L’héritière d’un millionnaire/09
VII.
À quelque temps de l’époque où nous en sommes, M. Lacroix partit pour les États-Unis dans le but de régler certaines affaires commerciales. Il devait être absent au moins quinze jours. Il avait, lui-même, informé Gérard et Renaud de ce fait. Les dernières paroles, en les quittant, avait été celles-ci : « Messieurs continuez vigoureusement l’œuvre de l’émancipation. Parlez fortement à l’imagination et au cœur du peuple, si vous voulez réussir. À mon retour nous aviserons. »
Cette nouvelle fut un rayonnement pour Renaud. Il se dit : Voici la circonstance ou jamais. Dois-je aller tout droit chez elle, sans préambule, sans commentaires, ou ne serait-il pas mieux de négocier, c’est-à-dire d’avoir recours aux formalités d’usage, en semblable circonstance ? Ne serait-il pas d’une sage politique enfin de ne pas brusquer les choses. »
Après avoir réfléchi et examiné la question sous toutes ses faces, il prit une feuille de papier, et écrivit ce qui suit :
« Mademoiselle Blanche,
« Votre père sera absent de chez lui pendant une quinzaine de jours. C’est lui-même qui a bien voulu me faire connaître la certitude de cette absence. Ayant quelque chose de très-secret et de très-important à vous communiquer, j’ose vous prier de me permettre une entrevue chez vous. Je vous prie de plus de croire qu’il ne peut y avoir qu’un motif urgent qui m’autorise à adopter auprès de vous une démarche que semble m’interdire votre position relativement isolée. De cette entrevue dépend la vie ou le malheur pour quelqu’un. Vous le voyez, c’est l’accomplissement d’un acte de pitié que j’ose solliciter de votre part. Vous êtes bonne ; n’est-ce pas que vous allez exaucer non la demande, mais l’instante prière de
Cette lettre écrite, il la plia, la scella, puis il sortit de son bureau et prit la direction de chez lui, vers la Montagne.
Chemin faisant il se disait : « Si ma demande est acceptée, il ne convient pas que j’aille chez elle en plein jour, en plein soleil , ce serait prosaïque et trivial. Elle me trouvera de mauvais goût. J’irai à la brune.
« Tant pis si je suis vu.
« Il y aura alors deux manières de m’interpréter : ou que je suis un cousin, ou que je suis un personnage mystérieux. Mais, que me fait tout cela ? Pourvu que j’arrive au but, peu m’importe. Si je ne suis pas vu, tant mieux. Dans le premier comme dans le second cas, je veux lui dire toute mon âme ! »
Renaud, arrivé chez lui, appela son vieux serviteur.
— Père Pierre, dit-il, voici une lettre que vous remettrez, rue St. Urbain, No… Vous attendrez ; on devra vous donner une réponse. Allez maintenant, et de la diligence,
— Oui M. Renaud.
Et le vieux serviteur sortit,
Une demie heure après, père Pierre remettait à Renaud le billet suivant :
« L’entière confiance que mon père repose en vous, et les compliments flatteurs qu’il m’a très-souvent faits sur votre compte semblent m’indiquer suffisamment la ligne de conduite que j’ai à tenir dans le moment. Je serai donc heureuse de vous recevoir chez moi au moment et à l’heure que vous indiquera votre délicatesse. Veuillez détruire cette note immédiatement après l’avoir lue. Ne sachant pas encore la qualité que je dois prendre vis-à-vis de vous, vous me permettrez de me souscrire tout simplement,
Le billet lu, Renaud se dirigea vers son secrétaire, remit le document précieux sous clef, et se dit : « Maintenant, je crois en la grâce divine. Ma foi dans une bonté suprême sera inébranlable dans l’avenir. Je te remercie, Blanche ! tu m’a compris. Tu ne pouvais en agir autrement, du reste. Est-ce que l’attraction des âmes n’existe pas ? »
Trois heures plus tard, c’est-à-dire à l’heure où le soleil de juillet disparaît derrière la Montagne de Montréal, et où les premières teintes de l’ombre descendent vaguement au milieu des arbres qui en tapissent le déclin, à cette heure là, disons-nous, Renaud frappait discrètement à la porte principale de la maison de M. Lacroix.
Quelqu’un ouvrit. C’était Blanche.
