L’histoire véritable, ou Le voyage des princes Fortunez de Beroalde de Verville, 1610

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VOYAGE DES PRINCES FRONTISPIS.jpg


Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-5-a.jpg


A LA ROYNE


Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-5-b.jpg
ADAME


Ces Princes qui ont la perfection pour but de leurs belles Fortunes, ayant eſté conduits par les plµs legitimes ſentiers du monde, à la fin ſe rendent au terme deſiré, venant en ceſte Court, qui est la plus magnifique de l'Vnivers : Car à la lumiere de vos vertus, l'ombre du vice est tellement diſſipé, qu’il ne paroiſt plus ; l’honneur & tout ce qui en procede y multiplie, & l’innocence des parfaites fleurs de l’Oriflam y croiſt sous l’aiſle de voſtre Majesté, en eſperāce que les feüilles en couuriront la face de la terre. Ces excellences sont l’occaſion que ces voyageurs se donnēt à vous, pource qu’ailleurs ne peut reüſſir la gloire de leurs deſſeins ; Et puis, tout vous est deu.




BEROALDE.



AVIS AVX BEAVX


ESPRITS,


Touchant le voyage des Princes Fortunez, qui est vn œuure Steganografiqve, contenant ſous le plaisant voile des diſcours d'Amour, tout ce qu'il y a de plus exquis és ſecrets recherchez par les curieux des bonnes ſciences.


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ESTANT delecté aux ouurages de plaisir, suyuant auidement les delices d'eſprit où ma curioſité me portois, i'ay eu enuie de faire part de mon contentement à ceux qui ſeront eſmeus de semblable fantaſie, & qui incitez par beaux deſirs, ont volōté de ſe recreer aux objets de perfectiō, leſquels on peut remuer en toute seurté pour ſ'en resiouir Et par les richesses des secrets que l'on y descouvre tous les iours, recognoistre ce grād DIEV, qui en quelque petit ſuiet que ce ſoit, enuelope une infinité de choſes dignes d'eſtre cognues. Or pource que ſi ie traictois ces magnificences apertement, il

n’y auroit pas tant de grace, ie me ſuis mis à retracer mes gentillesses ſelon l’art Steganografique, afin que cecy qui eſt ſi digne, fut plus orné & dauantage deſiré & cheri, & qu’ainſi cet œuure peuſt eſtre agreable à tous : A ceux qui ne pretendent qu’à l’apparēce par la nuë apparēce qui les ſatisfera, & aux rechercheurs plus ſubtils par les énygmes que l’inuention nous fournit, leſquelles ils eſplucheront & se contenteront. Et à ce que ceux qui ne ſauent encor que c’est que de cet artifice, par lequel nous uoilons, ce qu’il nous uient à gré d’offrir aux yeux ; ie dis que la Steganografie eſt l’art de representer naïuement ce qui est d’aiſée conception, & qui toutefois ſous les traits eſpoißis de ſon apparence cache des ſuiets tout autres, que ce qui ſemble eſtre proposé : Ce qui est practiqué en peinture quand on met en ueuë quelque païsage, ou port, ou autre pourtrait qui cependant muse ſous ſoy quelque autre figure que l’on diſcerne quand on regarde par un certain endroit que le maiſtre a designé. Et außi s’exerce par escrit, quand on discours amplement de suiets plausibles, lesquels enuelopent quelques autres excellences qui ne sont cognues que lors qu’on lit par le ſecret endroit qui deſcouure les magnificences occultes à l’apparence cōmune ; mais claires & manifeſtes à l’œil & à l’entendement qui a receu la lumiere qui fait penetrer dans ces diſcours proprement impenetrables & non autrement intelligibles. Et cependant voyant ces diſcours figurez, ces diuerses tapiſſeries, ne penſez point y trouuer un Amour uicieux : Et uous, belles Dames, n’eſtimez pas y rencontrer les inuentions des appas qui enlacent les ames en des concupiſcences iniques. Il n’y a rien icy que chaſte, le contraire eſt reiecté ou puni, Et vous Orateurs qui couuez la uolupté en voſtre ſein, qui la degoiſez sur vos theatres, pour ce qu’elle uous maſtine le cœur, ne uenez pas icy apprendre à diſcourir, car cecy ne ſent rien moins que ce que voſtre entendement cuide, & voſtre outrecuidance preſume, oſtez uous d’icy infames, & n’infectez point ces traits delicatement formez aux douces eſtincelles de uertu. Mais uous, chaſtes cœurs, eſprits debonnaires, courages pudiques plein de charité, uenez uers ces obiets d’amour licite, uenez y trouuer des abiſmes de contentemens, & en deueloppant ces precieuſes raretez, deſcouurez pour voſtre bien les precieuſes rencontres que couurent ces delicieuſes apparences. En fin ie uous auiſe, que ſi uous obtenez quelque fin de ſouhait par ces inuentions, que uous en ſachiez gré à Mōsieur M. Pierre Brochard, ſieur de Marigny, Conſeiller du Roy, Maiſtre de Requeſtes ordinaire, lequel unique & parfait amy, & Mœcenas m’a dōné les beaux loiſirs qui font eſclore ces beautez. C’eſt luy qui eſt l’Aſtre de mon bonheur, & ie luy en donne la gloire, cōme eſtant l’organe dont Dieu s’est ſervi pour m’animer entre les mortels. Outre plus, i’ay eu pour ſtimulation non seulement, ains außi pour fourniture d’esſtofes Monsieur le Digne, ſieur de Condes, qui me connoiſſant preſque dès la ſortie de l’enfance, & ſachant l’inclination de mon eſprit, & les practiques qui m’occupent, m’a dōné des memoires qu’il auoit recueillis de pluſieurs œuures eſtrangeres, doctes & antiques, tendant à meſmes fins : & de son beau labeur i’ay pris ce qui m’a ſemblé se rapporter à mes intētions, & pour n’eſtre point ingrat, ie ueux dire que ce qu’il m’a donné m’a fait inuenter le reſte, & l’adapter ſelon l’analogie de l’ouurage. Or, Belles ames, ſauourez voſtre propre contentemēt, & cognoiſſez que ce que nous faiſons n’eſt que pour uous : Car ie ne fais eſtat que des eſprits de merite, & qui ſe plaiſent à la uertu.


Plus auant vous le lirez,
Et plus au cœur vous l’aurez.

Vir inſipiens non agnoſcet & ſtultus non intelliget hæc. Pſalm. 92

Quelqu’vn me lira enuieux
de la gloirc qu’on me doit rendre,
Lequel taſchant à faire mieux,
Me feuillettera pour apprendre.


BEROALDE.
.
Ni pour ſalaire,
Ni pour complaire.
STANCES,

SVR LE SVIET DE

CET OEVVRE,


Au Sieur de Verville.


Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-11.jpg
Es viuantes ardeurs des flames amoureuſes

Portent leurs mouuemens sur l’eſſence du beau.
Car la Beauté contraint les ames genereuſes
De prendre iour au raiz de l'amoureux flābeau.


Tout ce qu’Amour projette, & tout ce qu'il propoſe,
N’eſt peint que ſur l’object de la meſme Beauté,
Si quelque bel eſprit à l'honneur se diſpose
Son deſir est touſiours sur l'Amour Arreſté


Mais ce qu’on dit d’Amour n’eſt pas ce que l'on pēse.
Le commun n’entend pas ces belles notions,
Les eſprits serieux en gardent la ſcience,
Les autres vont au vent de leurs opinions.


Ceux qui touchez d’Amour à ſes graces aſpirent
Comme chers fauoris de la table des Dieux,
Ne ſont point attachez aux ſujets que deſirent
Ceux qui cerchent la terre & negligent les cieux


Ç’eſt ainſi que l'on voit les choſes plus parfaictes,
Que l'on cognoiſt l'Amour en ſes eſlancements,
Alors qu'en ce tranſport les ames ſont diſtraictes,
Par l'heureuſe douceur de leurs contentements.


Mais ces belles Amours ne ſont pour toutes ames,
Chacun ne peut porter de ſi nobles deſirs,
Ceux qui ſont epurez dedans ces belles flames
Cinglent le uent en poupe, au haure des plaiſirs.


I’auois cogneu iadis aux terres eſtrangeres
Des Princes Fortunez les loüables Amours,
Mais ie n’auois pas ueu les importans myſteres
Que Veruille a tiré de mes libres diſcours.


J’allois ſuyuant ma route où le soleil ſe monſtre,
Pour ſi loing contenter mes curioſitez
Mais ie n’auois compris ſinon ſur ce rencontre
Que le parfaict ſe faict dans les diuerſitez.


Ce n’est aſſez de uoir les mœurs & les polices,
Des peuples eſtrangers, les uilles & les ports,
Veruille plus ſubtil, fonde les artifices,
Tire la quinte essence, & uoit tous les reſſorts.


Vous qui uous delectez de la grace accomplie,
Si uous leuez le uoile, & le bandeau d'Amour,
Vous uerrez la beauté de ſon luſtre accomplie,
Eſtre l'honneur du monde, & la clarté du iour.


Deſſous ces beaux deſſeins, que l'Amour a fait naiſtre
Sont cachez les treſors des myſteres parfaicts,
Heureux le iuste Amant qui les peut recognoiſtre
Et iuger de la cauſe en uoyant les effects.


Plus uous deſtournerez le creſpe de ces uoiles,
Plus uous aurez d'Amour, de flames, & d'ardeurs,
Et plus uous tirerez le rideau de ces toilles,
Plus uous deſcouurirez de celeſtes grandeurs.





C'eſt aſſez beaux esprits, il ne faut pas tout dire.
Si vous ſentez d'Amour quelque diuin effort,
Vous ſçaurez par amour, les trais d'Amour eſlire,
Et iugerez qu'Amour est tousiours le plus fort.


Braues Enfans du Ciel de conſtance louable,
Qui cherchez curieux les ſecrets plus hardis,
Si uous ſuyuez d'Amour l'ordōnance immuable,
Vous ferez de la terre un petit Paradis.




N. le Digne
Sieur de Condes













EN FAVEUR DV

SR DE BEROALDE.



SOrtez des monumens, Philoſophes antiques,
Qui giſez endormis ſous le faix du tombeau,
Ouurez vos yeux aux rais de cet aſtre nouueau,
Qui comme un beau ſoleil eſclaire à uos reliques.


Admirable flambeau qui parmi la nuict ſombre,
De uos uieilles erreurs, eſclaire à nos eſprits,
Et perçant le broüillas qui couure uos eſcrits
Tire un iour d'une nuict, la lumiere de l'ombre.


Sous le silence obſcur des choſes retenues,
Que le temps reſeruoit à la posterité,
Paroiſſent aux rayons de la belle clarté,
Comme aux rais du ſoleil les choses ſont cognues.


Fleur ſur le printemps de ſa ſaison premiere,
Plus de flammeux rayons, que uous en uoſtre eſté,
Et au point de son iour, plus de uiue clarté
Qu'au midy de uos ans uous n'auiez de lumiere.


Dans l’abiſme profond des œuures de Nature,
Vos yeux bien que ſubtils, se trouuoient empeſchés.
Mais les points plus ſecrets qui uous eſtoient cachez.
Les deſtins les gardoient pour ſa gloire future.


Tous les traits plus parfais de la Philoſophie.
De uostre âge ignorez, ou du noſtre oubliez ;
En ce ſiecle par luy, ſont au iour publiez,
ſiecle qui d’un tel bien sur uöus ſe glorifie.


O ! des uieux temps l’enuie, & du noſtre la gloire ;
Les delices du ciel, du monde l’ornement,
Eſprit dont la grandeur excede infiniment
L’eſpoir de l’auenir, du paſsé la memoire :


Vous deuiez luire au ciel, non parmi la pouſſiere
Naiſtre comme une fleur en ces terreſtres lieux,
La terre y euſt perdu, mais il ualloit bien mieux,
La terre eſtre ſans fleur, que le ciel ſans lumiere.


N. Chavvet, Blaiſois.








SONNET

DE ROLAND BRISSET,

SIEVR DV SAVVAGE.


Au Sieur de Verville, sur

son Histoire veritable.



Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-16.jpg
’Inimitable Homere au iugement d’Horace,

Mieux & plus pleinement que Chryſippe & Crantor
Du deuoir, de l’honneſte, & de l’utile encor
Parle és deux beaux ſujets que ſa Muse compaſſe :
Mais à mon iugement, meſme Homere tu paſſe,
Voilant ſous les replis de ceſte gaze d’or
Cent discours de vertu que tu mets à l'eſſor,
Où auec le plaiſir le profit s'entrelaſſe,
Le sage Alcidamai l’Odyssee appelloit
Le miroir de la vie, où chacun ſe reglolt :
Tel la nomme autrement cōme il la trouue utile :
Si tu n'auois icy ton liure intitulé,
Ie ſerois ſon parrain, & ſeroit appellé
le Miroir des Seigneurs, & d’honneur domicile.




οίζ τό άυτό.

Ζήσεται Βερβιλία γλυκερόζ πόνοζ, ήδεσι μηγούζ

Όπλα τ, κ τερπνω ούασιν ίσνείαν.








TABLE DV CONTENV

AV LIVRE DU VOYAGE

des Princes Fortunez

______________________________

Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-17-a.jpg

ENTREPRISE I.


FRONTISPICE. 
 
1




ENTREPRISE II.


PREPARATION


FRONTISPICE. 
 
208



ENTREPRISE III.


PRELVDE


PRELVDE. 
 
445
____________________________________________________________

ENTREPRISE IIII.

ENTREE

ENTREE


ENTREE. 
 
710
PRIVILEGE. 
 
P







Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-p33Carte.jpg





Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-34-a.jpg
L’HISTOIRE

VERITABLE,

OV

LE VOYAGE DES PRINCES

FORTUNEZ.


ENTREPRISE PREMIERE

FRONTISPICE.


Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-34-b.jpg
Es Rois verront icy la gloire de leurs magnificences, les Grands qui ont fait eſtat de la Vertu, jugeront par ces diuerſitez des fruicts heureux que produisent les actions genereuſes. Et les Dames pudiques iettant l’œil sur ces trauerſes y remarqueront les fideles profits qu’apportent les passions legitimes conduites par la Raison : Car toutes ames d’honneur que la curiosité pouſſera vers ces recherches, diſcerneront en ces meſlanges les effects accomplis qui reüſſiſſent abondamment du Devoir. Mais ie demande pardon au Ciel, à l’Amour, & aux beaux eſprits, de ce que ie preſente indiferemment à tout le monde les excellens myſteres de perfection, pour ſouffrir meſmes

les plus ineptes eſtre iuges de cet ouurage. Le Ciel me le pardonnera, d’autant qu’il m’a conduit auec les autres, qui tant plus ont excellé & plus ont eſté ſuiets aux iugemens des moindres, & de ceux qui eſtoient indignes d’y penſer, l’Amour m’excuſera pource qu’il veut que ſes feux paroiſſent ; & les beaux Eſprits me remettront ma faute, pour autant que leur loüange s’augmentera en ce qu’ils ſont ſeuls, auſquels i’adreſſe ces raretez pour leur y repreſenter ce que ie tiens d’eux : Si ie ſuis moindre que pluſieurs qui excellent, ma reputation fera qu’ils m’enſeueliſſent en l’honneur de leurs merites ; Si i’en egale quelques-vns, ils ſeront touſiours mes lumieres ; & ſi quelqu’vn taſche de me faire voir au deſſus de ma valeur, i’auray ce beau contentement de l’auoir eguillonné à la iuſte enuie qui nous meine tous vers le terme de felicité : Et ceux que ie ſurpaſſeray n’auront point honte de ma gloire, qui ſera le Fare de leurs eſperances. Doi-je craindre le haſard qui eſchet aux plus grāds ? Ces memoires auront-ils la diſgrace de tōber quelques fois entre les mains communes ? Les bouches ignorātes profereront-elles ces paroles qui enuelopent tant d’exellences ? Qu’il arriue ; Si est-ce que i’auray ce glorieux auantage pour conſolation, qu’il n’y aura que les ames d’intelligence qui conceuront ce qui eſt icy de notable, les prudens ſeuls l’entendront ; & ce qui eſt de beau ne fera point, le chant ny les paroles vagantes des indiſcrets : Et bien que parfois les aërs apparens en soyent poſſible reſonnez par les leures abiectes, le ſecret pourtant n’en ſera cognu que des Sages ; C’eſt ce que mon courage reſolu m’en fait penser. En cette liberté vous ayant pour guide aſtre de mon bon-heur, vous seul dont l’vnique faueur m’eſleue à produire ces grands deſſeins ; ie ne fay plus de difficulté d’eſtaler les precieux ſecrets de Sapience : Ie me licentie donc, & prenant carriere pour eſtre conduit aux vrais ſentiers d’Amour, ie m’adresse auſſi à vous Belle que ie reuere sous plusieurs de ces noms, eſquels la vertu reluit ; à vous lumiere de mon cœur de laquelle ie chante l’honneur sous ces feintes veritables où ie meſle mes deſirs, mes ſeruices, mes paſſions, & les galantises de ma dexterité : Prenez y plaisir, afin que ie trauerse heureusement toutes dispositions contraires à mes belles entrepriſes. Et vous tous qui participerez à ces delices, rezſiouyssez-vous d’icelles & les goustez ; Ne pensez pas que ces Rois ſoient causes de ces effects : Amour qui triomphe de tout, les a reduits ſous son obéissance pour les faire trophees de mes artifices : Ce n’eſt pas aussi pour leur seruices que ie m’occupe ; ie les fay seruir aux intentions qui eſlancent ma valeur : Ceux qui ſont maiſtres de leurs penſees sont Rois en leurs courages ; ce qu’ils honorent, est la loy & le loyer qui les contraint à mettre au iour ce qu’ils meditent. Ces escriuains qui se donnent de l’affliction au recueil des Hiſtoires dont possible ils ne ſçauent rien, pource que tout ce qui fort des humains, est souuent iuiet à ne conuenir à la verité. Ces pauures qui mercenaires se moleſtent l’ame à esſrire les actes des Grands, ſont ſeulement proclameurs de la gloire des autres, qui ont l’honneur entier des actions vertueuses. Ie ne ſeray point de la ſorte, car ſans eſtre suject à la calomnie qui les perſecute, ou aux reproches probables, ie me trace vne belle voye auec la Renommee, en laquelle ſans crainte ou ſoucy des censeurs iniques, ie m’eſgaye en mes precieuses inuentions. Ie ſeray le ſujet & le Heraut de mes geſtes, & sauourant ma vie, ie la dilateray à mon gré en ces beaux proiects, eſquels ie remarqie, voile, ou deſcouure industrieuſement parmy les mignons creſpes de ces deſſeins, ce qu’il y a de recommandable és plaisir d’esprit, recueüillant de quelques ouurages d’autruy ce qu’il falloit ioindre à mes agreables fantaiſies. ainſi meſtant le mien de ce que i’ay glorieusement enleué aux champs par leſquels i’ay passé, ie vay ſuyuant les pointes des occaſions qui m’attirent apres les idees, leſquelles me fourniſſent ces abiſmes de contentements en l’obiect de mes vertueuſes affections, & puis tout nous eſt permis. Et ma Belle ie vous proteſte que

Ce n’eſt point mon deſſein de dire des grandeurs.
Les Princes ny les Rois, ne ſont point ma penſee,
Amour domteur des grāds, monarque de tous cœurs,
D’vne plus belle pointe a mon ame eſlanncee.
Amour veut que raui de vos perfections
Je N’aye que vous ſeule obiet de ma memoire,
Que ie n’aye autre but preſſé de paſſions
Que uous le ſeul ſujet de mon unique gloire.
Les Rois ne me font rien, ie n’ay Rois que vos yeux
Qui ſeuls ſont ſur mon cœur abſolu en puiſſance,
C’eſt icy que ie veux paroiſtre ambitieux,
car ce fuiect est ſeul le ſuiect d’importance.
L’eſperance des Grands ne tend qu’à vanité,
La Fortune s’en ioüe, & le Temps la meſprise.

Mais des deſſeins tracés au iour d’une beauté
La fortune s’auance, & le Temps s’autorise
Auſſi ie ne pretends autre felicité
Que de me conſumier en ma fidelle flame,
Car ie ne recognoy que la ſeule beauté
Qui cauſe, & qui nourrit, ce beau feu dās mon ame.
Je n’ay point de deſir de Fortune ou d’eſpoir,
Que de me diſposer à uous faire ſeruice,
Mediter apres uous, & uous rendre deuoir,
Eſt de mon cœur heureux l’agreable exercice.
Vn doux aër de uos yeux bluettant doucement,
Plus que toutes grandeurs mon ame gratifie,
Je ne vay recherchant autre contentement
Que uiure de ces feux qui font uiure ma vie :
Ma Belle croyez moy que ie n’eſtime rien
Aupris d’auoir l’honneur de uoſtre belle grace,
Seulement le penſer, m’apporte tant de bien
Que tout autre deſir de mon eſprit s’eſface.
Ie ne practique point les Rois pour leur faueur,
Et ie ne diſcours pas ainsi qu’un mercenaire ;
Je ſuis aſſez contant de uous dire l’honneur,
Que i’ay de rechercher ma Belle à uous complaire.

Toutesfois quand les deſtours de mes penſees m’en donnneront le loiſir, & que ie m’auiſeray de preſter mon induſtrie aux geſtes recommandables de quelque Roy qui m’excitera dignement à manifeſter ſes vertus aux yeux du monde, il ny aura rien de galant que ie ne propoſe ; rien de braue que ie ne face briller, & rien de vertueux que ie ne face eſclatter : Et bien que parauanture les paroles que i’en retracerois, fuſſent de petite apparence, ſi eſt-ce que ſous l'humble eſcorce de ma façon de dire on verroit tant reluire de beautez, qu’encor que le ſujet de mon diſcours fut tout grand, on doutera qui ſurmonteroit en gloire ou le Prince ou l’Historien.

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DESSEIN PREMIER.


Entrepriſe pour la conqueſte de la Nymphe Xyrille : condition des Conquerans, qui ayyans eſté eſchouez ſont ſecourus par un uaiſſeau de Nabadonce, où ils trouuerent les Fortunez auec leſquels ils uont en Sympſiquée.



NOs aërs eſtoient adoucis de l’odeur de la Paix, le beau loiſir rendoit les affaires ſeures, l’abondance de commoditez eſgayoit les bons eſprîts, la douceur de la frequentation cordiale les conduiſoit aux fuccez de leurs agreables desseins. Et la tranquilité de cœur faisoit qu’auec plaisir les ames curieuses s’addonnoyent aux hōnestes recherches & entreprises notables ; Quand la renommee volant par tout, se donnoit licence parmy les courages auantureux d'avācer le glorieux nom de la Nymphe Xyrile, de laquelle où repetoit tant de veritables merueilles, que si les statües inanimees eufsēt eu les oreilles percees, elles s'en fussent esmeües. Au retentissement de tant de loüanges, trop de cœurs furent esueillez pour la desirer. Et qui a-il plus aymable que ce qui est beau ? ou de plus desirable que le Bien ? On la paragonnoit à la beauté, on faiſoit cas de ſa ieuneſſe accomplie en prudence : mais ces fleurs ineſtimables ne ſont rien au prix des abondans profits qu’elle peut communiquer auec un abyſme de commoditez à celuy qui pourra !’obtenir. Ces diſcours exciterent les ſouhaits des deſirans, ioint qu’à ceſte auanture eſtoit adiouſté l’acqueſt d’un Royaume eſgal aux plus riches, ce qui donnoit une vehemente pointe à la premiere emotion. Et puis la condition requiſe à tant heureuſe conqueſte, eſtoit commune à pluſieurs ; c’eſtoit tout un de n’eſtre point Roy, n’importoit de ne tenir pas rang de Prince : L’ordre de grandeur ny faiſoit rien, l’eſtat ny apportoit aucune commodité, la race ny eſtoit pas diſcernee : Il n’y conuenoit que de la magnanimité coniointe à une valeur durable, conduite d’vn amour parfaict, animé de piété. A ce bruit nous fuſmes ebranlez & nous aſſemblants pluſieurs curieux aſſez pour employer vn vaſſeau, nous-nous miſmes sur mer. Nous eſtions tous d’une meſme volonté, il ny auoit entre nous aucune enuie, & le reſte des vices auoit eſté si bien arraché que nos ames eſpurees de la lie des malignitez vulgaires, eſtants tous vnis de fidelité, nous voguions vnanimemēt portez au contentement les vns des autres, chacun fourniſſoit ce qu’il auoit d’induſtrie pour le ſeruice de la compagnie ; les actions de tous eſtans temperees de perpétuel reſpect : Ce qui ſe maintenoit de ſi franc zele, que tous en particulier eſperoyēt du bien par l’auancement de celuy qui ſeroit tant heureux que d’obtenir, ſçachās qu’en ſa grandeur il nous communiqueroit ſa felicité, & veroit tous ſes confederez eſgaux à luy-meſme. Quelques- vns s’eſmerueilleront & tireront, en doute comme il se pourroit, que celuy qui iouyroit de la Belle Xyirile en daignait faire part à vn autre ! Nŏ ames de courage ne preſumez pas selon les iniques penſees, & ne preſumez rien icy de deſraisonnables ; Sçachés que celuy qui sera tant heureux que d’auoir ceſte vjerge, pourra sans ſe preiudicier rendre contans & bien fortunez tous ſes amis & les eſgaler à luy, sa Belle ſera toute à luy, & ſes biens & lieſſe n’auront aucun hazard de communité : mais la belle grace de la Dame entretenant son cher fauory ſera tant brillante de lumiere ſur ſes conſors, qu’ils en ſeront ſatisfaits : & la suſſiſance de ceſte accomplie leur fera tant d’ombre de bonheur, qu’ils n’auront deſir que de la magnifier, eſtimer tres-heureux son fidele, & ſe iuger tres-contans de viure en les admirant. En l’aſſeurance de celles certitudes, nous nous laissions emporter aux vents & voguions plainement sur la grand Mer de Triſconie. Tandis que nous estions sur le vaste de ces plaines molles, nous entretenions nos eſprits de ce qui plus nous plaiſoit, & comme l’Amour fut propoſé il aueint que d’vn meſme ſentiment nous conclumes tous à l’honneur de la paſſion pudique qui nous fait ſoupirer apres la felicité, dequoy ayant l’ame tpuchee, ie consolé nos amis en leur chantant cet hymne qui leur fut agreable.

Ne menez plus de bruit trompettes amoureuſes
Qui faites eſclatter un amour uicieux
Nos ames maintenant toutes deuotieuses
Sçauent d’un meilleur aër s’eſleuer sur les cieux.
Jà desiâ nos eſprits meus de belles penſees,
Deſdaignent uos deſſeins, meſprisent uos accens,

Nos pointes de diſcours vers le ciel eſlancees,
Ne ſont comme vos tons, des accords periſſans.
Ores retirez uous paſſions animees.
De cette uanité dont let fols sont ſurpris,
Les celeſtes deſirs des ames enflammees
De l’aër deuotieux rauiſſent nos eſprits.
Qu’on ne nous priſe plus ces souſpirs deceuables
Qui ont aſſaſſiné la vie à tant de cœurs,
Les chants de pieté qui ſont plus agreables
Nous vont ſollicitans de meilleures ardeurs.
Puis qu’on peut entonner d’auſſi belles paroles
Pour la perfection, que, pour la vanité,
Ie vous quitte à iamais inuentions friuoles
Pour recueillir les aers_formez de pieté.
Beaux cœurs qui vous plaisez aux ſouſpirs de lieſſe,
Oublians vos deſirs tranſmuez vos amours ;
Faites qu’un beau ſouhait vers le ciel vous addreſſe,
Pour de ſuiects heureux repolir uos diſcours.
Ainſi puiſſions nous tous reparer nos courages
Ainsi d’accens diuins reſonner en tous lieux :
Et qu’en ſi beaux accords eſleuants nos courages
Sur l’aiſle de nos voix nous volions dans les Cieux.

Voicy des effects de la cognoiſſance qui, s’acquiert ſur la Mer par la reſolution que l’on y prend entre l’eſperance & la ruine : aussi à la verité la pieté qui eſt és cœurs, s’y fait voir & par exēple s’y engendre. Eſtants doncques reſolus apres auoir eſté aſſeurez & dignement preparez pour courir bonne & mauuaise fortune, nous nous miſmes auſſi quelqueſfois à conferer de noſtre affaire. Or est-il que les ſages de noſtre pays parfaits en la ſaincte tradition des meilleures cognoiſſances, ſçauoyent bien le ſuiet de noſtre entreprise : pourquoy les ayans pratiquez, ils inſtruiſirent les plus aduisez d’entre nous leſquels receurent d’eux vne carte marine pour l’adreſſe de nos voyes : Auec ce beau moyen & autres instructions nous taſchasmes de prendre la route de Nabadonce & Glindicee : Mais trop nouueaux & à dire vray trop aiſes de noſtre fortune tant proſpere, eſtimans eſtre deſia les plus auancez en cognoiſſance, nous nous laiſſasmes emporter aux vents de Soniponi, qui nous enueloperent en tant d’ondes que lors que nous cuidions eſtre pres de surgir en vn port delectable, nous fuſmes jettez contre l’eſcueil de Filoé, ou noſtre vaiſſeau fut vn peu froiſſé a coſté & en fin eut eſté briſé & nous perdus du tout, sans l’ineſperé ſecours qui nous vint d’vn nauire qui nous fut propice. A la verité ceux de ce vaiſſeau nous firent grande aſſistance & dauantage nous receurent benignement auec eux, c’est vn grand bien de faire rencontre de gens charitables, ces perſonnages nous firent tant de demonſtrations de charite naïue & de bonnes compaſſions, que nous eſtimions noſtre dommage à bon-heur, ils nous preſenterent viures & commoditez & par leur moyen noſtre triſte vaisseau fut releué : nous le deſchargeames & refiſmes par cy, par là, le mettant en eſtat de ſuyure le Grand, auquel nous fusmes reçeus. Ce bien dernier nous fut un ſignalé bon-heur & encor plus grand que la conſeruation de la vie, d’autant que trouuer ce qui fait bien viure, eſt plus que viure : Auſſi ce n’est pas viure que trainer vne vie morte, telle eſt celle de ceux qui n’ont point de beaux deſſeins, & ne pretendent à aucune perfection. Ha ſi dès cét heureux inſtant nous euſſions recognu ce que nous auions rencontré, & que nous euſſions pu diſcerner le bien qui s’eſtoit offert à nous, ou que dés lors noſtre ame eut eſté capable de reſentir la verité qui ſe preſentoit à nous au commencement de noſtre fortune, nous n’euſſions pas ſi longuement & incertainement ſuiuy le vain pourchas où les apparēces nous pouſſoient à des entrepriſes hazardeuses & grandes, & pour dire vray tres-notables, leſquelles nous ont allechez & attirez vogants trop eſlongnez (par noſtre indiſcretion) de ce qui s’offroit à nous en l’enfance de nos pourſuites ! La frequentation de ces gens de bien nous rendit familiers ; par ainsi nous ſçeumes vne partie de leur eſtre, & nous leur racontaſmes qui nous eſtions, nos eſtats & deſirs, vray eſt que comme font les fins qui cuident l’eſtre : ce n’eſtoit qu’en termes generaux, faiſans vn peu les entendus : Car nous ne uoulions pas ouurir la bouche de l’entrepriſe pour Xyrile. Miſerables que nous eſtions. Si nous leur en euſſions parlé certes à la bonne humeur où ils eſtoiēt, ils nous l’euſſent decellee, & nous euſſent mis en la droite voye de la rencŏtrer. Auſſi l’auons nous biē ſçeu : car ſans eux il ny a pas moyē dy auoir accez, & ils euſſent eſté tres-aiſès deſlors de nous tāt gratifier, dautāt que c’est leur gloire, & sur tout de trois que nous viſmes là qui ſont ceux qu’ils falloit cognoiſtre. Nous ſçeumes biē à peu pres d’où ils eſtoient, parce qu’on nous declara ce qu’ils auoienc diuulgµé de leur eſtre ; c’est qu’ils eſtoient freres, se diſans fi1s d’vn ſage pere qui les enuoyoit voir le pays pour faire fortune, à cauſe de quoy ils ſe nommoyent les Fortunez, qui depuis quelques iours auoient fait voile partant de Nabadonce. Nous auions vn ſingulier plaiſir de leur frequentation, car elle eſtoit douce, leur humeur deſirable, leur preſence accoſtable, & leurs façons extremement accortes. Eſtans en ce plaiſir nous sentiſmes le reſpir d’vn vent auſſi doux que celuy de fidele Amour, & entraſmes en vne route incognuë, tant aux nochers qu’à nous tous, excepté à vn vieil curieux qui autres fois s’eſtoit trouué en ceſte contree de mers & de terre : ceſtuy-là nous aſſeura, en nous racontant de grands merueilles de l’endroit où nous eſtions, & de l’Iſle que nous voyons, au haure de laquelle nous surgiſmes bien toſt. Ayans eſté deſcouuerts par les habitans, il partit d’entre les chaines vn esquif qui nous veint recognoiſtre : Le Capitaine ayant parlé à nous, & le vieil curieux apres quelque mutuelle conference s’entrefirent chere, & au signal la grand chaine fut baiſſee, & nous arriuaſmes en l’Iſle Sympſiquee, de laquelle les couſtumes sont cogneuës de ceux qui ont frequenté la Pucelle d’Orleans. Or pource que tant ceux qui eſtoient de Nabadonce, que nous qui auions deſià veſcu quelques iours auec eux, auions recognu les Fortunez eſtre tres-capables, ils furent d’vn commun accord eſleus nos conducteurs : Parquoy ceux de l’Iſle nous ayans receus honorablement, & gratieusement, nous ne fiſmes que suiure les trois Freres. Cependant ces bons inſulaires meus de compaſſion mirent ordre à ce que noſtre vaisseau fut racouſtré.

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DESSEIN SECOND.


Vne Dàme raconte à vn des Fortunez la perte de Fulonde, duquel on portoit le Cenotaphe en ceremonies, durant leſquelles il apparoiſt & eſt recognu.



SI on vouloit naifuement repreſenter la Metropolitaine de ceſte Iſle, il conuiendroit aſſembler toutes les belles maiſons qui ſont en France çà & là, & en conſtituer vne ville qui ſeroit le vray pourtraict de ceſte-cy, ornee de Palais magnifiques, decoree de theatres, & amphitheatres ſomptueux, embellie de iardins & parterres exquis, & accompagnee d’vn haure tout industrieuſement acheué. Eſtans-là nous n’euſmes pas ſeulement pour obiet des edifices excellens, mais nous faiſions rencontre de pluſieurs trouppes de Dames & Gentils-hommes qui nous demonſtroyent tant d’accueïl, que ce que nous en voyons, ſurmontoit aiſement ce que nous en pouuions eſperer. Or à notre arriuee nous remarquaſmes que ces Dames auoyent le viſage vn peu triſte ; Ce n’eſtoit pas ſans cause que nous eſtimames qu’il y eut là quelque auanture notable, & principalement voyans pluſieurs portiques parez, eſquels diuerſité de gens conuenoyent, celà occaſionna l’aiſné des Fortunez d’arraiſonner ainſi la Dame qui l’entretenoit. Madame, ie vous supplie par vostre courtoisie de m’exçuser si ie vous requiers d’vne faueur ; Quelle, dict la Dame, caualiree Le Fortune’. De m’expoſer librement ſi noſtre arriuee en ce lieu, vous cauſe quelque deſplaiſance qui rende voſtre façon (au moins à mon aduis) vn peu contrainte, ce nous ſeroit vn grief deſplaiſir que celà fut, n’ayans intention que d’apporter tout ſeruice où nous nous rencontrons. Ce qui me fait vous en requerir plus inſtamment, eſt que ie crains que nous troublions quelque partie : car comme ie puis iuger, il y a icy quelque beau haſard, ou bien vne couſtume particuliere à ce lieu, & qui ne ſe practique pas autre part, meſmes és autres ports & haures où l’on oit vn grand bruit, on void vne populace meſlee en confuſion, vn amas de toutes ſortes de gens groſſiers & rudes, qui excitent vn murmure deſagreable : & icy nous rencontrons des perſonnes d’honneur vne aſſemblee qui ne denote que modeſtie, vn peuple poly, & vn ſilence diſcontinué parcy, parla de petits bruits raiſonnables & gracieuſement releuez, le tout orné de diuerſes & belles bandes de Dames qui repreſentent toute apparence de vertu. La Dame : Monſieur, puis que noſtre commun bon-heur vous a pouſſez en ces terres, nous ſommes aſſeurees que la iuſte curioſité vous incite à voir & rechercher ce qui peut rendre parfaits ceux qui font profeſſion de l’honneur, parquoy vous pouuez vous aſſeurer d’eſtre les bienvenus : Ce que nous ſommes triſtes n’eſt pas à voſtre occaſion, ou que nous craignions d’eſtre ſurpriſes, bien qu’il nous tourne à deſplaiſir que vous ayez remarqué à la premiere veuë que noſtre viſage fait preuue de quelque alteration interieure : Vous’eſtes en lieu, où ſi nous pouuons, vous receurez toute courtoiſie & honneur : Et afin que ie vous en aſſeure par effect, vous ſatisfaiſant ſelon voſtre demande, ie vous conduiray à ce Palais prochain où voſtre repos vous attend, & pour eſclarcir voſtre penſee, ie vous declareray vn ennuy que nous auons, lequel vous ſera encores plus deſcouvert par la ceremonie qui ſera faite apres midy en ce bel eſpace que vous voyez entre ces deux iardins qui ſ’eſtendent à la mer. Ie ne puis le dire ſans regret. Depuis ſept mois en ça il nous eſt aduenu vne grande diſgrace : C’eſt que le fils du Roy dernier recognu en ce Royaume, ieune Prince, beau entre les accomplis, vaillant parmy les magnanimes, l’œil de ceſte Iſle & l’eſpoir de noſtre deffence, ſ’il nous aduenoit de la guerre, comme quelques fois il ſuruient apres vne tourmente generale, & que les luminaires ſont en grande ecclypſe, car alors noſtre mer qui eſt du tout differente des autres, deuient durant vingt iours ſemblable aux autres aſſemblees d’eaux, & les Pyrates & autres qui ſuiuent les routes marines peuuent ſurgir icy, & nous faire de l’ennuy : Celuy doncques que nous tenions pour noſtre deffenſeur au beſoin, Patron auquel on faiſoit aduiſer les enfans pour les inciter à la perfection, celuy que chacun aymoit, ſans qu’aucun luy voulut mal, qui eſtoit chery & reueré de tous, eſt perdu, & d’vne façon trop eſtrange : Le dernier iour que nous le viſmes il eſtoit icy parmy nous à fe recreer ſelon les douces occurrences dont nous auiſions nos cœurs, & ayans paſſé le temps iuſques au ſoir, il inuita la compagnie eſleuë de ſe trouuer le lendemain en ſa maiſon, où il y auoit partie faicte de combatre à la barriere, courre la bague, rompre en lice, & practiquer pluſieurs autres exercices vertueux, pour leſquels authoriſer dauantage, il fit dés le ſoir chanter vn aër nouueau deuant ſa maiſtreſſe, & ſi vous penſez y prendre plaiſir, ie le vous monſtreray, le voylà, ſ’il vous plaiſt, iettez l’œil deſſus, tandis que ie prendray aleine en montant ce petit tertre.

Aſtres dont les beaux feux influent en mon ame
Les fideles ardeurs de mes affections,
Ainſi qu’vn beau miroir vous receueK ma flame
Dont vou me conſume% par vos reflexions :
Comme en perfections vous eſtes la premiere,
Auſſi rien n’eſt egal à mes fidelitez,
Et mon ame qui eſt en ſes deſirs entiere
Ne forme point pour vous de deſſeins limitez.
I’ay le cœur releué pour vous faire ſeruice,
Vos fauorables yeux touſiours m’animeront,
Auſſi ie chercheray la fortune propice
Aux infinis effects qui le teſmoigneront.

Nous luy auions promis d’aſſiſter à ces belles parties, & de fait des le matin nous allaſmes en ſa mais nous ne trouuaſmes pas celuy que nous deſirions, il ne parroiſſoit point, & n’y auoit perſonne qui nous en peuſt dire des nouuelles : Nous allions & venions aſſez, & rien ne le manifeſtoit, pour vn temps, chacun eſtimoit que ce fut vne ioyeuſe feinte qu’il fit pour nous faire debattre : Helas la feinte eſt deuenuë verité, nous ne l’auons pas veu depuis : & bien que nous ayons fait diligente enqueſte en tous les endroits de l’Iſle, dont il n’eſt ſorty perſonne ſans noſtre ſceu, nous n’en auons entendu aucunes nouuelles : par quoy eſtimans qu’il n’eſt plus, le conſeil a eſté d’auis de luy faire ſes obſeques, & luy eſleuer vn Cenotafe que vous verrez tantoſt : voila qui eſt cauſe de noſtre triſteſſe, qui ne vous touchant que par commiſeration, ne vous empeſchera de prendre en ce lieu le temps & le plaiſir honneſte que vous deſirez.

Pluſieurs diſcours s’eſtans ſuiuis, le midy paſſé que la ceremonie ſe preparoit, les Fortunés ſe proumenans auec quelques Demoyſelles filles, auxquelles il n’eſt pas permis en ce pais-là, d’aſſiſter les conuois mortuaires, d’autant qu’elles ſont deſtinees pluſtoſt à nopces & lits Hymeneens qu’à cimetieres, les troupes funebres commencerent à paroiſtre : & les Fortunez eurent congé de ſ’auācer vers les Dames, pour aller voir & recognoiſtre ce qu’ils pourroyent : Les hommes veſtus de dueil cheminoyent de tel ordre, ſeptaloyent enſemble l’vn apres l’autre, & arriuez à certain terme ſ’arreſtoyent, tant que ſept autres ſe ioigniſſent à eux, pour cheminer deux enſemble îuſques à vn autre poſe, où ils ſ’arreſtoyent encor, cela ſe continuoit tant que peu à peu ainſi tous les rangs fuſſent ioints, puis apres ils ſ’eſchappoyent & retenoyent petit à petit tant qu’il ſe fit vne lozenge, apres laquelle eſtoit porté le Cenotafe ſuyui des chantres, puis de l’aſſemblee generale du peuple, ſelon les qualitez & rangs modeſtes. Le Cenotafe fut poſé au milieu du parterre preparé, & les gens de ceremonie ſ’en retirerent vingt pas loin, à ce que par l’eſpace d’vne heure, on le peut vifiter auant que faire les plaintes. Le plus ieune des Fortunez apres l’auoir obtenu des Demoyſelles & de ſes freres alla viſiter le Cenotafe & en eſplucha l’edifice, qui eſtoit en forme de pauillon, ayant les coſtez de long fermez de vingt piliers de iaſpe, & ceux de la largeur accommodez de ſept d’ebene, tellement diſpose, qu’aiſément on diſcernoit ce qui eſtoit dedans, c’eſtoit vne lame d’or fin toute nuë autour, & au milieu il y auoit en lettres d’argent ceſte proſe,

Icy eſt vn ſepulchre qui n’eſt point ſepulchre,
Icy repoſe vn corps qui n’eſt point corps,
Icy eſt vn eſprit, qui ne fut onc eſprit,
Il n’y a icy ny corps, ny eſprit, ny ſepulchre,
Tout eſt ſepulchre, eſprit, & corps.

