L’héritière d’un millionnaire/07
V.
À quelque temps de là, une feuille publique éditée à Montréal, et dont Jules Gérard était le directeur, publiait un travail remarquable dû à la plume de Renaud. Cet écrit se recommandait à l’attention publique par le cachet de conviction dont il était scellé. Il se terminait par les lignes suivantes :
« Permettez-moi maintenant, concitoyens, de formuler au nom de la commune patrie, le credo politique de l’avenir. La tutelle coloniale n’étant pas éternelle de sa nature, nous voulons pourvoir à sa résiliation. Nous demandons la liberté des lettres de rescision contre le régime colonial, c’est-à-dire contre la servitude pénale. Nous avons des questions de droit à faire décider par le tribunal de la conscience nationale, savoir : la liberté est-elle prescriptible de sa nature ? et dans l’espèce qui nous occupe est-elle prescriptible par cent ans ? La possession centenaire transfère-t-elle titre de propriété d’un peuple à un autre ? Les radiations de peuples conquis sont-elles de droit humain ou de droit divin ? »
Le peuple avait lu ces lignes avec émotion.
Quant à la bureaucratie, elle avait trouvé dans cette manière hardie et dramatique de dire quelque chose qui avait des airs de parenté avec nous ne savons quelle tendance révolutionnaire. Bref les officiels s’étaient alarmés.
Cette espèce de manifeste national eut la bonne fortune de passer sous les lunettes de M. Benjamin Lacroix.
Ce vieillard millionnaire était français d’origine, et appartenait en politique à l’école libérale. Ayant quitté, encore jeune, son pays natal, la France, il était venu se fixer dans l’un des États de l’Union américaine. Il avait embrassé la carrière du commerce, et s’était énormément enrichi. Il s’était marié à une jeune dame de la Pensylvanie. Cette union ne fut que de courte durée. Il n’avait eu de son mariage qu’un enfant, Blanche, avec laquelle le lecteur a déjà commencé à faire connaissance. À la suite de cette douloureuse contrariété conjugale, qui ne fut ni plus ni moins qu’une catastrophe pour M. Lacroix, il avait beaucoup voyagé de par le monde, et définitivement avait adopté le Canada pour patrie d’adoption, et Montréal pour lieu de résidence.
Les motifs qui avaient déterminé ce choix abondaient dans l’esprit du millionnaire. Il aimait cette population mixte de Montréal qui se complique d’un certain sérieux philosophique anglais et de gaîté française.
Soit à tort ou à raison, M. Lacroix disait souvent : « L’homme de la Nouvelle-France, c’est le type de la franchise et de l’honneur. Avec une telle race, le Canada ne peut que devenir un peuple modèle sur le sol libre de Christophe Colomb. »
Nous pensons que M. Lacroix avait raison.
Ayant lu et relu le programme politique du correspondant de la feuille de M. Gérard, le millionnaire avait réfléchi. À la suite de ses réflexions, il s’était posé les questions suivantes : « Ne puis-je pas faire quelque chose dans le sens des opinions de ce correspondant inconnu pour moi ? L’indépendance du Canada est-ce un problème soluble ? » La réponse avait été : « Je ferai la connaissance de ce correspondant. »
Là-dessus, M. Lacroix avait écrit la note suivante à Jules Gérard :
« L’écrit de M. Claude Renaud que vous venez de publier dans votre journal m’a beaucoup intéressé ! Je vous félicite d’insérer dans votre feuille des documents de ce genre. Ils jalonnent la marche de l’opinion publique. Si M. Renaud est du nombre de vos amis — ce qui est probable, vu votre similitude d’opinions — veuillez être auprès de lui l’interprète de mes félicitations. Et si vous voulez pousser le bon vouloir jusqu’à lui dire que je serais extrêmement flatté de faire sa connaissance vous pourriez peut-être, tous deux, vous donner le trouble de venir chez moi, N° — rue St. Urbain. Vous devez être jeunes, car vos travaux m’indiquent suffisamment que vous êtes sincères. Bref ! vous serez assez bons, vous et M. Renaud, de condescendre à l’invitation d’un vieillard, — n’est-ce pas ?
« J’ai l’honneur d’être,
« Monsieur le directeur,
« Votre tout dévoué serviteur,
« Benjamin Lacroix ».
Au moment même où Gérard était à lire la lettre de M. Lacroix, Renaud entra au bureau de rédaction ;
— Bonne nouvelle ! mille fois bonne nouvelle ! mon cher ami, dit Gérard ;
— Quelle est donc la cause heureuse de toute cette joie répandue sur ta figure ? dit Renaud ;
— Mon cher, impossible de te figurer la bonne fortune qui t’attend.
— Mais, parbleu ! qu’y a-t-il donc ?
