L’héritière d’un millionnaire/26
II.
Renaud avait le vague pressentiment que cette petite excursion devait servir ses desseins d’une manière ou d’une autre.
Gérard partagea cette opinion.
Ils essayèrent d’arrêter un mode d’opérations ; mais on tomba d’accord que les circonstances seules devaient déterminer ce qu’il y aurait à faire. Les amoureux disposent, mais le hasard quelquefois favorable, quelques fois despotiquement jaloux, se charge, lui, de régler définitivement les plus habiles combinaisons, en matière de tendresse.
Enfin le jour désiré arriva.
Les excursionnistes se composaient de M. Lacroix, de Mlle Blanche, de Renaud, plus trois ou quatre couple d’invités.
Le village de Lachine est situé sur le Saint-Laurent, à un endroit où le fleuve fait un coude, avant de se précipiter avec un fracas d’ouragan dans le Sault St. Louis. C’est un des lieux le plus pittoresque du pays.
De là à la Pointe-Aux-Anglais la route se fait par eau, en côtoyant la rive nord. À quelque distance du point de départ, on laisse, à gauche, les Îles Dorval que l’on prendrait volontiers pour d’énormes bouquets de verdure demi-plongés dans l’onde du fleuve.
De ces îles à Ste. Anne rien n’accidente remarquablement la perspective. La rive y est uniformément semée de champs défrichés, de blanches maisonnettes et d’arbres qui s’en vont s’éparpillant dans la plaine.
C’est à cet endroit que l’Ottawa jette son onde brune et profonde dans le St. Laurent.
Ste. Anne est de plus remarquable aujourd’hui par le pont tubulaire qui y traverse la rivière et par son canal.
Tandis que la roue puissante du bateau à vapeur travaille sourdement sous le pont au milieu des vagues, le convoi de chemin de fer gronde au-dessus de vous avec le bruit du tonnerre.
C’est quelque chose comme le jet d’un rocher roulant avec une horrible vélocité, ou le char éclatant de forage passant au-dessus de vos têtes. C’est le bras du génie moderne qui a déchaîné cet ouragan dans l’espace.
Entre cette localité et la Pointe-Aux-Anglais on remarque le village du Lac des Deux-Montagnes. Il est habité une partie par des Algonquins, et l’autre par des Iroquois. Il est agréablement situé au pied d’une petite montagne au sommet de laquelle croissent des sapins et des bouleaux. La Pointe dont nous venons de parler est une étroite langue de terre qui s’avance dans la rivière à une distance d’environ un arpent. Elle porte la singulière appellation que nous lui connaissons, nous ne savons en commémoration de quoi. Elle complète l’extrémité-sud du demi-cercle que forme la Baie des Éboulis.
Ici se borne comme nous l’avons dit précédemment le voyage de M. Renaud et de ses amis par bateau à vapeur.
Disons, avant d’aller plus loin, que nos voyageuses sont enchantées, et qu’elles raffolent de la plus vive gaîté. Elles admirent tout heureuses les grands horizons qui les environnent, puis ces immenses lignes de verdures confinant aux deux côtés de la rivière. Pour la première fois peut-être elles peuvent voir la belle nature telle qu’elle est, c’est-à-dire vraie et pleine de poésie.
Mais ajournons toute description pour le moment.
Tandis que les jeunes compagnons de voyages vont distribuer des gâteaux aux jeunes filles et arroser leurs lèvres de quelques gouttes de vin, nous laisserons Renaud pourvoir à l’organisation d’une flottille.
La Pointe-Aux-Anglais est situé sur le territoire même des sauvages ; et les premières habitations des indiens commencent en descendant la rivière, à quelques distance. Renaud se dirigea de ce côté là, avec un des garçons de l’hôtel, qui se trouve près du débarcadère du vapeur.
Vingt minutes après, environ, cinq ou six canots parurent, voiles au vent, et glissant vers l’étroite langue de terre. Les mouchoirs s’agitèrent, l’un isolé sur la rivière, les autres voltigeant en une espèce de faisceau, sur le rivage. Les canots glissaient rapidement poussés par une brise de l’Est. Bientôt ils touchèrent aux graviers de la petite presqu’île. Renaud sauta hors son embarcation.
