L’héritière d’un millionnaire/33
VII.
1756-1757. — L’arrivée de Montcalm en Canada fut signalée par la prise du fort Oswégo, bâti par les Anglais sur la rive droite du lac Ontario. Toute la garnison tomba au pouvoir des Français. On prit sept bâtiments de guerre, deux cents bateaux, cent-sept pièces de canons, quatorze mortiers, sept cent-trente fusils, toutes les munitions de guerre et de bouche, dix-huit mille francs en espèces et cinq drapeaux. Le fort lui-même fut complètement rasé. Ce premier succès fut suivi par la prise du fort William Henry quelques temps après. La place fut livrée aux flammes après avoir été pillée.
(1758). — Lord Chatham qui dirigeait l’Angleterre à cette époque remplaça Lord London qui avait présidé aux opérations de la dernière campagne par le général Abercromby. Environ quatre-vingt mille hommes, se composant de troupes régulières et de milices américaines furent levés. Ce chiffre dépassait de beaucoup la population totale du Canada. Nous avions six mille soldats environ à opposer à cette légion d’hommes armés.
Le 12 juin, le général Wolfe s’empara pour la seconde fois de Louisbourg. La garnison française fut embarquée sur des vaisseaux anglais et conduite en France.
Tandis que nous subissions cette défaite dans le Golfe, nous couvrions nos armes d’une gloire immortelle sur les bords du lac Champlain, à la fameuse bataille de Carillon. L’armée anglaise sous les ordres du général Abercromby se composait de quinze mille hommes, et l’armée française de trois mille six cents. Notre aile droite était commandée par le chevalier de Lévis ; M. de Bourlamaque fut chargé du commandement de l’aile gauche ; le général Montcalm prit la direction du centre. La bataille commença à midi et se prolongea jusque dans la nuit. Ce fut une véritable affaire des Thermopyles. Nos frères, les soldats de Carillon, combattant un contre cinq, culbutèrent à deux reprises les gros bataillons du général anglais, malgré la bravoure héroïque des soldats écossais. La lutte fut horriblement tragique. L’armée anglaise amenée par l’habileté du commandant français dans une position où ses mouvements devenaient presqu’impossibles était mitraillée presqu’à bout portant. La foudre de nos canons rasait ces bataillons d’anglo-normands comme un champ d’épis mûrs. Vers le soir, cette masse chancelante et tourbillonnant dans un nuage de fumée s’écroula finalement, et se dispersa par lambeaux dans les bois. Tout le matériel de guerre des vaincus tomba en notre pouvoir.
Abercromby avait perdu environ cinq mille hommes et cent-vingt-six officiers. Nos pertes atteignaient le chiffre insignifiant, de trois cent-trente-sept hommes et trente-sept officiers.
1759. — La nouvelle des désastres de l’armée anglaise à Carillon exaspéra la fureur britannique contre le Canada. On résolut de l’attaquer de nouveau par la mer, par le centre, et par son extrémité occidentale. Voici le plan auquel on s’arrêta : un corps de troupe d’environ dix mille hommes marcherait sur Québec, sous le commandement du jeune officier Wolfe qui s’était distingué à la prise de Louisbourg ; douze mille sous les ordres du général en chef Amherst tenteraient le passage du lac Champlain et devant se joindre, en descendant le Richelieu, aux soldats de Wolfe ; les généraux Prideaux et William Johnson à la tête d’un troisième corps avaient instruction de prendre Niagara, descendre le lac Ontario et enlever Montréal, chemin faisant, et d’opérer leur jonction avec les autres officiers que nous venons de nommer. Outre ces forces qui excédaient trente mille hommes, les amiraux Sounders, Durell et Halems laissèrent les ports de l’Angleterre en destination pour la capitale du Canada avec une flotte composée de vingt vaisseaux de ligne, dix frégates et dix-huit autres vaisseaux. Les troupes de mer s’élevaient au chiffre de dix-huit mille hommes. Nous avions à opposer à ces quelques cinquante mille hommes environ cinq mille trois cents soldats réguliers.
