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L’enfant des Champs-Élysées

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Texte établi par C. O. Beauchemin & Valois, libraires-imprimeurs, .
L’ENFANT
DES
CHAMPS-ÉLYSÉES
par
madame desbordes valmore.
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MONTRÉAL.
C. O. BEAUCHEMIN & VALOIS, Libraires-Imprimeurs
237 et 239, rue St-Paul

1871.

L’ENFANT DES CHAMPS-ÉLYSÉES.

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L’apparition d’une petite calèche verte trainée par quatre chèvres noires, produisit, il y a quelques années, une grande sensation aux Champs-Élysées. Les écoliers qui s’y rassemblent en foule la poursuivaient en poussant de grands cris de joie ; cette joie fut au comble quand les chèvres fringantes, caparaçonnées comme de vrais chevaux, excitées par ces acclamations, se mirent à courir de toutes leurs forces. On eût dit qu’elles fuyaient à toute bride pour se dérober à l’admiration que causait leur présence, et leur emportement était plein de grâce ; les belles choses de ce monde gagnent un charme de plus à vouloir se cacher. Les écoliers, ravis de l’équipage en miniature, avouèrent que depuis le carrosse de Cendrillon, dont ils avaient beaucoup entendu parler, nul n’avait dû l’emporter sur celui-ci. Ils en entretinrent leurs familles, et la calèche verte devint ainsi l’objet de la curiosité d’une foule d’enfants et de mères. Le brillant du vernis lui donnait, au soleil, l’aspect d’une topaze roulante ; elle allait comme le vent ; jugez du bonheur qu’elle procurait même à ceux qui n’en avaient que la vue.

L’attelage inoffensif n’était point contristé par l’arrogance d’un cocher en livrée, donnant des coups de fouet aux pauvres ou aux hommes de peine, comme on le voit souvent dans les rues de Paris ; ce qui est une grande inhumanité. Un odieux clic-clac n’annonçait jamais sa présence ; cette charmante voiture n’était entourée d’aucun danger brutal ; elle n’avait pour guide qu’une jeune et forte fille de huit à neuf ans, surveillée par un honnête serviteur qu’elle appelait Zolg, à la mine allemande et consciencieuse. Cet homme semblait choisir des yeux les pierres les plus larges et le terrain le plus uni, afin d’éviter un choc à l’enfant pâle et blond qui se balançait dans la calèche comme au bras de sa nourrice. On ne pouvait douter qu’il ne fût un très-heureux enfant, bien qu’il ne le dit pas encore intelligiblement, car il avait quatre ans au plus, et sa mère, qui pouvait l’envoyer se réjouir dans l’air pur, avec une sœur robuste et un guide attentif, était donc elle-même une très-heureuse-mère. C’est ce que pensaient toutes celles qui, leurs enfants par la main, regardaient filer le merveilleux carrosse sous les grands arbres de l’immense promenade.

Le teint délicat du jeune maître à la calèche dénotait bien un peu de retard dans le développement de ses forces physiques. S’il parcourait chaque jour en tous sens les Champs-Élysées, où demeurait sa mère, c’était encore, il faut le dire, grâce à l’agilité des chèvres, dont la plus barbue, qu’on appelait Nanine, l’avait abreuvé de son lait. Mais, il avait l’air si joyeux en criant : houp ! houp ! quand il frappait des mains en signe de contentement, qu’on ne lui souhaitait rien que d’être ce qu’il était. Ses éclats de rire avaient plus de puissance que des coups de cravache pour animer la vitesse gaillarde de ses quatre chevaux nains, pendant que sa sœur Rosa le suivait avec la légèreté d’un cerf-volant.

Le mois de juin, beau mois qui donne les cerises, venait de s’écouler en courses salutaires pour la santé du petit Michel. Il ne bégayait plus ; il lançait distinctement dans l’air le nom de Rosa, sa sœur, celui de Zolg, son gardien allemand, et celui plus perçant de : mère ! Quand il le répétait, les bras tendus, dans l’impatience de retourner vers elle, tandis que les jambes très-minces de Zolg le disputaient d’empressement avec celles des chèvres, le berceau mobile du petit Michel était presque toujours entouré d’une trentaine de jeunes amateurs devenus sa garde à pied. Essoufflés et criant comme des paons à côté des chèvres éperdues, ils manquaient rarement l’heure du rendez-vous, et leur escorte plaisait à Michel, qui les cherchait des yeux sitôt qu’il sortait de la maison de sa mère. Alors, c’était pendant une heure des hourras charmants, ébranlant les feuillages, faisant voleter d’arbre en arbre des centaines d’oiseaux étonnés, qui n’avaient pas réellement peur ; car ces oiseaux familiers semblaient comprendre que ce n’étaient point là de vrais chasseurs, et ils n’allaient pas loin ; au contraire, ils tournaient curieusement leur tête vive au bord des branches vertes, pour s’enquérir des causes d’un tapage si éclatant.

À travers les derniers rayons du soleil couchant, qui pénétraient comme des lames d’or dans les grands arbres, on voyait chaque jour les nombreux coureurs de Michel disparaître et retourner vers Paris. Les promeneurs entendaient longtemps leurs saluts lointains au petit favori de la fortune, qui, de son côté, leur envoyait des baisers plein ses mains. Longtemps les échos répétaient de toutes parts ces voix grêles et gaies se répondant :

« Adieu ! Adieu ! »

Hélas, oui, adieu, car un lendemain de tous ces beaux jours-là fut triste. Il fit penser à beaucoup que ceux qui possèdent les plus brillantes superfluités de la vie n’en sont pas les plus heureux ; qu’il ne faut pas envier les douceurs périssables, et qu’enfin chacun a ses douleurs.

L’obligation survint à la mère de Michel de s’absenter deux jours ; des affaires l’y forçaient pareillement chaque année. Cette fois, comme toujours, madame de Senne surmontait avec effort le malaise que toute mère éprouve à s’éloigner de sa famille, et son cœur battait lourdement. Quand elle eut donné à chacun ses instructions pour la tenue du ménage durant son absence, elle prit à part Rosa :

— Écoute, lui-dit-elle, j’ai bien de la peine et du regret à quitter Michel et toi ; mais il le faut pour vous deux, mes chères âmes, dont je suis, par la volonté du ciel, le père et la mère tout ensemble. Console-moi, ne quitte pas ton frère, même des yeux, en mon absence, à moins qu’il ne soit avec Zolg ; ne le promène que dans la compagnie de ce brave serviteur. Tu sais que Marguerite ne peut jamais descendre : ainsi, restez avec elle, et souviens-toi que je te laisse responsable de ce que j’ai de plus cher au monde, Michel et toi !

