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L’histoire romaine à Rome (RDDM)/II/05

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L’histoire romaine à Rome (RDDM)/II
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 7 (p. 749-769).
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L’HISTOIRE ROMAINE
A ROME



V.


DOMITIEN.


Air de famille des Flaviens ; ce qu’a Domitien de cette famille. — Sa femme Domitia, sa nièce Julie. — Ame et visage deo Domitien. — Sa statue équestre, topographie du Forum. — Les Janus et les trophées. — Réparation de la voie Appienne. — Agrandissement du palais impérial. — Temples de Jupiter gardien et de Jupiter conservateur, platitudes de Martial et de Stace. — Monumens de famille, temple de Vespasien, temple des Flaviens. — Martial, peintures locales de Rome et des environs. — Villa de Domitien, amphithéâtre et collège de prêtres à Albano. — Cirque à Rome. — La place Navone. — Le Cotisée, la férocité romaine, les Juifs, les chrétiens, spectacles de Domitien.





Domitien a, dans ses portraits, avec son père Vespasien et son frère Titus un air de famille, quelque indigne qu’il soit de leur ressembler. Cependant il leur ressembla en quelque chose : il eut de son père l’avidité, de son frère l’esprit, — Suétone cite de lui plusieurs mots spirituels, — de l’adroite famille des Flaviens la ruse. Domitien est une bête féroce intelligente ; il fut, je crois, le plus pervers des empereurs romains, oui, plus pervers que Caligula et Héliogabale, parce qu’il était moins fou.

Sans doute s’enfermer pour tuer des mouches est d’un maniaque de cruauté, donner dans un appartement où tout est peint en noir un festin servi par des esclaves dont on a noirci les traits pour les faire ressembler à des génies infernaux, n’y parler que de mort et s’amuser ainsi de la terreur des convives, c’est une fantaisie extravagante ; mais habituellement Domitien portait un grand sens dans ses atrocités, y mettait même un certain artifice. Je l’ai rangé parmi les empereurs insensés, je lui dois une réparation. S’il était d’une cruauté absurde de mettre à mort Pompusianus, parce qu’il avait dans sa chambre une carte géographique du monde, il était plus intelligent de le punir de lire les harangues républicaines de Tite-Live, et de faire tuer l’écrivain Maternus, qui déclamait contre les tyrans.

Domitien était féroce et hypocrite, hypocrite par goût, car il n’avait pas besoin de l’être ; mais il trouvait du plaisir à tromper, même sans profit, à faire accomplir par d’autres les meurtres qu’il eût pu ordonner lui-même, et à leur en laisser l’odieux, qui ne l’eût pas embarrassé pour son propre compte. C’est ce que nous lisons dans Dion Cassius. Nous y voyons aussi qu’il se plaisait à rassurer ceux qu’il allait perdre. Cette comédie l’amusait. Ce qui caractérise Domitien, c’est ce que Suétone appelle callida sœvitia, la ruse dans la cruauté.

Il avait pour Minerve une dévotion particulière. Chaque année, il célébrait par des jeux magnifiques la naissance de la déesse ; il lui éleva un temple dans le forum qu’il construisit et que termina Nerva. Minerve n’était pas pour Domitien la déesse de la sagesse, mais la déesse de l’astuce, celle qui, dans l’Odyssée, admire tant Ulysse au moment où il vient de lui débiter les mensonges les plus circonstanciés et les plus gratuits. C’est cette Minerve-là que devait honorer Domitien. Si elle inspira souvent ses actes et ses paroles, elle ne lui fit pas éviter une mort tragique, car Domitien périt dans une conspiration subalterne de palais, égorgé par ses eunuques et ses valets de chambre, à l’instigation de sa femme Domitia, qui avait vu son propre nom sur les tablettes où son mari prenait note de ceux qu’il voulait faire mourir. Domitien, moins aveugle que Caligula ou Néron, pressentait sa fin terrible et cherchait contre elle des précautions inutiles ; il avait tapissé les murs des portiques où il se promenait habituellement d’une pierre spéculaire, sorte de miroir où devait se réfléchir tout ce qui se ferait derrière lui ; mais il fut tué dans sa chambre à coucher.

Domitia était fille et fille très indigne du brave et malheureux Corbulon : c’était la dépravation même. Ses bustes indiquent assez bien la résolution dont elle fut capable pour se sauver ; elle semble en effet ruminer quelque chose ; ses lèvres sont serrées, elle a perdu patience et dit intérieurement : « Il faut en finir ! »

Une autre femme, bien peu-intéressante aussi, et qui partagea avec Domitia le cœur de Domitien, c’est Julie, fille de Titus, dont la maussade figure vous poursuit dans les galeries de Rome. Cette princesse, de la nouvelle et bourgeoise race des Flaviens, n’offre plus rien du noble profil et de la fière beauté des Agrippines : elle a un nez écrasé et l’air commun. Le meilleur portrait de Julie à Rome est la statue en pied qui, au Vatican, fait pendant à celle de son père Titus ; elle a de même un remarquable caractère d’individualité. D’autres bustes, qui du reste ressemblent beaucoup à cette statue, ont évidemment un peu idéalisé les traits de la fille de Titus. La coiffure de Julie achève de la rendre disgracieuse : c’est une manière de pouf assez semblable à une éponge. Comparé aux coiffures du siècle d’Auguste, le tour de cheveux ridicule de Julie montre la décadence du goût, plus rapide dans la toilette que dans l’art, parce que celle-là est plus docile aux caprices de la mode et plus prompte à les suivre.

Il semble qu’avec un tel visage et une telle coiffure, Julie eût dû être à l’abri de la séduction ; cependant Domitien séduisit sa nièce. Il avait refusé de l’épouser ; mais, quand elle fut mariée, il en fit sa maîtresse. Les portraits de Julie ne laissent à Domitien aucune excuse, et son intrigue avec elle ne peut s’expliquer que par l’envie de chagriner Titus. Domitien détestait son frère ; il fallait haïr beaucoup Titus pour aimer Julie. Au Capitole, le buste de Julie placé à côté de celui de son oncle semble le regarder d’un certain air penché ; lorsqu’on est si laide, on ne devrait pas être coquette. Du reste, la pauvre princesse fut bien punie de sa faiblesse : elle mourut des suites d’un avortement exigé par Domitien. Il y a dans Juvénal des vers terribles sur ce sujet, qui flétrissent l’odieuse prétention de l’incestueux empereur à venger par la sévérité de ses lois les mœurs que sa vie outrageait. Pour Domitien lui-même, il est beau, il est sans comparaison le plus beau des trois Flaviens ; mais c’est une beauté formidable, avec un air farouche et faux. Je songe surtout à un buste de la collection Campana. Ce Domitien-là est foudroyant ; il a l’air de dire aux Romains : « Misérables, je vous punirai d’avoir fait empereur un monstre tel que moi. »

