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L’histoire sainte

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HISTOIRE SAINTE

Depuis la fondation de l’école et jusqu’à présent, l’étude de l’histoire sainte et de l’histoire russe se poursuit de la façon suivante : Les enfants se réunissent autour du maître, et, celui-ci, en se guidant uniquement sur la Bible et, pour l’histoire russe, sur l’ouvrage de Pogodine : la période normande, et sur le recueil de Vodovosov, raconte, puis ensuite interroge et tous se mettent à parler ensemble. Quand les voix sont trop nombreuses, le maître les arrête et fait parler un seul élève. Dès que celui-ci s’arrête, il interpelle de nouveau les autres.

Quand le maître remarque que quelques-uns n’ont pas compris, il fait répéter l’histoire à l’un des meilleurs élèves. Cette méthode n’a point été imposée volontairement, elle s’est formée spontanément et a toujours été couronnée de succès, qu’il y ait cinq ou trente élèves, à condition que le maître observe attentivement tous les élèves, ne permette pas de crier jusqu’au vacarme et de répéter plusieurs fois la même chose, et maintienne l’animation joyeuse et le zèle dans les limites qui conviennent.

L’été, par suite des fréquentes visites et des changements de maître, cet ordre ne fut pas toujours suivi, et l’enseignement de l’histoire devint beaucoup moins bon. Le nouveau maître restait abasourdi du bruit que faisaient les élèves. Il lui semblait que les élèves ne criaient que pour crier, et, principalement, il étouffait dans la foule des élèves qui grimpaient sur son dos et s’approchaient presque jusqu’à ses lèvres. (Pour bien comprendre, les enfants ont besoin d’être très près de celui qui parle. Ils doivent voir chaque changement d’expression de son visage, chacun de ses mouvements. J’ai souvent remarqué qu’on se rappelle toujours mieux les passages où celui qui raconte a fait un geste sûr, une intonation juste.) Le nouveau maître créa l’obligation de rester sur les bancs et de répondre isolément. Celui qu’on interrogeait se taisait, était gêné, et le maître, regardant de côté avec un sourire charmant de résignation à son sort, disait : — « Eh bien !… Et après ?… Bien… Très bien… » etc. C’est un moyen que nous tous, maîtres, connaissons.

Je me suis convaincu par l’expérience que rien n’est plus nuisible au développement de l’enfant que les interrogations isolées et les rapports de chef à subordonné entre le maître et l’élève, et pour moi rien n’est plus révoltant qu’un spectacle pareil. Un homme âgé fait souffrir sans aucun droit un enfant. Le maître sait que l’élève souffre quand il rougit, devient tout en sueur devant lui. Le maître lui-même s’ennuie, cela lui est pénible, mais il a établi une certaine règle, celle de répondre seul, à laquelle il faut habituer l’élève.

Et pourquoi faut-il habituer l’élève à répondre seul ? personne ne le sait. C’est peut-être pour dire : « Récitez une fable devant Son Excellence ou devant son épouse. » On me dira peut-être qu’on ne peut, sans cela, définir le degré de son savoir, et moi je répondrai qu’un étranger ne peut en effet définir, en une heure de temps, les connaissances de l’élève, tandis que le maître, sans interrogations et sans examen, connaît toujours ce qu’il sait. Ce procédé de l’interrogation isolée me semble le vestige d’une vieille superstition. Dans le vieux temps le maître qui forçait ses élèves d’apprendre tout par cœur ne pouvait juger de leurs connaissances qu’en leur ordonnant de répéter tout d’un bout à l’autre. Ensuite on a trouvé que la répétition des mots par cœur n’est pas scientifique et l’on a forcé les élèves à répéter, avec leurs propres paroles, ce qu’ils avaient appris. Mais le procédé de l’interrogation isolée et l’obligation de répondre quand le maître interroge n’ont pas changé. On a oublié complètement qu’on peut forcer quelqu’un qui sait par cœur à répéter certains mots des psaumes, d’une fable, n’importe en quel moment et dans quelles conditions mais que pour saisir le contenu d’un récit et le transmettre d’une façon originale, l’élève doit se trouver en une certaine humeur, favorable à cet exercice.

Non seulement dans les écoles supérieures et au lycée, mais aussi dans les universités, je ne comprends pas les examens par questions autrement qu’en apprenant par cœur, mot à mot.

De mon temps (j’ai quitté l’Université en 1845), quelques jours avant les examens j’apprenais par cœur, non mot à mot, mais phrase par phrase, et je n’ai obtenu cinq qu’avec les professeurs dont j’avais appris le cours par cœur.

Les visites à l’école de Iasnaïa-Poliana, qui d’un côté, ont beaucoup nui aux études, de l’autre m’ont été très utiles. Elles m’ont définitivement convaincu que la récitation des leçons et les examens sont les restes de la superstition de l’école du moyen âge, et sont absolument nuisibles et en contradiction avec les idées modernes. Entraîné par un amour-propre enfantin, souvent j’ai voulu montrer en une heure à un visiteur que j’estimais, toutes les connaissances de mes élèves et il en résultait, ou que le visiteur s’imaginait que les élèves savaient ce qu’ils ne savaient point (je l’étonnais par un fait quelconque), ou qu’il les croyait ignorants de choses qu’ils savaient très bien. Et de tels malentendus surgissaient entre moi et le visiteur, un homme intelligent, talentueux, spécialiste pédagogue, et tout à fait indépendant vis-à-vis de moi. Que doit-il donc se passer pendant les révisions, etc., sans parler déjà du dérangement des études, de l’embrouillement que produisent les examens chez les élèves ?