Le Fortuné ayant rapporté à ſes freres ce qu’il auoit veu, leur en demanda leur auis : Ils luy dirent, puis que vous auez tout bien conſideré, c’eſt à vous d’en dire ce qu’il vous en ſemble, à cela les Demoyſelles adiouſterent leurs prieres : adonc il dit, Ie ſuis deceu en mon opinion, s’il n’y a icy vne grande feinte, & ne doute que qui a fait cet eſcrit ſçait ce qui en eſt : Ie m’aſſeure que c’eſt vne persöne ſcauante qui recognoiſt le dueil des autres que elle flatte en s’en riant, ou bien ſ’en attriſtant par telle pitié, qu’il n’y a pas eu moyen de ſ’exprimer qu’en celant quelque ſignalee meſauenture. Durant ces diſcours la Dame qui le matin auoit entretenu les Fortunez, ſurueint, & ayant ſceu ce que le ieune Fortuné penſoit de ce ſujet, par la repetition qu’il en fit & la ſuite qu’il en continua, elle luy reſpon, Heureux cheualier ie croy que Vous auez des particulieres intelligences, & que le plus recellé des cognoiſſances eſt en voſtre cœur : quand ie penſe à ce que vous dites, ie m’auiſe que nous auons entre nous vne vieille Fee, qui eſt celle là meſme qui à la priere des parens a pris le ſoin de tout ce qui appartiḕt à ce feint tombeau pour y mettre ordre & l’executer. Sans doute elle qui eſt pleine de tous artifices, pourroit bien ſcauoir des nouuelles du ſuiet de noſtre ennui. Des le matin elle m’a dit qu’elle auoit affaire, & que difficilement ſe trouueroit au conuoy, i’entre en quelque ſoupçon d’elle qui eſt forte en ſcience, grande en ſecrets, magnifique en inuentions, & abondante en toutes fineſſes.Comme ils deuiſoyent il ſ’eſleua vn grand bruit, vn tumulte de gens qui ne ſcauent ce qu’ils diſent, La Dame appelle vn page pour ſcauoir que c’eſt & l’enuoye ſ’en enquerir, il ſ’en recourt tout esmeu : C’eſt dit-il, Madame, l’eſprit du defunct qui ſ’eſt preſenté à la compagnie, voyez ceux ceux qui l’ont auiſé comme ils fuyent, meſmes les plus ſages ſe retirent. Les Fortunez auancerent auec les Dames & faiſans ſigne font arreſter ceux qui ſ’eſpouuantoyent ; vn de la troupe veint à eux diſant, Sans doute c’eſt luy, il veut ſ’approcher, on le fuit, il ſe preſente, on recule, il veut paſſer par le chemin haut & on l’empeſche ; Alors es Fortunez ſ’approchans de la nobleſſe, apres auoir parlé aux plus auiſez, allerent gayement vers celui qui ſ’approchoit, Ce n’eſt point, disḕt-ils, vn eſprit, ce n’eſt pas vn fantoſme, ſes yeux ſont humains, ſon geſte eſt d’vn homme, alons à lui & l’oyons. Adonques ceux qui l’auoient eſtimé vn ombre, eurent l’aſſeurance de le recognoiſtre, & ainſi pluſieurs le vindrent ſaluer lui donnans la main, & la Dame s’approchant de lui s’auance à l’embraſſer auec ces mots, Fulondes mon cher couſin ie voy bien que ce qui eſt deuant moy n’eſt point vn ombre, ni vne ame veſtue d’vne triſte repreſentation impalpable, vous eſtes celui dont ſ’abſence nous a cauſé tant de triſteſſes, auſſi vous nous ſerez cauſe d’vn grand contentement : puis que vous reſpirez encor auec nous l’air de ceſte vie. Puis ſe tournât vers les autres leur dit, Approchez vous, vous ne rencontrerés point vne vapeur vagante, ni vne ſemblance eſpouuentable ; En verité les bons diſcours de ces Gentils-hommes eſtrangers m’ont donné l’aſſeurance à laquelle ie vous inuite : Puis prenant le perſonnage par la main, Reuenez, lui dit-elle, pour iouïr encor de la frequentation de ceux qui conuerſent enſemble temporellement : Fulondes autant aiſe que ceux auſquels il occaſionnoit le ſemblable plaiſir, ſe voyant recognu ne voulut point paſſer outre, & biḗ qu’on le priaſt inſtamment d’aller en ſa maiſon pour ſe refraichir, ſi voulut-il deduire ſa fortune à l’inſtant, & ſurtout ayant entendu l’occa ſion des ceremonies qui s’offroyent, & ayant fait ſigne à vn ſoldat qu’il lui apportaſt vne chaire, il s’y repoſa pour raconter ſon auanture.


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DESSEIN TROISIESME.


Fulondes raconte ce que la vieile Fee luy fit, & comme ietté en la grotte, il fut auec le ſerpent, ou il veſcut de la pierre raſſaſiante. Le ſerpent l'eſleua de la grotte. Et la vieille Fee s'y precipita.



LE iour que ie penſois receuoir la compagnie que i'auois inuitee en la maiſon de ma mere, m'eſtant leué aſſez matin à cauſe que mon eſprit eſtoit vn peu eſmeu, ie ſorty auec vne harquebuſe de chaſſe en ma main, & m'en allay en intention de tirer quelque coup, ie tracé ſur les orees de la foreſt noire, où ie vy vn loup ceruier cheminant negligemment, ie m'auancé, mais en vain : car m'ayant apperceu, il s'enfuyt, la pour ſuitte que i'en entrepris m'attira tant auant en la foreſt, que ie m'eſgaré, & plus ie penſois me deſueloper de la ſorest, plus ie m'y enlaçois, à la fin allant & venant, ie commencé à me recognoiſtre, car ie remarqué la fontaine de la Fee Fleuroſe, qui eſt autant gracieuſe que ſa mere eſt meſchante : ie trouué la belle cueillant quelques herbes, & elle m'ayant enqueſté de mon auenture, me pria d'entrer en ſa petite maiſonnette, elle m'en preſſa aſſez, mais ie la refuſé, luy faiſant mes excuſes qui eſtoient legitimes, leſquelles ouyes & receues, elle me monſtra le chemin pour eſtre bien toſt hors de la foreſt. Ie prenois congé d'elle, & n'en auoit pas encor laiſſé aller la derniere voix, que ſa mere ſuruint, qui m’ayant arraiſonné, me remöſtra qu’il eſtoit trop tard pour retourner à ieun, & me ſçeut tant perſuader que ie luy obeis, & demeuré à deſieuner auec elles : ô que grandes ſont les perſuaſions des vieilles qui font ſemblant de ſe ſoumettre, afin d’ḗlacer les eſprits qui croyḗt. Cette vieille me fit tant de ſeruices (ainſi ie les nomme, car il n’y a que les amans & les traiſtres qui ſe dilatent extremement afin de s’obliger les eſprits) me faiſant ſecher, chauffer, & popeliner ainſi qu’il en eſtoit de beſoin, d’autant que i’eſtois tout en ſueur, ſa fille l’auoit bien veu, mais la höte que ſa pudicité luy efcrit aux yeux, la retenoit, ſi qu’elle m’enuoyoit bien toſt, & cette vieille hardie, à laquelle il eſtoit ſeant de me gratifier mollettement, executoit en moy ce qui m’eſtoit neceſſaire, & qui l’aidoit à la trame d’acheuer ce qu’elle ourdiſſoit. Le repas champeſtre fut appreſté & preſenté : ie m’en ſoulagé à mon beſoin, puis ie pris congé des Dames, remportant auec moy l’innocence, auec laquelle i’y eſtois entré. Ie fus remis courtoiſement en mon chemin, & m’en allay auec la couſtumiere facon qui me guide en mes actionº, mais ie ne fus pas à deux cens pas de là, que ie ſenti l’effort du ſommeil qui me contraignit de luy obeyr, dont ie me iettay ſous vn arbre ſans election. Me voilà pris, ie ne ſcay qui ie fus, à qui ie me trouué recommandé, ny comment il m’aduint, car plein de venim ſomnifere, ie dormy profondement, puis le pouuoir dormitif eſtant ceſſé, ie m’eſueille, & me trouue non ſous des arbres où ie me ſouuenois m’eſtre endormy, ains en vne grotte creuſe, my-obſcure, ſeiche, triſte & eſpouuantable, là n’y auoit qu’vne veuë dont le ſouſpiral eſtoit inacceſſible : En ce lieu de miſere giſant ſur la dure impiteuſe, ie me ſentis pres du roc deſſeiché, & touchant viuement la dureté de la pierre, i’appris que i’eſtois tout nud, le ſentiment m’y fit prendre garde, par quoy ie me vis à la clairté telle qu’elle ſe pouuoit communiquer, que i’eſtois deſpouillé de tous veſtemens, n’ayant que ceſte peau de cheure deuant moy, dōt ie ſuis ceint, au reſte i’eſtois las, abbatu & de forces ſi aneanti, que mon reſueil me fut eſpouuantable. Mes ſens raſſemblés, mon eſprit recueilli, mon iugement ramené, ie me vy en ceſte caue profonde, loing de tout moyen d’en ſortir : Et puis ſi ie le diſois en la ſorte que ie le recogneus, ie vous ferois perceuoir les plus horribles peurs dont on nous faict crainte pour domter nos actiōs folles : ie me trouué là ſeul, c’eſt peu, ſans eſpoir, il peut reuenir, ſans commodité, elle ſe renconsre, mais i’aduiſé outre ma penſee vne compagnie de difficile frequentation, qui me mit en l’ame toutes les idees de crainte, c’eſtoit vn grand ſerpent aiſlé qui repairoit au fonds de l’antre : Ce ſerpent ietta ſes yeux ſur moy, les rouillant horriblement, & ie cuiday qu’en ce geſte il me marchandaſt pour ſe venir ietter ſur moy & ſe raſſaſier de ma triſte chair. Tout deſeſperé, ne craignant plus que ce dernier hazard, que i’eſtimois ineuitable, ie m’allay tappir en vn petit cognet, qui touſiours depuis a eſté mon logis, vn cœur valeureux le peut-il dire ? la nuict me fut biē longue : d’autant que i’auois peur, & ſi pourtant ie faiſois de belles entrepriſes pour eſtouffer le dragon, mais ce que ie meditois eſtoit vne audace d’enfant nud contre vn geant armé ; d’vn petit chien vers vn cheual valeureux. Au matin que le iour nous eut faict veoir ce que ie trouuois encor plus eſpouuentable, ce grand & dangereux animal, ſe ſecoua eſpouuantablement & ſe battant d’aiſles & de queue, fit toute reſonner la cauerne : Ie me iugeois à ce coup & m’attendois d’eſtre deffait, m’aſſeurant qu’il ſe preparoit pour me venir deuorer & faire vne gorge chaude de ſi peu que i’auois de bon ſang, i’eſtois en ceſte perplexité : & toutesfois le pauure animal ne ſ’en eſmeut aucunement. Enuiron le midy le dragon comme eſueillé fit vne vehemente ſaillie, & ſ’aidant de ſes aiſles ſe donna large parmi l’antre, vers la voute duquel il vola pluſieurs fois, l’eſgayant en ſes passades aërees, puis ſ’eſtant roulé sept ou huict tours cōtre le fons de noſtre deſplaiſant habitacle, & ayāt ietté ie ne ſcay d’intention quelles œillades ſur moy qui l’attendois tout deſolé pour terminer ma vie & ma triſteſſe, il ſ’alla renger vers vne pierre qui eſt au ſeptentrion de la grotte & ſ’eſtant alongé de toute ſon eſtendue ſe redreſſant vn peu ſur les mains, ſe mit à lecher ceſte pierre, & fut à ceſt exercice quelque demi cartd’heure, puis ſ’eſtant vn peu eſiouy ſ’en retourna en ſon lieu : ſans me # du dommage auquelie m’eſtois reſolu ie patientois attendant le treſpas que ie me tenois tout aſ ſeuré deuoir auenir par les déts de ceſte beſte, la quelle toutesfois ne fit aucū ſemblant de me vouloir offēcer. Deux iours ſe paſſerēt que ie veid ſes geſtes de meſme, & ie ne bougeay de mon petit coin auiſant le ſerpent viure à ſa fantaiſie comme il auoit accouſtumé au troifieſme iour que la faim me preſſoit, ne fcachant qu’eſlire ou la cruauté du dragon, ou l’extremité de la miſere, ie me hazardé & m’approchay de la pierre, eſtimant que poſſible la beſte me viendroit deſtruire, ou ſans m’attaquer me laiſſeroit en paix. Le pauure animal me regardoit aſſez faire, mais il ne ſe bougea. Ie me beſſay pres la pierre & la leché, ayant opinion par l’obſeruation que i’en auois faite, que le ſerpēt viuoit de la ſubſtāce qu’il en ſuccoit, apres l’auoir vn peu lechee ie ſentis en mon eſtomach, vn paiſible allegement, ſi que mon grand appetit fut eſteint : i’eu frayeur de cet accidēt, dont pourtant ie me conſolé, croyãt que le venin refroidiſſant le chaud de mon interieur, me communiquoit le repos de la mort, qui m’eſtoit plus douce en ceſte penſee, que d’eſtre auec douleur deſchiré & tué. Mais ceſte opinion paſſee par le ſuccés, ie me reſolu, & depuis ie ſoulageois ainſi mon deſir, quād la faim m’en ſollicitoit. Quelques iours s’eſtans passez ſans que ma peur le fut, le Dragon s’approcha de moy, me faiſant ſigne de la queuë & de teſte : ie les pris à careſſe, d’autāt qu’il me fit tout au rebours de ce que ie cuidois, parquoy i’obtemperé à ſes façons flatteuſes que ie receu, vſant du reciproque, ſi bien que ie m’appriuoiſay auec lui, tellement que depuis nous frequentions & iouions librement enſemble : il ſe venoit coucher aupres de moy & m’eſchaufoit, ſe mettant entre le vent & moy. Les premiers iours il auoit vn peu l’aleine puante, & cela paſſa peu à peu parce qu’apres qu’il eut digeré l’odeur du ſuc des mauuaiſes viandes & corruptibles à putrefaction infecte, telle que la nourriture ordinaire de ces animaux rauiſſans, & que ſon eſtomac fut netoyé ceſte puanteur ceſſa. En ceſte familiarité nous priſmes habitude mutuelle, & priuauté auec aſſeurance l’vn de l’autre, tellement que ie le touchois où ie voulois, ie lui mettois la main entre les dens, & il me leſchoit les doigts, ceſte façon de viure nous fit contracter telle amitié qu’il ne me fit aucun deſplaiſir, & ie ne luy en pouuois faire, & de fait ie n’euſſe oſé & depuis ne le voudrois, quand ie le pourrois. Il eſt bien vray que i’auois neantmoins toutes ſes faueurs vne friuole peur, qui me faiſoit penſer qu’au renouueau il feroit de ma triſte chair gorge fraiſche auant que s’en aller. Ceſte apprehenſion me rendit ſi deuot, que i’eſpere qu’à mon imitation pluſieurs embraſſeront la pieté : quand i’auray donné au monde le pourtrait des mouuemens interieurs qui m’y ont pouſſé. Or il y a treze iours que deſia, ainſi que ie pouuois iuger, le temps eſtoit clair & beau, & mon Dragon humant ceſte douceur leuoit le nez, vers la iourniere de la grotte, à laquelle il vola & ſortit, puis reuint enuiron vne heure apres, & ſe mit à me faire plus de careſſes qu’auparauant : Il ſembloit qu’il me raconta des nouuelles du beau temps : Ceſte beſte ſe gliſſoit contre les bords de l’ouuerture, dont la mouſſe tomboit, & durant trois iours continuoit ce labeur, ſortant & reuenant, & à chaque retour il me faiſoit infinies douces demonſtrations que ie ne pouuois bien entendre : à la fin comme me voulant perſuader expreſſément, il me fit des geſtes gracieux plus & en plus auantageuſe ſorte que iamais, les ornant de ſouſmiſſions apparentes, & m’incitant à ce qu’il vouloit, & ie ne l’entendois pas, il ſe veautroit deuant moy, & comme il m’eſtoit auis, il ſouſpiroit ne plus ne moins que s’il eut eu regret de me laiſſer, ou que ie ne le pouuois ſuyure. En cet excés de bonne volonté s’il y en a aux animaux d’autre genre que les hommes, ce piteux animal, ce pitoyable ſerpent, me faiſoit tous les iours & à toutes heures des geſtes, qui ſembloyent m’exciter à ſortir auec luy, il s’eſleuoit & en la violence de ſon vol, ſe bandant pour ſe grimper il me preſentoit ſa queuë, il me la laçoit mignardement autour des iambes, me l’offroit amoureuſement, pour l’embraſſer, & la coulant mignonnement, m’inuitoit à l’empoigner. Ces façons, ceſte grace, ceſte vehemente recherche, me donna courage, adonc d’vne determinee reſolution, ie me laçay à ceſte longue queuë, à laquelle ie me ioigni le plus eſtroittement que ie peu, & le dragon qui conſpiroit à mon bien, crochant l’extremité de ſon eſtendue me lia fermement à luy, & de telle force que quand i’euſſe voulu m’en diſtraire, il ne m’eut pas eſté poſſible. Eſtans ainſi ioints, il s’eſlança de force, & donnant des aiſles au vent, s’enleua m’emportant auec luy, & m’arracha de ce miſerable tombeau, où ma vie & mon corps giſoyent ainſi que hors du monde : Eſtans dehors & allez auant en l’air à cauſe de la viſte ſecouſſe & vehemente volee dont il ſe banda, ie me vis encor entre la mort & la vie, ne ſçachant qu’eſperer, tandis que ie formois ce penſement, le bō animal acheuāt la voulte de ſon vol, ſe rabaiſſa languidemēt vers terre, & auec telle conſideration, qu’approchāt d’ēbas, il en raſoit la ſuperficie de peur de m’offēcer en me laſchant, ſe laiſſant couler ſi doucement ſur l’herbe, que ie n’euſſe peu mieux me ſoulager : ce faiſant, il allongea ſa queuë & ſe deſlia de moy fort agreablement, puis apres auoir (ie ne ſcay comme ie dois nommer ceſte mignardife) dit en geſtes najfs ce que ſon cœur imaginoit de bon, il prit le vaſte des aers, ſur leſquels il s’eſt guindé prenant la route de Leuant : Eſtant hors de ce gouffre, & du pouuoir du Dragon, de la raiſon duquel ie n’ay aucune aſſeurance, d’autant que le naturel n’eſt tranſmué, ſans le changement manifeſte de ce qui doit eſtre mué : ie repris mes eſprits, & apres auoir conſideré ce que i’eſtois, & d’où ie venois, ie remarquay vne petite ſente non gueres frayee, que ie ſuiuy iuſques à vn chemin qui m’eſtoit incogneu : y eſtāt, i’eſtois en peine, ne ſcachant ſi ie deuois prendre à droicte ou à ſeneſtre. En ce doute, i’entrevis aſſez loing de moy comme vne perſonne, ie ne fus pas deceu, car il eſtoit vray : adonc ie me haſtay en intention de m’enquerir de mon chemin, approchant de celle que i’auois veuë, & la diſcernant, ie cogneus que c’eſtoit vne femme qui cheminoit pas à pas, reſuant profondement à teſte baiſſee : l’abordant, & parlant à elle, elle ſortit de ſon penſer, & leua la teſte, puis m’ayant enuiſagé, ſe tourna & fuyt. Ie ne perdi point tēps, ie courus apres, ie l’atrape & empoigne le pā de ſa robe : Se ſentant arreſtee, elle iette ſes mains à ſa face, & auec pluſieurs cris effroyables parla en ceſte ſorte, Helas ! pauure ame vagabonde, ie te prie aye mercy de moy, va en ton repos, & n’exerce aucune vengeance ſur mō corps : i’en pourſuy d’auantage à tirer de ma vie la punition que ie merite : car defia la peur que tu as aſſemblee en mon ame la fait aſſez mourir, acheue ta courſe, & ſois contente, tu verras bien toſt mon eſprit malheureux qui aura laiſſé ce miſerable corps. I’eſtois presque eſpouuanté de ce que i’oyois, & n’euſt eſté, que ie ſcay bien que les eſprits ſeparez n’ont plus de frequentatiō auec la chair, i’euſſe penſé eſtre hors de ce corps. Me raſſeurant & cognoiſsāt de plus en plus, celle que ie tenois, qui cſtoit la vieille Fee, ie pris occaſion en la menaçant de l’interroger de ce qui me vint en la penſee. La craintiue toute abbatuë de terreur ſe iette à genoux deuant moy, me ſuppliant auec abondance de larmes. Ceſte contenance me rendit certain de l’effroy & nyais eſpouuantement que pluſieurs prennent de ce qui n’a aucune puiſſance de nuire : alors la deſolee & eſperduë femme me confeſſa que quand ie deſieuné auec elle : elle auoit meſlé en mon vin l’eſſence de pauot Indique preparee ſans gouſt & odeur, n’ayant autre qualité que celle qui fait dormir, ſelon la practique faite au chaſteau d’Arandos, adiouſtant en ſon diſcours que le mauuais vouloir, & l’enuie qu’elle portoit à noſtre famille : pour ce que ſouuent il eſchet que les Rois en ſont, eſtoit cauſe qu’elle me vouloit exterminer, & faire perir parles dents du dragon, qu’elle diſoit m’auoir deuoré il y auoit longtemps, & qu’elle alloit en la grotte amasser mes os, ſcachant que le ſerpent n’y eſtoit plus, Ayant par ces propos appris ceſte grande meſchanceté executee ſur moy : & meſmes quelle m’auoit deſpouillé, & par deriſion enueloppé de ceſte peau de cheure, & ietté en la grotte, où ie pris vn ſi grand ſault, que les membres m’en ont longtemps eſté douloureux, ie demeuré tout muet & preſque trāſi, m’eſbahyſſant de telle malice & meſchanceté : Ie me mis à la regarder d’vn œil furieux ; & deſpit, deliberant ſur la punition qu’elle meritoit : Ie n’eus pas loiſir de me reſoudre que la vieille m’eſchappa, tirant à grande allure vers la ſpelonque, ie la ſuiuy pour voir ce qu’elle deuenoit : Elle ne fit aucune poſe, car tout d’vn coup elle ſe precipita en l’antre, ce qu’ayant veu, ie me remis au chemin, & de ſentier en ſentier apres m’eſtre recogneu, ie ſuis venu en l’equipage que vous me voyez. Voilà comme i’ay eſté perdu : telle a eſté la ſorte dont i’ay veſcu, & ie vous fay manifeſte preuue, que ie ſuis ſorty du gouffre, eſtant eſchapé du plus triſte en fer que la crainte ayt iamais imaginé.

Ayant acheué ce merueilleux diſcours, les chātres qui s’eſtoient appreſtez aux chants lugubres (par le cómandemët des ſuperieurs) s’aduācerent sur les tons & accords de lieſſe, & firent cōpagnie à Fulondes, que toute la Nobleſſe & multitude du bon peuple conduiſit en ſon chaſteau. Les plaiſirs en furent celebrés auec toutes ſortes d’eſbats, & n’y eut aucun qui ne fiſt quelque partie pour en demonſtrer ſon aiſe, Les Fortunez participerent à ceſte ioye, auec leſquels nous auions auſſi toutes ſortes de recreations. Or chacun prēd plaiſir à la recherche qui luy touche le cœur, & pource en toutes rencontres, nous eſpluchions tout ce qui quadroit à noſtre meilleure fantaiſie, ſuiuant les Fortunez, auſquels on communiqua toutes les ſingularitez, ſi qu’ils virent les excellences, remarquerent les raretez, conſiderans les artifices, baſtimens, & tout ce qu’il y auoit de plus exquis en ce petit Cabinet du Mōde. La ſage Dame leur hoſteſſe leur declara les couſtumes & ſtatuts de l’Iſle, & les auantures qui s’y acheuent, leur racontant celle du Roy Roſolphe, qui depuis quelque tempsy auoit enuoyé les Ambaſſadeurs.



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DESSEIN QVATRIESME.


Roſolphe m’aymant point les Dames deuient ſeruiteur de Feriſee, qu’ayant veüe il demande à femme. Eſtant Roy, elle luy demande vn don, qu’il luy očtroye ſous des conditiōs qu’ils debattent, & elle le vainc. Il la faict ietter au fonds de la Tour des Chiens.



CEste Dame accōplie qui deſiroit retenir le plus long tēps qu’elle pouuoit ces trois freres tant agreables, leur fit le diſcours de ceſte hiſtoire. Du tēps que la prudēce gouuernoit le Royaume de Crăce, par l’induſtrie du vieil Roy Selió duquel les trophees eſtoiēt grauez és courages de ſes ſuiects, & marqués en la paix dont il les faiſoit iouyr, tout rioit en ce beau pays, & le peuple cōtent de ſon bon Roy, n’auoit autre frayeur que de le perdre, toutesfois il y auoit eſperance que la perte ne ſeroit pas abſoluë, car il auoit vn fils bō, beau, ſage & vaillant, mais deſia vn peu aduancé en âge, & ne deſirant point eſtre ioinct à vne femme, à cauſe d’vne deſdaigneuſe opinion qu’il en auoit conceuë eſtimaut les femmes eſtre la ruine des cœurs, & le mariage le ſepulchre des viuans : & bien que le Roy ſon pere priſt peine de le diuertir pour faire changer ceſte opinion, ſi ne pouuoit-il y entendre, par ce que ſon courage n’y eſtoit pas enclin. Or comme toutes rencōtres ont leur tēps, il aduint vn ſoir que ce Prince eſtant en deuis auec les Dames qu’il frequentoit, plus pour monſtrer qu’il ſçauoit bien qu’il eſtoit fils d’vne femme, que pour plaiſir qu’il y prit. Vne ancienne de la compagnie qui auoit eſté ſa nourrice, ſe mit à diſcourir des beautez & perfections de Feriſee fille d’vn Gentilhomme du pays, laquelle elle exaltoit ſur toutes, meſme par deſſus les accomplies de la Court, où cette-cy ne hâtoit pas, pource que le pere la cognoiſſoit eſtre belle, & ne deſiroit point qu’elle fuſt occaſion de luy donner du trouble par la demande qu’il penſoit que bien toſt on luy en feroit contraire à ſa reſolution, & ainſi ne pourroit euiter les inimitiez de ceux qui la demanderoient, & ne la pourroient obtenir. Encor qu’il la retint de voir la Court, ſi ne laiſſoit-il de luy permettre toutes höneſtes & licites libertés, & meſme l’exercice de la chaſſe, dont elle ſe delectoit ſingulierement, s’eſtant tellement pour ce ſuiet addextree à tirer de l’arc, qu’elle pouuoit aiſément emporter le prix ſur ceux qui en faiſoient eſtat. Le Prince Roſolphe qui n’auoit iamais penſé, qu’il y euſt beauté capable de l’eſmouuoir, oyant ſi aduantageuſement parler de ceſte Demoiſelle voulut la veoir mais auec reſpect : pour à quoy paruenir, il s’enquit de la façon de viure de la belle, à quoy il s’accommoda ſi diſcretement & ſecretement, qu’aucun ne s’apperceut de ſon deſſein. Il ſceut que Feriſee ſelon ſa couſtume eſtoit à la chaſſe, & il prit fi bien le tēps, qu’il la trouua cōme par hazard, il auoit de la conſcience, & ſçauoit bien que quand les grands, & ſurtout de ſon rang, alloient viſiter les Dames, les meſdiſans en prenoient occaſion d’eſguiſoires à leurs fers, dont ils taſchent à frapper la reputation, Son entrepriſe fut prudente, & ſe trouua au lieu deſiré fort peu ſuiuy, comme reuenant de quelque partie faicte, & vint aſſez pres de l’endroict où la belle eſtoit, auec quelques Demoiſelles ſes cōpaignes ; il ne fut pas veu d’elles, d’autant qu’elles eſtoiēt attentiues à vn coup que Feriſee miroit, ce qu’ayant apperceu le Prince, il ſe haſta, & ayant l’arc en main, il deſcocha le premier & emporta l’oiſeau que la belle pretendoit ſeulement fraper, de ſorte qu’elle luy euſt emporté le pied & le bec. La belle ayant veu ceſte deception ſans ſçauoir d’où elle procedoit, vid la compagne de l’oiſeau bleſſé, s’enuoler, dont ſoudain pour n’auoir viſé à perte, enfonce ſur l’oiſeau volant qu’elle enfila de bonne grace. Ce coup fait, elle ſe deſtourna, & vid le Prince qu’elle cognoiſſoit pour l’auoir veu paſſer par la ville lors qu’elle y alloit pour acheter des eſtofes, mais elle ne fit aucun sēblänt de le tenir pour ce qu’il eſtoit : Roſolhe ayāt fait leuer l’oiſeau par vn page, l’enuoya à la Demoiſelle, qui le receut gracieuſement, cōme d’vn Gentilhöme que la courtoiſie incitoit : & le page luy dit que ſon maiſtre le luy enuoyoit en ſigne du prix qu’elle auoit merité pour fon adreſſe. Incontinant elle fait auſſi prendre celuy qu’ellea uoit abbatu, & l’accouplant à celuy du Prince, les luy enuoya tous deux, auec parole que c’eſtoit en teſmoignage de ſon plus aduantageux merite. Le Prince prenāt les deux oyſeaux, ſon arc & ſes fleſches enuoya tout à la belle par le page, qui le poſant à ſes pieds ſe retira en diligence par vne voye, qui fit perdre les erres du Prince, ſi qu’elle ne peut plus riē renuoyer. Roſolphe ne voulāt point eſtre vaincu de courtoiſie, ſentit en ſoy vne nouuelle emotion de deuoir où iamais il ne s’eſtoit aduancé, & ſe retira ne deſirant pas que celle qu’il euſt voulu ſeruir l’euſt deuancé en humilité. La belle le pēſant eſloigné, ſe mit à diſcourir de ceſte rēcontre, & ne le penſant ſi pres, oſta ſon maſque, & leua ſa coëffe pour ſe rafraichir pres la fontaine, que voici venir le Prince, qui la surprēd, & vit ceſte beauté, parangon de l’vnique, il eut peu de propos auec elle, & paſſa outre prudemment, emportāt vn vehemēt traict au cœur, lequel a fait telle playe qu’à iamais la cicatricey demeurera. Eſtāt à part ſoy, & meditant ceſte auenture, il changea de courage, ſi qu’il ſe delibera de ſubir les douces loix du premier commandement de Dieu : partant prenant l’opportunité de le faire entēdre au Roy son pere, il luy declara ſa penſee & intentiō, le ſuppliant au reſte d’ē diſpoſer ſelō ſa ſageſſe & bō plaiſir. Le bō Roy cōtēt au poſſible de ce chāgemēt & volōté ſuruenuë, qui luy eſtoit tāt agreable. auſſitoſt enuoya querir le Gētilhōme pere de Feriſtee, auquel il fit entēdre ſon vouloir, le priāt, nō cōme ſuiet, ains en Seigneur, dōt il deſiroit l’aliāce, d’auoir agreable le mariage du Prince ſon fils, & de ſa fille. Le ſage Gentilhōme ne pouuant ny deuāt s’excuſer, ou refuſer, ou remettre la partie, dōna en tres-hūble ſuiet la carte blanche à ſon Roy, pour y deſigner ce qu’il luy plairoit tellemët que le mariage fut cōclud & la belle mādee, vint en Court, où ſa mere l’amena. Eſtāt parmy les Dames, il ne fallut point de iuge particulier en beauté pour la remarquer entre les autres, il ne falloit que les yeux pour la diſcerner, ne plus ne moins qu’on remarque vne fleur entre les herbes d’vn pré, qui n’ōt riē que ce qui eſt cōmun. Les accords eſtās faits on cōmēça les iours de ceremonie auec grāde ſolénité. Le vieil Roy ſentit ſon cœur raſſâſié de tant de lieſſe, que ſon ame s’ē exhala ſoulee de cōtentemēt terreſtre : Ceſte diſgrace occaſiōna du dueil à la Court : mais il fut biē toſt paſſé par l’effort de la ioye que dōna le couronnemēt de Roſolphe. Les obſeques de Se lion eſtāt acheuees, le Roy voulut entendre à ſon mariage qui fut celebré en toute magnificēce. La Nobleſſe y aſſiſta en feſtes, iouſtes, tournois, cōbats feints, & tous plaiſirs de grands, Quand ce fut au ſoir, & qu’on parla de coucher la future Royne, elle ſe vint preſenter au Roy luy demandant vh don, qu’elle luy ſuplioit humblement ne luy refuſer, ains à l’antique facon de leurs anceſtres, luy accorder. Le Roy la voyant en ceſte gracece & diſpoſition, luy dit, Demandez, & elle, Sire encore que ie ſois voſtre treſ-hūble ſuiette & ſeruante, & qu’il vous a pleu par vne ſpeciale faueur me choiſir pour eſtre voſtre hūble femme, ſi eſt-ce qu’eſtant pres du rang que ie doy tenir, ie ſens mon cœur s’eſleuer, nō pour eſtre glorieuſe Princeſſe, ains digne compaigne d’vn grand Roy, & par ainſi ſortir de mes premiers limites pour entrer en autres plus excellens, & eſquels il conuient auoir vn cœur Royal partant afin que ie ſois telle qu’il eſt ſeant, ie vous requiers d’vn don pour le prix de ma virginité, & pour me releuer à bō droit le courage. Le Roy. Ie remets à la raiſon tout ce que vous auez de pretentions, vous priant auſſi d’auoir eſgard à ce que ie puis & dois, ſans adiouſter voſtre merite. Feris. Si i’ay eu du merite par le paſſé, il n’eſtoit pas de telle qualité que celuy auquel vous me ferez paruenir. Le Roy. Parlez donc. Feristee, Ie ne mettray point en auant ce que les filles peuuent propoſer pour le guerdon de leur prudence, Ie ne vous preſente que celle qui ſera l’autre vous-meſmes lors qu’il vous plaira, & en ceſte qualité pleine d’amour & de grandeur, ie vous demande ce don, c’eſt qu’en voſtre monnoye mon nom & ma figure ſoyent grauez auec les voſtres. Le Roy. Ie ne pouuois pēſer que ceſte enuie fuſt en voſtre courage, auſſi m’eſtonnant de voſtre requeſte qui passe outre le terme de requiſition, ie n’eſtimois pas que me demādaſſiez ce que iamais Dame n’a preſumé d’auoir en ces pays, où les ſceptres ne tombent point en quenoüille : partant ie vous prie de changer les termes du don, d’autant que celà ne ſe peut Feristee. Miſerable moy, pourquoyvous ay ie offencé ? Pourquoy l’amour m’ayant voulu eſgaler à vous, le deſtin m’abat de mon degré ? Ie n’ay que du cœur, & vous Sire, toute grandeur, or ie laiſſe choir ce que i’en auois deſia embraſſé, & m’enſeueliſſant dās l’extreme deſplaiſir que i’ay d’eſtre eſconduite, ie veux mourir, & encore plus inſtamment ie le veux, pour auoir oſé m’auancer à vous requerir puis qu’il vous eſt deſagreable, & mon regret ſe multiplie pour auoir en ceſte fortune tant auguſte trouué ce qui reſiſte au bon-heur de noſtre mutuelle conuenance. Faſcheux ſuccez qui me perdez ! Sire, vous eſtes Roy, & dauantage, vous auez reputatiō d’eſtre plus ſage que Roy, & pourtant mon intention a eſté vous faiſant ce ſte demande, de cognoiſtre & deſcouurir par vous meſnes ſi parfait amour, tel que le merite mavir ginité, vous a incité à m’eſlire pour voſtre, ou ſi c’eſt vne pureardeur de conuoitiſe qui vous y ayt ſtimulé : & pour ce que ie deuois eſtre plus Roy ne que grande, ie vous dy que vous n’aurez riē de moy que la vie par effort, ſi vous l’entreprenez cōme Monarque, ſi ie n’ay le don requis, pource que ie ne ſuis non plus digne d’eſtre voſtre femme, que d’obtenir ce dont ie ſupplie, & qui m’eſt deu par le deſſein qui vous a faict m’eſtimer capable d’eſtre voſtre compagne, pour à quoy paruenir pour la ſplendeur de uoſtre gloire, il eſt auſſi conuenable que i’aye autant de ſoin pour vous eſtre conioinéte, que vo° pouuez auoir de zele à maintenir voſtre vnique grādeur, ou vnie auec moy, ou ſeparee de moy. Le Roy. Ie laiſſe ma grādeur, i’oublie mon ſceptre, ie quitte mon authorité, me faiſant meſmes moindre que vous par le reſpect d’amour lequel couure tout ſous le manteau de ſes douceurs, & faict que ie ne prens point garde à la vehemēce dont vous m’vlcereriez, ſi ie me tenois ferme en ce que ie deurois eſtre, ſi ie n’aymois, point, i’excuſe par ce moyen la violence que vous me faites, pour faire paroiſtre qu’il n’y a riē que le, vray feu d’amour qui m’eſlance : Ie vous pardōne tout ce qui peut offencer vn Roy, ie n’entēs point les reproches qui m’appartiendroient, ſi la loy ne dependoit de moy. Ie ne veux rien aperceuoir de ces defaux cōmis cōtre ma dignité : car ie me ſuis addonné à vous par tel excez de vertueux amour, que ie vous feray paroiſtre, pource que ie le veux, qu’il n’y a que la vertu qui m’ait induit à vous aymer : & pour autant que vous eſtes galāde, & auez vne belle preſomption, ie veux par elle-meſme vous vaincre, ou ployer ſous vous, s’il ſe peut, parquoy ie veux que vo9 obteniez par voſtre dexterité (qui eſt voſtre reſte) ce que vo9 pretēdez, ou que vous vous deportiez de voſtre pretētion, pour obeyr à ce que vous me deuez. Et afin que ie ſois d’autāt iuſte cōtre moy, que ie le doy eſtre en cōſeruant le droit de mō peuple, tout maintenant & tandis que nos cœurs y ſont diſpoſez, ſuiuant leur alteration, faites aporter voſtre arc & vos fleſches, & ayant les miennes en ceſte galerie, nous ferons vne galanterie qui me liberera de voſtre importunité, ou vous maintiendra en voſtre preſomption, Nous tirerōs trois coups pour ceſt effect. Feriſtee s’accorda à la códitiō que le Roy auoit iugee, puis tous deux ſe trouuerēt au lieu deſigné. Le Roy ayāt fait appareiller la gallerie, fit mettre au bout opposé à celuy où il eſtoit vne grāde ouale d’argent, ſouſtenuë d’vn pieddeſtal, & par la lumiere des flambeaux monſtra à Feriſtee que c’eſtoit le but où il falloit tirer, lors que les feux oſtez, ils tireroiēt poſſible à l’auanture, & poſſible à l’eſgal de l’adreſſe. Les lumieres oſtees, le Roy qui ſouuent auoit fait cet eſſay, tira trois coups qui furēt ouys, d’autāt que la lame reſonna par l’atteinte du trait. Apres celà il dit à Feriſtee, faites autant ou mieux, vous auez ouy ce que i’ay executé : Sire, dit-elle, deux ſens ſont plus qu’vn, puis le plus exquis dōnera vn iugement plus aduantageux : alors ayant l’arc preſt, elle enfonça ſa fleſche, qui donnant ſon atteinte, ſe fit bien ouyr, apres elle decocha les deux autres coups, qui ne donnerent non plus de ſon, que ſi la fieſche euſt paſſé aupres du but oppoſé en le frayant. Et bien luy dit le Roy, qui a gaigné ? Sire, dit-elle, la veuë en rēdra teſmoignage. Les feux remis, on alla viſiter les fleſches, celles du Roy auoient chacune fait leur paſſage, ce qui fut cogneu & bien remarqué : mais celles de Feriſtee dont la premiere ſeule fit du bruict, n’auoient ſuiui qu’vne voye, car la belle auoit ſi biē addreſſé ſes coups, que la premiere ayant faict ouuerture, fut ſuiuie des autres, ſi que par le iugement meſmes du Roy, Feriſtee auoit le mieux fait, & pourtant ſa requeſte ne luy fut pas accordee par Roſolphe, qui opiniaſtre au vain maintien de l’opinion de ſa grādeur, ayma mieux libremēt ſe fruſtrer du plaiſir plus Vingulier que les feintes d’amour ptopoVent, que de retrācher de ſa gloire, en cōmuniquant la moitié de ſon authorité à vne fēme. En ceſte tentation il demanda à Feriſtee ſi elle vouloit pas bien luy donner encor vne preuue de ſa dexterité, ſuiuant les meſmes conditions de tātoſt, à quoy s’eſtant hūblement ſoubmiſe, la partie fut arreſtee au lendemain, & la belle fut conduite en ſa chambre en ſon particulier. Il y auoit en la court du Palais l’effigie d’vn des anceſtres du Roy, ayant vn ſceptre en la main : Roſolphe cōmanda qu’on oſtaſt ce ſceptre, & que ſur la main on miſt vne orenge, puis l’heure venuë, il la monſtra à Feriſtee, luy diſant que ſi elle pouuoit ſi biē tirer, qu’elle oſtaſt ceſte orenge, & la remiſt ſans qu’elle touchaſt à terre, qu’il luy accorderoit ce qu’elle auoit demandé. Elle luy reſpond auec tout reſpect, qu’elle eſtoit preſte d’effectuer ce qu’il auoit propoſé, ſi luy-meſme qui eſtoit l’vnique entre les accomplis, en venoit à chef. Le Roy qui auoit premedité ſon affaire eſleut la fleſche faicte expres, & tira ſi proportionnément, qu’il enleua l’orenge & la fleſche qui la trauerſoit, cheut plantee en terre, ayant l’orenge pres l’empanage puis il prit la fleſche, & pouſſant l’orenge au bout, tira en l’aër auec telle raiſon, que la fleſche s’eſtant tournee, vint tomber le fer dans l’anneau que faiſoit la main my-cloſe, & laiſſant l’orenge deſſus, vint ſeule par ſa peſanteur choir perpendiculairement en terre ſous la main de la figure. Ceux qui auoient admiré les coups faicts en l’obſcurité, s’eſmerueillerent encore plus de ceux-cy, eſtimans qu’il n’y auoit plus d’inuentiō pour les effacer : Feriſtee ayāt conſideré ce qu’elle deuoit executer, choiſit entre les fleſchescelle que elle eſtimoit propre à ce qui ſe preſentoit : & ayāt l’arc en main ſe mit deſſous la figure, ordonnāt ſi iuſtement ſon coup, que la fleche decochee paſſa dans l’ouuerture de la main, emportant es airs l’orenge auec ſoy : puis ayant acheué ſon eſlancement vers le haut, ſe tourna ſi iuſtement, qu’elle reuint à plomb tomber au meſme endroit par où elle auoit paſſé, auquel lieu elle laiſſa l’orenge, & ſe ficha en terre, à l’endroit que celle du Roy s’eſtoit plantee. La vertu de ceſte Dame donnant d’vn autre trait dans le cœur du Roy, luy cauſa vn ſi vif deſplaiſir, que de regret deveoir ſa dexterité fleſtrie à l’ombre des perfectiōs d’vne ſimple demoyſelle, ſe mit au lict, plus atteint de fureur que de mal : là ſon dépit le recuiſant, il fantaſioit mille idees de vengeance contre l’amour, la Belle & ſoy-meſme, pour auoir apres tant de reſolutions donné entree à ce ruyneur de cœurs : lequel l’a tant raualé de courage. Ses malignes.pointes luy ſuggererent en fin vne cruauté que le dedain forgea ſur ce qu’il creut, que le meſpris auoit cauſé ces malheurs, parquoy ſe voyant ingratement foulé par l’orgueil outrageux d’vne qu’il a voulu faire plus grande qu’elle ne meritoit, ſelon qu’il le iuge en ſon amertume, il s’enuenime du tout contre elle, & en la vigueur de ſon indignation plain d’ire, excité de courroux & meu de douleur impatiente, commanda à quatre ſoldats de ſes gardes, d’aller incontinent ſaiſir Feriſtee, & la ietter en la foſſe de la tour, où repairoiēt les chiens dangereux, laiſſons luy prēdre vn peu de repos, à ce que toutes ſes fortunes ne la uyuent pas ſi viuement, & puis tantoſt nous acheuerons.