Elle s’inclina. Renaud s’inclina plus profondément.
— Monsieur, veuillez passer de ce côté-ci. Le jeune homme entra dans l’appartement que nous connaissons déjà. La jeune fille s’assit sur un sofa ; Renaud déposa son chapeau quelque part, et prit un siège près d’une table à une légère distance de Blanche.
— M. Renaud, dit-elle, vous êtes d’une exactitude digne d’éloge.
— Je vous demande pardon de ne pas être venu plus tôt. Une besogne très-inopportune, et que je n’ai pu éviter, m’a retenu à mon bureau professionnel. Je vous prie de m’excuser et pour le retard et pour l’heure avancée.
— Tout est dans l’ordre, mais je suis anxieuse, M. Renaud, de connaître le motif si urgent de votre visite.
— Je crois vous avoir dit qu’il s’agit d’une affaire secrète et importante.
— Vous m’écrivez de plus que de votre visite dépend la vie ou le malheur de quelqu’un, n’est-ce pas ?
Un sourire presqu’imperceptible effleura les lèvres roses de la jeune fille.
— C’est cela même, balbutia Renaud.
— Cela m’intrigue beaucoup, monsieur. Et ce quelqu’un est une personne de votre connaissance, bien entendu. Est-ce une jeune dame ? est-ce une jeune fille ? De qui enfin voulez-vous me parler ?
— Mademoiselle Blanche… Pardon ! si…
— Mais, continuez ; il n’y a pas de mal à dire « Mademoiselle Blanche. »
— Mademoiselle Blanche, alors, puisque vous voulez bien me concéder ce droit, je viens vous parler des tortures morales créées par une apparition !…
— Mais, est-ce qu’il existe encore des revenants ? moi qui poussais l’incrédulité jusqu’à n’y pas y croire.
— Pas plus que vous, je ne crois aux apparitions, dans le sens que l’on attache généralement à ce mot.
— Allons ! veuillez être compréhensible, je ne saisis pas votre pensée.
Renaud se recueillit, passa sa main sur son front à deux reprises, comme s’il eut voulu refouler le sang qui commençait à affluer à ses tempes.
— Mademoiselle, vous savez que la partie de la rue St. Urbain qui s’étend de la rue Sherbrooke à l’Hôtel-Dieu est bordée de villas, de vergers, de bosquets.
— C’est en effet un des beaux endroits de la ville.
— Vous savez qu’au nombre de ces villas en est une qui porte le No…
— Oui c’est le toit qui nous abrite ; c’est la maison de mon père.
— Près de la maison de votre père, n’y a-t-il pas quelque part comme une oasis de feuillage ? et, au milieu de cette oasis, un banc de bois enlacé par des lierres ?
— C’est cela ; mais comment connaissez-vous ces menus détails, vous qui n’êtes venu ici qu’une fois, et qui n’avez paru porter attention qu’à des objets d’une nature grave ?
Blanche sourit de nouveau ; mais cette fois d’une manière plus accentuée.
— Savez-vous qu’il arrive qu’une jeune fille, vêtue généralement de blanc, s’assied quelques fois sur ce banc, et que là elle chante plaintivement en s’accompagnant d’une mandoline ?
— Est-ce là une apparition, croyez-vous ? fit la jeune fille en baissant timidement la vue ?
— Je ne le sais pas précisément ; car la réalité est quelques fois si loin du possible qu’on la prendrait volontiers pour du rêve, pour une illusion des yeux, ou pour une aberration de l’esprit.
Blanche ne répondit pas.
— Par une soirée chaude et balsamique du mois de juin dernier, quelqu’un qui avait l’air d’un rêveur ou d’un penseur, passa par ici. Il humait les suaves exhalaisons flottant dans l’air ; il écoutait les bruissements légers que font les rameaux des arbres caressés par les brises. Arrivé près d’une des villas dont je viens de vous parler, il entendit quelques sonorités, évidemment celles produites par un instrument de musique. Il s’arrêta. Une voix d’une suave limpidité fit bientôt entendre un chant d’une mélancolique et douce harmonie. Le promeneur s’avança de quelques pas, puis demi blotti derrière un arbre, il put entrevoir une jeune fille demi-cachée sous la feuillée. Savez-vous le nom de cette chanteuse, de cette musicienne sous la feuillée.
