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L’exemple de Frédéric Mistral

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L’exemple de Frédéric Mistral
Revue pédagogique, second semestre 190955 (p. 107-118).

L’exemple de Frédéric Mistral.


On a pu trouver quelque peu prématurée l’apothéose que le peuple du Midi a voulu faire ces temps derniers à son grand poète, Frédéric Mistral. Mais quelle que soit l’opinion que l’on ait sur l’opportunité d’une telle manifestation, je pense que personne ne peut se refuser à reconnaître que peu de figures sont, plus que celle-ci, dignes de se dresser au-dessus des hommes. Une œuvre vaste et harmonieuse, une existence droite, sincère, saine, une haute et pure renommée, c’est là ce que nous avons prétendu glorifier. Il n’est pas, je le crois, beaucoup d’exemples, qui pourraient être plus utilement proposés à la jeunesse que celui de Frédéric Mistral. — Sa vie, son œuvre sont connues. Je n’ai pas besoin de les examiner dans le détail. Je voudrais simplement en tirer l’enseignement moral, social et littéraire.

Cette existence nous enseigne avant toute chose le prix du travail, et aussi quelle doit en être la qualité.

Il se peut bien que l’enthousiasme soulève ce cœur de jeune homme, à la pensée de restaurer une langue, de refaire une littérature et que son rêve s’exalte dans les réunions de Font-Ségugne, où chantent Roumanille, Aubanel, Tavan, Anselme Mathieu. Cette belle fièvre ne se traduira point en éclats, en agitation, en œuvres hâtives. Fils de paysans, ce poète sait la lenteur des travaux de la terre, et qu’il faut un hiver d’attente pour voir, au printemps, monter la promesse des blés. Sans hâte, dans la solitude de son mas, il écrit un poème en douze chants, avec la conscience d’un noble ouvrier, qui ne se soucie point d’autre chose que de faire une œuvre parfaite. Le succès que pourra obtenir une telle œuvre, dont le public sera forcément restreint, c’est à peine s’il s’en préoccupe. L’approbation de quelques amis d’élite lui suffit : « Qu’en pensera-t-on en Arles ? » songe-t-il tout au plus, dans les moments où l’inspiration fait trêve. Mais elle ne tarit guère ; tous les spectacles, qui lui sont proposés, viennent se ranger dans son poème, selon une forme harmonieuse, une cadence parfaite. Pendant sept ans il poursuit ce travail, sans ambition, sans arrière-pensée, et, l’œuvre faite, il la donne, pour l’éditer, à son ami Roumanille, petit libraire de la rue Saint-Agricol, en Avignon. Et soudain c’est le succès imprévu, inouï ; Lamartine met son nom parmi ceux des grands poètes, le Paris lettré l’accueille et lui fait fête. Va-t-il se laisser griser ? Après quelques journées de joie, il repart pour Maillane, retrouve ses amis, se remet à l’œuvre, et, pendant sept années encore, dans sa fière solitude, il se penche sur une œuvre nouvelle. C’est un poème en douze chants, comme le premier, écrit dans le mème rythme serré et volontaire, qui chante après la Provence des moissons et des pauvres gens, la Provence de la mer et de l’histoire. Et c’est en 1867 Calendau. Plus que dans Miréio on y sent l’effort ; — effort noble et touchant : on voit que le jeune poète se hausse à l’épopée et veut donner à son pays ce qui manque même à la France.

Si le succès ne répond pas tout à fait à ce labeur, Mistral ne sera point découragé. Autant qu’une œuvre de beauté, c’est une œuvre de patriotisme qui est la sienne. Si l’on veut restaurer la langue d’oc émiettée, vulgarisée, il faut établir un répertoire de ses richesses, un dictionnaire, un « trésor », comme on disait au moyen âge. Pendant dix ans, à raison de huit, dix heures par jour, ce poète va faire un travail de philologue, recueillant dans les livres, les manuscrits, sur les lèvres des paysans et des pêcheurs tous les termes de tous les dialectes d’oc, œuvre immense, qui se traduit en 1878 par deux gros volumes[1] ; — ce qui ne l’empêche point au reste de publier entre temps le recueil de ses œuvres lyriques, dont la plupart sont des chefs-d’œuvre par le rythme et par la couleur[2]. En 1884 il évoque l’Avignon des Papes dans Nerto, en 1890 la Provence sicilienne dans la Reine Jeanne, en 1897, il chante dans le Poème du Rhône le grand fleuve de son pays, qui entraîna dans ses eaux vertes le reflet de tant d’amours et de splendeurs. À chaque fois c’est un désir de renouveler sa manière, de ne point laisser figer son inspiration dans une forme toute faite, d’adapter le rythme au sujet choisi. Enfin, pour couronner cette œuvre, en 1906 ce sont les Mémoires du vieillard, qui a vu passer tant de gens et tant de choses.

