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L’héritière d’un millionnaire/28

J.A. David, éditeur,  (p. 77-82).


II.


1696-1701. — Les Anglais occupaient plusieurs postes importants à la Baie d’Hudson, ce qui favorisaient singulièrement leur commerce de pelleteries. Ils avaient aussi des établissements à Terreneuve dont les bancs avoisinants sont une source si féconde de richesse et si reconnus pour leur pêche de la morue. Frontenac, non-seulement résolut de chasser les Anglais de ces divers endroits, mais il prit de plus la résolution de les attaquer au centre même de leur force en dirigeant une expédition sur Boston. Mais notre ancienne mère-patrie ne voulut pas seconder cette dernière partie du projet. D’Iberville, après s’être emparé de trois vaisseaux ennemis, rasa le fort Pemaquid. St. Jean, la capitale de l’Île Terreneuve fut aussi ravagée ainsi que tous les établissements anglais de l’Île. MM. de Ste. Hélène, d’Iberville et de Maricourt, furent dirigés, eux, sur la Baie d’Hudson, avec instruction de raser tous les forts, retranchements et entrepôts des anglais. Les Canadiens qui composaient cette expédition avant d’atteindre cette contrée qui s’adosse au pôle eurent à subir les fatigues et les misères les plus accablantes. Il leur fallut, outre les périls de la mer, gravir des montagnes abruptes, franchir des marais et des torrents. Enfin cette petite armée étant arrivée au terme de son voyage, détruisit les forts Rupert, celui érigé sur la rivière des Monsonis, et le fort Ste. Anne. Dans ce dernier endroit on captura pour cinquante mille écus de pelleteries.

Il était défendu par quarante-trois pièces de canons en batterie.

Il ne resta aux anglais que le fort Bourbon à la Baie d’Hudson.

Cependant ces derniers reprirent, deux ans après, ces différentes places.

En 1697 d’Iberville s’aventura de nouveau à travers les glaces polaires pour chasser les Anglais d’une manière définitive de la Baie d’Hudson. À peine arrivé en vue du fort Nelson (nouvelle appellation donnée par les Anglais au fort Ste. Anne) d’Iberville se vit cerner par trois gros vaisseaux anglais : le Hampshire de cinquante-six canons, le Dehring de trente-six canons, et l’Hudson-Bay de trente-deux. D’Iberville n’avait qu’un seul vaisseau de cinquante canons. Il vit de suite que la fuite devenait impossible, et ne lui restait que le parti extrême d’accepter le combat.

Que va-t-il advenir de cette lutte inégale ? Cinquante canons contre cent vingt-quatre, est-ce que la disproportion n’est pas absurde ?

Trois contre un !

Mais la lutte est engagée : la mitraille crible voiles et matures. Les solitudes du pôle tressaillent au bruit des éclats de foudre qui s’échappent de la gueule des canons. Le soleil de ces glaces désolées éclaire d’une manière douteuse ces énormes machines de guerre qui se découpent sur le ciel des aurores boréales comme des spectres horribles vomis par un volcan. Pendant trois heures, la victoire paraît hésiter. Elle se fait un impitoyable plaisir de torturer les combattants dans les tenailles de nous ne savons quelle farouche anxiété. Mais il y a quelque chose qui protège d’Iberville, quelque chose de plus épouvantable que les canons et qui sait corriger les disproportions numériques dans les combats, c’est le pavillon de la France qui couvre son vaisseau. Le Hampshire sombre corps et biens, l’Hudson Bay amène son pavillon et le Dehring fuit à la faveur d’un brouillard.

Cette fois les comptes entre l’Angleterre et la France étaient définitivement réglés quant à leurs droits respectifs de possession à la Baie d’Hudson.

Du haut de son vaisseau, au milieu de la grêle de projectiles que lui lance son ennemi, la face blafarde dans l’incendie du combat, d’Iberville nous apparaît dans cette lutte tragique comme l’un des héros chantés par le génie immortel d’Homère !