Rosa baisa cent fois sa mère, après l’avoir écoutée, les yeux ardents et remplis d’une intelligence que sa mère jugeait au-dessus de son âge. Elle hasarda pourtant un « mais, maman ! » que madame de Senne interrompit pour lui dire avec une douce fermeté :

— Tu m’as promis d’oublier ce terrible mais qui revient trop souvent dans tes réponses. Il n’est pas admis chez les enfants ; ma fille, souviens-toi que mes ordres ne sont jamais que des preuves d’amour.

— Eh bien ! tu verras, répliqua Rosa, en serrant la main de sa mère avec une grâce irrésistible.

Madame de Senne partit. Michel, qui ne la vit point à table à l’heure du repas, regarda par toute la chambre ; puis, il se dit comme à lui-même : « Demain, demain ! » C’était la phrase qu’il jetait chaque soir aux écoliers ses amis. Il demeura triste jusqu’à l’autre demain, dont nous avons tant de choses à dire.

Ce jour-là, Zolg, forcé d’aller jusqu’à Vincennes au-devant de sa maîtresse, n’attela pas les chèvres ; il eut soin de recommander humblement à Rosa de ne pas quitter le seuil et de rester, jusqu’au retour de sa mère, auprès de la vieille gouvernante paralytique dont madame de Senne prenait un soin pieux.

Rosa, moitié triste, moitié caressante, regarda Zolg, et, comme ce n’était pas à sa mère qu’elle répondait, Rosa ne s’abstint pas de lui dire : « Mais, mon bon Zolg, je sais comme toi ce que j’ai à faire. J’aurai soin de Michel bien plus que de moi-même ; là, es-tu content ? » Zolg, en tirant son chapeau, s’en alla respectueux et confiant dans mademoiselle Rosa. Pourtant, cette jeune fille pensa que, puisqu’elle était la seule maîtresse durant l’absence de sa mère elle n’était pas obligée d’obéir aux serviteurs. Du fond de la grâce et des bonnes qualités de Rosa, il sortait par fois une sorte de volonté cavalière qui la portait au commandement. La vieille Marguerite ne gagna rien à lui rappeler les ordres de sa mère.

Mais, Marguerite, repartit Rosa, donnant toujours honnêtement des raisons pour justifier sa résistance, maman n’aime pas Michel plus que je ne l’aime, j’en ai soin tous les jours. Il veut le grand air, ce pauvre Michel, et je vois bien comme il me regarde : je le descendrai donc, rien qu’un peu, ma bonne, au-delà des buis de l’enclos, j’y suis très-décidée.

Marguerite, fâchée, mais subjuguée par l’air de petite reine absolue qui perçait dans l’attitude de Rosa, reprit sa couture et se tut. Dès lors, Rosa, très-affairée, prit seule le soin d’atteler les chèvres, les embrassant et les grondant tour à tour ; puis, faisant la petite maman, elle porta son frère jusque dans la calèche, qui ne tarda pas à sortir sous ses ordres. Ce fut pour elle un moment de triomphe inexprimable ; les chèvres, la calèche et Michel n’obéissaient qu’à sa prévoyance et à son amour ; et sa joie était de montrer à tous si elle manquait d’amour et de prévoyance ! Tout marcha. Par un instinct de raison dont on ne croirait pas les chèvres susceptibles, n’entendant pas la voix prudente du vieux Zolg réprimer leur fougue, elles allèrent d’elles-mêmes moins vite et comme languissamment. Nul écolier ne parut ce jour-là ; toute la bande joyeuse était occupée ailleurs. Une longue volée de poussière l’attirait au bord du chemin de l’Arc de l’Étoile. Le roi passait dans la grande allée qui y mène ; sa brillante livrée rouge, une foule de chevaux d’élite montés par des hussards à panaches flottants, retenaient les écoles rangées en haie pour lancer leurs cris dans l’air. Toute cette jeunesse brûlait de savoir ce que c’est qu’un roi vu de près.

Parmi les passants disséminés en petit nombre sous les arbres où restait Rosa, un pauvre s’approcha des enfants que tous regardaient avec intérêt. Rosa tendit au pauvre une petite pièce de monnaie, lui disant :

— Prenez cela, Monsieur, pour acheter du pain.

— Et du nanan ! ajouta Michel de l’air charmant et sérieux du conseil. Il fit sourire un vieillard en l’excitant à l’aumône, et le pauvre satisfait s’éloigna lentement, regardant tour à tour le vieillard et les enfants à la calèche. Était-il touché de leur grâce innocente ? Qui ne l’eût été en les voyant ainsi confiants et seuls !

La jeune fille parcourut moins de distance, il est vrai, mais elle fit rôder les chèvres plus tard que d’habitude dans les allées voisines de leur maison. Cette promenade n’était animée par aucun des enfants qui la rendaient d’ordinaire si bruyante. Le roi, son escorte, les écoliers et les maîtres, tout avait successivement disparu. Michel s’en allait dormant à la volonté de ses chèvres et de sa sœur. Le vaste jardin était silencieux ; le cœur de Rosa commençait à battre, tellement que toute grave et toute responsable du petit Michel, elle rentra tout à coup, pressée de prouver à sa mère, qu’elle jugeait être de retour, que les choses n’avaient jamais si bien été que ce soir-là. Dans sa préoccupation, obligée de traverser un petit enclos fleuri qui se terminait par la loge du concierge, elle laissa devant le seuil la calèche où son frère était profondément endormi.

Quand Rosa redescendit, elle sautait joyeusement à la suite d’une dame qui la devançait avec empressement. Cette dame en habit de voyage, rayonnante de bonheur et d’impatience, ne trouvait pas le courage de gronder Rosa sur l’acte d’indépendance qu’elle avait osé commettre. L’impétueuse Rosa venait de se pendre à son cou, et le petit Michel était sauf, puisque Rosa riait.

Rien qu’à voir aller cette dame au-devant de Michel, on eût deviné que c’était sa mère. Ses bras s’ouvraient déjà pour le serrer et son âme pour le reprendre. Et Rosa disait : « Il dort, tu vas voir ! tu-vas voir ! » Et l’on va.

Oui, la calèche est à la porte, mais elle est vide.