Mais, bien qu’on sache qu’en de tels livres, si pleins de substance, se condense une foule de sensations et de connaissances, énumérer des œuvres ne suffit pas pour rendre présente cette activité quotidienne. Ce qu’il faut évoquer encore, c’est cette immense correspondance, qui sera peut-être quelque jour publiée, avec la plupart des esprits d’élite de la France ou de l’étranger, comme aussi avec les plus humbles des félibres, les plus simples de ses admirateurs et des jeunes gens de son pays. Encore aujourd’hui, avec une bonne grâce inlassable, une force unique de travail, le grand vieillard répond, chaque jour et presque courrier par courrier à toutes les lettres qui lui parviennent, trouvant pour chacun le mot voulu, la formule qui encourage, le conseil demandé. Ce qu’il faut évoquer, ce sont ces réceptions de Maillane, si simples, si cordiales, où le poète, dont la porte est ouverte à tous, sait se mettre à la portée de chacun, et charmer les rustiques comme les plus raffinés ; et ce sont encore ces fêtes méridionales, où, pendant soixante ans, Mistral a paru, toujours alerte, gai, splendide, prononçant ici un discours, chantant là-bas une chanson, ou récitant un poème. Malgré son âge nous l’avons vu présider aux fêtes du cinquantenaire de Mirèio avec la plus noble des simplicités, la plus modeste des majestés, accueillant la foule de ses admirateurs, se rappelant chaque visage, ayant pour chacun un mot aimable, précis, qui donnait à son interlocuteur l’impression qu’il était connu, apprécié, aimé, enfin récitant, en guise de remerciement, l’invocation de Mirèio avec une si juste émotion, une si pure sincérité que nous avons eu soudain l’impression que les siècles s’abolissaient et que nous écoutions sur quelque place d’une ville grecque chanter Homère lui-même. Et ce qu’enfin il faut évoquer, c’est le dernier poème du maître, ce Museon Arlaten, auquel il a consacré tout son effort de ces années écoulées et l’argent du prix Nobel. Grâce à cet effort, à ce don généreux, à d’autres concours qui sont venus, ce musée, d’abord modeste, a trouvé un cadre digne de lui et voit de jour en jour s’enrichir ses collections, et le plus touchant peut-être pour le visiteur est de reconnaître sur chaque étiquette ce que Daudet appelait « la belle petite écriture du poète Frédéric Mistral ». Il a tout vu, tout catalogué ; rien n’a rebuté son effort. Je ne pense pas qu’avec de pareils dons d’inspiration, aucun autre poète, — sauf peut-être Hugo et Carducci, — ait eu, pendant soixante ans, plus de force de travail, de volonté soutenue. Mistral, fils d’un grand fermier, a gouverné, a « mené » la littérature d’oc, comme son père « menait » son mas, ayant l’œil sur tout et sur tous, et grâce à cet admirable effort la moisson est aujourd’hui incomparable.