Ces avantages furent suivis par un traité de paix conclu entre les autorités coloniales et les cantons iroquois. D’autres tribus sauvages intervinrent aussi dans ce traité.

Voici la manière dont les barbares signèrent le document qui assurait dorénavant le règne de la paix. « Les Onontagués et les Sonnonthouans tracèrent une araignée ; les Goyogouins, un calumet ; les Onneyouths, un morceau de bois en fourche avec une pierre au milieu ; les Agniers un ours ; les Hurons un castor ; les Abénaquis, un chevreuil ; et les Outaouais, un lièvre. » Sur ces entrefaites (28 novembre 1698) mourut le comte de Frontenac.

Il avait trouvé la colonie presque détruite et ruinée, et ayant à repousser les invasions des barbares. Il la laissa relativement prospère au dedans et crainte et respectée au dehors. Il fut l’ami le plus dévoué et le plus redoutable protecteur de la patrie naissante. Honneur et reconnaissance donc à ce grand homme !

Son successeur fut le marquis de Callières. La paix dura quatre ans. Pendant ce temps d’Iberville et Lasalle fondent la Louisiane, et M. de la Motte Cadillac la ville de Détroit.

Le Canada comptait à cette époque une population de dix-huit mille âmes et les colonies anglaises celle de 262,000.

Des complications diplomatiques, telles que les despotes savent seuls en créer, surgirent de nouveau entre la France et l’Angleterre. Et comme toujours les fureurs de la guerre qui avaient leur origine en Europe se déversèrent bientôt sur le sol de l’Amérique. Les revers qu’éprouva Louis XIV le mettant dans l’impossibilité de secourir le Canada d’une manière effective, M. de Callières ne put protéger victorieusement les établissements français. Les Acadiens surtout furent les principales victimes de la haine de l’Angleterre contre nous. Vaincus, ils furent en partie transportés et leurs établissements saccagés. L’acharnement avec lequel la Grande-Bretagne opéra l’œuvre de la transportation, de la spoliation et de la destruction de nos frères les acadiens est une infamie hideuse dans les pages lugubres de son histoire.

Le 26 mai 1703 mourut M. de Callières.

Le marquis de Vaudreuil prit le gouvernement de la colonie. Pour se venger de nos récents désastres, des bandes composées de Sauvages et de Canadiens, furent dirigés sur Boston. Tout fut ravagé et détruit depuis Casco jusqu’à Wells.

L’historien Bantcroft s’afflige amèrement au récit des actes de représailles commis sur le sol de son pays par ces héroïques aventuriers.

Une autre expédition rasa totalement le bourg Haverhill, situé sur les bords du Merrimac.

Enfin les habitants de la Nouvelle York et du Massachusetts qui souffraient le plus de nos incursions sur leur territoire, représentèrent à la Reine Anne en 1709 ; « Qu’ils ne pouvaient penser sans les plus grandes appréhensions au danger qui menaçaient les sujets de Sa Majesté dans cette contrée ; car si les Français après s’être attaché graduellement les nombreuses nations indigènes tombaient sur les colonies de Votre Majesté, il serait presqu’impossible à toutes les forces que la Grande Bretagne pourrait y envoyer, de les vaincre ou de les détruire. »

Cette représentation fut goûtée par le parlement anglais, et la conquête du Canada fut définitivement décrétée Mais tandis que l’Angleterre s’apprêtait à frapper le coup suprême sur la Canada, ses troupes étaient défaites par le duc de Vendôme en Portugal. Elle subissait en même temps de violents revers à Brihuega. Force fut donc à la reine Anne d’ajourner ses desseins de ce côté-ci de l’Atlantique.

