Aller au contenu

L’héritière d’un millionnaire/03

J.A. David, éditeur,  (p. 7-9).


L’HÉRITIÈRE
d’un
MILLIONNAIRE.


Séparateur
30

PREMIÈRE PARTIE.
livre premier.
I.

La rue St Urbain, à Montréal, parcourue dans la plus grande partie de son étendue, c’est-à-dire de la rue Craig à la rue Sherbrooke, n’offre aucun trait caractéristique saillant.

Elle est monotone dans ses constructions et dans la physionomie générale de ses habitudes.

Ses allures commerciales n’indiquent guère, du reste, une prospérité fort tranchée. Quelques établissements d’épiceries à ses points d’intersection avec les rues transversales, quelques cabarets non enfumés, mais d’un confort douteux, quelques boutiques de maréchaux-ferrants, puis une demie-douzaine d’échoppes clairsemées dans lesquelles le petit commerce de bric-à-brac étale ses marchandises multicolores, voilà, à peu près, ce en quoi consiste son activité industrielle.

Cet état de choses relativement stationnaire a imprimé aux habitants de la rue un cachet spécial. Cette population n’est ni remuante ni empressée.

C’est à peine, à l’heure où les principales rues de la ville se livrent fiévreusement aux affaires, si cette paisible population daigne donner l’hospitalité aux rayons d’un soleil doux et caressant.

Jusqu’à sept heures, en été, les volets y sont des portes de prison pour ce bienfaisant visiteur.

Vers cette dernière heure, la rue St. Urbain se revêt d’une certaine animation. Quelques jeunes filles portant des improvisations de vêtements, quelques gars la chevelure en désordre, quelques gamins pieds nus se dirigent allègrement vers les établissements d’épiceries dont nous venons de parler.

Ces établissements cumulant aussi le commerce d’objets servant à la consommation alimentaire, se transforment donc à cette heure de la matinée en véritables centres d’attraction. De là la gravitation de cette population de jeunes enfants et de jeunes filles.

Chacun, selon la fortune de la maison, rapporte pour la consommation de la journée.

Il y a dans ce va-et-vient une sève de vie nouvelle.

C’est de plus le moment où cette double providence — l’homme qui vend du pain et l’homme qui vend du lait — font leur apparition cordialement saluée dans le quartier.

La mère de famille que nous n’avons pu encore entrevoir fait alors acte de présence. Du pain encore chaud, jaune comme de l’or, puis du lait blanc comme neige et écumeux, n’est-ce pas deux motifs déterminants pour que cet ange de la famille apparaisse un peu au seuil de la porte. Aussi ange et providence s’échangent-ils volontiers quelques bonnes et franches paroles.

Du reste, nous ne voyons pas de mal à cela, surtout lorsque le premier de ces industriels est un joli gros garçon de la cité, et le second un jeune paysan des environs de la ville, au teint quelque peu bruni, mais d’ailleurs très accommodant sans le despotisme du préjugé social.

À la hauteur de la rue Sherbrooke, les choses revêtent un aspect tout différent.

La rue du petit commerce, la population que nous venons de décrire, tout cela disparaît, s’évanouit.

De là à l’Hôpital de l’Hôtel-Dieu, la voie se métamorphose.

Des jardins princiers où toutes les fleurs se sont donné rendez-vous, des arbres chargés d’une végétation luxueuse, des villas étreintes dans des flots de feuillage, voilà sur quelles délicieuses choses se porte le regard à droite et à gauche de la voie. De gros érables joufflus, symétriquement alignés, balancent harmonieusement leurs flottantes pyramides de verdure et projettent sur le sol une ombre épaisse et circulaire.

À l’époque de la belle saison, ce tronçon de rue est la patrie des brises, des parfums et des oiseaux.

Qui habitent cet endroit ? — les heureux, c’est-à-dire des hommes qui, après avoir résolu le problème de la fortune, jouissent paisiblement de la vie à l’ombre de la feuillée lorsque le soleil est brûlant, ou près de l’âtre pétillant lorsque souffle la bise de décembre.

Qui voltigent comme des hirondelles légères dans ces bosquets pleins d’ombre religieuse et sacrée ? qui butinent les trésors de la Flore Canadienne sur le bord de ces allées tapissées de mousse qui s’en vont disparaître dans ces massifs que vous voyez là bas ? — les heureuses, c’est-à-dire des femmes aimées, des jeunes filles demi-nonchalantes, demi-tristes ou rieuses, selon les incidents du dernier bal ou de la dernière entrevue.

À la soirée tombante, l’homme encore accessible aux émotions qui parcourt cette voie, pour peu qu’il laisse errer son regard à travers les richesses voluptueusement printanières que nous venons d’indiquer, et qu’il jette, même furtivement, un coup d’œil sur le blanc vêtement de l’une de ces sylphides, la nuit, les anges du bon Dieu traverseront ses songes !