Sa statue, du Vatican est une caricature terrible. Domitien fronce le sourcil ; il grince des dents, il va mordre. L’artiste l’aura vu dans un de ses momens de fureur, quand, effrayé de la foudre qui semblait le menacer, il s’écriait : « Eh bien ! frappe qui tu voudras ! » Cette statue porte le costume militaire, car, comme Caligula, Domitien avait la prétention d’être un guerrier, et ne faisait pas la guerre. Après être allé jusque sur les bords du Danube combattre les Daces, il resta dans une ville de Mésie, se livrant à toutes les débauches, ce qui ne l’empêcha pas de venir triompher deux fois à Rome, où il fit porter dans la pompe triomphale des objets précieux, non point enlevés à l’ennemi, qu’il n’avait pas vu, mais pris dans le trésor impérial, qu’il avait sous sa main. Nous savons par Martial, qui n’oublie rien, qu’un arc de triomphe fut élevé à Domitien près de la porte Flaminienne : on y voyait deux chars pour ses deux campagnes, sa statue en or et des éléphans. Il n’est pas surprenant qu’on ait de nombreuses statues de Domitien : le sénat en décréta, dit Dion, de quoi remplir l’empire. La plus célèbre de toutes était la statue équestre et colossale qui regardait le Forum, placée vers l’endroit où s’éleva depuis l’arc, encore intact, de Septime-Sévère. La platitude est vraiment bonne à quelque chose. Si le poète Stace (le louangeur le plus déhonté de Domitien, n’était Martial) n’avait pas consacré une de ces improvisations ampoulées qu’il a appelées des sylves à célébrer longuement cette statue et celui qu’elle représentait, nous serions moins sûrs que nous ne le sommes de la place véritable de plusieurs monumens importans et de la désignation à donner aux principales ruines qu’on voit aujourd’hui dans le Forum et au pied du Capitole.

Heureusement encore Stace poussait jusqu’à l’excès le goût du genre descriptif qui s’introduisait dans la littérature latine depuis qu’elle marchait vers sa décadence. À cette manie de décrire minutieusement, de faire de la topographie en vers, nous devons des renseignemens précieux sur la situation respective des monumens et des ruines. Stace, s’adressant a Domitien perché sur son énorme cheval, lui dit : « Tu embrasses le Forum, ta tête brille au-dessus des temples voisins. » Il y a là un peu d’exagération, quelle que fût la hauteur évidemment prodigieuse du piédestal ; mais il fallait bien rapprocher Domitien du ciel. Le reste est d’une scrupuleuse exactitude. « En face de toi semble t’ouvrir son temple celui qui le premier de nos dieux monta au ciel… » Il s’agit du petit temple élevé à César par les triumvirs, et qui faisait face à la statue de Domitien, à l’extrémité opposée du Forum. Il ne reste rien de ce temple ; seulement les vers de Stace confirment ce que l’on sait de l’emplacement. Stace continue : « D’un côté, tu vois la basilique Julia, de l’autre l’Emilia. » En effet, en se plaçant près de l’arc de Septime-Sévère et en se tournant vers le Forum, on avait à sa droite la première de ces basiliques, dont le sol a été retrouvé il y a quelques années, et à sa gauche la basilique construite par Emilius Paulus, qu’a remplacée l’église de Saint-Adrien. « Derrière toi, ajoute Stace, s’adressant toujours à Domitien, derrière toi, ton père et la Concorde au doux visage te contemplent. »> La statue de Domitien avait derrière elle, il est vrai, le temple de la Concorde, dans lequel se rassembla le sénat, à portée, comme je l’ai dit ailleurs, de la tribune aux harangues, d’où Cicéron prononça les Catilinaires, et dont la base existe encore à côté de l’endroit où s’éleva depuis l’image de Domitien. Tout le monde est d’accord sur la position de ce temple de la Concorde. Il n’en est pas de même du temple de Vespasien ; l’indication fournie par Stace démontre, ce me semble, évidemment qu’il faut le reconnaître dans les trois colonnes voisines du temple de la Concorde, et qu’on appelle encore quelquefois le temple de Jupiter tonnant, bien que ce temple ait été bâti par Auguste sur le Capitole, et non pas au pied du Capitole.

Je me suis un peu arrêté à ces vers de Stace sur la statue, équestre de Domitien, car ils sont décisifs pour qui veut s’orienter avec certitude dans la partie la plus intéressante de l’ancienne Rome. Je passe maintenant aux monumens élevés par Domitien et aux souvenirs historiques qui s’y rattachent.

Domitien était un grand bâtisseur. Il embellit Rome, il en élargit les rues. « O Germanicus (Martial l’appelle ainsi à cause de ses exploits en Germanie), tu as ordonné aux rues étroites de s’élargir, et ce qui était un sentier est devenu une voie. » Domitien améliora ce que nous appellerions la police de la voirie. Les petits marchands avaient envahi la voie publique : ce n’étaient partout que cabaretiers, cuisiniers, bouchers ; Rome semblait une grande boutique. Domitien fît disparaître ce désordre : cela était sensé. Ce qui l’était moins, c’était d’élever partout des arcs avec des quadriges et des trophées, toujours par suite de ses goûts de triomphateur. Il remplissait aussi la ville de nombreux Janus. Ceux-ci avaient une destination plus pacifique : c’étaient des édifices ouverts et voûtés ; ceux du Forum, autour desquels on se rassemblait pour faire les marchés d’argent, pour prêter et emprunter, étaient célèbres ; ils tenaient lieu de bourse. Celui du Marché-aux-Bœufs se voit encore à Rome. Domitien avait construit une si grande quantité de ces Janus, qu’un plaisant écrivit un jour en grec sur l’un d’eux : « C’est assez. »

Le frère de Titus fit une chose plus utile en réparant la voie Appienne. La portion de cette voie qu’on trouvait après les Marais-Pontinïs était en très mauvais état. Sénèque, que la mer avait effrayé, regrettait d’avoir pris la route de terre, et disait qu’en la suivant il lui semblait avoir navigué. En effet, il avait pu retrouver les ennuis de la traversée et jusqu’au mal de mer sur une telle route, car, comme nous l’apprend Martial, « les roues y enfonçaient dans la boue, le Vulturne qui l’inondait forçait à faire un long détour ; le voyageur, cahoté, était comme en croix, et au milieu des champs latins il éprouvait les inconvéniens d’une navigation. — Maintenant, ajoute-t-il, ce qui prenait un jour tout entier se fait en deux heures. » Et dans son admiration pour cette œuvre de Domitien il s’écrie que sur ce chemin on pourra désormais égaler la vitesse des oiseaux. Martial anticipait sur l’avenir, il devançait par ses éloges un temps qui n’est pas venu encore. Ces expressions ne seront justes que lorsqu’il y aura, et quand l’aura-t-on ? entre Rome et Naples un chemin de fer.

Les détails sur l’établissement de la route, dans lesquels Martial entre ensuite, sont très précis et très curieux, et donnent une idée fort exacte de ce que l’on apportait de soins et de travail à bien asseoir une voie romaine. Seulement Domitien eut encore cette fois le tort d’élever là un arc de triomphe. Ici Martial est vrai, mais l’hyperbole l’entraîne quand il parle des additions faites par Domitien à cette demeure impériale du Palatin, à laquelle chacun voulait ajouter. « O César ! dit-il, ris des merveilles royales des Pyramides ! que la barbare Memphis avec son œuvre orientale se taise !… Ton palais s’élance dans l’éther de manière à s’aller cacher parmi les astres ; le sommet, qui dépasse les nuées, nage dans la lumière et se rassasie de la splendeur du soleil encore caché pour nous, avant que Circé ait vu le visage de son père, » c’est-à-dire avant que le Monte-Circello ait été éclairé par le soleil. L’exagération est forte dans ce qui précède ; Martial ne s’en tient pas là, il ajoute bravement : « Et cependant, Auguste, cette demeure qui frappe du front les astres, égale au ciel, est moins grande que celui qui la possède. » On me permettra de ne pas chercher dans ces vers un renseignement précis sur l’élévation à laquelle Domitien porta le palais impérial et de n’y trouver d’autre mesure que celle des énormes sottises que la rage de flatter peut faire dire à un homme d’esprit.

