L’Orient (Gautier)/Japon. D’après les notes du baron Ch. de Chassiron

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Fasquelle (1p. 271-282).

JAPON

D’APRÈS LES NOTES DU Bon CH. DE CHASSIRON

Nous avons rendu compte, il y a quelques années, d’un fort curieux ouvrage de M. le baron Ch. de Chassiron sur la régence de Tunis[1]. L’auteur, qui manie le crayon avec autant d’aisance que la plume, avait accompagné son texte de chromolithographies reproduisant avec une extrême exactitude de lignes et de couleur l’aridité brillante de la nature africaine. L’instinct voyageur n’a pas abandonné M. de Chassiron, et il a rapporté d’une expédition lointaine dans l’extrême Orient un livre des plus intéressants. On sait combien sont rares, pour ces pays qui repoussent avec opiniâtreté les barbares d’Occident, les relations de témoins oculaires. Les écrits des jésuites défrayent encore, après tant d’années, les récits des voyageurs confinés d’ordinaire dans quelques ports et réduits à observer la terre défendue, au moyen de télescopes, comme si c’était une planète ou un astéroïde.

La Chine, ouverte maintenant, s’est abritée bien des siècles derrière sa grande muraille ; elle restait pour l’Europe la chimérique patrie des dragons bleus, des poussahs dodelinant la tête et des miaos en porcelaine. Quant au Japon, il était inviolable et inviolé. À peine si les Hollandais avaient obtenu, à force de soumission flegmatique aux exigences les plus bizarres, d’y végéter dans la prison d’une factorerie sous la surveillance d’un incessant espionnage. Ce ne serait pas une exagération métaphorique de dire que la lune est mieux connue que le Japon, quoiqu’elle soit située à quatre-vingt-cinq mille lieues de nous. On en possède des cartes exactes et détaillées, l’altitude de ses montagnes est mesurée, on a sondé la profondeur de ses cratères, et l’on n’en est pas encore là avec le mystérieux empire de Nipon, car tel est le nom réel et que se donne elle-même la contrée si bien défendue jusqu’à présent contre la curiosité occidentale, où nous allons être introduits à la suite de la mission de France, dirigée par M. le baron Gros.

Pénétrons donc sur le pont du Laplace dans ces mers presque ignorées. Voici, vaguement ébauchées derrière un léger rideau de brume, les deux premières îles de l’archipel japonais : au nord-est, la Roche-Poncier ; au sud-ouest, Ingersoll, aux contours noirs et dentelés. On entre dans le détroit de Van-Diemen et, vers le soir, les larges lames du Pacifique commencent à se faire sentir. À l’est est apparue, comme une fumée bleuâtre, la partie de la terre ferme du Japon où se trouve Nagha-Saki ; à droite, s’ouvre l’archipel Cécile, et il semble que le vent apporte déjà des senteurs étranges de cette terre de Nipon vers laquelle l’imagination s’élance, devançant la marche du navire. Enfin, après quelques retards commandés parla prudence, on double le cap de Noga-Tzura, qui abrite, tant bien que mal, la rade où est située Simoda. Les contours de la baie sont charmants et de l’aspect le plus pittoresque.

À peine le navire est-il engagé dans le goulet, qu’un canot portant le pavillon impérial noir et blanc s’est présenté à l’échelle du Laplace, amenant trois officiers japonais subalternes ; les deux sabres courbes d’inégale grandeur passés dans leur ceinture les désignaient comme fonctionnaires, car ceux-là seuls peuvent porter cette espèce d’arme. Le baron Gros ne les reçut pas, comme d’un rang trop inférieur, et ils ne communiquèrent qu’avec l’interprète. Leur physionomie, quoique rappelant une origine chinoise, était plus belle, plus fine et plus ouverte que celle des autochthones du Céleste-Empire. Aucune couleur vive ne papillotait sur leurs vêtements de teintes neutres ou sombres ; car, en cette matière, le goût japonais se rapproche, pour la sobriété, du goût européen ; les trois officiers firent honneur au déjeuner qu’on leur offrit et où le vin de Champagne ne leur fut pas ménagé. Voyant qu’on ne leur attribuait nulle importance, ils se retirèrent, leur comédie jouée, non sans avoir fait une multitude de questions qui dépassaient les limites de la curiosité permise.