(1759). — L’escadre anglaise atteignit l’Île d’Orléans le 25 juin, sans avoir éprouvé aucune avarie dans la navigation périlleuse du golfe. Un Français, Denis de Vitré, fait prisonnier dans l’une des précédentes guerres, lui servait de pilote. Plus tard l’Angleterre récompensa amplement cet acte de trahison. Bientôt Québec eut environ trente mille combattants ennemis dans le voisinage de ses murs. Le 30 juin une partie de l’armée anglaise alla prendre position à la Pointe-Lévis. Le 13 juillet les batteries construites à ce dernier endroit ouvrirent leur feu sur Québec et le continuèrent jusqu’au 9 août suivant. Nos canons ne nous étaient presque d’aucune utilité vu qu’ils ne pouvaient atteindre l’ennemi à travers les bois et les broussailles qui les voilaient. De leur côté les anglais pointaient leurs pièces avec toute la facilité possible. En moins d’un mois la basse-ville fut complètement détruite, ainsi que les plus beaux édifices de la haute-ville. Ceci opéré, le général Wolfe se répandit dans les campagnes avoisinant Québec, et les détruisit de fond en comble. On renouvela les scènes qui s’étaient produites sur le sol acadien. Il rasa impitoyablement toutes les habitations et constructions quelconques, et même les arbres fruitiers, depuis l’Ange-Gardien jusqu’aux montagnes du Cap-Tourmente. La Malbaie, la Baie St. Paul, les paroisses St. Nicholas et Ste. Croix subirent le même sort. L’Île d’Orléans d’un bout à l’autre de son étendue fut la proie des brigandages. Il est inutile de dire que les vivres et les bestiaux et toute la propriété d’une nature mobilière furent bien et dûment pillés. Les femmes et les enfants furent enlevés. Quatorze cents maisons furent démolies ou incendiées.
Le but de Wolfe en pillant et saccageant la campagne était de forcer les Français à sortir de leurs retranchements. Mais comme ils ne bougeaient pas, le général anglais essaya de tourner la position de Montcalm. Il pouvait atteindre ce but par deux moyens : débarquer ses troupes à l’Ange-Gardien, franchir la rivière Montmorency et attaquer Québec en arrière, en remontant le fleuve jusqu’à l’ouest de la place assiégée.
Il tenta d’abord le premier moyen, mais il ne put réussir dans cette entreprise. Le second lui réussit avec la plus grande facilité, en serrant de près le rivage de la Pointe-Lévis. Cependant il ne tarda pas à reconnaître que le débarquement de ses troupes, entre la ville et le Cap-Rouge était pleine de périls. Il reconnut de plus qu’il ne pouvait attaquer la droite et le centre des Français avec aucune chance de succès. Les attaquer en front et en flanc par la rivière Montmorency lui parut être la seule opération exécutable. Il se retrancha en vue de ce plan, sur la rive gauche de la rivière Montmorency sur un endroit élevé, duquel il pouvait facilement enfiler les retranchements français. Il y porta à soixante le nombre des canons, mortiers et obusiers. Il fit placer ensuite le Centurion de soixante canons aux pieds des chûtes afin de protéger le passage à gué de ses troupes qui devaient descendre du camp de l’Ange-Gardien.
Vers midi, environ cent-vingt bouches à feu commencèrent à vomir une grêle de projectiles sur la gauche des Français. C’était le 31 juillet. Environ mille cinq cents barges étaient en mouvement sur le bassin de Québec. Dans le même moment, douze cents grenadiers commandés par Wolfe lui-même s’embarquaient de la Pointe-Lévis pour venir débarquer dans le voisinage du Centurion. La seconde colonne descendit de l’Ange-Gardien pour venir se joindre à la première sur la route de Courville. Un troisième corps composé de deux mille hommes, se mit en marche pour traverser la rivière à une lieue environ des chûtes. Ce dernier endroit était protégé par M. de Repentigny. Vers une heure telles étaient les opérations de nos ennemis.
De Repentigny repoussa ces deux mille hommes.
Le général Wolfe dans le but de tromper les Français sur ses véritables intentions fit d’abord plusieurs évolutions sur la Baie puis enfin mit pied à terre sur une plage large et unie. Son premier mouvement après avoir rangé ses hommes en colonne fut de marcher sur une redoute, qui se trouvait à l’entrée du chemin de Courville. La place avait été évacuée. Le général anglais donna immédiatement ordre d’assaillir les retranchements. Les Canadiens attendirent les deux colonnes anglaises jusqu’au bas du côteau. Lorsqu’elles ne furent plus qu’à quelques verges, les nôtres lâchèrent une grêle de balles si meurtrière qu’elles se refoulèrent pêle-mêle jusques derrière les redoutes.
