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L’Otage (Claudel)/Acte II

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ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Même décor qu’au premier acte. L’après-midi du même jour. Le soleil entre gaiement dans la pièce.

SYGNE, TURELURE. C’est un grand homme légèrement boiteux ; le nez étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant, un peu à la manière des béliers.

Le café est servi sur une petite table.

LE BARON TURELURE. — Ce bon café n’a pas poussé sur un chêne et voilà un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les nègres.

SYGNE. — Excusez-moi. Vous m’avez prise au dépourvu. Je n’ai pas eu le temps de me procurer de la mélasse et de la chicorée.

LE BARON TURELURE, buvant son café. — Vous êtes excusée !

Pensivement, faisant chauffer un petit verre d’eau-de-vie dans le creux d’une large main. (Il flaire de temps en temps l’eau-de-vie et ne la boit pas. Il ne prendra qu’une seule gorgée de café.)

Heureux terme d’un repas excellent.

Que me parlez-vous d’une réception improvisée ? Peste !

Quel ordinaire, en ce pays perdu !

Ma mère a laissé d’honorables élèves à vos fourneaux.

Pauvre femme ! Il y avait longtemps que je n’avais goûté de sa cuisine.

SYGNE. — Ma chère Suzanne !

LE BARON TURELURE. — Vous m’excuserez de ne pas m’attendrir ?

Toute la haine qu’elle avait pour son mari, la sainte femme l’avait reportée sur moi.

Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l’éblouissait guère !

Cette fille d’un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu jeté, cela devait mal finir.

Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté.

Et me voilà, gardant à la fois l’amour de l’ordre et l’instinct de la précaution,

(Il aspire l’air légèrement)

Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier.

SYGNE. — Monsieur le préfet, c’est donc en partie de police que vous êtes venu chez moi aujourd’hui ?

LE BARON TURELURE. — Quelle horreur ! Est-ce qu’on entend rien de fâcheux de Coûfontaine ?

Tout est calme dans nos bois comme au temps des moines.

Pas de diligences culbutées, pas d’histoires de réfractaires. On dirait que votre présence est une protection pour le pays.

(Il clôt un œil)

Évidemment cette tournée n’est qu’un prétexte. On ne peut rien vous cacher.

Mais ce que j’ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le temps d’amener cela. Comment dire ? C’est une espèce de conseil, quoi, que je viens vous demander.

Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j’ai passé mes jeunes ans.

SYGNE. — Monsieur le Préfet,

Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la tête dans le capuchon.

LE BARON TURELURE. — C’est un habit commode.

Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon scapulaire.

Cela me changeait du maigre claustral.

Quelles bonnes chasses j’ai faites la nuit dans tous ces bois à l’affût avec mon vieux mousqueton ! On ne me fera pas la barbe, j’en connais tous les passages.

Oui. Le maître des novices était vieux et j’avais une voix de trompette et bonne grâce au lutrin.

Pourtant j’ai fait ma coulpe ici même plus d’une fois aux pieds du père abbé.

SYGNE. — Suzanne ne me parlait jamais de vous.

LE BARON TURELURE. — C’était son idée que je fusse moine. Il paraît que j’avais je ne sais quoi à réparer.

Mon père l’épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de « bête fausse » comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche.

Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les curés en ce temps-là

Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour s’assurer qu’on n’avait pas mis dessous quelque grimoire.

J’ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l’heure. C’est un bon compère et une bonne bouteille à l’occasion ne lui fait pas peur.

Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c’est un bout de chemin de la cure jusqu’ici.

— Rien n’a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres eux-mêmes. Il n’y a que ce Christ qui n’est pas beau.

— Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l’on m’a dit.

Hé, hé ! Les biens nationaux ont du bon.

SYGNE, avec intention. — C’est à vous que je dois celui-ci.

LE BARON TURELURE. — Je comprends ce que vous voulez dire.

Et je sais tout ce qu’on a raconté sur moi, mais c’est faux.

Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait tuer par amour de la patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur !

J’étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes.

Il faut comprendre pour juger. Ah, c’était du sang que j’avais dans les veines et du sec !

Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l’eau-de-vie bouillante telle qu’elle sort de l’alambic et de la poudre à canon,

Plein de colère, plein d’idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil !

Puis ce biscaïen qui m’a cassé la patte m’a fait comprendre bien des choses.

Ces bons religieux ! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier,

Ni plus ni moins que Saint Éloi et Saint Stapin qui guérit le mal au ventre, dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier,

Éclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le feu d’une pipe qu’on allume avec un brin de fagot.

Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des épinards à l’huile de noix ! (Quelle saleté !)

— Et je vois encore notre précenteur quand il montait au lutrin.

Le sceptre au poing, ruisselant d’or, pareil au Dieu Apollon, et marchant dans sa majesté.

Et moi j’aurai ma place dans la légende comme le préfet Olibrius.

Voilà ! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons et les artichauts de Jérusalem.

SYGNE. — Vous me faites horreur.