— Maintenant, mes demoiselles, en avant, dit-il, du courage, et surtout pas de peur de ces braves gens qui ne sont pas du tout sauvages, et qui vous parlent le français comme vous et moi.
Et Renaud indiquait de la main ces canotiers indiens tapis dans le fond de leurs canots, avec leurs grosses figures cuivrées, au regard mobile et inquiet.
Notre qualité d’écrivain véridique nous fait un impérieux devoir d’avouer que les jeunes filles hésitèrent pendant quelque temps à se livrer à la fortune de la navigation. Ce fut Mlle Blanche qui, en véritable héroïne, donna l’exemple, en sautant d’un pied leste dans l’un des canots. Cette exemple fut bientôt suivi par le groupe de voyageurs et voyageuses. Les canots prirent bientôt le large. Les petits cris préliminaires d’alarme firent bientôt place à une chanson qu’entonna Renaud, et à laquelle tous commencèrent à répondre en cœur. Les plus peureuses devinrent les plus hardies, les plus craintives les plus rieuses.
Nous l’avons dit : la brise soufflant de l’est polissait rapidement la légère flottille. L’Île Jones qui apparaissait d’abord avec des formes insaisissables dans le lointain, commença à se profiler plus nettement. Ce qui se détache graduellement d’une île lorsque l’on s’en approche, ce sont d’abord les échancrures dans les contours, puis les trouées de lumière à travers les arbres, puis enfin cette ligne jaunâtre imprimée par le fouillis des flots. Les canots atteignirent la lisière des joncs, et bientôt ils glissaient sur la rive-est de l’île. En un instant la petite colonie s’était épandue sur le rivage.
Tandis que tous mettent plus ou moins la main au déchargement des canots, et à la préparation d’un camp provisoire, nous, de notre côté, nous utiliserons ce temps pour faire une courte description de l’Île Jones.
Cette île peut avoir une lieue d’étendue sur une largeur variante d’environ quinze arpents. La partie supérieure est couverte d’érables, et dans les bas-fonds de pins et de sapins. Elle s’étend de l’Est à l’Ouest. Au centre, il y a du défrichement et une jolie maison avec dépendances. C’est la demeure du propriétaire qui a donné son nom à l’île. L’extrémité est un sol en jachère alimentant une riche croissance d’ormes, de noyers, d’érables et de chênes. Le pré et les fougères y ont leurs coudées franches. Aux eaux basses, le rivage proprement dit offre une bande de sable sec et fin d’environ cinquante pieds de largeur. Les alentours de l’île Jones sont constamment fréquentés par des troupes de canards sauvages, de sarcelles et de pluviers. La pêche y est aussi abondante. Suivant les saisons on y prend la perche, le doré, le brochet, et la petite barbue. De cette extrémité-est, on a la perspective de la paroisse St. Placide adossée à une ligne de collines tantôt élevées, tantôt déclines, tantôt enfin faisant mine de disparaître tout-à-coup. On voit aussi les Deux-Montagnes s’offrant au regard dans un horizon brumeux, la Pointe-Aux-Anglais avec son quai et ses arbres, enfin quelque chose du village de Vaudreuil, mais très-vaguement. Ajoutez à cela de gros bateaux à vapeur allant en sens inverse, les uns labourant bruyamment la rivière, les autres remorquant péniblement des radeaux de plançons et de madriers, puis des voiles de pêcheurs par-ci par-là, et vous aurez, en faisant la part de votre imagination, une idée de la scène que nous essayons de décrire.
Maintenant ayant fait, à vol d’oiseau, le tour du domaine de M. Jones, il convient que nous venions prendre notre place, au banquet qu’ont préparé nos jeunes filles. Nous l’avouons, nous préférerions trois mois de police correctionnelle, parbleu ! que de perdre l’occasion délicieuse de dévorer quelques bribes de poulets ou de saucissons avec ces mutines rieuses.
