompagné dans ses expéditions et ont profité de sa magnificence lui font des présents et lui montent sa maison. Il devient alors un paisible propriétaire, faisant valoir ses terres et multiplier ses troupeaux.

À toutes ces peintures de la vie guerrière, l’auteur a su mêler des descriptions gracieuses et pittoresques. Son tableau d’une noce karaboulak est charmant. Les costumes diaprés, les détails caractéristiques s’accusent avec une touche ferme et sûre. On dirait un Decamps. Rien de plus fin que la figure de la jeune mariée assise, suivant l’usage, sur le lit nuptial, et dérobant son pur profil dans un pli de son voile, malgré les instances de sa mère, curieuse de faire admirer sa fille au seigneur étranger.

Tiflis, sur la route de la Transcaucasie, est une étape marquante dans cet immense voyage. La ville s’élève du fond d’un entonnoir formé par le rapprochement des montagnes au bord du Koura, qui trace une profonde coupure entre ses rives schisteuses ; sa physionomie est moitié orientale, moitié européenne. Mais le côté asiatique tend à disparaître et disparaîtra bientôt tout à fait, au grand regret des peintres, les gens du monde les moins sensibles aux progrès de la civilisation. Cependant Tiflis a encore beaucoup de caractère, pour nous servir d’un mot que les artistes aiment à employer. Les dômes à toit aigu des vieilles églises, le bazar, les terrasses des anciennes maisons projetant la forte saillie de leur rebord, mille détails d’architecture locale, le mélange des jardins et des maisons, les rues en pente, les antiques fortifications escaladant le sommet du rocher qui domine la ville par des murailles flanquées de tours, le mouvement d’une population aussi variée de costume que le bal masqué de Gustave, tout cela prête encore admirablement à l’aquarelle et au panorama.

Le bazar a gardé son cachet. Dans des boutiques sans devanture et pareilles à des alcôves qui s’ouvriraient sur la rue, les tailleurs, les brodeurs, les passementiers travaillent accroupis, nattant la soie et l’or, cousent les chalvars, les akhoulas, les tchekmettes, les béchemettes, non loin des armuriers et des vendeurs de fruits ; des porteurs d’eau passent, transportant leur marchandise dans des outres immenses auxquelles l’allure de l’âne ou du cheval ployant sous la charge donne une espèce de vie convulsive. Vous pensez bien que notre voyageur ne se fit pas faute d’acheter au bazar quelques bonnes armes, surtout des damas et des chachekis à lame kabardienne et tchetchense. Mais il faut s’y connaître comme lui pour se risquer à faire emplète à Tiflis de semblables curiosités. On les y contrefait à tromper les plus fins. Croiriez-vous que Tiflis fabrique le cylindre persépolitain avec figures et inscriptions cunéiformes à l’usage des collectionneurs naïfs, et de manière à faire illusion ? En revanche, on y trouve beaucoup de vieilles monnaies anciennes, rares et authentiques. Il y a compensation : achetez à Tiflis des tapis persans, ils y sont magnifiques ; mais pour cela faites-vous accompagner d’un expert. Vous ne trouverez pas de différence, vous profane, entre le tapis de quinze cents francs et le tapis de cent écus.

Nous voilà bien en pleine Asie, sans doute ; mais entrez dans ce beau bâtiment : on y chante la Norma, et c’est Mme Stolz qui fait la druidesse coupable. — Tiflis, la Norma, Mme Stolz, n’est-ce pas que ces mots s’accouplent d’une façon illogique et ont l’air tout étonnés de se trouver ensemble ? Mais l’avenir nous réserve bien d’autres dissonances.

Pour faire contraste à cet excès de civilisation, un millionnaire arménien s’est fait bâtir un palais des Mille et une Nuits, dans le goût turc et persan, tout à fait digne d’un sultan ou d’un calife.

Il y a encore dans le vieux Tiflis quelques-unes de ces salles de rez-de-chaussée à demi souterraines, percées de deux rangs d’étroites fenêtres en ogive, grillagées de treillis, dallées de marbre et appelées derbazi, où la famille cherche un refuge contre les brûlantes chaleurs de l’été. Tiflis a aussi gardé de l’Orient les bains de vapeur et le massage.

De la Transcaucasie M. Gilles passe à l’Arménie, où sur les routes on commence à rencontrer de longues files de chameaux. Il voit l’Ararat, le mont sacré où s’arrêta l’arche de Noé et où la tradition prétend qu’elle est encore. Notre voyageur aurait bien voulu en tenter l’ascension, mais la saison était trop avancée ; il dut se contenter de regarder à distance la cime souvent encapuchonnée de nuages de la célèbre montagne. C’est sur un versant de l’Ararat que Noé planta, dit-on, le premier cep de vigne. Il visita, à Erivan, la charmante mosquée dite la Mosquée bleue, de la couleur de sa coupole et de ses ornements, et le délicieux palais, abandonné maintenant, du serdar Hussein. L’espace nous manque pour suivre M. Gilles dans l’Iméréthie et la Mingrélie, le long de la côte de Crimée qu’il décrit en savant, en antiquaire, en artiste, avec une abondance de renseignements, une précision de détails, une vivacité de couleur qui font de son livre un des ouvrages les plus instructifs et les plus agréables que l’on ait écrits sur ces pays aussi curieux que nouveaux.


Moniteur Universel, 3 décembre 1859.