LE BARON TURELURE. — Je le sais. C’est sur ce sentiment que notre amitié est fondée.

SYGNE. — Mais il n’y a pas d’amitié.

LE BARON TURELURE. — Il y a un intérêt réciproque.

SYGNE. — Mais vous êtes l’image de ce que je hais.

LE BARON TURELURE. — Image pathétique et endommagée !

SYGNE. — Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins.

LE BARON TURELURE. — Comment alors me la guérirez-vous !

SYGNE. — L’os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble.

LE BARON TURELURE. — Vous avez ce devoir cependant de me bien faire.

SYGNE. — Un devoir envers vous ?

LE BARON TURELURE. — Qu’est-ce qu’une génération ? Xe suis-je pas né votre serf et le fils de votre servante ?

Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre ?

Et vous, ne ferez-vous rien pour moi ?

SYGNE. — Vous êtes le préfet et je suis votre administrée.

LE BARON TURELURE. — Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet.

Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui ne veulent rien entendre.

SYGNE. — Il est juste que vous soyez infirme et malheureux.

LE BARON TURELURE. — Cela n’est pas juste alors que vous êtes là.

SYGNE. — Quel devoir ai-je envers vous ?

LE BARON TURELURE. — Celui de toute votre race envers la mienne.

SYGNE. — Est-ce nous qui avons rompu le lien ?

LE BARON TURELURE. — C’est vous, c’est nous. Nous vous servions et vous ne serviez plus à rien.

SYGNE. — Qu’avez-vous donc à me demander ?

LE BARON TURELURE. — Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas si dure avec moi !

Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte cassée et les autres « bêtes fausses. »

Je le vois, il y a d’autres rapports entre les hommes que d’essayer d’avoir le meilleur l’un de l’autre et de payer ses contributions.

Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale,

Pourquoi les hommes l’un vers l’autre n’auraient-ils pas un ordre naturel ?

N’est-ce pas là une de vos idées ? Vous voyez que je sais écouter.

SYGNE. — Encore un peu et vous voilà royaliste.

LE BARON TURELURE. — Eh là ! Je pense à bien des choses.

L’empereur joue sa chance. Tout cela n’est pas sain et raisonnable.

Cet empire qu’il a entassé, c’est un butin. Cela n’a ni forme, ni mesure, ni sens.

Et le voilà maintenant en Russie ! décrétant sur la Comédie Française du haut de la Montagne-aux-moineaux !

— Vous savez que le Pape s’est échappé de sa résidence ?

SYGNE. — Que sait-on ici dans nos bois ?

LE BARON TURELURE. — Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un baiser ! comme une jeune fille par un dragon. C’est un coup impudent.

Il y a certaine main que je reconnais là.

Que m’importe ! Les gens de Paris sont affolés, qu’ils se débrouillent !

Ce n’est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier.

SYGNE. — Puisse le Saint Père échapper à ses ennemis !

LE BARON TURELURE. — Ainsi soit-il ! Mais à tout hasard, j’ai donné quelques petits ordres.

SYGNE. — Il ne tombera pas dans vos mains.

LE BARON TURELURE. — Tant pis. Il pourrait tomber plus mal.

SYGNE. — Cette police vous plaît ?

LE BARON TURELURE. — Non pas, mais il faut faire ce qu’on fait.

SYGNE. — Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et le courant.

Mais celui-là seul est solide qui s’appuie sur les choses permanentes.

LE BARON TURELURE. — Et quoi de plus permanent que le changement même.

SYGNE. — C’est en lui que nous fondons notre espérance.

LE BARON TURELURE. — Ce qui est mort…

SYGNE. — … Fait vie.

LE BARON TURELURE. — Mais la vie n’y rentrera pas.

SYGNE. — Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l’un envers l’autre.

LE BARON TURELURE. — N’est-ce point ce que nous appelions « fraternité » ?

SYGNE. — Ce n’est qu’en un seul homme que tout un peuple peut être un.

LE BARON TURELURE. — L’enfant majeur n’est plus soumis à son père.

SYGNE. — Mais la femme reste toujours soumise à son époux.

LE BARON TURELURE. — Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels.

SYGNE. — Triste liberté ainsi privée de son droit royal !

LE BARON TURELURE. — Qu’appelez-vous royal ?

SYGNE. — Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi.

LE BARON TURELURE. — Que faites-vous de tous nos plébiscites.

SYGNE. — J’ai horreur de ce Oui adultère.

LE BARON TURELURE. — Les morts lieront-ils les vivants pour toujours ?

SYGNE. — L’on ne naît qu’obligé à une forme certaine.

LE BARON TURELURE. — Nous pensons que l’homme vivant est maître de lui-même à tout moment, puissant de sa propre personne.

SYGNE. — Celui-là est sans foi, qui n’est capable de rien d’éternel.

LE BARON TURELURE. — Quoi de plus vain qu’un mariage stérile et inanimé ?

SYGNE. — Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l’Évêque de la France.