Mistral nous donne encore la vraie notion de la gloire, si souvent avilie et déformée. Que des jeunes gens aient le sens de la gloire, il faut, je pense, continuer à le souhaiter passionnément. Vouloir se distinguer, non par vanité, mais par une juste et noble conscience de sa valeur, est un sentiment digne d’un homme et qui peut, dès l’enfance, exciter les ambitions et le travail. Mais encore ne faut-il pas vouloir se distinguer à tout prix. Il est de tristes gloires ; il est aussi des fièvres, des impatiences, qui veulent la gloire avant l’effort, la récompense avant le travail : il en est qui confondent le bruit avec la réputation, les éclats avec l’éclat, le feu de paille d’un scandale avec la clarté du génie ou de l’héroïsme. Mistral est de ceux qui ne se ruent pas à la conquête forcenée de la gloire, mais plutôt la voient venir vers eux, de ceux, qui, au lieu d’allumer autour de leurs petites productions les mille feux de la réclame, se contentent de laisser rayonner leur œuvre, tout simplement, parce qu’ils sentent qu’en effet elle est par elle-même une lumière. Il est aussi de ceux quine veulent pas s’arrêter de bien faire, sachant que toute gloire qui n’augmente pas décline, et qui savent mettre leur renommée au service de la cause qu’ils défendent. Il est enfin de ceux qui ne se laissent point enivrer, lui qui, comprenant que sa gloire la plus juste lui venait d’avoir été le poète de son pays, n’a pas voulu abandonner, pour quelques succès médiocres, même point pour une réception académique, le village paternel. Sans orgueil, acceptant avec simplicité le présent que lui apportait l’enthousiasme de son peuple, souriant à sa tâche, comme un bon ouvrier au soir de sa journée, il a vu sa statue sur une place d’Arles. Peut-être à ce spectacle unique des cœurs de jeunes gens se sont-ils gonflés d’un sublime désir ; mais si, devant cette apothéose, on leur déroule la vie de cet homme, toute de labeur et d’honnêteté, son indépendance, sa constance, sa force et sa volonté de travail, ils auront du même coup le sentiment le plus vif, que, si l’on veut quelque jour mériter une statue, il faut, par un long effort, une sublime obstination, se la sculpter d’abord à soi-même dans le bloc de marbre du destin.

Mais que d’obstacles ! Il faut, avant toute chose, résister aux influences qui compriment l’individu. Mistral dès son enfance n’a pas cessé de le faire. Tout en apprenant le français jusqu’à le manier en maître, il refusa d’abandonner la langue qui pour lui est maternelle. Comme elle penche vers sa ruine, il se donne pour tâche de la restaurer, et rien ne l’en détournera, ni les moqueries de ceux qui traitent de « patois » son provençal, ni les compliments de ceux qui disent après Mirèio : « Avec un pareil génie que n’écrivez-vous en français ? », ni la difficulté de propager son œuvre, ni tant de forces liguées contre son dessein. Quelque opinion que l’on ait sur la cause qu’elle défend, l’exemple d’une telle résistance ne doit pas être perdu. Il ne faut pas craindre de le proposer à des jeunes gens. Mais de cette résistance Mistral nous enseigne aussi l’exacte qualité. Il ne s’agit pas de paroles vives, de manifestations turbulentes, de vaines déclarations. Sa résistance se traduit en œuvres, qui en sont la justification. Si l’on n’a rien à faire ou rien à dire de précis, d’impérieux, il n’est que de se soumettre ou de se taire, mais si l’on sent profondément que l’on est véritablement né pour accomplir telle tâche, pour dire telle parole, il n’est que d’obéir, coûte que coûte, à l’ordre de sa nature.

Mistral nous enseigne la valeur et la qualité d’une vocation, et qu’il faut faire malgré tout une œuvre, son œuvre.

Cependant il ne s’agit point d’une œuvre d’égoïsme ou d’orgueil.

Si l’individu se croit des droits à la résistance, à l’originalité, c’est qu’il a conscience de représenter une tradition, une race, une langue. En défendant son être, c’est tout un vaste ensemble qu’il défend ; son travail n’a point pour but la satisfaction d’une vanité personnelle, d’un avantage circonscrit à soi-même, Par là l’exemple de Mistral a une valeur sociale certaine. Il apprend que si un homme est grand, c’est en tant qu’il est « représentatif ». Le héros fait au nom de tous le geste qu’il faut faire, le poète dit pour tous les paroles nécessaires.