Stace aboutit à la même conclusion que Martial, mais il la fait précéder de quelques considérations qui ont leur prix. « La demeure de Jupiter, voisine de la tienne, est frappée de stupeur ; pourtant les dieux se réjouissent de te voir logé à leur niveau, de peur que tu ne sois tenté d’escalader le ciel. » Il est vrai que Stace avait eu l’honneur de dîner dans ce palais impérial sur lequel il écrivait de si belles choses.

Le Palatin ne rappelait rien de glorieux dans la vie de Domitien, mais le Capitole lui offrait de fâcheux souvenirs. Pendant le siège soutenu contre les Vitelliens par son oncle Sabinus, le futur empereur s’était caché, tandis qu’on se battait, chez le gardien du temple, y avait passé la nuit et s’était échappé le lendemain, déguisé en prêtre d’Isis. D’autres auraient négligé ce souvenir, mais Domitien érigea, à l’endroit de la cachette, un petit temple qu’il dédia à Jupiter gardien, et où il fit placer un bas-relief représentant sa mésaventure. Il éleva aussi sur le Capitole un édifice plus considérable et le dédia à Jupiter conservateur, toujours en mémoire de l’incident peu honorable qu’il eût mieux fait de laisser oublier. Son salut lui tenait au cœur, et il ne croyait pouvoir trop prouver sa reconnaissance au dieu à qui il le devait après lui-même. Les Romains, délivrés des Gaulois, avaient autrefois élevé aussi sur le Capitole un temple à Jupiter conservateur pour avoir sauvé Rome : Domitien en élevait un à Jupiter qui l’avait conservé. Au sujet de ces temples, Stace, qui s’était déjà signalé à propos du palais, semble avoir voulu se surpasser : « Si tu redemandes aux dieux, César, ce que tu leur as donné, et si tu veux être leur créancier, quand on ferait dans l’Olympe une vente à l’enchère, et quand les dieux seraient forcés de se défaire de tout leur avoir, comment pourraient-ils s’acquitter de ce qu’ils te doivent pour les temples du Capitole ? »

Domitien avait élevé ou réparé plusieurs temples : parmi ces derniers, celui de Castor et de Pollux, celui d’Isis et de Sérapis ; parmi les premiers, deux monumens de famille, le temple de Vespasien et le temple des Flaviens.

Auguste et Tibère faisaient encore quelques difficultés pour se laisser rendre les honneurs divins. Caligula, moins timide, s’était bâti un temple, dont il s’était institué le desservant en compagnie de son cheval. Claude avait eu besoin, pour arriver aux honneurs divins, des champignons d’Agrippine. Galba, Othon et Vitellius n’avaient pas eu le temps de se faire adorer. Vespasien et Titus avaient trop d’esprit pour prétendre à ce ridicule honneur. Domitien, qui se faisait appeler seigneur, reprit la tradition de l’apothéose où Caligula l’avait laissée. Il se la donna d’abord à lui-même, en daignant, selon l’expression de Stace, s’abaisser jusqu’à prendre les traits d’Hercule dans un temple élevé à ce dieu, à quelques milles de Rome, sur la voie Latine ; puis il érigea un autre temple à son père, et enfin donna ce nom au monument sépulcral qu’il fit construire pour sa famille. Auguste s’était contenté d’un mausolée, il fallut à Domitien un temple. Vespasien, se sentant malade, s’écriait : « Voilà que je deviens dieu ! » Il aurait ri de ce rire ironique qui semble toujours près d’éclore sur ses lèvres, s’il avait su qu’il disait si vrai et qu’un temple lui serait consacré, à lui, ancien maquignon et fils d’usurier.

Domitien transforma l’humble demeure paternelle en temple des Flaviens. Les maisons des particuliers obscurs étaient souvent désignées par le voisinage d’une statue, d’un édifice remarquable, ou d’une enseigne de boutique. Domitien était né dans le quartier de la Grenade, sur le mont Quirinal ; c’est là qu’il construisit le temple de sa famille. On sait que les cendres de la fille de Titus, Julie, y furent déposées avec celles de son père et de son grand-père. Pour Domitien, il ne devait pas reposer dans le temple qu’il avait destiné à ses restes. Après qu’on l’eut tué, les soldats, furieux de sa mort, voulurent immédiatement le faire déclarer dieu. Le peuple était indifférent, mais les sénateurs, ces sénateurs qui avaient respectueusement délibéré sur le plat qui pourrait contenir le turbot impérial, montrèrent une lâche joie. Ils se rassemblèrent aussitôt, et déchirèrent par les plus violentes invectives celui qu’ils avaient flatté. Ils firent abattre ses trophées, renverser et briser ses statues, et déclarèrent sa mémoire abolie. Ce fut là son apothéose. Sa nourrice Phyllis, pour lui donner une sépulture cachée, fut obligée, Dion le dit expressément, de voler son cadavre.

Il faut parler des deux poètes qui ont si brillamment figuré dans cette histoire des monumens érigés par Domitien. Stace nous a donné peu de détails sur lui-même, si ce n’est sur sa manière de composer par ordre, dans un très court délai, des pièces de vers pour lesquelles le maître ne lui donnait souvent qu’un ou deux jours, et l’on ne pouvait faire attendre Domitien. Nous savons par Juvénal que les lectures de la Thébaïde de Stace étaient fort courues, mais qu’après il ne s’en trouvait pas plus riche, et ne se tirait d’affaire qu’en vendant une tragédie à Paris, l’auteur à la mode et le favori de Domitia ; ce qui prouve, pour le dire en passant, que les pièces de théâtre s’achetaient comme les livres. Cette pauvreté de Stace n’est pas une excuse de ses bassesses, mais c’est une circonstance atténuante.

Il en est à peu près de même pour Martial, on le voit par les lettres de Pline le Jeune. Martial adressait des vers, dont le ton est très respectueux, à Pline, qui lui donnait quelque argent. Celui-ci ne rendait pas assez de justice au talent de son protégé, et en parlait un peu légèrement. « Ces vers qu’il a faits sur moi n’iront pas à l’immortalité, dites-vous ? Peut-être bien (Pline se trompait) ; cependant il les a écrits comme s’ils devaient y arriver. » Martial pourtant n’était pas tout à fait pauvre. Si à Rome il demeurait au troisième étage, et dans une rue tellement étroite, qu’il pouvait toucher la main au locataire d’en face, il avait une petite maison de campagne ou ferme à quelques milles, près de Nomentum, dans un canton, il est vrai, peu fertile. Il nous a donné assez de renseignemens sur ce qui le concerne pour que nous puissions facilement retrouver son habitation de ville. Martial nous a laissé son adresse aussi bien que celle de ses libraires : il logeait dans le quartier du Poirier ou de la Poire, sur le Quirinal, près du temple de Quirinus et du cirque de Flore, et depuis son arrivée à Rome il y avait toujours vécu. Aujourd’hui l’habitation du poète s’élèverait dans les environs du palais Barberini, un peu plus haut que ce palais sans doute, car Martial semble aussi avoir été voisin du temple des Flaviens, et il voyait par sa fenêtre du troisième les lauriers qui croissaient autour du portique d’Agrippa, près de la voie Flaminienne, à présent le Corso.