Pourquoi ? Comment le faible enfant en est-il sorti ? il ne marche pas seul depuis une chute qui a blessé son petit genou. A-t-il voulu descendre, lui si timide ? Est-il tombé ? Non ; pas un cri n’a été entendu, et quand les enfants tombent, ils pleurent. Celui-là pourtant moins que les autres, car il est d’une rare douceur et chacun de ses mouvements ressemble à une caresse. À travers l’indicible frisson qui parcourt son corps, la mère articule faiblement d’abord le nom de Michel ! Michel ! Puis, ne recevant aucune réponse, commence à élever sa voix effrayée, qui bientôt déchire l’air de ce nom cent fois répété : « Michel ! Michel ! Michel ! » Pas de réponse. Rien n’a d’oreille ; rien n’a de voix. Alors Rosa, possédée de terreur, ne pousse plus que des cris affreux.

Zolg accourt épouvanté, croyant… ne sachant vraiment pas ce qu’il croit, sinon qu’un grand danger menace ses maîtresses. Leurs traits bouleversés, la calèche vide lui racontent l’horrible événement. Ils n’ont plus à l’apprendre ; Michel a disparu. On appelle au secours ; on allume des flambeaux, on court jusqu’à la barrière, on interroge avidement au retour quelques rares promeneurs : ils n’ont rien vu, rien entendu, sinon les cris récents qui viennent de les attirer autour de cette maison pleine d’effroi.

Les heures sont dévorées en vaines recherches, en attente mortelle, en prières ardentes, en efforts de toute nature pour découvrir la trace du petit être adoré. Le tout en vain ! Quelle nuit pour la mère désespérée, pour Rosa immobile, saisie par moments de convulsions violentes, serrant avec frénésie les genoux de sa mère, criant à ceux qui veillent auprès d’elle : « J’ai fait un malheur ! Tuez-moi, oh ! s’il vous plaît, tuez-moi ! » Comme personne ne trouve de paroles pour la consoler, et qu’elle se traîne en rampant vers sa mère, criant toujours : « Tuez-moi ! » sa mère lui dit d’une voix brisée :

— Moi qui suis morte, ô ma fille, comment vous tuerais-je ?

On craignit durant plusieurs jours pour la vie de cette jeune imprudente. Les écoliers attristés ne firent plus de bruit en passant devant la maison. Tandis que Rosa retenait sa mère au chevet de son lit, on vint, au nom du premier magistrat, demander de nouvelles instructions sur cette aventure fatale. Il est impossible de décrire le combat qui s’éleva dans le double désespoir de la mère. D’abord elle se précipita vers l’escalier, croyant qu’elle seule pouvait éclairer la justice et lui bien peindre son enfant ; puis, s’attachant tout à coup à la rampe, elle dit à Zolg qui la suivait : « Empêche-moi de sortir ; si je ne trouvais pas Rosa vivante, je croirais m’être vengée d’elle en l’abandonnant à mon tour ; j’aime mieux mourir de douleur que de remords. »

Zolg, qui savait les moindres détails et qui brûlait d’agir, se rendit en toute hâte à l’ordre du préfet, qui, heureusement, était très-humain et qui avait des enfants. Il reçut lui-même l’honnête serviteur et l’écouta très-attentivement. Toute la déposition de Zolg venant à l’appui de celle de sa maîtresse, fut enregistrée avec soin par un secrétaire qui regardait Zolg dans le blanc des yeux après chaque parole, et qui finit par se laisser gagner d’une telle émotion, en voyant ruisseler les larmes sur cette figure honnête, qu’il essuya les siennes pour écrire lisiblement les questions du préfet et les réponses de l’Allemand.

— Quel âge à l’enfant volé ?

— Ah ! monsieur, l’âge des anges, quatre ans à peine.

— Ses noms et prénoms ?

— Michel de Senne, fils d’un officier supérieur de la marine, tué à Navarin.

— Où demeurait l’enfant ?

— Aux Champs-Élysées, numéro sept, allée des Veuves, d’où il s’est envolé à Dieu, s’il n’a pas été pris par quelque méchant de ce monde.

— Sa mère se croit-elle des ennemis ?

— Ma maîtresse est une sainte veuve. Elle ne connaît à Paris que ses deux serviteurs ; nous donnerions notre sang pour elle ; où seraient ses ennemis ?

— Quels vêtements couvraient son enfant le jour qu’il a disparu ?

— Ce jour-là, sa sœur l’avait habillé elle-même ; Marguerite, la gouvernante, lui a donné, sur ses instances, des souliers de maroquin rouge, des pantalons de cachemire blanc, un bonnet chargé de rubans bleus, un chapeau de feutre blanc à plumes flottantes ; une chemise de batiste plissée, une blouse ouverte en drap blanc, doublée de soie bleue, puis la chaîne d’or où pendait la croix d’honneur de mon maître. L’enfant avait coutume de la demander pour la baiser.

— L’enfant parle donc ?

— Il sait déjà dire : Adieu, demain, Rosa (c’est le nom de sa sœur) ; puis Marguerite, puis mon nom, et beaucoup de paroles de son invention ; puis cette prière des petits enfants, que je lui ai apprise moi-même en le tenant sur mes genoux :

Mon cœur est si tendre
Que Dieu peut le prendre :
N’en faites, mon Dieu, dédain ni refus ;
Vous le garderez pour l’enfant Jésus !

La vieille voix sanglotante de Zolg s’arrêta tout court. Son accent germanique et sa candeur qui lui faisait appeler le préfet : Monseigneur, mêlaient un comique triste à ce récit dont les auditeurs ne souriaient pas. Il y a quelque chose d’auguste dans la douleur d’un vieillard et dans toutes les douleurs vraies. Le respect dû à celle-ci s’augmentait au contraire de la naïveté qui l’exprimait difficilement. Aussi fut-il prouvé à Zolg qu’on ne l’entendait pas avec indifférence. Il put dire à sa maîtresse qu’une pitié profonde veillait sur elle, et que la justice humaine, comme la Providence divine, cherchait nuit et jour son enfant.

Rosa, grâce aux veilles et aux soins de sa mère, revint à la vie. La nature fut plus forte que son affreux saisissement ; le délire et la fièvre la quittèrent. Durant sa convalescence elle pria Dieu, lui disant qu’il savait bien qu’elle n’était pas méchante, et lui demandant à genoux de consoler sa mère, car elle voulait de toute son âme qu’elle fût consolée ; mais elle n’attachait jamais sur cette pauvre mère que le regard effrayé du repentir, et ce regard les poignardait ensemble. Les enfants comprendront cela, les mères le comprendront bien mieux encore.

Après trois mois d’une affreuse anxiété, après tous les sacrifices épuisés à la recherche ardente de Michel, une visite fut rendue à sa mère par l’un des hommes les plus habiles à découvrir les attentats cachés dans notre grande cité ; il lui dit qu’il était presque inutile de se flatter plus longtemps ; que la justice avait tout inventé pour découvrir son enfant, et que Dieu seul pouvait maintenant le lui rendre.