— Si je te disais qu’il vient de t’échoir une succession qui va te rendre millionnaire, que dirais-tu ?
— Je dirais… je dirais que ce serait fort honnête de la part de la providence d’en agir ainsi ;
— Si je te disais que demain sera la date de l’indépendance nationale ; que des circonstances que tu ignores en ont décidé ainsi, que dirais-tu ?
— Je penserais qu’il s’agirait, ni plus ni moins, d’une mystification.
— Maintenant, si je t’apprenais qu’il s’agit pour toi, d’un événement bien plus important que tout cela, quelles ne seraient donc pas tes exclamations !
— Mais arrive ! arrive donc ! Gérard, dis-moi tout cela bien vite !
— Tiens, prends cette lettre et lis.
Renaud parcourut rapidement la lettre de M. Lacroix. Ayant cru avoir mal lu d’abord, il recommença la lecture du précieux manuscrit.
C’était bien vrai, il ne s’était pas trompé.
La maison de Mlle Blanche allait s’ouvrir pour lui. Il allait l’entrevoir ; peut-être aurait-il le bonheur de lui parler, d’entendre le timbre si frais de sa voix, même de lui presser la main.
— Gérard, toi porteur de ce document, tu te transformes en un messager venant d’en haut. Évidemment, tu acceptes,
— Mais sans doute !
— Alors dirigeons-nous, sans plus tarder, du côté de la garde-robe commune.
— D’accord ! mais avant, attends moi ici une minute, il me faut voir le prote. J’ai des corrections à lui suggérer au sujet d’un article que j’ai préparé dans le sens qui te vaut le bonheur de faire la connaissance de M. Lacroix, Là-dessus, Gérard entra dans les appartements où se trouvaient les imprimeurs, dit quelques mots au prote, et revint. Puis les deux amis sortirent du bureau de rédaction, et se dirigèrent en toute hâte par les rues Notre-Dame et St. Jacques, du côté de la maisonnette que nous avons déjà décrite.
Là, il y eut inventaire des trésors douteux de la garde-robe. Gérard la trouva accommodante. Renaud maugréa. Son meilleur pantalon lui parut affreux : il traita son tailleur de coquin. Il s’aperçut que son chapeau menaçait ruine : il trouva mauvais et absurde que tout soit frappé de décrépitude ici-bas. Les plis de sa chemise lui parurent négligés : il interpela rigoureusement le nom de sa buandière. Néanmoins, il s’efforça de donner une attitude cavalièrement provocatrice à sa chevelure et à sa barbe. Il se ganta, et après avoir jeté un dernier coup-d’œil sur son miroir de toilette, et s’être ajusté d’une manière à peu près possible, du moins praticable, il sortit de chez lui avec Gérard.
Un quart d’heure après, ils frappaient à la porte de M. Lacroix.
Le concierge ouvrit, et introduisit les deux visiteurs dans un appartement où il y avait beaucoup de livres, de journaux, plus un pupitre au centre. C’était visiblement le cabinet d’étude de M. Lacroix.
Gérard demanda au concierge s’il pouvait voir le maître de la maison.
Quant à Renaud il ne parlait pas : il se bornait à se contenir de son mieux,
— M. Lacroix sera ici dans quelques minutes répondit le concierge.
Sur ce, il salua, et disparut.
Presqu’au même instant, un frôlement de robe se fit entendre, et une voix fredonna quelques notes d’un chant doux et presque plaintif. Était-ce Blanche qui, comme une légère bergeronnette venait de voltiger dans l’un des appartements voisins, et qui, douce colombe, roucoulait ce bruissement musical ? La chose étant probable, et même très-probable, nous inclinons fortement vers cette dernière supposition.
Renaud balbutia quelques paroles jusqu’à l’oreille de son ami, plutôt incohérentes que signifiant vraisemblablement quelque chose, au sujet de ce bruissement d’ailes. Gérard qui n’avait pas de raison, lui, de perdre l’usage de sa langue, allait conseiller à Renaud de tenir bon, lorsqu’un pas d’homme se fit entendre dans le corridor de division de la maison.
M. Benjamin Lacroix apparut à la porte de son cabinet de travail et salua poliment les deux visiteurs.
Le journaliste prit le premier la parole.
— Nous avons l’honneur de nous adresser à M. Benjamin Lacroix, je suppose ?
— Précisément, messieurs.
— La cause de notre présence ici est la petite note que vous avez bien voulu m’adresser. Je me nomme Jules Gérard ; monsieur, est mon ami, M. Claude Renaud.
— Messieurs, permettez-moi de vous serrer la main, et de vous remercier cordialement de la bonne volonté que vous me manifestez par un empressement qui m’honore beaucoup. Messieurs, veuillez vous asseoir nous allons causer un peu.
— D’abord, M. Gérard, vous êtes journaliste, et je suppose que M. Renaud est correspondant assidu de votre journal.