LE BARON TURELURE. — Nous ne le reconnaissons pas.

SYGNE. — Qui n’est point époux sera esclave ; qui ne veut point consentir sera contraint ; qui n’est point membre de l’église sera serf de la loi.

LE BARON TURELURE. — La loi est la raison écrite.

SYGNE. — La raison de ceux-là qui l’ont écrite.

LE BARON TURELURE. — Nous avons proclamé le droit de l’homme à comprendre.

SYGNE. — Qui le comprendra lui-même ?

LE BARON TURELURE. — Que voulez-vous dire ?

SYGNE. — Qui rattachera les hommes ensemble ?

LE BARON TURELURE. — Leur intérêt l’un à l’autre.

SYGNE. — La nature a des fins plus longues.

LE BARON TURELURE. — La nature encore ! ô personne endoctrinée !

La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c’est la nature aussi ! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c’est qu’elle n’est plus nécessaire. Le hasard n’est pas la nature.

SYGNE. — Votre raison l’est moins encore.

LE BARON TURELURE. — Un homme n’est pas une plante. Ce sont de fades comparaisons !

La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur.

Comprenez-moi un peu ! Comprenez au moins avant de mépriser !

Laissez-moi dire ce qu’il y a à dire de mon côté !

SYGNE. — Dites.

LE BARON TURELURE. — Je suis sur que je vous intéresse.

Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d’idée, mais comprenez-moi au moins avant de me juger, ô, personne inclémente !

Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir ? Vidons cette question entre nous.

Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes ces diries d’âne et de chien !

Le chien de votre cousin, paraît-il ! Un âne avec une vieille femme dessus, ou un prêtre. Cela n’a pas de sens commun. Chacun sait que Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui.

— Non.

Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu ? ou contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps biscornus ? Entendez-moi :

C’est une révolution contre le hasard !

Quand un homme veut remettre son bien ruiné en état,

Il ne va pas s’embarrasser superstitieusement d’usage et de tradition, ni continuer à faire simplement ce qu’il faisait.

Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil,

Se fiant dans sa propre raison.

Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure encombrée nous avons voulu mettre de l’ordre et de la logique,

Faisant un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration des droits des membres de la communauté,

Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun ?

SYGNE. — Tout sera donc réduit à l’intérêt.

LE BARON TURELURE. — L’intérêt est ce qui rassemble les hommes.

SYGNE. — Mais non point ce qui les unit.

LE BARON TURELURE. — Et qui les unira ?

SYGNE. — L’amour seul qui a fait l’homme l’unit.

LE BARON TURELURE. — Grand amour que les rois et les nobles avaient pour nous !

SYGNE. — L’arbre mort fait encore une bonne charpente.

LE BARON TURELURE. — Pas moyen d’avoir raison de vous ! Vous parlez comme Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la coiffe.

Et c’est moi qui ai tort de parler raison.

Il ne s’agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l’An Un ! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n’y avait qu’à les cueillir, et qu’il faisait chaud !

Seigneur ! que nous étions jeunes alors, le monde n’était pas assez grand pour nous !

On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire quelque chose de bien plus beau !

On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l’univers régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée des dieux et des tyrans !

C’est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n’étaient pas solides, c’était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce qui arriverait !

Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos ? Ma foi, je ne regrette rien.

C’est comme ce gros Louis Seize ! la tête ne lui tenait guère.

Quantum potes, tantum aude ! C’est la devise des Français.

Et tant qu’il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout d’aventure et d’invention !

SYGNE. — Il vous en reste quelque chose.

LE BARON TURELURE. — C’est ma foi vrai ! et cela m’encourage à vous dire tout de suite ce que je suis venu pour vous dire.

SYGNE. — Je ne tiens pas à l’entendre.

LE BARON TURELURE. — Vous l’entendrez cependant.

Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,

Je vous aime et j’ai l’honneur de vous demander votre main.

SYGNE. — Vous m’honorez, Monsieur le Préfet.

LE BARON TURELURE. — Que diable !

Il n’y a pas de quoi devenir ainsi toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage.

SYGNE. — Vous pouvez tout me dire, je n’ai pas de défenseur et je dois tout entendre.

LE BARON TURELURE. — C’est moi plutôt qui suis en votre pouvoir. Qu’avez-vous à craindre de ce triste éclopé ?

SYGNE. — Je ne crains personne au monde.

LE BARON TURELURE. — Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu’un qui s’arme en silence !

Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé !

Vous êtes la froideur même, la raison même, et c’est cela même qui me met le feu au sang, c’est cela même qui m’attire et me désespère.

Ce visage parfait et ce cœur composé, l’ange ovale !

Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une autre, tout est prompt et déterminé.

N’y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique ?

Ce n’est pas vous qui pour le sauver vous pencheriez vers le condamné à mort et le prendriez dans les bras !

Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers vous mon visage plein de crimes et de désespoir !

SYGNE. — Comment osez-vous me parler ainsi ?