Il est des artistes subtils, qui satisfont le caprice des lettrés. Nous les aimons à certaines heures-pour la finesse de leurs sensations, l’exquise qualité de leurs harmonies. Mais la voix du grand poète dépasse ces musiques raffinées. Elle vole au delà des cénacles. Elle aborde à toutes les âmes, ajoute quelque chose à toutes les consciences, et, leçon d’harmonie et d’héroïsme, elle donne à tout un pays une raison de fierté. Comme Virgile, Dante, Shakespeare, Hugo, Mistral est l’interprète d’une race, et, si sa gloire est désormais si vive et si vaste, c’est que derrière lui, pour commenter et soutenir son chant, se tient debout tout un peuple vivant et toute une foule aussi d’ombres héroïques ou charmantes. Ce n’est pas une œuvre de beauté pure qu’il a voulu faire, c’est le manifeste — peut-être le testament — d’une race, qui s’est reconnue en son œuvre et dont les fils chaque jour proclament un peu mieux, un peu plus loin sa gloire, parce qu’ils sentent qu’elle est la leur.

Il a voulu faire plus ; en même temps que d’un peuple, il a voulu être l’éducateur du peuple. Dès sa première œuvre, c’est à lui qu’il s’adresse : « Nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et gens des mas ». Que les pâtres, les gens des mas l’aient toujours très lu et très bien compris, cela n’est pas sûr. Pourtant il a su éveiller dans le peuple même des âmes et des talents ; quelques-uns de ses disciples sont de vrais paysans, qui n’ont pas, pour chanter, abandonné les travaux de la terre. Ce simple fait prouve l’efficacité de son œuvre : des gens du peuple ont trouvé en lui leur grand poète et cette poésie fut assez saine pour ne pas les détourner de leur humble devoir quotidien. D’autres maîtres, admirables artistes, nous inspirent le dégoût du travail humain, ou nous enivrent si bien de leurs rythmes que nous voudrions à jamais nous laisser bercer par eux. Mais le chant de Mistral est toujours « humain » et viril. Il dit la santé du travail accompli, il enseigne le prix de l’effort, il est, entre deux fatigues, le repos, la consolation, le bon encouragement. Le peuple qu’il chante, c’est le peuple sain, robuste, qui se courbe sur la charrue ou sur la rame, qui connaît la noblesse de ses travaux, et, sans envie comme sans humilité, sachant sa force, prétend rester peuple. Mistral a bien mérité de lui le jour où il a fait de ses laboureurs, de ses faucheurs, de ses matelots des héros d’épopée, aussi grands, aussi émouvants que des batailleurs ou des grands de la terre. Par là l’on peut dire qu’il nous enseigne la vraie démocratie, non pas celle où tout le monde veut siéger aux mêmes places de vanité, de lucre ou d’oisiveté, mais celle où chacun se contente de bien faire la tâche pour laquelle il se sent fait par son hérédité, son éducation, ses goûts personnels. Qu’il soit possible à un homme du peuple de s’élever aux plus hauts sommets de l’esprit et de la gloire, il l’a montré magnifiquement, mais il a montré aussi que ce n’était pas en se déclassant, en se transplantant hâtivement, au risque de perdre son originalité, sa valeur propres.

C’est le meilleur des « régionalismes ». On en parle beaucoup depuis quelques années, et aussi de décentralisation. Quel que soit le nom, la doctrine n’est pas nouvelle. Dès 1380, Brizeux chantait :

Oh ! ne quittez jamais le seuil de votre porte !