Quoique condamné au travail démoralisateur de la plume, nous n’en sommes pas moins appréciateur de certaines rangées de perles dont nos jeunes sœurs sont du reste très-orgueilleuses. Nous ne sommes pas non plus absolument indifférent à l’article des détails de toilette d’un essaim de jolies nymphes modernes, surtout à l’ombre des chênes de l’île Jones. N’est-ce pas, lecteur, que vous nous pardonnerez cette absence d’indifférence et cette manière d’apprécier les choses ?
Mais, chut ! une santé vient d’être portée en l’honneur de la partie féminine des convives.
Renaud a la parole.
« Mesdemoiselles, je ne sais pas si je suis plus embarrassé de ce que je dois dire que de ce que je ne dois pas dire ; et je vous avoue que je ne connais pas de sujet plus difficile à aborder et à développer qu’un discours au sexe aimable. Le difficile surtout est de se tenir à distance des écarts, c’est-à-dire de savoir dire assez tout en ayant le soin de ne pas donner trop libre cours à son imagination. Vous dirais-je que vous êtes toutes gentilles et aimables ? Ce serait tomber dans un lieu commun sans valeur. Je ne commettrai donc pas cette trivialité. Vous ferais-je le compliment, mérité du reste, que vous êtes toutes jolies et revêtues de toutes les grâces possibles ? vous allez me trouver un adulateur sans souplesse, et vous allez vous amuser de ma naïveté. Je ne puis donc raisonnablement m’aventurer dans ce sentier battu. Laissant donc de côté ces moyens de rhétorique à l’usage des écoliers, je vais essayer d’un autre langage. Je vous dirai : mesdemoiselles, je suis désolé que la littérature moderne ait détrôné la mythologie dans les lettres ; car je m’écrierais : ô nymphes de cette île enchantée, qui que vous soyez, permettez à un pauvre mortel de fixer son séjour au milieu de vous. Laissez moi respirer l’atmosphère printanière au milieu de laquelle vous coulez vos jours heureux. Accordez-moi un peu de cette ombre rafraîchissante que projettent ces ormes séculaires. Les dieux immortels qui aiment les hommes vous combleront de leurs bienfaits pour cet acte de bienveillance de votre part. Mais pardon ! il y a longtemps que les dieux immortels ont disparu de l’Olympe, et les nymphes n’existent plus, hélas ! que dans l’imagination des poètes. La réalité est donc que vous, mesdemoiselles, êtes un essaim gazouillant de bergeronnettes, et que ce que j’ambitionnerais par-dessus tout au monde serait d’en être l’oiseleur. Mais, maintenant trêve de discours, et si le cœur vous en dit quelque chose, nous irons faire la connaissance des perches et des dorés. Comme vous voyez la péroraison de mon improvisation n’est pas grandiose, mais elle me semble avoir le mérite d’être pratique. »
Cette péroraison, peut-être plutôt que le discours, fut accueillie magnifiquement.
On donna ordre aux indiens de faire le tour de l’île, et de chasser sans merci, ni miséricorde. Le produit de cette battue servirait à compléter le repas prochain. Puis notre petite colonie s’étant distribué les canots, se fractionna dans différentes directions sur la rivière.
Un hasard heureux ou l’effet d’une combinaison antérieure voulut que Mlle Blanche prit place dans le canot de Renaud.
Il fixa d’abord sa légère embarcation à une balise qui se trouvait à une petite distance du rivage. À peine les lignes furent-elles jetées à l’eau que Blanche en retira une perche d’environ un demi-pied. Il est inutile de dire que cette capture fut accueillie par une exclamation de joie de la part de la belle pêcheuse.
— À merveille ! dit Renaud. Je parie que vos compagnes ne sont pas aussi heureuses que vous.
— Mais attendez-donc, ne savez-vous pas que je suis née sous l’influence d’une bonne étoile ?
— Je m’en suis toujours douté.
Pendant environ dix minutes, la bonne étoile de Blanche ne fut pas en défaut. Les captures allaient à merveille, mais elles cessèrent tout-à-coup d’une manière désespérante.
— Nous irons plus loin, dit Renaud, près de cette batture que vous voyez là-bas.
— N’allons pas trop loin, car vous le savez, il y a toujours quelque danger sur l’eau.
— Ne craignez rien ; je suis un habile navigateur.
Et ce dernier passa son embarcation dans la direction que nous venons d’indiquer.