L’insuccès de ces premiers agents détermina le bougno, ou gouverneur de Simoda, à paraître en personne. À travers la banalité des formules préliminaires perçait un désir d’évincer les étrangers ou de ne leur accorder que des satisfactions dérisoires ; mais il fut déjoué par la fermeté opiniâtre du baron Gros, habitué à ces fins de non-recevoir polies des cauteleux diplomates de l’extrême Orient. On parla ensuite avec un sérieux parfait de la santé du Tai-con (empereur du Japon), qui se portait à merveille, à ce que prétendait le bougno, mais qui en réalité était mort depuis quinze jours, circonstance que n’ignorait pas la mission française.

Comprenant à l’insistance du baron Gros pour traiter à Yeddo même, capitale du Nipon, que toutes ses finesses étaient éventées, le bougno prit son parti en galant homme, et invita la mission à déjeuner. Le logement du bougno se composait d’une construction en bois à un seul étage, comme toutes les constructions riches ou pauvres du Japon, formant un carré long fermé par un corps de logis principal du côté de la ville, et ouvert sur un large espace vide clos de bambous, du côté de la campagne.

Une sorte de véranda ombrageait un escalier conduisant à plusieurs portes qui donnent accès aux appartements intérieurs. Selon l’étiquette japonaise, le maître de la maison, pour recevoir ses hôtes, se tenait au sommet de ce perron, un peu en arrière de ses officiers.

La salle du festin était garnie, sur deux côtés, de divans en bois, très-bas, un peu inclinés et couverts de nattes d’une finesse et d’un brillant extraordinaires. Au fond de la salle régnaient des divans un peu plus élevés ; de petites tables en laque noire, de quelques centimètres de hauteur, sans autre ornement que leur poli, étaient placées devant chaque convive. Après les salutations d’usage, qui consistent à plier le buste sur les genoux, sept domestiques servirent le repas dont voici le menu, crayonné sur l’éventail en papier d’orties donné à chaque hôte avant le repas. Premier service : une soupe au poisson ; du porc entouré d’herbes aromatiques ; des châtaignes saupoudrées de vanille ; du poisson bouilli, coupé en menus morceaux et relevé d’herbes hachées. Deuxième service : du poisson relevé de gingembre vert et de carottes ; de grosses crevettes coupées en morceaux. Troisième service : deux espèces de vins très-chauds ayant le goût de résine des vins grecs ; une julienne. Quatrième service : un gros poisson bouilli de l’espèce des mulets, dressé avec beaucoup d’art, au milieu de joncs vivaces et fleuris. Cinquième service : du riz cuit à l’eau, du poulet bouilli, coupé en petits morceaux ; une troisième espèce de vin chaud jouant le punch ; du thé.

Ce menu, qui ferait peut-être sourire par sa naïveté nos grands artistes de bouche, n’offre pas les dépravations de goût compliquées et rebutantes de la cuisine chinoise, dont l’amour-propre semble chercher, pour le mettre en œuvre, tout ce qui soulève la nausée. Les vins, sans doute composés, brûlaient la gorge comme du vitriol et portaient vite à la tête. Le thé, servi sans miel ni sucre, conservait une âpreté amère désagréable pour les palais européens. Le tabac, fumé dans de jolies pipes à fourneaux microscopiques, n’avait pas la saveur huileuse du tabac jaune de la Chine.

Pour cette cérémonie, voici quelle était la tenue du bougno : son costume se composait d’une sorte de surtout en gaze noire à longues manches plissées en éventail sur les épaules, passé sur une chemise jaune clair croisée sur la poitrine et serrée aux hanches par une ceinture soutenant un pantalon de soie très-ample, qui s’ajuste par-dessus la chemise et se termine sur les pieds en forme de jupe plissée. Cette coupe de vêtement est la même pour toutes les classes de la société. Seulement les classes inférieures remplacent par des cotonnades la gaze et la soie, apanage exclusif des hautes classes.