Regrets d’un exilé, qui vont tout de suite à l’excis. Ce ne sont pas là des conseils raisonnés, éprouvés par l’expérience. Mistral, qui ne s’exile point, n’a pas à prendre le ton de l’élégie, mais, ce qui vaut mieux, toute sa vie est un conseil ; il a fait, dans son village, une œuvre profonde, et de ce village il a enseigné le chemin à l’élite des lettrés de tous les pays. Il n’a point attendu qu’on modifiât quelques divisions administratives, qu’on supprimât quelques sous-préfets. Paisiblement il a montré par l’action, — toute sa vie est action — qu’on peut, où que ce soit, sous quelque régime que ce soit, faire œuvre utile pour son pays. En même temps l’amour qu’il a pour sa terre n’a rien eu d’agressif ni d’envieux. Il sait que parfois il est des exils nécessaires, et lui-même, s’il n’avait jamais quitté Maillane pour Avignon, peut-être n’aurait-il pas pris conscience du rôle qu’il devait jouer. Point de déclamations provinciales contre Paris : il aime, il admire ce qu’il y a de noble en Paris, le splendide effort d’intelligence qui s’y prolonge de siècle en siècle. Ce n’est pas lui certes qui pourra croire qu’on ne peut travailler en dehors des « fortifications », mais il ne jettera pas non plus l’anathème à la grande ville, qui l’accueillit, le fêta et fit tant pour sa gloire. Dans ce débat si passionnant, parfois si tragique entre Paris et la province, il a su comme toujours garder la mesure, la dignité. Il a dit aux gens de son pays : « Vous pouvez faire chez vous œuvre utile. Pourquoi vous en aller si loin ? » Mais, en grand homme de province, il n’a Jamais songé à médire de la capitale, ne lui ayant Jamais rien demandé et sachant bien qu’elle est un réceptacle immense de vices et de vertus, de misères et de richesses, de sottises et d’intelligences, mais que, malgré tout, c’est dans ce cœur immense et fiévreux le sang de la France qui monte et le fait battre, souvent trop vite, mais souvent aussi pour de nobles et justes causes.

Quand un écrivain nous propose tant d’exemples, on oublie presque que le principal doit être l’exemple littéraire. On admire qu’un poète ait su mettre dans sa vie tant d’unité, de constance, de noble rectitude et l’on omet de dire que ce fut, avant toute chose, un grand poète.

Je ne parlerai point de la valeur esthétique de ses vers. Elle est souveraine, mais d’autres peut-être ont écrit d’aussi belles pages, et l’on n’est point embarrassé, dans le trésor des littératures, si l’on se soucie avant toute chose de lire des vers parfaits. Comme tous les grands poètes Mistral nous donne sans doute le sentiment de la beauté et la joie d’en contempler quelques réalisations, mais plus que d’autres il nous montre le prix d’une langue, la valeur du verbe. « Le mot, c’est le verbe, et le verbe, c’est Dieu », disait Hugo. Mistral est moins grandiloquent, mais moins vague, et plus profond peut-être, quand il nous dit que le verbe, c’est la race.

« Quand un peuple tombe esclave, chante-t-il, s’il tient sa langue, il tient la clef qui le délivre des chaines… » Et voici que s’évoque pour nous la Pologne, luttant pour sa langue contre la tyrannie germaine, voici que s’évoquent toutes les nations meurtries, l’Irlande, l’Alsace-Lorraine. La Provence n’est point dans le même cas. C’est de bon gré qu’elle s’est unie au royaume de France ; nul sentiment de haine dans le cœur de ses habitants. Toutefois on a porté une grave atteinte à son originalité, à sa conscience nationale, du jour où l’on a fait sourdement la guerre à sa langue. À vrai dire l’œuvre s’est faite en grande partie d’elle-mème. Noblesse et bourgeoisie les premières, trouvant plus noble le langage de la capitale, ont abandonné le vieux parler. Le peuple, au xixe siècle, a suivi peu à peu cette impulsion. Mais les gouvernements successifs ont aidé à cette œuvre d’abandon. Contre elle Mistral n’a cessé de protester ; cette protestation est la raison d’être de son œuvre. Par là il nous enseigne qu’une langue en effet est l’expression profonde d’une nation et que bien connaître et bien servir cette langue, c’est faire à chaque instant un acte de foi patriotique[3][4].

