L’emprise : Bertha et Rosette/06

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VI

L’assaut.


« Il n’est pas bon que l’homme soit seul… » C’est là une vérité qui ne passe pas.

Sans doute quelques ermites ont fait exception, mais en général l’homme a besoin d’une compagne, et si cela est impossible, il lui faut au moins un compagnon, un intime, un confident des peines et des espérances.

Les soldats de la grande guerre n’ont pas fait exception à la règle. En général, ils adoptaient un camarade qui devenait plus ami, plus intime que les autres, et comme résultat les unités humaines devenaient des couples.

Pour nos Canadiens, particulièrement nos gars de chantier, cette association ou intimité, continuait à s’appeler un span ou un team.

Gustin avait suivi la coutume générale. Son partenaire était un autre Canadien, ex-gars de chantier, Georges Rivest, natif de l’Épiphanie.

Ils s’étaient connus dans les chantiers du haut Saint-Maurice, où ils avaient bûché ensemble ; puis dans les tranchées, où ils avaient partagé la même vie de misère.

Entre les deux, tout paraissait contraste. Tremblay était grand, bien proportionné ; Rivet était court, trapu. Rivest semblait n’ouvrir la bouche que pour écorcher la belle langue française par un juron frisant le blasphème, ou encore par des expressions peu françaises ; Tremblay, au contraire, parlait un langage presque parfait.

Pourtant, ils avaient de grands points de ressemblance. Tous deux étaient braves, sans témérité. Tous deux avaient aimé le gin et s’étaient enrôlés entre deux verres. Tous deux avaient complètement rompu avec dame bouteille : Tremblay, par regret et amour de sa promise ; Rivest, par colère et orgueil.

Ni l’un ni l’autre ne buvait jamais de liqueurs alcooliques : on les avait surnommés les Boileau (boit l’eau). L’un était le Grand Boileau et l’autre le Petit Boileau.

Une autre chose était commune aux deux, et même à tous les soldats dans les tranchées, c’était l’espérance d’une paix prochaine. On se disait que les Empires du Centre étaient à bout, que bientôt ils demanderaient quartier. Pour les deux Boileau, la paix, c’était le retour, c’était le pays, et ils espéraient.

C’est la vie, parce que c’est la nature humaine. Vivre, c’est souffrir, désirer et espérer.

Même on mettait un terme à la résistance des Allemands : « Ils ne pourront tenir plus de trois mois. Trois mois et ce sera la paix, » disaient les poilus. Et pour les Canadiens, cela amenait une vision de ciel clair et bleu, de forêts odorantes, de rivières limpides, de villages coquets autour de l’église au clocher pointu. C’était encore la vision de campagnes immenses avec leurs champs et leurs troupeaux.

La paix, c’était surtout le retour au pays, la fête du cœur meurtri retrouvant la chaude atmosphère du chez nous, l’accueil réconfortant des êtres compris et aimés, dont le cœur sait lui aussi nous comprendre et nous aimer.

Les deux Boileau, comme les autres, faisaient des projets d’avenir à l’infini. Ensemble, ils parlaient du pays. Rivest parlait de sa mère, de son père qui venait de mourir, de ses deux frères, dont l’un victime d’un accident s’en allait mourant, et il disait :

— « De la famille, je n’en ai déjà presque plus ».

— Tu prendras une place dans la mienne, répondait Augustin. La paix s’en vient ; à Noël on sera chez nous. Je t’emmène à la messe de Minuit à Roberval ; tu vas voir si j’ai une belle blonde. Il ne s’en fait plus de pareille.

Rivest gouaillait :

— Si elle est épatante, je te la chipe.

— Y a pas de danger pour la mienne, mais le père Neuville a d’autres filles. Si tu n’es pas trop sacrârd, tu pourrais avoir une chance.

Et Rivest de faire l’homme en égrenant tout un chapelet de jurons, dont quelques uns auraient pu être appelés des blasphèmes.

Pourtant le compagnonnage d’un bon vivant, et surtout la pratique d’un reste de dévotion, prise sur les genoux de sa mère, faisaient que le Petit Boileau s’amendait et sacrait de moins en moins.

Un après-midi que tout avait été relativement tranquille, le bruit courut dans la tranchée que le soir on tenterait l’assaut d’une tranchée ennemie.

Ce soir-là, les deux Boileau récitèrent le chapelet ensemble. Qui dira la force de l’exemple ? La première fois que Petit Boileau vit Grand Boileau récitant son chapelet, il eut un éclat de rire.

— Tiens, Boileau qui tourne au trappiste !

Puis il pensa à sa maman si bonne, qui peut-être disait le chapelet pour lui en ce moment.

Quelques jours plus tard, les deux Boileau disaient le chapelet ensemble, puis ils eurent des camarades de chapelet. En ce soir de l’assaut, ils étaient bien une dizaine.

Le dernier « Je vous salue Marie… » était à peine fini, qu’un officier mettait la main sur l’épaule de Rivest en disant :

— Il nous faut deux gars habiles, qui ont du poil aux pattes ; c’est pour un mauvais risque.

Sans hésitation, Rivest répondit :

— Je suis prêt. Si vous n’avez pas l’autre du « spanne » (la paire) prenez mon associé de chapelet.