Madame de Senne s’évanouit.

La disparition de Michel resta donc enveloppée d’un mystère impénétrable. La grande police de Paris, active comme une armée occulte, avait employé sa vigilance en efforts impuissants. Le désespoir de la mère devint muet comme le sort. Pas un reproche n’ouvrit ses lèvres contre Rosa ; mais jamais un sourire ne détendait ses traits pétrifiés sous une pâleur mortelle ; Rosa disait toujours en vain dans ses prières : « Mon Dieu, je n’étais pas méchante ; mon Dieu, punissez-moi toute seule du malheur que j’ai fait ; mais… je n’étais pas méchante. » Hélas ! on peut faire bien du mal et n’être pas méchante.

Tandis que l’innocence repentante de Rosa eût attendri un cœur de pierre, l’image innocente de Michel flottait nuit et jour devant les yeux de sa mère et consumait tout ce qui restait de vivant en elle. Le silence, le charitable silence était tout ce qu’elle pouvait accorder à l’enfant indocile qui l’avait privée de Michel. Cette pauvre femme affligée croyait que Dieu n’en pouvait pas exiger davantage. Rosa le croyait aussi, car elle baisait timidement la main de sa mère, qui maigrissait à vue d’œil, puis elle lui disait tout bas, pour en obtenir un plus long regard.

— Je vais bien étudier mes leçons pour toi, ma mère ! Alors, restée seule, la tête plongée entre ses genoux, la mère étouffait ses sanglots ; Rosa ne l’entendait pas crier : « Et toi, Michel, quelles leçons reçois-tu ? Quel ange gardien t’instruit et te préserve du mal, quelque part que tu sois, si tu respires quelque part, mon pauvre petit enfant ! » Il n’y avait jamais que le vieux Zolg qui lui répondît par un sanglot, quand elle le trouvait planté devant elle, infatigable comme la pitié. L’approche de cet humble ami lui causait toujours un espoir convulsif. Croyant d’abord qu’il revenait vers elle de la part de la Providence, elle attachait sur lui son regard qui se ravivait comme une lumière ; puis le vieillard n’ayant rien de plus à lui apprendre que son éternelle compassion, elle replongeait la tête sous ses mains qu’elle inondait de larmes. Elle savait bien que Zolg venait d’arpenter tout Paris ; que chaque jour il perdait comme elle inutilement ses forces, et que pas un seul des quartiers de la vaste ville n’avait échappé à leurs recherches avides. On la voyait errer dans la foule comme une biche blessée, jetant çà et là ses regards perçants, toujours prête à s’élancer sur chaque jeune créature dont l’aspect la bouleversait d’une espérance poignante. Des cheveux blonds au vent, des petits pieds incertains à la marche, un vêtement quelque peu semblable à celui de Michel, c’était Michel ! Et ce rêve lui laissait l’éblouissement d’un éclair. Alors elle passait comme une ombre devant chaque mère effrayée de ce regard étrange, et plus d’un enfant avait dit de cette âme si tendre : « La dame me fait peur ! Je n’aime pas la dame ! »

Après une de ces courses vides qui la forçaient, durant quelques instants, à un mauvais sommeil, ayant entendu le pas égal et triste de Zolg, elle releva la tête comme sortant d’une léthargie. « Mon pauvre Zolg, vous ne le chercherez plus, ni avec moi, ni sans moi. Pourquoi ne me dites-vous pas que c’est mal de tuer ainsi ceux qu’on aime au service de sa douleur ? Eh bien ! moi, je viens de me le dire ; oui, c’est mal, oui, c’est indigne, et je ne veux pas, je ne veux plus me révolter ainsi contre la volonté de Dieu. Mon cœur ou ma conscience vient de m’en faire un reproche sévère. Vous m’avez trop aidée dans cette poursuite dévorante, si vous ne vous arrêtez pas, vous mourrez, Zolg ! et j’aurai mérité de ne pas retrouver Michel, ni un serviteur comme vous. Alors je n’aurai plus personne pour le pleurer avec moi ; car vous l’avez beaucoup soigné, vous ; merci, bon Zolg ! vous avez beaucoup aimé, beaucoup pleuré mon pauvre petit Michel.

— Pas plus que mademoiselle Rosa, madame, répondit timidement le vieux serviteur. » Il se fit un silence durant lequel madame de Senne cacha son front sous son mouchoir. C’était un de ces silences que Dieu seul entend pour y verser son esprit et sa lumière, car la mère en deuil de son dernier né n’exhala que par ces douces paroles le triste tumulte de ses peines :

— Vous êtes un si honnête homme, Zolg, et vous avez si bien rempli votre devoir, que vous me donnez une grande leçon pour remplir les miens. J’assisterai tous les jours aux leçons de ma chère Rosa ; je ne la confierai jamais à une maison étrangère. Non, il ne faut pas qu’une mère s’éloigne un seul jour de son enfant. Allons ! poursuivit-elle en se levant, conservez vos forces afin de veiller sur elle et sur moi. Je serai la servante de ma fille et du Seigneur, qui m’honore d’une immense infortune ; elle vaut bien le bonheur de ce qui m’entoure.

Zolg salua comme involontairement sa maîtresse ; bien qu’il restât devant elle, car elle lui paraissait en ce moment plus grande qu’à l’ordinaire. Tout alla de part et d’autre comme elle l’avait souhaité. Rosa fit des progrès immenses sous les yeux de sa mère, qui, pour l’en récompenser, l’embrassait avec la plus tendre effusion, sans larmes : et Rosa, qui priait toujours, disait : « Mon Dieu, se pourrait-il que vous m’accordiez bientôt le soulagement de voir ma mère consolée ? Rosa était si jeune qu’elle croyait qu’une mère peut être consolée !

On avait prêché dans l’église voisine, où Zolg, sur ses épargnes, allumait tous les jours un cierge qu’il regardait brûler jusqu’à la dernière lueur. C’était sa manière de demander Michel à Dieu, à la Vierge, à tous les saints. Ce jour-là, l’église était envahie ; chacun avait peine à se faire passage, car on pousse impitoyablement dans les églises, ce qui étonnait toujours le vieux Zolg, qui se sentait là plus près de Dieu qu’ailleurs.

Il eut quelque peine à sortir, étouffant presque et se laissant rouler au flot qui se pressait vers le portail, ne perdant de vue ni la foule ni le cierge, qui cessa de brûler à la fin.

— Qu’avez-vous donc là ? lui demanda la vieille Marguerite en le voyant rentrer. On dirait que votre habit est déchiré.