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DESSEIN CINQVIESME.


Feriſtee conſeruee par le Taliſmam de la canicule, ſe retire en vn village chez vn Baſteleur, elle oyt dire que le Roy eſt tres-malade, ſurquoy elle conſeille au Baſteleur d’aller trouuer le Roy, & luy promettre guariſon. Le baſteleur ſous la feinte d’vn ſinge preſente Feriſtee au Roy qui la reçoit magnifiquement.


ES murailles de la ville vers l’Orient d’eſté, eſtoit vne ſorte & ſpatieuſe tour, où le Roy Roſolfe faiſoit nourrir quatre grands chiens fiers comme lyons & ſi malins, que pour ceſte cauſe on les nommoit dāgereux, auſſi leurs déts auoyēt executé quelquefois la iuſtice, ſur les corps d’aucuns qui auoyent cōſpiré contre l’Eſtat, ces chiēs eſtoient enchaiſnez à des chaines aſſez longues & fortes, où l’on les tenoit attachez, de peur qu’ils ne ſortiſſent par le grād canal des immōdices. Le Roy ayant commandé, les ſoldats, biē que ce fuſt à grand regret, l’executerent, expoſans aux chiens ceſte innocente : mais aſſez temeraire beauté, qui n’eſtoit couuerte que de ſa ſeule chemiſe, auec vn ſimple friſon, certainement les regrets, & d’elle & d’eux, eſtoyent piteux : mais l’obeiſſance qui eſtoit extreme, rauit aux ſoldats tout moyē de faire plaiſir à la Dame, laquelle auec des doleāces infinies ils coulerent vers les chiens où la deſolee eſtant, la trape fut refermee. Les chiēs accoururēt promptement à ce nouueau corps, mais tout d’vn coup ils s’arreſterent. Helas ! la pauurette n’auoit point premedité de remede à ſon mal inopiné eſtant priſe au deſpourueu, toutesfois par rencontre elle auoit auec ſoy le iuſte preſeruatif, & n’aurez point à deſplaisir d’en entendre le diſcours. Le ſouuerain plaiſir de ſes exercices eſtoit la chaſſe qu’eſperduement elle ſuiuoit : & pour ce, que ſouuent il lui auenoit en ſes courſes, de paſſer aupres de meſtairies, où il y auoit de grands maſtins qui la deſcouuroyent quand elle ſe proumenoit ou chaſſoit, & l’interrompoyent luy faiſans quelquefois perdre de belles occafions de priſes notables, dequoy elle s’en faſchoit, & eut bien voulu y mettre ordre ſans offenſer, ny les perſonnes ny les beſtes : parquoy elle en conſulta pluſieurs philoſophes, & eut beaucoup de peine, de ſçauoir vn moyen à ceſt effet, ce qui finalemët luy ſucceda par la rencontre d’vn vieil Hermite, qui habitoit en la foreſt reculee, lequel l’inſtruiſit de ce qu’elle deſira. Ce perſonnage ſe delectoit à voyager, & par rēcontre s’eſtant addreſſé chez le pere de Feriſtee, ſe mit à diſcourir de pluſieurs ſingularitez, la belle l’oyant parler pertinëment de beaucoup de ſecrets, lui cōmunica ſon affaire touchant les chiēs ; le bon hōme liberalemēt lui enſeigna ce qu’elle ſouhaitoit : En ſa preſence il prit vne petite baſſete qui auoit eſté couuerte, & au point meſme que l’on prēd les lices pour les clorre l’ayāt ouuerte induſtrieuſemēt de la matrice auec grande prudēce la mëbrane, commune aux deux ſexes, & ſ’ayant leuee delicatemēt, en referma ſoigneuſemēt le lieu, afin que l’animal ſurueſcut, ce qui eſt fort remarquable & à cōſiderer : car on a obſerué par les effets, que ce qui eſt pris des animaux pour ſeruir à la magie naturelle, n’a pas grāde efficace, ſi l’animal ne ſuruit apres la ſeparation de ce qu’on en a tiré : Ceſte mēbrane fut par l’hermite preparee & acheuee de tout ce qui eſtoit requis à ſon intention, & ſelon les conſtellations propres bien obſeruees y poſa le caractere de la canicule ſe leuant, d’auantage il monſtra à Feriſtee l’herbe, qui ſe leue au premier leuer de la canicule apres minuict, laquelle il faut cueillir, & porter enueloppee dans le parchemin fait de la mēbrane, & l’auoir cōtinuellement ſous l’eſſelle gauche : Ce taliſmā entre ſes autres vertus eſt l’vnique, pour empeſcher les chiens d’aboyer & de mordre. Ceſte belle miſerable auoit touſiours depuis porté ce petit ſymbole de la canicule, ſi que lorsqu’elle fut iettee aux chiēs dangereux, elle n’y penſoit pas, & n’auoit eu ſoin que ſubir triſtement l’extremité prononcee de la part du Roy, par laquelle elle ſe reſoluoit à ſa derniere neceſſité ; mais eſtant là, & ayant repris ſes eſprits trop troubles, & voyant ces animaux de fureur conuertis en mignonnes beſtes s’aſſeura, & preuoyant à ſe retirer de ceſte incommodité, prit le loiſir que l’occaſion luy concedoit, parquoy auiſant l’ouuerture du cloaque elle y alla, & ſe gliſſant doucement ſe ſauua par le foſſé, ſortit aux chāps, & tira vers vn village vn peu diſtant de la ville, où ſouuent elle auoit eſté, & veint à la maiſon d’vn baſteleur où elle heurta : le baſteleur s’eſtant leué parla à elle, & luy ouurit la porte : eſtant entree, elle luy raconta qu’elle eſtoit vne pauure fille qui venant en la ville pour ſeruir, auoit eſté priſe par des mauuais garçons, qui l’auoyent miſe en ce pauure eſtat. La pitié qu’il en eut, fit qu’il l’a receut & r’efforça de ce qu’il peut, le lendemain deuiſant auec elle, luy demanda ſi elle vouloit aller à la ville & ſuyure ſa fortune : elle dit que non, & qu’elle eut mieux aymé demeurer auec luy : pourueu que ce fut ſecretement. Le baſteleur condeſcendit au vouloir de la belle, qui de fortune auoit en la pochette de ſon friſon des bagues, & quelques pieces d’or, que ſagement elle donna au baſteleur pour luy acheter quelques hardes. Ce baſteleur auoit vn grand Singe fort bien dreſſé, par le moyen duquel il gaignoit ſa vie, & celle de ſa belle qu’il tenoit comme ſa fille, laquelle faiſoit le petit meſnage de la maiſon, au grand contetement de ce nouueau pere, auec lequel elle fut pluſieurs iours.

Le lendemain que le Roy eut fait expoſer Feriſtee, toute la cour fut en triſteſſe, car il declara deuant tous la iuſtice, qu’il auoit faicte de la rebellion & preſomption, de celle qu’il auoit voulu honorer de tiltre de Royne, & elle l’auoit trop indiſcretement meſprisé. Le triſte pere de Feriſtee, ne pouuoit preſque ſupporter vne telle — affliction, toutesfois celuy fut force, remettant toute la cauſe du malheur en la folie de ſa fille, qu’il va lamentant auec tant de plaintes, que l’air en eſt encor tout rebatu. Il n’y a rien qui ſe repreſente plus au cœur qu’vne eſperance : dont on a preſque veu les effets & ils ſont eſchapez. Ce Roy en esprouue, & l’accés & l’excés : car ſa ſureur eſtāt moderee, & la ſouuenance du paſſé luy remettant deuāt les yeux les perfectiŏs de celle qu’il a deſolee, l’amour trauaillât auec le deſplaiſir, il reſſent de nouuelles pointes en sŏ cœur, il n’auoit iamais encor riē eſprouué de ſemblable, vn regret nŏpareil le deſchire auec toutes ſortes de violēces, & le proche repētir lui ſuggerāt vne abōdante deſplaisāce, le iette en vne ſi extreme melācholie, qu’il perit à veuë d’œil, & ſe conſommant de triſteſſe approche de ſa fin, en laquelle il ſ’auāce tant qu’il ne lui reſte plus qu’vn indigné ſouſpir qui eſt pres d’exaler, en ſacrifice d’expiatiō, aux ombres de celle dōt il lamente la perte, que ſon indiſcretiō a occaſionnee. Les grāds & le peuple eſtoiēt fort affligez de l’afflictiō de leur Roy, l’air de leurs gemiſſemēs retentiſſoit partout, & l’incōuenient de la court ſe manifeſtoit en tous endroits : ce bruit auec ce qu’il y auoit de verité, veint en la maiſon du Baſteleur qui en entretenoit ſa fille, laquelle oyāt les diſcours qu’on raportoit de la repētāce du Roy sētit en ſon ame vne nouuelle afflictiō qui lui formoit des pointes infinies de pitié, pour l’amour de celui qu’elle reueroit & aimoit parfaitemēt, & preſque ſa douleur eſtoit apparēte ; toutesfois elle ſceut ſagemēt ſe cōtenir, & pēſant aux penitëces que le Roy faiſoit en ſatisfaction du mal qu’il lui auoit pourchaſſé, ſe cōuertit toute à remedier à ce malheur. Dōques ayāt conſulté ſon bel entendemēt ſe reſolut de s’expoſer à la Fortune, pour obuier au deſaſtre qui ſe preparoit ; parquoy prenant le Baſteleur à propos lui dit : Mon pere ie vous ay touſiours dit que ie vous recognoiſtrois du bien que vous me faites, & il ſ’offre vne affaire à laquelle ſi vous voulez entēdre il y a moyē de vous faire riche & nous auācer : le pouuez vous ? dit-il, Ouy : car à ceſte heure que le Roy eſt malade, il y a moyē de faire vne bōne main, ſi vous me voulez croire ; En la ſuite de ces propos elle l’inſtruiſit de tout ce qu’il falloit faire, & cōment il ſe deuoit cōporter iuſques à ce qu’il fut tēps qu’elle fit vn coup notable. Apres cet auis le Baſteleur veint à la court, & demāde à parler au gentilhōme qui luy auoit eſté remarqué, par l’entremiſe duquel incōtinent il fut introduit deuāt le Roy, ioint que pour obeïr à ceſt humeur hypochondriaque, les medecins auoyēt conſenti & ordōné qu’on amenaſt au Roy tous ceux qui propoſeroyēt de le guarir. Ce Baſteleur eſtāt deuāt le Roy ſ’auiſa de parler à lui d’vne grace ſi nouuelle, que deſia le Roy ſe fut pris à rire, n’eut eſté qu’il eut hōte de ſentir ſi ſoudain de l’amendement : Les melancholiques en ſont de meſme, eſtās ſi malignemët touchez de leur folle humeur, qu’ils ne voudroiēt pas auoir dōné gloire à quelque remede qui leur eut fait du bien, tant ils ont le courage fade. Sire, dit le Baſteleur, i’ay quelque choſe qui vous guarira du tout, ſi vous me voulez croire. Le Roy. Ce que tu me dōneras eſt-il difficile, faſcheux, ou ennuyeux ? Le Bastevr. Vous me la baillés belle, Sire, c’eſt au rebours, ne vous deſplaiſe : & biē Sire, vous eſtes faſché, vn grād deſplaiſir vous guerroye, il vous faut auoir vne extréme lieſſe, & pourtāt ce que ie vous ordōneray ſera aiſé recreatif & deſirable. Le Roy. Cōment feras-tu ? Le Bast. Tout ainſi qu’il vous plaira, mais que ne vous deſplaiſe : Et commenceray par vn ſinge que i’ay, qui vous fera voir voſtre contētement, & biē, Sire, eſt-ce pas parlé cela ? Le Roy prenoit plaiſir à l’ouïr parler, eſtimāt que les bourdes qu’il propoſoit, eſtoiēt pl° pour le diuertir que pour riē effectuer de propre à ſon mal. Par le commādement du Roy, la porte eſtoit ouuerte au baſteleur a toutes heures, lequel amena ſon ſinge, auquel il faiſoit faire tant de paſſades riſibles, que cela diuertiſſoit l’eſprit de Roſolphe, duquel toutesfois l’ennuy ſe repreſentoit ſi viuement en ſa penſee quand il eſtoit ſeul, qu’il perdoit preſque tout courage, pour à quoy prouuoir le plus ſouuent on luy donnoit des diuertiſſemens diuers, ores de bons diſcours, puis de la muſique, en apres des jeux de plaiſir, & autres delices d’yeux & d’oreilles, qui s’entreſuiuoyent en ſa preſence. Par l’auis du Baſteleur qui dit, que ſon ſinge en auoit enuie, le Roy fut mené en vn pauillon qui eſtoit aux iardins, & là vne apreſdinee il fit faire à ceſte beſte, tant de non communes & ridicules grimaſſes, & geſtes fantaſtiques, que le foye ſe dilatant au Roy il entra en quelque delectation : vne fois qu’en ce lieu, le Roy auoit pris plaiſir aux ſoubreſaux du ſinge, & qu’eſtant las de ce jeu, il voulut ſe promener au iardin il y alla, & commanda qu’on le laiſſaſt vn peu ſeul : ainſi allant & venant, il jettoit l’œil par la feneſtre, & voyoit le ſinge en frayeur, aupres du grand leurier lequel il craignoit, parquoy ſe trouuant ſi pres de luy ſe tenoit en peu de lieu, & de peur faiſoit des geſtes, mines, façons & contenances tant differentes, & fi ioyeuſement agreables, pour leur deſplaiſance & ordre ſi deſordonné, que le Roy ne peut ſe contenir ſi fort, qu’il ne donnaſt quelque ſigne de ioye ſe prenāt à rire, de quoy ſ’aperceurēt les Princes, Seigneurs & autres qui y prenoyent garde, & iugerēt par là, que bien toſt la bōne humeur r’ameneroit la ſanté de Roſolfe. Quād l’eſprit eſt en ſa propre diſpoſitiō, le lugemêt ſe trouue en eſtat de bien faire ſa function. Le Baſteleur retourné, & le Roy déuelopé du plus eſpois de ſa malancholie : commençoit à raiſonner familierement par tout, il appella à ſoy le Baſteleur, auquel il demāda qui lui auoit donné conſeil de venir à lui. LE BAST. Sire, ce qui vous a donné du plaiſir m’en a donné le conſeil. LE RoY. Prens tu conſeild’vne beſte. Le bast. Si re, excuſez moy ſ’il vous plaiſt, & ie vous diray vn propos notable ; Ce n’eſt pas vne beſte que mon ſinge, non, c’eſt vne Fee, n’auez vous iamais ouy parler de la Fee Romande, c’eſt elle meſme qui ſ’eſt miſe en ceſte figure expres pour voſtre ſoulagement, & quand il vous ſera agreable, elle ſe mettra en belle Dame : Sire, vous plaiſt-il er veoir les effets ? Le Roy qui ſentoit ſa ratte ſ’amolir & l’humeur melancholique ſe reſoudre, penſant que ce Baſteleur eut encor quelque tour nouueau pour le faire rire, lui dit, va, fais tranſmuer ton ſinge, & que ie voye ceſte belle Fee. Le bast. Sire, les Fees pudiques ne ſ’oſent pas communiquer librement, ſans auoir aſſeurance qu’il ne leur ſera fait aucune inſolence, force ou vergongne. S’il plaiſt à voſtre majeſté, de m’aſſeurer qu’il ne luy ſera fait aucun deſplaiſir, pour choſe qui auienne ou apparoiſſe & qu’elle fera en toute liberté tout ce qu’il lui plaira, ſoit pour ſ’aprocher ou ſe retirer ſi beſoin eſt, ie la vous feray paroiſtre. Le Roy aleché par tels deuis plaiſans qui eſtoyent ſerieux, & toutesfois il ne les penſoit pas de la ſorte, venans de ce ioyeux, promit & iura au Baſteleur toute ſeurté. A ſa parole le Baſteleur ſortit pour remener & aller querir le ſinge de Fee, & le Roy ſe delectant deſia de ces folettes ourades, attendoit quelque galantiſe pour rire, que deuiſant auec quelques ſeigneurs le Baſteleur entra, menant en main vne ſimilitude voilee. Le Roy ſe tourna vers lui & vid quelques reuerences ioyeuſes que fit le Baſteleur amenant ſa Fee. Ce fut icy vne nouuelle façon : car le farceur auoit tāt accouſtumé de harceler les chiens mignons, qu’il ſembloit quand il entroit qu’ils le deuſſent deuorer, & ceſte guerre duroit pres d’vn demi-cart d’heure, & à ceſte fois ils ne lui dirent rien, ne ſ’eſmouuans non plus que ſ’il ne fut pas entré : Le Roy qui prenoit garde à cela, & que meſme ſes chiens qui ont accouſtumé d’aboyer ce qu’ils n’ont pas accouſtumé deveoir, eſtoient comme ſans y penſer, ne ſçauoit que croire, ſ’il euſt eu l’eſprit leger ainſi que la plus part des hommes de ce temps, qui iugent mal de tout ce qu’ils ignorent, il eut penſé que ce baſteleur eut eſté magicien ; mais n’allant pas ſi viſte il ietta l’œil attentiuement ſur cet obiect, adonques la Fee qui s’eſtoit tenue ferme au milieu de la chambre où le farceur l’auoit poſee, voyant le Roy ſe tourner vers elle oſta ſon voile d’autour elle, & deſcouurant ſa teſte ſe ietta humblement à genoux aux pieds de ceſte majeſté eſbahie ; Le Roy fremiſſant en ceſte emotion regardoit attentiuement, & voyant en celle qu’il conſideroit des rayons de beauté, qui n’appartenoient qu’à Feriſtee, ſ’enclinant vers elle dit, eſt-ce feinte où verité, ie vous prie Belle dites moy qui vous eſtes : En ce trāſport ne pēſant qu’à ce qui eſt deuant lui il lui tend la main, & prend la ſienne lui donnāt courage de parler, alors elle dit, Sire, ie ſuis ce qu’il vous plaiſt, bien que i’ay eu l’honneur d’eſtre voſtre pauure & deſolee eſpousſe : puis qu’il vous a pleu me faire telle ; Ie ſuis Feriſtee l’infortunee, qui vient en toute humilité, vous demander pardon du mal que vous ſouffrez à mon occaſion ; donques, Sire, que voſtre œil miſericordieux ſ’adouciſſe vers ceſte temeraire, qui vous a tant cauſé de detreſſes, & ſ’il y a en vous quelque ſouuenance de m’auoir daigné aymer, qu’il vous ſoit agreable de me receuoir à mercy : Roſolfe ayant conſumé tout le fiel de ſon courage, à bras eſtendus la veint releuer, & l’embraſſant de tout ſon cœur lui dit : Ce peut-il faire que ce ſoit vous, chere Feriſtee. Eſt-il vray, que mes yeux ayent deuant eux le plus doux ſujet de leurs bonnes delices, & que ie ſente en ma preſence celle qui fut le motif de mes plus belles penſees ? Celle que trop malheureuſement inconſideré, i’ay voulu ruiner, celle que ie croyois auoir depiteufement defaite, pour m’eſtre voulu indignement venger ? Pardon belle pardon, c’eſt moy qui ay peché, ie t’ay trop offencee, ie te prie que le paſſé ſoit oublié, releue toy mon bien, & te leue pour eſtre chere cōpaigne de celui qui n’eſperoit plus ce bonheur, & qui te ſera ſi fidele en t’aymāt que tu oublieras ſes cruautez. En ce contentement il ſouleue ſa deſiree femme, & pour luy faire paroiſtre qu’il eſtoit meu de iuſte repentance & animé de parfaicte ioye, il dreſſa tournois, ordonna iouſtes, feſtins, & telles ſolemnitez ioyeuſes qui ſe pratiquent aux ſuccés des meilleures fortunes, & comme ayant fait nouuelles nopces & receu ſa femme auec honneur, il lui accorda le don requis : la ſage Royne en fit hūble refus, mais il voulut que cela eut lieu : tellement qu’à l’heure la monnoye en fut marquee, & largeſſe en fut faite. Le pere de Feriſtee fut eſleué en eſtats & ſes arens auſſi, quant au Baſteleur, il fut prouueu d’vn eſtat plus honorable & fut accommodé de biens. Roſolphe enuoya ces chiēs auRoy de la grād Bretagne, car ils eſtoyent de la race des premiers dogues : Du conduit du cloaque, il fit faire la plus magnifique galerie qui fut iamais conſtruite, c’eſt à ceſte heure, celle par laquelle on va aux iardins de plaiſir. Il fit changer le foſſé, & la tour des chiens, & y fit baſtir vn pauillon ſi exquis, que de toutes pars les architectes y viennent prendre des patrons pour exceller en leur art. Et pource qu’il falloit que la loy qui eſt ſtable, pour le fait des amans parfaits eut lieu, le Roy & la Royne d’vn meſme courage ſe condamnerent de leur bon gré a ſe trouuer icy au temps de l’anniuerſaire de Glilicee, où il ſera iugé au profit d’amour, lequel des deux a tort.

Ces beaux diſcours eſtoyent preſque encor’en la bouche de la Dame, qui contoit aux Fortunez, comme Roſolfe & Feriſtee auoyent enuoyé leur requeſte, qu’il ſe preſenta au haure vn vaiſſeau. On y enuoya ſelon la couſtume. Aux banderoles, les Fortunez cognurent qu’il eſtoit de Nabadonce, parquoy ils prirent à part leur ſage hoſteſſe, qu’ils prierent qu’ils ne fuſſent point veus de ces gens là pour de bonnes raiſons qu’ils lui diroient. Pour ayder à ceſte feinte, il courut vn bruit, qu’en haſte ils eſtoyent montez ſur vn vaiſſeau qui paſſoit en Claura, où ils auoyent expreſſemēt affaire.

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DESSEIN SIXIESME.


L’ambaſſadeur de Nabadonce eſt bien receu & ſatisfaict de ceux de Sympſiquee. Les Fortunez partent pour aller à leurs deſirs. Conditions des Inſulaires.



LE Roy de Nabadonce auoit fait baſtir en vn endroit fort propre, vn palais de plaiſance le plus agreable du monde, qu’il nomma l’Hermitage d’Honneur, ce qui eſtoit deſia diuulgué, tant en Sympſiquee qu’autres infinis endroits. Ce Roy deſirant rendre ceſte maiſon toute accomplie, enuoyoit partout à la recherche de toutes raretez & excellences, & pour en auoir de ceſte iſle y auoit enuoyé vn Ambaſſadeur bien ſuyui : Nous le viſmes ſortir de ſon vaiſſeau en ordre & compagnie magnifique. Cet Ambaſſadeur fut receu, ſelō la qualité de ſon Roy de la part duquel ayǎt fait entendre qu’il deſiroit cōmuniquer auec le Roy & les Princes de Sympſiquee, il fut reſpōdu que le Conſeil y auiſeroit, & que l’on le rēdroit contāt, le conſeil donc ayant eſté aſſemblé, iour fut decerné à l’Ambaſſadeur, & cepēdant on lui dōna le plaiſir de toutes les belles ſingularitez. Le iour & l’heure de l’aſſignation, l’Ambaſſadeur de Nabadonce introduitau Conſeil, & ſachant la couſtume du pais, expoſa ainſi ſa charge. Sire, il y a touſiours eu entre les Rois vos predeceſſeurs & ceux de Nabadonce, vne telle cōcorde & ſympathie, que ce que l’vn l’a deſiré l’autre l’a ſouhaitté, & iamais depuis leur aliāce qui eſt tres-anciēne, les pais de l’vn n’ont receu plaiſir ou cōmodité, que les terres de l’autre ne ſ’en ſoyēt reſſenties, noſtre Roy ayāt entēdu que vous auez entre vos precieux ioyaux, la belle Iuiue petrifiee, qui eſt vne vnique rareté, deſirant vous rēdre contant & aſſeuré de ſon amitié qu’il ſcait eſtre mutuelle, a tant fait par preſens, prieres, eſchāges & bōs moyēs, qu’il a recouuré l’onguēt du Roy Eumeneſte, qui comme vous auez ouy dire, eſt de telle vertu qu’il peut remettre la belle Iuiue en ſon premier eſtat & naturel ; En outre il a recouuré l’inuētion de Minerue, pour former le ſomnifere diuin : dont la vertu principale eſt de faire deuenir le cuir du corps, & parties muſculeuſes exterieures diaphanes comme verre, tellement qu’à trauers on peut voir le mouuement des arteres, le coulement du ſang, l’operation du poulmon, la diligēce du foye, la meſure du batement du cœur, la diſpoſition du cerueau, & tout ce que la doctrine anatomique ſe vendique pour l’adminiſtration des parties du corps. Les deux raretez ſont notables & de conſequence, & eſt preſt de les vous enuoyer, ſachant que par ce moyen vous ſerez acertené de la belle figure, en outre vous authoriſerés le pouuoir que vous auez ſur les amās, qui doiuent venir icy faire preuue de leur bonté, d’autant que les penſees du cœur & ſes mouuemēs ſeront ayſément deſcouuerts, voila ce que le Roy de Nabadonce vous offre, & pour cela, Sire, il voº requiert d’vne faueur : Il eſt certain que les procés d’amour ſont intētez deuant vous, qui en eſtes iuge abſolu, ainſi qu’il vous eſt eſcheu par le conſentement vniuerſel : dont les decrets ſont inuiolables. La faueur qu’il deſire de vous tend à l’acompliſſemēt de ſon Hermitage d’Honneur, & pource il vous prie (pour rendre parfaites les excellences qui y ſont, & qui difficilemēt peuuent eſtre autre part) de donner à ſon Hermitage que l’appel des cauſes d’amour y viēdra & lui ſera attribué, & afin que vous croyez qu’il ne veut rien entreprēdre ſur vous, il entend que vous y enuoyrez vn iuge pour prononcer tels arreſts, ſ’il ne vo° plaiſt le venās viſiter, y venir auſſi iouir du droit qui eſt & ſera voſtre : comme en lieu que vo° aurés eſleu pour ceſt effet. Cela ayāt eſté entendu on lui dit que le lendemain il lui ſeroit fait reſponſe. Le frere de la Dame hoſteſſe des Fortunez veint les trouuer, & leur expoſa le tout, demādant ſur ce leur conſeil & bon auis : A quoy ayās penſé lui dirēt qu’il eſtoit bon de promettre tout au Roy de Nabadonce, aleguant que qui refuſe met en peine, & qui promet tout ne promet riē, & que qui tout d’vn coup ſ’ouure ne declare pas ſon ſecret : Ce gētilhomme ayāt communiqué cela au Conſeil & eſtant trouué bon, l’aſſemblee fit reſponce à l’Ambaſſadeur telle qu’il deſiroit de ſorte qu’il ſ’en retourna fort content : Ainſi conſolé de bōne chere, gratifié de reſponſe agreable, & aſſeuré d’amitié parfaite il leua l’ancre, & s’en retourna, Trois iours apres les Fortunez firent voile où leurs affaires les portoyent, laiſſans entre ces Dames vne bonne odeur de leurs perfections.Vn peu apresvindrét en Sympſiquee deux gentilshomnies de la part du Roy Roſolfe & de la Royne Feriſtee, demāder le iour qu’il ſe falloit trouuer aux iugemens d’amour, & il leur fut dit que cela ne ſe pouuoit reſoudre, que nouuelles ne fuſſent venues de Nabadonce, dont on les auertiroit, & que cependāt comme toufiours & l’iſle & les perſonnes eſtoyent à eux. Quand quelque parole eſtoit dite en Sympſiquee, on ne la retractoit iamais, tout y eſtoit ſerieux, il n’y auoit ambition ni enuie, les mutins n’y eſtoient point cognus, car tout y eſtoit ſelō vertu : ce n’eſt pas ainſi qu’en ces pais où nous auons fait retraite apres nos voyages. Or ceux qui deſireront cognoiſtre la forme du gouuernement de ceſte Iſle tant belle, qu’ils voyēt ce qui en eſt retracé parmi les valeurs de la Pucelle d’Orleans, & qui voudra ſçauoir l’eſtat de la Belle Iuiue, qu’il retrace les auātures de Herodias, où ſont contenus pluſieurs moyens de de lier beaucoup de nœufs, que la cabale legitime y a conſeruez en ſe conſeruant : Si ie ſçauois que la bonne rencontre en eſcheut à quelque indigne, i’aurois tāt de regret, que iamais mon cœur n’auroit de contentement. Toutesfois ie m’auiſe que ce que ie crains ne peut auenir : car toutes les affaires du monde prenent vne voye du tout con traire à la bonne raiſon ; Et vient fort à propos que dreſſant ces memoires, diſcourant de ces galantiſes, ie ſuis en lieu où la bonne curioſité eſt morte, où les beaux eſprits ne pourroyent viure qu’à regret, où la gentilleſſe des mœurs n’eſt qu’auec le peu qui fait reluire le petit iour de vertu, illuminant tout le peuple : En lieu où l’excellence n’eſt pas en eſtime, & où lon ne fait cas que de ce que le plus indigne vulgaire tient à profit, partant ces raretez ſortans de ce lieu, iront brauement apres les autres és endroicts où le merite eſt recogneu, & là iouyſſans de leur propre gloire, auront heureuſe vigueur entre ceux qui le valent. Nous ſommes trop longtemps ſur ceſte cōſideration, donnons aër à nos deſirs : Et vous belle de mon cœur, qui forcez mon naturel à me tenir icy, contre les droicts de curioſité, effacez par voſtre belle grace l’incommodité que mon eſprit reçoit parmy ces !

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DESSEIN SEPTIESME.


Les Fortunex eſfans partis nous euſmes de la pierre raſſaſiante, puis partiſmes de Sympſiquee, & ſurgiſmes au haure de l’Empire de Glindicee. La façon de viure de l’Empereur treſ-accomply, dont fut ialouſe Etherine fille du Roy de Boron, laquelle pour ceſte cauſe fit vne hazardeuſe entrepriſe auec le Prince de France.