Je suis maintenant convaincu de ceci :

Il est impossible, et pour le maître et pour l’étranger, de résumer toutes les connaissances de l’élève, de même qu’il est impossible de résumer les connaissances d’un homme en n’importe quelle branche. Si l’on menait un homme de quarante ans, intelligent, à l’examen de géographie, ce serait aussi stupide et étrange que de mener à un pareil examen un enfant de dix ans. L’un et l’autre ne peuvent que répondre par cœur et, en une heure, il est impossible d’apprécier leurs connaissances réelles. Pour connaître ce que sait chacun d’eux il faut passer avec eux des mois entiers. Là où sont introduits les examens (j’entends par là toute obligation de répondre aux questions posées), apparaît un nouvel objet, tout à fait inutile et qui exige un travail particulier, des capacités particulières, et cet objet s’appelle la préparation aux examens ou à la leçon. Un élève du lycée apprend l’histoire, les mathématiques, et, principalement, l’art de répondre aux examens. Je ne considère pas cet art comme un objet d’enseignement utile. Moi, maître, j’apprécie le degré des connaissances de mes élèves aussi exactement que celui de mes propres connaissances, bien que ni eux, ni moi ne récitions des leçons. Et si un étranger désire apprécier ce degré de connaissances, qu’il vive avec nous et étudie les résultats et les applications pratiques de ce que nous savons. Il n’y a pas d’autre moyen, et tous les examens ne sont que tromperie, mensonge et font obstacle à l’enseignement.

Dans l’œuvre de l’enseignement il n’y a qu’un seul juge indépendant, c’est le maître, et seuls les élèves peuvent le contrôler. Dans l’enseignement de l’histoire les élèves répondent tous ensemble non en vue du contrôle de leurs connaissances, mais parce que le besoin en eux est de graver par la parole les impressions reçues. Durant l’été, ni moi ni le nouveau maître ne l’avons compris. Nous ne voyions en cela que le moyen de contrôler leurs connaissances et c’est pourquoi nous avons trouvé plus commode de les contrôler isolément. Je ne réfléchissais point alors pourquoi c’était ennuyeux et mauvais, et c’est ma foi en la nécessité de la liberté des élèves qui me sauva. La plupart commençaient à s’ennuyer. Seuls, trois enfants, les plus hardis, répondaient toujours ; trois enfants, les plus timides, se taisaient toujours, pleuraient et recevaient des zéros. Pendant l’été je négligeai la classe d’histoire sainte et le maître, qui aimait l’ordre, avait toute liberté pour classer les enfants sur les bancs, les tourmenter isolément et s’indigner de leur abrutissement. Plusieurs fois, dans la classe d’histoire, j’ai conseillé au maître de faire quitter aux élèves leurs bancs, mais ce conseil était regardé par le maître comme une originalité amusante et pardonnable. (Je sais d’avance que ce conseil sera reçu de la même façon par la majorité des lecteurs.) Et jusqu’au retour du vieux maître l’ordre fut maintenu, et dans le journal du nouveau parurent des notes de ce genre : « Je n’ai pu obtenir un seul mot de Savine. Grichine n’a rien su raconter. L’entêtement de Petka m’étonne : il n’a pas dit un mot. Savine est encore pire qu’autrefois, etc. » Savine, fils d’un postier ou d’un marchand du village, était un garçon rougeaud, replet, aux yeux humides, aux longs cils, chaussé de souliers à son pied et non à ceux de son père, en blouse et pantalon. Le visage sympathique et joli de ce garçon m’avait frappé, surtout parce que, dans la classe d’arithmétique, il était le premier par l’imagination et l’entrain. Il lisait et écrivait aussi convenablement. Mais dès qu’on l’interrogeait il penchait de côté sa jolie tête, les larmes perlaient sur ses longs cils, il paraissait vouloir se cacher de tous et l’on voyait qu’il souffrait beaucoup. On le force à répondre, il raconte, il récite, mais raconter d’une façon originale, il ne le peut pas ou il n’ose pas. Etait-ce la peur imposée par son ancien maître (il avait étudié auparavant chez un prêtre), était-ce la défiance en ses propres forces, l’orgueil, la gêne de sa situation vis-à-vis des autres enfants qui, selon lui, étaient au-dessous de lui, était-ce orgueil, ou dépit que sous ce seul rapport d’autres fussent avant lui, s’était-il montré une fois à son maître sous un mauvais jour, et sa petite âme était-elle offensée par une parole quelconque échappée à son maître, ou tout cela ensemble, Dieu seul le sait, mais, cette gêne, si elle n’a en soi rien de sympathique, était sûrement liée à ce qu’il y a de meilleur dans son âme d’enfant. Chasser tout cela par un bâton physique ou moral, c’est possible, mais on risque de chasser en même temps des qualités précieuses sans lesquelles le maître aura de la peine à mener l’enfant en avant.