Cette langue, qu’il a maniée se rattache, il ne faut point l’oublier, de façon très étroite, plus étroite encore que la nôtre à cette vénérable aïeule qu’est la langue latine. Par elle, et aussi parce qu’il s’est inspiré de paysages semblables, de mœurs qui ne sont point très différentes, il est l’héritier direct des grands poètes antiques, de Virgile, d’Homère. Ailleurs j’ai pu faire des rapprochements précis entre tels de ses vers et ceux de l’Odyssée, des Géorgiques, des Églogues, mais, plus que telles ou telles assimilations, c’est l’accent même ce ces poèmes, qui prouve cette parenté. Un grand courant de poésie primitive nous emporte à la lecture de Mirèio. Mistral pourtant n’a imité de façon suivie ni Homère, ni Virgile ; il a fait pour la Provence ce qu’ils ont fait pour la Grèce et pour Rome. De la sorte son œuvre rend le même son que la leur. On voit assez la place qu’elle pourrait prendre dans les programmes d’une Université ou déjà d’un établissement secondaire. Il y aurait intérêt à rapprocher Mirèio des Géorgiques ou de ’tels chants de l’Odyssée ; Calendau pourrait commenter certains passages de l’Énéide. Spécialement dans les régions du midi, où la langue d’oc est encore familière à bien des fils de petite bourgeoisie, la lecture de Mistral pourrait, en éveillant des sensations familières, des souvenirs d’enfance, rendre plus vivante l’explication qu’elle accompagnerait des grands poèmes de l’antiquité, et le son même de cette langue d’oc, plus proche de la latinité, pourrait donner aux jeunes gens une plus nette conscience de leur hérédité romaine, en leur montrant que le latin est pour eux, plus encore que pour d’autres, un patrimoine intellectuel et moral, qu’il importe de ne pas laisser tomber. Ce serait une façon très nette et très sûre de s’affirmer des Latins, à l’époque où d’autres se proclament si volontiers et si bruyamment des Germains.

Par ce sens de la tradition antique, et aussi par cette simplicité, cette mesure, que nous nous plaisions à voir dans sa vie et qui est, à plus forte raison, dans son œuvre, Mistral mérite d’être mis au rang de nos grands classiques. Comme eux il sait en quelques mots évoquer un paysage, exprimer un sentiment de façon nette, large, définitive ; comme eux il sait s’arrêter où il faut ; il ignore la violence, l’emphase, la grandiloquence romantique. Une haute pensée, lucide et ferme, servie par une expression nette et pure, c’est là tout son art, celui même d’un Racine, d’un Chénier. On y sent une inspiration soutenue, guidée par ’une volonté très forte. La strophe même de Mirèio enferme le sentiment dans un moule large, mais solide, qui lui donne une valeur singulière. Et dans les Iles d’or que de rythmes nets, sobres, d’une ligne parfaite, tandis qu’au contraire les vers blancs du Rhône ondoient, fluides et fuyants comme les flots même du fleuve. Enfin en ces dernières années Mistral nous a donné quelques petits poèmes exquis, d’une concision parfaite, où s’exprimait toute l’âme grave et douce du patriarche de Mail-Jane, des chefs-d’œuvre de bon sens souriant et d humaine poésie. Classique autant et plus que nos classiques, Mistral à leur valeur éducative. Il apprend comme eux à penser droit, à écrire juste, de façon sobre, honnête, d’un style d’où l’artifice est banni et où la nature s’exprime, retrouvée à force d’art et de travail.

Son mérite est d’autant plus grand qu’il avait à mettre dans ses premiers vers toute la vie du peuple des campagnes. Redoutable difficulté, où les meilleurs ont échoué. Ne pas farder, idéaliser la réalité, et d’autre part éviter d’être vulgaire ou plat. Virgile n’y arrive point, qui fait parler ses bergers comme des courtisans d’Auguste. Homère avait fait ce miracle et Mistral l’a renouvelé.