Outre ce que Martial nous apprend de sa propre demeure, il nous a laissé quelques vers précieux sur la villa d’un de ses amis qui avait le même surnom que lui, Martialis, mais qui n’était pas pour cela son parent, car le nom de cet ami était Julius, et le sien Valerius. Ce Julius était possesseur d’une villa sur le Janicule ; elle devait être à peu près où est aujourd’hui la villa Mellini, au sommet de ce prolongement du Janicule qu’on appelle le Monte-Mario, et du haut duquel on a une vue de Rome dont, avant tous les touristes, Dante paraît avoir été frappé. Cette vue admirable, et qu’on ne saurait oublier, est décrite par Martial. « Les toits élégans de la villa, dit-il, s’élèvent doucement vers le ciel. De là tu vois les sept collines souveraines, et tu embrasses l’opulente Rome tout entière, les montagnes d’Albe, celles de Tusculum, la campagne qui domine Rome, Fidènes, l’antique Rubrae, et les voitures des promeneurs sur la voie Sacrée et la voie Flaminienne. » Martial, continuant sa description, place dans le paysage le pont Milvius et les bateaux qui descendent le Tibre. Tout cela est indiqué avec une extrême fidélité dans des vers bien faits ; mais, il faut le dire, on n’y trouve point la grandeur, la sublimité, la poésie de ce spectacle incomparable. Moi aussi, comme tous ceux qui ont vécu à Rome, je suis allé bien des fois, là où était la villa de Julius Martialis, embrasser de mon regard et Rome et surtout cette campagne, si imposante dans sa solitude, si majestueuse dans son abandon. Je voyais les calèches des promeneurs sur les routes dont parle Martial, et qui existent encore ; je voyais comme lui les bateaux sur le Tibre et, ce qu’il n’a point vu, un bateau à vapeur s’avancer, singulier spectacle, à travers ce désert, venant de la Sabine. Je voyais Fidènes et le pont Milvius. Seulement moi, moderne, je recevais de ce spectacle une impression que le poète romain ne paraît pas avoir soupçonnée. Ce qu’il indique brièvement par ce vers :

Albanos Tusculosque colles,


les collines albaines et tusculanes, ce sont les deux groupes de montagnes qui forment l’admirable fond du paysage romain, l’un arrondissant ses suaves contours que domine la cime volcanique de Monte-Cavo, et qui, par une pente insensible, vont mourir vers la mer ; l’autre, d’un aspect abrupt et fier, quoique enchanteur aussi par la pureté des lignes et les prestiges de la couleur, étalant sous un soleil radieux, de Tivoli jusqu’au mont Soracte, ses masses sombres et lumineuses, l’azur, la pourpre et la neigé de ses sommets. Martial aimait à regarder cela comme nous, mais, on le voit, il ne le sentait pas comme nous. La nature, que les anciens savaient goûter sobrement et rendre d’un trait rapide, plein de précision et de vérité, nous l’adorons, nous la pénétrons, elle nous dit mille choses qu’elle ne leur disait pas. Voilà ce que je comprenais en présence de la campagne romaine ; alors je fermais Martial, et je relisais dans Chateaubriand la lettre à M. de Fontanes.

En présence de la campagne de Rome, que m’ont rappelée les vers de Martial, j’ai eu le bonheur d’oublier un moment Domitien. Cependant même cette charmante montagne d’Albano que je contemplais si délicieusement aurait pu évoquer son souvenir, car c’est à Albano qu’il avait institué des jeux annuels où figuraient et concouraient, singulier mélange ! des orateurs, des poètes et des gladiateurs. Stace triompha dans ces concours à côté d’un rétiaire armé de son trident, ou de quelque Germain qui venait d’étouffer un ours monstrueux. Néron en était encore à la sévérité classique, il séparait les genres ; Domitien les confondait et faisait figurer à la fois dans ses plaisirs les vers, l’éloquence et le sang. Il était le romantique de l’amphithéâtre.

Domitien avait en effet à Albano un amphithéâtre qui dépendait de sa villa. Les particuliers même eurent quelquefois des cirques dans leurs maisons de campagne. La villa de Domitien paraît s’être étendue sur la colline occupée aujourd’hui par le couvent des capucins, d’où l’on a une si ravissante vue de la campagne et de la mer. Ces capucins sont certainement de beaucoup plus honnêtes gens que les singuliers prêtres de Minerve, transformée par Domitien en Cybèle, qu’il avait établis à Albano. Ces prêtres efféminés se peignaient les sourcils, portaient des colliers, emprisonnaient, dans un réseau d’or leurs longs cheveux, et n’avaient de commun avec les capucins qu’une chose : ils ne permettaient pas aux femmes d’entrer dans leur couvent.

Albano était la résidence favorite de Domitien : il demandait au lac charmant un repos que les agitations de son âme violente et ténébreuse n’y pouvaient trouver. Quand, par un beau jour de printemps, on contemple le lac endormi dans une coupe de verdure et réfléchissant les gracieuses ondulations de ses bords, à la pensée de Domitien, on voit apparaître le bateau où Pline le Jeune nous le montre troublé du bruit des rames, dont chaque coup le fait tressaillir. Il fallait cesser de ramer et le remorquer. « Alors, dit Pline, immobile dans ce bateau muet, il semblait traîné comme à une expiation. »

Ce fut dans la Villa impériale d’Albano qu’eut lieu cette mémorable discussion si comiquement racontée par Juvénal, dans laquelle, sous la présidence de Domitien, opinèrent, sur le fameux turbot, les favoris d’un maître qui les faisait trembler :

In quorum facie miserae magnaeque sedebat
Pallor amicitiae…

« Et plût aux dieux, s’écrie avec raison le poète, qu’il eût donné à de telles puérilités tout le temps qu’il donna à ses barbaries ! Il put frapper impunément bien des têtes illustres que personne ne vengea ; mais il périt le jour où les derniers des citoyens commencèrent à le craindre. »

Domitien ne se contenta pas des plaisirs sanglans de l’amphithéâtre assaisonnés de littérature. Il y voulut joindre les amusemens plus innocens du cirque, et pour cela il en construisit un dans le Champ-de-Mars, et lui donna le nom grec de Stade. La figure de ce cirque est encore aujourd’hui indiquée par la configuration de la place Navone, un des endroits de Rome qui ont une physionomie à eux. C’est un marché de ferrailles et d’herbages, de vieux pots et de vieux livres. Tout différent qu’est ce lieu de ce qu’il était quand les diverses factions s’y disputaient la palme de la course en char au milieu des cris d’une multitude passionnée, plusieurs détails en rappellent la première destination. On voit très clairement, à l’une des extrémités de la place Navone, la courbe formée par les maisons qui la bordent s’infléchir et dessiner le contour du cirque. Au milieu se dresse un obélisque que le Bernin, avec cette témérité de goût qui arrivait parfois à un certain grandiose, a planté sur les rochers artificiels de sa bizarre fontaine. On croirait que cet obélisque est celui qui servait, selon l’usage romain, de meta au cirque de Domitien, d’autant plus que, par un singulier hasard, son nom s’y lit, écrit en hiéroglyphes ; aussi bien que les noms de Vespasien et de Titus. Cependant on sait que cet obélisque a été apporté là du cirque de Maxence ; mais il n’est pas impossible qu’il ait été pris par Maxence dans le cirque de Domitien et y ait été reporté. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y est très à sa place.