LE BARON TURELURE. — J’ai osé d’autres choses plus fortes.

Si l’on n’osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur son trône.

Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine !

SYGNE. — Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas ?

LE BARON TURELURE. — C’est l’âme même que je veux fléchir !

C’est une armée qu’on enfonce que je veux avoir encore, c’est la panique d’une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux sévères !

SYGNE. — Vous ne verrez rien de tel.

LE BARON TURELURE. — Je ne sais. Il faut que cela finisse.

Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l’avoue,

C’est vous qui avez eu le meilleur.

Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en défaut.

Vous obtenez tout de moi et moi je n’ai rien de vous. Ah ! le vieil esclavage de ma mère continue !

Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l’étonnée.

SYGNE. — Monsieur le Baron, il est vrai, J’ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant et courtois.

LE BARON TURELURE. — J’ai fait ce que j’ai pu.

SYGNE. — Vos conseils m’ont été précieux, votre patronage inestimable.

Je me reproche d’en avoir abusé.

LE BARON TURELURE. — Le profit a été pour nous deux.

SYGNE. — Pourquoi détruire ce qu’il y avait entre nous de possible ? Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu’il est en mon pouvoir d’être à vous ?

LE BARON TURELURE. — Sygne,

Est-ce qu’il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer ?

SYGNE. — Il ne faut désirer que les choses raisonnables.

LE BARON TURELURE. — La raison est de s’arranger des faits comme on peut.

Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien.

La nature en sait plus long que vous et moi.

Et si je vous aime, c’est qu’il y a tout de même en vous quelque chose qui est capable d’être aimé par moi.

J’irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort,

Plus qu’une chose à faire pour un homme ! c’est d’en prendre le commandement et de marcher à leur tête,

Faisant la demi-conversion par le flanc gauche.

SYGNE. — Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd’hui ?

LE BARON TURELURE. — Fortes et pertinentes.

SYGNE. — Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne réponse.

LE BARON TURELURE. — Je le regrette, non. Il faut me répondre sur l’heure.

N’essayez pas d’être la plus maligne avec moi.

SYGNE. — Vous savez que c’est peu de chose de dire que je ne vous aime pas.

LE BARON TURELURE. — Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce qui vous plaît.

Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïonnette, cela ne leur plaisait pas davantage.

SYGNE, le considérant. — Vous n’êtes pas agréable à voir.

LE BARON TURELURE. — Je ne suis pas agréable mais utile.

Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise ? C’est le ciel, je vous dis, qui m’envoie pour vous sauver tout exprès !

Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre religion.

Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor.

Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats ?

Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d’abord. Je suis l’homme du possible.

Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira !

Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu’il me prendra pour ministre.

SYGNE. — Pourquoi me parlez-vous de mon cousin Georges ?

LE BARON TURELURE, d’une voix tonnante. — Parce qu’il est ici et que je le tiens à la gorge.

SYGNE. — Prenez-le donc si vous en êtes capable.

LE BARON TURELURE. — Son sort vous est-il indifférent ?

SYGNE. — Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort.

LE BARON TURELURE. — Que m’importe votre cousin et ses farces misérables.

SYGNE. — Que m’importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables ?

LE BARON TURELURE. — J’ai en main de meilleurs otages.

Vous ne dites rien.

SYGNE. — Que sais-je de vos rêveries de gendarme ?

LE BARON TURELURE, à voix basse. — Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi.

(Il la regarde fixement).

SYGNE, de même. — Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi !

LE BARON TURELURE. — Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je faisais.

SYGNE. — Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite.

LE BARON TURELURE. — Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que je tiens ma parole.

SYGNE. — Ne doutez donc pas de la mienne davantage.

LE BARON TURELURE. — Sygne de Coufontaine, qui faites l’orgueilleuse,

Je vous achèterai et vous serez à moi.

SYGNE. — Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis ?

LE BARON TURELURE. — Je prendrai la terre et la femme et le nom.

SYGNE. — Vous me prendrez, Toussaint Turelure ?

LE BARON TURELURE. — Je prendrai le corps et l’âme avec lui.

Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants.

SYGNE. — L’amour aura fait cette merveille.

LE BARON TURELURE. — La justice du moins, car voyez de quel prix je veux vous payer.

SYGNE. — Je le sais. C’est à vous que je dois mon héritage.

LE BARON TURELURE. — À ma mère qui vous a nourrie.

SYGNE. — Aux vôtres qui ont tué tous les miens.

LE BARON TURELURE. — C’est nous donc doublement qui vous avons faite et élevée.

SYGNE. — Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffît.

Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi ?

LE BARON TURELURE. — Une autre petite chose.

SYGNE. — Laquelle ?

LE BARON TURELURE. — Vous avez ici la collection des Conciles.

Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa capitale.

Préameneu m’a demandé une note à ce sujet.

Vous pensez bien que je n’ai pas Manzi à la Préfecture.

SYGNE. — Prenez ce que vous voudrez.