« Il se pourrait, dit Zolg avec un grand sang-froid. Ils se heurtent dans la maison de Dieu comme les âmes dans le purgatoire… mais où donc suis-je déchiré ? » Marguerite, qui avait de mauvais yeux, s’aperçut alors que ce qu’elle prenait pour un lambeau de l’habit de Zolg était un lambeau de papier pendillant, fixé au drap par une épingle.

Leur surprise fut grande lorsque, après avoir détaché ce papier, grossièrement cacheté avec de la mie de pain, ils parvinrent à lire, en s’aidant l’un l’autre, cette singulière adresse :

A ladam quia cate cheve.

Zolg et Marguerite, n’étant pas d’ailleurs très-scandalisés de l’orthographe, finirent par deviner que celle-ci disait clairement :

À la dame qui a quatre chèvres.

Ils se regardèrent émerveillés, puis conclurent discrètement à ne pas rompre l’épais cachet, mais à porter en toute hâte l’étrange missive à leur maîtresse. D’abord, madame de Senne ne sut ce que signifiait l’air ému de Zolg, ni l’intérêt qu’il semblait prendre à cet affreux chiffon.

— Mon Dieu ! madame, lui dit-il, lisez ; car il est écrit là-dessus : « À la dame qui a quatre chèvres. » Et madame de Senne, se laissant promptement gagner par le battement de cœur de Zolg, ouvrit la lettre en tremblant comme une feuille. Ayant parcouru et compris, par miracle peut-être, les lignes qu’on va lire, un grand cri partit de son âme, et ses yeux se fermèrent. Elle venait d’entrevoir le doigt de Dieu dans ces paroles qui ne lui semblaient appartenir à aucune langue.

« Leupeti ne pa mor soie tranqil. Ont luis fepa Mal. gempaiche ce tou se quege peu. dir. quonssol e vou. »

Il fut reconnu par tous ceux qui s’appliquèrent à déchiffrer cette espèce d’hiéroglyphe, que madame de Senne avait exactement lu :

« Le petit n’est pas mort ; soyez tranquille, on ne lui fait pas de mal, je l’empêche. C’est tout ce que je peux dire. Consolez-vous. »

Ce rayon, dans une si longue nuit, ranima la foi passionnée de la mère. Elle sentit en elle comme si la main vivante de son enfant l’avait touchée. Il coula de l’espoir parmi les sanglots qui l’étouffaient, c’était assez pour ne pas mourir. Enfin ce grand mystère lui parut moins funèbre, et, durant quelques jours, il fut supportable : la vie était au fond, la vie de son enfant ! Sa détresse, à elle, son innocence, à lui, avaient donc apitoyé quelqu’un qui l’approchait ; une femme, une mère peut-être ! « Tenez, mon Dieu s’écria-t-elle en élevant ce papier devant Dieu, mon Dieu, lisez ! faites que ceci soit vrai ; faites que la main qui m’a pris mon enfant le sauve de la mort, et prenez mon cœur tel qu’il est en ce moment. Oh ! regardez-y, mon Dieu ; dans ses transes inouïes, dans ses larmes de sang, partout, partout, il y a pardon  » Le plus grand secret fut gardé sur cette lettre, car elle parut être comme un fil précieux qui pouvait guider jusqu’au labyrinthe où Michel était enfermé. Rosa ne parlait jamais de son frère ; il n’y avait que son silence qui attestât le souvenir qu’elle en gardait. Passait-elle devant les chèvres qui ne sortaient plus, un frisson la parcourait tandis qu’elle les regardait d’un air effaré qui faisait mal à voir. Une fois, en revenant de sa course journalière avec Zolg, elle trouva devant leur porte un rassemblement d’écoliers que sa présence fit taire instantanément. Ils la laissèrent passer tristes et sérieux, tenant leurs casquettes à la main. De temps à autre, ils venaient ainsi demander des nouvelles de l’enfant-perdu : En les reconnaissant, Rosa devint d’une pâleur effrayante ; ses lèvres s’amincirent, et son nez, plus blanc que le marbre, s’effaça comme dans la mort. Zolg, attentif, la couvrit du petit manteau qu’il portait par précaution sur son bras. Arrivée au milieu de l’enclos, elle tourna brusquement ses grands yeux noirs sur Zolg, et articula d’une voix étranglée.

« Faut-il que tu sois bon, d’avoir encore soin de moi !

— Si je pouvais l’être assez pour que Dieu vous rende heureuse !

— Va leur dire que non, » répliqua-t-elle en désignant les écoliers rangés en dehors du seuil, et les saluant faiblement de la main. Puis elle s’enfuit sous un rideau de sa chambre.

Quand elle eut échauffé son mouchoir de son haleine pour sécher ses yeux avant de paraître devant sa mère, elle arriva furtivement derrière elle, puis s’arrêta craintive, car la présomptueuse Rosa était bien changée. Madame de Senne se croyant seule, relisait attentivement le lambeau de papier mystérieux où elle espérait toujours deviner quelque mot mal compris, quelque indice caché dans le sens de ces paroles vulgaires ; enfin elle cherchait Michel.

Il y avait juste un an d’écoulé sur l’événement qui lui paraissait toujours arrivé la veille. Assise devant une armoire ouverte, elle venait d’en retirer les vêtements du cher petit absent qui régnait sur toute elle-même, et baisant ces habits qui représentaient sa forme, sa grâce et sa voix, elle s’abreuvait de cette joie terrible qui brise et qui tue, que la Vierge a dû sentir pour devenir à jamais charitable aux femmes qui lui redemandent leurs enfants perdus. Il s’éleva un grand trouble dans l’âme de Rosa. Ce transport d’une tendresse comme divine, accordée au simulacre de Michel, lui révéla tant de choses à la fois, tant de générosité, de souffrance, d’amour contraint chez sa malheureuse mère, que la jeune fille se saisit de tous les vêtements de son frère pour s’en couvrir, et que, se jetant sur les genoux de sa mère surprise, elle lui cria : « Maman, embrasse-les sur moi comme tu les embrassais, je t’en prie ! » Une telle mère pouvait-elle ne pas comprendre une telle fille ? Nulle parole n’avait répondu à Rosa ; Rosa se sentit seulement étreinte au cœur qui se rouvrait tout grand pour elle, et, couverte de larmes brûlantes, trop longtemps contenues entre elles deux.

Ce fut un moment d’intelligence éternelle. Le beau visage enflammé de cette jeune fille redevenue un moment heureuse parut à sa mère une brillante prophétie ; elle osa la contempler à plein cœur et se rassasier de consolation. Rosa, d’un air tendre et réfléchi, lui dit :

— Pourquoi me cachais-tu que tu pleurais toujours ?