SI nous euſſions eſté bien ſages, les Fortunez ne fuſſent partis de Sympſiquee ſans nous, & ce qui nous donna plus de regret, c’eſt qu’vne Demoiſelle du pays en deuiſant librement nous dict leurs noms, Elle penſoit que nous les cognuſſiōs, d’autant que nous eſtions curieux, & nous eſtions cōme ceux qui ont vne lunette a facettes, qui ne ſçauent choiſir le vray d’entre pluſieurs repreſentations : ainſi les enfans ont toutes libertez dont ils ne peuuent iouyr, car ils l’ignorent : & aux vieillards on permet tout, pour ce qu’ils ne ſçauroyent : à cauſe que la puiſſance leur denie ce que le vouloir executeroit. Pardonnez aux preſomptueux apprentifs. Nous ſçeumes que l’aiſné des Fortunez eſt Caualiree, le ſecond Fonſteland & le tiers Viuarambe. Nous en auions tant ouy parler autresfois, on ne nous preſchoit que de leurs vertus, ils eſtoient le but de nos entrepriſes & penſions les bien cognoiſtre, & toutesfois les ayans deuant les yeux, les frequentans & pouuans obtenir d’eux nous n’y auons pas penſé.Nous auions le conſeil & la ſapience s’eſtoit offerte, & nous l’alions chercher au loin ſans les cognoiſtre. Nos deſſeins eſtoient trop prōpts, & noſtre cœur ne ſçauoit pas choiſir ce qui luy conuenoit. Nous ſeiournaſmes en Sympſiquee, & nous ſouuenans de ce que Fulondes auoit dit de la pierre raſſaſiante, il nous fut aduis que ſi nous la poſſedions vn iour que nous ſerions bien aduancez, & parfaictement ſçauans par ceſte cognoiſſance, & de fait, noſtre retardement n’eſtoit à autre fin, n’en faifant toutesfois aucun ſemblant ny mine d’y penſer, & de fait, ſi on en diſcouroit nous deſtournions accortement les propos, ayans peur que les entendus nous deſcouuriſſent à noſtre perte. Pauurets que nous eſtions, nous pretēdiōs à de petites paillettes & nous auions laiſſé le biē abondāt. En ceſte humeur nous delectās en ce pays tāt accomply de raretez qui nous allechoient de plus en plus, nous n’attendions quel’opportunité d’auoir ce que no9 ſouhaittions & eſtimions trop : ceſt aduis eſt ordinaire à tous ceux qui deſirēt : & faut librement cōfeſſer que nous fuſmes biē aiſes que noſtre vaiſſeau eſtoit encor mal en point pour nous arreſter icy & ne ſuiure pas les Fortunez, qui auoiét bien d’autres entrepriſes que les noſtres ainſi les enfans font cas de leurs chaſteaux de noix. Ces bōs Inſulaires no9 faiſoient beaucoup de courtoiſies, & tāt que nous en eſtions confus, meſmes nous donnoient pleine liberté de voir, aller, venir, choiſir, eſlire, & nous ſaiſir de ce qui nous eſtoit agreable, & meſmes no9 fuſmes en la grotte, & en apportaſmes de la pierre raſſaſiante : Il fut fait vn Polypaſton auec lequel ie deſcendis dedās le creux, & en tournāt auſſi m’en releué, ainſi qu’il eſt demonſtré au theatre des machines : la machine eſprouuee il en fut fait vne grāde, tellemēt que pluſieurs furent en cet antre, où lŏ trouua le corps de la mauuaiſe Fee qui s’y eſtoit precipitee. Apres ceſte aduanture ayans vn de nos deſirs auec pluſieurs autres ſecrets qui nous furent liberalemēt cōmuniquez, nous priſmes congé de ces gens de biē, & taschames à trouuer les Fortunez, à quoy nous fuſmes aidez, car les bōs vēts no9 guiderět ſi biē que no9 priſmes terre au havre meſme, où ils auoient abordé, & ſurgiſmes en l’Empire de Glindicee, où nous trouuaſmes vn peuple ſage gouuerné par vn Empereur doüé de toutes vertus, Prince qui en la tranquillité de ſon eſprit eſtoit modeſte & reſolu, non enuieux, ny enuié, redouté des mauuais, chery des bons, & amateur de tout ce que la vertu eſtablit, n’ayant ſoing quc d’eſtre eſtimé des gens de bien. Ce Monarque glorieux de l’amitié de ſes ſubiects, & heureux de l’abondance de paix qui le couuoit en la douceur de ſa vie, s’eſtoit propoſé comme eſtant au comble de felicité, de paſſer le temps plus humainement qu’il luy ſeroit poſſible & ſe propoſant l’honneſte volupté pour but, ſe dedia aux exercices fauorables aux grands & aux vertueux, & ſurtout auec autres contentemens licites, il aſſaiſonna ſes plaiſirs des delices de la Muſique, laquelle eſtoit vne de ſes plus fauorites occupations auec la peinture. Il ne receuoit point ceux qui luy donnoient des aduertiſſemens pour des daces iniuſtes, & ne preſtoit pas l’oreille aux Theologiens melancholiques, leſquels le n’ont pour but que le trouble des conſciences, & le ſubuertiſſement des Eſtats & Royaumes : Ceux là qui parloient des deſbauches amoureuſes aux deſpens de l’honneur des Dames ne s’oſoiēt trouuer en ſa preſence, il n’y auoit que les prudens aymans la pieté & l’honneſte plaiſir qui fuſſent bien aupres de luy, car il eſtoit vertueux. En ceſte belle condition il viuoit paiſible & bien aymé de ſes voiſins, & chery de ſes ſubiets, deſquels il receuoit plus ſouuent des preſens qu’il n’en demandoit : auſſi ſes Officiers ne moleſtoient perſonne, & n’euſſeut oſé parler en ſon nom au peuple pour demander. Ceſt Empereur agreable & bien fortuné viſitoit és iours de commodité ſes maiſons de plaiſance, ayant cependant touſiours ſoin defaire & rendre iuſtice, non que tel fuſt ſon plaifir, mais pour ce qu’il le deuoit, & y auoit tellement l’œil, que ſes peuples iouyſſoient de concorde & de biens, & luy par ce moyen ſentant part de telles bonnes cōmoditez, ſuuoit ſes beaux plaiſirs. Il auoit vn chœur de la plus agreable Muſique, à quoy ne deuoit rien le concert de la delicieuſe Poëſie : auec ces deux marchoit à l’eſgal l’excellente peinture, dont il auoit fait chois parfait, ainſi que Iuge competant, parce qu’il s’y entendoit, & les pratiquoit artiſtement. Et pour n’y oublier rien, il en appointoit liberalement les ſtudieux qu’il pouuoit retenir ou attraire. Les belles recompenſes, le bon accueil, & l’amitié non feinte dont il obligeoit les ſages, doctes & vertueux, attiroient des profeſſeurs experts, qui de toutes parts le venoient veoir, les vns pour faire fortune, & s’accomplir dauantage, les autres pour l’admirer & eſtre en ſa grace. Les diſcours de ſes occupations alloient de bouche en bouche par touts tellement qu’il n’y auoit gueres de pays où les curieux ne ſçeuſſent l’eſtat de ceſt Empereur. Ce pédant qu’il ſe dōnoit ce ſoin, le grand & riche Roy de Boron abondant en toutes commoditez meu peut eſtre d’vn ſemblable eſprit, de peur d’eſtre ſerf de ſes biens dont il ſe ſeruoit, ſe iettoit à telles perfections, & pour y auoir plus de plaiſir y auoit faict inſtruire Etherine ſa fille vnique, laquelle s’y employa ſi bien, qu’auec toute la fleur de beauté que nature luy auoit donnee, elle adiouſta à ſes autres perfections, qu’elle fut accomplie à bien chanter & toucher toutes ſortes d’inſtrumens de Muſique, non à l’auanture, mais ſelon les preceptes & obſeruations de l’art, ſçachant les maximes de la profeſſion : Ceſte belle eſtoit vn aſtre luyſant ſur tous les pays voiſins, & deſia ſa lumiere eſclattoit vers les terres eſloignees. Le Roy ſon pere qui ne penſoit qu’à ceſte gloire de plaiſir, luy donnoit toutes ſortes d’hōneſtes libertez. Or comme l’âge no° forme, & qu’auec beaucoup de vertus no° deſirōs en accumuler d’autres : la belle ayāt volōté de paſſer d’vne perfection en l’autre, eut voulu tout embraſſer, & entreprēdre pour ſe parfaire, & encore y eſtoit plus ſtimulee par vne genereuſe emulation qui la poinçonnoit, quand elle oyoit parler de quelque autre qui euſt des perfections : en l’ardeur de ce plaiſir elle receuoit ſous l’adueu du Roy toutes ſortes de doctes & de curieux, qu’elle oyoit volontiers diſcourir ſelon leurs humeurs : car l’vn diſoit les accidens de quelque auanture amoureuſe, l’autre contoit de certaines parties terminees ou non accomplies : Tel mettoit en auant des ſecrets trouuez sās en reſoudre, quelqu’vn en diſputoit plus pertinemment, mais elle preſtoit l’oreille plus attentiuement à ceux qui mettoient les ſciences en ſuiet de propos, & ſurtout quand ſelon l’heure & occaſion on luy bailloit quelque de monſtration dont elle peuſt enfler ſon vertueux magaſin. Son cœur qui voloit apres la reputation, & qui luy faiſoit cognoiſtre qu’elle n’eſtoit point tant eſloignee de merite, qu’elle ne peuſt forcer doucemēt quelque grand courage à l’amour, dont elle eſtoit capable, luy fit propoſer en ſoy-meſme qu’elle ne ſe laiſſeroit iamais vaincre à ceſte paſſion, que pour vn ſuiet qui excellaſt en merites. En ceſte pēſee elle proteſta ſur ſon ame de ne permettre iamais à aucun de l’aymer, qui ne fuſt eſloigné de tous appetits vulgaires, & ne ſurpaſſaſt tout autre en perfection d’auis & de dexterité. En ceſte reſolutiō elle ouyt parler de ce grād Empereur qui n’euſt ſçeu eſtre aagé que de trente & trois ans, (veuf toutesfois d’vne ſage & belle Dame, laquelle eſtoit decedee pour vn effort faict à la chaſſe) ce Prince eſtoit fort renommé en ces pays là, & la nouuelle en ſaiſit tant le cœur de la belle qu’elle s’oppoſa à ſa gloire ; elle eſtimoit qu’il ne falloit pas que l’homme qui eſt le groſſier chaos dont la fille eſt la quinteeſſence & pure ſubſtance, fut le plus accomply, parquoy s’obſtinant en ceſte guerre ſpirituelle qu’elle faiſoit en ſoy-meſme, ne ceſſoit d’imaginer le moyen de faire voir qu’elle le pouuoit aiſément vaincre, & qu’il n’appartenoit qu’à elle d’eſtre accomplie : ſa particuliere paſſion à le ſurmonter en vertus, fut le motif de toutes ſes entrepriſes. En la tentation dont ſa curioſité la poinçonnoit, elle ſe propoſa d’eſſayer les moyens d’abattre le nom de ceſt Empereur pour releuer le ſien, & en ceſt excés ſe trouua en des inquietudes formees, qui l’agiterēt tellement de paſſions particuliere, qu’elle ne ſoulageoit ſa vie qu’à deſigner ſes deliberations, qui la tenoiēt attentiue à l’effet qu’elle premeditoit. Et bien qu’elle fuſt ardemment ſolicitee de l’honneur qu’elle pretendoit en l’excellence dont elle vouloit combattre ce grand & magnifique Monarque, ſi demeuroit-elle touſiours en l’apparence accouſtumee, ſa diuine maladie ne luy faiſoit riē naiſtre de melācholique ou indecent, elle viuoit auec chacun de meſme grace que d’ordinaire. En ce tēps là pluſieurs Princes eſmeus du renō & des perfections d’Etherine hâtoient la court de Boron, & faiſans diuerſes & belles parties pour l’amour d’elle, & à qui mieux mieux taſchoient à ſe rendre agreables à la Royne de leurs cœurs : Il luy venoit à gré d’aperceuoir les ceremonies amoureuſes ſous leſquelles ils ſe transformoient pour eſtre acceptables, & les retenant par vne faueur proportionnee les rendoit tous contens, le plus aduantureux, & qui ſçeut mieux ſa court amoureuſe, induit par ſon propre conſeil, ſe preſenta à elle auec vne audace plus exquiſe que les autres qui s’attendoient au hazard des loix, & mutuelles pratiques des volūtez paternelles. Il eſtoit Prince autant braue que veritable, autant reſolu en ſes conceptions que iuſte en ſes paroles, & fidele en actions, tel que le deuoit eſtre vn fils de France. Ce Prince auoit eſté enuoyé par le Roy ſon pere en l’expedition d’Ofir, d’où reuenāt il s’eſtoit rencontré en ceſte belle aduanture, & occupation d’eſprit, auſſi fut-il le plus galand à s’addreſſer à la belle Dame Etherine pour ceſt effect l’ayant remarqué capable de conduire vne genereuſe entrepriſe, luy permettoit de s’engager de plus en plus en ſon affection, & le cognoiſſant auoir de la paſſion pour elle, le faiſoit doucement recuire en ſes feux, afin d’en tirer le ſeruice qu’elle pretendoit à ſon contentement. Quelques fois qu’il ſe trouuoit à propos auec elle, elle luy donnoit occaſion de luy deſcouurir quelques ombres de ſes intentions, qu’elle recueilloit pour s’en aider, & par attraicts vertueux l’enlaçoit mignonnement, ſi que petit à petit il ſe deſcouuroit à elle, auſſi elle le receuoit d’vne grace tant obligeāte, qu’il fut tout ſien. Etherine qui auoit aſſez de prudence pour en iuger, vid bien qu’elle eſtoit Dame absoluë de ſon courage. Or vn iour de feſtin qu’il eut l’honneur d’emporter la bague que elle auoit donnee, ils deuiſent longtēps enſemble, & auec telle modeſtie que les yeux n’y deſcouuroiēt riē de leurs affaires, ce que ſçauēt biē pratiquer ceux qui ont l’induſtrie de delayer les goutes du ſoupçon dans la liqueur des belles humeurs que les actions hōneſtes demeſlent. Ce Prince par pluſieurs diuerſes rencontres de propos luy ayant fait infinies humbles proteſtatiōs de ſeruices, qu’il reiteroit ſagement, & pourſuiuoit auec apparēce de zele, rendit certain le cœur d’Etherine que c’eſtoit ſans feintiſe qu’il s’offroit à elle, & que ces diſcours n’eſtoient pas des friuoles entretiens de court, mais des aſſeurāces de fidelité, parquoy elle luy repartit ainſi, Ie ne doute point, Prince accōpli, que ce que vous me propoſez d’affections ne ſoit vray, mais ie ne puis m’aſſeurer de voſtre cœur que par eſpreuue : Si vous auez de la paſſion pour moy, cōme tant de fois vous me l’auez proteſté, & ie le veux biē croire, pour ſçauoir s’il y a au monde vn fidele amāt, & parfait, lequel ayme ſa Dame ſeulemét pour l’amour d’elle-meſme, & que le ſoucy qu’il a de luy faire ſeruice ſoit ſans eſperer que ce qu’il luy plaira de recōpēſe, n’ayāt autre pretentiō, que d’auoir l’honneur & le plaiſir en ſon ame, de luy auoir fait ſeruice. Si vous eſtes tel que ie vous propoſe ceſt amant, & ſi voſtre deſſein eſt ainſi que ie le penſe, & qu’ayés enuie d’eſtre mien de la ſorte que ie le veux, i’en feray l’eſtat que ie dois : Aduiſez à m’en aſſeurer, afin que le ſçachant, ie m’adonne à vous & que nous ayons vne mutuelle certitude de noſtre deſir & de ſa fin. Or, pour ce que ie ſçay fort bien que quād ie voudray oublier la loyauté que i’ay promiſe à mō ame, & le ſermēt que i’ay fait à mon cœur, ie ne manqueray point de ſeruiteurs qui ſerōt à moy à l’ordinaire de tout le monde, mais ie ne le veux pas, & ſi deſire d’eſtre ſeruie d’vn qui m’ayme : ſi vous ſouhaittez eſtre ceſtuy-là, ainſi que m’auez tant de fois coniuree à le croire, ie vous diray les loix que ie veux que vo° obſeruiez pour eſtre receu de moy : Il faut que ma ſimple parole ſoit l’aſſeurance de ce que vous pretendez de moy, auſſi eſt-ce la plus certaine preuue que ie vous puiſſe rendre, il conuient que vous ſoyez celuy ſeul qui tienne toute la forme de la fermeté en l’amitié que nous deuons eſtablir, & de laquelle ie ne vous veux faire aucune demonſtration iuſques à ce qu’il me plaiſe, ou qu’il le faille, ou qu’il ſoit raiſonnable, & encor en la ſorte que ie l’ordonneray lors que ie vous priray de me dōner vn don que vous m’accorderez. Si ſelō ces loix vous faites ce dont ie vous prieray, ie vous eſtimeray vaillant & veritable, puis apres nous parlerōs du prix deu à voſtre merite, ſelō le temps, la fortune & l’honneur. Le Prince. Madame, ayant reſigné mes volōtez ſous voſtre pouuoir, il eſt neceſſaire que ie depende du tout de vo°, les loix que vous m’ordonnez ſont l’ordre de vie que ie dois ſuiure, ce que vous cōmāderez, eſt ce qu’il faut que i’effectue, puis que mon eſprit eſt à vous, conduiſez-le comme il vous plaira : car autrement ne ſerois-ie point voſtre ſeruiteur, ſi i’auois quelque intention qui fuſt tant ſoit peu deſtournee de la reigle que vous eſtablirez ſur mes volontez & actions, Etherine. En ceſte aſſeurance, ie vous diray mon ſecret, & voicy le premier proiect par lequelie vous obligeray à croire que ie vous ayme, & que vous n’aurez volonté que la mienne : Ie ſuis en vne inquietude continuelle pour l’excellence de l’Empereur de Glindicee, qui ſeul eſt celuy qui peut emporter ſur moy la victoire en l’execution des ſuiects mignons que i’ay propoſez en mon eſprit pour ſeule y triompher ſur tous les eſprits qui reſpirent ceſte vie : & pource que ie ne ſuis pas Amazone conduiſant les armees, ce que i’euſſe peu faire, ſi le temps & l’occaſion m’y euſt induite, i’ay addonné mon cœur à ce qui l’a peu rendre accomply, & me ſuis tellement determinee à ces effects, que ie ne veux pas qu’il y ayt vn autre que moy qui excelle en ce que i’abonde : c’eſt ce qui m’inquiete & d’entendre que ce Prince pacifique ſoit tellement accomply, qu’il en ſcache plus que moy, ie ne veux point que celà ſoit, car il n’y a rien que i’aye entrepris ſçauoir, que ie ne cognoiſſe abſolument, auſſi i’eſpere le vaincre en ſa preſence, & luy faire rendre les aboys és concerts que nous ferons, quand il ſera temps. Le Prince. Mada me, ſans tant vous inquieter, ſans vous donner de la paſſion pour luy, en alterant voſtre bel eſprit qui doit eſtre en paix, voulez-vous que ie parte tout maintenant, & que i’aille à luy, & qu’au milieu de ſes pays, dans l’enclos de ſes fortereſſes, au ſein de ſes gardes ie luy oſte la vie qui vous faſche ? Et qu’y a-il au monde de plus puniſſable que ce qui trouble le bel eſprit de Madame ? Ouy, i’iray & i’eſteindray pour iamais les dexteritez de celuy qui vous importune ? Etherine. Non, mon braue Prince non, celuy qui eſtes mien, ie ne veux pas celà, ie n’aurois plus de gloire, ma belle preſomption ſeroit eſteincte, mon heureuſe emulation n’auroit plus de ſuiect : & puis celles qui ont de l’honneur ne ſont point ſanguinaires, ie ne veux la perte de ſa vie, ny l’ex altation de ſon induſtrie : ie le veux vaincre, & ſi ie veux qu’il viue, afin que i’aye l’honneur, & luy le regret, & que ie ſçache que ce que i’ay ſurmonté par ma vertu, eſt & vertueux & en vie. Parquoy ce que ie veux de vous eſt vn office ſignalé pour ceſt effet. Puis que voſtre ſerment eſt en ma main, que ie vous ay declaré mon courage, vous eſtes obligé à ce que ie deſire, vo° partirez de ceſte court comme pour aller viſiter d’autres Royaumes, & accomplir vos voyages, & irez vous preparer aux bords de la mer Arabique, ie vous fourniray de toutes commoditez, d’autant que loin de voſtre pays, vous ne pourrez ſi promptement en auoir, & mon affaire tarderoit : vous pouuez ſçauoir que le Roy mon Seigneur a là ſur le golfe de la mer rouge de grādes Seigneuries, & en ceſte coſte heureuſe vne belle longueur de pays, & d’autant que dans peu de iours il ueut enuoyer en Ofir, il ira là faire dreſſer l’equipage, & i’iray auec luy. Vn peu apres que la flotte aura leué l’ancre (ſelon ſa couſtume, ioint qu’il y a affaire) il ira en l’iſle des eſcreuices qui ſe petriſſent quand elles perdēt l’eau, cependant qu’il s’y delectera, ie paſſeray en l’iſle des perles, où i’ay vn beau chaſteau, & vous ſerez a l’autre bout vers le midy à l’abry, en m’attendant en voſtre vaiſſeau leger, & ainſi que ie paſſeray, vous attaquerez ma nef qui ſera fort deſgarnie, & vous ſaiſirez de moy, & ferez mettre tous mes gens à terre, & m’emmenerez auec mon vaiſſeau, celà faict, vous tirerez au deſtroit où ſera voſtre equipage, où nous entrerons, & laiſſerons les deux vaiſſeaux à l’ancre ; en amuſement à ceux qui voudroient venir apres nous, & en diligence nous ſuiurons la route de Glindicee. On penſera que ce ſoit quelque eſcumeur de mer qui ait faict ce butin. Nous aurons bien aduancé auant qu’on ſcache de nos nouuelles, car de vingt iours le Roy ne ſcauroit ſçauoir où ſeront mes gens, qui auront loiſir de cueillir des perles, car i’ay accouſtumé d’y ſeiourner autant, & quand le Roy verra que ie paſſeray ce terme, il y enuoyera : quand à nos vaiſſeaux laiſſez au havre deſert, ils y ſeront longtemps, car on n’y va que par hazard ou deux fois l’an pour aller à la recherche des eſmeraudes. Eſtans au port deſiré, vous ferez le marchand, & me preſenterez à l’Empereur, & de là me laiſſant acheuer mon entrepriſe, vous irez en Quimalee attendre de mes nouuelles, & ne bougerez de là que vous n’é oyez ſoit toſt ou tard, ie vous addreſſe là, car c’eſt vn pays de toute liberté, & où lon n’eſt point recherché, c’eſt le vray Aſile du monde : voilà mon conſeil, mon deſir & mon attente : aduiſez à faire voſtre deuoir, & ie me diſpoſeray à faire le mien. Le Prince. C’eſt deſia faict, tout eſt preſt, ainfi que vous le prononciez il ſe faiſoit. Ne faillez à l’aſſignation, car deſia ie ſuis là vous attendant en grande deuotion de vous faire ſeruice.

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DESSEIN HVICTIESME.


le marchand ayant veu l’Empereur, luy laiſe Etherine, & l’Empereur la baille en garde à la Fee Epinoyſe à laquelle elle raconta ſon eſtre & condition, ſous vne belle feinte. L’Empereur s’addonne à aymer Etherine du tout.



LE François executa le commandement de la Princeſſe ſans frauder les conuenances mutuelles, ce qu’ayant bien & diligemment accomply, leur nef aborda fort heureuſement & promptement en Glindicee, où le Prince en habit de marchand, arriua à Belon, ville Metropolitaine, en laquelle reſidoit l’Empereur, & de bon-heur il rencontra ce Monarque venant de la chaſſe, lequel le fit appeller, & l’entretint de diſcours, luy demandant d’où il venoit : le marchand le ſatisfit beaucoup, & pleut tant à ſa Maieſté, qu’il le mena auec luy à la fontaine, où il alloit ſe recreer. Ceſt Empereur faiſoit grand cas des eſtrangers, & les carreſſoit fort. Apres quelques petits deuis, l’Empereur dit au marchand, Aduiſez ce que vous deſirez de moy. Le Marchand. Sire, ayant ouy le bruict de voſtre reputation, qui paſſe au delà de tous les pays, & que vous eſtes le Prince le plus curieux des viuans, ie vous ay amené le plus rare ſuiect du monde, qui eſt vne Nymphe belle entre les parfaictes, ſage, & autant accomplie qui ſoit en l’vniuers, excellente en toutes les belles ſciences, dont vous exercez voſtre eſprit apres vos grands affaires. I’ay creu, que vous faiſant ſi beau preſent, i’auray vos bonnes graces : parquoy, Sire, s’il plaiſt à voſtre maieſté, ie la vous feray veoir, & la mettray entre vos mains. L’Empereur eut agreable ce que luy propoſa le marchand, & le pria qu’au pluſtoſt il luy fiſt veoir ce qu’il luy promettoit, & commanda qu’on fiſt tout bon recueil & courtoiſie à ce marchand. Le lendemain à heure commode le marchand ſe preſenta à l’Empereur auec ſa Nymphe. Incontinant l’Empereur enuoya en ſa petite maiſon de plaiſance de la Fontaine, où il manda à la Fee qui en eſtoit concierge, qu’elle preparaſt vn concert de Muſique, car par là il vouloit eſſayer les perfections de la Nymphe, laquelle il luy enuoya auſſi, & retint le marchand, luy faiſant beaucoup d’honneur, pour ce qu’il luy eſtoit aduis qu'il eſtoit de façons & habitudes plus exquiſes que d’vn marchand, & ſe propoſoit en ſon cœur que c’eſtoit de ces riches Princes qui font la marchandiſe en l’Europe, A l’heure de l’aſſignation, l’Empereur ne faillit pas, liures furent mis ſur table, inſtrumens furent apportez, & chaſcun ſe mit à faire du mieux, & dés lors les deux cōtendans à l’excés parfait, commenca à iuger de la force de ſa partie. Deux iours apres l’Empereur voulut conuenir auec le marchand, & luy demanda ce qu’il deſiroit de luy, & à quelle condition il luy laiſſeroit ceſte belle fille. Sire, dit le marchand, ſi elle eſt à voſtre gré, ce luy ſera vn grand heur d’eſtre à vous, non s’il vous plaiſt comme vne triſte ſeruante, car elle eſt de bon lieu, mais en fille d’honneur, & ie ne vous demande autre choſe, ſinon qu’elle ſoit en liberté de viure honorablement, & qu’en telle ſorte elle ſoit maintenue en voſtre ſeruice, & lors que vous en ſerez contēt, & qu’elle l’aura merité, & qu’il vous plaiſe d’en faire quelque choſe & la prouuoir ſelon ſa capacité pour la retenir pres de voſtre Maieſté, elle me le fera ſcauoir, & ie viēdray icy receuoir le guerdō que vous m’adiugerez. L’Empereur trouuāt ſon dire bō, voulut ce qu’il auoit propoſé : & le marchâd prenāt congé de luy pour pourſuiure ſon trafic, l’Empereur luy fit preſent d’vn diamāt fait en poire qui auoit de petit diamettre ſix lignes, luy offrāt & ſoy-meſme & ſon biē, & toutes ſes terres à ſon cōmandement pour demeurer ou aller & venir à ſa volonté, ſa maiſon luy eſtant ouuerte perpetuellemēt & aux ſiens. L’Empereur eſtoit treſ content de ce beau ioyau qu’il mit entre les mains de la Fee Epinoiſe, laquelle l’enquit de ſon nom, de ſes parens, du lieu de ſa natiuité, & de ſon eſtat, & la belle luy dit, Ie ſuis Etherine fille de la Nymphe Oris (il eſtoit vray qu’Oris auoit vne fille de meſme nō, & ſi pourtant ceſte-cy n’ē ſcauoit riē) laquelle demeure en vne petite Iſle voiſine de la mer Phyloxene. Ie me ſuis toute ma vie addönee à l’exercice de la muſique, peinture & autres cōportemens vertueux auſquels ma mere m’a induite, Orievo° diray, puis qu’il faut que ie viue auec vous, qu’vn perſonnage deſcědu de la race du grand Atlas, m’a tellement inſtruit és ſciences leſquelles ie practique, que ſouuent i’ay ſurmonté mes compagnes, & pluſieurs doctes qui en faiſoyent profeſſion, & me tenois tant contente de ce bien, que pour entretenir ma voix, à cauſe de la muſique, & ma diſpoſition és autres gentilleſſes, il me rendit auec quelques miennes compagnes en vn ordre de chaſtes filles, où i’ay paſſé quelques annees ſous le vœu de virginité, en intention perpetuelle de viure ſelon les ſainctes conſtitutions de ce lieu là. Mon pere viuoit encor’, qui eſtoit le premier & plus ſçavant aſtrologue de ſon temps, le bon homme eſtoit ja vieil quand ie naſquis, & n’y a gueres qu’il a fait ſa paix auec le ſiecle, or me voyant grandette & conſtante en la reſolution que i’auois priſe, il m’y confirma : mais pource qu’il iugeoit bien que ie n’eſtois point ſi diſgratiee que ie ne fuſſe deſirable, lui qui ſ’entendoit en la ſcience des Taliſmans, en a fait vn qui eſt en la chappelle de noſtre college, auquel eſt mō pourtrait, & il y a telle vertu & force auec effet indubitable, que ſ’il ſe trouuoit d’auanture quelqu’vn qui voulut attenter à ma chaſteté, il courroit la plus miſerable & dangereuſe fortune du monde, incontinent il ſeroit priué de tous ſens, tous ſes amis ſeroyent opprimez d’angoissés & ſes poſſeſſions periroyent par le feu de l’air, ce dont il m’a auertie, afin que ie ne permette à aucun d’encourir ce malheur, tel qu’il eſt auenu à l’heritier de l’iſle deſerte, & auſſi pour me maintenir en ma reſolutiō : En fin comme les auantures, auienent, il eſt auenu, que nous auons ouy parler des excellences de ce païs, & i’ay voulu y venir me donnant à ce marchand, pour faire de moy ce qu’il lui plairoit pourueu qu’il me mit entre les mains de l’Empereur. La Fée prenoit plaiſir aux diſcours de la Nymfe, & ſ’eſperdoit d’aiſe de l’auoir auec elle : tant pour ſa beauté & bône grace, que pour ſes autres merites, & ſurtout à cauſe de ſa belle voix & excellence en la muſique, auec quoy elle rauiſſoit tous les cœurs, que pour le cōtentemēt que l’Empereur en receuoit. Etherine viuoît auec vne belle modeſtie, gardant auſſi beaucoup de ce qu’elle eſtoit, & n’auoit point voulu feindre ſon nō à l’Empereur, afin de cognoiſtre ſ’il auoit ouy parler d’elle, & ſ’il ſ’ē auiſeroit. Elle le vouloit ainſi tenter, car ſi elle fut venue en digne appareil de ſa qualité, par courtoiſie il lui eut tout ceddé faiſant plus d’eſtat de ſon rāg que de ſa ſciēce, ce qu’elle ne deſiroit pas, & l’Empereur ne ſe fut bandé à lui reſiſter, cependant par le ſage auis de la Fee il lui donna lieu entre les Dames, auec vne honneſte ſuite de deux filles, & vn page. Aux heures des iours aſſignez pour le plaiſir de la Muſique, l’Empereur venoit à la Fontaine, où les chantres & les dames ne faiſoient pas faute, & Etherine y fit tant de fois treſbien, qu’aiſément on recognut qu’il eſtoit ſeant que tous ceux qui ſ’en meſloyent, lui cedaſſent. C’eſtoit l’ambition de ceſte Belle : Que voudroit-en dire le cenſeur des opiniōs ? que deſireroit-il en penſer ? Tout l’excés du cœur en penſees a pour ſouuerain bien la fin de ce qu’il ſe propoſe, cecy eſt la reſolution de ce qu’on en pourroit re, ſi d’auenture par les ſuccez on ne venoit à d’autres preſomptions. C’eſt cela, il faut que le contentement ſoit receu quand il eſchet. Souuent que l’Empereur prenoit garde à ceſte beauté qui s’en aperceuoit bien, mais faiſoit negligemment la non entendue, il ſouſpiroit en ſoy meſme, & eut voulu qu’elle eut eſté d’autre condition, plaignant en ſoy-meſme le dommage que c’eſtoit, qu’vne telle beauté fut vne ſimple fille ſcauante. Le temps & la continuation du plaiſir, furent cauſes que l’Empereur ſe noyant en ſes belles delices, auiſa apres vn crayon qu’Etherine auoit fait de ſoy-meſme, que ſes yeux eſtoyent trop beaux pour eſtre negligez, puis peu à peu remarquant tant de merueilles en ce bel objet, oublia toute autre penſee pour ne penſet qu’aux douces meditations, que lui cauſoyent les perfections de ceſte Belle, qui deuint en fin Princeſſe de ſon ame, & ſ’en rendit tant paſſionné, que ſa plus delicieuſe occupatiō eſtoit de l’entretenir, en deliberatiō de la prier de depoſer le ſeau de ſon vœu pour eſtre à lui, diſcourant deſia des auantages qu’il lui vouloit faire en recompēſe ſelon l’equité de ſon cœur. Quelquesfois il penſoit de la prier d’eſtre ſa Dame d’amourettes : puis la iuſtice qui en mettoit vne crainte en l’ame, ſi qu’il ſ’en reueilloit, l’eſtimant de trop de merite pour eſtre d’vn ordre ſi miſerable : Et puis l’aymant de paſſiō il deſiroit & eut voulu qu’elle eut obtenu tel rāg, qu’elle eut eſté capable d’eſtre Imperatrice : voila comment Etherine eſtoit le bel objet de l’Empereur, & ſon plus exquis exercice, meſmes il n’auoit pas ſouuent le loiſir de deſpeſcher affaires pour incontinent ſe rendre, où il deuoit trouuer ſon vnique entretien, ſa belle, ſes delices nouuelles, dont la plus exquiſe faueur qu’il ait obtenué encor, auec proteſtation de n’en abuſer, fut de baiſer quelquefois ſa belle bouche en ſigne ſeulement, comme il diſoit aux preſens, du bien qu’il conceuoit en ſon courage, des beaux accords qui ſ’y formoyent : A la verité elle eſtoit la douceur de ſa vie, rien ne lui touchoit tant le cœur, que les auis, entretien de ceſte accomplie : Et de fait il fit tant de demonſtrations qu’elle lui plaiſoit, qu’il voulut qu’elle fut par tout où il al oit par plaiſir, & meſmes à la chaſſe où elle fai l’onl’eſtimoit eſtre : Auſſi ſon grand cœur ne fai ſoit que des demonſtrations de grande, & il ne le cognoiſſoit pas, car ſon eſprit eſtoit troublé, & celui de la Belle eſtoit net, entant qu’elle voyoit clair en l’affaire de ſes pretentions.

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DESSEIN NEVIESME.


Pour vne legere parole, l’Empereur s’indigne contre Etherine & la fait expoſer aux bois. La nuict il s’en ſouuient, la regrette, on l’enuoye chercher ; on ne la peut trouuer : dōt il entre en telle angoiſſe qu’il en deuient treſ— malade, & encor eſt plus faſché quand par la venue d’vn Ambaſſadeur, il ſceut qui eſtoit Etherine,



NOvs entrons au ſujet qui enuelope le noſtre, nous commençons en recommençant, He bien nous autres debiles perſonnes pouuons bien eſtre deceus, puis que les monarques le ſont. On dit ordinairement : ſi telle choſe eſtoit, ce grand Prince le ſcauroit, lui qui a des moyens, de l'authorité & des faueurs ! Ne pēſez pas cela, petites gens, les entrepriſes ſont ſelon les hōmes, & ie le ſçay pour l’auoir veu, & ie le diray biē, que pres des Rois & des grands, ſont le plus ſouuēt les plus ineptes, i’ay veu en des petits Baillages, des Iuges plus ſages qu’aux cours de Parlements. Tout beau Muſe, tout beau, ne vous meſlez pas des affaires d’Eſtat, laiſſez les aux Preſcheurs qui ſe veulent perdre, ſuiuons nos mignonnes conuoitiſes qui n’offencent perſonne : Alons noſtre chemin, coulons nos traces d’amour. Comme il ne ſe peut que nos aiſes continuent, ſi nos affections ne ſont reglees ; Il n’eſt pas poſſible que voulant touſiours monter ſans auoir quelque relais pour ſ’appuyer, on ne face vne grand cheute venant à eſchapper : de meſme vne vnique paſſion toute violente, ne peut qu’elle ne dōne vne grāde occaſion de debris quand vne autre la pouſſe, ceci eſt dit à l’auenture, à ce que chacun en prēne ce qu’il lui plaira. La violence & l’amour de ce Monarque s’vlcerant bruſquement, fit place à vne fureur plus inſolente & dangereuſe, & dont les effets ont paru trop pernicieux, le peril toutesfois en eſt eſcheu, ſelon les bontez ou malices des ſubjets, la fin en fera foy. Il auint vn iour qu’eſtant à la chaſſe, l’Empereur deuiſoit auec Etherine à l’oree d’vne foreſt, ils apperceurent vn cerf qui venoit lentement ſans les deſcouurir, l’Empereur dit à Etherine, Belle, voyez-vous ce cerf, où voulez vous que pour l’amour de vous, ie le bleſſe d’vn coup de fleche ? Etherine. Sire, vous qui eſtes accomply en tout pouuez faire ce qu’il vous plaiſt, ie vous diray pour tant, que ce ſeroit vn beau coup de lui dōner d’vn trait au pied & à l’o— reille. Incontinentl’Empereur inuentif, comme ſont tous amans, appreſta ſon arc qu’il mit à ſes pieds, & prit d’vn page vn arc à ialet auec lequel il tira droit en l’oreille du cerf, & y porta vne balote de terre legere, qui rencontrant le ferme des cartilages de l’oreille ſe mit en poudre, qui fut cauſe que le cerf ſentant ce fretillement ſ’arreſta & du pied de derriere du meſme coſté de l’oreille, ſecoua ceſte poudre qui l’importunoit : eſtant en ceſte action, l’Empereur ſans perdre temps decocha viuement vne fleche de telle addreſſe, qu’il enfila le pied & l’oreille, & de l’auance du coup la ceruelle penetree le cerf tomba : Chacun admiroit vn ſi beau coup, meſme l’Empereur fier de ſi iuſte rencontre ſ’en glorifioit cordialement : & s’addreſſant à Etheri ne luy dit. Et bien, Belle, qu’en dites vous ? Elle ayant pris la grauité de ſon geſte, & voulant par vn excés notable ſonder ce Prince iuſques au vif, luy reſpondit d’vne façon aſſez dedaigneuſe, Sire, i’ay parlé d’vn coup, ie pretendois que voſtre force fut ſi grande, que luy perçant l’oreille droite en biais, voſtre trait iroit chercher les iointures, & liaiſons des os à ce que trauerſant aux conionctions des muſcles, elle vaint à la fin acheuer ſa violence ſur le pied ſeneſtre, qu’elle eut lié à la terre. Et puis vous auez vſé d’vn artifice indecent à vn grand, tel que vous : car vous vous eſtes ſerui de l’arc d’vn page, pour tromper vne beſte Royale : ce pauure cerf ſe preſentoit à guerre ouuerte, & vous l’auez deceu ; ainſi ſans ce ſtratageme, vous m’euſſiez pas faict rencontre. Remarquez Amans, que quiconque ayme veut que le ſujet aymé luy deffere tant, que toutes ſes actions luy doiuent eſtre perfections, tous ſes propos Oracles, & tous ſes ge ſtes graces, & puis il n’y a rien ſi delicat que l’eſprit d’vn Amant, qui ſoudain ſe picque meſmes és roſes cueillies. L’Empereur oyant cela, & voyant la façon d’Etherine, la iugea trop arrogante & temeraire, & croyant que l’amitié, dont il luy a faict demonſtration, l’ait portee au delà des limites de raiſon, pour oublier tout reſpect, fit en ſoy vn changement vniuerſel de toutes humeurs, tellement que de la fureur d’Amour qui le tranſportoit, il entra en vne rage de cholere ſi vehemente, qu’elle ſurmonta l’ardeur de ſon inſolente affection, & iettant ſur ce beau Soleil vne nuee de regards furieux, il luy dit : Comment petite impudente, eſtes vous tant preſomptueuſe que d’abuſer de mes faueurs de telle ſorte, oſez-vous tant glorieuſement me reſpondre, & faire indiſcretement la ſotte & dedaigneuſe ? folle & outrecuidee, pour vn peu de vanité : dont vous pēſez faire gloire ſurtout, vous faites de l’effrontee, à cela ie recognoy la feinte de voſtre cœur, & que vous eſtes vne maligne affettee, toute autre que ce que l’on me fait accroire : Non vous ne m’affronterez pas, c’eſt d’autres qu’il faut ſeduire par tels artifices. I’enſeigneray aux ames ingrates, traiſtreſſes & meſcognoiſſantes, à ſe tenir en leur deuoir par la punition que ie feray de voſtre audace : Cela dit, il la fit deſpouiller, & en cotte lier pieds & mains, & porter bien auant en la foreſt, lui meſme la voulut voir expoſer en ce lieu eſloigné, & eſtant là poſee il lui dit, Sois là tant que ta fortune t’engloutiſſe, & temeraire reçoy le ſalaire de ton impudence, que les ours, les loups, & les lions chaſtieront. Et en ce courroux l’Empereur ſe retira. Ceux qui virent ceſte prompte & ineſperee diſgrace, entendirent bien que le naturel des Princes ſouuerains eſt, d’eſtre lions, auſquels il ne ſe faut pas iouër : d’autant qu’ils ſcauent que tout leur eſt permis, & croyent tout leur eſtre deu, tels ſont les hommes qui ont domination, quand ils ſont pauures de ſageſſe, deſpoüillez de bonté, & nuds de la cognoiſſance de ſoymeſme. Il y eut beaucoup de larmes eſpandues pour ceſte pitié, & infinis ſouſpirs furent formez par la douleur que pluſieurs eurent, voyans ce deſaſtre tant contre toute apparence. Il n’y auoit aucun qui eut veu ou cognu Etherine, qui ne la regretaſt, & ne maudit l’indigne boutade de l’Empereur pour ſi friuole ſujet, & qui ne fit deschoir de ſa penſee la longue eſtime qu’on auoit eu de ſa ſageſſe. Helas ! la pauurette ſe trouua fort deſolee, ſe voyant en vne telle extremité, où fon cœur trop grand l’auoit laiſſé conduire : car elle ne voulut iamais ouurir la bouche, depuis que l’Empereur eut mal pris ſes paroles, ſa grādeur de courage lui fit maintenir ſa reſolution, pour vaincre fon ennuy, & bien que depiteuſement ſuporter en ſilence ceſte indignité : & pour faire paroiſtre (fi on y eut pris garde) l’excés de ſa magnanimité, contrecarrant l’impetuoſité de celuy qui a la force en la main, ne laiſſa couler aucune larme de ſes yeux, aymant mieux en ce deſeſpoir ſe venger de l’Empereur en periſſant, que receuoir courtoiſie de luy en le priant. Ce luy fut vne tres-dure neceſſité, & insupportable ; mais quoy ? elle choiſit pluſtoſt d’eſtre ruynee, que de demordre de ſon exquiſe valeur, en implorant pour obtenir miſericorde. Quelques heures apres que l’Empereur eut eſté à par ſoy, il ſentit ſes penſees ſ’approcher de luy, & voyant le ſouuenir du paſſé eſtaler en ſa memoire, les tableaux de ſes fantaiſies, ſe trouua inquieté de maintes diuerfitez, qui conceurent en ſon cœur les viues ſemences d’vn poignant regret, lequel apres que la violente chaleur de ces malheureuſes vehemences fut vn peu attiedie, y fit vn nouuel eſtabliſſement, ſi que poinçonné iuſques au vif, il recognut l’erreur de ſon inconſideration, maudiſſant ſes inſolentes coleres : En ceſt eſtat eſmeu d’vne inquietude penchant à la repentance, il conferoit de ce qu’il deuoit faire, & ne ſcauoit comment ſe reſoudre, tāt eſtoit grand & penetrant le prompt venin de vengeance qui l’auoit empoiſonné, & ceſte mauuaiſtié n’eſtant encor bien conſumee, encor qu’il ſe repentit de telle fureur, il ne ſ’adonnoit en ſon agonie qu’à des reſolutions douloureuſes. En ſon lict, au lieu d’eſtre paiſiblement enueloppé du doux linceul de l’agreable ſommeil, qui eſt le plus doux effet de toutes les douceurs, il fut perſecuté de differentes repreſentations, par l’induction deſquelles la confuſion de ſon ame le ietta dās vn labirinthe de deſplaiſir, qui le coulant au goufre d’angoiſſes le preſſa de tant d’afflictions, que la moindre eſtoit ſuffiſante de le moleſter iuſques à la mort. Sans ceſſe le ſouuenir lui enfantoit les figures de ſes delices deſirables, dont il auoit ruyné le ſujet, lequel bien qu’il fut eſlongné & rejetté luy fourniſſoit inceſſamment les pourtraits de l’accompliſſement de ſa chere volupté pretendue, en celle qu’il a indignemēt deſtruite. En ceſte mordāte deſplaiſance, il prit reſolution d’ēuoyer chercher Etherine, & ſe propoſoit l’ayāt retrouuee lui faire tāt de bōnes ſatisfactions qu’elle ſeroit cōtēte, & minutāt deſia en ſon cœur, les belles paroles dont il la doit amadouer, proportionna le remede a ſon ennuy, & enuoya en diligence de ſes plus loyaux, pour ſoigneuſement la trouuer & la ramener : Ces ſeruiteurs fideles & diligens, & qui n’ont autre conſideration que d’obeïr à la parole de leur Prince, vont en haſte, taſchent d’executer ce qu’ils peuuent de leur charge, ils arriuent où eux & l’Empereur cuident qu’Etherine eſt errante au milieu des perils, ils courent, vont, viennent, eſcoutent, eſpient, & vſent de tout artifice de chercheurs, ils vont traçans ça & là à la queſte de l’ame de l’Empereur, il n’y a coin, deſtour ny endroit tant reculé, qu’ils ne furettent, il n’y a buiſſon tant recelé qu’ils ne deſcouurent, ny paſſage tant egaré qu’ils ne frayent, ils ſe rencontrent auec le iour, au meſme endroit qu’elle auoit eſté laiſſee, & y ayant paſſé ne l’ont pas deſcouuerte : Ils en mettent le deffaut ſur les tenebres, mais la lumiere ne leur en apprend rien : ſinon qu’ils trouuent la meſche, dont on luy auoit lié les pieds, ceſte enſeigne leur donne vn peu d’eſperance, & les fait eſplucher le bois plus diligemment, pour deſcouurir quelques indices, ou qu’elle ſoit deuoree, ou qu’elle ſe tienne tapie en quelque halier : Ils appellent, ils eſleuent leurs voix triſtes & flatteuſes, pour auoir reſponſe, & rien ne leur reſpond, que les ſons que rediſent les pieces du canal de l’antique Fee. Ils rencontrent ceux qui ſe leuent les premiers, pour furtiuement aller cueillir quelques buchettes, & en faire de l’argent, ils les interrogent, & ils n’en ſcauent rien ; Ils trouuent les bons ouuriers, qui dés le matin vont à leurs taſches, leſquels ne les rendent point plus ſçauans, leurs enqueſtes ne feruent de rien, leur peine eſt inutile, rien ne respond ny à leurs voix, ny à leurs intentions, & ſ’ils ſe mettent à appeller, ils n’oyent apres leurs cris, que les vaines redites de l’air, & les ſons importuns des branches que le vent excite, & n’ayans rien effectué qui ſoit bon par effet, ſ’en reuiennent à la ville, chargez de triſtes nouuelles, leſquelles raportees à l’empereur, il conclud auec eux qu’elle eſt perdue : S’ils l’euſſent trouué & ramenee ! ô qu’il y eut eu de beaux ioyaux donnez, que de belles promeſſes euſſent eſté •ffectuees en guerdon de tant de bons ſeruices ! mais leur diligence a eſté inutile, leur promptitude pour neant, & leur labeur vain : Ceſte derniere faſcherie acheue de combler l’Empereur de douleurs, le determinant à vn extreme deſplaiſir, & puis ſ’auiſant que ſon indiſcretion auoit fruſtré ſon cœur de ſes plus belles ioyes & pretentions, qui luy figuroyent tant de bonnes douceurs, par la promiſe iouïſſance de ce rare ſujet, dont il ſ’eſt miſerablement priué, ſ’ennuya tant qu’il en deuint le vray prototype de triſteſſe. Quoy ? helas ! que par ſa faute ce qu’il auoit de plus cher, ait eſté la pasture des loups, que celle qu’il a tant aymee, ſoit cheute ſans ſecours entre les grifes de la mauuaiſe beſte ? Que ſa vie ait eſté deſolee par ſa malice, l’ayant cruellement precipitee entre les ongles de l’animal ſans merci ? Ce qui acheua & à bon droict de l’emporter en l’abyſme de ſes mortelles afflictions, fut vne nouuelle qui arriua cinq iours apres ceſte calamité, c’eſt que l’on r’apporta la perte de la Princeſſe de Boron, que le triſte Roy ſon pere enuoyoit chercher par tout le monde habitable, meſmes il vint de ſa part vn Ambaſſadeur en Glindicee pour implorer l’aide de l’Empereur, à la recherche du Pyrate qui auoit enleué Etherine, à ce que ſ’il eſtoit en quelque lieu des païs de ſon obeiſſance, & qu’il fut apprehendé, iuſtice en fut faite. Ce fut à ce coup que l’Empereur ſe preſta au deſeſpoir, car par le nom, les diſcours & le pourtrait qui luy fut laiſſé, lequel n’eſtoit qu’vn eſbauché, aupris de ce lui qu’elle auoit fait & le reſte des apparences, il ſ’angoiſſa du tout, & ſe deſpeça le cœur, iugez-en beaux cœurs, qui auez peut-eſtre eſprouué telles auentures. Et puis la grandeur de courage dont il l’auoit recognuë, meſmes en l’excés que l’on luy faiſoit l’expoſant, lui fit iuger que c’eſtoit celle-là meſme que l’on alloit cherchant. Sa ſageſſe pour tant le fit vn peu cōtenir en la preſence de l’ Ambaſſadeur, lequel il conſola, luy promettât d'employer ſes biens, & ſon authorité au recouurement de la Princeſſe. Lambaſſadeur fut deſpeché promptement : car l'Empereur craignoit qu'il ouyt quelque bruit de ce qui ſ'eſtoit paſſé. De puis, ce triſte Monarque n'a peu auoir la force de retenir ſes plaintes, l'ameur & le regret agiſſans impetueuſement ſur luy, le mirent en tel eſtat de melancholie, qu'il ne pouuoit plus receuoir de repos, l'affection du repas eſtoit eſcoulee, & les autres functions periſſoyent : Peu ſçauoyent l'occaſiō de ſon mal : car il n'auoit declaré ſon amour vers Etherine qu'à la Fee, il ſe contraignoit en ſes actions, mais à la fin il fut contraint de ſ'arreſter, & garder la chambre : Les Medecins luy preparerent des remedes, mais pour neant : d'autant qu'ils ne ſcauoyent pas le mal : Et puis les ſucs, les larmes, les fleurs, les racines, les fueilles, les bois, les decoctions, les eſſences, les ſels, les eaux, les compoſitions, & tout ce que peut l'excellence de l'art n'ont point de puiſſance ſur les eſprits, qui ſont hors du gouuernement de la medecine : Les paſſions ne ſont pas és humeurs, parquoy les mondains ne peuuēt mitiger les douleurs amoureuſes, les mignons du repos ne ſcauroyent induire le ſommeil à ce pauure malade d'amour : & les medicamens qui agiſſent és ſubſtances ſenſibles du corps, ne vallent point à corriger ceſte inquietude qui le gourmande & trauerſe ſans luy donner relaſche. Son mal le met en tel eſtat que de moment en moment on attend que l'ame indignee quitte ce corps diſgratié. Tous les ſiens & ſes voiſins en ſont infiniement affligez : On penſe que la crainte de ne recouurer pas le Mirouër de iuſtice ſoit cauſe de ſon mal, partant on remet tout au retour des Fortunez, qui ſont allez au recouurement de ce beau ioyau : Cependant voyla ce grand Empereur humilié ſous la puiſſance d’Amour, cruel vengeur des audaces des hommes : & faudra qu’il paye l’intereſt de ſon offence, auſſi en recognoiſſant ſa legereté, il ſouſpira longuement chaſtié du grand tort qu’il a fait à la beauté parfaite, la quelle il a reiettee de luy par ſon inconſideration.