Blanche ne répondit pas. Elle froissait quelque chose entre ses doigts, probablement un pan de son vêtement. Un incarnat velouté s’était répandu graduellement sur sa figure.
— Après avoir cessé de chanter cette mélodie du soir, continua Renaud, elle laissa choir l’instrument, s’accouda sur un de ses genoux et inclina son front dans l’une de ses mains. Que signifiait ce chant dans cet endroit ? cette mandoline roulant par terre ? ce front de vierge incliné ? cette harmonie langoureusement sympathique ?
Blanche leva la vue, regarda quelque chose quelque part, d’une manière fugitive, et alla s’asseoir près de la croisée. À cette croisée étaient suspendues des draperies brodées d’une exquise transparence. Elle se voilà à demi à l’aide de ces légères tentures. Renaud se leva, et se tenant respectueusement debout près de la jeune fille.
— Mademoiselle, continua-t-il, cette apparition résolvait palpablement le problème idéal de la beauté rêvé par l’âme des poètes. Le détail échappait à l’analyse, mais l’ensemble s’offrait sous la forme visible d’une créature angélique. Soulevé par un souffle de vent, un pan de sa mantille se replia, et laissa, dénudée, une épaule de cette belle rêveuse. Savez-vous ce que ressentit cet homme, en présence de cet éblouissement ? Il se sentit brûlé par la fièvre ! Pour un instant, il pensa qu’il allait crouler dans le vertige. Un oiseau agita une feuille au-dessus de cette belle rêveuse, elle tressaillit, s’aperçut que son épaule était découverte, et retira le pan de la mantille
L’éblouissement cessa d’être insupportable.
— Mademoiselle, savez-vous maintenant ce que j’entends par les tortures morales d’une apparition ?
— M. Renaud, je vous prie, ne continuez pas ce genre de révélation. Cela me fait peur.
— Mademoiselle, je vous prie moi aussi, laissez-moi entr’ouvrir ces voiles trop légers du reste pour vous cacher.
Renaud entrouvrit doucement ces voiles, et une figure s’en dégagea humide d’ivresse et de rayonnement.
— Mademoiselle, continua Renaud, ces révélations ne peuvent vous faire peur ; elles ne peuvent que vous porter au repentir d’être si belle ; car c’est vous qui étiez là.
— M. Renaud, pardon !… je vous prie !… de grâce !…
— L’homme qui était là, savez-vous qui il est ? c’est moi, moi qui ne puis vous pardonner les tortures que votre souvenir, ou plutôt que votre nom inflige sans cesse à mon âme.
— Vous êtes un galant homme ! vous êtes l’ami de mon père ! ne torturez pas, vous non plus, le cœur d’une jeune fille seule qui vous estime…
— Mademoiselle Blanche, moi je ne vous estime pas !…
— Monsieur, je suis bien malheureuse de ne pas être estimée de vous ; mais que vous ai-je fait pour ne pas mériter une toute petite place dans votre estime ?
— Je vous le répète, dit Renaud, en saisissant une des mains de la jeune fille, et en inclinant un de ces genoux sur le parquet, je ne vous estime pas !… mais je vous aime ! moi, Claude Renaud !… moi, l’ami de votre père !… Pour vous, je descendrais dans le bagne, dans le cachot, dans le sépulcre ! Pour vous, je monterais au pilori comme on monte sur un trône, je monterais à l’échafaud comme on s’envole vers le ciel !
Le jeune homme s’interrompit.
Quelques larmes silencieuses coulèrent le long des joues de Blanche.
— Monsieur Renaud, reprit la jeune fille, presque suppliante, pourquoi profaner d’aussi nobles idées ? de si généreux sentiments ? Vous vous faites illusion !… votre bon sens vous fait défaut !… soyez raisonnable !…
— Mademoiselle Blanche, vous ne savez pas ce que vous êtes. Il est bon de vous le révéler : vous êtes la sainte vertu ayant des ailes ! vous êtes la naïve beauté ayant une étoile au front ! vous êtes la candide pudeur ayant un vêtement de rayons ! vous êtes !… Blanche !…
— Monsieur Renaud !…
Les regards se confondirent, les figures se rapprochèrent peu à peu… les bouches s’effleurèrent !…
Un baiser chaste et pieux comme une bonne pensée venait de sceller le contrat d’un amour éternel !
