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L’héritière d’un millionnaire/32

J.A. David, éditeur,  (p. 88-90).


VI.


1755-1756. — Madame de Pompadour gouvernait alors la France. Elle soumit le personnel du ministère à vingt-six remaniements. L’insolent et impudique Louis XV laissait gouverner son royaume par une courtisane. Aussi les industries, le commerce, la marine y étaient à peu près paralysés. De l’autre côté de la Manche, au contraire, tout était dans un état de prospérité inouïe sous l’habile direction du ministre Fox. La nouvelle guerre qui avait éclatée était extrêmement populaire en Angleterre. Tandis que le parlement anglais votait un million de louis sterling, les particuliers, de leur côté, se cotisèrent et portèrent le chiffre de leur libéralité à deux millions huit-cent quatre-vingt mille louis sterling. La population des colonies anglaises s’élevait à cette époque, d’après Franklin, à un million deux cents mille âmes, tandis que celle du Canada n’atteignait à peine celle de soixante-quinze mille. Cette même disproportion existait dans le commerce, dans l’agriculture, dans toutes les branches d’industrie en un mot. Les premiers établissements qui tombèrent au pouvoir des Anglais furent les forts Beauséjour et Gaspareaux. Bientôt nos ennemis furent complètement maîtres de toute l’Acadie.

Conformément aux instructions reçues de l’Angleterre, le gouverneur Lawrence et les deux amiraux Boscawen et Mostyn décrétèrent l’expatriation forcée de tous les Acadiens. Afin que pas un n’échappât à l’arrêt sinistre de la proscription on les attroupa dans différents endroits et nommément dans l’église du Grand-Pré, sous prétexte de leur lire une proclamation que tous avaient les plus urgentes raisons d’entendre. Cette proclamation était ceci : « Que leurs terres et bestiaux de toutes sortes étaient confisqués au profit de la couronne, et qu’ils allaient être eux-mêmes déportés hors de la province. »

Voilà de quelle manière notre mère-patrie actuelle commença à protéger ses nouveaux sujets.

La déportation fut précédée par l’incendie.

Aux Mines l’on brûla deux cent soixante-seize granges, cent-cinquante-cinq autres petits bâtiments, onze moulins et une église. Ce fut quelque chose qui ressemblait beaucoup aux scènes de Lachine par les Iroquois. La barbarie européenne ne voulait pas avoir en Amérique le dessous dans l’œuvre brutale de la destruction.

La colonie possédait 1,269 bœufs, 1,557 vaches, 5,000 veaux, 4,197 porcs.

Cela fut confisqué.

Les Acadiens acceptèrent d’abord la confiscation de tout ce qu’ils possédaient au monde et leur propre proscription avec assez de courage et même avec résignation. Mais lorsque le moment fut arrivé de s’arracher au champ que l’on avait défriché et arrosé de ses sueurs laborieuses, de dire adieu à l’humble demeure où les petits étaient nés, de jeter un dernier coup d’œil sur le troupeau, sur les pans de collines éparpillées, par-ci par-là, de regarder pour la dernière fois l’horizon circulaire qui renferme les lieux sacrés où l’on a vu le jour et où l’on voulait mourir, alors ces malheureux proscrits gémirent comme des mères auxquelles on arracherait des enfants bien-aimés.

Mais le voe cictis avait été prononcé.

On les parqua comme des troupeaux sur différents navires sans ordre, au hasard. Les enfants furent séparés des père et des mères, les époux des épouses. Bref l’on procéda avec un raffinement de barbarie.

Ces familles mutilées ne se revirent plus.

On les sema sur le littoral de l’océan depuis Boston jusqu’à la Caroline.

Le désert qui s’était un instant courbé sous le pas du colon allait de nouveau envahir le territoire acadien.

Nous ne demandons pas la liberté, mais nous prenons ici le droit de maudire avec la plus suprême indignation, la politique de l’Angleterre dans cette circonstance, de maudire l’un des actes de cruauté froide et réfléchie le plus odieux et le plus infamant dont l’histoire garde le souvenir.

Que Dieu éloigne de ta tête, grande puissance de la mer, l’explosion des colères que l’univers entier amasse contre toi depuis des siècles ! Tes hauts pavillons ont protégé tous les brigandages sur l’océan, tandis que tes soldats rouges, fidèles à tes ordres souverains, pillaient tous les peuples la carabine à la main.

La coupe de tes iniquités déborde depuis longtemps !

Tandis que ces atrocités se passaient en Acadie, nos commandants de Beaujeu et Dumas combattaient victorieusement les Anglais dans les environs du fort Duquesne, malgré qu’ils fussent numériquement inférieurs à l’ennemi. Le général anglais Braddock et le commandant français de Beaujeu moururent dans cette bataille. Sur douze cents hommes qui marchaient à la suite de Braddock, huit cents furent tués, et soixante-trois officiers sur quatre-vingt-six tombèrent également sur le champ de bataille. À la suite de cette affaire le colonel Washington écrivait les lignes suivantes : « Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français, qui ne songeaient d’abord qu’à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l’action nous croyions nos forces presqu’égales à toutes celles du Canada, et cependant contre toute probabilité nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu. » Les Français ne perdirent qu’une quarantaine d’hommes.

Après des alternatives de succès et de revers, les Anglais échouèrent finalement dans leur tentative de s’emparer des places fortes où les Français s’étaient retranchés à St. Frédéric et à Niagara.

Sur les représentations de M. de Vaudreuil, enhardi par ses succès récents et voulant tirer vengeance de la conduite des Anglais en Acadie, le ministère français résolut d’envoyer au Canada deux bataillons nouveaux et des recrues pour compléter ceux qu’il y avait déjà, plus 1,300,000 livres en numéraire. Le tout fut confié au marquis de Montcalm. Il arriva à Québec vers le milieu de mai 1756.

Nous comptions à cette époque environ douze mille soldats, l’Angleterre, de son côté, avec le contingent des colonies en leva vingt-cinq mille hommes prêts à marcher sur nous.