Le nouveau maître suivit mon conseil : il permit aux élèves de quitter les bancs, d’aller où ils voulaient, même sur son dos, et à cette leçon tous commencèrent à réciter incomparablement mieux. Le maître écrivit dans son journal que même « l’obstiné Savine avait prononcé quelques mots. »

Il y a dans l’école quelque chose d’indéfinissable, qui échappe presque à la direction du maître, quelque chose de tout à fait inconnu à la science pédagogique et qui, en même temps, fait le succès des études. C’est l’esprit de l’école. Cet esprit est soumis à certaines lois et à l’influence négative du maître, c’est-à-dire que le maître doit éviter plusieurs erreurs pour ne pas détruire cet esprit… L’esprit de l’école, par exemple, se trouve toujours en rapport inverse de la contrainte et de l’ordre de l’école, en rapport inverse de l’immixtion du maître dans la façon de penser des élèves, en rapport direct du nombre des élèves, en rapport inverse de la durée de la leçon, etc. L’esprit de l’école, c’est quelque chose qui se communique rapidement d’un élève à l’autre, qui se communique même au maître et qui s’exprime dans le son de la voix, dans les yeux, les mouvements, l’attention, le zèle, dans un certain tact, chose très nécessaire et précieuse et qui, par cela, doit être le but de chaque maître. De même que la salive est nécessaire à la digestion, mais désagréable et inutile sans aliments, de même cet esprit d’animation, ennuyeux et désagréable en dehors de la classe, est la condition nécessaire de la digestion des aliments spirituels. On ne peut inventer et préparer artificiellement cet esprit, et ce n’est pas nécessaire, car il paraît toujours spontanément.

À mes débuts dans l’enseignement, je commettais des fautes. Dès qu’un enfant commençait à ne pas comprendre et n’en montrait pas le désir, dès que chez lui se manifestait l’état d’abrutissement, je lui disais : « — Va t’amuser, saute. » L’enfant se mettait à courir, les autres et lui-même riaient, et, le jeu fini, l’élève était tout autre. Mais quand l’élève avait répété plusieurs fois cet exercice, dès qu’on lui disait : — « Amuse-toi, » il commençait à s’ennuyer davantage et se mettait à pleurer. L’enfant sent que sa disposition d’esprit n’est pas ce qu’elle devrait être, mais il ne peut commander à son âme et ne veut permettre à personne de le faire. L’enfant et l’homme ne s’impressionnent que dans l’état d’excitation, c’est donc une faute grossière d’envisager l’esprit gai de l’école comme un ennemi, comme un obstacle, et cette faute, nous la faisons trop souvent. « Mais quand cette excitation est si forte dans la classe supérieure qu’elle empêche le maître de diriger sa classe, comment alors ne pas crier après les enfants et réprimer cet esprit ? » Si c’est la leçon qui cause cette excitation, alors on ne peut rien désirer de mieux, et si cette excitation est portéée sur un autre objet, alors le coupable c’est le maître qui n’a pas su diriger cette excitation. Le but du maître, le but que tous, ou presque tous se donnent inconsciemment, est d’alimenter sans cesse cette animation et, peu à peu, de la déchaîner. Vous interrogez un élève, à ce moment un autre veut répondre : il sait la leçon. Il vous regarde les yeux largement ouverts, et peut à peine retenir ses paroles, il suit avec passion celui qui répond et ne laisse passer une seule faute. Interrogez-le en ce moment et il récitera avec enthousiasme, et ce qu’il récitera se gravera pour toujours dans sa mémoire. Mais continuez à le tenir dans cet état sans lui permettre de réciter pendant une demi-heure et il se mettra à taquiner son voisin.

Une autre expérience : sortez de la classe d’une école de district ou d’une école allemande où, pendant la leçon, tout est calme, et donnez l’ordre de continuer de travailler. Une demi-heure après, approchez-vous de la porte : la classe est animée, mais le sujet de l’animation n’est pas la leçon, c’est ce qu’on appelle la dissipation. Dans nos classes nous avons fait souvent cette expérience : nous sortions au milieu de la leçon, quand déjà les élèves avaient beaucoup crié ; quand nous nous approchions de la porte, toujours nous entendions que les enfants continuaient à réciter, en se corrigeant et se contrôlant mutuellement, et souvent, au lieu de profiter de notre absence pour faire des polissonneries, ils se taisaient tout à fait.

Cependant, pour cet ordre, comme pour la tenue sur les bancs et l’interrogation isolé, il y a des procédés particuliers, pas difficiles, mais qu’il est nécessaire de connaître et sans lesquels les premiers essais peuvent être infructueux. Il faut prendre garde qu’il n’y ait pas de criards qui répètent les dernières paroles seulement pour faire du bruit. Il ne faut pas que le plaisir de faire du bruit soit leur but principal. Il faut se rendre compte si quelques-uns peuvent raconter tout seuls et s’ils se sont approprié le sens. Si les élèves sont nombreux, il faut les diviser en plusieurs sections et les forcer à raconter section par section.

Il ne faut pas craindre qu’un nouvel élève ne reste parfois pendant un mois sans ouvrir la bouche. Il faut observer seulement s’il est occupé du récit ou d’autre chose. Ordinairement, le nouveau venu ne saisit que le côté matériel de l’affaire et se plonge tout à fait dans l’observation de la façon dont le maître est assis, couché, comment il remue les livres, comment tout le monde crie à la fois, et si c’est un enfant calme, il s’asseoit comme les autres, s’il est hardi, il se met à crier comme les autres sans rien se rappeler et en répétant seulement les paroles de son voisin. Le maître et les camarades l’arrêtent et il comprend qu’on exige de lui autre chose : pendant un certain temps, il se met à raconter lui-même n’importe quoi. Il est difficile de savoir quand se développe en lui la compréhension.