Cette fois la pêche fut encore plus abondante. En moins d’une demi-heure, une cinquantaine d’individus appartenant à différentes familles poissonnières devinrent victimes de l’hameçon perfide.
Pendant ce temps un commencement d’orage s’était formé à l’ouest, et les canots s’étaient petit-à-petit rapproché du rivage de l’île. Blanche et Renaud tout occupés de leur pêche, peut-être aussi de choses qui lui étaient étrangères, ne s’étaient pas aperçus d’une bande noirâtre qui s’était formée à l’horizon, et qui allait toujours s’élargissant. Du reste les arbres élevés qui dominent l’Île Jones masquaient cette élaboration d’orage. Des cris partirent tout-à-coup de l’île.
— Holà !…hâtez-vous donc !… vite Renaud !…
— Mais c’est vrai dit Blanche toute tremblante ; voyez donc comme l’orage monte vite.
— Pardieu ! oui ; mais nous avons le temps.
Renaud leva l’ancre, saisit son aviron, et commença à ramer vigoureusement.
Mais déjà la houle couvrait la rivière de ses sillons sous le souffle précurseur de la tempête.
Un coup de tonnerre se répercuta lugubrement dans l’atmosphère. Renaud renouvela d’efforts.
— Mon Dieu ! l’orage va nous atteindre avant que nous soyons au rivage, dit Blanche.
— Rien à craindre, reprit Renaud, en moins de cinq minutes nous serons sur le rivage de l’île.
Un éclair illumina de nouveau la masse compacte des nuages. Un second coup de foudre ébranla l’espace et roula dans l’étendue du ciel. Quelques gouttes de pluie tombèrent, et les premiers souffles de la tempête commencèrent à balayer la surface des ondes.
Sous la pression vigoureuse des bras de Renaud le léger canot semblait bondir sur les vagues.
Blanche secouée par la peur restait muette pourtant ; car elle avait entendu vibrer à son oreille avec un accent métallique, ces mots ; « Pas de pleurs, pas de cris ! au nom de Dieu. »
Un nouveau jet de feu déchira le masque de l’ouragan. La pluie déborda comme un avalanche. Renaud ramassa toutes ses forces, et tenta un suprême effort.
Son aviron se rompit sous cet effort.
C’était le seul qu’il y eut dans le canot.
Blanche fit entendre un cri déchirant.
— Encore une fois, au nom de Dieu ! ne bougez pas !
Le canot vira rapidement de bord, et commença à s’éloigner dans la direction de l’est.
— Blanche : à la grâce de votre sainte patronne ! Il ne me reste plus qu’à essayer de gouverner avec les deux bouts de cet aviron rompu. Agenouillez-vous aussi bas que possible, et que le ciel nous protège ! Quelques minutes après, la tempête secouait les vagues d’une manière convulsive. Des cris s’échappaient de l’Île Jones, par intervalle, mais comment pouvait-on porter secours aux deux malheureux qui vraisemblablement allaient bientôt disparaître dans les flots.
Un instant, Renaud crut entrevoir la face blême de la mort à travers les haillons de la rafale en démence. Cette face blême se compliquait d’une certaine lividité du sépulcre.
Il eut peur !
Il implora le secours de Dieu du profond de son cœur. Il lui demanda la remise de ses péchés. Cette prière faite, il se sentit plus fort ; un rayon brillant d’espérance glissa dans son âme.
Blanche, dit-il, ne criez pas ! ne pleurez pas ! nous ne périrons pas ! Votre sainte patronne va nous venir en aide, priez-la !
La frêle embarcation montait et descendait dans les escarpements des vagues, en suivant la ligne droite. Un coup de lame en flanc la ferait chavirer. Des flocons d’écume bouillonnante venaient frapper à l’arrière du canot, et jaillissaient en poussière neigeuse à plusieurs pieds de hauteur.
Que faisait la jeune fille ainsi saisie brutalement par ces deux forces aveugles : l’onde et la tempête ? Plutôt morte que vive, plutôt défaillante que résistant aux secousses de la tourmente, elle suivait les conseils de Renaud : ses yeux étaient tournés en haut : elle priait !