D’un signe de tête, Tremblay approuva et se rapprocha de l’officier.

— Venez.

Les deux hommes suivirent en silence.

Dans un trou protégé de quelques sacs de terre, les trois s’arrêtèrent. Une boîte qui sert de table, et en même temps de meuble à tout mettre, est grande ouverte ; l’officier en retire des cartes, des plans, des photographies, qu’il montre aux deux soldats.

— Ce que j’attends de vous, c’est du sang-froid et de la précision. Comprenez-vous ? Les premiers ouvrages de défense, fils barbelés, etc., sont à une dizaine de verges de la tranchée boche. Voici un chapelet de dynamite relié grain par grain à l’aide d’une broche de cuivre ; le moindre choc peut les faire exploser, vous irez donc avec précaution.

En arrivant aux ouvrages de défense ennemis, que vous devez atteindre sans donner l’éveil, vous attachez ensemble le bout des deux broches que voici, et chacun de votre côté, vous placez les bombes de la meilleure manière possible. Quand vous aurez épuisé chacun votre chapelet, vous vous arrêtez et attendez. Si vous n’avez pas donné l’éveil, attendez le signal : une lumière là-bas sur la butte. Comptez jusqu’à cinq cent, puis établissez le contact avec la batterie que voici.

Au cas d’alerte, aussitôt découverts, faites sauter.

Vous avez compris ? Allez.

— Oui. Ce que vous voulez, c’est la destruction des premiers ouvrages de défense, juste au moment de l’attaque

— Parfaitement.

Une minute de silence, puis l’officier d’une voix émue :

— Mes enfants, vous ne reviendrez probablement pas ; avez-vous quelques commissions à donner, je m’en charge.

Sans un mot, le Grand Boileau tire de son juste-au-corps, une lettre adressée à Bertha Neuville, Roberval. Il la remet à l’officier.

— Pour qui ? demande celui-ci.

— Pour ma fiancée, l’adresse y est, répond le soldat.

— Et toi, Petit Boileau ?

— Oh ! moi, je n’ai pas de fiancée, je n’ai plus que maman et un frère. Vous direz à dame Joseph Rivest, l’Épiphanie, que son fils Georges s’est conduit comme un homme, qu’il est mort comme un soldat au devoir, avec son scapulaire et sa médaille de la Vierge.

— C’est bien, allez, mes enfants. Vous avez vingt-cinq minutes pour vous rendre et faire votre travail ; ce n’est pas trop.

Les soldats partis, le commandant essuie d’un revers de main, les poils de sa moustache : « Pauvre Maman ! Pauvre fiancée ! »

Sans bruit, les deux soldats ont rampé jusqu’au but. La nuit est noire, pas une étoile. Sans donner l’éveil, ils ont placé un à un leurs engins destructeurs. Maintenant, ils sont éloignés l’un de l’autre, d’au moins deux cents verges et ils attendent anxieusement, un à chaque bout du fil. Soudain la lumière brille au sommet de la colline : encore cinq minutes. On entend le bruit sourd que font des centaines de pieds battant le sol dans une marche rapide mais silencieuse.

Cinq cent, fait la voix de Rivest.

— Cinq cent, répond Tremblay à l’autre bout du chapelet de bombes.

Le contact et l’explosion ne font qu’un. La place est vide : ils ont bien travaillé.

Les poilus arrivent en trombe. Les obstacles qui devaient les arrêter dans leur élan n’existent plus. Ils tombent dans la tranchée allemande qui, peu garnie de défenseurs pris par surprise, est faiblement défendue.

Une section assez considérable de la tranchée est prise rapidement ; mais les boches organisent bien vite la résistance et alors c’est le corps à corps.

Lutte sanglante, éclairée par les projecteurs teutons !

Nos deux Boileau, étourdis par l’explosion, étaient restés un moment immobiles ; puis se relevant, ils s’étaient jetés dans la mêlée. Le hasard ou la Providence les rapprocha, et bientôt ils s’aperçurent qu’ils étaient côte à côte.

Mais les Allemands ne pouvaient pas ainsi abandonner toute une section de tranchées ; quant à la reprendre, ils en comprenaient l’impossibilité immédiate. Pour eux, l’important, c’était d’arrêter, coûte que coûte, la marche des Canadiens, qui de boyau en boyau étendaient leurs conquêtes. Ils eurent donc recours au moyen extrême et leur artillerie entra en danse. Ce ne fut bientôt qu’une masse confuse de terre brune, soulevée, émiettée, bousculée, puis le silence et la nuit, nuit noire sans lune ni étoile.

Nuit horrible, dans une odeur de poudre et de sang ; au silence lugubre coupé du râle des mourants et des plaintes des blessés, à qui personne ne pouvait porter secours sans être victime à son tour.

Dans la tranchée conquise, les poilus veillaient. Dans la partie qu’ils avaient pu conserver, les Boches veillaient aussi. Entre les deux tronçons de boyaux, une trentaine de verges que les deux côtés surveillaient avec soin, prêts à abattre d’une balle toute ombre qui s’y serait montrée.

Pourtant, deux corps, deux hommes morts ou vivants, étaient presque enfouis dans cette terre humide, collante, et profondément labourée par les obus.