Les maisons de la place Navone sont assises sur la base des anciens gradins du cirque. Sous ces gradins étaient des voûtes habitées par des femmes perdues. Je ne dirai pas quel mot biblique et devenu français tire son étymologie de ces voûtes (fornices), mais je citerai un fait assez curieux qui se rapporté à l’histoire du cirque de Domitien. Un des antres hideux qui se cachaient sous les gradins passe pour avoir été le théâtre du miracle qui préserva la pudeur de sainte Agnès, qu’on avait condamnée à subir les derniers outrages. En mémoire de ce miracle, on a conservé avec soin et l’on montre sous l’église de Sainte-Agnès un reste du lieu infâme que le cicérone nomme très crûment par son nom italien. Dante, au rester a employé le mot.

À Rome, pendant l’été, l’usage veut que tous les dimanches on se promène en voiture dans la place Navone remplie d’eau. Cette habitude bizarre serait-elle un souvenir d’anciens divertissemens imaginés par Domitien ? « Tu nous as fait voir, dit Martial, des chars courir au milieu des eaux. »

C’est à propos de Domitien que je parlerai du Colisée : il ne l’a point bâti, mais il l’a terminé. Commencé par Vespasien, le Colisée fut dédié par Titus ; Domitien, qui l’acheva, mérite seul qu’on rattache à son nom ce monument admirable, car c’est, hélas ! un monument de férocité. Il est triste que la plus grande, la plus imposante ruine de Rome soit un amphithéâtre. Les peuples et les temps se peignent, je l’ai dit, par leurs monumens ; le passé nous est enseigné par ses débris. Que nous a laissé la vieille Égypte ? D’abord les pyramides, c’est-à-dire des tombes royales, puis d’autres sépultures gigantesques creusées dans les montagnes, des temples souterrains, des palais immenses, des édifices à la fois temples et palais, comme il convenait à un peuple dont la grande préoccupation était l’existence après la mort, et pour qui ses rois étaient des dieux. La Grèce antique vit dans la merveille du Parthénon, cette expression sans rivale du beau ; le moyen âge, dans ses religieuses cathédrales ; la renaissance, dans ses élégans palais, créés pour célébrer au milieu des fêtes le réveil radieux de l’esprit humain. Si Paris n’était plus qu’un monceau de ruines, sur ces ruines s’élèverait notre colossal Arc-de-Triomphe, symbole de cette grandeur militaire, la seule à laquelle nous ne renonçons jamais. Le plus magnifique reste de la civilisation romaine est un amphithéâtre, c’est-à-dire une boucherie.

Oui, le Colisée est un monument gigantesque de la férocité romaine, et la férocité fut, il faut le reconnaître, un trait fondamental et permanent de la physionomie du peuple romain. Aucun peuple civilisé ne méprisa plus la douleur qu’il infligeait et n’eut moins pitié de la mort. La loi des douze tables permettait aux créanciers d’un débiteur insolvable de le couper en morceaux. On égorgeait les vaincus pendant le triomphe. Un Gaulois et une Gauloise furent enterrés vivans dans le Forum. Quand le maître était tué, on mettait à mort tous ses esclaves. Cette dureté farouche est incarnée dans la tradition romaine. Si l’on remonte jusqu’aux fabuleuses origines de la cité de Mars, une louve allaite son fondateur et sera son symbole et son image. Un fratricide brutal, et qui ressemble à ces coups de couteau qu’on s’y donne encore aujourd’hui avec tant de facilité, ouvre sa légende. Il y a du sang dans le sillon qui fut l’enceinte sacrée de la Rome primitive, et le Capitole doit son nom à une tête coupée. Puis vient l’époque de l’histoire, et l’histoire est aussi sanglante que la légende. Chacune des phases de la république romaine est marquée par un meurtre accompagne de circonstances sinistres. On voit intervenir à chaque révolution tour à tour la hache qui abat sous les yeux de leur père la tête des enfans de Brutus, le couteau de boucher que Virginius plonge dans le cœur de sa fille, les vingt-trois poignards dont les uns frappèrent le corps de César debout, les autres le cadavre de César tombé ; mais tant que la liberté subsiste, la grandeur se mêle à la férocité : quand la liberté n’est plus, la férocité paraît seule.

L’avènement de cette férocité sans grandeur s’annonce par l’assassinat des Gracques, elle se continue par les proscriptions plébéiennes de Marius et les proscriptions patriciennes de Sylla ; elle sera le génie de l’empire. Le premier empereur romain a commencé par se baigner dans le sang, le second s’y complaît, le troisième s’y vautre. La scandaleuse barbarie de Caligula, de Néron, de Domitien, n’a pu se produire que chez un peuple foncièrement cruel. Le pouvoir absolu permettait à cet instinct sanguinaire de se développer sans limites, et avec un excès dont nous nous étonnons plus que ne semblent s’en être étonnés les Romains eux-mêmes.

Chez un tel peuple, les amusemens aussi devaient être féroces, et dès les temps de la république les Romains se divertirent à voir combattre des hommes contre des hommes, ou des hommes contre des animaux. J’ai parlé, dans la première partie de ces études, des mosaïques du palais de Saint-Jean-de-Latran et de la villa Borghese, qui nous représentent dans toute leur hideuse vérité ceux qui étaient voués à ces ignobles combats [1] et ces combats mêmes. Quelquefois aussi on faisait combattre les animaux entre eux : c’était moins intéressant, mais cela avait son prix ; on voyait souffrir et mourir. Nous pouvons nous former une idée de ces luttes bestiales par un groupe expressif dont le sujet est un cheval dévoré par un lion, et qu’on a placé dans la cour du palais des Conservateurs. C’est probablement une scène de l’amphithéâtre d’après nature et rendue avec fidélité : le lion mord bien.

Quant aux gladiateurs, ils étaient de deux sortes. Les uns avaient embrassé librement ce métier. Ils étaient dressés dans des établissemens qu’on appelait, comme les écoles littéraires, ludi. Le professeur portait le nom de lanista, voisin de lanius, boucher, et de lanio, bourreau. C’est là qu’on préparait et, si j’ose ainsi dire, qu’on entraînait les futurs concurrens de l’arène. Une de ces écoles de gladiateurs était située sur le Cœlius, dans le voisinage de l’amphithéâtre. Une inscription qu’on a trouvée en ce lieu-là parle d’un médecin attaché à l’établissement. La santé d’hommes destinés à amuser le peuple par le spectacle de leurs blessures et de leur mort était précieuse et méritait qu’on en prît soin. Il y a des vétérinaires pour les ménageries et les haras ; dans les plantations d’Amérique, des médecins pour les esclaves.

D’autres gladiateurs figuraient dans les jeux seulement pour y mourir : c’étaient les condamnés, qui n’étaient pas toujours des coupables. Le plaisir du peuple romain ressemblait alors tout à fait à celui qu’en tout pays une partie de la population trouve aux exécutions capitales. Ainsi le Colisée est une manifestation dans l’art de l’un des instincts les plus profonds et les plus durables du peuple romain : tel est son sens historique général. Suivons maintenant son histoire particulière, du moins le commencement de cette histoire, car nous la retrouverons plus tard et la suivrons à travers celle de l’empire, à laquelle elle est liée, à travers les annales du moyen âge et jusqu’à nos jours.