Blanche, dit ce dernier, il peut se faire que nous n’ayons que quelques minutes encore à vivre. Je vais les employer à vous faire mon testament. Je vous lègue les dernières pulsations de mon cœur. Si la mort enveloppe nos corps dans le même suaire, je demande à Dieu que mon âme soit près de la vôtre dans le ciel.
— Oui, Renaud : dans la vie j’eusse été votre épouse, dans la mort je serai votre compagne dans le ciel !
Deux voix gémirent dans la tourmente.
Cinq à six minutes s’écoulèrent.
Renaud reprit :
— Tu vois cette pointe là-bas, à environ un demi-mille d’ici : le vent nous pousse droit dans cette direction. Il n’est pas impossible que nous l’atteignions.
— Renaud, si le ciel nous sauve, je fais vœu… Elle allait continuer lorsque ce dernier l’interrompit.
— Blanche, ne fais pas de vœu dont tu pourrais peut-être te repentir.
— Je fais vœu, reprit-elle, de m’enfermer le reste de mes jours dans un couvent pour remercier le ciel d’avoir fait un miracle en notre faveur.
— Rétracte, ô rétracte ce vœu Blanche, ou… il vaut mieux pour moi mourir de suite que de traîner ensuite, sans toi, l’existence dans la vie. Dis, ô ma fiancée ! pas un instant de retard.
— Puisque tu le veux souverainement, je désavoue mon engagement, Renaud, et à l’avenir je suis à toi ; je suis ta propriété ; à toi d’en disposer comme bon te semblera si nous échappons au trépas qui nous menace.
— Je te bénis alors bonne et douce créature de Dieu !
Pendant encore une dizaine de minutes l’aile de la tempête battit l’air de son vol éclatant.
Une échappée de rayons solaires troua tout-à-coup les nuages, et un faisceau de lumière limpide courut à travers les brouillards épais répandus dans l’atmosphère.
Quelques coups de foudre retentirent encore, mais à de rares intervalles. Le vent s’apaisa graduellement.
L’ombre s’affaissa sur les différents points de l’horizon.
Le hurlement de l’orage cessa.
La tempête s’écroulait dans le lointain.
La pointe que Renaud avait indiquée s’approchait rapidement. Enfin, le canot atteignit les premières roches du rivage. Renaud sauta hors de l’embarcation dans une eau peu profonde, saisit la jeune fille dans ses bras, et la transporta sur la rive.
Là tous deux s’agenouillèrent et se tenant intimement liés l’un à l’autre, tournèrent les yeux vers le ciel.
Renaud articula dans cette position les paroles suivantes : « Je vous remercie, mon sauveur qui êtes dans les cieux pour moi et pour cette enfant, que vous rendez à son père, et à l’homme qui s’engage de l’aimer et de la protéger toujours. »
Les yeux de Blanche s’étaient fermés. Un léger gonflement de la poitrine indiquait seul que la vie ne s’était point envolée de ce corps féminin.
Renaud la laissa choir doucement sur le sable.
Nos deux naufragés se trouvaient dans un endroit désert à environ deux milles de la Pointe-Aux-Anglais, en ligne droite sur la rivière, mais à une bien plus grande distance en suivant les sinuosités des anses. La grève n’était qu’une étroite lisière de sable courant aux pieds d’une chaîne de collines se succédant irrégulièrement les unes aux autres. Le sommet de ces collines était couvert de bouquets de pins. Renaud souleva la pauvre jeune fille brisée d’émotions et épuisée d’efforts. Elle put se tenir debout. Ses vêtements mouillés adhéraient étroitement à sa taille svelte et flexible. Ses cheveux dénoués pendaient en tresses humides jusque sur ses épaules.
Ce roseau était presque rompu.
— Efforce-toi de me suivre Blanche ; nous allons essayer de franchir cette colline, appuie-toi sur mon bras. Au sommet que tu vois là-haut, je pourrai probablement trouver aux pieds des arbres quelques branches enflammables et préparer du feu pour sécher nos vêtements.
La jeune fille se mit à marcher en chancelant ; néanmoins, elle put atteindre l’endroit désigné sans trop de difficulté.