Récemment j’ai réussi à saisir l’éclosion de la compréhension chez une fillette qui s’était tue pendant un mois. C’était M. U… qui faisait les leçons, moi j’y restais étranger et observais. Quand tous commencèrent à crier, je remarquai que Marfoutka descendait de son banc, avec ce geste qu’ont les narrateurs pour donner la parole aux auditeurs, et se rapprochait. Quand tous crièrent, je la regardai. Elle, presque imperceptiblement, remuait les lèvres et ses yeux étaient pleins de pensée et d’animation. Nos regards s’étant rencontrés, elle baissa les yeux. Une minute après je regardai de nouveau, de nouveau elle chuchotait quelque chose. Je lui demandai de réciter. Elle se troubla tout à fait. Deux jours après, elle racontait très bien une longue histoire. À notre école, le meilleur moyen pour que les élèves se rappellent bien, c’est de leur faire écrire de mémoire les récits, en leur corrigeant seulement les fautes d’orthographe.

Extrait du cahier de l’élève M… (dix ans).

« Dieu ordonna à Abraham de sacrifier son fils Isaac. Abraham prit avec lui deux domestiques. Isaac portait le bois et le feu et Abraham le couteau. Quand ils furent près de la montagne Hor, Abraham laissa en bas ses serviteurs et lui-même gravit la montagne avec Isaac. Isaac dit : « Père, nous avons tout, mais où est la victime ? » Abraham dit : « C’est toi que Dieu m’a ordonné de sacrifier. » Alors Abraham alluma le bûcher et y plaça son fils, Isaac dit : « Père, attache-moi, autrement je bondirai et te tuerai. » Abraham le prit et l’attacha. Il venait de soulever le couteau quand un ange descendit du ciel, arrêta son bras et dit : « Abraham, ne tue pas ton fils, Dieu voit ta foi. » Ensuite l’ange lui dit : « Va dans le buisson, tu y trouveras un bélier, sacrifie-le à la place de ton fils. » Et Abraham apporta à Dieu la victime. Ensuite le temps vint pour Abraham de marier son fils. Il avait un serviteur, Eliézer. Abraham appela le serviteur et lui dit : « Jure que tu ne prendras pas la fiancée dans notre ville mais que tu iras où je t’enverrai ? » Abraham l’envoya en Mésopotamie chez Nachor. Eliézer prit des chameaux et s’en alla. Quand il arriva près du puits, il dit : « Seigneur Dieu, envoie-moi une jeune fille qui nous donne à boire, à moi et à mes chameaux, et ce sera la fiancée de mon maître Isaac. » Eliézer achevait à peine ces paroles qu’il vit s’approcher une jeune fille. Eliézer lui demanda à boire. Elle lui donna à boire et dit : « Je crois que tes chameaux aussi veulent boire ! » Eliézer dit : « Donne-leur à boire aussi. » Elle donna à boire aux chameaux. Alors Eliézer lui donna le collier et dit : « Peut-on passer la nuit dans votre maison ? » Elle dit : « Oui. » Quand ils arrivèrent à la maison, les parents soupaient et ils invitèrent Eliézer à souper aussi. Eliézer dit : « Je ne mangerai pas avant d’avoir raconté le but de mon voyage. » Et Eliézer le raconta. Ils dirent : « Nous consentons, mais y consentira-t-elle ? » On le lui demanda. Elle consentit. Ensuite le père et la mère bénirent Rébecca. Eliézer l’installa avec lui et ils partirent. Isaac se promenait dans les champs. Rébecca aperçut Isaac et se couvrit d’un voile. Isaac s’approcha d’elle, la prit par la main, la mena dans sa maison, et ils se sont mariés. »

Le cahier de l’élève J. F…, sur Jacob :