LE BARON TURELURE. — Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des in-folio en peau de truie.

J’aime ces belles reliures italiennes.

(Il se dirige en boitant vers cette partie de la bibliothèque où est aménagée la porte secrète. SYGNE ouvre doucement le tiroir du secrétaire et y enfonce la main.)

LE BARON TURELURE, le dos tourné à Sygne. — Voilà bien l’ouvrage au complet. Il est en parfait état et sans un grain de poussière.

SYGNE. — Je le ferai porter dans votre voiture.

LE BARON TURELURE. — Et qu’arriverait-il, je me le demande, si j’en cueillais moi-même quelques tomes ?

SYGNE. — Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux.

LE BARON TURELURE se retournant vivement et regardant Sygne en face. — Ce qui m’arriverait ? Une balle de plomb dans la tête.

Adressée par une jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans ce petit secrétaire.

SYGNE. — Ils ne me sont pas inutiles.

LE BARON TURELURE. — À quoi bon faire une grande tache sur le parquet ?

Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu ? Le mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets ?

Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j’ai mis le chat à tous les trous.

SYGNE. — Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m’induisez pas en tentation.

LE BARON TURELURE. — Je m’en vais donc et vous laisse à vos réflexions.

Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider.

(Entre LE CURÉ BADILON).

Monsieur le Curé, j’ai bien l’honneur.

(Il sort).

SCÈNE II

MONSIEUR BADILON (C’est un homme gros et d’aspect rustique). — Cet homme chez vous. Que signifie cette visite ?

SYGNE. — Vous savez que Monsieur le Préfet m’honore de sa sympathie.

MONSIEUR BADILON. — Cette visite en ce moment !

SYGNE. — M. le baron Turelure

Venait me demander ma main.

MONSIEUR BADILON. — Il a osé ?

SYGNE. — Quelle audace voyez-vous là ? Baron, préfet, général, commandeur de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre châteaux, (tout cela grevé d’hypothèques, il est vrai),

N’est-ce pas un parti raisonnable ?

Et pour ce qui est de s’adresser à moi, que vouliez-vous qu’il fît ? Est-ce sa faute si je n’ai plus père ni mère ? Et j’ai assez d’âge et de sens pour traiter seule de ce genre d’affaires, comme d’autres.

MONSIEUR BADILON. — Dieu ne se plaît pas aux paroles amères.

SYGNE. — J’ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m’ouvrait son cœur.

MONSIEUR BADILON. — Et pourquoi choisit-il ce moment ?

SYGNE. — La suite vous le fera paraître.

MONSIEUR BADILON. — Saurait-il que Georges est ici ?

SYGNE. — Il le sait.

MONSIEUR BADILON. — Sait-il aussi,

Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit ?

SYGNE. — Il est donc vrai ? et vous aussi me dites la même chose…

Le Pape…

MONSIEUR BADILON. — … Arraché de sa prison par la main de votre frère…

SYGNE. — Ô pauvre Georges-fou !

MONSIEUR BADILON. — … Est ici caché et remis à votre garde.

SYGNE, se tournant vers le Christ. — Malheur à moi parce que Vous m’avez visitée !

MONSIEUR BADILON. — Mais je l’entends qui répond : C’est toi-même qui m’as ramené ici.

SYGNE. — Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que Vous êtes lourd !

MONSIEUR BADILON. — Aux forts le fardeau.

SYGNE. — Je comprends maintenant Votre assistance et pourquoi j’ai refait cette maison non point pour moi !

MONSIEUR BADILON. — Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un abri.

SYGNE. — Abri précaire et d’une seule nuit !

MONSIEUR BADILON. — Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard ?

SYGNE. — Toussaint garde toutes les issues.

MONSIEUR BADILON. — N’est-il point de salut pour le Pape ?

SYGNE. — Turelure me l’a remis dans la main.

MONSIEUR BADILON. — Que demande-t-il en échange ?

SYGNE. — Cette main elle-même.

MONSIEUR BADILON. — Sygne, sauvez le Saint-Père !

SYGNE. — Mais non point à ce prix ! Je dis non !

Je ne veux pas !

Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est envers les miens !

MONSIEUR BADILON. — Livrez donc votre père fugitif.

SYGNE. — Je ne livrerai point mon corps et leur corps ! Je ne livrerai point mon nom et leur nom !

MONSIEUR BADILON. — Livrez votre Dieu à la place.

SYGNE, vers le Christ. — Vous vous êtes moqué de moi !

MONSIEUR BADILON. — Que lui avez-vous demandé qu’il ne vous ait accordé ?

Qu’avez-vous recherché qui ne soit à vous ? Le fruit de votre travail, vous l’avez.

SYGNE. — Je l’ai !

MONSIEUR BADILON. — La race est sauve en Georges que vous sauvez,

Le conservant à ses enfants.

SYGNE. — Grand Dieu ! C’est ici que Votre main apparaît !

MONSIEUR BADILON. — Je ne vous entends pas.