— C’est cela même ; M. Renaud est de plus avocat.
— Et pratiquant, évidemment la noble profession à Montréal ?
— Oui, fit Renaud, très-embarrassé de ses jambes et du regard scrutateur du vieillard.
— Vous me paraissez être deux jeunes hommes carrément convaincus de ce qu’ils disent. Ce dernier article surtout qui a attiré spécialement mon attention semble vouloir lancer, une fois pour toutes, l’opinion publique dans une voie nouvelle.
— C’est bien là l’idée commune que nous avons arrêtée entre nous. Mais je dois vous avouer, — ce que vous comprenez très bien, du reste, — nous avons à lutter contre une force latente d’inertie qui nous décourage quelques fois. Cette force d’inertie, nous la rencontrons dans l’insouciance de la masse. On dirait que nos institutions ont dégoûté depuis longtemps le peuple de tout souci soit politique, soit national. Nous avons encore à lutter contre l’obstacle sous une autre forme : la pénurie de l’argent. Être journaliste en Canada, c’est accepter délibérément une vie de privations, de déboires quelquefois les plus cuisants.
— Compris ! compris ! Messieurs. Je n’ai jamais été journaliste ; mais j’ai toujours été convaincu que le journaliste indépendant, c’est-à-dire celui qui ne veut pas s’incliner devant le despotisme du préjugé sous quelque forme qu’il se produise, peut et doit s’attendre à de rudes combats, à d’incessantes attaques de la part de tous ceux qui ont intérêt à ce que la sainte vérité ne se fasse pas jour.
— Moi, je suis d’opinion que les déboires sont amplement compensés, surtout lorsque l’on a l’avantage d’être compris et appréciés par des hommes du mérite et de l’expérience de M. Lacroix, par exemple.
— Vous êtes par trop flatteur, monsieur…
— Je vous demande bien pardon de vous avoir dit ingénument ma pensée, mais, je vous l’avoue, cette franchise s’est déjà transformée chez moi en une habitude invétérée…
M. Lacroix salua et sourit en signe d’approbation. Il reprit :
— M. Renaud, c’est aussi une habitude chez moi, — une habitude qui, comme vous le voyez, a même les cheveux blancs, — de favoriser le courage énergique et sincère de la jeunesse. C’est de plus un devoir obligatoire de féliciter des écrivains de votre trempe et de celle de votre ami, c’est-à-dire des écrivains qui peuvent si heureusement allier la capacité au patriotisme, et qui apportent l’indépendance absolue du caractère dans la sublime défense de la cause nationale.
Renaud, de son côté, s’inclina modestement.
M. Lacroix continua :
— Messieurs, comme nous ne sommes qu’au début de la connaissance toute spéciale que j’entends faire de vous ultérieurement, je ne puis peut-être pas convenablement vous dire dès à présent que j’ai l’intention de vous être utile substantiellement ; mais je puis vous dire sans scrupule que je veux encourager et promouvoir de toutes mes forces la cause du salut de votre patrie, et qui est aussi la mienne par adoption.
J’aurai des suggestions à vous faire à ce sujet. Nous approfondirons ce problème conjointement. Néanmoins qu’il me soit permis de vous dire dès aujourd’hui : messieurs, je porte en vous la plus grande confiance, et je pense que, secondés convenablement, vous pouvez être facilement les artisans de la liberté de votre terre natale. Et sans plus d’ambiguïté, je m’engage dès maintenant à vous appuyer d’une certaine façon positive. Ayant été heureux dans mes efforts à retenir la fortune près de moi, j’ai pu la forcer à m’ouvrir sa main pleine de trésors. Je vous confesse que je suis à peu près millionnaire. En cette qualité, et ma qualité de vieillard qui devrai bientôt dire adieu à ce monde, en cette double qualité, dis-je, je veux être utile, et faire tout le bien possible.
— Il est réellement édifiant, dit Renaud d’entendre exprimer d’aussi nobles sentiments. Une existence ainsi couronnée serait à coup-sûr le plus beau legs à laisser à vos descendants.
— Non pas vos… je n’ai qu’une jeune fille pour toute descendance.
— Et déjà grande demoiselle, je suppose ? hasarda timidement Renaud.
— Dix-sept ans, je suppose, à peu près, et avec laquelle je n’ai aucune objection que vous fassiez connaissance, si vous en ressentez le moindre plaisir.
Renaud regarda Gérard avec une émotion qu’il s’efforça de cacher ; Gérard, lui, inclina le front avec une déférence polie.
— Avec le plus extrême plaisir dirent simultanément les deux amis.
Renaud ajouta :
— Si c’est là une faveur que veut bien nous accorder la personne qui vous est la plus chère au monde.