« Rébecca, pendant dix-neuf ans, n’eut point d’enfants. Après elle eut deux jumeaux : Esaü et Jacob. Esaü s’occupait de la chasse. Jacob aidait sa mère. Une fois Esaü alla à la chasse et ne prit rien, et il revint très fâché. Jacob mangeait des lentilles. Esaü s’approcha et dit : « Donne-moi ce plat. » Jacob lui dit : « Cède-moi ton droit d’aînesse. » Esaü dit : « Je te le donne. — Jure ! » Esaü jura. Alors Jacob donna les lentilles à Esaü. Quand Isaac fut devenu aveugle, il dit : « Esaü, va me tuer du gibier. » Esaü y alla. Rébecca ayant entendu cela dit à Jacob : « Va, tue deux chevreaux. » Jacob alla tuer deux chevreaux et les apporta à sa mère. Elle les fit rôtir et enveloppa Jacob avec leur peau. Jacob apporta la nourriture à son père et dit : « Je t’apporte ton plat favori. » Isaac dit : « Approche. » Jacob s’approcha. Isaac se mit à tâter son corps et dit : « C’est la voix de Jacob mais le corps d’Esaü. » Ensuite il a béni Jacob. Aussitôt après le départ de Jacob, Esaü entra et dit : « Tiens, père, voici ton plat favori. » Isaac dit : « Je l’ai eu déjà. » — « Mon père, c’est Jacob qui t’a trompé ! » Et il sortit en pleurant et dit : « Attends ! quand le père mourra, je me vengerai ! » Rébecca dit à Jacob : « Va demander la bénédiction de ton père et pars chez l’oncle Laban ! » Isaac a béni Jacob et il est allé chez l’oncle Laban. La nuit surprit Jacob. Il passa la nuit dans un champ ; il trouva là une pierre, la mit sous sa tête et s’endormit. Tout à coup il vit en rêve une échelle allant de la terre jusqu’au ciel avec des anges depuis le bas jusqu’en haut, et, au-dessus, Dieu lui-même qui disait : « Jacob, je donnerai à toi et à ta postérité la terre où tu es couché ! » Jacob se leva et dit : « Comme c’est terrible ! C’est ici la maison de Dieu ! J’y reviendrai et bâtirai une église. » Ensuite il alluma une lampe et alla plus loin. Il vit des bergers qui gardaient des troupeaux. Jacob leur demanda où habitait son oncle Laban. Les bergers dirent : « Voici sa fille qui mène les brebis à l’abreuvoir. » Jacob s’approcha d’elle. Elle essayait de soulever la pierre du puits, mais ne le pouvait pas. Jacob souleva la pierre, donna à boire aux brebis et dit : « De qui es-tu la fille ? » Elle répondit : « De Laban. » — « Je suis ton cousin. » Ils se sont embrassés et sont allés à la maison. L’oncle Laban le reçut et dit : « Jacob, reste chez moi, je te paierai salaire. » Jacob dit : « Je ne resterai pas chez toi pour le salaire, mais donne-moi ta fille cadette, Rachel. » Laban dit : « Reste chez moi sept années et je te donnerai ma fille Rachel. » Jacob resta tout ce temps, et l’oncle Laban, au lieu de Rachel, lui donna Léa. Et Jacob dit : « Oncle Laban, pourquoi m’as-tu trompé ? » Laban dit : « Reste chez nous encore sept années et je te donnerai la cadette Rachel. Chez nous on ne peut marier la cadette avant l’aînée. » Jacob vécut encore sept ans chez son oncle et alors Laban lui donna Rachel. »

Du cahier d’un enfant de huit ans, T. F… :

« Jacob avait douze fils. Il préférait Joseph et lui donna une robe de plusieurs couleurs. Joseph eut deux songes et les raconta à ses frères. « Nous avions récolté le blé dans le champ et avions coupé douze gerbes : ma gerbe était droite et onze s’inclinaient devant la mienne. » Et les frères dirent : « Est-ce que nous nous inclinerons devant toi ! » « J’ai eu aussi un autre songe : onze étoiles au ciel, et le soleil et la lune saluaient mon étoile. » Et la mère et le père dirent : « Est-ce que nous nous inclinerons devant toi ? »

Les frères partirent au loin pour faire paître les bestiaux. Bientôt après, le père envoya Joseph porter la nourriture à ses frères. Ses frères l’ayant aperçu dirent : « Voici notre songeur. Mettons-le dans le puits. » Et Ruben pensa : « Quand ils seront partis, je le tirerai de là. » Des marchands passaient devant lui. Ruben dit : « Vendons-le aux marchands égyptiens. » Ils vendirent Joseph, et les marchands le revendirent à un courtisan, Putiphar. Putiphar l’aimait, et la femme de Putiphar l’aimait aussi. Putiphar partit en voyage et sa femme dit à Joseph : « Joseph, tuons mon mari et je me marierai avec toi. » Joseph lui répondit : « Si tu me fais la même proposition encore une fois, je raconterai tout à ton mari. » Elle le retint par son habit et se mit à crier. Les domestiques ont entendu et sont accourus. Ensuite Putiphar est revenu. Sa femme lui raconta que Joseph avait voulu le tuer pour l’épouser. Putiphar fit mettre Joseph en prison. Comme Joseph était un brave garçon, il fit valoir ses services et on le chargea de surveiller la prison. « Un jour, Joseph, en se promenant dans la prison, vit deux prisonniers qui étaient tristes. Joseph s’approcha d’eux et dit : « Pourquoi êtes-vous tristes ? » Ils dirent : « Nous avons eu deux songes pendant la nuit et personne ne peut nous les expliquer. » Joseph dit : « Lesquels ? » L’échanson se mit à raconter : « J’ai vu que j’arrachais trois grappes, que j’en exprimais le jus et le servais au roi. » Joseph dit : « Dans trois jours tu seras réinstallé dans tes fonctions. » Après, le panetier se mit à raconter : « J’ai vu que je portais douze pains dans un panier. Et les oiseaux saisirent le pain et le becquetèrent. » — « Dans trois jours tu seras pendu et les oiseaux becquèteront ta chair. » Et il en arriva ainsi. Une nuit, le roi Pharaon eut deux songes. Il rassembla tous les devins, mais personne ne pouvait les lui expliquer. Alors l’échanson se souvint et dit : « Je connais un homme capable de deviner. » Le roi envoya une voiture pour amener Joseph. Quand il fut arrivé, le roi lui raconta : « J’étais au bord d’une rivière et il m’apparut sept vaches grasses et sept vaches maigres. Les maigres se jetèrent sur les grasses et les dévorèrent, et cependant elles ne devinrent pas grasses. » Et voici mon autre rêve : « Sur une tige il y avait sept épis pleins et sept épis vides ; les vides se sont jetés sur les pleins, les ont dévorés et ne sont pas devenus pleins. » Joseph dit : « Voici ce que cela signifie : Sept années seront fertiles et sept années seront stériles. » Le roi fit cadeau à Joseph d’une chaîne d’or qu’il lui mit à travers l’épaule : il lui donna l’anneau de sa main droite et le chargea de faire construire des granges pour le blé. »