Comme Renaud l’avait prévu, il trouva quelques sarments secs, et bientôt il s’était présenté une flamme pétillante.
Disons, de suite, qu’une heure après, les vêtements de Blanche étaient parfaitement séchés.
Là n’était pas la principale question : le soleil allait disparaître sous l’horison. Blanche allait-elle passer la nuit, seule avec un jeune homme, dans cet endroit isolé ?
Impossible !
Il est bien vrai que les circonstances que nous venons de décrire n’étaient pas l’effet d’une combinaison dont la responsabilité dût peser sur elle, ni même sur son compagnon d’infortune momentané.
Une voile apparut tout-à-coup venant de l’ouest.
Blanche, dit Renaud, vois-tu cette voile là-bas ?
— Oui, mon Dieu ! que je suis contente. On vient à nous, n’est-ce pas ?
— Je le crois, du moins.
Mais bientôt cette voile au lieu de se diriger vers l’est, cingla vers le sud.
— M. Renaud, dit Blanche, voici la nuit, je suis seule avec vous sur une plage déserte. Je me place sous la sauvegarde de votre honneur.
— Soyez confiante, mademoiselle ; c’est moi, moi qui vous estime plus que je ne vous aime, peut-être, qui vous le dis.
En effet, la nuit était venue, mais une nuit pleine d’étoiles, et de bruissements légers. Les branches des pins soupiraient nous ne savons quelles harmonies. La lune projetait une traînée de lumière sur la rivière et noyait les objets dans une demi-transparence.
Quelqu’un qui fût passé sur l’eau, très-près de la pointe de terre que nous avons décrite, vers le milieu de la nuit, eût remarqué deux ombres marchant quelque part, puis s’arrêtant, puis marchant encore.
Que faisaient ces deux ombres dans cet endroit ?
Étaient-ce des ombres mystérieuses venant de l’on ne sait d’où ?
Étaient-ce les âmes de deux jeunes époux indiens errant dans cette solitude ? Où encore étaient-ce des illusions ayant des formes humaines ? Ce qu’il y a de certain, c’est que ce quelqu’un, en prêtant attentivement l’oreille, eût pu entendre le dialogue suivant :
— Que dirait mon pauvre vieux père ?
— Il dirait que l’âme est attirée vers le ciel, que les créatures humaines doivent être liées ensemble par la charité, et que mon cœur et le vôtre ont subi les lois de l’attraction générale.
— Non, non, il maudirait sa fille.
— Il ne la maudirait pas, car je lui défendrais cette malédiction.
— M. Renaud, vous me mépriseriez vous-même, et vous auriez raison n’est-ce pas ?
— On n’a pas raison, Blanche, de fouler aux pieds l’or d’une résignation.
— On n’a pas raison, non plus, de porter atteinte aux saintes retraites de l’âme !
— Vous avez raison. Mais n’ai-je pas droit de vous aimer, et de vous le dire à genoux !
Les voix cessèrent…
Un nuage voila quelques minutes la lumière de la lune. Les deux formes humaines disparurent dans l’un des replis de la colline.
Il ne nous reste plus qu’à dire maintenant que le lendemain matin, deux indiens envoyés par M. Lacroix à la découverte de Blanche et de Renaud furent attirés par les signaux de ces derniers.
L’arrivée des naufragés dans l’Île Jones fut accueillie avec les émotions d’une joie frénétique. On s’embrassa, on pleura, et on pleura de nouveau.
La scène entre M. Lacroix et sa jeune fille fut surtout émouvante. Le pauvre père pressait son enfant dans ses bras en lui disant : « Toi morte, il ne me restait plus qu’à régler mes comptes en vue de l’autre vie. Toi manquant dans la maison, les murs de la prison s’élevaient autour de mon existence. Mais, c’est bien toi, dis donc ! toi que je prenais sur mes genoux quand tu étais toute petite. » Et de grosses larmes coulaient le long des joues du vieux régicide de la finance.
Renaud raconta à peu-près tous les détails que le lecteur connaît déjà.
Ici se termine notre malencontreuse expédition de l’Île Jones.
Le retour à Montréal ne fut marqué par aucun incident remarquable.