Il n’est rien dans toute son œuvre qui voile ou embellisse la réalité. Cependant il n’est rien de vulgaire ou de vil. La grossièreté même d’un toucheur de bœufs y trouve des accents épiques. Mais, à côté de ces rudes accents, des mots de colère que lance un père irrité des propos de moissonneurs en gaîté, on entend chanter l’innocence et les extases d’une jeune fille amoureuse et croyante. C’est là le vrai, le seul réalisme : ne pas représenter continûment une vie médiocre ou mauvaise, alors qu’il y a aussi l’amour, la foi, le travail, ne pas jeter sur la réalité un voile d’idéal, alors qu’il y a le vice, la misère, la mort, — mais montrer également le mal et le bien, la laideur et la beauté, selon le rythme de l’existence. Dès avant les manifestes de Zola et de ses disciples, Mistral avait su voir le réel, et mieux qu’eux, puisqu’il avait vu tout le réel[5]. Admirateur de Lamartine, il avait pourtant compris que le poète de Jocelyn, trop volontiers idéaliste, ne pouvait exprimer complètement la vie d’un village, les humbles et divins soucis d’un curé de montagne. Mais lui, qui vit parmi les paysans, sait comment les gens du peuple s’expriment. Quand il les transporte dans son poème, c’est avec leur langue, brutale ou charmante, toujours pittoresque. Cette langue, qui vient du fond des siècles, est pourtant neuve, — car les troubadours sont bien oubliés, — comme langue littéraire, et dans cette langue neuve les mots ont encore leur premier éclat poétique que le français parfois a perdu. Ici point de traditions littéraires, de lourd héritage à recevoir, à assimiler, à rejeter. Servi par une telle langue, par un tel génie, Mistral réussit à donner, dès son premier effort, bien loin des « bergeries » de nos siècles. d’élégance, le poème rustique qui manquait à la France. La littérature française, de bonne heure attirée vers les cours et retenue ensuite à Paris, a pu donner des œuvres de pensée subtile ou profonde, toujours aristocratiques. Mistral, qui échappe à son influence, est, au sens le plus large, le plus noble de ce mot, le poète du peuple, du peuple latin.

Poète rustique, que l’on aimait et que l’on célébrait déjà, il a voulu être davantage : un poète épique et il a écrit Calendal, Le Poème du Rhône, La Reine Jeanne qui, bien plus qu’une tragédie, est une épopée dialoguée. Calendal, petit pécheur de Cassis, accomplit pour l’amour d’Esterelle qu’il a un jour entrevue, les travaux les plus extraordinaires. C’est une sorte d’Hercule adolescent, un David qui triomphe de tous les Goliath, il a quelque chose d’Ulysse, mais d’un Ulysse qui aurait dix-huit ans. C’est le peuple du Midi, subtil et patient, c’est le jeune homme, fier de sa force, qui part à la conquête de l’amour. — La reine Jeanne, en dépit de l’histoire, est la belle et douce souveraine, toujours populaire en Provence où plus de dix vieux châteaux portent encore son nom. Elle rappelle les temps de gloire et de poésie, où la Provence chantait d’accord avec l’Italie, où la vie était douce et facile en Avignon, quand y régnait la noble cour des Papes, que Mistral a évoquée encore dans Verto. En même temps elle est la souveraine des pays du Midi que persécutent les farouches Barbares du Nord, les Hongrois de son mari André ; elle est la Provence elle-même. — Enfin les héros du Poème du Rhône ce sont les vieux bateliers, intrépides, qu’a chassés vers 1840 la navigation à vapeur et dont Mistral a fixé l’image, au moment où leur souvenir même allait s’éteindre, et le héros, c’est encore le Rhône, avec les légendes des châteaux et des villes qu’il baigne en descendant vers la mer d’un grand mouvement impétueux. Toutes ces épopées peuvent bien parfois avoir des princes ou des reines pour mener leur action, il n’en reste pas moins qu’elles chantent avant tout la gloire du pays et celle du peuple qui le féconde de son travail.

Poète de la « Province romaine », poète du peuple latin, Mistral a continué le chant de Virgile, celui de Dante aussi, il a devancé celui de Carducci. Lui-même, en achevant le Trésor du Félibrige, où il dressait l’inventaire de l’héritage romain, a jeté ce cri sincère :

Dans le sol jusqu’au tuf a creusé ma charrue,
Et le bronze romain et l’or des empereurs
Reluisent au soleil parmi le blé qui lève[6]

C’est au rang des grands poètes latins qu’il faut dès à présent ranger Mistral, et, comme tel, sa place est déjà marquée dans le programme d’une éducation classique.

  1. Le Tresor du Felibrige.
  2. Lis Isclo d’Or, Les Iles d’Or.
  3. Grande Revue, 10 janvier 1905 et 25 mai 1909.
  4. Note de Wikisource : La note précédente n’est pas rattachée à un paragraphe précis. Elle peut très bien concerner le texte avant ou après ce paragraphe.
  5. Cf. articles cités.
  6. En terro, fin qu’au sistre, a cava moun araire
    E lou brounze rouman e l’or dis emperaire
    Treluson au souléu dintre lou blad que sort…