Tout ce qui précède se rapporte à l’enseignement de l’histoire sainte ainsi qu’à l’enseignement de l’histoire de Russie, de l’histoire naturelle, de la géographie, des éléments de physique, de chimie, de zoologie, et, en général, de tous les sujets, sauf le chant, les mathématiques et le dessin. Sur l’enseignement de l’histoire sainte proprement dite, pendant ce temps, je dois faire l’observation suivante :

En premier lieu, si j’ai choisi pour commencer l’histoire de l’Ancien Testament, c’est que — outre que l’histoire sainte était réclamée et par les élèves eux-mêmes et par leurs parents — de tous les récits de mémoire que j’ai essayés pendant trois ans, rien ne s’accommode tant aux conceptions et à l’esprit des élèves que la Bible. J’ai constaté la même chose dans toutes les autres écoles que j’ai eu l’occasion d’observer. J’ai essayé le Nouveau Testament, j’ai essayé l’histoire de la Russie et la géographie, j’ai essayé les explications des phénomènes de la nature, si en honneur en notre temps, mais tout cela s’oubliait vite et était écouté sans grand plaisir, tandis que l’Ancien Testament se grave bien dans la mémoire. Les élèves le répètent, en classe et à la maison, avec tant d’ardeur et d’enthousiasme, que deux mois après ils peuvent écrire de mémoire les récits de l’histoire sainte avec de très petites omissions.

Il me semble que le livre de l’enfance du genre humain sera toujours le meilleur livre de l’enfance de chaque homme. Je crois impossible de remplacer ce livre. Il me paraît nuisible de changer, d’abréger la Bible comme dans les manuels de Zontag, etc. Tout, chaque parole est juste comme une révélation, et véridique comme une oeuvre d’art. Lisez dans la Bible la création du monde et lisez-la dans l’histoire sainte abrégée, et l’adaptation de la Bible vous paraîtra tout à fait incompréhensible. Avec l’histoire sainte abrégée, on ne peut faire autrement que d’apprendre par cœur, tandis que dans la Bible, l’enfant voit un tableau vivant et majestueux qu’il n’oubliera jamais. Les omissions dans les manuels d’histoire sainte rendent tout incompréhensible et ne font qu’altérer le caractère et la beauté des Saintes Écritures. Pourquoi, par exemple, dans toutes les histoires saintes a-t-on omis ce fait, qu’avant la création l’esprit de Dieu volait sur l’abîme, et que Dieu, après avoir créé son œuvre, l’examina, vit qu’elle était bien faite et qu’alors ce fut le matin et le soir d’un jour ? Pourquoi omettre que Dieu souffla l’âme dans les narines, et qu’après avoir extrait une côte d’Adam, il la remplaça par de la chair ? Il faut lire la Bible aux enfants pour comprendre combien tout cela est nécessaire et vrai. Il se peut qu’on ne puisse mettre la Bible entre les mains des demoiselles dépravées, mais en la lisant aux enfants des paysans, je n’ai changé ni omis un seul mot. Et aucun élève ne se cachait derrière le dos d’un autre pour s’esclaffer. Tous écoutaient avec un tremblement de cœur et une admiration sincère. L’histoire de Loth et de ses filles, l’histoire de Judas excitent l’horreur et non le rire…

Comme tout cela est compréhensible et clair pour un enfant, et, en même temps, comme c’est sévère et sérieux ! Je ne puis m’imaginer quelle instruction serait possible si ce livre n’existait pas ! Et pourtant l’on se demande à quoi servent ces récits qu’on apprend dans l’enfance et qu’on oublie ensuite, et ce qui serait changé si nous ne les connaissions pas du tout ?

Cela nous paraît ainsi tant que nous ne contrôlons pas sur les autres enfants les éléments de notre propre développement. Il semble qu’on puisse apprendre aux enfants à lire, à écrire, qu’on puisse leur donner une idée de l’histoire et de la géographie, et des phénomènes de la nature sans la Bible et avant la Bible, et, cependant, cela ne se fait nulle part. Avant tout l’enfant apprend la Bible : ses récits et ses extraits. Le premier rapport d’un élève envers son maître est basé sur ce livre. Un fait aussi général n’est pas dû au hasard : mes rapports avec mes élèves en dehors de l’école de Iasnaïa-Poliana, rapports tout à fait libres, m’ont aidé à m’expliquer ce phénomène.

L’enfant ou l’homme qui entre à l’école (je ne fais aucune différence entre l’homme de dix ans, trente ans, soixante-dix ans) apporte avec soi une certaine manière de voir qu’il tient de la vie et qu’il aime. Pour qu’un homme de n’importe quel âge se mette à apprendre, il faut qu’il aime l’étude. Pour qu’il aime l’étude, il faut qu’il avoue la fausseté, l’insuffisance de son opinion sur les choses et qu’il pressente instinctivement cette nouvelle conception du monde que lui dévoilera l’étude. Pas un seul homme, pas un seul enfant ne pourrait apprendre si l’avenir de ses études, quand il saura lire, écrire, compter, ne se présentait à lui. Pas un seul maître ne pourrait enseigner, s’il n’avait en son pouvoir une contemplation du monde supérieure à celle de ses élèves. Pour qu’un élève puisse s’abandonner tout entier à son maître, il est nécessaire de lui ouvrir un coin de ce voile qui lui cache le charme de ce monde de la pensée, de la science et de la poésie où doit l’introduire l’étude.