La première pensée du Colisée fut conçue par Auguste. Jusqu’à son temps, les combats de gladiateurs avaient eu lieu dans le Forum. À son instigation, Statilius Taurus construisit un amphithéâtre en pierre, mais d’une médiocre grandeur. Élever un édifice assez vaste pour recevoir : la multitude toujours croissante du peuple romain, c’était une immense entreprise, dont l’idée ne pouvait venir qu’à l’époque où l’architecture prenait à Rome ces vastes proportions que la république n’avait pas connues, et qui allaient mieux à un pouvoir maître de tous les bras comme de toutes les volontés, quand la grandeur passait des âmes aux édifices. Un monument plus vaste encore que ne devait l’être l’amphithéâtre projeté par Auguste existait, il est vrai, sous la république : c’était le Grand-Cirque ; mais d’abord il datait de la tyrannie des rois étrusques, puis, dans l’origine, il ne se composait que d’une enceinte entourée de gradins appuyés à deux collines. Ce fut César qui le premier lui donna toute son extension, toute sa magnificence, et César, c’était déjà l’empire.

Après Auguste, le projet d’élever un grand amphithéâtre paraît avoir été abandonné. Tibère bâtissait peu, Caligula bâtissait vite : il construisit son amphithéâtre en bois, car il avait le goût des monumens improvisés, et il n’avait pas le talent de Pantagruel, qui, on n’en peut douter, puisque Rabelais l’affirme, fit l’amphithéâtre de Nîmes et le pont du Gard en trois heures. Claude, tout Claude qu’il était, songeait, dans ses constructions, à l’utilité publique : il créait le port d’Ostie et l’émissaire du lac Fucin, il amenait à Rome l’eau Claudia par un aqueduc de vingt lieues. Il y eut là de quoi occuper tout son règne. Néron ne songeait qu’à sa Maison-Dorée. Puis vint un temps de troubles, vinrent les règnes éphémères et agités de Galba, d’Othon, de Vitellius. Aucun de ces empereurs de passage n’eut le loisir de bâtir un amphithéâtre. Pendant cette période de guerres civiles ou plutôt de luttes militaires, ce fut l’empire lui-même qui fut l’arène où se combattaient, comme des gladiateurs condamnés à mort, quelques rivaux ambitieux, non pour amuser le peuple, mais pour le conquérir, car il était le prix du combat.

Il fut réservé aux Flaviens d’accomplir le dessein d’Auguste. Une famille nouvelle avait besoin de faire de grandes choses pour se fonder, et puis il fallait plaire à la multitude, il fallait lui faire oublier Néron, qu’à sa honte elle aimait toujours, opposer un monument grandiose aux splendeurs de la Maison-Dorée : on bâtit le Colisée. Martial, le flatteur outré de Domitien et le premier chantre du Colisée, ne s’est pas trompé sur la pensée qui l’avait fait construire, quand après avoir insulté, comme on l’a vu, les œuvres de Néron, et reproché à sa Maison-Dorée d’envahir les propriétés des pauvres citoyens, il s’est écrié : « Que tout cède à l’amphithéâtre de César ! » Le Colisée est l’œuvre des Flaviens ; tous trois travaillèrent à l’élever, et il figure sur les médailles de tous trois. Il s’appelait l’amphithéâtre flavien ; c’est son nom historique, son vrai nom. Celui de Colosseum, dont nous avons fait Colisée, qui a l’inconvénient d’être trop doux pour désigner ce monument sanguinaire et cette masse formidable, ne lui fut donné qu’après qu’Adrien eut transporté dans son voisinage le colosse de Néron, déjà déplacé une fois par Vespasien. Je pense avoir expliqué pourquoi le grand amphithéâtre n’a pas été construit avant Vespasien, et pourquoi il l’a été par lui et par ses fils. Le lieu où il fut bâti me fournira la matière d’une remarque que je crois importante. « Vespasien, dit Suétone, bâtit l’amphithéâtre au milieu de la ville, comme il savait qu’Auguste avait eu l’intention de le faire. » Ces mots, au milieu de la ville, étonnent : le Colisée est très loin du centre de la ville actuelle, on peut presque dire qu’il est à une de ses extrémités, et ce passage de Suétone n’est pas isolé. Tite-Live dit que la prison Mamertine était au-dessus du Forum et au milieu de la ville ; il y place également le quartier des Carines, Denys d’Halicarnasse le mont Palatin, et Martial le temple de la Paix. Le Forum, le mont Palatin et le temple de la Paix sont très proches les uns des autres et voisins des Carines et du Colisée. Ce fait, qui n’avait, que je sache, frappé personne, m’a beaucoup frappé, car il se lie à un problème curieux et difficile, le chiffre de la population de Rome.

Les opinions sur le chiffre vrai de cette population sont très diverses. Les uns la portent à plusieurs millions, d’autres la restreignent considérablement. Rome, dit-on, s’étendait jusqu’à Ostie, qui est à une distance de sept lieues, ou à Otricoli, qui est encore plus loin. Cela ne peut s’entendre que du prolongement indéfini d’habitations allant des portes de Rome jusqu’à Ostie ou à Otricoli. À ce compte, on pourrait dire aussi que Londres s’étend à plusieurs lieues, parce que rien n’indique aux yeux la limite légale, la seule qui détermine l’étendue de ce qu’on est convenu d’appeler la ville de Londres. Rome était dans le même cas pendant les trois premiers siècles de l’empire ; elle n’avait aucune limite matérielle, et la limite légale, nous l’ignorons. Sur quoi pourrions-nous donc établir nos calculs relativement à sa population ? Rome n’eut point de limites matérielles avant Aurélien, c’est-à-dire avant le moment où elle allait cesser d’être la capitale de l’empire. Il y avait bien la vieille muraille des rois, et l’on a pris en général, ainsi que l’a fait M. de Tournon dans son très intéressant ouvrage, cette enceinte comme la base des calculs sur la population romaine ; mais cette base est entièrement illusoire, car la vieille enceinte étrusque avait, sous les premiers empereurs, entièrement cessé d’être une enceinte véritable, elle ne comptait pour rien. Denys d’Halicarnasse nous apprend qu’elle était comme perdue dans les maisons et les jardins, et les deux morceaux du mur des rois que l’on a depuis peu retrouvé sur l’Aventin ont montre la vérité de ce témoignage. On voit en effet des murs de maison rencontrer obliquement le vieux rempart ou s’appuyer sur lui. Ailleurs des chambres sont situées des deux côtés de la muraille sur laquelle la maison était bâtie. Dans le jardin des dominicains de Sainte-Sabine, on avait fait servir de parois à l’une de ces chambres l’antique mur de Rome, on l’avait percé pour passer d’un appartement à un autre. Évidemment ce mur était comme s’il n’avait pas été, et ne pouvait pas plus servir à limiter l’étendue de Rome que ne limitent l’étendue de Paris les anciens remparts dont on aperçoit des traces en plusieurs quartiers. Il y avait bien à Rome comme à Londres une limite légale et arbitraire, il y avait des faubourgs qui ne faisaient point partie de la ville. Nous savons que le Champ-de-Mars était dans ce cas, puisque les triomphateurs, auxquels la loi ne permettait pas d’entrer dans Rome avant le jour du triomphe, y attendaient ce jour. Nous ne pouvons dire cependant d’une manière générale où finissait la ville et où commençaient les faubourgs. Nous n’avons d’autre renseignement vrai sur l’étendue de Rome qu’un passage de Pline, qui fait voir que sous Vespasien elle avait treize milles de tour : c’est à peu près l’étendue de la Rome actuelle, qui ne contient pas deux cent mille âmes ; mais la population de la Rome antique devait être beaucoup plus considérable. L’univers y affluait sous l’empire. Au temps de Trajan, il y avait 250,000 places dans le cirque. Il fallait trouver moyen d’y faire tenir cette multitude, que la difficulté qu’on avait à la nourrir montré avoir été immense. Or on ne l’aurait pu, si l’enceinte de la Rome ancienne n’eût pas dépassé l’enceinte de la Rome de nos jours[2]. En effet, la plus grande partie de la Rome moderne occupe l’ancien Champ-de-Mars, où il ne se trouvait aucune habitation privée, mais seulement des édifices publics, temples, théâtres, basiliques. Des sept collines, quelques-unes, il est vrai, qui ne sont presque point habitées, l’étaient autrefois : nous le savons pour le Cœlius, où il y avait des isles, c’est-à-dire des agglomérations de maisons qui brûlèrent sous Tibère, et qu’il fit rebâtir ; mais d’autres collines étaient dès lors couvertes presque entièrement de jardins, l’Esquilin par exemple, la plus considérable par son étendue des sept collines. L’espace qui s’étend des pentes de l’Esquilin au Forum était, j’en conviens, très peuplé, mais seulement dans le quartier populaire de la Suburra, où la foule indigente qui le remplissait n’avait pas besoin de beaucoup de place, et s’entassait sans doute comme il arrive dans nos faubourgs de Paris, auxquels ressemblait la Suburra. Il ne pouvait en être de même dans l’élégant quartier des Carines, dont les habitations opulentes devaient occuper plus de place et ne pas contenir autant d’habitans. Le Palatin avait été envahi tout entier par la demeure impériale, qui, sous Néron, s’était prolongée jusqu’à des points fort éloignés. Le quartier toscan, entre le Forum et le Tibre, était fort populeux, mais tout cela réuni ne donne pas encore un espace assez vaste pour pouvoir y placer la population romaine. Cette difficulté m’avait toujours embarrassé à Rome, et comme poursuivi, jusqu’au jour où tombèrent sous mes yeux les passages des auteurs anciens qui prouvent que le milieu de Rome était dans la région où s’élève le Colisée. Il me fut alors démontré que la ville devait s’étendre fort loin au sud par-delà le mur d’Honorius, où elle s’arrête aujourd’hui, hors des portes Saint-Jean-de-Latran et Saint-Sébastien, et se prolonger le long des voies Latine et Appienne autant qu’elle se prolongeait au nord, à la droite de la voie Flaminienne. Désormais j’étais tranquille, j’avais trouvé le centre de Rome, et je pouvais loger le peuple romain.