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DESSEIN DIXIESME.


Les Fortunez reuenus conſolent l’Empereur. Fonſteland fait vne belle partie pour l’amour de Lofnis. Les Fortunez cōcluent auec l’Empereur le voyage en l’hermitage d’Honneur.



CE nous eſtoit vn grand ennuy d’eſtre en ce pais durāt la maladie de l’Empereur, laquelle effaçoit le luſtre de la beauté des ſujets où pretendoyent les ſectateurs de curioſité qui voyageoyent en ſes terres, pourtant noſtre principal deſplaiſir eſtoit, que nous ne trouuions pas ce que nous cherchions. Toutesfois hous temporiſions : d’autant que ſelon le cours des affaires, & nouuelles certaines, les Fortunez eſtoiēt pres de retourner en bref : Ils eſtoyēt le ſujet qui nous retenoit, en eux eſtoit le but de nos pourſuites, pource que pour acheuer noſtre entrepriſe il ne falloit que les ſuiure. Les Fortunez donques tant attendus, ayās deuëment fait leur legation retournerēt en Glindicee, auec l’Ambaſſadeur de la Royne de Sobare : à leur arriuee tout rioit deſia, les eſprits attriſtez reprenoyent lieſſe, auſſi l’Empereur fut tout conſolé de les voir. Et bien qu’ils ſentiſſent quel que incommodité de cœur, pour la maladie de ce Monarque, fi ne laiſſerent-ils de paroiſtre en l’egalité de leur belle humeur, tellement que leur apparence fit conceuoir des fruits de contentement. L’Ambaſſadeur de Sobare fut receu honrablement, & magnifiquement, & l’Empereur au clair iour, de l’aſſeurance qu’il tiroit de la lumiere des Fortunez ſe fit paroiſtre non triſte hypochondriaque, mais galād monarque & Prince, accompli ſur tous ceux qui pretendent à la reputation : Ayant donné iour d’audience à l’Ambaſſadeur accompagné des Sages de Sobare, l’Empereur faſſit en # majeſté, & apres les diſcours, propos d’eſtat & declaration d’affaires il receut d’eux le Mirouër de iuſtice, & ratifia tout ce que les Fortunés auoyent agi, puis apres la bien-ſeance obſeruee les Sobarites furent venuoyés comblez de courtoiſies, & accompaignez de riches preſens.. L’Empereur ſe voyât ſeul auecles Fortunés, leur conta naifuement l’eſtat de ſa fortune amoureuſe, la leur deduiſant auectant d’amertumes qu’ils en auoyent compaſſion, & encor plus viuement lors qu’ils l’entendoyent redire ſouuent ceſte repriſe d’Elegie,

Pauure Etherine helas ! toutes graces periſſent,
Car auec ta ruine elles s’enſeueliſſent.

L’Empereur les pria d’employer toute leur induſtrie pour ſon ſoulagement, & ils le conſolerent, l’aſſeurans de prouuoir ſi bien à ſon affaire, qu’il en auroit du contentement : Et afin de donner luſtre à leur bel artifice, ils demanderent ſecours de temps pour conſulter enſemble, de ce qu’ils deuoyent faire, ce qu’il leur accorda, non ſans ſ’eſtre reſerué la liberté de les enquerir ſouuent, ſi ſes affaires amoureuſes viendroient à fruits de lieſſe : Leur conſeil eſtoit tout pris, & ne reſtoit qu’à l’effectuer : Ce qu’attendant & ſe refraiſchiſſant ces beaux eſprits frequentoient la Fontaine, que Fonſteland viſitoit de bon cœur, pour y voir ſa maiſtreſſe, à quoy ſes freres l’aſſiſtoyent comme tous trois mutuellement ſ’exerçoyent à l’auancement de leurs fortunes : Eſtans à la fontaine auec la Fee qui cōduiſoit les chaſtes amours, de Lofnis & de Fonſteland, chacun prenoit à ſon gré parti de recreation, & ce chaſte amant ſe ſeruant du temps opportun, rendoit à ſa Dame cōte de ce qu’il auoit eſté abſent d’elle, & de quelles meditations ſon cœur ſ’eſtoit repeu, n’ayant pour obiet en la memoire que ſes perfections : Et ainſi glorieux de ſon preſent contentement lui baiſoit ſes belles mains qu’elle retiroit par feinte, le repouſſant mignonnement vers la bouche aymant aymee, l’humble paſſionné luy deduiſoit ſes actions eſcoulees, & elle luy diſoit : A ceſte heure que vous auez faict preuue de l’abſence, ie vous prie de me dire comment vous eſtiez, à ce que par la cognoiſſance de voſtre eſtat ie iuge du mien : car s’il eſt ainſi que ie le veux croire, que vous ayez de l’affection pour moy, il n’y aura pas eu moyen de repos : Fonsteland. Madame, le plus difficile accident qui trouble nos cœurs, eſt la ſeparation du ſuiet où nos ames ont arreſté leur entier contentemēt, & ie le vous dy en la meſme verité que ie la croy, que c’eſt ceſte ſeule cruelle aduanture qui m’affligeoit trop incommodément abſent de vous. C’eſt le mal qui m’a tant & ſi importunément agité, que preſque mes plus belles penſees en eſtoient diſſipees, pource que ie n’auois que des imaginations toutes triſtes qui m’enueloppoiēt en des tenebres trop obſcures, & ſans la valeur dont vous eſueillez mon courage, ie me fuſſe deſeſperé. Mais quand ceſte malignité preſumoit d’eſteindre ma belle eſperance, le ſouuenir de vos vertus ſi doux obiet de mes heureuſes conceptions, me repreſentoit le bien que i’av receu, en m’obligeant à voſtre ſeruice, & me releuoit auec tant de confiance, que i’effacois tout ce trouble, par la felicité que i’ay d’eſtre voſtre, & cōme cet heur eſtoit ma conſolation, ie vous ſupplie ma belle pour continuer mon bien, que vous ayez agreable que touſiours & en tous lieux il me ſoit permis de croire de meſme. Lofnis. Si ie pouuois lire en voſtre cœur, ie ſerois plus preſte de ſcauoir ce qui en eſt, que ie n’eſtois lors que vous eſtiez eſloigné, toutesfois ie ne ſcay ce que ie doy penſer, ou ſi ie me doy perſuader que loing du feu on n’eſt pas tant eſchauffé. Fonst. Ie vous prie me faire mourir plus doucement, & ne cōtinuer pas en ceſte triſte perſuaſion, vous eſtes le feu qui plus eſloigné, m’a plus fait ſentir de flāmes ; Auſſi eſtes vous mon vnique eſperance. Il vous a eſté agreable que celà fuſt, ie m’aſſeure que vous le voulez encor : ie vous prie par ce pouuoir qui m’a rendu voſtre, faire eſtat de ma perſeuerance, en laquelle ie m’entretiendray tant que i’auray du courage : l’abſence qui à men grād deſplaiſir a eſté trop longue, n’a rien effacé du ſainct caractere de vos perfections, au contraire, redoublant le feu de mes viues affections, en a cauteriſé l’impreſſion en mon cœur, qui en eſt tout tranſmué. Ie ne me ſuis point obligé à voſtre ſeruice par deſſein, vn diſcours formé ſur des entrepriſes temeraires ne m’a point conduit à ceſte heureuſe auanture : mon bon deſtin m’y a mené, & vos beaux yeux guides eternelles de mes penſees, m’induiſans à mon bonheur, m’ōt eſtably ceſte rencontre, par laquelle vous m’auez façonné au deuoir où vous me reduiſez. Quand ie vous vy, vne force ſouueraine me fit ſentir vne nouuelle forme s’eſbaucher en mes affections, & ie fus preparé à vne nouuelle volonté, laquelle depuis s’eſtant multipliee, s’eſt tranſmuee en vn amour qui ſera l’extreme de mes paſſions, & le terme de mes fortunes : i’en ay mis ma foy entre vos mains, & ie l’y mets encor, ſans iamais vouloir ou pouuoir la reuoquer : Et c’eſt auiourd’huy que ie iuge plus parfaitement de mon courage : car l’abſence qui m’a propoſé quelle difference il y a de voir ſon Soleil, & d’eſtre en tenebres, a examiné mes opinions, & me faiſant apprehender le mal que i’ay trop violentement reſſenti, m’a fait peſer mon deſir, & ma douleur, & cognoiſtre ce qui en eſt. Ma belle, ie ne veux point vous repreſenter l’eſtat de ma peine quand i’eſtois loing de vous, d’autant que vous la ſcauez bien, auſſi vous l’eſtimerez par mon affection, dont ie vous rendray tant de preuues, que le teſmoignage vous la manifeſtant, vous vous aſſeurerez que mon humble amitié n’eſt point vn proiect inutile pour ſe plaire, ſelon les volages fantaiſies des eſprits legers, mais vn effect ſubſtanciel à l’égal de la verité, laquelle ſans changer continuant en mon ame, ne me fera reſpirer autre cōtentement que de me diſpoſer de plus en plus au ſeruice que ie vous doy. La Fee les vint interrompre. A la verité les amans ne ſçauent que dire & ont tant à dire que les paroles croiſſent en leur bouche, ſans qu’ils le penſent, leurs diſcours coulent infiniment, pource que leur affection eſt ſans fin, & puis ils ont tant de choſes à déduire iuſques à l’effect, qu’ils ne ſe laſſent iamais d’en parler, & qu’on vienne à leur en demander, tout eſt qu’ils ont dilaté leur ame ſur l’aër infini de leurs pensees : Ces deux reſueillés de ce beau ſonge, car, l’amour n’eſt autre choſe d’autant qu’il ne vieillit point, & n’effectue rien, ils vindrent ouyr la Muſique preparee ſous la tonnelle, ce qui fut mis le premier ſur le tapy eſtoit vn aër que Fonſteland auoit arreſté ſous ces paroles meſurees, leſquelles pourtant ne peuuent meſurer ſon affection.

Mon cœur eſtoit ouuert, mon ame humiliee,
Mon eſprit en priere, & mes yeux en deuoir,
Lors que voſtre beauté doucement ſuppliee,
Me daigna par pitié voſtre me receuoir.
Que de bonnes douceurs dedans moy s’eſtablirent,
Combien ſentiſ-ie en moy de conſolation !
Tout ce que les amans en leurs amours ſonſpirent,

Pres de ces ueritez ne ſont que des fictions.
Mais ma belle eſt-il vray, eſt-il vray que ma vie
Vous ſoit en quelque eſtime ,& qu'en ayez pitié ?
La ſaincte verité de vos leures ſortie
Fontfoy que vous auez (receu mon amitié.
Que i'ay de gloire en moy, que ma vie eſt contente,
Qu'vn ſuiet ſi parfait ſoit la loy de mon cœur,
Auſſi ie vy pour vous d'vn amour ſi conſtante,
Que tout vous me verrez de deuoir & d'ardeur.
Telle ſera ma foy conduicte par ma flame,
Que des conſtans amans la guide elle ſera,
Comme la cauſe en eſt grade és yeux de Madame,
Le grand effet en moy touſiours en paroiſtra.

Ce pendant qu'ils repaſſoient ces accords ſous l'examen de la doctrine des conuenances, voicy arriuer vn ballet de Bergers & Bergeres, accordans les inſtrumēs, les pas & les voix, l'entree fut de deux pairs de Bergers & Bergeres, vn Berger triſte, vne Bergere triſte, vn Berger content, vne Bergere contente.

LE TRISTE.

I'aymois vne bergere
Cent fois plus que mon cœur,
Mais ſon ame legere
L'a faict changer d'humeur.
c'eſt vn malheur extreſme
De patir ſous l'amour,
Malheureux eſt qui ayme
Plus longuement qu'vn iour.

LA TRISTE.

Pauurette deſolee,
I'aymois trop vn Berger,

Mais ie ſuis affolee,
Car ſon cœur eſt leger :
C’eſt la cruauté meſme.
Que s’obliger d’amour :
Malheureuſe eſt qui ayme
Seulement demy iour.

LE CONTENT.

Vne bergere belle
Eſt Dame de mon cœur,
D’vne ame humble & fidele
Ie luy ſuis ſeruiteur :
La felicité meſme
Eſt de viure d’amour,
Bien-heureux eſt qui ayme
Juſqu’à ſon dernier iour.

LA CONTENTE.

Amante bien heureuſe,
I’ayme bien mon berger,
De mon amour ioyeuſe
Ie le veux ſoulager.
La felicité meſme
Eſt de viure en amours,
C’eſt vn plaiſir extreſme
De s’entraymer touſiours.

Ils chantoient ainſi les vns apres les autres, les triſtes commencoient & les contents apres continuans de meſme.

LE TRISTE.

L’amour eſt un corſaire
Abuſeur de nos ans,
Il fait ſemblant de plaire,
Mais ſes feux ſont tourmens.
C’eſt vn malheur.

LA TRISTE.

Nos deſirs ſont folie,
Nos deſſeins ſont erreurs,
Malheureux qui ſe fie
A ſi folles humeurs
C’eſt la cruauté.

LE CONTENT.

Les belles ſont la vie
De tout courage aymant,
Leur douceur eſt vnie
A tout contentement :
La felicité.

LA CONTENTE.

Les deſſeins plus aymables,
Sont ceux là des amans,
Touſiours ſont veritables
Leurs fideles ſermens :
La felicité.

LE TRISTE.

Les ames des Bergers
Sont vn aer deceuant,
Et leurs amours legers
S’euaporent au vent.
C’eſt vn malheur.

LA TRISTE.

Si les Bergers nous ayment,
C’eſt pour nous abuſer,
S’ils iurent ils blaſphement,
Pour nos cœurs amuſer.
C’eſt la cruauté.

LE CONTENT.

Le bonheur de la vie.
Eſt de ſe uoir aymer,

Et de ſemblable enuie,
Se ſentir conſommer :
Lafelicité.

LA CONTENTE.

D’vne amour vehemente
sans ceſſe i’aymeray,
Et ie ſeray contente.
Quand aymant ie mourray :
La felicité.

Le ballet acheué & ces parties diuerſes ayans dācé & chanté, tous ſe meſlerent & paſſerent outre, & puis apres vn chœur de bergers & bergeres entremeſlez d’vn nouuel ordre, s’aduança, & ſur les meſmes accords, mais en tons diſſemblables ces vers furent dits trois fois,

Soit amant ou amante
Iamais on m’a du bien,
Si on ne ſe contente,
On ne iouyſt de rien.
Gay, gay liberté viue,
Uiue l’amour auſſi,
Et qui voudra le ſuiue
Comme on le ſuit ici.
L’opinion ſans ceſſe
En nos affections
Eſt celle qui nous preſſe,
Sans autres paſſions.
Gay, gay liberté.

Ceſte ioyeuſe bāde eſtoit ſuiuie d’vn chœur parfaict de toutes ſortes d’inſtrumens qui eſtoient touchez de deux ſortes diuerſes, l’vne, ſelon ce qui eſt cómun, & l’autre à l’Aſiatique, qui eſt que ceux qui n’ont pas bōne voix, mais ſçauēt biē accorder, ont des cors au milieu deſquels y a vne ouuerture à mettre la bouche, laquelle y eſtant ioincte, on peut librement & naifuement prononcer les paroles, lesquelles s’entonnent dedans le ventre de l’organe, qui donne de bons & beaux ſons moyens, entre ceux des inſtrumens & les voix naifues des perſonnes, le tout eſtoit accompagné d’vne bande de Nymphes deliberees, qui d’vn aer galand faiſoient retentir ces accens

Hommes ſexe volage
Retirez-vous d’icy,
Nous auons le courage
Franc d’amoureux ſoucy :
La vertu nous conuie
A plus parfaite vie.
Nous rions de vos feintes
Filles de legerté,
Et ne ſommes atteintes
De telle vanité,
Car noſtre ame conſtante
De l’honneur ſe contente
Or allez temeraires
Souſpirer autre part,
Car vos cœurs volontaires
N’ont point en nous de part,
Vos façons importunes
Ne ſont que trop communes.
Vous brauez d’inſolence
Foibles nous eſtimans.
Mais nous auons puiſſance
Deſſus les cœurs aymans :
Si nous voulions paroiſtre,
Nous le ferions cognoiſtre.

Uos petits artifices
Ne ſont rien que du vent,
De vos triſtes ſeruices,
On nous rebat ſouuent,
Mais nous auons l’addreſſe
D’en preuoir la fineſſe.
Vos ſouſpirs & vos flammes
Sont des inuentions,
Dont vous troublez vos ames
Par trop d’opinions :
Mais nous ne faiſons conte
De vos peines de honte.
Contez donc vos folies
Aux eaux & aux foreſts,
Nos ames diuerties
N’oyent point vos regrets,
Nous ſommes eſlancees
De meilleures penſees.

Ces belles ſe mocquoiēt de l’amour & des amãs, pource que poſſible elles n’eſtoiēt pas encores capables de belles affectiōs, ou pource que quelque dépit les faiſoit ainſi dire, ou qu’elles en eſtoient raſſafiees par le bienheureux accōpliſſement de leurs deſirs : car c’eſt l’ordinaire de taſcher a brauer ce qui a gauchi nos entendemēs, lors que no° le pouuons, & que l’obligation eſt eſteinte : les amans m’entendent bien. Et ſemble qu’il en ſoit comme ie le penſe, parce que ces Nymphes portoient ſur leurs cheueux des guirlandes de fleurs contrefaictes, à quoy ſe raportoit ce que chantoit le dernier chœur, qui ſe presēta de douze bōs & des plus parfaits muſiciēs accordās ſelō les plus exquiſes pratiques de ceux qui ont remarqué la perfection des tons & de leurs mutuelles conuenances, les oyans, il m’eſt aduis qu’ils diſoient mon intention à ces belles ſur ce ſuiet, & ſeulement pour ce coup.

On recognoit aſſez les feintes
Que vous cachez dedans vos cœurs,
Sans vous parer de ces fleurs peintes
De la couleur de vos humeurs.
Ces fleurs ſur vos cheueux volantes,
Sont les teſmoignages conſtans
Que vous eſtes trop plus changeantes
Que ne ſont les fleurs en tout temps.
Ceux qui vou offrent leur ſeruice
Contraints bien ſouuent ſont menteurs,
Puiſque vous aymez l’artifice,
Ils ſe font vos imitateurs.
Plus ne vous pleignez doncques belles,
Quand comme vous on ſe feindra,
Le plus fidele des fidelles,
Eſt tel que ſa Dame voudra,
S’il vous en aduient du dommage,
Accuſez en vos legertez,
Les feintes de voſtre courage
L’artifice de vos beautez.

Toutes ces diuerſitez ſans noiſe, ſans difficulté, mais d’vn conſentement, paſſans en ioye, eſtoiēt teſmoignage de belles humeurs de ce beau monde, qui ne pretend qu’au contentement legitime, lequel ſi on rencontre, on ſe tient en la douce fortune que lon a commencee, autrement on ſe debande ſouuent ſtimulé par le dépit, le deſeſpoir, ou la honte. Qui eſt-ce qui meut infinis à laiſſer la conuerſation des peuples, ſinon le deſplaiſir de ne ſe voir honorez comme ils deſirent, ou gratifiez d’eſtats qu’ils pretendent, ou n’auoir entree écharges ambitieuſes qu’ils appetēt, ou n’obtenir pas la bonne grace des Dames aymees ? Que ſi quelqu’vn contriſtant la bonne fortune iouyſſant à gré de tout vient tomber és accez de ceſte tranchee, ou melancholique ou diuine, nous dirons que c’eſt vne maladie ſuperieure, qui l’a fait mourir au mōde, & le laiſſerōs ſuiure ſes bonnes fantaiſies, toutesfois quoy que ce ſoit on choppe à quelqu’vn des eſtos que nous auōs recognus. Tandis qu’on ſe preparoit pour ſe retirer, Fonſtelād prenoit ainſi cōgé de Lofnis : Madame, ie ſuis en peine, pource que l’amour ſollicite mon cœur auec des paſſions eſtrāges, biē que ie ſois viuemët perſuadé, que mes deuotions vous ſont agreables. Et puis cognoiſſant mō peu de merite, ie brāſle en I’incertitude de pouuoir vn iour emporter le prix des fidelités qui m’exercerōt ſuiuāt la fortune que ie me ſuis propoſee en vo° ſeruāt : c’eſt l’amour qui me fait extrauaguer. Ie rōps le cours à ces penſees, puis que mō courage qui me presēte le fruict de la conſtāce, me promet que ie perſeuereray en vous aymāt. Et pourtāt mō ſouuerain biē eſt ordonné en l’eſtat de mes belles penſees, & mō bonheur eſt eſtabli és meditatiōs que ie fay apres la perfectiō que i’honore. Dōc maintenu par ce bon contētemēt, ie cōſole mō ame, qui autremēt deffaudroit preſſee des rigueurs de l’afflictiō qui tātoſt m’oppreſſera quand ie ne ſeray plus aupres de voº. toutesfois ie ſupporte l’aigreur de ceſte petite abſence, pource qu’elle me donne du cōtentemēt vo° repreſentant à moy plus auātageuſemēt, & ciſelāt voſtre pourtraict en mō cœur auec plus de force : Et puis eſtant à vous, & aſſeuré qu’il vous eſt agreable, ie ſuis tout cōſolé. Lofnis. Voſtre propre fidelité vous rendra teſmoignage de tout, & de ce que ie vous deuray, pour à quoy m’obliger plus expreſſement, ie ne vous demande ſinon que vos paroles ſoient ſans ceſſe conſentantes à la verité, & ie vo° tiēdray auſſi cher que ma vie, pourueu que la vertu vous retire aux limites de voſtre deuoir.

Le temps que les Fortunez auoient pris eſtoit pour auoir la cōmodité d’aduertir leurs amis qui eſtoient en l’iſle de Quilmalee, à ce que tout meurement deliberé, rien ne ſuccedaſt que ſelon leur deſſein, à quoy il ſembloit que tout ſe preparoit : Ce temps expiré, ils ſe preſenterent à l’Empereur pour luy declarer ce qu’ils vouloient executer pour ſon bien. Cavaliree. Sire, vous nous auez faict l’honneur de vous fier en nous d’affaires de grande conſequence, & concernantes voſtre vie, que nous tenons ſi chere, qu’il n’y a rien que nous ne vouluſſions tenter & hazarder pour la cōſeruer : & pource que nous voyons qu’il vous plaiſt vous rapporter à nous touchant ce dernier accident qui vous faſche, & met en telle triſteſſe, que voſtre ſanté en eſt incommodee : Nous vous conſeillons comme vos treſ-humbles ſeruiteurs, que vous tenant au rang de Maieſté ſuyuant voſtre couſtume, vous dreſſiez vn equipage digne de voſtre grandeur, & que façiez vn voyage au Royaume de Nabadonce en l’hermitage d’honneur, il eſt certain ſi vous le faictes, que ſans doute vous y aurez des nouuelles d’Etherine, car elle y ſera au temps meſmes que vous vous y trouuerez. Fonsteland. Ce qui fait que nous vous dōnons ce conſeil, Sire, eſt pour ce que dans peu de moys on commencera à ouurir le grand anniuerſaire, où tous les vrays amans doiuent vn voyage, & ſur tout, ceux qui depuis cinq ans ont couru des trauerſes d’Amour, & là eſtans ils ſerōt iugez & recompenſez, d’autant qu’en ce lieu il y a remede aux amours ou par conſeil, ou par proprieté. Vivarambe. Sire, quand vous ſerez là, vous oyrez vne raiſon d’amour qui vous plaira, & ſerez aſſeuré de ce qu’il faudra faire pour voſtre deſir : car il ſe trouue vn grand & admirable ſecret en la belle figure dont vous ſerez fort ſatisfaict : d’auantage vous y verrez dans l’Iris de cognoiſſance où a eſté, où eſt, & ſera Etherine : parquoy eſtant certain de ce qui ſera, vous diſpoſerez voſtre cœur, & par la liqueur de benediction, vous vous rendrez content. L’Empereur leur tendit la main gracieuſe, leur dit, qu’il ne vouloit autre reſolution que la leur, qu’il s’eſtoit mis entre leurs mains, pour les croire, & meſmes leur obeyr en ce qui concernoit ſa ſanté : Parquoy, qu’il feroit ce qu’ils auoient determiné, & donneroit ordre à tout, & ce pendant qu’ils luy aidaſſent & prouueuſſent. Tandis que l’equipage ſe faiſoit, & qu’ō accommodoit les neceſſitez, ils ſuruindrent de terribles & dangereuſes affaires, les propoſitions furent eſtrangement deſtournees, & y eut des diſpoſitions de ſi pernicieuſe conſequence, que tout en deſordre, & nous, & nos eſperances & l’Empereur auſſi, fumes en point de perir, & de ne gouſter iamais le fruict de nos deſſeins.

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DESSEIN VNZIESME.


Epinoyſe n’y penſant point, ſe laiſſa ſurprendre à l’amour, pour le ſuiect de Caualiree, auquel elle le declare, & il s’en excuſe.



LEs violens efforts d’amour fourniſſoiét d’in uentiös aux amâs à trouuer allegemēt à leurs fantaiſies, & appaiſer leurs douleurs, ou biē leur donnent occaſion de rechercher & auſſi de trouuer les moyens de ſe venger des ſuiects qui les ont irritez, ou contre leſquels ils s’irritent. Epinoiſe la Fee de la Fontaine des amoureux, qui ſi longtemps a veſcu en l’honneur & reputation d’eſtre vnique, ſage, ſans que paſſion aucune ayt eſmeu ſon ame deſraiſonnablement, receut en ce temps cy vn reuers d’amour qui fut cauſe de pluſieurs nouuelles trauerſes, & de nous faire vieillir en nos recherches. L’amour a traicté ceſte Dame, & qui eſt-ce qui eſchappe le traict de ce vif eſprit qui penetre tout ? Où le Soleil peut luire, il paſſe des traicts d’amour, & meſmes il en gliſſe infinis és lieux où lon ne cognoit point la lumiere, & où iamais les eſtincelles du iour n’ont reſplendy, ceſte vigueur a demonſtré ſes effects : Epinoyſe eſtoit aſſez belle pour eſtre deſiree, d’aſſez bon lieu pour eſtre la practique d’vn bel eſprit, & de trop de merites pour n’eſtre point recherchee. Auſſi l’amour auoit par elle fait ſouſpirer en vain tāt d’amās, qui la craignoiét, elle qui le ſçauoit biē (pour ce que les belles ſçauēt biē leurs merites quand elles ſont ſans paſſion) ſe meſloit de brauer l’amour, faiſant gloire de triōpher des cœurs, & de reſiſter puiſlamment aux forces de l’affection, & elle ſe tenant à l’œr pacifique de ſes penſees, voyoit les affaires des autres, qui ne l’eſmeurent point : d’autant que l’effort qui examine tous autres courages paſſe loing d’elle. Amour indigné va ſe recompenſant autre part, & ne pouuant encor ſe vanger ſupporte ſa honte, tant qu’il ayt la commodité de donner quelque trauerſe, eſtant meſpriſé, il baiſſe la teſte, & ſe retient : mais auſſi quand il trouue l’occaſion de vēgeance, il en vſe inſolemment, quand il en attrape l’opportunité il s’y exaggere auec toute vehemence, & n’eſpargne rien. Or il auoit fait forger vn nouueau traict, & l’auoit trempé dans les douceurs de la meſme delicateſſe dont couloit le ſuc amoureux qui glutinoit les ames de Cambile & de Caualiree : De ce traict Amour inconſiderément offenca le cœur d’Epinoiſe, à laquelle il ne penſoit plus, & n’auoit intention de s’addreſſer : car le voulant eſſayer, il l’auoit enfoncé en intentiō d’en alterer vne vnique beauté qui eſtoit toute innocente encor, & laquelle pourtant a faict ſouſpirer le heraut de cez paſſions cy, & de fortune, le coupeſtant languiſſant & non ſoudain, la Fee paſſant le receut par hazard, & s’en trouua atteinte, eſtant en diamettre aux yeux de Caualiree : à ce coup elle eft reueillee, & comme en ſurſaut reſſent quelque nouneauté qui l’eſguillonne, & cherchant ce que ce pouuoit eſtre, ſon œil aduiſa Caualiree dōt la ſource de feu luy ſaillit en l’ame, & y mit tant de feux, qu’elle ſe trouua toute autre qu’auparauant, & toute brillante d’ardeurs qu’elle eſtoit, ſe vid interieurement toute en flamme. Elle ſe cōmuniqua à ſoy-meſmes, & conſultant le Cabinet de ſes fantaiſies, raiſonne ce qu’elle peut en ceſt accidēt, elle demeure quelque temps en deliberation de laiſſer couler ce nuage, & ſi arreſte ſi fermement qu’elle s’y reſout, en volonté d’arracher ce mal : toutes-fois venant à le repenſer, elle s’y propoſe vn certain beau contentement qui la flatte tant que contraincte, oubliant ſa genereuſe reſolution, elle s’y abandonne, & comme elle auoit eſté violente à s’en vouloir diſtraire, elle fut obſtinee à s’y precipiter, ſe donnant vehementement en proye à l’amour. Quoy ? qu’vne Princeſſe ſupplie vn eſtranger : Qu’vne belle tant de fois deſiree de pluſieurs s’offre à vn qui ne l’a point requiſe ? qu’elle s’humilie deuant celuy qui deuroit auec crainte de n’eſtre exaucé, ramper deuant elle en prieres pour obtenir ſa grace à il n’y a point de moyen, ceſte couſtume ſeroit nouuelle, la tache en ſeroit trop deſ-honneſte, & il y pourroit aller trop au deſaduantage des Dames. Ce conſeil luy cauſe beaucoup de trouble, elle ſe veut diſtraire & faire mourir ceſt inique deſir, auant qu’il croiſſe : Puis elle repenſe qu’il ſeroit impoſſible (veu que l’amour eſt equitable) qu’elle eut receu ce feu ſi vif en ſon ame d’vn œil dont la vie n’eut point d’affection pour elle, & que puis que ce mouuement l’intereſſe, il faut qu’il vienne de luy : C’eſt ainſi que les amans s’abuſent pour auoir excuſe de leurs extrauagances. Elle gratifie ſon aiſe d’imaginations, eſtimant qu’on luy veut du bien, puis auſſi toſt elle ſe rauiſe & croid qu’elle ſe trompe, & que ce n’eſt pas Amour qui occupe ſon object ; Mais en fin, eſprouuant au vif les pointes qui l’inquiettent, elle ſ’abandonne au conquerant abſolut des cœurs, & delibere ſi elle peut de faire amitié auec le Fortuné. Quelques iours auoyent paſſé depuis la premiere atteinte, meſmes ils ſ’eſtoyent entre-veus à la Fontaine, & elle plus reſpectueuſe que de couftume, l’auoit veu d’vn œil, qui pourtant n’oſoit rien declarer que par des elancemens languiſſans qui ſuppliēt. Elle qui penſe deuoir eſtre aymee ſ’eſtonne qu’il ne lui fait quelque demonſtration d’amour, veu qu’il peut auoir remarqué ſes requeſtes oculaires, mais le malheur pour ceſte amante, il n’auoit pas alors l’eſprit d’intelligence amoureuſe à ſon ſujet. Il eſt vray que par temps & les actions, il ſ’apperceut bien de l’alteration de l’ame de la Fee, qui n’auoit pas l’humeur brillante comme parauāt, eſtoit moins familiere en diſcours, plus reſpectueuſe en conuerſation, nō tant aſſeuree en approches, ayant l’eſprit comme empeſché. Elle de ſon coſté fait les excuſes de Caualiree qui ne parle gueres à elle, & elle ſe veut faire croire que pourtāt il l’aime : mais qu’il ne luy oſe dire, craignant de troubler ſon vœu de fille, ſi elle en a fait ainſi que par auēture il le penſe. Ces petites penſees luy fourniſſent des ombres de contentement, mais elles ſ’eſcoulēt trop viſte, & l’attirent peu s’en faut au deſeſpoir, iugeant par l’effet, qu’il ne penſe point en elle, toutesfois ſe flattant de ſon aiſe eſperé, ſeremet en vn peu d’eſpoir, & conclud qu’il le faut reueiller. Et puis ſe ſentant outree d’affection, ſe dōne toute licence de prendre la voye de reſolution qui ſ’offrira, parquoy apres pluſieurs debats en ſon ame, ſ’eſtant ſouuēt mutinee puis rapaiſee, & en fin voulāt eſprouuer ce qui lui doit auenir, ſe de termine à renuerſer l’ordre, donques prenant l’occaſion de diſcourir auec le Fortuné, le fit aiſément venir à tel propos qu’elle continua ainſi. Vous ſçauez qu’il n’y a pas moyen d’eſchapper, & qu’il ne ſe peut, que l’on ne ſente quelquefois vne petite eſmotion de bien-vueillance pour vn ſujet de merite, i’ay autrefois penſé que ce fuſſent aers friuoles, que ceux qui emportent les amans, mais ie me recognois, & me dedis des propos que i’en ay maintemus, car ie cōfeſſe qu’il y a veritablement vn amour qui peut ſur les courages, certainement ie l’ay eſſayé, & en porte les impreſſions en mon cœur, ie ne ſcay ſi vous vous en eſtes apperceu ? Or quoy qu’il m’ē auienne, & que l’on me reproche mon deportement inuſité en cela, ou que l’on m’accuſe d’eſtre plus deſireuſe que deſiree, ie franchiray pourtant le terme que ma volonté ſ’eſt reſolue de paſſer, & reſpondray que ce n’eſt point moy qui recherche, mais bien que ie manifeſte que ie ſuis capable d’aymer & d’eſtre aymee, & le dis pour autant que pluſieurs penſent qu’aucunes de nous qui ſommes Fees, ſoyōs aſtreintes par vœux, tellement que pluſieurs qui voudroyent nous aymer, n’oſent ſe defcouurir à nous : Or il ne faut point que pour moy on ait ceſte conſideration, & partant ſi vous auez eu quelque opinion ſemblable, ie vous prie la leuer à ceſte heure que ie vous declare les conceptions de mon ame, vous diſant que ie deſire eſtre autant aymee que i’ayme : Et ſi voſtre cœur eſt capable d’amitié, ayez ceſte gloire que ie vous ay prié, ie n’en ſuis point honteuſe, & deſire en cecy diminuer ma reputation, pour m’augmenter en bien d’amour par voſtre courtoiſie ; Penſez donques d’auoir pitié de celle qui vous ſoulageroit, ſi vous la suppliez, qui vous accepteroit, ſi vous ſouſpiriez pour elle, ne fraudez point le deſir de celle qui vous ouure ſon ſecret qui ſera ſecret à iamais, ſi vous ne le deſcouurez trop indignement. Cavaliree. Ma propre miſere me reduit à telle extremité, qu’il faut que ie ſois tant malheureux, que ie ne puiſſe recognoiſtre le bien que vous me faites : Ie vous prie croire que ie ne ſuis ny glorieux, ny deſdaigneux, ny meſcognoiſſant & encor moins ingrat, vous me faites vn hōneur qui ſurpaſſe de trop ma fortune, & ſ’eſleue infiniment au deſſus de mon eſpoir. Si ce bien me fut apparu premierement, ie fuſſe au ſouuerain bon heur, ce qui ne peut eſtre : d’autant que ie ſuis obligé de foy à vne autre, que ie n’oſerois tromper, encor que ie le vouluſſe, pour autant que ie ſuis homme d’honneur, partāt Madame, ſi c’eſt pour ſcauoir mes conceptiōs qu’il vous a pleu ainſi parler à moy, ſoyez contente que ie les vous ay declarees, que ſi veritablement vous me deſirez pour ſeruiteur d’amour, ie vous ſupplie de m’en excuſer : car ie ne puis & ne veux faire aucune meſchanceté, que ſi i’eſtois ſi laſche de vous promettre, ie meriterois d’eſtre puny : d’autāt que ie ne puis legitimemēt eſtre à vous, il eſt vray qu’encor que ie ſois à vne autre, ſi eſt-ce que pour la grād faueur, & hŌneur qu’il vous a pleu me faire, ie ſeray à iamais voſtre cheualier, & d’affection, en ceſte ſorte ie vous aymeray & ſeruiray fidelement & vniquement. La Fee. C’eſt que vous me dedaignez que vous parlez de la façon, & meſpriſez ce qui ne vous couſte gueres, mais ſi eſt-ce que vous faudrez bien à trouuer vne maiſtreſſe, qui fit cas de vous comme ie feray : car ayant ce nom, l’effect, ſeroit en fin que ie ſerois voſtre bonne ſeruante : Ie ſcay bien à ceſte heure, que i’ay fait vne faute, de vous auoir manifeſté mon courage, il falloit que ie vous fiſſe venir, & teinſſe en langueur, adonques vous l’euſſiez trouué bon, la pierre en eſt iettee, ainſi qu’il conuient à ceux qui ont tiré l’eſpee cötre leur Roy, d’en ietter le fourreau au feu, auſſi ayant commis ceſt erreur de vous auoir manifeſté mon dommage, & comme amour m’a reduite, il faut que la premiere hôte de fille eſtāt perdue, ie me commette au reſte de la fortune d’amour, tant que l’honneur me le permettra, & que ie ſois voſtre, pour eſtre autant aymee qu’Amante : Cavalir. Il faut obeir aux Dames & ne les irriter iamais, ie feray ce qu’il vous plaira, ſi vous iugez qu’il ſoit raiſonnable, & que vous trouuiez bon d’obtenir vn cœur qui eſt engagé : Et puis ie penſe recognoiſtre que ce deſſein eſt vn beau paſſe-tēps que vous faignez pour vous eſbatre & faire preuue de mon eſprit. La fee, ie parle d’affection, & en verité, & le vous feray paroiſtre. La departie contrainté, fut cauſe que la Fee qui eut d’auantage moleſté le Fortuné, le laiſſa, ainſi ſe ſeparerent-ils tous deux diuerſement ennuyez. Caualiree deſcouurit cet affaire à ſes freres qui pour l’euiter, haſtoyēt le plus qu’ils pouuoyentlevoyage de Nabadonce.

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DESSEIN DOUZIESME.


Progrez de la vengeance que veut prendre Epinoyſe des Fortunez, l’Empereur perſuadé l’eſcoute, & ſe diſpoſe de ſçauoir ce qui eſt d’vn auertiſſement qu’elle luy donne de trahiſon par les Fortunez.