Mais, quelque charmants que soient les environs de Simoda avec leurs jolies maisons de bois, leurs clôtures de bambous, leurs haies de camellias sauvages, leurs montagnes accidentées, leurs vallées où écument des cascatelles, il nous tarde, comme à la mission, de faire notre entrée dans Yeddo, la mystérieuse capitale du Nipon.

Quoique situé au bout du monde, ce n’est pas une petite ville qu’Yeddo. Paris et Londres ne sont pas si peuplés, car elle ne compte pas moins de deux millions et demi d’habitants, incroyable et monstrueuse agglomération humaine ! La ville, disséminée sur un espace immense, se compose de trois enceintes formant comme des villes particulières. Au centre, le palais du Tai-con ou empereur occupe un vaste périmètre, entouré par des murs en granit de construction cyclopéenne, soutenant des terrasses plantées d’allées de cèdres. Autour se groupent les habitations des grands dignitaires et des personnages de distinction, reconnaissables aux clous dorés qui constellent leurs portes et aux blasons qui les surmontent. Cette seconde enceinte est protégée par des douves de 15 à 20 mètres de large et une muraille à plan incliné en granit, où s’ouvrent de distance en distance des portes colossales en cèdres garnies de ferrures d’airain ; des ponts de bois jetés sur des assises de maçonnerie y conduisent. Aucune boutique ne déshonore l’aristocratie de ce quartier annulaire qu’entoure, comme une ceinture de seize milles de circonférence, la ville ouvrière et marchande arrondie en large cordon. Toutes les maisons, bâties sur un plan réglementaire, n’offrent par conséquent qu’un aspect assez monotone. Elles consistent en un seul étage élevé sur un soubassement de granit, coiffé d’un toit de tuiles brunes, et présentent à la rue un mur peint en gris, percé de petites fenêtres que ferment des jalousies ou des treillages de bambous. Les clous des portes ont, comme nous l’avons dit, une signification hiérarchique ; ils indiquent un rang plus ou moins élevé, selon leur métal ou leur dorure. Les rues sont coupées de barrières qui se ferment comme des sortes d’écluses pour retenir le torrent de la circulation, lorsqu’il bouillonne trop abondant. Des sergents de ville, armés de baguettes en fer, font la police d’une barrière à l’autre. La mer baigne Yeddo, avantage immense pour une capitale, et des forteresses, où se reconnaît l’inspiration hollandaise, défendent son port.

Le Japon a ses hétaïres comme la Grèce antique. On élève des jeunes filles pour ce métier de courtisane, qui n’a rien là-bas d’infamant : on leur apprend la poésie, la musique, l’astronomie, fort en honneur au Nipon. Leurs maisons sont fréquentées publiquement comme des académies ou des clubs ; on y cause d’affaires, de littérature, de philosophie ; le marchand y rencontre le damio (grand seigneur) ; de maîtresses elles deviennent souvent épouses, et la société les admet sans difficulté dans son sein ; il ne vient dans l’idée à personne de leur reprocher leur passé.

Les Japonais ont le sentiment de l’art ; leur goût n’est pas chimérique et monstrueux comme celui des Chinois. M. de Chassiron a joint à son livre des fac-simile d’illustrations tirés de petits traités populaires didactiques. On y voit des planches d’histoire naturelle gravées sur bois avec une singulière intelligence du caractère, du mouvement et de la physionomie des bêtes : ce sont des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des insectes indiqués d’un trait si vif, si libre et si génial, qu’aucun artiste d’Europe ne ferait mieux. Les planches relatives aux travaux de la campagne sont aussi instructives que curieuses. Les caricatures décèlent la bouffonnerie la plus humoristique et un profond sentiment du ridicule humain.

Les pages concernant la Chine et l’Inde ont aussi leur intérêt, mais nous nous sommes arrêté de préférence au Japon, moins connu. Nous avons du négliger la partie sérieuse du livre, les traités, les documents diplomatiques, les pièces à l’appui, toutes choses qui ne sont pas de notre ressort. L’écrivain observateur et pittoresque suffisait grandement à notre article.


Moniteur Universel, 26 février 1863.

  1. Voir le tome II du présent ouvrage.