L’Otage (Claudel)/Variante
VARIANTE
SCÈNE III
TURELURE. — Bonjour, Sygne.
M’entendez-vous ? Vous ne pouvez parler ?
Parlez cependant, je puis lire les mots sur vos lèvres.
Mort ? Georges est-il mort ?
J’ai le regret de vous dire que oui.
Le prêtre ? Je vous répète qu’il est mort. Trop tard. Il est trop tard.
La balle l’a frappé au front. Il est mort
— Moi je suis vivant.
Grâce à vous, chère Sygne. (Silence.)
Sans prêtre, sans confession.
Et dans des dispositions, hélas ! qui nous permettent de conserver quelques doutes sur son salut.
Quoi ? je ne puis vous entendre.
Infinie ?
La miséricorde de Dieu est infinie ? C’est vrai, la miséricorde de Dieu est infinie.
Sa justice aussi. « Nescio vos », est-il écrit. « Je ne sais du tout qui vous êtes. »
C’est le Père qui parle ainsi.
Texte. Vous avez beau dire que non.
Mais moi, Sygne, quelle recpnnaissance vous dois-je !
Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre.
Ô mystère de l’amour conjugal ! ô dévouement digne de l’antiquité !
C’est de vous qu’il est écrit comme de l’ancienne Ruth : J’oublierai mon pays et tes dieux seront mes dieux.
Qu’est-ce qu’un frère pour vous à côté de l’époux que vous vous êtes choisi ?
Ah, je veux qu’où je suis vous soyez désormais avec moi et que nos os côte à côte reposent dans le même monument !
Encore non ? mais moi, je vous dis que oui, et c’est moi qui suis le plus fort.
Je vous connais mieux que vous-même et ce dernier acte vous découvre à la fin.
L’amour est un lien plus fort que le sang. Et qui vous connaîtrait mieux, ma chère Sygne,
Que cet époux à qui s’est ouvert le secret de votre corps virginal ?
Du moins votre sacrifice ne fut pas vain :
Le Roi revient en France.
Le Roi de nouveau est là et je suis son premier ministre.
Coûfontaine renaît en notre cher enfant. Voulez-vous le voir et l’embrasser ?
Quoi ? vous ne voulez pas voir votre enfant ?
Ceci est grave. (Silence.)
Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains que pour vous aussi l’heure de la mort soit proche.
L’abbé Badilon n’est pas loin. Dois-je le faire venir ?
Sygne, ai-je bien compris ? eh quoi, vous ne dites rien ?
Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.
Croyez-vous que je ne vous comprenne pas ?
Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que ce prêtre vous impose le pardon.
Vous voulez bien me donner votre vie, la mort était une chose trop bonne pour me la laisser.
Mais non point me pardonner. Et pourtant c’est la condition nécessaire de votre salut !
« Je n’en puis plus », dites-vous ?
TURELURE, de même. — « Tout est épuisé — jusqu’au fond. — Tout est exprimé — jusqu’à la dernière goutte. » Non, cela n’est pas.
Le devoir reste.
Laissez-moi vous conjurer au nom de votre salut éternel.
En vérité vous êtes un scandale pour moi, qui ne crois pas plus à ces choses que votre frère.
Si grande est la haine que vous me portez !
Que fut donc notre mariage ?
Le mariage est un sacrement. Ce n’est point le prêtre qui fait le mariage, c’est le consentement seul.
Et comme le pain de l’eucharistie, le oui est la matière de cette communion permanente.
Combien ne doit-il pas être complet qui fait de deux âmes
Une seule en une seule chair ?
Un grand sacrement, dit l’Apôtre.
Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous m’avez donné ?
Vos intentions étaient droites ? Défaite.
Il s’agissait de sauver le Pape ? Non.
Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun.
Sygne, m’entendez-vous ? oui, je vois que vous m’entendez encore. Ah, fille fière, tu ne fléchis pas !
Tu n’as pas su faire complètement ton sacrifice et tu recules au dernier moment.
La damnation, Sygne ! l’éternelle privation de ce Dieu qui t’a faite,
Et qui m’a fait aussi, à son image : oui, quoique tu refuses de me pardonner !
De ce Dieu qui t’appelle à ce suprême instant et qui te somme, toi, la dernière de ta race.
Coûfontaine ! Coûfontaine ! M’entends-tu ?
Et quoi ! tu refuses ! tu trahis !
Lève-toi, quand tu serais déjà morte ! c’est ton suzerain qui t’appelle ! Eh bien, tu fais défection ?
Lève-toi, Sygne ! lève-toi, soldat de Dieu ! et donne lui ton gant.
Comme Roland sur le champ de bataille quand il remit son poing à l’Archange Saint Michel,
Lève-toi et crie : ADSUM ! Sygne ! Sygne !
COUFONTAINE, ADSUM ! COUFONTAINE, ADSUM !
TURELURE, plus bas et comme effrayé. — COUFONTAINE, ADSUM.
Il prend le flambeau et fait passer la lumière devant les yeux qui restent immobiles et fixes.)