C’est seulement en se trouvant sans cesse sous le charme de ce monde de la pensée, des sciences et de la poésie où doit le conduire l’étude, c’est seulement en se trouvant sans cesse sous le charme de cette lumière qui brille devant lui, que l’élève pourra travailler autant que nous le lui demandons. Quel moyen avons-nous donc pour soulever aux yeux de l’élève ce coin du voile ? Je l’ai déjà dit : je pensais, comme plusieurs, que me trouvant moi-même dans ce monde où il me faut introduire mes élèves, il me serait facile de le faire, et de leur apprendre à lire, à écrire, de leur expliquer les phénomènes de la nature, de leur raconter, comme dans les syllabaires, que les fruits de l’étude sont doux ; mais les élèves ne me croyaient pas et s’éloignaient de moi. J’essayai de leur lire la Bible, et par elle, je les ai captivés entièrement : le coin du voile était soulevé, et ils se donnaient à moi complètement. Ils aimaient le livre, l’étude et moi-même. Il ne me restait qu’à les guider plus loin. Après l’Ancien Testament, je commençai à leur raconter le Nouveau ; et ils se mirent à aimer de plus en plus et l’étude et moi. Ensuite, je leur ai raconté l’histoire générale, l’histoire de Rome, l’histoire naturelle, après la Bible. Ils écoutaient tout, croyaient tout, me demandaient de leur raconter encore et encore ; et la perspective de la pensée, de la science et de la poésie s’ouvrait devant eux de plus en plus. C’était peut-être un hasard, peut-être qu’en d’autres écoles, par d’autres moyens, on atteint le même résultat. Mais le même phénomène se produit dans toutes les écoles et dans toutes les familles. Et l’explication de ce phénomène est pour moi trop claire pour que je consente à n’y voir qu’un hasard. Pour révéler à l’élève le nouveau monde et lui faire aimer la science, il n’y a pas d’autre livre que la Bible. Je parle même pour ceux qui ne regardent pas la Bible comme une révélation. Moi, du moins, je ne connais pas d’œuvre unissant, à un tel degré que la Bible, la forme poétique à toutes les branches de la pensée humaine. Tout ce qui a trait aux phénomènes de la nature y est expliqué ; tous les rapports primitifs des hommes entre eux, ceux de la famille et de l’État, de la religion, sont décrits pour la première fois dans ce livre. La généralité des idées, la sagesse sous une forme facile, enfantine, sont un enchantement tout nouveau pour l’esprit de l’élève. Le lyrisme des psaumes de David n’agit pas seulement sur l’esprit des adultes, mais en outre, chacun ressent pour la première fois, en lisant ce livre, tout ce charme d’épopée d’une simplicité et d’une force inimitables. Qui n’a pas pleuré à l’histoire de Joseph et de sa rencontre avec ses frères ? Qui n’a pas raconté avec un battement de cœur l’histoire de Samson enchaîné et rasé, qui, tout en se vengeant de ses ennemis, périt lui-même sous les ruines du palais renversé ? Et encore des centaines d’autres impressions dont les élèves se nourrissent comme du lait maternel !… Que ceux qui nient l’importance éducatrice de la Bible, et disent que la Bible est trop vieille, que ceux-là écrivent un livre expliquant les phénomènes de la nature ou une histoire générale, ou une œuvre d’imagination, d’une façon aussi impressionnante que les récits biqliques, et alors nous admettrons que la Bible a vécu.

La pédagogie sert de contrôle à maints phénomènes vitaux, à maintes questions sociales et abstraites.

Le matérialisme n’a pas le droit de se déclarer vainqueur tant qu’on n’aura pas écrit la Bible matérialiste et tant que les enfants ne seront pas élevés par elle. Les tentatives d’Owen ne peuvent servir de bases à une telle possibilité, de même que la croissance de citronniers dans certaines serres de Moscou n’est pas la preuve que le citronnier peut croître sans la pluie ou sans le soleil. Je le répète, ma conviction, tirée peut-être d’une expérience unilatérale, est que, sans la Bible, dans notre société, le développement de l’enfant et même de l’homme est impossible, de même que le développement de la société grecque n’était pas possible sans Homère. La Bible est le seul livre et de première lecture et pour les enfants. Tant par sa forme que par son contenu, elle doit servir de modèle à tous les livres de lecture destinés aux enfants. Traduite en langue populaire, ce serait le meilleur livre pour le peuple. L’apparition d’une telle traduction, en notre temps, ferait époque dans l’histoire du peuple russe.