IL n’y a rien de tant felon, qu’vne Dame qui ſe penſe eſtre dedaignee, & ſurtout, lors qu’elle ſçait qu’elle a du merite : parquoy Epinoyſe ayāt fait tous ſes efforts & les voyant inutiles, apres auoir longuement conſulté à part ſoy, & medité tout ce qui ſe pouuoit agiter fur ce ſuiet, deueint preſque furieuſe, tāt du depit qu’elle auoit, d’auoir honteuſement recherché vn homme, que du dedain qu’elle portoit de ſe cognoiſtre non aymee : En ceſte maligne opinion ſe conſeillant auec le deſeſpoir, le dépit & lavengeance, ſe mit à oublier Amour, amitié, & tbut reſpect, ſi qu’elle ſe lança au goufre vengeur, qui lui produiſit les inuentions de ſe vanger de ſon adverſaire, & ſe propoſa de perdre non ſeulement Caualiree, mais les trois freres & ruiner leur fortune, & tout ce qui les toucheroit d’amitié ſans eſpargner Lofnis, ny l’Empereur meſmes ; Elle auoit opinion que l’innocēte Dame ſ’eſtoit auiſee de ſon amour, & qu’elle en auoit deſtourné le Fortuné de peur, que l’eſpouſant, elle perdit l’eſperance d’eſtre ſon heritiere, car Epinoiſe eſtoit Dame de grandes terres, comme de la duché de Pragence, & autres dont venoyēt les plus belles commoditez de l’Empire, & dont Lofnis heriteroit, ſi la Fee mouroit ſans enfans, d’autāt qu’elle eſtoit ſa parente de par ſa mere. Parquoy # mutinât en ſon ame conſpira contre ſoy-meſme, coniurant la perte des innocens, machinant & executant cōtre eux, ce qu’elle peut : Il te faut vn peu pardonner pauurette, car tu ne ſcais ce que tu fais ny contre qui. En ſa pernicieuſe fantaiſie, ſans faire autre mine que de couſtume, elle à ſon ordinaire veint voir l’Empereur, & sās manifeſter aucun trait d’artifice, vſa d’vne contrefigure aux eſſais deceueurs de la court, s’accommodant aux ordinaires conceptions & entretiēs qui l’exerçoyent, & ainſi l’ayant mignonnement conſolé : comme ſouuent elle faiſoit, coula auec ſon propos le progrez de ce diſcours, reſpondāt à ce qu’il lui auoit dit de la grandeur amoureuſe qui le dominoit. Comment voulez vous touſiours vous affliger ſous la ſeruitude de ceſte maligne humeur, qui vous retient aux deceptions : dont voſtre ame ſe trouble ? pretendrez vous ſans ceſſe à voſtre ruine, n’auez vous point ſouuenāce de ce que vous auez eſté ? S’il auiēt que les eſtrangers & les voſtres meſmes deſcouurent voſtre incommodité, en quelle reputation vous auront ils, vous qu’ils ont eſtimé le plus ſage de tous les monarques : de vous voir comme vn enfant ſouſpirer honteuſement pour vne petite baſteleuſe, & de condition abiecte, qui ſous ombre d’vn petit eſclat de beauté paſſagere, fera gloire d’auoir gourmandé le plus bel eſprit du monde ? penſez vous qu’elle ne ſache pas bien ce que vous faites, & que ne ſoyez pas ſon ordinaire conte de riſee ? ne vous abuſez point, croyāt qu’elle ſoit la Princeſſe de Boron : Non Empereur, il eſt permis de ſe donner quelque licence pour le plaiſir de ſon cœur, mais il ne faut pas qu’vne ombre de cōmodité ioyeuſe, efface la gloire d’vn prince magnanime. C’eſt le fait de ceux qui n’ōt que faire, de ſ’amuſer aux belles vanitez de la paſſion d’amour : vn grād és mains duquel tant d’ames ſont recōmendees, a bien des affaires de plus grande conſequēce qui le doiuét empeſcher, ſans qu’il ſ’aille imprudemment enueloper en des cogitatiōs indignes de ce qu’il eſt, releuez voſtre cœur, reprenez voſtre courage, afin que vous ne cauſiez à voſtre nom vne tache qui ſeroit beaucoup plus difforme que iamais voſtre gloire n’a eſté ſplendide. Ceſte Fee diſoit bien, & ſ’il n’y eut rien eu de venin caché la deſſous, elle faiſoit paroiſtre vn vray conſeil ; mais comme tous Conſeillers donnent auis aux Rois, ſelon leur commodité, elle l’induiſoit à ſon intētion, & l’Empereur qui n’en ſçait rien luy reſpond. Ma Couſine, ſi tu auois ſenti en ton cœur quelle eſt la viue eſmotion d’vn amour fondé ſur le pudique deſir de la iouïſſance d’vn ſujet accomply, tu ne me viendrois pas tourmenter, & ne taſcherois à me faire dedaigner ce qui m’eſt ſi precieux, mais ie te pardonne pour autant que tu m’aymes. La Fee. Il eſt vray que ie vous ayme, & pource auſſi (car il y va de voſtre vie) ie vous repreſenteray la difference qu’il y a de ſe mignarder en vne paſſion ingrate, ou ſauourer l’excellence, de la grandeur qu’on ne doit iamais maculer : c’eſt vn contentement d’eſprit incomprehenſible, vne lieſſe nō meſurable, d’aymer & eſtre aymé ſelon toutes les qualitez qu’il vous plaira, ie le veux, ie l’accorde, & eſt non ſeulement en penſee vne extreme lieſſe, mais auſſi en effet vn ſouuerain bien. Si eſt-ce qu’il y a bien à dire, entre ceſte nuagere & & friuole delectation, & la ſolide iouiſſance d’vn grand eſtat, & la vie : les appetits voluptueux ceſſent ſi les commoditez temporelles periſſent : mais les ſolides eſtabliſſemens de ce qui nous fait eſtre, demeurent, & les amours ſ’exalent, ils ſont vapeurs agreables & paſſageres. Les eſtats, les biens & le viure, ſont neceſſitez & ſubſtances fermes & arreſtees, quand nous les tenons : Cela eſt beau, magnifique & d’eſtime, d’eſtre recognu grand, vaillant, iuſte & amant ; mais il eſt bien plus excellent, fructueux & honorable, d’eſtre & ſe monſtrer ce que l’on doit eſtre, magnanime, ſage & viuant, pour ſe conſeruer en ſa ſplendeur, pour ſe rendre redoutable aux ennemis, & profitable aux ſiens : Il y a vne grande diſtance entre ſe maintenir en ſon deuoir, & à ſe laifſer deceuoir ſous ombre de quelques deſirs inſolens. Ne penſez vous point que vous vous aneantiſſiez vous meſme ? Ne vous diffamez-vous pas de vous outrer de melancholie pour vn ſi petit ſujet, & de ſi peu de conſequence, pour vne petite impudente, qui poſſible maintenant eſt à ſe noyer de contentements, auec pluſieurs qu’elle raſſaſie de voluptez, ſe mocquāt de voſtre indecente captiuité d’eſprit ? La Fee diſoit comme vray, mais elle blaſphemoit cōtre la beauté, l’höneur & l’amour, & toutesfois elle remuoit l’eſprit de l’Empereur, le faiſant peiner extrememét, à cauſe qu’il auoit de la conſideration. Il eſt certain que quand vn cœur a receu en ſoy quelque venin qui l’a detraqué de ſon œconomie, il eſt ſuſceptible de toute autre mauuaiſe & maligne qualité, & pourtant l’Empereur eſtant en ceſte agonie d’incertitude, lui reſpondit en perplexité, Ie n’entēs point vos diſcours, eſclairciſſez moy. La Fee. Si vous les voulez entēdre, reprenez voſtre eſprit Royal, redeuenez hōme, & tenez pour jeu ce qui vous eſt ſerieux, touchant les paſſiös d’aimer, &ores qu’il eſt queſtion d’affaires ſerieuſes penſezy : Mettez les conſiderations delectables pour le temps de recreation, & ſaiſiſſez celles de conſequence au beſoin, & ſi vous auez l’ame capable d’entendre ce qui eſt de voſtre bien, ie vous feray ſçauoir ce qui concerne le plus cher de ce qui vous touche. L’emperevr. Quand il faut vſer d’vn agreable artifice, il en faut vſer, mais en choſes ſerieuſes dites ſerieuſement, expliquez vous, Epinoyse. Es gentilleſſes d’eſprit, ie taſche d’exceller, pour auec la beauté de l’art conduire à fin, ce que ie veux pour le plaiſir, & ſcay bien accommoder le temps & le ſujet, mais ores qu’il y va de voſtre reſte, & que ce n’eſt plus ieu, ie laiſſe les ombres de ioyeuſeté à part, ie parle à bon eſcient, & afin que tout d’vn coup ie vous iette aux affaires, dites moy, les artifices des Fortunez ne vo° ſont point encor manifeſtes ? N’auez vo° point apperceu qu’ils vous deçoiuent, & que vous pipans par leurs inuentions, ils vous preparent vne cheute de ſi grande conſequence, que iamais vous ne pourrez vo° en releuer ? Ils vous meinent comme vn lyon enchaiſné, & trafiquås voſtre grandeur vous veulent ruiner d’eſprit & de fortune. l’emp. Que dites vous ? Ceux que vous auez inſinuez en ma grace qui m’ont ſerui tant fidelement, deſquels l’affection m’eſt ſi cognuë : & dont recentemēt les ſeruices paroiſſent, m’ayans conſerué la vie, me la voudroyent-ils rauir ? ceux qui ſont pour le maintien de moy meſme, me voudroyent-ils deffaire ? à la verité, ie ne puis me perſuader qu’ils euſſent en l’ame, autres deſſeins que pour mon bien. la fee. Il eſt permis d’eſtre deceu au commencemét, lors que l’artifice precede la preud’hommie. Et puis les occaſions font ſouuent changer les courages, il y a des eſprits ainſi faits, ils ſ’adonnent à de grands & ſignalez deuoirs, font des ſeruices remarquables pour deceuoir plus facilement, & s’expoſent afin de ne faillir à leurs entrepriſes, ils veulent tout ou rien, & les hazards où ils ſ’auanturent, eſt le grand artifice, par lequel ils aſſeurent leur gibier puis ils frapent leur coup. l’emp. Ma mignonne voudriez vous attribuer telle deſloyauté aux Fortunés qui m’ont tant obligé ? la fee. Ce n’cſt pas tout, qu’ils vous ayent fait du bien, il conuient pour le faire eſtimer tel, qu’ils perſeuerēt, car de ruyner ce qu’on a eſtabli, ou ſouſtenu, eſt trop plus dommageable que n’a eſté fructueux le premier bien : celuy qui oſte la vie, fait vn mal mille fois plus grand, que la commodité de l’auoir conſeruee n’eſt euidente : parquoy ces gens vous preparent vn dōmage plus mauuais que n’a eſté excellent le bien qu’ils vous ont fait : Et ſi vous y prenez garde vous trouuerez par les apparences de la verité, que nous auōs tous eſté deceus en eux. Mais laiſſons le paſſé : ou ſ’il eſt expediant peſons le auec le futur, & voyons ce qu’ils pretendent, ce qui vous ſera aiſé à remarquer & iuger : auſſi vous en laiſſeray-ie donner l’arreſt apres que ie vous auray declaré ce qui en eſt. A dire vray, ce leur eſt vne grāde facilité d’affaires, d’auoir trouué vn eſprit qui les croid & eſt abuſé d’eux : A quoy ie vous ſupplie, tend le voyage qu’ils vous font entreprendre, & auquel vous eſtes reſolu, que pour vous trainer en lieu où ſous ombre dc vetilles de neant, & de vaines conſolations d’eſprit, ils ſe rendront maiſtres de voſtre corps, comme ils le ſont de voſtre ame, & puis à leur gré ils ſ’empareront de voſtre empire, qu’ils partageront enſemble, ſ’y eſtabliſſants premierement ſous voſtre authorité, & fe faiſants donner les charges & lieutenances que vous leurs commettrés, & puis eſtans fortifiez ils acheueront leur tragedie, & vous foible & abatu mignardé, en ceſte humeur melācholique de concupiſcēce où ils vous ſcauront bien nourrir, afin de deuenir vos tuteurs, les laiſſerés faire & vous manier comme furieux, puis ils vous paſſeront la plume par le bec. Que ſ’il vous plaiſt me donner voſtre parole, puis que ie vous ay diſpoſé à entendre voſtre fortune, & tenir ceci ſecret, ie vous donneray vn auis particulier qui vous acertenera ds tout L’Emper. vous me perſuadez eſtrangement, & ſollicitez par raiſons euidcntes & terribles, or bien, ie vous iure de faire comme vous dites ; mais ſurtout ie vous prie ne me trompez pas. La fee, le ſang ne peut mentir, c’eſt ce qui m’induit principalement, & la pitié de preuoir vne ſi grande ruyne me fait gemir. Et ie ne ſcay que ie doy propoſer ou ſouffrir, voſtre perte ou celle d’vne perſonne que i’ayme comme ma vie : mais quoy ? il faut touſiours obuier au plus grand mal : Et il y a beaucoup à dire d’vne branche à tout l’arbre, il faut que voſtre conſeruation me ſoit plus chere, que le plaiſir de voſtre fille par voſtre aneantiſſement. Sachés que la pauure Lofnis a eſté ſeduitte par ces infideles, & eſt la partie qu’ils ont braſſee contre vous, qui eſt telle que le fait auenant, l’aiſné aura le tiltre d’Empereur, le ſecond eſpouſera voſtre fille, à laquelle demeureront les biens de ſa mere auec la Duché, & autres biens dont elle heritera de moy, qui ſeray confinee en la tour du iardin, ſi ie n’ay pis, & le ieune aura les iſles, voyla le partage qu’ils ont fait, & ſi vous doutez de mon dire, ie vous feray voir le lieu d’où i’ay tout appris, & de là, pourrez remarquer vne circonſtance vous rendra eſbahi ſur l’apres midi enuiron trois heures, paſſez coyment par la petite galerie, par où on va de la chappelle en la chambre de Lofnis, & vous coulez vers la double muraille, où il y a vne petite feneſtre à l’antique, qui a ſon regard ſur le iardin de plaiſir, que Lofnis a fait faire, & vous y preſentez lentement, vous verrés voſtre fille en conſeil auec le ſecond, & afin que vous puiſſiez y aller ſecrettement, voyla la clef qui ouure la petite porte d’entre les deux murailles. L’Emp. Ie mettray ordre à tout, & n’en parlez point, le temps ſ’approche qu’ils doiuent entrer, car ie les ay mandez.

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DESSEIN TREZIESME.


Par l’artifice d’Epinoyſe l’Empereur penſe mal des Fortunés & les fait mener chacun à part és Iſles dangereuſes. Caualiree eſchapant de l’iſle des lyons, vient en celle des ſerpens où il trouue ſon frere Fonſteland.



IL n’y auoit gueres que la Fee eſtoit ſortie quand les Fortunez entrerent, auſquels l’Empereur ne teint pas grands propos, pource qu’il auoit l’entendement preoccupé & troublé : toutesfois il ne laiſſa de ſe contenir : outre il ſe fortifia en ſa mauuaiſe opinion, parce qu’ils luy parlerent de haſter ſon voyage, & en faiſoyent grande inſtance, pour ſe tirer de l’importunité d’Epinoyſe. Ces ſages Fortunez furent ſurpris à ce coup, ils n’ont pas bien preueu ny pris garde aux geſtes de l’Empereur, dont l’apparēce eſtoit paree de feinte, à quoy ne prenant pas effet leur prudence fut deceuë. L’heure venue de l’aſſignation, l’Empereur ne faillit à ce qu’auoit tramé la Fee, & vid ce qu’elle luy auoit declaré, qui luy donna entiere aſſeurance de ſon dire, telle que des lors ſon cœur fut du tout aliené des Fortunez. A l’heure dite, Lofnis entretenoit ſon humble Fonſteland, qui tout content de ceſte pudique faueur, recueilloit de ſes yeux la douce vie qui l’animoit. La deſloyale Epinoyſe y eſtoit, mais elle ſ’eſtoit tapie ſous le relays de la muraille, ſi que l’Empereur ne vid que ſa fille auec le Fortuné, qui deuiſoyent en ſe pourmenant vis à vis d’où eſtoit la Fee, laquelle ſouuent les auoit fait rencontrer en ce contentement en ſa preſence, autrement Lofnis iamais n’y eut conſenti : L’Empereur tout preſque hors de ſoy reueint en ſa chambre, tant accablé de penſees qu’il n’eſtoit que confuſion, & ſurtout pour vn propos qu’il auoit ouy, & qu’Epinoyſe auoit induſtrieuſement dreſſé. Car ordinairement en leurs recreatiōs ils auoyent des ſujets ſerieux, & ce iour auoit eſté, qu’ils diſputeroyent de l’eſtat des Empires, qui ſelon qu’ils concluoyent me dependoyent que du hazard, qu’ils appartenoyent à ceux qui les pouuoyent auoir, ils diſcouroyent en ſe promenant ſi pres de la Fee, qu’elle les oyoit bien auſſi, & qui ſouuent aux autres fois, diſoit ſon opinion : mais pour ce coup elle faiſoit ſemblant de les admirer, & d’attendre à dire ſa penſee ſur la reſolution qu’ils en feroyent. Or l’Empereur reprenant ſes eſprits en ceſte, comme iuſte fureur, delibera de preuenir les Fortunés, & punir ſa fille & en la cholere qui le penetroit, ſi la iuſtice dont il auoit touſiours fait eſtat, ne ſe fut preſentes deuant luy, tout d’vn coup il eut aſſouui ſon ire, mais il ſe reteint : craignant que par ſon tranſport il ne maculaſt ſa reputation tant celebre : La premiere douceur de ſon cœur, luy repreſentoit les grands ſeruices que les Fortunez luy auoyent faits, les ſignalez offices qu’il en auoit tiré. Et l’eſperance qui l’auoit fait viure en l’attente du bien propoſé, & qu’il ſe promettoit de receuoir d’eux au recouurement d’Etherine, luy poinçonnoit l’ame, pour ne croire point que ces beaux perſonnages tant ieunes, & galans, fuſſent coulpables de telle perfidie, l’amour vouloit adoucir l’ulcere que lui auoit fait ce deſplaiſant raport : mais tout ſoudain la grandeur du deuoir, & la ſageſſe acquiſe, qu’il faut conferuer, enleuoit de ſa fantaiſie toutes les penſees de beautez & d’amours, luy propoſant qu’il valloit mieux ſe reſoudre à oublier ſes ſu jets amoureux, que ſe laiſſer deſpoüiller d’vn Empire. Parquoy il ſe reſolut d’eſchapper, pour ne tomber par ſa faute entre les mains de ceux qui perdroyent ſa vie : il arreſta donques en ſoy-meſmes : ce qu’il auoit deliberé contre ſa fille & les Fortunez. Or par la couſtume du païs, il ne pouuoit faire mourir ſa fille, d’autant que la loy eſtoit, que ſi vne fille noble auoit failly, & qu’il y eut de l’accuſation, il falloit que ſes accuſateurs ſouſteimſlent à toutes armes leur dire, & ſe combatiſſent contre vingt, & ſi elle eſtoit Princeſſe, contre ſoixante & trois, & ce au bout de neuf mois. Et ſ’il auenoit que les deffendeurs fuſſent vaincus, la fille ſeule patiſſoit, & les Cheualiers eſtoyent bannis pour vn an. Si les deffendeurs eſtoyent victorieux, on leur adiugeoit le bien des accuſateurs ; leſquels eſtoyent diffamez & mis au gibet. D’auantage on ne pouuoit punir de mort vn eſtranger pour quelque crime qu’il eut commis, excepté larcin, ſ’il n’y auoit ſept teſmoins contre luy : L’Empereur y ayant bien penſé, & ne ſe voulant ſcandaliſer, mit ſagement ordre à ce qu’il voulut faire. En diligence il choiſit vingt Gentils-hommes, auſquels il commanda de faire ce qu’il leur commanderoit. Et donnant charge au grand Eſcuyer de les conduire en cet affaire, luy fit exprés commandement d’executer ſa volonté ſur les For tunés, telle qu’il luy expoſa. Eux qui ne ſca uent ſi c’eſt # les eſprouuer ou à bon eſ, cient, ne font point d’inquiſition, & ne ſe propoſent quel’obeiſſance. Ce grand Eſcuyer eſtoit celuy qui touſiours venoit vers les Fortunez, quand l’Empereur les demandoit extraprdinairement, & veint à eux leur dire, que tout auſſi toſt il falloit partir pour aller en vne expedition, à laquelle l’Empereur les vouloit employer contre les Foullamets, où il eſtoit ſuruenue vne ſedition, les voyla auſſi toſt preſts fi qu’en diligence ils vindrent au haure ſ’embarquerent. Quand ils furent en pleine mer, les gens de l’Empereur ſe ſaiſirent de leurs perſonnes, & les ſeparerent, leur diſans que telle eſtoit la volonté de ſa Maieſté qui leur donnoit la vie, s’ils la pouuoient conſeruer. Ils eurent beau demander & dire, il n’y auoit point d’oreilles pour les ouyr : la force les emporta abſolument. Ces gens furent longtemps à roder ſur la mer, expres pour leur faire croire qu’ils eſtoient fort loin : Ils aborderent en l’iſle des lyōs, qù ils firent deſcendre Caualiree, lequel ayant eſté mis à terre, ils prierent de les excuſer, & luy enuoyerent ſon eſpee par vn matelot, & s’en allerent. Il pria qu’il vid ſes ſes freres, mais pour neāt, d’autant que le vouloir de l’Empereur eſtoit au contraire. De là, ils donnerent en l’Iſle des ſerpens, où de meſme façon ils logerent Fonſteland. Et apres de pareille ſorte ils firent deſcendre Viuarambe en l’iſle deſerte. Les ayans ſeparez de la façon, ils retournerent à l’Empereur l’acertener de ce qu’ils auoient faict : apres quoy, ſans la vouloir voir, il enuoya Lofnis en la Tour determinee, qui eſt au milieu de l’eſtang malheureux, qui eſt ainſi nommé, à cauſe que l’eau en eſt toute chaude, & dit-on que c’eſt à cauſe qu’il y demeure vn ſerpent qui vomit le feu, & ſe nourrit de ceſte eau tout autour ceſt eſtāg ſont les iardins Royaux, auſquels on ne peut entrer que par vne auenuë, où il y trois portes gardees, à la premiere il y a ſept gendarmes touſiours veillans, à la ſeconde quatorze auſſi veillans & vaillans, & à la troiſieſme, il y en a vingt & vn veillans vaillāts & determinez, qui ne cognoiſſent que leurs capitaines & l’Empereur. Ceſte execution faicte, l’Empereur penſant auoir trouué quelque repos, ſe trouua en dauantage d’inquietude que parauant : toutesfois voulant que ſa valeur fuſt plus recognuë que ſa paſſion, fit publier par tout qu’il auoit exilé les Fortunez pour quelque ſecrette entrepriſe qu’ils auoient machinee. Les Fortunez ſeparez lamenteront en leur fortune tant que ils pourront. Canaliree ne fut pas ſi-toſt en l’iſle des Lyons, qu’il en vid venir deux qui pourtant trauerſerent, dont il demeura eſtonné : Il eſt vray qu’il auoit plus d’aſſeurance que de force, & ce qui luy ſeruit ſur tout, fut qu’il cognoiſſoit la Lyonnee, herbe qui a telle vertu entre ſes autres proprietez que ſi le Lyon la treuue & ſent, & qu’il n’y ayt aucun homme en ce lieu là, il s’en delectera infiniment, & ſe veautrera deſſus, de menant grand ioye. Que s’il y a quelque perſonne là aupres, ou qui en ayt ſur ſoy, il aduiendra par vne antipatie & ſecrette puiſſance contraire, que le Lyon s’eſpouuantera & la fuyra comme la mort & s’en reculera de plus de ſix toiſes : ceſte plante eſt vne eſpece de lumaire dont la fueille eſt decoupee, vermeille & en ouale, aucuns ont adnancé qu’elle auoit la figure de creſte de coq, & de là eſt ſortie la flouette opinion que l’on a de la crainte du Lyon par la presence du coq, Caualiree accueillit de ceſte herbe & s’alla loger ſous vn grand cheſne creux, qui depuis fut ſa demeure, tant qu’il fut en ce pays là où il viuoit de racines, ſe proumenant par l’iſle pour trouuer moyen de s’en retirer par art ou par fortune. En ceſte occupation il aduiſa au clair du iour qu’il y auoit de la terre non trop loing, & eſtimant que ce fuſt le continent, il aſſembla le mieux qu’il peuſt des pieces d’arbres, des eſcorces & de la mouſſe, & auec des oſiers & ſions de ſaules ſe fit vn petit vaiſſeau, ſur lequel il ſe hazarda, & l’eſſayant peu à peu, s’y accouſtuma ſi bien, qu’auec le temps il alloit aſſez loing & reuenoit, à la fin il s’y addextra auec tant de deſir d’eſchapper, qu’il vogua iuſques à la terre qu’il auoit deſcouuerte, & vint aborder en vn lieu qui auoit apparēce d’vn petit port frequenté, il y prit terre, & comme il vouloit s’aſſeurer, choiſiſſant où il tireroit, il apperçeut vn homme qui auoit vne eſpee, il ſe tint ferme, & ſe ſaiſit de la ſienne pour ſe deffendre, s’il en eſtoit beſoin : l’autre approchant & s’eſtāt vn peu arreſté ietta bas ſon eſpee, & vint à bras eſtendus ſe lancer vers luy, & il recognut que c’eſtoit ſon frere Fonſteland. Ceux à qui ſemblable aduanture aduiendroit, pourroient iuger de leur aiſe en ceſte rēcontre nō premeditee, tāt deſiree, & ſi peu eſperee. Fonſteland raconta à ſon frere qu’ils eſtoient en l’iſle des ſerpens, où habitoit la ſage Batuliree, qui auoit tellement par ſon ſç uoir rompu le venin des ſerpens, qu’ils ne leur eſtoient point nuiſibles, ils ſe raconterent comme les gens de l’Empereur les auoient traictez ſans occaſion, & ne ſçauoient qu’eſtoit deuenu leur frere qu’ils regretteront tandis qu’il ſouſpire pour eux. Fonſteland raconta à ſon frere que eſtant expoſé en ceſte iſle, s’abandonnant aux dangers & à la fortune, allant ſans deſſein, il vid vne fille fort belle, qui l’ayant apperceu s’enfuyt, & il la ſuyuit de loing eſpiant ſes pas, qu’il continua tant qu’il arriua où il trouua la vieille Dame pres la Fontaine, qu’il ſalua, & elle le voyant ſeul l’interrogea de ſon eſtre, & de ſa fortune, dont il luy declara ce qu’il voulut : elle en eut pitié, le conſola, & receut en ſa maiſon, que aucun n’auoit encor deſcouuerte, pource que peu s’arreſtoient en ceſte iſle, & ceux qui y abordoient y mouilloient ſeulement l’ancre, puis s’ē alloient ſans entrer plus auant. Ces freres receus de la Dame, alloient ſouuent vers le havre. Et Caualiree, dict à ſon frere que c’eſtoit le conſeil de la Dame qui l’auoit aduiſé, que quelquefois il y paſſoit des Orientaux qui venoient querir des ſerpens pour faire le Theriaque. Tandis qu’ils furent là, Batuliree leur fit bonne chere de ce qu’elle auoit, & leur donnoit du pain fait d’vne racine qui croiſt pres ſa maiſon. Ceſte racine eſt la vraye Ermeſie, d’autant qu’outre ce qu’elle faict que ceux qui en mangent engendrēt des enfans beaux & genereux, ils ſont euxmeſmes en ſanté, & en eſpece de gloire heroyque. Ces grandes Philoſophes qui l’ont voulu imiter, faiſoient vne compoſition de noyaux de pin, de noix broyees auec miel, myrrhe, ſafran & vin de palme ou bon vin auquelles daſtes ont laiſſé leur vertu, faiſant vſer de ceſte cōpoſition auec du laict, ce qui les auoit induicts à ceſte mixtion eſtoit le gouſt diuers de ceſte plante, de laquelle on tiroit pluſieurs ſortes de viandes en la preparant. La Dame auoit vne fille belle & accomplie en toutes ſortes, c’eſt la prudente Carinthee qui le plus ſouuent ne bougeoit de ſa chambre à mediter ſur les excellences de l’vniuers, dont le racourcy ſe trouuoit en ſon cabinet par vn artifice admirable. La fille que Caualiree auoit veuë à ſon arriuee en l’iſle eſtoit fa ſeruante, qui eſtoit allée cueillir la fleur de frāboise pour en tirer la liqueur d’incorruption. Les deux Fortunez apprirent auec la mere & la fille pluſieurs ſciences notables, qui leur ſeruiront en temps & lieu. Cependant ils attendent qu’il ſuruienne quelque vaiſſeau qui les enleue de là pour ſuiure meilleures deſtinees.

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DESSEIN QVATORZIESME.


Viuarambe en l’isle deſerte trouue la lentille raſſaſiante. Là il arriue vn vaiſſeau, dont ceux de dedans le cogneurent, il s’emharque auec eux, & tous arriuent en l’isle des ſerpens, où les freres ſe rencontrerent chez Batuliree.



VIvarambe ayāt eſté expoſé cōme ſes freres, & laiſſé en l’iſle deſerte ne ſçauoit quelle reſolution prendre. Ce fut à luy à chercher en ſon bel entendement ce qu’il pourra pour ſe tirer de la peine où il eſtoit, ou s’accommoder en ce deſert, auquel il n’y a aucuns animaux, meſmes les arbres qui y croiſſent ſe petrifient en deux ans, qui eſt apres qu’ils ont porté fleur, par ainſi il n’y a point de fruict que par grand hazard, les racines n’ont point de ſuc, les herbes ſont ſans liqueur, & n’y a eau bonne que celle d’vne fontaine, ſur laquelle nage vne lentille qui eſt d’vne exquiſe vertu, c’eſt que ſi on en mange vn grain on eſt raſſaſié pour vingt quatre heures, autant que ſi on auoit vſé ſuffiſamment de bonnes viandes, duquel ſecret Viuarambe s’aduiſa par rencontre Ayant ſoif il voulut boire vn bon coup, & print de l’eau au creux de ſon chapeau renfoncé, il y demeura quelques vns de ces grains dont il laiſſa couler vn auec l’eau en beuuant, & preſques auſſitoſt il ſe trouua non ſeulement deſalteré, mais raſſaſié, & ſans aucun appetit. En ceſte affaire, il eut crainte d’auoir trouué quelque venin, dont le ſoudain poiſon l’eut penetré, mais le lendemain ſe trouuant diſpoſt & ſain, & en eſtat de diſner, s’il euſt eu dequoy : il retourna à la fontaine, & print vn grain, dont il ſe trouua tout ſubſtanté, ce qui luy fut vne grande conſolation, ſoulagement & eſperance : mais quoy ? il tournoyoit l’iſle, & ſe trouuoit Seigneur abſolut, mais il n’auoit à qui commander, &, ne pouuoit s’aduiſer d’artifice, par lequel il ſe peuſt deliurer. Durant ces penſemens ſoit de laſſitude ou de deſplaiſir & triſteſſe, il ſe ietta ſous vn arbre petrifié, ſous lequel au chaud du iour il ſe mettoit volontiers, & s’endormit profondément : à ceſt inſtant il arriua vn vaiſſeau, dont ſortirent pluſieurs perſonnes pour ſe recreer, car ils auoient couru fortune ſept iours entiers, & ayans decouuert terre, auoient icy moüillé l’ancre. Vne Demoiſelle de la troupe s’eſtant vn peu eſloignee pour ſe proumener ſans auoir penſé aucune de faire rencontre, car on l’auoit aſſeuree qu’il n’y auoit là beſtes ny gens, allant, & venant, & conſiderant en bas les herbes qui eſtoient eſtrangement tranſmuees en froides pierres de diuerſes ſortes, & proportions, paſſa tant auant, qu’elle vint où Viuarambe eſtoit couché : l’ayant veu de premiere opinion, cui da que ce fuſt quelqu’vn de ſa compagnie qui euſt eu le meſme deſir qu’elle, & qui ſe fuſt repoſé là : mais regardant plus attentiuement vid qu’elle ſe trompoit : & toutesfois luy fut aduis, qu’elle cognoiſſoit ceſt habit (d’autant que les Fortunés ne changoient point la façon, ny la couleur, ny l’ordre, ny valleur de l’eſtoffe de leurs habits) & qu’elle l’auoit veu. Donc elle s’en approcha plus curieuſement, & reconeut Viuarambe, dequoy elle fut fort eſmerueillee, & ſe tourna promptement, & le vint dire aux autres. Les matelots ſe mocquoient d’elle, elle inſiſtoit : partant il y en eut, qui la ſuiuirent, & vindrent où eſtoit le Fortuné, qui au bruict s’eſueilla, ſurpris en toutes façons, & eſtonné de voir ineſperement tant de perſonnes, dont auſſi toſt il recognut la pluſpart, qui eſtoient de ſes amis & cognoiſſance : ce qui luy fut vn commencement de ſouuerain bien, & ſur tout voyant deuant ſoy vne des filles d’honneur de la Royne de Sobare : à ceſte recognoiſſance ils adiouſterent les fortunes, qui les auoient là addreſſees. Viuarambe deſguiſant la ſienne, pource qu’il ne vouloit rien imputer à l’Empereur de Glindicee, leur dict, qu’apres vn grand naufrage, il s’eſtoit miraculeuſement trouué en ceſte ifle. Ce vaiſſeau où eſtoient tant d’amis apartenoit à la Royne de Sobare, auquel eſtoit ſon premier medecin, qui depuis le depart des Fortunez auoit eſpousé ceſte fille d’honneur de la Royne, & pour luy donner du plaiſir, l’ameneroit auec luy au voyage de l’iſle des ſerpens où il en alloit chercher pour faire le theriaque, & amenoit auſſi auec luy ſix des plus belles & chaſtes Demoiſelles du pays, leſquelles preparoiēt les chairs de viperes aux iours de leur pureté. Quand il fallut leuer l’ancre, Viuarābe entra au vaiſſeau, emportāt auec ſoy quelque quantité de la lentille viuifique. Puis le nauire commis au vent ſuiuit ſa route, & print terre fort heureuſement en l’iſle des ſerpens. Au temps de ceſte arriuee, les deux Fortunez venoiēt de ſe proumener, & donnoient vn tour vers le port pour deſcouurir quelques nouuelles, & ils virent ceſte nef a bord & pluſieurs perſonnes de ſorte venir à terre, & faiſans tirer des hardes, meſmes deſia des ouuriers qui plantoient des paux pour dreſſer des tentes : ce qu’ayans veu, ils delibererět vn peu les actiōs de ces gens là, & ſe tindrēt en lieu couuert pour les deſcouurir, les ayans attentiuement conſiderez, il leur fut aduis qu’ils auoient autrefois veu celuy qui commandoit, mais ils ne le remarquoient point aſſez, que voicy qu’ils aduiſerent vn ieune Gentilhomme bien gay qui menoit vne ieune Dame : & cōme diligémēt ils l’eſpluchoiēt auec la veue, ils virent qu’il eſtoit veſtu comme eux, il leur cheut ſur le cœur que c’eſtoit leur frere, incontinant apres ils recogneurēt le Medecin de Sobare, lequel ne ſçachant qu’il y euſt aucun en l’iſle, eſtoit ſorti pour aſſeurer la troupe, & faire la preparation contre ſ’incurſion des ſerpens. Les Fortunez ne furent point deceus de leur penſee, car ils auoient bien remarqué tout ce qu’ils auoient veu. Que ferons nous ? que dirons-nous ? empeſcherions nous leur contentement ? deſtournerions nous la ioye de leur cœur ? ceſte lieſſe future ſera-elle perceptible à d’autres ames ? Il n’y a pas moyen de les retenir d’auantage, ils ſe leuent de leur guette, & s’enviennent droict à ceſte troupe aſſeuree. Ceux qui ouyrent le bruit que les Fortunés faiſoient en s’approchant, s’eſtonnerent, & mirent les autres en alarme, leſquels auoient crainte que quelque grand ſerpent les vint attaquer : Viuarambe eut l’oreille prompte, & l’œil ſoudain, & aduiſant ceux qui venoient, en recogneut l’habit : parquoy il va droict à eux, il fremit, le cœur luy ſaute, il cuide voir ſes freres & il eſt vray, il s’aduance, ils ſe haſtent, il ſe deſpeſche, ils s’efforcent d’approcher, & chacun porté de meſme intention, ils font rencōtre : Ce que les autres voyans s’eſmerueillent, les freres s’entr’embraſſent, & auec telle lieſſe, qu’il n’y a point de plaiſir extreme qui ne ſemble eſtre ſimplement vne douce figure de ceſtuy-cy. Les Dames & tous les aſſiſtans furent treſ ioyeux de ceſte rencontre, ſi que le reſte du iour en fut paſſé en alegreſſe, & diſcours des fortunes paſſees. Eſtās ainſi aſſemblez comme par vne ſpeciale prouidēce, les Fortunés firent entendre au medecin ce qu’ils auoient recogneu de ce lieu, & vindrent enſemble ſaluer la ſage Batuliree, qui les receut auec teſmoignage de contentement, elle cognoiſſoit le perſonnage, & voyoit pluſieurs de ſes bonnes cognoiſſances. Or elle eſtoit de Sobare, & aſſez proche parente de la Royne qui eſtoit ennuyee de ſon abſence : & de faict, on ne la penſoit pas là, car quand elle partit, elle feignit aller en Nabadonce pour voir l’hermitage d’honneur, au lieu dequoy elle auoit eſleu ce lieu qui iadis auoit eſté bien habité ; meſmes de ſes ayeux, qui en eſtoient Seigneurs, mais l’iſle fut depeuplee par vne peur qu’eurent les habitans pour la generale aſſemblee des ſerpens qui s’y fit, l’an de la conionction des 4 planettes. La raiſon pour laquelle ceſte Dames arreſta icy fut, que outre que c’eſtoit ſon bien, le deſir qu’elle auoit d’attraper le Baſilique qui s’y trouue, & notamment en l’aſſemblee generale, elle ſcauoit le moyen qu’il falloit tenir pour ſe preſeruer, & pour prendre des ſerpens, à quoy elle auoit auſſi inſtruit ſa fille, & auec ceſte induſtrie elles attendoient l’heure oportune, patientant iuſques à la rencontre deſiree. Batuliree fournit au medecin tout ce dont il auoit affaire, & tandis qu’ils furent en ſemble luy communica force beaux & ſignalez ſecrets.

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DESSEIN QVINZIESME.


Amours de Beleador & Carinthee ſous l’ombre de ce nom Ierotermia. Prier d’amour ſans eſtre refuſé. Diſcretion.


{{Lettrine|E}N ceſte meſme ſaiſon, & que toute ceſte cōpagnie eſtoit reſolue au plaiſir preſent, & ceux de Sobare auec les Fortunés deſireux de partir au pluſtoſt : les affaires du medecin eſtans ſuccedees heureuſement & plus briefuement qu’ils ne penſoient, il aduint & par hazard non ſouuent aduenant, que la Remore ayant frayé vint s’affraper au Nauire de Sobare, où elle ſapa ſes petits, qui retindrent ſi bien le vaiſſeau, qu’il ne fut pas poſſible de demarer, que tout ce malin poiſſon ne fut eſcoulé, parquoy pour attendre le tēps auec plaiſir ayant faict eſtat de ſeiourner, ce qui fut agreable à la ſage Batuliree & à ſa fille, chacun ſe delibera de ſe donner ſuiect de paſſer le temps auec honneur & lieſſe d’eſprit. Ce retardement fut cauſe des aduantures amoureuſes de Beleador lequel s’eſtoit mis en la compagnie des Dames, pour voir les merueilles des ſerpens, y eſtant excité par ſa propre curioſité és ſuiects excellents. Il n’y auoit pas long temps qu’il auoit eſté en l’hermitage d’honneur, où il auoit recognu les raretez du lieu : Et comme chacun penſe qu’il ſera l’vnique rencontrant en ſa recherche, ayant veu ce tiltre d’or Ierotermia, il imprima en ſon courage l’opinion d’en trouuer le ſuiet qui luy ſeroit fauorable, & ce nom luy eſtant demeuré au cœur pour n’en eſtre iamais effacé, il ſe reſolut d’errer tant qu’il eut rencontré ceſt obiet vnique entre les accomplis, lequel il deuoit honorer faiſant ſeruice à la belle de ſon cœur, qui s’eſt trouuee eſtre la ſage Carinthee, fille de la prudēte Batuliree : Ceſte belle toute anciēne en ſa premiere fleur de ieuneſſe, paroiſt parfaite en vertus, gracieuſe en conuerſation, agreable en rencontre, & recommendable en eſtime. Cependant que les Fortunez ſe conſolent & conſeillent enſemble, & entretiennent les Dames de leur cognoiſſance, que le bon Docteur s’arraiſonne auec la bonne femme, & que chacun ſuit ſon but agreable. Beleador ne perd point temps, car recognoiſſant en la belle Carinthee le terme d’honneur que ſes penſees luy propoſent, ſe reſolut de luy offrir ſon ſeruice, ils s’eſtoient autresfois veus en Sobare, ce fut ce qui luy donna opportunité de familier abord, & ceſte familiarité fut cauſe que l’amour qui n’eſt point ſuiet au temps, forma dās les yeux de la Belle les traicts heureux qui obligerent Beleador à ce ſeruice agreable, auquel il determina ſa vie. Auſſi bien vous faut-il attendre que le temps permette de nous donner à la mer pour nous tirer d’ici : ce qu’attendant, nous aurons, peut eſtre, plaiſir de voir ceſt amant ſouſpirer auec la douceur dont les accents reſonnent en tous les accords que nous aſſemblons. Ceſt amant non encor Amant, mais preparant ſon ame à ſi beau ſoin, voyoit ſa vie luy eſtre mignōnement communiquee des yeux de Carinthee, dont decoule ſa fœlicité, mais il ne ſçauoit s’il auroit l’aſſeurāce d’offrir ſon ſeruice à ceſte belle, parce que l’occaſion ne s’en preſentoit pas, pource que la ſageſſe de la belle faiſoit paroiſtre tant de Maieſté & d’auſtere benignité que difficilement on eut penſé qu’elle eut eu agreable le diſcours d’amour, encore qu’elle en fiſt naiſtre les principes : toutesfois ayant pris vn petit limbe du bandeau du Prince des amans, il s’en couurit les yeux, & s’aduança au hazard de ſa bien-heureuſe fortune. Prenant la main de Carinthee, il la baiſa, & elle cōme le trouuant mauuais, la retira, mais ce fut apres, car quoy que ce ſoit, les belles ſont touſiours bien aiſes que lon leur face ceſt hommage, encore qu’elles facent ſemblant de le reietter, à quoy elles ne penſent point, ains à ſtimuler à frequent honneur leurs tenanciers. Pour ceſte façon il luy dit Mademoiſelle, vous ne me deuriez pas faire ce tort, en m’empeſchant ce bien qui eſt de vous rendre de uoir de treſ-humble ſeruiteur. Carinthee. Il n’y a point de ſeruiteur ſans maiſtreſſe. Bel. Il eſt vray, auſſi eſtes vous ma maiſtreſſe, s’il vo° plaiſt. Et à fin que celà ſoit, & que ie vous conqueſte autant valeureuſement, que i’ay deſir de vous ſeruir fidellement : Ie vous prieray d’amour, & ne m’en oſeriez refuſer. S’il vous en plaiſt faire preuue, & que me refuſiez, ie perdray vne diſcretion. Carin. Ie croy que les hommes ſont diſcrets, parquoy ſi vous perdiez voftre diſcretion, vous y auriez dommage. & ſi i’eſtois voſtre maiſtreſſe, ie ne vous deſirerois pas telle perte, au contraire, ie vous en ſouhaitterois la conſeruation. Belead. Ceſte repartie me fait eſperer que ie n’au ray pas la diſcretion, & partant, que ie ſeray receu à voſtre ſeruice, par vne voye non commune : Car ie vous prieray ſans crainte de refus. Carint. Et ſi ie vous refuſe que ſera ce ? Bel. Mon vnique bien, lequel quand meſme vous voudriez me refuſer à la condition que ie le requereray, vous ne voudriez me le nier. {{sc|Carint}. Voyons donc comment, & ſi ie perds la diſcretion, ie la payeray, car ie ſcay fort bien qu’il n’y a rien qui m’empcſche de vous refuſer, ſi i’en ay enuie, d’autant qu’il m’eſt aduis que ie me ſçay reſoudre à ce que ie veux. Beleador. Ma

Demoiſelle, mon ame eſt tant deuotement affectionnee à voſtre ſeruice, qu’elle ne peut addreſſer ſes vœux qu’à vous ſeule que i’honore & ayme de tout mō cœur, & pource que l’amitié ſe doit recompenſer par l’amour meſmes : ie vous prie me gratifier abſolument de voſtre amour, pour m’en donner parfaite iouyſſance : Et s’il vous eſt agreable, s’il vous plaiſt, & ſi vous deſirez que celà ſoit, & que vous vouliez m’aymer d’amour, refuſez moy la requeſte que ie vo° en fay. Carinthee. Si ie vous refuſe ie vous accepteray, & ſi ie ne vous refuſe point, vous n’aurez pas de part en moy : qu’élirez vous pluſtoſt ? Belead. Ie deſire payer la diſcretiō à ce que vous eſtant redeuable ie tienne de vous, & que m’acquitant ie vous rende hōmage pour receuoir le bien qui m’en eſcherra. Carintee, Pour vous faire paroiſtre que le ne veux pas reſpondre pour vous donner du dommage, ny pour eſtre occaſion de voſtre bien, à cauſe que ie ne ſcay pas les euenemés qui ſont ordonnez du Ciel, pource que ie ne puis faire eſlection de ce qui vo° eſt propre. Ie vous reméts à quand vous m’aurez fait paroiſtre ce que vous auez en l’ame, & lors ie ſçauray ſi ie ſuis capable de reſoudre la propoſitiō que vous me faictes. Ces petits ieux durerent tāt que la compagnie ſe debanda, & que chacun ſe retira à ſa retraicte. C’eſt vne pointe ſi viue que celle de l’amour, qu’elle reſueille inceſſamment ceux qui ſont reduits ſous la puiſſance de ceſte force, qui n’eſpargne rien. Cet amant eſpoinçonné de ſes pudiques ardeurs, print occaſion de reduire ſes paſſions ſous ces accents.

