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L’héritière d’un millionnaire/06

J.A. David, éditeur,  (p. 17-19).


IV.


Gérard regardait et écoutait attentivement son ami Renaud transformé subitement en orateur possédé du feu de la conviction.

— Mais, interrompit-il, non seulement tu es très intéressant, Renaud, mais tu deviens même convaincant. Je me sens entraîné irrésistiblement, non vers Mlle Blanche, car m’est avis que tu n’entendrais pas raison sur ce genre d’entraînement, mais je me sens attiré vers toi lorsque tu me dis que tu veux devenir homme d’action dans le vrai sens du mot.

Je veux te suivre.

Nous avons commencé à faire de la conversation en badinant, et voilà que les choses deviennent non seulement sérieuses, mais même éblouissantes de bon sens pratique.

Moi, tu le sais, je suis homme décidé.

Je suis exact comme un chiffre et opiniâtre comme une vérité. Permets que je te dise ces choses sans me flatter.

Je veux te suivre, Renaud, dans l’itinéraire de l’avenir.

— Gérard, reprit ce dernier, je suis content du concours que tu m’offres si libéralement. Seulement, il est essentiel que nous précisions le but, et que nous nous entendions sur les moyens. Il faut que chacun de nous agisse dans une sphère d’action spéciale, tout en tendant vers une fin commune.

La place qui te convient, Gérard, c’est dans la presse. De ce lieu élevé, il te sera permanemment possible de donner de l’ensemble à tes idées, et de diriger sûrement tes opérations à la conquête de ce que je vais t’indiquer. Tu continueras donc dans la voie où des circonstances heureuses t’ont fait entrer.

Maintenant, le but de mes aspirations se résume dans ces mots :

Le Canada libre sous l’œil de Dieu, et sous l’égide de la liberté.


Toi, Gérard, tu agiras par la parole écrite. De là la lumière.

Moi, j’agirai par la politique active et militante. De là le levier.

Deux forces irrésistibles sont à notre disposition : le savoir et la volonté. Une troisième néanmoins manque à l’édifice de nos combinaisons : le capital monétaire.

Mais je connais un millionnaire, et chose pour laquelle je bénis la Providence, ce millionnaire est le père de la bien-aimée. C’est M. Benjamin Lacroix.

Il me faut sa fille, Mlle Blanche Lacroix, pour les motifs que j’ai eu le plaisir de t’exposer. Je veux avoir l’argent du millionnaire parce que j’en ai besoin. Voilà qui est logique n’est-ce pas ?

Maintenant, à toi de prononcer sur la nature des propositions soumises. Il faut parler résolument.

— Renaud, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans le succès comme dans la chute, dans la presse où l’on parle comme dans le cachot où l’on ne parle pas, parce que l’on est dans une tombe, je tiens ma volonté pour liée à ta volonté.

— Gérard tu comprends le rôle du philosophe humanitaire.

L’activité philanthropique grandit l’esprit de celui qui en est animé. Le dévouement à la chose publique, l’amour des hommes, et surtout de ses compatriotes, revêt le philanthrope d’une espèce de mission sacerdotale, et en fait un nouvel apôtre.

Ce titre et cette mission ont souri à ta solide imagination.

La carrière à laquelle je t’ouvre définitivement la porte réclame les résignations du dévouement ; mais d’un autre côté ta vie sera consacrée à l’édification d’une noble et grande entreprise. Dieu ne défendant pas la liberté des peuples, au contraire, les appelant tous à la participation des mêmes avantages, à la possession des mêmes libertés, il convient de bien comprendre sa volonté sur ce point.

Il faut que nous soyons, en Canada, les plus forts et plus infatigables instruments de cette volonté. Je te le répète, il faut accomplir de grandes choses. Mais le succès définitif dépend beaucoup de la distribution des rôles. Cette distribution doit avoir pour base la nature même de nos aptitudes.

Cela est palpable.

Gérard était devenu visiblement absorbé par de profondes réflexions. Il méditait une à une les solides vérités que Renaud soumettait à l’arbitrage de son jugement.

Le but étant fermement arrêté, il ne s’agissait plus, pour les deux amis, que de descendre dans ces luttes ardentes qui rendent possibles toutes les réalisations.