Cependant la fortune de la guerre ayant changé, le vicomte de Bolingbroke qui était l’âme du ministère anglais pensa de nouveau à réaliser le plan de la reine Anne. Dans ce but, au mois de mai 1711, une flotte laissait les ports de l’Angleterre portant un bataillon de soldats de marine et sept régiments de vétérans. Le chevalier Havenden Walker commandait cette flotte. Au mois de juin suivant elle arrivait sans encombre à Boston. Ces forces réunies aux troupes coloniales portèrent le chiffre de nos ennemis à près de quinze mille hommes prêts à marcher sur nous. Le général Hill avait instruction d’opérer avec la flotte sur Québec, tandis que le général Nicholson envahirait le Canada par le lac Champlain.

Nous n’avions à opposer à ce torrent que cinq mille hommes en état de porter les armes.

Vaudreuil loin de se laisser décourager ranima l’ardeur des Canadiens en disant que nous n’avions rien à craindre de gens que nous avions battus même dans leurs propres foyers. Il eut aussi l’idée de donner, à Montréal, un grand festin aux Sauvages. Ceux-ci enchantés d’une invitation et d’une réception aussi cordiale levèrent au nombre de huit cents leur terrible hache de guerre.

Enfin la flotte anglaise apparut dans le golfe.

Elle se composait de quatre-vingt-seize voiles. On comprend que c’en était fait du Canada, malgré la confiance apparente de M. de Vaudreuil, si quelque puissance surhumaine ne venait à son secours.

Cette puissance nous la trouvâmes dans les éléments.

Dans la nuit du 22 août, huit vaisseaux anglais firent naufrage sur les récifs de l’Île Aux Œufs, l’une des Sept Îles, et neuf cents hommes périrent dans cette catastrophe. Ce désastre démoralisa tellement le commandant de la flottille qu’il alla jeter l’ancre près du Cap-Breton. Pour surcroît d’infortune, les provisions menaçaient de faire défaut bientôt. Il résulta de tout cela que l’entreprise sur Québec fut abandonnée, et qu’il fut résolu que les Américains retourneraient chez eux et que les anglais feraient voile vers l’Europe. Dans la traversée, le vaisseau de l’Amiral, de soixante-dix canons, sauta, et environ six cents personnes trouvèrent la mort dans cet accident horriblement dramatique. La série des malheurs qui semblaient s’être déchaînés, en vertu d’un décret providentiel, ne s’arrêta pas là. Quatre autres vaisseaux se perdirent corps et biens dans les parages brumeux du Golfe.

M. de Vaudreuil se hâta d’envoyer, comme il est facile de le concevoir, une partie des troupes disponibles à la rencontre du colonel Nicholson. Mais ce dernier avait déjà décampé. Pour la dixième fois donc le Canada échappait, soit à la faveur du courage de ses habitants, soit à la faveur d’une intervention qui échappe au contrôle des hommes.

Mais son sort ne devait pas être décidé sur les champs de bataille de l’Amérique. Ses destinées devaient être réglées sur le théâtre des guerres de l’Europe. Par le Traité d’Utrecht, la France céda à l’Angleterre toutes ses possessions sur le littoral de l’Océan, la Baie d’Hudson, l’Île de Terreneuve et l’Acadie.

L’homme qui avait si brillamment illustré la France par les lettres et par les arts était devenu vieux. Cette caducité l’ayant tourné vers les idées religieuses, il vivait retiré des affaires, Louis XIV se laissait du reste dominer depuis longtemps par une femme, Madame de Maintenon qu’il n’avait épousée que pour distraire les ennuis d’une vieillesse sans ressort et sans énergie.

À la fin du ministère Colbert, notre ancienne mère-patrie possédait l’Amérique depuis la Baie d’Hudson jusqu’au Golfe du Mexique en étendue, et en longueur depuis l’Atlantique jusqu’au Mississippi.

Les nouveaux arrangements diplomatiques lui enlevaient plus des trois quarts de son territoire américain, parquaient ses colons dans l’intérieur des terres, et les privaient ainsi des avantages résultants des ports de mer.

Ce fut une époque de déchéance pour la mère-patrie et de deuil pour ses enfants de la Nouvelle-France.