— Parce que je voulais te laisser grandir sans t’étouffer, ma chère fille. La douleur de tous les jours n’est pas de ton âge.

— Oh ! j’ai ton âge, maman, puisque j’ai l’âge où l’on souffre ! Et j’ai souffert, va ! Tous mes jours depuis ce soir-là, je les ai bien soufferts ! Laisse-moi te le dire pendant que je l’ose. Une fois que je rentrais, que j’étais lasse, que j’avais faim, et que tu fus contente de voir que j’avais faim, et que ta bonté, comme pour lui, me choisit de ce que j’aimais, je me jetai sur ces choses avec tout mon appétit réveillé. Puis, je ne sais quoi, comme un couteau, me traversa l’estomac. Devine !… c’était de manger seule ces fruits et ces gâteaux que tu me donnais ; et je les trempai de larmes, et j’eus honte, et je courus donner tout à nos chèvres, à sa Nanine. Depuis ce temps-là, je n’aime plus à manger.

— Et voilà donc pourquoi tu as pris les gâteaux en aversion ?

— Oui ; j’ai bien souvent prié mon ange gardien de porter à mon frère toutes ces choses dont je n’étais plus digne.

— Assez, mon enfant, interrompit la mère, dont le courage commençait à faiblir.

— Non, poursuivit passionnément Rosa, il faut que tu me pardonnes pour toujours. Comment le ferais-tu, si tu ne savais pas que j’ai souffert autant que toi ? Demande à Zolg, il connaît tous mes chagrins, lui ; te voyant si pâle, si changée, ma mère, toi si douce, mais si muette avec moi, je lui confiai un jour que je voulais, aller me perdre aussi, afin d’être pardonnée et… regrettée autant que mon frère. »

Madame de Senne tressaillit et saisit sa fille par le corps.

— Oh ! vois-tu, poursuivit Rosa, je ne savais pas alors penser tout ce que je pense à présent ; pourtant je ne voulais rien faire sans le conseil de Zolg ; Zolg fut très-étonné. Il me répondit : « Mademoiselle, s’il en arrivait ainsi, votre mère mourrait tout-à-fait. » Et cela fit que je restai pour tâcher de te faire vivre.

Madame de Senne courba la tête devant toutes ces leçons du malheur. Elle sentit que Rosa pouvait déjà savoir et garder un secret, parce qu’elle avait beaucoup réfléchi : elle partagea donc avec elle celui de la lettre.

Rosa, d’abord ivre d’espoir, écouta cette confidence en riant convulsivement ; puis, après avoir épelé cette lettre avec la plus grande attention : Pourvu, dit-elle en joignant les mains avec force, pourvu qu’il se ressouvienne de sa prière et qu’il la récite le matin et le soir ; oh ! la sainte Vierge n’y pourra résister, ma mère !

— Mon enfant, je t’aime !… et je vous donne à tous deux mon égale bénédiction, dit la mère.

Tel fut le résumé de cet inoubliable entretien. Madame de Senne s’établit plus fervente que jamais dans son patient supplice. On comprend ainsi les martyrs lapidés recevant tout à coup le bienfait d’un peu d’eau fraîche pour laver leurs plaies vives. Plus elle avait souffert, plus la foi s’affermissait dans son esprit. Si ses pensées n’étaient pas moins amères, on pouvait dire qu’elles étaient moins bouillantes, et comme on les ressent dans la pieuse gravité d’une église. Se ressouvenant que tous les bonheurs fuient comme des volées d’oiseaux, elle entrait dans la conviction que rien dans cette vie, tel solitaire, tel dépouillée qu’elle soit, n’est inutile devant l’appréciation de Dieu. Elle alla jusqu’à s’avouer qu’une douleur sans mesure n’est rien au fond d’elle-même, puisqu’elle peut cesser avec la mort ; mais que ce qui en reste d’impérissable, c’est le respect, c’est l’acquiescement avec lesquels on l’a subie. Ses larmes coulaient dans la soumission, et celles-là comptent seules, car elles ne coulent pas sur le sable aride de la révolte ; elles s’épanchent sur le sein de quelque ange attentif qui les garde pour en désaltérer un jour l’âme même d’où elles ont coulé. Elle continua de se maintenir debout pour marcher dans les ronces. Elle releva son front qui, si jeune encore, se couvrait déjà de cheveux blancs. Elle loua Dieu qui lui laissait la vie pour accomplir sa tâche. Et quelle tâche ! Celle de pardonner à une coupable telle que Rosa ! Quel devoir ! celui de conserver un pareil amour pour élever Michel, s’il vivait ; un pareil amour pour le pleurer, s’il ne vivait plus. La mère et la fille se tinrent donc près l’une de l’autre, comme deux prières vivantes que le silence et l’abandon ne décourageaient pas.

Il est presque inutile d’appuyer sur un fait dont nous venons de lire la preuve : c’est que la turbulence de Rosa se trouvait subjuguée par un repentir si vrai, qu’il était devenu de la raison. Cette raison douloureuse avait été greffée, pour ainsi dire, sur un cœur plein d’énergie, palpitant de l’instinct hâtif de la domination. L’énergie seule lui restait pour aimer et soutenir dans ce cœur l’inébranlable volonté d’obéir. Elle ne croyait plus en elle, mais dans les autres. Elle marchait devant eux par la peur de s’égarer encore ; par la défiance de s’obéir à elle-même, qui n’avait pas su se commander. Ses yeux ne lui servaient plus qu’à regarder ; mais, quant à juger, discerner et choisir, ceux de sa mère en étaient la vraie lumière : elle n’y voyait plus que par eux.

En ce moment, tous les jardins étaient en fleurs, les chemins verts ; puis les jours se levaient et se couchaient, changeant la teinte des arbres, des rues et du ciel, et rien ne changeait dans la dévorante immobilité de l’absence de Michel. C’est au milieu de ces bienfaits et de ces tristesses qu’elles se préparèrent au petit voyage qui conduisait annuellement cette veuve par delà Vincennes. Elle allait y régler elle-même avec des fermiers les produits de la culture des terres qui faisaient tout son patrimoine et celui de ses enfants. Ce départ rappelait au vif la disparition de Michel. Suivant sa mère, s’éloigner de Paris, c’était quitter le poste où son cœur était enchaîné… pauvre sentinelle ! Mais jamais le mot il le faut n’avait trouvé de résistance chez cette femme selon Dieu. Elle partit, et Rosa se laissa doucement emporter sous son adorable surveillance.