Animé du deſir qui m’a l’ame eslancee,
Ie uous uiens rechercher pour uous rendre mes vœux.
Iamais ſi beau deſir ne toucha ma penſee,
Ie ne fus allumé iamau de ſi beaux feux.
Non, ie ne penſe pas qu’en l’amoureux ſeruage
On puiſſe rencontrer d’autre felicité :
Außi uous iugerez cognoiſſant mon courage,
Qu’il n’eſt rien de pareil à ma fidelité.
Faictes que vos beaux yeux enflamment toutes ames,
Belle vous le pourrez àlors qu’il vous plaira,
Puis apres aduiſez quelles ſeront nos flames,
Vous verrez que mon feu tout autre paſſera.
Les diſcours paſſagers de ces langues bienfaictes
Qui vous offrent leurs cœurs, ne ſont que vanitez,
Mais mon propos uni à mes flames ſecrettes,
Portent ſur chaque mot autant de veritez.
Ie ſay bien il eſt vray que ie ſuis incapable
De rendre à nos beautez le deuoir merité :
Mais la perfection qui me rend excuſable,
Eſt, Belle qu’il vous plaiſt de m’auoir accepté,
Si ie commets erreur & ſi ce m’eſt audace
De ſuiure ce deſſein qui m’esleue le cœur,
Il n’y paroiſtra pas, car voſtre belle grace
Deſtourne les deffaults de voſtre ſeruiteur.
Poßible direz vous, Monarque de ma vie,
Quel bien me reuient il que vous ſoyez à moy ?
C’eſt la felicité d’vne belle accomplies
Se ioüant de tous cœurs d’en auoir vn à ſoy.
Doncq poſſedez mon cœur pour en tirer ſeruice,
Et cognoiſtre vne foy pleine d’affections,
Faictes qu’en nous ſeruant glorieux s’accompliſſe
Les effets deſtinez à vos perfections.

Vne fois qu’ils eſtoient en propos ils ſe mirent à diſcourir des rencontres du Calendrier, & cōme à chaque iour il y a vn nom, ſelon lequel ſi on rencontre celuy d’vne perſonne, & ne ſçachant le iour de ſa natiuité, on propoſe la feſte de naiſſance à ce iour là : parquoy pour trouuer occaſion de bien faire, il luy demanda ſon propre nom. Elle luy faignit luy en diſant vn autre, en quoy il pouuoit eſtre aiſément deceu, car les nōs que nous donnons aux Dames, ſont des Seigneuries ou epithetes, ainſi ſon vray nom n’eſtoit pas vulgairement cogneu, parquoy elle l’abuſa, mais comme il eut bien remué en ſon cœur pour en auoir ſouuenance, l’ayant ouy nommer eſtant petite, du nom ſous lequel elle auoit eſté caracteriſee entre les Chreſtiens, il s’en aduiſa, & ſur ceſte difficulté, il ſe pleignit & conſola, ainſi faiſant entendre en ces ſouſpirs qu’il cognoiſſoit ce beau nom,

I’eſſaye vne fortune autant auantureuſe
Que iamais cheualier eut deſir de tenter,
Et la fin en ſera ſi belle & glorieuſe,
Que tous parfaits amans me viendront imiter.
Mais obiet bien-heureux ou mon deſtin m’attire,
Ne me braſſez vo° point quelque faſcheux deſtour ?
Auriez vous point voulu à ceſt effet m’induire
Pour me faire fentir les malices d’amour ?
Non, vous ne voudriez pas abuſer l’innocence
D’vn qui deuant vos yeux ne ſe peut deſguiſer,
Et toutesfois i’ay veu ceſte douce apparence
Dont vous auez taſché ma penſee abuſer.
Mais pourquoy vouliez vous deſtourner de mō ame
Ce beau nom reueré qui eſt le nom d’aymer ?
Belle, ie ſuis touché d’vne ſi viue flame,
Qu’alumé par uos yeux i’appris à vous nommer.

Il n’y a plus moyen que i’aye cognoiſſance
D’autre nō que du voſtre, engraué dans mō cœur,
Auſſi ie ne ſcaurois rendre d’obeiſſance
Qu’a l’vnique beauté dont ie ſuis ſeruiteur.
Voicy le but heureux des belles eſperances,
Dont ie faiſois eſtat pour viure heureuſement,
Voicy le beau deſtin des bonnes influences,
Qui guidoyent mes deſirs au beau contentement.
Que mon cœur ſatisfait ſe prepare de gloire,
A ſeruir dignement voſtre digne beauté,
I’y ſeray tant parfait, que ie vous feray croire
Ma Belle que ie ſuis tout de fidelité.

Que c’eſt vne condition accompaignee de prōptitudes que celle des Amans, qui ſans ceſſe ſont en action, faiſans autant de deſſeins, qu’il ſe paſſe de fantaiſies en leurs opinions, leſquelles ils croyent veritables. Et puis ils tiennent pour certain ce qu’ils imaginent, & comme ils le meditent ils le ſuppoſent : d’auantage ils voudroyent inceſſamment ſe pouuoir manifeſter. S’il eſtoit en la puiſſance des fideles, de faire voir ce qui eſt eſcrit ſur leur cœur, i’ouurirois le miē deuant ma maiſtreſſe, il luy ſera aſſez apparent, quand elle auiſera ce qu’elle ſcait bien, & qu’elle aura la patience d’eſcouter.

Pardonnez ie vous prie à mon impatience
Jugeant de la grandeur de mes affections,
Quād vous m’euſtes reduit, ſous veſtre obeiſsāce,
I’eu le cœur plein de feux, l’ame de paſſions.
Qui pourroit eſtre à vous ſans ſentir les atteintes
Des traits tous enflammez d’vn amour vehemēt ?
Si les flames d’amour eſtoyent toutes eſteintes,
Vos beaux yeux les feroyēt reuiure en vn momēt,

La vie dedans nous par les effets ſe monſtre.
Car l’ame inceſſamment agite à ſon ſujet,
Auſſi lors quel amour vn courage rencontre,
Sans ceſſer il le rend eſmeu pour ſon obiet.
Donques vous honorant vnique à ma penſee,
D’vn heureux mouuement mon cœur eſt agité,
Eſleuee en deſirs mon ame eſt eſlancee,
Par les pointes qu’amour fait de voſtre beauté.
Que ie ſuis ſatisfait d’auoir ce grand courage
Qui me rend le deuot de vos perfections,
Je tien ceſte auanture à ſi grand auantage,
Que ie ne fays eſtat d’autres occaſions.
Ainſi qu’à tous momens ma paſſion me preſſe
Des violens efforts de mon contentement,
Beniſſant le deſtin qui vous fit ma maiſtreſſe
Ie m’eſtime à bon droit heureux abſoluement.
Voila de quels diſcours ma vie ie conſole,
Attendant que l’effait vous demonſtre mō cœur,
Tout ce qu’ō dit Amour n’eſt que vēt & parole,
Au pris des partions de ma fidelle ardeur.

Beleador deuiſant auec Carinthee, des ſujets que l’amour fait naiſtre inopinémēt, voicy compaignie plus ample qui ſurueint, & chacun des preſens mit en auant ce qui luy pleut & puis à l’ordinaire, ſ’il y a quelque Belle qui eſclate en perfections, elle ſera le but où chacun ſ’addreſſera, tellement que tous les gentilshommes ſ’arreſtoyent à Carinthee pour louer ſes merites. Quelqu’vn aſſez auantageux luy prit la main, & donna ſur vne bague en deuiſe, & luy dit, Belle, eſt-ce voſtre ſeruiteur qui vous a fait preſent de cecy ? Ouy, dit-elle, il me l’a enuoyé en témoignage de ſa fidelité. Ceſte reſponſe qui ne faiſoit que battre I’air, que la Belle n’auoit prononcee que pour ſatisfaire à l’inutile demande du gentilhomme, alla auec vigueur de violence extreme, penetrer le cœur de Beleador, qui des ce moment eut l’ame en alarme, & bien que pluſieurs beaux deuis fuſſent exagerez, & que luy-meſme cachant ſon vlcere en auança de galans, ſi eſt-ce que ſon eſprit eſtoit incommodé, ſe troublant de trop de douleurs immoderees : ce qu’il ſentit mieux, quand il fut à part ſoy : auſſi ſ’en deſchargea-il, par cet aer qu’il fit ouir à Carinthee, auec ſa reſolution ſ’eſtant conſolé.

Vn autre donc ſeroit auoué de ma, Belle,
Emportant deuant moy l’honneur que ie pretēs ?
C’eſt abus de vouloir ſe demonſtrer fidelle
Puis qu’en ſeruant on perd le bō heur & le tēps.
Oublions tous nos feux, puis que les belles Dames
Font gloire d’accepter tout ce qui vient s’offrir ;
Il ne faut plus auoir au cœur de viues flames,
Pour des ſujets ingrats il ne faut plus ſouffrir.
Mais quelle humeur faſcheuſe emporte mō courage
Quel ſiniſtre deſſein m’incite à blaſphemer,
Belle pardonnez moy, i’aurois trop de dōmage
De penſer ſeulement à ne plus vous aymer.
Mettez tout ſur l’amour pere de ialouſie,
Qui ulcere les cœurs par l’ombre ſeulement,
L’ame qui eſt d’amour eſtroitement ſaiſie,
Penſe que tout s’oppoſe à ſon contentement.
Si ie n’auois pour vous l’ame d’amour atteinte,
Vos propos me ſeroyent d’effect indifferent,
Mais eſtant animé de paſſion non feinte,
Ce qui peut m’offenſer m’eſt touſiours apparent.

Oubliray-ie l’ardeur de ma flame viuante,
Pour m’affliger le cœur de triſte paſſion ?
Non ie reuiens à moy, mon ame trop galante
Ne ſe peut alterer de vaine opinion.
Je ſuis tout de deſirs, ie ſuis tout de conſtance,
Rien ne peut eſgaler mes fideles ardeurs,
Auſſi ma Belle vn iour par ma perſeuerance,
Iugera que ie ſuis digne de ſes faueurs.
C’eſt au cœur genereux d’auoir de l’aſſeurance,
Tourner tout à profit, iuger tout bien pour ſoy,
Ie m’auantage ainſi deſſus toute apparence,
Quand meſme ie ſcaurois qu’on feroit cōtre moy.
Lors que ma Belle accepte infinité d’hommages,
Et qu’elle nomme ſiens tant d’autres ſeruiteurs :
I’en ſuis plus glorieux, car ces petits courages,
Font fueille à mō amour, illuſtreēs mes grādeurs.
Ce m’eſt plaiſir de voir tous les eſprits du monde,
Humiliez venir adorer ſa beauté,
Et ſes yeux Rois des yeux, faisās par tout la rōde
Choiſir ce qu’il luy plaiſt rendre en captiuité.
Ma Belle c’eſt ainſi que mon cœur ſe diſpoſe,
A viure, n’eſtimant que vos perfections,
I’y ſuis tout reſolu, ainſi ie me propoſe,
Que vous faites eſtat de mes affections.

Laiſſons les ſe proumener par l’iſle, conſiderans que tant ceux qui ſ’ennuyent, que ceux qui ſ’y plaiſent, ſeront auſſi toſt les vns que les autres, au iour qu’il faudra desloger.

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DESSEIN SEIZIESME.


Suite des amours de Beleador, Diſcours de chaud & froid en affections. Magie des Fees pour ſcauoir l'eſtat des cœurs. Le nauire de Sobare leue l'ancre, & emmenent les Fortunez.



IL n'eſt plaiſir au monde egal à celui que ſauoure vn amant de merite, quand il peut expoſer ſa paſſion, comme en vn tableau deuant les yeux de celle pour laquelle il eſt preſſé d'affections, il perçoit par ce moyen vn ſouuerain bien, & expliquant les angoiſſes & les plaiſirs de ſon ame. il exhale la malignité de ſes feux, il n'y demeure que le pur eſclair de perfection par lequel il ſe donne le contentement de communiquer auec les belles intelligences, qui luy donnent relaſche en ſes perſecutions, il eſtoit auenu que le Soleil plus vif ſur la terre, auoit redoublé la pointe de ſa chaleur, & alors eſtans tous au palais de Batuliree, chacun ſe reſiouïſſoit à la fraiſcheur, & Beleador ne perdoit pas l'occaſion, mais entretenoit Carinthee des paroles, dont il crayonnoit ſes intentions, & auint que luy touchant la main, qu'il ſentit non ſeulement fraiſche, mais froide, luy dit, Ceſte belle main fait paroiſtre par ſon eſtat, que l'interieur reçoit to9 les feux du corps. Carinthee. Si la main eſt froide, tout le corps l'eſt, la main & l'œil ſont indices de tout, & puis ie ſuis toute d’vne froideur glaceante, qui me priue de toute chaleur. Beleador. S’il y auoit vne eſteincelle de ce feu celeſte qui par vous meſme alume tous les cœurs, vous ne vous declareriez pas tant frilleuſe. Carint. Tous ces feux ne ſont que des inuentions pour ſe dilater en beaux diſcours, quand il n’eſt point queſtion d’affaires ſerieuſes, auſſi ces belles feintes ſont agreables occaſions, de ſe donner du plaiſir en la vanité delectable des diſcours qui ſ’ē font. Belea. Vous faites tort à l’Amour & a vous meſmes, car il n’y a rien tāt ſerieux, que lui obeir & vous ſeruir. Carin. les ſeruices ſont mignonnes occupations d’eſprits, qui ſe delectentés precieuſes feintes de l’hōneur courtois. Voila Beleador faſché, ſon ombre l’a fait broncher, & de fait ceſte controuerſe l’emporta ſi loing, qu’il ſe vid en la balance dans laquelle l’eſpoir eſt peſé auec la vanité, & pour en iuger au vray, voyez comme il en debat auec ſa Dame, & puis il ſ’en repend, telles ſont les douces melancholies d’amour demenant vn eſprit :

Ne faites plus deſtat de mes fidelitez,
Et foulez ſous vos pieds mon humble obeiſſance,
Puis que vo° eſtimez qu’aux feux de vos beautés
Faignāt ce qui me plaiſt ie bruſle en apparence.
Faites auſſi ceſſer l’eſclat de vos beaux yeux,
Faites mourir l’eſprit entre les belles ames,
Si vous ne cognoiſſez mes vœux religieux :
Et ſi vous ne iugez mes feux des viues flames.
Comment cognoiſtriez vous les diuines ardeurs
D’vne ame que l’amour doucement eſpoinçonne,
Quād au pl° grăd effort des pl° grādes chaleurs

Toute pleine de froid, tout le corps vo° friſsōne ?
Si vous eſtes ainſ ſans ardeurs, ſans deſirs,
Et au regret des cieux vne inutile image,
Incapable d’amour, indigne de plaiſirs,
Vous eſtes ſans deſſeins, ſans eſpoir, sas courage,
Belle pardonnez moy ie cognoy mon erreur,
Afin de m’esprouuer vous faites ceſte feinte,
Uous recognoiſſez biē aux traits de mō humeur,
Que c’eſt d’amour parfait, que mō ame eſt atteinte
S’il eſt vray que mō cœur n’ait point de paſſiō,
Auſſi voſtre beauté n’aura point d’apparence,
Mais comme vos beautez ſont la perfection,
Auſſi mon amour eſt d’amour la vehemence :
Ne paroiſſés point belle, où ne le ſoyez point,
Puis dites qu’vn ær feint en ces accens reſpire,
Mais voyeK que l’effet à la cauſe eſt conioint,
Et que l’vn eſtāt vray, l’autre vray ſe peut dire :
Ceſſes l’opinion qui m’offence le cœur
Et croyez ie vous pri que mon ame eſt fidele.
Et recognoiſſant bien, iugez de la grandeur
De mes affections, comme vous eſtes belle.
Le froid exterieur dont vous vous reſſentez
Auiourd’huy que l’ardeur entous lieux eſt brillāte,
Demonſtre que vos feux dans le cœur arreſtez,
Conçoiuent vn amour plus grande qu’apparēte.
Ainſi vos feux ſecrets couuez ſecrettement,
Contentent dedans vous voſtre ſage penſee,
Et mes feux qui vous ſont cognus appertement,
Mōſtrēt voſtre pouuoir qui m’a l’ame offencee :
Belle ne dites pas que ie vay retraceant,
Sans ſuiet deſiré ces mignonnes atteintes,
Et que ſans paſſiō ie ſouſpire l’accent,
D’vn cœur qui prend plaiſir aux amoureuſes feintes.

Mon cœur n’oſeroit pas ainſi ſe transformer,
Pour deceuoir les yeux qui dans les ames liſent,
Si digne eſt ſon ſujet, qu’il ne veut preſumer,
De fair come ceux-cy qui touſiours ſe deſguisēt.
Or c’eſt voſtre beaute qui cauſe mes ſouhaits,
Mes ſouhaits ſerōt dōc des ſouhaits veritables.
Puis que i’ay pour objet le parfait des parfaits,
Mes feux sōt d’amour vray, les feux pl° agreables.
Belles pointes d’honneur qui me faites loger
En ſi digne ſujet les deſirs de mon ame,
Afin que pour iamais ie m’y puiſſe obliger,
Tout d’amour ſoit mon ame, & tout mō cœur de flame.
Iamais autre deſir ne me tranſportera,
Car il n’eſt rien d’egal à ma belle maiſtreſſe,
Iamais autre bel œil ne me deſtournera,
Car i’ay trop de valeur pour māquer de promeſſe.

Ceux qui ont veu ceſte Iſle, ſcauent qu’il y a pluſieurs beaux palais, d’autant qu’elle eſtoit autrefois habitee d’vn peuple ſage & admirable en inuentions : Or la belle Carinthee auoit entre quelques vns choiſi vn chaſteau vers le leuant, où ſouuent elle ſe retiroit, & ce ſoir là, elle ſe delibera d’y aller, parquoy elle prit ſa ſeruante & ſe mit en chemin, permettant à Beleador de l’accompagner : A dire vray les Dames ont de terribles artifices, pour faire paroiſtre leur pouuoir abſolu ſur les ames de leur commandement. Cet amant tout contant de conduire ſa maiſtreſſe, ſe baignoit deſia en l’aize parfait d’vne eſperance aſſeuree d’affection mutuelle, & du tout en reſolution d’accompliſſement. Or comme ils eurent fait vn peu plus du tiers du chemin, la Belle le pria de la laiſſer aller ſeule auec ſa ſeruante acheuer ſon voyage. Beleador. Mademoyſelle il n’y a pas apparence que ie manque tant à mō deuoir, ie vous ſupplie que ie vous conduiſe iuſques au lieu de voſtre repos, vous auez ce bois à paſſer, faites moy ceſte faueur que ie le trauerſe, vous ſeruant d’eſcuyer puis ie vous laiſſeray. Carintee. Ie ne le deſire par ſ’il vous plaiſt, ie veux aller ainſi ſeule, & puis il n’y a point de danger, il n’y a plus que deux petites proumenades. belea. il me ſeroit indecent de commettre telle erreur, & pourtant ie vous fay ceſte treshumble requeſte, qu’il vous plaiſe me permettre de vous faire ce petit ſeruice de vous ſuyure iuſques là, puis ie m’en retourneray. carin. Vous me ferez deſ plaiſir ſi vous paſſez outre, & ie rebrouſſeray chemin. belead. Il m’eſt auis que vous deſirez que ie face vne faute ſignalee carin. Vous ferez vne faute plus grande de me deſplaire, que de pēſer faire pour moy, ce que ie ne deſire pas, ie vous prie encor vn coup de trouuer bon, que ie ſuyue le chemin que i’ay deliberé, faites moy donc cet honneur de m’accorder, ce que ie vous demande belead. il ſemble que vous deſiriez vous faſcher ? carint. Vous en ſerez cauſe, car ſi vous me preſſez d’auantage contre mon vouloir, i’en auray beaucoup de deplaiſir, ie vous prie croire que la liberté eſt l’vnique contentement, ie la deſire, n’y contreuenez pas, autrement mon cœur receura de l’incommodité & mon ame de la faſcherie. Beleador. Bien donc Belle : puis qu’il faut obeïr ie vous laiſſe aller & m’en retourne, tout chargé de triſteſſe de vous auoir deſpleu. Il la laiſſa pourſuriure, é le lendemain au matin que la ſeruante veint, il lui enuoya ceſte recognoiſſance,

Ie tremblerois de peur ayant commis l’offence,
Que ie fis reſiſtant à vos commandemens,
Si vous qui ſcauez tout n’auiez la cognoiſſance
Des violents efforts des premiers mouuemens.
Je ſcay que i’ay failli, mais auiſez ma Belle
Quel intereſt de cœur ie pretens en auoir,
Car puis que vous ſcauez que ie uous ſuis fidele,
Uous deuiez accepter l’effet de mon deuoir.
Uous m’auez arreſté de puiſſance abſolue,
Uos beaux yeux ont voulu m’eſlire à leur plaiſir,
Toutesfois ie vou vei colere & reſolue,
Preſte à me deſtourner l’objet de mon deſir.
Ie l’oſe proferer, vous me fuſtes cruelle,
Et voſtre voix me fut vn accent de rigueur,
Car puis que vous ſcauez que ie vous ſuis fidele
Vous me deuiez traitter ainſi que ſeruiteur.
Mais ſoit ce qu’il uous plaiſt, i’ay l’ame obeyſſante,
Le cœur humilié, prompte la volonté,
Riē ne peut empeſcher que mō amour n’augmēte,
Rien ne rompra le cours de ma fidelité.
Uous m’auex allumé d’vne flame eternelle,
Uous eſtes obligee à conſeruer mes feux,
Et puis vous ſcauez bien que ie vous ſuis fidele,
Uous deuez accepter le deuoir de mes vœux.
Eſſayez & cherchez tout diuin artifice
Pour trouuer par effait quel mō cœur vou ſera,
Soit que vous vo° feignies, ou cruelle, où propice
Mō courage conſtant, conſtant vous paroiſtra.
Ainſi ie vay ſuyuant où mon deſtin m’appelle
N’ayant que mō amour & vos beautez pour loy,
Et puis que vous ſcauez que ie vous ſuis fidele

Laiſſez moy uous ſeruir ainſi que ie le doy.

Quand Carinthee fut de retour, Beleador ſe plaignit à elle encor ſur le meſme ſujet, & cōme elle luy remonſtroit qu’elle auoit affaire, & ne le vouloit pas incommoder, & l’aymoit mieux employer en fait de plus d’importance, il lui dit, ie veux ce qu’il vous plaiſt, car vous auez tout pouuoir ſur moy, mais vous ne m’auez peu empeſcher de vous attaquer par ceſte boutade dōt ie vous inquieteray pour me venger en declarāt le ſecret de voſtre belle magie, que comme Fee vous exercez.

Belle pardonnez moy de uous prendre à partie,
En uous repreſentant que uous m’anez fait tort,
Et uous reſſouuenez de ceſte departie
Dont le cōmandement me fut vn trait de mort.
Je ne couueray plus vne triſte penſee,
Ie vou diray mon mal puis que i’oſe parler,
Auſſi vou iugez bien que mon ame offencee
A quelque opinion qu’elle ne peut celler.
Pourquoy vouluſtes vous que ie m’en retournaſſe,
Sans vous accompagner à trauerſer le bois ?
Meſme en me demonſtrāt vne prompte diſgrace :
Dont vous me menaſſiez ſi ie n’obeiſſois ?
Je deſcouure les traits de vos beaux artifices,
Vous auiez en l’eſprit vn deſſein auancé,
Vous deuiez acheuer vn reſte de ſeruice
Aux deitez des bois ſur vn ſort commencé.
Et ne ſçay-ie pas bien que les ſauantes Fees
Suyuent dans les foreſts leurs deſſeins curieux,
Et que d’vn feu diuin dans le cœur eſchaufees
Uont dedans les ſecrets de l’abiſme & des cieux ?
Elles ne ueulent pas que l’on ait cognoiſſance.

Des myſteres ſacrez de telles actions,
C’eſt cela qui vous fit ordonner mon abſence :
Pour ſeulette vacquer à vos inuentions.
Uous auiez reſerué dedans le creux d’vn cheſne,
Trois fueilles de laurier, & trois vierges flābeaux
Une table ſacree, vne pointue aleiſne,
La poudre de trois cœurs pris de trois paſſereaux
Sur le plan de la table enfonçant ceſte pointe
Vous formaſtes trois cœurs en triangle poſez,
Puis à chaqu’vn des cœurs ſa fueille fut adiointe
De meſme les flambeaux y furent diſpoſez :
Puis vous miſtes la main ſur la poudre animee,
De quelques mots ſacrés que bas uous pronóciez,
Et d’elle ſurſemant chaque meſche allumee,
Vous viſtes dās ces feux ce que vous recherchiés.
C’eſt ce qui me fait tort, c’eſt cela qui m’offence,
Car uous auez douté de mon affection,
Vou euſſiez biē mieux veu mon courage en preſence,
Que ſuiuant le hazard de telle inuention
Ors vous ſcauez beaucoup, ſoyez en ſatisfaite,
Vous auez recognu que vous me poſſediez,
Vous n’auez rien gaigné de vous eſtre diſtraite,
Car vo° n’auez riē veu que ce que vous ſpauiez.
Mais vous qui pouuez tant, faut-il que curieuſe
Uous aliez recherchant ainſi la verité ?
Ne ſçauez vous pas biē que toute ame amoureuſe
Doit ſans feinte de cœur ſeruir voſtre beauté ?
Donques me doutez plus de ma perſeuerance,
Car vous me feriés tort & à vous meſme auſſi,
A moy de me troubler en ma bonne eſperance,
A vous d’auoir eſleu ſans qu’il eut reuſſi.
Bien que cēt mille cœurs bruſlent pour vos merites,
Que to° les beaux eſpris ſoyēt ſo° voſtre pouuoir,

Mes flames ne ſeront toutesfois ſi petites,
Qu’étre tāt de grāds feux ne ſe facēt bien voir.
Je vous ay dit le mal que mon ame ſouspire,
Et le deſſein conſtant dont mō cœur s’entretient,
Et puis ie ſuis à uous, il vous a pleu m’eſlire,
Vous deuez conſeruer ce qui vous appartient.
Auiſez mes raiſons, & me faites iuſtice,
Payez moy l’intereſt de mon affliction,
Si iuſte eſt voſtre cœur qu’il me ſera propice,
Encor que contre vous i’intente l’action.

Carintee. Vous auez tort de m’offenſer, & de reblandir ſi ſoudain. Bien ie ne vous en dis rien pour maintenant, & ne vous en feray demonſtration aucune, d’alteration à ioye ou a peine, i’eſpere vous attraper en l’hermitage d’Honneur, & à vous payer d’affront ſi vous le meritez, ou recompenſer de grace ſi vous en eſtes trouué digne. L’Amour veut bien que l’on celebre ſes bonnes feſtes, & qu’on ſ’occupe à ſes delicieux deſſeins, mais les autres affaires qui ſont des effets qui lui ſuccedent, ou qui l’eſtabliſſent, nous attirent auſſi, parquoy nous permetrons à cet Amant de ſouſpirer, iuſques au tēps determiné. Et nous prēdrons auſſi le temps commode pour leuer les voiles, & leuer les ancres du Nauire de Sobare, qui auec les ſiens reçoit les Fortunés, leſquels auec vn meſlange de regret & de ioye, prirent congé de la dame Batuliree & de ſa fille, eſquelles laiſſerent aller ceſte troupe auec vn deſplaiſir mutuel.

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DESSEIN DIXSEPTIESME.


Le nauire poußé en Calicut, les Sobarites sont pris prisonniers. Inimitiez des Rois de Calicut & de Sobare, à cauſe de Sorfireon & de la saincte Galanctifee. Sorfireon & Pocorusee syneſaſtes. Les Fortunez ayans imité le Lyon verd, mettent leurs amis en liberté. Le uaisseau des Sobarites eſt ietté en Asie, où les Fortunez trouuās un vaiſſeau de Glindicee y montent. Les Sobarites arriuent à bon port.



LEs Sobarites ayſes d'auoir auec eux les Fortunez, qui n'y a pas long temps eſtoyent en leur païs, vogoyent ioyeuſement ſur la mer doucement agittee, du vent qui les portoit en leur contree, & comme preſque ceſte bonne troupe eſperoit ſurgir au lieu deſiré, ſuyuant l'agreable vent qui les portoit, il auint vne nouuelle fortune, poſſible le deſtin auoit affaire des Fortunez, ſi que prenant occaſion, il fit leuer vn vent de midy qui ietta le nauire au deſtour de la terre ferme, & l'enlaça au haure de Calicud, apres les auoir tourmentez aſſez impetueuſement durāt ſept iuors : eux qui ne ſe recognoiſſoiēt point, ne ſçauoyent encor en quelles terres ils eſtoyeēt, mais ceux du païs qui les auoyent veu cheoir de haute mer en leur auenue, les recognurent bien, ſi qu'au lieu de les receuoir auec pitié, les prirent audacieuſement, & ce à cauſe de l'ancienne


inimitié qu’il y a entre ceux-cy & les Sobarites, pour la ſaincte Galanſtiſee que ceux de Sobare ont, & qui iadis appartenoit au Roy de Calicut, beaucoup de guerres en ont eſté entre les anceſtres, & la haine en eſt demeuree. Poſſible qu’il y auoit du droit des deux coſtez, toutesfois le ſaiſi ayant de la force le peut touſiours emporter. Le fait eſt, que le Roy de Calicut & le peuple firent partie d’enuoyer en Ofir, ſi qu’ils dreſſerēt & equiperent vne flotte raiſonnable, & mirent gens ſur icelle, en ceſte expedition, pour aller conquerir la Sainte Galanſtiſee, & fut chef de I’entrepriſe Sorfireon, fils puiſné du Roy de Calicut, ieune Prince accord & de bel entendement, nourri en toutes bonnes diſciplines & grand Philoſophe. Il fut long temps auant que pouuoir deſcouurir le moyen d’y paruenir, & toutesfois apres beaucoup de peines & de recherches employees, il veint à bout de ſes deſſeins, nous en verrons toute l’ordonnance, ſi quelque fois nous pouuons extraire de la bibliotheque de l’hermitage d’Hōneur, le volume des memoires de ceſte conqueſte. Sorfireon ayāt heureuſemët accomply ſon entrepriſe, reuenoit auec le treſor en ſa main, & comme il vogoit auec le reſte de ſa flotte qui auoit eſté vnze ans ſur les eaux, il fut rencontré par vn petit vaiſſeau qu’vn ſien fidele amy lui enuoyoit, là eſtoit vn gëtilhomme auec vnelettre de creance, pour l’informer de ce qu’il luy mādoit. Cet amy lui dönoit tous les ans trois ou quatre fois auis de ce qui ſe paſſoit au païs, & lui de meſme l’auiſoit de ce qu’il effectuoit. Le meſſager luy declara ſa creance, qui eſtoit de l’auertir que le Roy ſon pere eſtoit mort, ſon frere aiſné eſtably & recognu, & lui delaiſſé ſans autre partage que ſa bonne fortune. Sorfireō eſtoit deſia proche du pais, parquoy il tourna voile, & donna vers les iſles, & ſ’empara de quelques vnes qui ſont voiſines de Sobare, ayant fait ceſte nouuelle conqueſte, il pēſa de ſe faire Roy de Sobare, mais il trouua vn Roy plus fort que lui en ſon pais, leur guerre fut grande, & puis ce conquerant ne perdoit rien, c’eſtoit l’autre qui auoit de l’intereſt, toutesfois pour acheter paix, il ayma mieux lui laiſſer quelques iſles pour retraitte : comme ſi par pitié il les lui eut donnees : Le Roy ne deſirant point de trouble gratifia ce Prince, ioinct que ce lui eſtoit vn moyen propre pour auoir de l’ayde ſ’il en auoit beſoin, ſur la parole du Roy de Sobare, Sorfireon vint le voir, & il fut receu humainement & auec honneur, en ce tēps-là ceſte court eſtoit agreable, & y auoit de belles dames, entre autres Pocoruſee reſplendiſſoit, comme le premier aſtre du matin : Sorfireon qui la vid ſe dedia à ſon ſeruice, & ſ’offrit à elle, la Belle le ſupplia de l’excuſer, lui faiſant entendre qu’elle eſtoit obligee au veu de virginité, auquel elle ſ’eſtoit liee fidelement, partant elle ne pouuoit luy faire la grace egale à la courtoiſie qu’il lui faiſoit, lui qui auoit l’ame trop vlceree, & auquel la frequentatiō auoit imprimé le fruict de ſon eſpoir, ne peut & ne voulut eſtre eſcōduit parquoy il pourſuiuit de plus en plus la Belle, laquelle par ſes bonnes raiſons l’induiſit à oublier ſa recherche qu’il faiſoit, laquelle (eſtant aſſez perſuadé, il tranſmua en meſme volonté que celle de ſa Dame, ſi quel’vn & l’autre s’accorderent, & pour n’eſteindre tout le fruict de leur amitié, iurerent pour touſiours de viure ſelon les ſainctes conditions que la belle eſtabliroit, & qu’en ceſte forme ils ſe frequenteroient comme heureux ſineſaſtes, viuās d’amour mutuel & chaſte, terminé des bornes de continence perpetuelle. A quoy Sorfireon ſe voyant reduit, ſe donna au Roy de Sobare, luy remit ce qu’il luy auoit donné, & ſes autres biens, & d’auantage le fit heritier de la ſaincte Galanſtiſee, ſe confinant librement quant & Pocoruſee pour viure auec elle en paix & d’amour pudique en ſeules paſſions d’eſprit tranquille, comme il fit iuſques à ſa mort. Ceux de Calicut long tēps apres ayans ſçeu la mort de Sofireon, enuoyerent en Sobare pour au moins auoir ſes meubles, & ſur tout la ſaincte Galanſtiſee, remonſtrant qu’ils eſtoient ſes heritiers : Le Roy leur fit reſponſe, que leur demande eſtoit diſcourtoiſe, & qu’il n’y pouuoit entendre, & de faict, l’Ambaſſadeur s’en alla ſans rien faire. A ſon retour en Calicut, la guerre fut denoncee contre les Sobarites, qui furent aſſaillis, mais ils ſe defendirent ſi bien, que les autres furent contrains s’en retourner, n’emportans auec eux que la haine mortelle qu’ils ont touſiours cōtinuee contre ceux cy. Or les Aſiatiques ſe ſouuenans encor de leurs vieilles querelles, & ayans prins ces Sobarites, les mirent en priſon, les ſeparāt afin de les interroger à leur plaiſir, & pour ce qu’ils ſe doutoient qu’en ce vaiſſeau il y auroit d’autres gens que des Sobarites, ils en firent perquiſition, & par ainſi ils mirent les Fortunez en liberté, auſquels ils declarerent leur intention, & la cauſe : ſur quoy ils vſerent de remonſtrances & autres actes tendans à perſuaſion pour deliurer leurs amis, mais ce fut en vain, & leur fut dict qu’ils ſe contentaſſent du gain qu’ils faiſoient d’eſtre libres. Sur celà les Fortunez prirent conſeil enſemble de faire quelque choſe d’eſtrange ou d’habile, pour retirer leurs amis. Cependāt qu’ils eſtoient â trafiquer auec les deſſeins, pour la liberté des priſonniers, ils ſceurent tant bien s’inſinuer aux graces du Roy, de la Royne & des grands de la Court, que l’on faiſoit grād cas d’eux parquoy parlās de paſſer en Sobare, le Roy les print à part, & leur dit, que s’ils pouuoient tant faire que la Royne Sarmate luy vouluſt enuoyer vne ouce & vn grain de la ſaincte Galanſtiſee, qu’il deliureroit tous les priſonniers & feroit paix auec elle & les ſiens, & ſeroit ſon amy & ſeruiteur. Les Fortunez luy promirent d’y mettre ordre, & ſur celà les priſonniers furent eſlargis. Ainſi que l’on ſe deſpeſchoit de faire vn vaiſſeau leger pour paſſer en Sobare, il arriua des nouuelles d’Ofir, où le Roy de Calicut auoit enuoyé Ctisder frere de la Royne qui luy faiſoit ſçauoir de ſes nouuelles. Ce Prince eſtoit allé en Ofir pour le recouurement de la ſaincte Galanſtiſee qui croiſt en ce pays là, & eſt quelquesfois liqueur & quelquesfois & le plus ſouuent pouldre, tantoſt comme le lis en blancheur, & tantoſt comme le pauot, champeſtre en rougeur, l’excellence de cecy eſt en l’vſage, car on en prend en fort petite quantité, qui eſt enuirō vn grain à chaque fois, ce qu’ayant reiteré deuëment, on eſt certain d’eſtre deliuré de toute cauſe de maladie interne, tellement que l’on peut viure ſain de corps & d’eſprit iuſques à l’âge fort abatu, que l’on ceſſe l’vſage de ce diuin reſtaurant, puis l’ame s’exhale comme le feu d’vne meſche qui n’a plus de liqueur, c’eſt ce qui a fait tant & ſainemēt viure les Roys & Princes de Sobare, & rend les Princeſſes ſi belles. Or Ctisder mandoit qu’il eſtoit ſur le point d’obtenir ſon deſir, & auoit apris exactement le moyē dōt Sorfireon auoit vſé, & ce par le diſciple d’vn qui l’aidoit & eſtoit ſon confident : Et ainſi luy declaroit qu’il eſtoit neceſſaire d’auoir le vaiſſeau propre : Car en quelque façon que deuſt eſtre le vaiſſeau, il cōuenoit qu’il fuſt tel qu’il prinſt tout d’vn coup, ce qu’il y en falloit, ny plus, ny moins, ſans y retourner, & ſans en oſter ou adiouſter, autrement tout ſe perdoit. Le vaiſſeau eſtoit de tel le matiere & meſure : il eſtoit de fin or pur & vierge, en figure de Lyon, tellement proportionné au petit pied, que tout le Lyon de metal egaloit ſeulement la pate droite du Lyon de pais, tranchee à la ionture, & falloit qu’il fuſt vuide à la proportion du vuidé d’vn Lyon auquel on a oſté es parties interieures. Ce qui fut bō à ce coup eſt que Ctiſder recouura auec grand trauail & ſubtilité, le Lyon verd qui auoit eſté le modelle de celuy qu’autresfois Sorfireon auoit faict, & eſtoit de bronze antique ſeulement refondue vne fois, l’ayant recouuré il l’enuoya au Roy. En ceſte meſme heure le Roy eſtoit auec les Fortunez ſur l’affaire propoſee, & s’appreſtoient de partir, & il print occasion de leur communiquer la lettre de Ctiſder : Sur quoy ils luy dirent, que s’il luy plaiſoit leur donner iour d’y penſer, qu’ils s’en reſoudroient : Celà luy pleut. Au iour ordonné ils luy dirent, que s’il ne tenoit qu’à recouurer ce vaiſſeau pour obtenir la ſaincte Galanſtiſee, qu’ils trouueroient bien homme qui le feroit ſelō tou tes les proportions requiſes, pourueu qu’il fourniſt de matiere, & que la beſongne eſtant faicte, & recognuë telle, il laiſſaſt aller les Sobarites. Le Roy leur accorda ce qu’ils deſirerent, & leur ayāt fourni d’eſtoffe, & de lieu, ils firent trauailler vn orfeuure ſage & entendu, lequel ſuiuoit le medecin de Sobare. Ceſt ouurier inſtruit par les Fortunez, prepara de la pierre œillee, des feces de Mars, dont en boüillant par le vinaigre, on a oſté la teinture pour la ſanté des Dames Icteriques, & adiouſtant la terre moite de creuſet, batit tout enſemble, & le conroya ſi biē qu’il en fit vn moule auſſi net que la piece meſme : ainſi fut moulé le Lyon verd, en la place duquel l’autre eſtant coulé, il ſe deſpoüilla, extremement bien reſſemblāt le premier, dont il ſembloit eſtre l’original. Ce Lyon fut vuidé & reparé, où il eſtoit beſoin, & fut ſi exactement bien imité & fait qu’il n’y auoit que redire, puis ils le preſenterent au Roy, lequel pour s’aſſeurer ſi l’ouurage eſtoit bien & deuëment fait, fit aſſembler ſes ingenieux & mathematiciens, leſquels iugerent ceſt ouurage beau & exquis, mais ils ne le ſçeurent meſurer exactement. Ces Fortunez eſtans appellez dirent au Roy, qu’ils le meſureroient en ſa preſence, & qu’ils ne vouloient que luy ſeul pour iuge de la demonſtration apparente qu’ils en feroient. Pour ce faire, ils preparerent vne petite cuue d’argent, fort ingenieuſement elabouree polie & nette par dedans, ayant les bords fort vnis, & la poſerent horizontalement ſur vne table bien aſſiſe. Ce vaiſſeau eſtoit plus long que large : Ils leuerent le Lyon par le moyen d’vne ſangle de ſoye cruë (laquelle dure longtemps incorruptible) à laquelle il eſtoit attaché en balance, & par le moyen d’vn beau polypaſton, le hauſſoient & baiſſoiét imperceptiblement, l’ayāt diſpoſé ſur l’ouuerture du vaiſſeau lequel eſtoit plein d’eau de fontaine bien claire, ils le laiſſerent couler dedans peu à peu, l’y deualant tant qu’il fut tout caché en l’eau, & qu’il n’en ſortit plus, car l’eau ſortoit à meſure que le Lyon y entroit, apres que l’eau fut ſans mouuement, qui meſmes auoit eſté imperceptible, ils releuerent le Lyon le laiſſant ſuſpēdu, afin qu’il s’eſgouſtaſt au vaiſſeau, puis ils oſterent ce Lyon & y mirent l’autre, lequel eſtant coulé en l’eau y tint autant de place : De là le Roy meſme iugea qu’ils eſtoient égaux, quant à l’eau qui eſtoit ſortie & auoit eſté receuë en la baſe de la cuuette, elle fut coulee en vn vaiſſeau d’argent qui auoit deux poulces en quarré, & eſtoit fort long, deux poulces en quarré, c’eſt à dire, que le coſté du vaiſſeau eſtoit égal à la diagonale du quarré, ayant vn poulce de coſté : l’eau y eſtant, monſtra combien le petit Lyon auoit de poulces, & de lignes, les Fortunez nous l’auoient dit, mais l’ayant preſques meſpriſé, bien que l’euſſions eſcrit en vne tablette qui eſt en l’hermitage, nous n’auions pas penſé d’en raporter le memoire ſinō pour les curieux. Le Roy content des Fortunez leur fit de grands preſens, les laiſſa acheuer leur voyage, leur rendant toute leur troupe, & offrāt eſcorte au beſoin, & d’auantage promettant par eux amitié, paix & ſeruice à la Royne de Sobare, au Medecin de laquelle il donna vne emeraude rouge & verte. Il auoit prins à part les Fortunez pour ſçauoir d’eux quels ils eſtoient, & ils luy auoient dit qu’ils apartenoient au Duc de Narciſe, & que leur pere eſtoit le gouuerneur de ſes enfans, homme jà d’aage & Philoſophe. Ils s’embarquerent doncques, & eurent aſſez bon vent trois iours, mais le vent de midy les ietta en vn havre d’Aſie, où ils attendirent le vent propre pour leur route : il aduint qu’eſtant là, il s’y trouua vn vaiſſeau qui tiroit en Glindicee, les Fortunez le trouuant ſi à propos, prinrent congé de leurs amis, leur faiſant entendre qu’ils y auoient expreſſément affaire, prians le Medecin & les Dames de faire leurs excuſes, l’aſſeurans que biē toſt la Royne aura de leurs nouuelles. Viuarambe ayant parlé en ſecret à la Dame, la ſupplia de faire ſon excuſe particuliere. Ils ſe ſeparerēt dōcques, & les vaiſſeaux prirent leur route, celuy de Sobare arriua à bon port, & le Medecin auec les Dames raconterent à la Royne leurs aduantures, & comme par la rencōtre des Fortunez ils auoiēt eſté deliurez de la main du Roy de Calicut, qui d’oreſenauant deſiroit viure en paix, & amitié auec elle, la Dame eſtant en particulier luy preſenta ceſte lettre de la part de ſon Fortuné.