SYGNE. — Sa femme, dites-vous, ses enfants…

MONSIEUR BADILON. — Eh bien ?

SYGNE. — Tout est mort.

MONSIEUR BADILON. — Paix sur eux ! Vous voici libre.

SYGNE. — Georges reste.

MONSIEUR BADILON. — Que lui garder qui vaille plus que la vie ?

SYGNE. — L’honneur.

MONSIEUR BADILON. — Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère.

SYGNE. — Il est pauvre et tout seul.

MONSIEUR BADILON, vers le Christ. — Un autre est plus pauvre et plus seul.

SYGNE. — Apprenez donc, puisqu’il me faut tout vous dire, Père,

Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la dernière de notre race.

MONSIEUR BADILON. — Je vous écoute.

SYGNE. — Cette nuit nous avons engagé notre foi l’un à l’autre.

MONSIEUR BADILON. — Vous n’êtes pas mariés encore.

SYGNE. — Un mariage ! Ah, ceci est plus que tout mariage !

Il m’a donné sa main droite, comme le lige à son vassal,

Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur.

MONSIEUR BADILON. — Serment dans la nuit. Promesses seules et non point acte ni sacrement.

SYGNE. — Retirerai-je ma parole ?

MONSIEUR BADILON. — Au-dessus de toute parole le Verbe qui a langage en Pie.

SYGNE. — Je n’épouserai point Toussaint-Turelure !

MONSIEUR BADILON. — La vie de Georges est aussi en sa puissance.

SYGNE. — Qu’il meure, comme je suis prête à mourir ! Sommes-nous éternels ?

Dieu m’a donné la vie et me voici prompte à la rendre.

Mais le nom est à moi ! mon honneur de femme est à moi seule !

MONSIEUR BADILON. — Il est bon d’avoir à soi quelque chose, pour le donner.

SYGNE. — Georges

Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant !

MONSIEUR BADILON. — C’est lui-même qui a été le chercher et qui l’a introduit ici.

SYGNE. — Ce passager d’une minute avec nous, ce vieillard qui n’a plus que le souffle à rendre !

MONSIEUR BADILON. — Votre hôte, Sygne.

SYGNE. — Que Dieu fasse son devoir de son côté, comme je fais le mien.

MONSIEUR BADILON. — Ô mon enfant, quoi de plus faible et de plus désarmé

Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous ?

SYGNE. — Misérable faiblesse de femme ! Que ne l’ai-je tué sans penser

Avec cette arme que j’avais dans la main ? Mais j’ai craint que cela ne servît à rien.

MONSIEUR BADILON. — Avez-vous eu cette idée criminelle ?

SYGNE. — Nous périssions ensemble et je n’avais plus à faire ce choix !

MONSIEUR BADILON. — Il est bien facile de détruire ce qu’il a tant coûté de sauver.

SYGNE. — Mais tuer cet homme est bon.

MONSIEUR BADILON. — À lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est Son très cher enfant.

SYGNE. — Ah ! je suis sourde et je n’entends pas, et je suis une femme et non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un Agnus Dei !

Et si Dieu aime que je l’aime, et de quoi c’est fait, qu’il comprenne ma haine à son tour qui est comme je l’aime, du fond de mon cœur et le trésor de ma virginité !

Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré !

Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte une ressource nouvelle !

Et il faut maintenant que je l’appelle mon mari, c’te bête ! et que j’accepte et que je lui tende la joue !

Cela, ha, je refuse ! je dis non ! Quand Dieu en chair l’exigerait de moi.

MONSIEUR BADILON. — C’est pourquoi Il ne l’exige aucunement.

SYGNE. — Que demandez-vous donc en Son nom ?

MONSIEUR BADILON. — Je ne demande pas, et je n’exige rien, mais je vous regarde seulement et j’attends,

Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l’eut frappée.

SYGNE. — Qu’attendez-vous ?

MONSIEUR BADILON. — Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez été créée et mise au monde.

SYGNE. — Dois-je sauver le Pape au prix de mon âme ?

MONSIEUR BADILON. — À Dieu ne plaise ? Que nous recherchions aucun bien par le mal.

SYGNE. — Je ne livrerai point mon âme au diable !

MONSIEUR BADILON. — Mais déjà l’esprit violent la tient,

Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche.

SYGNE, sourdement. — Ayez pitié de moi.

MONSIEUR BADILON, avec éclat. — Grand Dieu ! Ayez pitié de moi vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j’ai épouvante !

C’est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m’a aperçu quand je n’étais encore qu’un mauvais petit corbeau et m’a fait prêtre ici pour l’éternité.

Et quoi ? me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure !

Moi l’imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés !

Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges, c’est à ces mains rouges qu’il a remis pouvoir de lier et de délier !

Tout a péri, et c’est moi seul maintenant que vous appelez votre père, pauvre paysan !

Ah, du moins, rien n’a été votre père par le sang plus que je ne suis le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils.

Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un sacrificateur sans entrailles,

Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de mesure et de suavité.

Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus de nous, mais ce qu’il y a de plus bas,

Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que Son enfant lui fait de tout son cœur.

SYGNE, sourdement. — Pardonnez-moi parce que j’ai péché.

(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis, l’étole violette croisée sur la poitrine).

Eh quoi ! vous avez sur vous le viatique ?

MONSIEUR BADILON. — Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans les bois.

En quittant ce matin même

(À voix basse) — le Pape,

J’ai appris que le pauvre homme venait d’avoir les jambes broyées[1] par un chêne.

J’arrive de chez lui. Quelle tempête !

Cela m’a rappelé les bons temps de l’Indivisible, quand le sorcier Quiriace me pourchassait.

Et que je passais la nuit dans le creux d’un saule, avec Notre-Seigneur sur la poitrine.

SYGNE, se mettant à genoux. — Pardonnez-moi, mon père, parce que j’ai péché.

MONSIEUR BADILON (il est assis sur un fauteuil à côté d’elle). — Qu’il vous pardonne comme je vous bénis.

SYGNE. — Je suis coupable de paroles violentes, de désir de mort, de propos de tuer.

MONSIEUR BADILON. — Renoncez-vous de toute votre volonté à la haine d’aucun homme et au désir de lui mal faire ?

SYGNE. — Je cède.

MONSIEUR BADILON. — Poursuivez.

SYGNE, à voix basse. — Georges

Dont je vous ai parlé tout-à-l’heure, père,

Je l’aime.

MONSIEUR BADILON. — Mais il n’y a point de mal à cela.

SYGNE. — Plus qu’il n’est dû à aucune créature.

MONSIEUR BADILON. — Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l’a faite.

SYGNE. — Père, je lui ai donné mon cœur !

MONSIEUR BADILON. — Ce n’est pas assez l’aimer que de l’aimer hors de Dieu.

SYGNE. — Mais Dieu veut-il que je l’abandonne et le trahisse ?

MONSIEUR BADILON. — Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant bien-aimée, car je suis votre pasteur qui ne vous veux point de mal.

Qu’une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son pays, son fiancé,

(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire),

Pour se retirer dans le désert au pied d’une croix, pour panser les malades, pour nourrir les pauvres,

Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui ne nous sont de rien,

Elle le fait dans l’abondance de son cœur et son salut n’y est pas intéressé.

Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en avez reçu vocation,

Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre honneur en ce monde,

Embrassant votre bourreau et l’acceptant pour époux, comme le Christ s’est laissé manger par Judas,

— La Justice ne le commande pas.

SYGNE. — Ne le faisant pas, je reste sans péchés ?

MONSIEUR BADILON. — Aucun prêtre ne vous refusera l’absolution.

SYGNE. — Est-il vrai ?

MONSIEUR BADILON. — Et je vous dirai plus : Prenez garde et faites attention à ce grand sacrement qu’est le mariage, de crainte qu’il ne soit profané.

Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions, il le consacre. Il achève le pain et le vin.

Il consomme l’huile. Il donne effet pour l’éternité à cette parole qu’il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même.

De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort.

Ah, comme le corps d’un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l’orifice de son corps pourri !

Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux êtres l’un à l’autre se font l’un de l’autre pour l’éternité.

SYGNE. — Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement ?

MONSIEUR BADILON. — Il ne l’exige pas, je vous le dis avec fermeté.

— Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes

S’est arraché du sein de son père et qu’il a subi l’humiliation et la mort

Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux qu’il aime,

La Justice non plus ne le contraignait pas.

SYGNE. — Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme !

MONSIEUR BADILON. — Je le sais, pauvre enfant.

SYGNE. — Est-ce à moi de sauver Dieu ?

MONSIEUR BADILON. — C’est à vous de sauver votre hôte.

SYGNE. — Ce n’est pas moi qui l’ai prié sous mon toit.

MONSIEUR BADILON. — C’est votre cousin qui l’a amené.

SYGNE. — Je ne peux pas ! Ô mon Dieu, je ne veux pas à ce prix !

MONSIEUR BADILON. — C’est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste.

SYGNE. — Je ne peux pas au delà de ma force.

MONSIEUR BADILON. — Mon enfant, sondez votre cœur.

SYGNE. — Le voici devant vous tout ouvert et déchiré.

MONSIEUR BADILON. — Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s’il s’agissait. de le sauver, lui et les siens,

Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait,

Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous ?

SYGNE. — Ah, qui je suis, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma race ? Oui,

Je le ferais.

MONSIEUR BADILON. — Je l’entends de votre propre bouche.

SYGNE. — Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le premier et le dernier de nous tous,

Mon Maître, mon Seigneur, à qui j’ai engagé ma foi !

MONSIEUR BADILON. — Dieu est tout cela pour vous avant lui.

SYGNE. — Mais il n’a pas besoin de moi ! Le Pape a ses promesses infaillibles !

