L’héritière d’un millionnaire/25
LIVRE TROISIÈME
I.
Tandis que Jules Gérard va préparer la continuation de son travail sur l’histoire du Canada, il n’est peut-être pas hors de propos de s’occuper de certains incidents qui marquent ici la vie de notre ami Renaud.
Il est probablement inutile de dire au lecteur, qu’aussitôt après le retour de M. Lacroix, des États-Unis, Renaud ne fut pas lent à aller féliciter le vieillard sur son heureux retour.
M. Lacroix l’accueillit cette fois, comme la précédente, avec les marques visibles du plus vif intérêt. Mlle Blanche veut bien aussi contribuer dans ces indications de bienveillance. Elle va jusqu’à dire en présence de son père :
— Mais il est étonnant, M. Renaud, que vous nous fuyiez ; l’on ne vous voit jamais ici. Vous vous repentez-vous d’y être venu une fois.
Blanche regarda le jeune homme en souriant, M. Lacroix étant occupé à essuyer le verre de ses lunettes,
— Mademoiselle, qu’il me soit permis de vous avouer que je ne puis que me féliciter de la réception dont vous avez bien voulu me favoriser.
Le digne père fut d’opinion, sans aucun doute, que le pronom vous évoquait dans la phrase, une idée de pluralité.
Blanche approuva cette souplesse relative de langage, en souriant de nouveau.
Il ne fut que naturel de parler de l’entreprise de Gérard. M. Lacroix l’approuva de la manière la plus entière. Il alla jusqu’à dire qu’avec une dizaine de rudes travailleurs comme celui-là, se distribuant les rôles dans un sens logique de rénovation, l’œuvre de l’émancipation ne manquerait pas de faire un grand pas. Renaud expliqua l’idée dominante et morale de l’ouvrage d’une manière encore plus tangible que Gérard ne le faisait dans son avant-propos.
Néanmoins, comme il menaçait d’entrer à ce sujet, dans de longs détails, Mlle Blanche intervint en disant :
— Messieurs, veuillez me faire grâce de vos combinaisons politiques ; de toutes ces préoccupations arides, et pour vous l’avouer franchement, très ennuyeuses pour moi. À la rigueur, je serais décidée à pardonner à mon père ces froides conversations, mais quant à vous M. Renaud, je ne puis vous tolérer ce droit usurpé, ou bien je vous garderai une rancune implacable.
— Mademoiselle Blanche, que Dieu éloigne de ma tête semblable malheur ! périssent plutôt tous les systèmes politiques.
Puis de quel sujet de conversation voulez-vous alors que nous nous occupions ?
— Mais, mon Dieu, c’est tout simple : parlez-moi des derniers mariages, des dernières pièces jouées ou à être jouées au théâtre, des derniers feuilletons du Courrier des États-Unis, des voyages de plaisir annoncés par les journaux, enfin de toutes ces petites nouvelles du jour qui pour moi, je vous l’avoue, sont remplies du plus haut intérêt.
— Ma chère fille, reprit M. Lacroix, toutes ces choses peuvent être l’objet des jeunes galants, mais quant à notre ami M. Renaud, je suis d’opinion qu’il ne s’occupe guère de ces frivolités.
— Pardon ! je sais autant que possible me plier aux circonstances, et c’est même pour moi un véritable plaisir, quelques fois, de parler de choses légères, surtout lorsque le désir m’en est exprimé par Mlle Blanche.
— Maintenant, vous voyez, mon père, que j’avais raison et que, vous, vous aviez tort, avec votre permission, de penser que M. Renaud, est un de ces philosophes bourrus qui ne se complaisent que dans leurs livres, et dans l’examen des théories politiques.
— Très-bien ! tout est pour le mieux alors, fit M. Lacroix.
— Eh ! bien, mademoiselle, continua Renaud, il me vient à l’esprit une très-heureuse idée. Vous venez de me parler d’excursions de plaisir. Savez-vous qu’il nous serait possible d’en organiser une mille fois plus agréable que celles que l’on fait exclusivement en diligences ou en bateau à vapeur. Seulement elle aura peut-être le désavantage de ne pas rencontrer votre approbation et celle de votre père.
— Qu’est-ce ? dirent simultanément le vieillard et la jeune fille.
— Enfin, je vais vous soumettre mon plan. Du moins, il témoignera de ma bonne volonté.
— Mais il nous tarde, M. Renaud, de savoir à quoi vous voulez en arriver.
— Par un bon matin, par un ciel bleu, par un soleil brillant, nous nous rendons à Lachine. Là, nous montons à bord du bateau à vapeur en destination de Carillon, et vers midi nous mettons pied à terre à la Pointe-aux-Anglais. À ce dernier endroit, nous retenons quatre à cinq canots sauvages, nous nous restaurons à l’hôtel, puis nous mettons à la voile en nous dirigeant droit sur l’Île Jones, distante d’environ deux milles. Cette île est demi boisée, et offre tous les amusements de la pêche et de la chasse. Il faut ajouter que Mlle invite une ou deux de ses amies avec frères et cousins. Moi je procède de la même manière quant à un ami ou deux, et Dieu sait si nous nous en donnerons à cœur-joie ! Maintenant, que pensez-vous de cette idée ?
Contrairement aux prévisions de Renaud, motivées à un certain point de vue, jamais projet ne fut accueilli plus victorieusement. M. Lacroix, lui-même n’y trouva pas une seule objection. Le jour du départ fut arrêté au lundi suivant. Les jours intermédiaires furent en grande partie consacrés aux préparatifs du voyage.