Maintenant, disons quelques mots de l’enseignement de l’histoire sainte. Tous les abrégés, en langue russe, de l’histoire sainte, sont, pour moi, un double crime contre le livre saint et contre la poésie. Toutes ces adaptations ayant en vue de faciliter l’étude des saintes écritures ne font que la rendre plus difficile. La Bible est lue avec plaisir, à la maison, la tête appuyée dans la main. Les histoires abrégées sont apprises par cœur. C’est presque des histoires dénuées de sens ; elles détruisent la possibilité de comprendre la poésie de la Bible. J’ai remarqué plusieurs fois que leur forme mauvaise, incompréhensible, empêchait de voir le sens profond de la Bible. Les paroles incompréhensibles, comme « adolescent », « l’abîme », etc., entrent dans la mémoire avec les faits, attirent l’attention des élèves par leur nouveauté et sont les points de repère qui les guident dans leur récitation.

Très souvent, l’élève ne parle que pour employer le mot qui lui plaît. J’ai aussi remarqué plusieurs fois que les élèves des autres écoles ressentaient moins, parfois même pas du tout, le charme des récits bibliques, anéanti pour eux par l’obligation d’apprendre par cœur et par les procédés grossiers du maître. Ces élèves gâtaient même les élèves plus jeunes et leurs frères, qui s’appropriaient la façon de réciter qu’imposent ces histoires saintes en abrégé. Par ces livres nuisibles, des récits banals ont passé dans le peuple, et souvent, les élèves apportent avec eux, de la maison, des légendes anciennes sur la création du monde, d’Adam et du beau Joseph. Ces élèves n’éprouvent plus déjà ce qu’éprouvent les nouveaux qui écoutent la Bible, qui saisissent chaque mot avec un battement de cœur et qui pensent qu’enfin toute la sagesse du monde leur va être révélée. J’ai enseigné et enseigne l’histoire sainte uniquement d’après la Bible, et je crois nuisible tout autre enseignement.

Le Nouveau Testament est aussi raconté d’après l’évangile ; il est rédigé ensuite dans les cahiers. Le Nouveau Testament s’assimile plus difficilement et exige des répétitions bien plus fréquentes. Voici des exemples de récits du Nouveau Testament.

Du cahier de l’élève M…, sur la Cène :

« Un jour, Jésus-Christ envoya ses disciples dans la ville de Jérusalem et leur dit : « Suivez l’homme que vous rencontrerez portant de l’eau et demandez-lui : « Maître, indique-nous la salle où nous pourrions préparer la Pâque. » Il vous la désignera, et c’est là que vous la préparerez. » Ils sont partis, ont vu ce que Jésus-Christ leur avait dit et ont tout préparé. Le soir, Jésus lui-même se rendit là-bas avec ses disciples. Pendant le repas, Jésus-Christ ôta son vêtement, se ceignit le corps d’une serviette. Ensuite, il prit un baquet, l’emplit d’eau et, s’approchant de ses disciples, il lava les pieds à chacun. Quand il s’approcha de Pierre, il voulut lui laver les pieds. Pierre lui dit : « Seigneur ! tu ne peux pas me laver les pieds ! » Et Jésus-Christ lui dit : « Si je ne te lave pas les pieds, tu ne seras pas avec moi dans le royaume du ciel ! » Pierre eut peur et dit : « Seigneur ! lave non seulement mes pieds, mais ma tête et tout mon corps ! » Et Jésus-Christ leur dit : « À l’homme propre, il suffit de laver les pieds. » Ensuite, Jésus-Christ s’habilla et s’assit devant la table. Il prit le pain, le bénit, le rompit et le distribua à ses disciples en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps ! » Ils l’ont pris et mangé. Ensuite, Jésus prit une coupe de vin, la bénit et l’offrit à ses disciples en disant : « Prenez et buvez, ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance ! » Ils ont pris et bu. Ensuite, Jésus-Christ leur dit : « Un de vous me trahira ! » Et les disciples se mirent à dire : « Seigneur, est-ce moi ? » Et Jésus-Christ leur dit : « Non ! » Ensuite, Judas dit : « Seigneur, est-ce moi ? » Et Jésus-Christ lui dit tout bas : « C’est toi ! » Ensuite, Jésus dit à ses disciples : « Celui à qui je donnerai un morceau de pain me trahira. » Et Jésus donna du pain à Judas ; et Satan entra en lui. Il devint confus et sortit de la salle. »

Des cahiers de l’élève R. B. :

« Ensuite, Jésus-Christ est allé avec ses disciples au jardin des Oliviers pour prier Dieu, et il dit aux disciples : « Attendez moi et ne dormez pas ! » Quand Jésus revint, il vit que ses disciples dormaient. Il les éveilla et dit : « Vous ne pouvez m’attendre, même une heure ! » Ensuite, il alla de nouveau prier Dieu. Et il pria Dieu et dit : « Seigneur, ce calice ne peut-il s’éloigner de moi ? » Et il pria Dieu jusqu’à ce que la sueur de sang coulât sur lui. Un ange descendit du ciel et se mit à consoler Jésus. Ensuite, Jésus retourna vers ses disciples et leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Voici l’heure, et le fils de l’homme me vendra à ses ennemis ! » Et Judas dit aux grands prêtres : « Celui que j’embrasserai, vous l’arrêterez ! » Ensuite, les disciples sont allés derrière Jésus et ont aperçu la foule du peuple. Judas s’approcha de Jésus et voulut l’embrasser. Et Jésus dit : « Est-ce par le baiser que tu veux me trahir ? » Et il dit au peuple : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui ont dit : « Jésus de Nazareth. » Jésus dit : « C’est moi ! » À ces mots, tous sont tombés. »