MONSIEUR BADILON. — Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n’a point prié.

Épargnez à l’univers ce crime.

SYGNE. — C’est vous qui m’avez instruite et ne me disiez-vous pas que le Pape près de périr, Dieu chaque fois l’a sauvé ?

MONSIEUR BADILON. — Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa bonne volonté.

SYGNE. — Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique.

MONSIEUR BADILON. — Mais vous voyez au moins que c’est l’heure du Prince de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon.

Qui l’empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome.

Comme les anciens rois de France afin de l’avoir à eux ?

Voici le dernier désordre ! Voici le cœur dérangé de sa place !

Ah, nous ne sommes pas seuls ici ! Âme pénitente, vierge, voyez ce peuple immense qui nous entoure,

Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sont sous nos pieds,

Et les myriades humaines l’une sur l’autre, attendent votre résolution !

SYGNE. — Père, ne me tentez pas au-dessus de ma force !

MONSIEUR BADILON. — Dieu n’est pas au-dessus de nous, mais au-dessous.

Et ce n’est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre faiblesse.

SYGNE. — Ainsi donc moi, Sygne, comtesse de Coûfontaine,

J’épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma servante et du sorcier Quiriace.

Je l’épouserai à la face de Dieu en trois personnes, et je lui jurerai fidélité et nous nous mettrons l’alliance au doigt.

Il sera la chair de ma chair et l’âme de mon âme, et ce que Jésus-Christ est pour l’Église, Toussaint Turelure le sera pour moi, indissoluble.

Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens,

Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n’aura rien de moi qui ne soit à lui,

Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus.

Tous ces biens que j’ai recueillis non pas pour moi,

Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines,

Je les lui porterai en dot, et c’est pour lui que j’aurai souffert et travaillé.

La foi que j’ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et qui n’a plus que moi seule,

Et moi aussi, je lui manquerai la dernière !

Cette main qu’il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte,

Sous l’œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur cet autel,

Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément tout à l’heure,

La mienne est fausse !

(Silence)

Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien !

MONSIEUR BADILON. — Je me tais mon enfant, et je frémis !

Je vous déclare que ni moi,

Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons un tel sacrifice.

SYGNE. — Et qui donc m’y oblige ?

MONSIEUR BADILON. — Âme chrétienne ! Enfant de Dieu ! C’est à vous seule de le faire de votre propre gré.

SYGNE. — Je ne puis pas.

MONSIEUR BADILON. — Préparez-vous donc. Je m’en vais vous bénir et vous renvoyer.

SYGNE. — Mon Dieu ! Cependant vous voyez que je vous aime !

MONSIEUR BADILON. — Mais non point jusqu’aux crachats, à la couronne d’épines, à la chute sur le visage, à l’arrachement des habits et à la croix.

SYGNE. — Vous voyez mon cœur !

MONSIEUR BADILON. — Mais non point à travers cette grande rupture à mon côté.

SYGNE. — Jésus ! mon bon ami !

Qui a été tout le temps mon ami sinon vous ? Il est dur maintenant de vous déplaire.

MONSIEUR BADILON. — Mais il est facile de faire Votre volonté !

SYGNE. — Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois.

MONSIEUR BADILON. — Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité et la Vie.

SYGNE. — Seigneur, s’il se peut, que ce calice soit éloigné de moi !

MONSIEUR BADILON. — Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non la mienne !

SYGNE. — Ah, du moins, ô mon Dieu, si je Vous abandonne tout,

Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose.

Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec le reste !

MONSIEUR BADILON. — Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir le jour et l’heure.

SYGNE, sourdement. — Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de moi ?

MONSIEUR BADILON. — Le voici déjà avec vous.

SYGNE. — Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne !

MONSIEUR BADILON. — Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé ?

SYGNE. — … Et non la mienne.

(Silence)

Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne ! Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne !

MONSIEUR BADILON. — Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile ?

Le voici donc enfin abattu, l’édifice de votre amour-propre ? La voici terrassée, cette Sygne que Dieu n’a pas faite ! Le voici arraché jusqu’aux racines,

Ce tenace amour de vous-même ! Voici la créature avec son créateur dans l’Éden de la croix !

« Ô mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints, mais que dites-vous de mon calice ? ». Il est facile de mourir,

Il est facile d’accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage et l’inintelligence, et le mépris de tous les hommes.

Tout est facile excepté de Vous contrister.

Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime

Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable.

(Il se lève)

Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de cette victime immolée,

Et je Vous prie pour elle, ainsi que l’on prie sur les azymes à la messe.

Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait, ce qu’elle a pu.

Maintenant ayez compassion d’elle et ne lui imposez pas un fardeau intolérable,

Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon enfant unique de mes propres mains.

Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez avant que je vous pardonne.

(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête).

Mon enfant, recueillez-vous, je m’en vais vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec vous !

(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et les bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle, cependant que les rayons rouges du soleil couchant entrent par les fenêtres.

  1. Il prononce « broy-ées ».