Après avoir satisfait ma curiosité par cette recherche topographique, je reviens au Colisée et à sa signification dans l’histoire. D’abord il se lie à la prise de Jérusalem par Titus, s’il est vrai que des prisonniers juifs ont été employés à le bâtir. Étrange destinée de ce peuple d’avoir mis la main au plus grand édifice de l’Occident, comme ses pères aux palais de Thèbes ou de Memphis ! Par une singulière rencontre, qui fut peut-être intentionnelle, un pèlerin du moyen âge a tracé au-dessus de l’entrée actuelle, en dedans de l’amphithéâtre, une espèce de panorama de Jérusalem. Mais c’est surtout le souvenir des martyrs chrétiens qui consacre cette grande ruine et console un peu des barbaries qu’elle rappelle par un souvenir de dévouement et d’héroïsme. Je ne m’y arrêterai pas en ce moment, j’espère retrouver un jour cette page touchante et sublime de l’histoire du Colisée lorsque j’écrirai les annales de la Rome chrétienne, quand ce ne serait que pour me délasser de ces tristes peintures de la Rome impériale. Dès aujourd’hui pourtant, je veux faire remarquer que, même à un point de vue purement terrestre et sans sortir de l’histoire politique pour entrer dans l’histoire religieuse, les chrétiens, vieillards, enfans, jeunes femmes et jeunes filles, qu’on amenait là sous la dent des lions, étaient les seules créatures humaines qui résistassent dans l’empire à une tyrannie devant laquelle tout ployait. Ils ne conspiraient point, ils laissaient frapper ces maîtres du monde, qui en étaient aussi la honte, par la main de leurs soldats et de leurs affranchis, ou du moins, s’ils conspiraient, ce n’était pas en tuant, mais en mourant, non occidendo sed moriendo, selon la belle expression de saint Hilaire de Poitiers. Obéissant aux lois tant que leur conscience pouvait y obéir, ils attendaient le jour où on leur demandait de brûler un grain d’encens devant l’image de l’empereur : alors, sans haine, sans violences, que l’empereur fut bon ou mauvais, ils refusaient, et la dignité humaine était sauvée.

Le temple de Mars vengeur, bâti par Auguste, avait marqué l’avènement du grandiose dans l’architecture romaine : le Colisée y montra l’apparition du colossal, encore avec une grande pureté dans les détails, bien qu’avec un soin déjà moins heureux et une perfection moins exquise. Cependant la différence est bien loin d’être aussi forte qu’entre un vers de Virgile et un vers de Stace. L’architecture résiste mieux que la poésie à la décadence de l’âme ; c’est qu’elle tient moins immédiatement à l’âme.

Il me reste à considérer l’amphithéâtre des Flaviens dans son rapport avec le troisième empereur de cette famille, avec Domitien. C’est lui qui l’inaugura réellement par une foule de spectacles variés et souvent monstrueux. L’amphithéâtre était une œuvre cruelle : Domitien avait dans ses instincts tout ce qu’il fallait pour faire accomplir complètement au Colisée sa destination de cruauté. Le fils de Vespasien était un génie inventif en ce genre. S’il s’amusait parfois à des spectacles qui ne violaient que la pudeur romaine, comme lorsqu’il faisait courir des jeunes filles dans son stade, s’il se contentait des égorgemens ordinaires de la naumachie et de l’amphithéâtre, exécutés en grand, il est vrai, car il mettait aux prises des flottes, des bataillons et des escadrons entiers de gladiateurs à pied et à cheval, il trouvait moyen, même ces jours-là, de raffiner sur sa barbarie accoutumée par quelque ingénieuse espièglerie. Ainsi un jour, pendant un de ces spectacles, une grande pluie étant survenue, il ordonna que personne ne sortit, et, tout en changeant lui-même d’habit, interdit aux autres d’en changer, ce qui augmenta un peu le nombre des victimes de l’arène. Ou bien il ordonnait à Glabrio, qui avait été dans une magistrature collègue de Trajan, de combattre un lion monstrueux, et le faisait ensuite mettre à mort pour s’être déshonoré par ce combat. Du reste, il était bon prince : un jour les spectateurs s’étant partagés, ceux-ci demandant un gladiateur, ceux-là un autre, Domitien mit tout le monde d’accord en les faisant combattre tous deux. « Pouvait-on mieux, dit Martial, terminer cette plaisante altercation ? » et il ajoute : « O doux génie de notre invincible empereur ! » Pline le Jeune parle sur un autre ton de Domitien à l’amphithéâtre : « Il y trouvait à moissonner des crimes de lèse-majesté ; il se croyait méprisé, si on ne respectait ses gladiateurs, il disait qu’en les maudissant on le maudissait, qu’on violait sa divinité. L’insensé ! il voulait qu’on le traitât comme un dieu, et qu’on traitât ses gladiateurs favoris comme lui-même. » Mais ce qui plaisait surtout à Domitien, c’était de faire représenter en sa présence des scènes dans lesquelles les souffrances et la mort étaient vraies. On ne voit pas que personne s’en fût avisé avant lui.

