L’héritière d’un millionnaire/08
VI.
La résidence de M. Lacroix était une villa dans le goût absolument moderne. Elle était munie d’une salle de bain avec dalles en marbre veiné, d’un appareil de ventilation qui permettait l’introduction, dans les différentes pièces de la maison, d’un air constamment salubre, et d’un mode de production de la chaleur dont le degré pouvait être facilement régi par le thermomètre. Les murs étaient recouverts de dessins à fresques d’une fraîcheur délicieuse. Des lithographies suspendues çà et là, représentaient des paysages, des scènes agrestes, des chasses, des vues de lacs bleus, etc. Les parquets étaient recouverts de tapis moelleux sur lesquels semblaient s’épanouir d’énormes fleurs vivaces. Puis on voyait répandus partout, avec un goût exquis de distribution, des meubles d’une sculpture irréprochablement artistique. Des globes à verres dépolis étaient suspendus à des plafonds d’une éblouissante blancheur, et sur lesquels ressortaient en relief des créations qu’on eut prises aisément pour des arabesques en marbre blanc.
L’appartement le plus digne d’attirer notre attention, néanmoins était celui de Mlle Blanche Lacroix. Une seule croisée donnait de la lumière à cet appartement, situé au second. L’air qui pénétrait dans cette délicieuse petite chambrette était pour ainsi dire tamisé par le feuillage touffu d’un gros arbre qui végétait dans son voisinage immédiat. Cette alcôve était tapissée d’un papier représentant des baigneuses napolitaines, des gondoles glissant dans la brume sur le bleu des ondes, des perspectives de ciel italien. La peinture aussi y livrait ses trésors les plus délicats. Des pensées d’amour, de pudeur virginale, de nudités voilées y étaient traduites par une main magistrale. Des voiles d’une légèreté diaphane, d’une contexture presqu’impalpable protégeaient, ou plutôt semblaient étreindre mollement et avec amour, le nid de repos de Mlle Blanche ! Une grande glace, où devait se reposer souvent le regard de la jeune fille reproduisait dans une espèce de pénombre la plupart des objets que nous venons de décrire.
Tout cela flottait dans une atmosphère saturée de parfums.
Au chevet du lit, une madone protégeait le sommeil de Blanche. Cette madone était baignée dans une auréole de douceur ; ses yeux étaient doucement inclinés ; ses lèvres semblaient sourire.
Quant aux alentours de la maison de M. Lacroix, le lecteur les connaît déjà vaguement.
Un jet d’eau sort de la gueule d’un triton dominant un bassin circulaire placé immédiatement devant la porte centrale. Le limpide liquide jaillit et retombe en poussière de diamants à l’ombre de la feuillée. Quand brille le soleil, cette feuillée est trouée, par-ci par-là, de rayons de lumière qui glissent à travers les branches des arbres comme des filets d’or.
Quelques oiseaux babillards, et avides des fruits naissants vivent dans cette paisible retraite. Ils se croient d’autant plus chez eux dans cet endroit qu’ils n’ont absolument rien à craindre des deniche-oiseaux.
Ajoutez à cela des allées sablées pleines d’ombre, des foins odoriférants tapissant les plates-bandes, et vous aurez une idée du jardin et des bosquets dont nous venons de parler.
Notre courte digression descriptive étant terminée, nous allons maintenant retourner à la salle de réception de M. Lacroix.
Chacune des personnes de notre connaissance y occupe la place où nous l’avons vue tout-à-l’heure. Seulement, la conversation semble être spécialement engagée entre Mlle Blanche et notre ami M. Renaud. Ils parlent de nous ne savons quel sujet léger emprunt d’une odeur de prairie, de bluets cueillis dans les blés, de choses empruntées à l’influence du bleu dans le pays du Lendre.
Quand à MM. Lacroix et Gérard, ils s’occupent d’économie politique, — le premier s’évertuant à établir que l’économiste Jean-Bte. Say est un imbécile ; que les Anglais, et les Américains surtout, sont seuls de véritables économistes. Gérard tout en approuvant les opinions de M. Lacroix, jusqu’à un certain point du moins, veut convaincre ce dernier que le libre-échange appliqué au Canada serait pour nous une cause de ruine directe, et que ce n’est que par la protection que l’on pourvoit à la naissance, à l’alimentation et à l’extension des manufactures dans un pays encore jeune.
Somme toute, ils étaient à peu près de même opinion.
La pendule de la maison sonna cinq heures.
— M. Lacroix, dit Gérard, les instants se passent agréablement dans votre compagnie, mais n’est-ce pas que le moment de partir pour nous paraît être à peu près arrivé.
Cette observation tira Renaud vers la réalité. Il descendit du domaine des songes.
— En effet, Mademoiselle, il est doublement explicable, dit-il, qu’on oublie les heures ici ; mais nous comprenons que si nous prolongions notre visite — surtout une première — vous pourriez peut-être nous taxer de mal-appris.
— Monsieur, dit la jeune fille, je pense avoir déjà dit que mes jugements ne sont nullement redoutables par leur sévérité.
— Je ne doute pas que vous soyez la bienveillance même ; mais n’est-ce pas qu’il serait mal d’en abuser ?
— Monsieur, la prolongation d’instants agréables ne saurait être un abus…
Deux sourires s’échangèrent, dont l’un voulait dire : vous êtes un brave garçon… et l’autre : vous êtes plus qu’une charmante fille, vous êtes une adorable personne.
Une espèce d’illumination qui anima le regard de M. Lacroix parut ratifier la signification tacite de ce double sourire, du reste presqu’imperceptible.
Renaud ajouta : Je ne tiens pas à avoir le dernier mot dans la discussion d’un sujet aussi délicat !…
On se leva.
Mademoiselle, fit Renaud, je vous demande comme une faveur dont je suis bien indigne, celle de vous presser la main.
Blanche tendit la main : elle disparut presque dans celle du jeune homme. Cette disparition fut presque longue ! … Lequel des deux retira le premier sa main ? Cela ne fut pas saisissable.
Bref ! les salutations faites de part et d’autres, les deux amis se dirigèrent du côté de la porte, saluèrent de nouveau et sortirent.
À quelque distance de la maison, Renaud recommença ce monologue et gesticulation que nous lui connaissons déjà. Il se crut pour un instant dans le champ vague confinant aux murs de l’Hôpital.
— Mais elle est belle dit Gérard !
— Imbécile !
— Quoi ?
— C’est de la bénédiction qui marche, qui respire, dis donc : c’est de la suavité qui a des ailes ! c’est de l’idéal réalisé !
— Voyons ! voyons ! je vais dire comme mademoiselle : pas d’exagération !
Tu es bien heureux, toi, de ne pas avoir cet ange pour te tourmenter ! Gérard, tu ne sais pas une chose que je vais t’expliquer : la suprême félicité est une souffrance infinie ! le bonheur confine au châtiment.
— Pas de paradoxes !
— C’est vrai ce que je dis là, et je suis convaincu plus que jamais de ces deux vérités.
Jusqu’au moment de se laisser pour leur bureaux respectifs, les deux amis discutèrent ces singuliers paradoxes plus invraisemblables qu’ils ne le paraissent d’abord. Pour Renaud aucun doute que Blanche devenait un cauchemar, quelque chose de très ressemblant à une tyrannie.
L’âme est accessible au fer rouge ! L’amour n’a-t-il pas pour instrument de torture la beauté juvénile, la candeur des grâces, les charmes dont est pétrie la femme !
Nous, nous croyons à la force incalculable d’un sourire, à la puissance surhumaine d’une apparition !
Nous croyons au despotisme de la faiblesse !