L’héritière d’un millionnaire/04
II.
Claude Renaud était l’équivalent d’un philosophe austère. Il était avocat de profession, s’occupant plus de certaines solutions politiques pratiques que de l’art de se créer une clientèle. Au début de la profession, et presque sans fortune, il ne se souciait guère de se soustraire aux complications qu’engendre le besoin : il se bornait à rêver nous ne savons quelle transformation dans l’organisation sociale en Canada.
Sa principale occupation consistait à lire, à comparer et analyser le travail contradictoire de la presse quotidienne.
Il ne négligeait pas non plus le culte proprement dit de l’histoire. Il cherchait dans ce culte une base solide, de manière à pouvoir asseoir sûrement l’édifice de ses opinions et de ses théories.
À vrai dire, il ne connaissait que deux voies à Montréal : celle qui conduisait à son bureau professionnel et celle qui lui permettait de pénétrer dans la salle de lecture publique. Dans ce premier endroit, il s’efforçait de concilier le sens commun avec le droit écrit ; dans le dernier, il avait la satisfaction, en lisant la presse politique, de mépriser à loisir cette tourbe d’écrivains sans vergogne qui ne rougissent pas d’attacher cette force prodigieuse — la plume — au service de Machiavel.
Claude Renaud possédait un ami dévoué : Jules Gérard. Il était journaliste combattant dans les rangs de l’opposition libérale.
Tous deux avaient des habitudes d’hommes positifs.
Ils habitaient en commun une jolie maisonnette située dans le voisinage de la Montagne. Le personnel de l’établissement se composait, hors les deux amis, d’un vieux serviteur, d’un chien lévrier, d’une bonne vieille servante, de trois oiseaux dans une cage.
Autour de la maison, il y avait du pré et des arbres. En dedans et en dehors de l’habitation ce n’était pas du luxe, c’était du confort.
Au rez-de-chaussée il y avait salle de réception, corridor, réfectoire et cuisine. Le haut de la maison était coupé en deux compartiments : l’un pour le sommeil, l’autre pour le travail.
Voici ce que l’on voyait dans ce dernier endroit : une longue table carrée sur laquelle gisaient pêle-mêle les derniers journaux, quelques volumes de littérature, d’histoire et de philosophie. Plus : un encrier, des plumes, des feuilles de papier, les unes écrites, les autres encore blanches.
Au mur étaient suspendues trois gravures. L’une représente une jeune fille toute rose, toute fraîche comme un chérubin ; elle sort de l’eau dans un endroit plein d’ombre et de mystère. Elle se drape à la hâte dans un vêtement léger, presqu’aérien. On voit, à son attitude presque frissonnante que la pauvrette redoute le regard de quelqu’indiscret.
Une autre est une vue de Montréal prise de la Montagne. La perspective y est splendide : le fleuve St. Laurent brille au soleil comme une lame d’argent, la ville se baigne les pieds dans l’onde comme une vestale, plus loin, là bas, la campagne s’épanouit et confine à l’horizon circulaire des bois, plus loin encore des montagnes se profilent diffusément sur le bleu du ciel.
Une troisième représente un chasseur demi-caché dans les hautes herbes de l’une des baies de l’Ottawa. À une petite distance du chasseur, au-dessus d’une pointe de rocher qui s’avance dans la rivière, deux canards sauvages, le col tendu, l’aile sifflante fendent l’air d’un vol rapide. L’homme les ajuste. Un chien à poil bourru, qui se trouve en arrière de ce dernier, est prêt à s’élancer rapide comme le jet de feu qui va s’échapper du fusil. Ses yeux brillent d’un feu phosphorescent,
La scène est pleine de fraîcheur, Le soleil se lève à l’horizon, et çà et là errent sur la rivière des lambeaux de vapeurs diaphanes. On croit respirer l’odeur pénétrante des plantes aquatiques.
Tel était le coup d’œil qu’offraient les différents objets composant le cabinet au travail.
Nous allions oublier un canapé, une table dans un des angles du mur, et quelques chaises distribuées autour de la table de centre.