Là-dessus, et sur l’invitation de M. Lacroix, ils passèrent tous deux dans une pièce voisine. Quant à M. Lacroix, il s’éloigna quelque part dans la maison, en disant : messieurs, une minute d’absence s’il vous plaît.
Cette minute fut une période d’angoisses pour notre pauvre Renaud.
L’instant suprême arriva. Une jeune fille fut introduite dans la salle de réception. M. Lacroix la suivait.
— Messieurs, Mademoiselle Blanche Lacroix… M. Claude Renaud, avocat… M. Jules Gérard, journaliste… Il y eut à la suite de ces paroles profonde révérence de la part du journaliste et de l’avocat. La jeune fille traversa l’appartement en effleurant à peine le parquet, et alla s’asseoir sur un divan.
Blanche était charmante. Les harmonies de sa taille, comme l’avait déjà dit Gérard étaient d’une suavité exquise. Elle était plutôt grande que de petite stature. Était-elle blonde ? Était-elle brune ? Ces deux teintes légères s’harmonisaient dans cette carnation féminine d’une façon qui ne donnaient prise à aucune des deux hypothèses exclusivement. Toutes deux étaient possibles ; mais toutes deux étaient douteuses. Pour Renaud, cette figure flottait dans du crépuscule. Il ne put d’abord y saisir les tons dominants. Lorsque le rayon visuel de la jeune fille rencontra son regard, il fut ébloui comme si sa vue eut rencontré le jet lumineux d’une lentille convergente.
Il regarda ailleurs.
Il essaya le premier de parler, mais l’homme de la presse, l’homme des interpellations au peuple, ne trouva pas un mot dans son âme à dire à cette fragile jeune enfant. Il sentit que sa langue se paralysait, et qu’il était saisi d’un tremblement nerveux, comme s’il eut quelque chose à démêler avec le fluide électrique de la pile voltaïque.
Cette influence occulte l’envahissait, le submergeait. Gérard rompit le premier le silence.
— Mademoiselle, dit-il, nous vous demandons la permission de vous avouer que nous mettons au nombre des bonnes fortunes de notre vie l’occasion toute fortuite qui nous procure l’avantage de vous connaître.
— Messieurs, dit la jeune fille en rougissant légèrement, je suis flattée de vos bonnes paroles.
Un court intervalle s’écoula. Gérard continua :
— En vérité, nous nous attendions guère, mon ami, M. Renaud, et moi, à faire une aussi agréable rencontre, et pardon ! si j’ai dit avantage de vous connaître au lieu de plaisir ou bonheur de vous connaître.
— Allons ! monsieur, pas d’exagération.
— Je suis loin, mademoiselle, de toute exagération ; quant à ce qui me concerne ; néanmoins, je n’entends faire peser aucune responsabilité sur mon ami.
Renaud, reprenant peu à peu son énergie morale, put articuler ou balbutier les paroles suivantes :
— Je ne sais !… c’est possible !… mais l’usage de l’expression peut être prématurée, ou plutôt hasardée.
— Très bien, monsieur Renaud ; aussi je ne vous tiens nullement responsable de ce qui a été dit.
Blanche s’interrompit là-dessus, et sourit, puis elle continua :
— Quant à vous, je suis à peu près sûre que vous eussiez été plus sage.
— Au fait, s’il y a sagesse dans l’abstention, j’eusse été plus sage certainement.
La jeune fille sourit de nouveau, mais de ce sourire qui jette la perturbation dans l’esprit des plus austères philosophes.
Renaud continua :
— Néanmoins, je préférerais de beaucoup accepter, quelle qu’elle soit, la responsabilité de l’expression quelque peu cavalière de mon ami, plutôt que d’être envoyé aux galères.
— Vous êtes dans le vrai ; d’autant plus que mes châtiments sont, je vous assure, parfaitement supportables.
— Mademoiselle et Messieurs, à l’ordre ! à l’ordre ! s’il vous plaît ! fit M. Lacroix, sur un ton parfaitement plaisant.
— Mon père, j’ai cru que j’étais dans le cas d’une légitime défense…
— C’est vrai, nous sommes deux misérables agresseurs, dit Gérard.
— Et dignes même, ajouta Renaud, de votre plus entière pitié mademoiselle.
La conversation continua vivace et enjouée.
Renaud ayant complètement recouvré son empire sur lui-même, put bientôt supporter avec un certain aplomb, quoiqu’encore chancelant, le regard de Mlle Blanche Lacroix.
Maintenant, tandis que nos quatre personnages laissent s’envoler le temps sur les ailes d’une heure légère, nous commettrons l’indiscrétion de pénétrer dans les divers appartements de la maison du millionnaire de la rue St. Urbain. Nous nous permettrons aussi une toute petite excursion dans le jardin plein de fleurs et les bosquets remplis de verdure qui se trouvent dans le voisinage immédiat de la maison.