L’héritière d’un millionnaire/10
LIVRE SECOND
I.
Jules Gérard publiait dans son journal, au mois d’août 1837, une série d’articles dédiés aux classes populaires. Ces écrits avaient été suggérés au journaliste par Renaud.
— Gérard, avait dit ce dernier, si tu veux que le peuple nous suive d’une manière déterminée, et nous seconde puissamment, il faut que tu lui fasses connaître le pays qu’il habite. Il faut que tu lui prépares son histoire, une histoire où se trouve sommairement burinée la noble physionomie du peuple canadien ?
Voici la marche que je prends la liberté de te suggérer : 1o. D’où vient cette race que l’on peut appeler le peuple canadien proprement dit ? 2o. Quelles ont été les phases spéciales de son existence ? 3o. Quelle est sa condition politique et sociale actuelle ? 4o. Ses intérêts sont-ils compatibles avec l’indépendance, et doit-il tendre de toutes ses forces vers ce but ?
Gérard avait répondu :
— Je partage pleinement ton opinion. Je pense de plus que le moyen de combattre victorieusement les intérêts hostiles coalisés contre notre patrie bien-aimée, c’est de faire un appel à la conscience du peuple.
Pour cela, il faut que quelqu’un descende dans cette conscience la torche à la main ! Il faut secouer un peu cette grande âme des peuples lorsqu’elle sommeille trop longtemps. Alors, il est bon de faire usage du langage suivant : « Ô sainte énergie du peuple ! ô robuste volonté de la foule, où êtes-vous ? Est-ce que la patrie n’est pas agenouillée suppliante devant vous ? Toi, vieux peuple ! vieux cœur d’où déborde le dévouement, que fais-tu ? Serais-tu enchaîné quelque part ? Es-tu descendu dans la mort ? Mais non, tu n’es pas mort : la mort des peuples n’existe pas. Tu n’es pas enchaîné non plus : quelle force au monde peut lier l’effort des nationalités ! »
— Très bien ! très-bien ! Il faut parler à l’imagination du peuple un langage figuré, dit Renaud. Il n’y a que les orateurs et les écrivains politiques convaincus de cette vérité qui savent arriver jusqu’au peuple, se l’incorporer par conséquent, et le diriger ensuite.
La foule aime ce qui est orageux comme elle. Elle aime à onduler au souffle d’une parole hardie. Chose singulière à dire ! la multitude qui est si avide de liberté est aussi avide d’un certain despotisme : le double despotisme d’une plume habile et d’une parole éloquente. Sublime despotisme, du reste, qui, bien dirigé, est, de sa nature, le plus puissant engin de civilisation, de progrès et de moralisation.