Tandis que les bords de la rivière Montmorency tremblaient sous le retentissement des canons, que la mitraille criblait l’air de son vol strident, que des jets de flammes sulfureuses rayonnaient incessamment dans cette fumée hideuse des combats, une voix qui dominait toutes ces éruptions de volcans, semblait vouloir leur imposer silence. C’était la grande voix d’un orage qui déversait les cataractes du ciel sur cet immense embrasement. Pendant toute la durée de l’ouragan les combattants disparurent les uns aux autres.
Cela passa, mais le feu de la colère humaine étant inextinguible sembla se ranimer aussitôt que l’on put s’entrevoir.
L’artillerie tonna jusqu’au soir. Wolfe avait été obligé de se rembarquer avec ses grenadiers, à la faveur de l’orage. Les batteries de Montmorency ne nous avaient guère fait de mal. Du reste défaite des Anglais par de Repentigny.
Cet échec eut l’effet de démoraliser le général Wolfe. Il tâtonna.
À la suite d’un conseil de guerre qu’il tint avec les généraux Monekton, Townshend et Murray il fut résolu que l’armée devait remonter le fleuve et débarquer sur la rive gauche au-dessus de Québec. Aussitôt que les Anglais eurent commencé à opérer ce mouvement, Montcalm expédia le colonel Bougainville vers cette direction avec environ trois mille hommes composés de soldats réguliers, de volontaires et de sauvages. Ce corps devait garder tout l’espace compris entre Sillery jusqu’à la Pointe-aux-Trembles.
Dans la nuit du 13 septembre, Wolfe effectua son débarquement au Foulon, Cette opération fut protégée par des prisonniers français qui trahirent la consigne. Au jour, l’armée anglaise avait envahi les Plaines d’Abraham. Lorsque Montcalm apprit cette nouvelle, il ne put y ajouter foi, et il se persuada que ce ne devait être tout au plus que quelques détachements.
Dans cette supposition et contrairement à l’avis de ses généraux il résolut d’attaquer l’ennemi immédiatement. Régi par sa vivacité habituelle, il sortit des murs n’ayant qu’une partie de ses hommes à sa suite. Il rangea son armée sur une seule ligne dont la droite était sur le chemin de Ste Foy et la gauche sur le chemin St. Louis. Dans sa précipitation, il ne songea pas même à se pourvoir d’un corps de réserve. Les tirailleurs canadiens ouvrirent le feu les premiers ; mais la ligne anglaise ne bougea pas. Le général Wolfe qui savait que la retraite pour lui était une impossibilité encourageait ses soldats en parcourant les rangs et les exhortait à l’héroïsme. Ordre leur fut donné de ne tirer sur les Français que lorsqu’ils ne seraient qu’à vingt pas. Les premières décharges de l’ennemi produisirent l’effet le plus désastreux sur nos troupes, et bientôt elles tombèrent dans la plus étrange confusion. Le général Wolfe qui était à la tête de la droite de son armée jugea que le moment était arrivé de fondre sur les Français la bayonnette à la main. Mais à peine avait-il fait quelques pas qu’une balle lui troua la poitrine. On le transporta hors du champ de bataille, et ses troupes dont la plupart ignorait que leur général venait d’être frappé mortellement n’en continuèrent pas moins le mouvement offensif. Notre aile gauche saisie d’une frayeur panique lâcha pied. Un soldat qui était près du général anglais s’écria : — Ils fuient !
— Qui ? demande Wolfe mourant.
— Les Français, dit le soldat.
— Alors je meurs content, et le héros expira. Montcalm en faisant des efforts suprêmes pour refouler la déroute fut atteint lui aussi par un projectile qui le jeta mort à bas de son cheval.
Bougainville qui était au Cap-Rouge, et qui ne reçut ordre de marcher qu’à huit heures du matin ne put arriver à temps pour soustraire nos troupes à une défaite totale.
On tient Montcalm pour responsable devant l’histoire de la défaite de l’armée française sur les Plaines d’Abraham.
Cela peut être. Nous, nous trouvons l’absolution de cette fantaisie des guerres dans l’agonie tragique du héros sur le champ de bataille. Quant vous avez donné comme gage de votre dévouement au pays jusqu’au dernier battement de votre cœur, il nous semble juste de ne pas être sévère. Cette cendre historique repose dans l’église des Ursulines, à Québec.
- ↑ NOTE de Wikisource : Ce roman demeure inachevé, la suite n’ayant jamais été publiée.