On ne pouvait passer librement depuis le boulevard de la Bastille jusqu’à la barrière du Trône. Un grand encombrement de voitures et le conflit de troupes arrivant par la même porte, ne permettaient pas même aux piétons de traverser les obstacles qui, de minute en minute, obstruaient le chemin. La chaleur était excessive ; des flots de soleil tombaient sur des flots de promeneurs, de curieux, de gens affairés, se croisant en sens et en intérêts divers. Le simple carrosse de louage qui conduisait madame de Senne et Rosa fut forcé de s’aligner à la bordure de ce boulevard populeux, et bientôt, comme toutes celles qui ne pouvaient avancer, elle servit de point de mire aux marchandes de fruits et de fleurs qui se pressèrent autour de la portière. Madame de Senne, usant partout du droit de faire un peu de bien, couvrit les genoux de Rosa de toutes les offrandes fraîches ou fanées qu’on venait lui présenter ; Rosa passa dans son bras plusieurs couronnes de bluets dans l’intention de les attacher à la première chapelle qu’elle verrait sur le chemin. La figure noble et pâle de sa mère apparaissant sous le store vert à demi tiré, fit accourir un gros petit Savoyard, qui s’efforça de suspendre sa marmotte pelée à la hauteur de la glace ; après quoi, comme les autres, et la main pleine, il s’en alla reprendre à l’ombre son siége, c’est-à-dire la dalle qu’assouplissait un tas de poussière en guise de coussin.

Malgré l’éblouissement occasionné par les rayons ardents du jour que la jeune fille bravait sans efforts, les deux voyageuses suivaient vaguement du regard le joyeux garçon qui faisait tournoyer sa marmotte en l’air, lorsque Rosa, posant tout à coup sa main sur le bras de sa mère, la surprit par l’étrange expression de ses yeux.

— Quoi donc, Rosa, quoi donc ?

— Rien, répondit Rosa, d’une voix brève, rien du tout… Le soleil m’éblouit ; mais ce Savoyard, le vois-tu ?

Madame de Senne le voyait. D’un air gaiment intrépide, poussant de droite et de gauche, marmotte en tête, il se faisait une route jusqu’à la voiture, et guidait vers elle un petit camarade pour l’associer à sa bonne fortune.

Il y avait en effet quelque chose de singulier dans l’aspect de l’enfant qui s’avançait alors sur ses jambes chancelantes.

Madame de Senne, dont les élancements de cœur avaient été tant de milliers de fois refoulés, secoua tristement la tête ; mais encore ne pouvait-elle s’empêcher d’observer fixement cette petite ombre qui traversait le soleil et se laissait comme traîner vers sa pitié. Par un mouvement aussi prompt qu’impossible à réprimer, la poignée de cuivre céda sous la pression violente de ses deux mains, et la portière s’ouvrit.

— C’est la dame qui donne, dit le Savoyard au petit malheureux qu’elle parcourait de tous les yeux de son âme. Alors l’enfant, qui s’était laissé conduire en silence, élevant des bouquets de violettes qu’il tenait dans sa main, dit faiblement :

— N’en faites pas de refus…

Rosa cria au secours et retomba suffoquée en arrière, Déjà l’enfant était dans la voiture.

— Madame veut donc descendre ? demanda le cocher, qui veillait à pied sur ses chevaux, et tout étonné de voir le petit délabré admis dans son carrosse.

L’enfant, immobile, se sentant presser par des mains inconnues au milieu du bruit assourdissant des boulevards, redit encore une fois patiemment :

— N’en faites pas de refus !

Madame de Senne était sans voix. Il se faisait un silence solennel dans cette femme, dont l’empressement sauvage écartait les débris d’un mouchoir qui cachait la couleur des cheveux du petit misérable.

Mais, mon Dieu, c’est mon enfant, dit-elle tout à coup d’une voix forte ; mais, mon Dieu ! c’est Michel !

L’enfant craintif baissa la tête.

— J’ai été Michel… je suis Jean, dit-il.

— Et ta sœur ?

— C’était Rosa…

— Et ta mère ?

— Ma mère ! ah ! ma mère est morte… ma sœur et Zolg… tout le monde est mort, madame, et je vends des fleurs… N’en faites pas de refus !

— Monsieur, je me mets sous votre protection avec mes deux enfants, cria madame de Senne à un officier public, attiré par la clameur de Rosa devant la voiture arrêtée, tandis que les autres s’écoulaient librement. Monsieur, Dieu vous ordonne de défendre cet enfant qui est le mien, monsieur !… c’est le mien, vous voyez !

Et elle couvrit de baisers passionnés l’enfant pâle qui commençait à pleurer d’étonnement et de vagues réminiscences. L’officier public regardait avec émotion cette scène sans pareille, ne sachant pas encore si la dame était hors de sens. Il est vrai qu’elle n’agissait plus avec le conseil de sa réflexion, mais par le secours de l’instinct naturel dont la raison ne demande aucun compte. Elle n’expliquait ni que ce fût là son enfant, ni qu’elle fût sa mère ; mais elle le prouvait avec la force des entrailles qui remuait celles de toutes les femmes là présentes, et qu’elle prit à témoin.

— Oui, femmes ! oui, mères ! c’est mon enfant, je vous le dis !

— Oui, oui, c’est sa mère, certainement c’est sa mère !

— Ah pardi ! ça se voit !

— Prenez votre enfant, pauvre madame, prenez votre enfant, crièrent-elles toutes à la fois, et toutes battant des mains, les yeux en larmes, se rangèrent pour les laisser passer.

Mais le petit Savoyard, enfonçant son bonnet sur ses yeux et tapant des pieds, mettait tout son entêtement montagnard à reprendre l’enfant, jurant qu’on le lui avait donné en garde, et qu’il en devait avoir soin comme de sa marmotte. L’officier l’enleva du marchepied pour l’interroger à distance avec plus d’ordre qu’il n’en pouvait obtenir au milieu de tant de monde rassemblé. Rosa saisit ce moment pour détacher les petits bras maigres de Michel passés autour du corps de sa mère ; car, par un mélange de peur et de joie, sans proférer une parole, il cachait ses sanglots sur la poitrine haletante dont il reconnaissait le souffle et la chaleur. Rosa, suppliante, conjura sa mère :

— Donne-le-moi donc un peu ! Je suis sa sœur enfin ! Qu’il me reconnaisse aussi, qu’il me dise bonjour !

— Michel se retourna vers elle, mais il ne la regardait pas. Il étendait devant lui sa main indécise qui cherchait à l’atteindre, quand Rosa, d’un cri déchirant, brisa le bonheur de sa mère.