Nous connaissons cette préférence par les louanges que lui adresse à ce sujet Martial, qui a consacré un livre entier de ses épigrammes à célébrer les spectacles donnés par Domitien, et dont l’enthousiasme pour ces innovations dramatiques serait comique, s’il n’était révoltant. Martial, par exemple, parle d’un mime où le personnage principal, qui s’appelait Laureolus, était mis en croix. Ordinairement on se bornait à simuler le supplice. Juvénal, voulant flétrir l’acteur chargé du rôle de Laureolus, déclare qu’il avait mérité d’être crucifié en effet : on ne le crucifiait donc point réellement ; mais Domitien faisait mieux les choses, il était pour l’illusion complète au théâtre, et Martial aussi, car il trouve admirable « qu’on ait abandonné aux dents d’un ours de Calédonie la poitrine du personnage qui cette fois était crucifié pour tout de bon. »

Nuda Caledonio sic pectora praebuit urso,
Non falsà pendens in cruce Laureolus.

Un autre jour, on donnait une représentation d’Orphée, C’était une pièce à machines, il y avait des effets de scène merveilleux : les rochers marchaient, la forêt semblait courir, on avait rassemblé des animaux de toute espèce, des oiseaux perchés sur les arbres paraissaient écouter le chantre du Rhodope. Le plus beau pourtant, c’est qu’à la fin il fut déchiré par un ours malhonnête.

Ipse sed ingrato jacuit laceratus ab urso.

Quel magnifique dénoûment et quelle agréable plaisanterie ! Ces représentations fournissent au poète des réflexions piquantes. Dédale ayant été, à la fin de son rôle, livré à une bête féroce, Martial s’écrie finement : « Ah ! Dédale, en ce moment tu voudrais bien avoir eu tes ailes ! » Les faits héroïques de l’histoire romaine n’étaient pas oubliés dans ces tableaux, ou plutôt dans ces drames et ces meurtres vivans. Domitien faisait représenter au naturel l’action de Mucius Scévola livrant sa main aux flammes. Ici Martial célèbre les vieux temps, bien inférieurs, il est vrai, à ceux où il vit, « car, dit-il, ce qui fut la gloire de l’âge de Brutus est un spectacle et un jeu dans l’arène de César. »

Pour reposer de ces drames pathétiques, il y avait des intermèdes. On voyait paraître dans l’amphithéâtre toute sorte d’animaux féroces apprivoisés par les mansuetarii, dont l’industrie avait devancé les merveilles qu’on admirait il y a quelques années à Paris. C’étaient des léopards sous le joug, des tigres qui recevaient patiemment des coups de fouet, des cerfs souffrant le mors, des ours la bride, des sangliers la muselière, enfin des éléphans qui dansaient. Les animaux eux-mêmes figuraient dans des représentations mythologiques. On fit servir un taureau à mettre en scène d’une manière complète l’aventure de Pasiphaé, et Martial transporté s’écria : « O César, tout ce que chante la renommée, tu le trouves dans ton amphithéâtre ! » J’en suis bien fâché, mais voilà les souvenirs du Colisée. Heureusement le Colisée est une ruine, et une admirable ruine. Il faut oublier tout ce qui s’y est passé, excepté la constance des martyrs, et le contempler comme un objet naturel, comme une montagne, comme quelque chose de grand et de pittoresque qui n’aurait point d’histoire.

Chaque siècle a fait tour à tour l’essai de sa barbarie sur ce monument, qui n’a résisté que par sa masse et son immensité. Le Colisée a été une forteresse au moyen âge, à l’époque de la renaissance une carrière où l’on est venu chercher des pierres pour bâtir des palais ; il a même été un magasin, car Sixte-Quint voulut le transformer en manufacture de laine et placer des boutiques sous les arcades : on ne ferait pas mieux de nos jours. Clément XI y établit une fabrique de salpêtre. Il n’est pas vrai que ce soit la religion qui l’ait conservé, et c’est bien tard qu’on s’est avisé d’en faire un lieu de dévotion. Benoît XIV, le premier, a eu cette idée au XVIIIe siècle. Néanmoins les profanations de la plus grande ruine de l’antiquité romaine continuent de nos jours sous une autre forme. Pendant la saison de Rome, une foule élégante et désœuvrée va porter là sa curiosité frivole, son admiration de commande et ses phrases apprises dans les livres. Certains soirs, quand le temps est beau et que la lune éclaire bien le Colisée, il ressemble tout à fait à un salon, et il y a presque autant de voitures à son entrée qu’à la porte de l’Opéra. Le jour, autre inconvénient, on a placé tout proche l’école de tambour. Du temps de Sénèque, on essayait là des flûtes : il affirme que ce bruit ne troublait point ses réflexions ; mais je ne sais si elles auraient été à l’épreuve des tambours. Les tambours passeront ; ce qui ne passera point, c’est le luxe de réparations par lequel on ôte au Colisée tout son caractère. Hors ce qui était nécessaire pour l’empêcher de tomber, je désapprouve toutes ces constructions modernes qui font tache sur l’antique et le déparent. Vraiment, en procédant ainsi, on semble être de l’avis du savant et spirituel, mais peu poétique président De Brosses, qui aurait voulu qu’on abattit une moitié du Colisée pour restaurer l’autre ; « car, disait-il, il vaudrait mieux avoir une moitié d’amphithéâtre en bon état qu’un amphithéâtre entier en mines. » Ceux qui trouvent le côté délabré le plus pittoresque ne peuvent être de l’avis de l’aimable président, car ils pensent que le plus grand mérite d’une ruine est de ressembler à une ruine.

On a dépouillé les murs à demi écroulés du Colisée des plantes et des arbustes qui en accompagnaient si bien la vieillesse. En revanche, on vient de planter des arbres le long du Forum pour masquer autant que possible le grand débris. Jusqu’ici ce sont des manches à balai entourés d’épines qui ne font que couper désagréablement la vue ; s’ils grandissent, on sera parvenu à la gâter tout à fait. Espérons qu’un jour de bon sens on se ravisera, et que l’on en fera des fagots.

Les étrangers se donnent parfois l’amusement d’éclairer le Colisée avec des feux de Bengale. Cela ressemble un peu trop à un finale de mélodrame, et on peut préférer comme illumination un radieux soleil ou les douces lueurs de la lune. Cependant j’avoue que la première fois que le Colisée m’apparut ainsi, embrasé de feux rougeâtres, son histoire me revint vivement à la pensée. Je trouvais qu’il avait en ce moment sa vraie couleur, la couleur du sang.


J.-J. AMPERE.

  1. J’ai dit aussi qu’on y voyait la preuve que les combats de taureaux avaient une origine romaine. Ce qui achève de le démontrer, ce sont des épigrammes de Martial, qui les mentionne parmi d’autres divertissemens de l’amphithéâtre. On sait aussi que des cavaliers thessaliens poursuivaient des taureaux furieux dans l’arène, et finissaient par les atteindre et les abattre.
  2. De laquelle il faut encore retrancher la cité Léonine, bâtie par les papes dans l’Ager Vaticanus. Un lieu qui s’appelle un champ était nécessairement hors de la ville.