— Il ne nous voit pas, dit-elle ; regarde ses yeux, regarde… Il est aveugle !

Et madame de Senne crut mourir parce que c’était vrai. Pourtant le regard qu’elle lança vers le ciel, s’il fut le plus triste, fut aussi le plus tendre que Dieu ait jamais vu ; Dieu lui rendait Michel enfin ! Michel aveugle, Michel à peine vivant, c’était Michel.

En peu d’instants on eut atteint la rue de Jérusalem, cette rue morne redoutée des méchants, qui conduit à l’une des quatre portes du palais silencieux de la police.

Le Savoyard, dont la figure inaltérable de probité ne dénotait ni embarras ni peur, descendit du siége où on l’avait fait monter pour attester devant la justice ce qu’il venait de déclarer à un de ses agents. « Je suis Savoyard, avait-il dit bruyamment au cocher qui l’interrompait en vain d’un air insouciant :

— Veux-tu te taire !

— Je suis Savoyard, il faut que je ramène le petit au patron qui me l’a confié jusqu’au soir.

Le roulement de la voiture avait fini par calmer son émotion, et quand on arrêta sous l’arche noire de la cour, il causait amicalement avec sa marmotte.

Madame de Senne pénétra de nouveau sous ces longues voûtes. Un sentiment au-dessus de la terre l’animait. Les corridors déserts lui semblaient remplis de protection, et leur silence n’était plus la mort. Cette espèce de saint chuchotement remplissait ses oreilles : « Crois et supporte. » Elle eût juré que dans chaque angle sombre elle voyait briller Jésus-Christ, et que le faible écho des voûtes était le frôlement de ses pas divins.

L’interrogatoire que subit l’enfant ne laissa nul doute sur son identité avec celui que l’on cherchait depuis un an. Sa mutilation, racontée avec la candeur de cet âge, fit plusieurs fois courir un frisson d’horreur parmi les témoins. Il fut légalement restitué à sa mère, qui le serrait si fortement contre elle avec Rosa, que ce groupe ne semblait plus faire qu’une seule personne. La justice humaine poursuivit son devoir ; celle d’en haut l’avait prévenue.

Les détails que l’on doit aux personnes qui se sont attristées avec nous sur Michel, sont trop longs pour trouver place ici. Nous le suivrons seulement encore jusqu’aux Champs-Élysées, afin de le ramener où nous l’avons vu pour la première fois.

Arrivée à la porte de sa maison, la veuve, qui n’avait pas succombé aux commotions de cette journée, voulut en épargner la première violence au vieux Zolg et à sa pauvre nourrice.

Rosa se chargea courageusement de les préparer à cette grande secousse, et, s’armant d’une résolution forte, elle tâcha de sonner modérément ; mais que d’âme et de trouble dans ce seul coup de sonnette ! Zolg resta interdit en la voyant revenir sans sa maîtresse.

— Maman ne veut pas que tu descendes, dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres. Maman te le défend. Ne sois donc pas inquiet comme cela ! Il y avait trop de monde pour passer à la barrière, et nous voilà, parce que… parce que… Mais s’appuyant sur l’épaule de Marguerite et voulant poursuivre, elle fondit en larmes.

— Tout alla donc comme Dieu voulut ; Zolg n’en faillit pas moins tomber à la renverse en reconnaissant d’en haut son petit maître qui montait l’escalier à tâtons, guidé par sa mère. Mais l’agitation de ses membres ne l’empêcha pas de courir et d’enlever Michel en triomphe.

— C’est moi ! murmura l’enfant aux bras du vieillard, le reconnaissant dès les premières paroles accentuées d’allemand qui rentrèrent dans ses oreilles ; je reviens, et il mit sa joue contre la sienne. À cette voix, Marguerite, oubliant sa paralysie, fit plusieurs pas vers la porte et se signa.

Les voilà réunis ! Avec quel saint tremblement la mère délivre son fils de ses lambeaux et le lave longtemps d’une eau tiède et parfumée ! Comme les petites mains de l’enfant se promènent avec curiosité sur chaque vêtement, sur chaque objet qui lui retracent la maison primitive !

Tour à tour inquiet, silencieux et pensif, comme sa mémoire rentre heureuse et rapide dans le cercle de ses premières impressions ! Qui racontera la solennité douloureuse du premier repas de cette famille complétée ? Qui dira le courage qu’il fallut à tous pour taire leurs sanglots, tandis que Michel, sans clarté, ne les regardait qu’à travers son sourire, attendant la nourriture de leurs mains comme le faible oiseau l’attend au bord du nid ?

L’extrême chaleur de la saison fit qu’après le repas on ouvrit les fenêtres. Au milieu des soins d’intérieur, qu’il n’interrompait d’aucun mouvement, Michel tendit l’oreille et se colora d’une rougeur progressive ; il avait entendu le bêlement des chèvres ; sur quoi, pointant son doigt du côté d’où le bruit arrivait, tandis que sa poitrine se gonflait de plaisir, il ne put articuler que bien bas cette nouvelle preuve de sa mémoire : « Voilà Nanine ! »

— Allons voir Nanine, repartit Zolg en le descendant joyeux dans ses bras.

— Toi, tu la verras ; moi, je la toucherai, dit Michel.

Sa mère, percée au cœur de ce mot simple et triste, le suivit avec Rosa jusqu’à la porte de l’étable, d’où l’on fit sortir les chèvres. L’une courut aux branches de la haie, l’autre au seuil fermé par un grillage ; la troisième grimpa contre la vigne qui pendait au mur ; mais Nanine poussa un bêtement sauvage qui fit tressaillir l’enfant de peur et de joie. Sans qu’il fût besoin de l’appeler, elle bondit au-devant de lui, mettant sa tête chevelue sous le nez de son nourrisson, qui l’étreignit et la baisa longtemps.

Madame de Senne ne put jamais affirmer que le jour de la naissance de Michel eût inondé son cœur d’une joie aussi profonde que le moment où, à la lueur d’une lampe, elle le regarda couché dans son petit lit blanc, près de s’endormir entre elle et Rosa. Elle fut obligée de s’appuyer contre un meuble parce que ses genoux pliaient, quand Rosa, lui ayant fait un signe d’intelligence, se pencha sur le front de Michel et lui dit :

Mon cœur est si tendre…
— Que Dieu peut le prendre !

continua l’enfant :

N’en faites, mon Dieu, dédain ni refus ;
Vous le garderez pour l’enfant Jésus !

Après quoi, étendant ses petits bras fervents, il se dit à lui-même :

— Ah ! mon Dieu ! que je suis bien !

FIN.