L’Abſence eſt l’affliction dont la rigueur eſt la plus vehemente de toutes les violences qui bleſſent les cœurs viuans d’vne belle affection. C’eſt ce mal qui me trouble & me perſecute de douleur ſur douleur : car il n’eſt ennuy ſemblable à la ſeparation de ſa felicité. Ie ſuis en tenebres ſi loin de mon grand Soleil, duquel l’Ecclipſe me dure trop longuement. Ie n’euſſe iamais penſé que la cauſe du bien le plus aduantageux que m’ait faict apprehender la fortune, fut occaſion que ie ſouffriſſe tant de paſſion. Quand voſtre belle lumiere ne m’auoit encor paru, elle ne me cauſoit point de regret, mais depuis qu’elle eut eſtably ſa loy, qu’elle a eſcrite en mon ame, depuis que vos yeux furent l’honneur vnique de mes deſirs, mō cœur y a tellement eſté vny, que le default de leur preſence m’eſt vn mal inſuportable : Ie ne puis rien apporter pour adoucir l’aigreur de ceſte faſcherie, & ne puis trouuer remede à ceſte peine. Si ie me plains ie vous feray tort de vous importuner de doleances faſcheuſes, n’ayant ſuiet autre que de vous benir & honorer, comme celle qui nourit ma vie en la parfaite felicité, & l’alaicte de ce qu’il y a de meilleur en l’eſperance. Et bien qu’ainſi vous ſoyez toute ma lieſſe, mon ennuy pourtant a ſa cauſe de vous, pource que vous m’eſtes abſente, & ceſte abſence me donne le tourment qui m’inquiette. Comment nommeray-ie ceſte perplexité ? ſous quelle idee de mal la propoſeray-ie à mes conceptions ? Ie ne veux point me profonder d’auātage en ceſte peine : i’ay aſſez de perturbations d’eſtre tant eſloigné de vous, & i’ay trop d’affliction de ne vous voir pas. Auſſi ie taſcheray de patienter pour cōſeruer ma vie, afin que ie vous puiſſe ſeruir ayant fait preuue de ma valeur : adonc tout conſolé apres l’acheuement de pluſieurs belles fortunes, ie vous iray voir plein du bon-heur d’eſtre voſtre, ayant l’eſprit accomply en parfaite ioye, vous ne prendriez pas plaiſir qu’vn deſolé ſe preſentaſt à vous, ioint qu’vn courage abbatu de triſteſſe n’eſt point propre au ſeruice des Dames. Partant bien que ie ſois en ceſte angoiſſe, tout releué de cœur & multipliant l’ardeur de mon affection dans le voile de l’abſence, ie rendray mon amour tant accomply, que vous le iugerez de merite, & verrez à l’effet que vos perfections m’ont excité pour paroiſtre tel que doit eſtre celuy qui vous a pour but de iuſtes deſſeins, vous ayant donc pour guide, & eſtant mené par l’honneur, preſent & abſent, ie vous rendray fidelle preuue du treſ-humble ſeruice que vous a voüé & vous doit Viuarambe.

La Royne Sarmate eut du contentement en pluſieurs ſortes, mais le plus ſignalé fut de ſçauoir de l’eſtat de ſon Fortuné, & ayant apris quelques particularités que ſecrettement il auoit communiquees à la Dame pour luy dire, elle ſe reſolut de ſe conſoler, attendant celuy qui luy eſtoit plus cher que ſon ame.

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DESSEIN DIXHVICTIESME.


Les Fortunez arriuez en Glindicee ſe deſguiſent. La vieille Lycambe medecine vient à l’Empereur pour le guerir. Epinoiſe malade, par l’art de la vieille eſt guerie, & marquee en la cuiſſe, un ancien marchand la vendicant, elle luy eſt deliuree.



LEs Fortunez ayans pris port en Glindicee, ſe deſguiſerēt & retirerēt en vne petite ville, ſe feignans marchands de pierreries, muſc, ambre, & rares drogues qu’on apporte d’Aſie, & d’Orient : ayans reſolu ce qui eſtoit à faire pour leur honneur, à fin de ſçauoir la verité de la cauſe de ce qui s’eſt paſſé contre eux, & recouurer vne infinité de precieuſes & non communes beſongnes qu’ils auoient laiſſees en leur logis, auec des memoires de grande conſequence que l’Empereur auoit mis en ſeure garde, apres les auoir reuiſitez ſans y rien entendre, d’autant que la pluſpart eſtoient diſcours ſtœganografiques, & y auoit auſſi entre autres de petits tableaux des fortunes qu’auoit eu l’Empereur, ce qui luy toucha tellement le cœur, qu’il eut regret de ce qu’il auoit fait ſans auoir parlé à eux. Or les Fortunez ayans conclu leur affaire, ils aduiſerent que Viuarambe iroit à la Court, pour deſcouurir ce qu’il pourroit, afin de prouuoir au reſte. Or ſçauoient-ils de grands ſecrets, & en auoient encor appris auec la Dame de l’iſle des ſerpens. Caualiree auoit eu le ſecret de pouuoir muer l’apparence, & deſguiſer les lineamens du viſage, & les proportions du corps de teint, & ſemblance de ſexe & figure, & regard, & de voix : Par ce moyen il tranſmua Viuarambe, & luy fit rendre la ſimilitude d’vne vieille femme, & luy & ſon autre frere furent deſguiſez en marchands Mores, & en ceſt eſtat ils vont prendre logis en vne hoſtellerie pres le Chaſteau, & la vieille ſe loge aux faux-bourgs, où elle ſe dict eſtre Lycambe la medecine de l’iſle de raport, qui eſtoit venuë pour guerir l’Empereur, qu’elle auoit ouy dire eſtre malade. Celà fut incontinant ſçeu, & deſia chacun parloit de la grande Medecine qui eſtoit en pays, on le raporta à l’Empereur, qui voulant tenter tous moyens l’enuoye querir par la Fee Epinoyſe. Celà vint fort à propos, car c’eſtoit ce que Lycambe deſiroit. Eſtant deuant l’Empereur elle le ſalua, & l’Empereur la priant de s’approcher, & luy ayant fait careſſe, cōme il eſtoit fort courtois & gracieux, l’enquit de la cauſe de ſa venue, elle luy dit librement que ſa principale intention eſtoit pour le voir : ſurquoy l’Empereur ayant reparti & elle repliqué, print la main de ſa Maieſté, & le conſidera auec grande attention, puis luy dit, Sire, les choſes ſecrettes ſont celles qui ſont en l’eſprit, & qui ne doiuent eſtre declarees, parquoy ie vous prie que ces gens ci ſe reculēt vn pcu, & ie diſcourray de voſtre mal plus à mon gré, & diray de voſtre ſecret ce que i’en ay deſia cogneu, puis ayant deſcouuert voſtre maladie, ie viēdray bien toſt aux remedes. Le mal qui vous tient en l’inquietude où vouseſtes, eſt vne profonde melancholie, qui n’eſt point eſmeue par l’indiſpoſitiō des humeurs, mais par vn ſignalé deſplaiſir qui vous eſt arriué d’vne cauſe amoureuſe, par le meſlange d’vne colere trop vehemēte, qui depuis s’eſt régregee pour vn nouueau deſplaiſir : Et ne pouuez eſtre deliuré de ce mal ſi toſt que vous deſireriez, & que ie voudrois bien, d’autant que le remede ne peut eſtre diligēment preſt, & puis il y a vn autre fait que ie iugerois fort biē, ſi vous m’auiez declaré naifuement ce dont ie me doute, parquoy, Sire, contez moy naifuement la verité de tout, & ie vous ſoulageray. Alors l’Empereur luy fit l’entier diſcours des affaires d’Etherine, & adiouſta cöme depuis il auoit perdu tout eſpoir de guerir, ayāt non ſeulement diſgracié les Fortunez, mais les ayant perdus. Lycābe ſçachant vne partie de ce qu’elle deſiroit, outre ce qu’elle en ſçauoit, & entendant par le reſte de ce diſcours le regret que l’Empereur auoit pour les Fortunés, luy promit ſecours le pluſtoſt qu’il luy ſeroit poſſible, & le pria de s’en aſſeurer : ainſi elle ſortit luy promettant de le viſiter ſouuent. Epinoiſe ſcachāt cōme Lycambe auoit conſolé l’Empereur, qui eſtoit fort content d’elle, delibera de l’entretenir, & ſe deceler à elle. Ceſte deſolee Fee euſt voulu, que la maudite fureur de vengeāce qui l’auoit incitee à la trahiſon qu’elle auoit cōmiſe, ne luy fuſt iamais entree au cœur, d’autant que pour ce qui eſtoit ſuruenu, l’amour ne laiſſoit de la flageller auec des pointes plus aigues & qui ſe faiſoiēt plus importunes par le deſeſpoir. Prenant donc occaſion de diſcourir auec Lycambe, elle luy raconta ſes amours, & comme elle s’eſtoit en fin malheureuſement vengee, & que pour tout celà ſon mal au lieu de s’appaiſer ſe rengregeoit. Lycambe eſclaircie de tout, luy dit, que la premiere fois qu’elle le verra, elle luy donnera de l’eſpoir & de l’alegeance. Cependant elle pourpenſa en ſoy-meſme ce qui eſtoit de faire, & le lendemain la voyant luy dit, que le vray moyen de deſtourner ces malignes fantaiſies conſiſtoit en l’vſage de quelque aſſeuré Taliſman, & que ſi elle vouloit elle luy feroit celuy d’oubliance, tellement que iamais ne penſeroit au paſſé qui l’afflige. La Fee le refuſa, & luy dit qu’elle aymoit mieux celuy de ſonges volōtaires, pour ſe donner du contentement, Lycambe luy promit, & qu’elle l’auroit dans deux iours. Or vouloit elle la punir de ſa meſchanceté, mais de telle ſorte, que celà luy donneroit plus d’ennuy, de crainte & d’affliction d’eſprit que de mal. Lycambe fit donc le Taliſman de ſonge, mais elle y meſla d’vne liqueur inſipide, qui eſtant eſchauffee en la teſte touche au principe des nerfs, & dans le dixſeptieſme iour apres, ſans qu’on penſe que celà en ſoit la cauſe, fait tomber en l’iſquion vne douleur intolerable, qui ne ſe peut guarir que par le remede cogneu à celle qui a occaſionné le mal. La Fee ayant eu le Taliſman s’en ſeruit vne nuict ſelon l’ordre & la raiſon, & ſongea ce qui luy pleut, & toutesfois eſtant reſueillee trouue que celà ne la pouuoit contenter, d’autant que la perfection n’y eſtoit pas, parquoy reuoyant Lycambe luy rendit, & la pria deluy donner celuy d’oubliāce qu’elle luy auoit offert. Elle luy dit qu’elle le vouloit biē, mais qu’il falloit neceſſairemēt attēdre à l’autre lune, à cauſe que les Taliſmans imprimēt leur force pour toute la lune à tout le moins : Lycambe faignant auoir des affaires, s’en alla auec promeſſe donnee à la Fee, de la venir reuoir dans peu de iours. Le temps expiré de la future ſciatique, voilà qu’Epinoiſe reuenant du chaſteau brōcha à vn petit caillou, à quoy elle ne prit aucunement garde, & ſur la nuict vne douleur commença à la faſcher, elle penſa que ce fut ce petit pas faux qu’elle auoit fait, parquoy elle enuoya querir vne vieille reuendeuſe qui ſe meſloit de remettre, & luy monſtra ſa iambe : la vieille qui doit touſiours faire valoir le meſtier, dit qu’elle eſtoit bleſſee, & la racouſtra, puis la laiſſa bandee, & emplaſtree d’herbes : celà n’y ſeruit de riē, car la douleur s’augmenta de telle ſorte, que la cauſe en fut miſe ſur le faict de la rabilieuſe, & la douleur ſe multiplia tant, qu’elle deuint preſques inſupportable. Les Medecins appellez n’y cogneurent rien, les Chirurgiens aſſemblez l’ignorerent, & les Empiriques n’y virent goutte, & cependant la pauurette perdoit patience, il n’y auoit perſonne qui peut y rien faire, tellement que la vieille Lycambe fut deſiree, qui vint auec les ſouhaits de la deſolee, laquelle deſia auoit pati quatre iours en expiation de l’offence faite à quatre perſonnes innocentes. Quand elle fut pres de la Fee elle fut inuoquee auec larmes & doleances qu’elle recueilloit en commencement de ſatisfaction pour la faute commiſe. La dolente Epinoiſe ayant conté toute l’hiſtoire de ſon mal & des remedes monſtra à la medecine l’endroit plus grief où ſa douleur l’offençoit le plus, l’ayant viſité & touché luy dict, Mamie, ie cognoy que voſtre mal ira en grand longueur, & ſera d’vne conſequence fort faſcheuſe, ſi vous n’y prouuoiez, & n’i a qu’vn moien de reſtituer voſtre ſanté, lequelie vous dirai ſecretement, comme auſſi il faut qu’il ſoit ſecretement executé, ce moien eſt vn cautere actuel qu’il vous faut appliquer au muſcle reſpondant à ceſt endroit, ce cautere ſera d’vne piece plate que i’appoſerai moi meſme, & auſſi toft voſtre douleur ceſſera ſans plus retourner, & n’i a autre remede. La deſolee malade fut en grande perplexité n’aiant point enuie d’i condeſendre, mais penſant a ſa douleur tant forte, qui ſans relaſche la conduiroit iuſques au tombeau, ſe delibera, toutesfois elle lui dict, Helas ! ma bonne mere, ce mal ne peut-il eſtre autrement guari, pourrai-ie endurer la violence de ce feu ? Lycambe. Le feu de ſoi eſt ſi pur, qu’il paſſe auſſi toſt, & ne laiſſe point de maligne impreſſion, & puis la platine eſt d’or, qui eſt vn metal gracieux, aduiſez y, il y a bien de la difference entre vne douleur momentaire, & vne inquietude douloureuſe qui ne finit point, & conuient que vous preniez viſtement auis par ce qu’il me faut bien toſt aller où i’ay affaire pour le faict de l’Empereur. Apres pluſieurs petites difficultez, la Fee s accorda, parquoy Lycambe s’eſtant enfermee ſeule auec elle, fit chauffer ſa platine, & ayāt fait paroiſtre au iour la belle cuiſſe, remarqua l’endroit où il falloit poſer le feu, & voyant ceſte rondeur potelee qui rioit aux appetits d’amour, auoit preſque regret d’executer ſon entrepriſe, toutesfois elley enfonça le chiffre premedité, & vn peu apres, la pointure du feu, & toutes les autres douleurs ceſſerent, & la Fee ſe trouua auſſi gaye & diſpoſte que iamais, horſmis le petit regret de ceſte marque de feu, qui deſlors l’interdiſoit de la compagnie des Nymphes qui ſe baignent nues. Lycambe vint voir l’Empereur accompagnée d’Epinoiſe, qui le iour de deuant n’eſtoit pas en ſemblable diſpoſition, car il l’auoit eſté voir : parquoy l’ayant deuant ſoy en telle & ſi belle ſanté, luy en demanda l’occaſion : Elle luy dit que la ſage Medecine l’auoit guarie, ce qui fut cauſe qu’il eut encor plus de creance en elle qu’auparauant. La vieille ayant deuiſé auec l’Empereur print congé de luy, luy promettant de le uoir en bref auec certaines & aſſeurees aydes pour le recouurement de ſa ſanté, & l’accompliſſement de ſes deſirs. Entre autres preſens que l’Empereur luy fit, il luy donna vne perle bien ronde, vraye, fine, & de la troiſieſme grandeur, ceſte perle auoit vne proprieté que la regardāt des deux yeux, de ſorte que l’angle des deux rayons viſuels finiſſans à neuf poulces loing de ſon corps elle paroiſſoit toute verde, il y auoit vn petit inſtrument fait expres lequel eſtoit de verre blanc, & on y poſoit la perle, & on l’aprochoit & reculoit tant que lon fut bien, & lors l’aparēce ſe manifeſtoit, ſi on la mettoit en de l’eau roſe, où il y eut vn grain de muſc, elle paroiſſoit toute rouge, ce ioyau eſtoit pretieux & notable. Lycambe ayant auerti les deux marchāds de tout ce qui s’eſtoit paſſé, ils retournerent à Sepor en leurs logis, où ils ſe tindrēt quelque tēps & autāt que beſoin eſtoit pour leur entrepriſe. Cependant que l’Empereur attendoit la venuë de la vieille, il ſe re ſolut de reprendre ſon ancien courage, & de fait il parut en la meſme conſtance qu’il auoit accouſtumé, & ſe formant auec ſa propre raiſon pour eſtre tel qu’il luy eſtoit decent, ſe ſeoit ſouuent en ſon lict de iuſtice pour faire droict à ſon peuple. Quelques iours eſtoient deſia eſcoulez depuis le depart de Lycambe, que voici vne fortune nouuelle : Ainſi quel’Empereur tenoit le ſiege en ſon Palais, il arriua vn beau & venerable vieillard, tel que ſont ceux qui ont longuement trafiqué és terres loingtaines, qui ſe preſentant humblement deuant l’Empereur, luy dict qu’il auoit vne treſ-humble requeſte à luy faire. D’où eſtes vous ? dict l’Empereur, Il reſpond, Sire, ie ſuis de l’iſle de la Fee Oris. L’emperevr. Comment auez vous nom ? Il dit, Sire, ie fuis nommé le triſte Guiſdee. L’Emperevr. Dites ce que vous deſirez obtenir, & s’il eſt raiſonnable, vous aurez le contentement que vous ſouhaittez. Gvisdee. Sire, ie ſuis vn deſolé marchand, & qui depuis dix ans ay fait vne perte notable, i’auois par rencontre & hantiſe des nations recouuré vne ieune fille aſſez belle que i’auois inſtruite en toutes ſortes de perfections, & tellemēt accomplie, que la voyant en eſtat d’eſtre bonne pour en tirer vn grand & honneſte profit, ie me propoſé de la mener en Leuant és lieux où encores le trafic ſe fait d’eſclaues, & ſeruiteurs eſperāt d’étirer plus de ſix mille pieces d’or : En ceſte de liberatiō ie me mis ſur mer, le vēt apres quelques iours nous ietta en la coſte de Preſange, où ie pris terre, & vins loger envne hoſtellerie amenāt ma fille auec moi, l’ayāt miſe au logis, i’eu enuie d’aller prendre langue & ſcauoir des nouuelles, pour auiſer à me gouuerner auec les marchāds du pais, touchant quelques marchandiſes que i’auois, & dont ie cuidois faire argent pour ſuruenir à mon voyage : Helas ! à la malheure pris-ie terre, ayant fait quelques tours, & parlé à quelques vns, ie retourné à l’hoſtellerie où ie trouué vn grand peuple amaſſé, dont il y en eut qui vindrent à moy auec l’hoſte, me dire, que ma fille eſtoit ſortie du logis, & qu’il eſtoit paſſé vn gentilhomme bien monté qui l’auoit enleuee, ſans qu’on eut peu y mettre ordre, tant cela fut fait diligemmēt. Ie me mis à lamenter ainſi qu’vn de ſes peres, ne ſcachant que faire : car chacun me diſoit que la faute n’en eſtoit point à l’hoſte, contre qui ie ne pouuois auoir action pour ceſte perte : parquoy tout promptement i’allay, & veins m’enqueſtant pour auoir des nouuelles, mais ie n’ay rien ſceu apprendre que ma perte. Il y en eut qui me dirent des enſeignes apparentes, ſuiuantes leſquelles ie donné iuſques à vn haure, où l’on me dit, qu’il y auoit eu vn perſonnage de la ſorte que ie le demandois, ie trouué vn vaiſſeau qui eſtoit preſt de ſuyure la meſme route, ie m’y embarqué, & le vent fut ſi bon, que le premier vaiſſeau moüilloit l’ancre ainſi que nous arriuions, ie vis le gētilhomme & la Belle qu’il emmenoit, mais ce n’eſtoit pas la mienne, bien qu’elle luy retiraſt & d’habits & de geſtes, ie m’enquis de quel ques vns qui elle pouuoit eſtre, & on me dit que c’eſtoit la fille du Duc de Pragence, qui luy auoit eſté rauie par l’induſtrie d’vn magicien : cela ne me touchant point ie ſuiuis autres erres, & n’ay ceſſé depuis ce temps-là de tournoyer en cherchant ma fille par infinies terres, & bien que i’aye eſté en pluſieurs endroits, ie n’ay rien recognu de ce que ie cherchois, qu’en ce pais dont i’ay eu telles indices, que ie ſuis venu ly chercher, & on m’a aſſeuré que faiſant requeſte à voſtre Majeſté, ie ne ſeray point fruſtré. Donques, Sire, ie vous ſupplie tres-humblement par voſtre iuſtice meſme, qu’il me ſoit permis de recognoiſtre mon bien, pour en apres l’obtenir par voftre cōmandement. l’emp. Il eſt equitable & ie veux que cela ſoit, parquoy prenez de ces officiers tāt qu’il faudra & recouurez ce qui eſt à vous, pourveu qu’en donniez ſi bonnes enſeignes, que vous ſoyez trouué veritable. Gvisdee. Sire, ie vous remercie tres-humblemenr, ſans que ie dōne tāt de peine à ces gens de bien, & ſans que i’inquiete dauantage voſtre Majeſté, puis que i’ay voſtre parole, & vous mō corps pour me punir ſi ie fay faute, ie vous dis qu’il y a la bas vn beau lieu, où eſt vne belle fontaine, dont eſt cōcierge vne qui ſe dit Fee, & voſtre parēte, c’eſt elle, Sire, c’eſt elle meſme celle que ie cherche, & ſ’il vous plaiſt qu’elle ſoit appellee, ſans qu’elle ſache cet affaire, ie prouueray deuant vos yeux, qu’elle eſt ceſte mienne tant & ſi longtemps cherchee. L’Empereur oyāt cela ſe mit en colere : car il n’y a riē tant aiſé à mettre en fureur & ire qu’vn cœur melancolique, & paſſiōné : parquoy tout à l’inſtāt il enuoya querir la Fee qui ſoudain arriua. Alors le marchād la prit par la main & lui dit, ha ma chere Haſebie, que tu m’as donné de trauaux, voilà, l’Empereur a iugé que vous reuiēdrez auec moy Qui eſtes vous, dit-elle, ie ne vous cognois point. Sire, dit le marchād, qu’elle ſoit viſitee à la cuiſſe gauche, & on y trouuera ceſte marque, ce diſant il preſenta vn chifre d’or qu’il portoit, attaché à vne cheſne d’or pendante à ſon eſcarcelle. La Fee vouloit debattre, le marchand inſiſtoit, l’Empereur commanda que cela fut, à ce que s’il y auoit faute, le marchand qui ſ’y ſubmettoit fut puni à l’inſtant. Les valets du marchand l’empoignerent & firent voir la marque, dont tout au meſme moment elle lui fut liuree, & ſoudain il la mit ſur vn chameau & l’enleua, ſus plaintes larmes & ſouſpirs, ne ſeruirent de rien, & ſes remonſtrances inutiles ne perſuaderent perſonne, & n’empeſcherent qu’elle ne fut tenue pour vne affronteuſe, ſ’eſtant ſuppoſee pour la Princeſſe de Pragenſe le marchand tira droit au port où vn vaiſſeau l’attendoit, il y mit donc la Fee ſous le nom de Haſebie, le vaiſſeau eſtoit à la Royne de Sobare, & il reuenoit de Nabadonce querir du bois de Guioſulum, qui ſert en medecine aux infirmitez, pour auſquelles ſuruenir les medecins enuoyent aux bains ou aux eaux : Le Capitaine du vaiſſeau auoit vn peu ſeiourné, pour faire plaiſir aux Fortunez qui ſe deſcouurirent à luy, & le prierent de bailler à la Royne ceſte demoiſelle qu’ils luy enuoyent, luy diſant qui elle eſtoit : mais qu’elle ne fit autre ſemblant que la tenir pour Haſebie, qu’elle en fit pourtant cas, & luy pleut la garder tāt qu’ils lui māderoyent le plaiſir qu’ils deſiroyēt qu’elle en eut. Le vaiſſeau parti, Viuarambe qui ſ’eſtoit ainfi deguiſé en marchand, reprit en lieu opportun la figure de la vieille Lycambe, pour ſuiure le reſte des affaires.

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DESSEIN DIXNEVFIESME.


Vn Marchand fait preſent à l’Empereur d’une figure d’argent qui declaroit le menſonge. L’Empereur en fait ſpreuue ſur vne Dame, qui faiſoit l’amour impudiquement, & ſur vne qui eſtoit deuotieuſe, & trouua la verité.



EN ce temps Caualiree deguiſé en Marchād, veint à la court, & ſe preſenta à l’Empereur, ayant vne figure d’argent, faite de l’induſtrie que la ſage dame Batuliree auoit enſeigné à Fonſteland, & ayant ſalué l’Empereur dit, Sire, le recit que i’ay ouy de voſtre vertu, m’a fait venir en ces contrees, pour vous voir & vous offrir vn chef d’œuure admirable, qui eſt ceſte piece : par le moyen de laquelle, vous ſerez le plus contant Prince du mōde : car au mercredy, ayāt ceſte bague au doigt medical, le chas tourné en la main & que la figure ſoit ſur le buffet vis à vis de vous, ſi quelqu’vn parle à voſtre majeſté, & qu’il deguiſe ſes affaires, ou contreuienne à la verité, la figure rira, & ſ’il dit vray, elle ſe tiendra ferme & conſtante, & en cela, Sire, vous pouuez vous aſſeurer, d’auoir le plus precieux ioyau du monde, il a eſté fait par le meſme artiſan qui forma la ſphere de Leon Empereur de Grece, en laquelle on voyoit les conſpiratiōs qui ſe faiſoyēt contre l’Empire Romain : Sire, ie vous laiſſe ceſte figure à l’eſſay, afin que l’experience vous rende certain de ſa valeur, ie m’aſſeure que l’ayant eſprouuee, vous m’en ferez bonne & honneſte recompenſe. Voyla auſſi l’aneau qui conioint à la piece exquiſe, la fera cognoiſtre admirable. L’Empereur fut fort content de la bonne grace de ce marchād, auquel il voulut faire quel que preſent & auance, mais le marchand lui iura, qu’il auouë de rien prendre de ſa majeſté qu’apres ſon parfaict contentement. Il le laiſſa donques aller auec beaucoup de careſſes & de bōne chere. Il eſt bien difficile qu’vne Dame puiſſe longuement faire l’amour ſans qu’on s’en appercoiue, ou que pour le moins on n’en parle ſourdement, meſmes il n’eſt pas aiſé que les Dames ſages puiſſent touſiours eſchapper la calomnie. Ces deux exercices auoyent en ce temps là mis ſur les rangs deux Dames de la court, leſquelles ne ſçauoyent pas ce qu’on diſoit d’elles, parquoy elles viuoyent à leur façon accouſtumee ; L’Empereur qui en auoit ouy faire des contes, par ceux qui prenoient plaiſir à calomnier, deſquels il eſtoit mortel ennemi, & que touteſ fois il oyoit de loin à loin, plus pour euiter les grands maux, ou y prouuoir que pour plaiſir qu’il y prit : ayant enuie d’eſprouuer ſa figure, il ſe mit à faire ſemblant de ſe delecter des propos qui offencent les Dames, parquoy auſſi toſt on lui conta tout du long, ce qu’on ne lui auoit dit que par hazard. L’Empereur faiſoit quelquefois feſtin aux Dames, parquoy il en fit vn, où ces deux furent appellees, qui ne faillirent de ſ’y trouuer auec les autres qui auſſi y vindrent auec leurs maris, comme l’Empereur l’auoit commandé, la reſiouiſſance fut grande & belle, & toutesfois l’abſence de Lofnis & de la Fee, diminuoyent beaucoup la ſplendeur de la court, mais on n’en oſoit parler. Quelque temps apres à iour propre, l’Empereur enuoya apres midy prier vne de ces deux Dames de le venir voir, & qu’il auoit oublié à lui dire quelque choſe de conſequence, dont il s’eſtoit ſouuenu : ceſte Dame qui eſt la belle Promuſtee, ſupplia l’Empereur par ſon meſſager de l’excuſer, à cauſe qu’elle n’oſoit aller ny venir en l’abſence de ſon mary, qui le matin eſtoit allé aux champs. L’Empereur luy remanda, qu’à ceſte occaſion il deſiroit encor plus de parler à elle, & pourtant la prioit de n’en faire aucune difficulté. A la fin ayant beaucoup fait l’empeſchee, elle pria quelques Dames de reputation ſes voiſines qui l’accompagnerent. Eſtans venues, l’Empereur les receut courtoiſement, & prenant Promuſtee par la main, lui dit : On n’a pas alegué ſans occaſion, en diſant que les belles ſe font prier, & bien ie n’en ſuis pas marri, ie ne contrediray point à la bonne antiquité, qui a recognu que cela ne leur vient que de grandeur de cœur. Promvstee, Sire, l’honneur eſt ſi delicat, qu’il y en a qui penſant le flatter le bleſſent, qui eſt cauſe que ie le deſire conſeruer, afin que l’on ne puiſſe rien m’imputer de defraiſonnable, L’emper. Ie n’ay plus de femme il y a long temps, ma fille & la Fee ne ſont plus pour me tenir compagnie, il faut que vous qui eſtes belle, & accomplie & ornee de ſageſſe, ayez pitié de moy, & me viſitiez en ma ſolitude, (l’Empereur auoit mis la Dame de ſorte, que parlant à elle il pouuoit voir le geſte de la figure,) ie vous en prie, & quelquesfois quand nous ferons la muſique, pource que l’on m’a aſſeuré que vous y eſtes fort ſeure, & ie m’y delecte infiniment, & puis voſtre belle voix donneroit l’ame à la beauté du chant, principalement quand vous chanteries quelque bel ær. Promvstee, Sire, vous ſçauez que la pudicité, dont nous faiſons eſtat, eſt tant aiſee à calomnier, que nous n’oſons gueres laiſſer nos maiſons en l’abſence de nos maris, n’y hanter les bonnes compagnies ſans eux, & encor moins pour ſuiure le bel exercice de muſique qui n’eſt que pour les filles, & eſt mal ſeant aux femmes, qui ont le ſoin du meſnage, qui les deſtourne de ces belles gentilleſſes : parquoy, Sire, l’ayant diſcontinué, ie vous ſupplie m’en diſpēſer, ioint que ie crains les mauuaiſes langues, contre leſquelles ie me ſuis targuee, venant icy en la compagnie de ces Dames d’honneur, qui reſpondront de mes actions, & teſtifierōt de mon comportement en toute chaſteté. Tandis qu’elle parloit à l’Empe reur il auoit l’œil ſur ſa figure, qui rioit des yeux & de la bouche de ſi parfaite grace, que le ris ne pouuoit eſtre mieux imité. l’emper. Belle & ſage Dame ie louë fort voſtre bō propos, & ſerois marri qu’à mō occaſiō, il vous fut auenu quelque diſgrace, vous en vſerés comme il vous plaira, &c irés & viendrez auec toute puiſſance, liberté & ſeurté, par tout où i’ay pouuoir pour vo° y trouuer ſi vous le deſirez, ou vous en abſtenir s’il ne vous eſt à gré d’y venir. Ceſte Dame prit congé de l’Empereur, qui la fit conduire ceremonieuſement. Ce n’eſt pas tout, il faut ſçauoir ce qui en eſt, & ſi la figure dit vray, parquoy il choiſit, entre toutes les Dames de ſa court, & principalement des domeſtiques ; la prudente Noſpinee, à laquelle il fit entendre ſa volonté clairement, & l’en chargea auec expres commandement aſſaiſonné de prieres, de ſcauoir des nouuelles de Promuſtee, & qu’elle y employaſt le verd & le ſec, & que la recompenſe eſtoit preſte : ceſte Dame qui ſcait la ſaincte intētion de l’Empereur ſe met en deuoir, & tout ce qu’elle peut, elle l’employe, & toutesfois elle ne ſceut ſcauoir autre choſe, ſinon que quand le mary de la belle eſtoit aux champs, elle ſe leuoit de nuict, & entroit en ſon cabinet, où elle ſe tenoit fort longtemps, puis ſe reuenoit coucher, & quoy qu’elle tournaſt & viraſt ne peut deſcouurir que cela, qu’elle ſceut de ſa ſeruante, qui pour ceſte cauſe l’eſtimoit la plus femme de bien du monde, penſant que ce qu’elle en faiſoit, eſtoit de deſplaiſir de l’abſence de ſon mary. Noſpinee tres-accorte, remarqua l’endroit du cabinet, & ſe douta qu’il pourroit reſpondre quelque part, par où elle introduiroit aiſément quelqu’vn, elle le recognut, & trouua qu’il donnoit à vne petite galerie perdue, au bout de laquelle y auoit vn petit eſcalier, qui reſpondoit au iardin, & là eſtoit vne petite porte ſur lá riuiere, ce qu’ayant deſcouuert, elle ſ’accommoda chez vne ſiene amie, où la nuict elle ſe tenoit au guet quand le mari de Promuſtee eſtoit aux champs : Elle ne fut pas trompee, car elle vid la Dame ſortir du petit degré, & coyement aller à la porte du iardin, qu’elle ouurit & ſortit, portant auec ſoy quelque choſe : ayant biē eſpié, elle recognut que c’eſtoit vn petit baſteau de ſapin fort leger qu’elle mit ſur la riuiere & la paſſa, & tira à elle ſon baſteau, qu’elle cacha aupres d’vn buiſſon, elle fut aſſez long temps, puis reuint tout doucement. Noſpinee raconta à l’Empereur ce qu’elle auoit veu, & il en voulut auoir le plaiſir, ce qu’ayant conſideré, il ſe douta qu’il y auoit bien de la fineſſe, & diſſimulation en ceſte femme. Vn des Conſeillers plus familiers & fideles de l’Empereur, celui preſque qu’il aymoit le plus, eſtoit frere du mary de ceſte Dame : il l’appella, & luy commandant de faire ſon deuoir, luy declare tout ce qu’il auoit ouy de Promuſtee, luy donnant charge de paſſer l’eau, & voir où elle alloit, & faire ce qu’il luy enſeigna. Ce gentilhomme ne faillit pas à faire le guet de là l’eau, & vid ſa belle ſœur paſſer, & cacher ſon baſteau, puis diligemment tirer à vn chemin, conduiſant vers vne metayrie, dont il ſortit vn homme, qui rencontrant la Dame la baiſa, & prit par la main & la fit entrer en la maiſon, dont il ferma la porte. Ceſtuy-cy, ſelon l’enſeignement de l’Empereur va au baſteau, & y fait deux grandes ouuertures par bas, & il les reboucha de terre de potier bien nettement, & attendit la fin de la tragedie. La Dame reuint ayant fait ſon affaire accompagnee de ſon amy auec lequel elle diſcouroit d’amourettes : Or il brunayoit vn petit, tellement qu’ayant pris congé de luy auec geſtes impudiques, & venant à ſon baſteau, elle n’apperceut pas qu’on y euſt touché, ſi qu’elle le prend, & le met ſur l’eau & elle dedans, ainſi qu’elle fut au milieu de l’eau la terre fondit, & le baſteau auec ſa charge alla à fonds, ainſi la pauurette ne ſe peut ſauuer, ains alla à val & fut noyee : le lendemain l’Empereur auerty de tout, ne voulut pas que l’affaire fut diuulgué, il manda au compagnon qui l’entretenoit, qu’il vint parler à luy, mais il auoit deſia auiſé à ſes affaires, & s’eſtoit abſenté, car dés le matin le bruit courut qu’on auoit trouué vne Dame noyee. Le corps fut porté en la maiſon, & ſans ſcandale fut enſeuely, pour ce que par l’aduis du conſeiller il n’en fut rien recherché. L’Empereur aſſeuré de la bonté de ſa figure ſur vne meſchante, voulant l’eſſayer encore, & faire tant que ce fuſt ſur vne femme de bien, il s’aduiſa de ſçauoir premierement ſur le ſubiect de l’autre Dame, dont on luy auoit parlé, laquelle eſtoit Flidee, belle & de bōne grace, femme d’vn des maiſtres d’hoſtel de l’Empereur : vn iour aſſez beau que l’Empereur eſtoit en l’eſperāce de voir bien toſt la vieille Lycambe, & qu’il ſuiuoit curieuſement ſon deſſein & la figure d’argent, il enuoya vn gentilhomme à Flidee, qui la pria de ſa part de venir paſſer quelques heures de recreation au palais, le gentilhomme la trouua trauaillant en vne pente de tapiſſerie auec quelques ſiennes voiſines, paſſans. en deuis le temps ioyeuſement : ſi toſt que le gētilhōme euſt fait ſon meſſage, elle laiſſe tout & vint auec luy, n’ayant autre compagnie qu’vne ſienne niece qui la pria qu’elle la ſuiuiſt pour voir l’Empereur s’il y euſt eu plus de chemin elle euſt poſſible attelé ſon coche, & fait entrer auec elle ſes demoiſelles & filles de chambre. Eſtāt entree en la ſale, l’Empereur la receut courtoiſement & luy diſt : C’eſt vous qui deuez eſtre bien venue par tout, puis que vos vertus eſgallent l’apparence auec iugemēt, & eſt ce qui me faict vous prier de venir icy quelquefois me viſiter, afin que no° paſſions quelque agreable eſpace de temps aux beaux diſcours. Flidee. Sire, i’auray beaucoup d’heur, & receuray vn grand hōneur de pouuoir ſeruir voſtre maieſté, quand il vous plaira m’en eſtimer capable : C’eſt vous, Sire, qu’il faut loüer pour vos vertus, ſageſſe & iuſtice, qui font que libremēt on peut ſe trouuer où il vous plaira, mais i’ay vne crainte qui me retient, c’eſt que i’ay peur que voulant paroiſtre deuant vous pour vous obeir, vo° ne trouuiez pas en moy ce que pour me gratifier, vo° feignez y croire, toutefois puis que c’eſt beaucoup d’auoir taſché d’obeir à ſon prince, ie mettray peine de vous rēdre tout le ſeruice que ie dois à voſtre maieſté. L’Empereur ayāt la bague ſelon ſa diſpoſitiō, cōſideroit la figure qui eſtoit ſi cōſtāte, qu’il eſtoit auis à l’Empereur que la cōſtāce fuſt nee d’elle, il s’eſmerueilla, puis cōduiſant ſes diſcours iuſqu’à la fin, il entreteint aſſez longtēps la Dame, laquelle ſe retira fort cōtente de l’Empereur, lequel pourtāt veut ſçauoir ſi la verité ſe rapporte à ce qui a paru. Il eſt certain qu’ō ne ſcait riē des maisōs que par les domeſtiques, parquoy Noſpinee ayāt le cōmandemēt de l’Empereur, fit exacte recherche des actiōs de Flidee, & n’en peut deſcouurir autre choſe, ſinō que quād ſe venoit minuict to° les iours en tout tēps, elle ſe leuoit & entroit en sō cabinet, où elle ſe tenoit deux heures, puis retournoit : la ſage Noſpinee fit tout ce qu’elle peut apres ſes imaginatiōs, pour deſcouurir quelq choſe, mais ce fut en vain, car il ne lui apparut ſigne aucū d’autre circōſtance : ce qu’elle declara à l’Empereur, qui voulut en auoir le cœur eſclairci, ſi qu’il imagina en sō cœur tout ce qui luy fut poſſible d’artifice, pour deſcouurir ce qu’il en eſtoit. Flidee venoit aſſez ſouuent au Palais viſiter l’Empereur qui la careſſoit humainement & honneſtemēt : puis retournant chez ſoy, viuoit à ſa couſtume : L’Empereur eſtoit en peine, deſirant entendre la verité du coumportement de ceſte Dame, & comme il y trauailloit, le mary de Flidee arriua, & veint à l’Empereur, pour luy donner auis de quelques affaires, & auſſi pour faire ſon deuoir. L’Empereur laiſſe couler vn iour : puis le lendemain trouuant Tinnonce, ce maiſtre d’hoſtel, mary de Flidee, le prit à part & luy dit, qu’il vouloit qu’il luy fit vn ſignalé ſeruice, quant meſmes il yroit du ſien, & qu il l’en recompenſeroit, luy diſant, Tinnonce vous ſcauez que nous ſommes hommes & non Dieux, & pourtant que nous auons de grandes paſſions, auſquelles ſi nous prouuoyōs, nous approchons de la Deité, i’en ay de terribles, ie deſire y prouuoir par le moyen de mes bons ſeruiteurs, que ie nomme mes amis, du nombre deſquels ie vous tien, vous ſcauez que ie n’ay point l’ame feinte : parquoy vous deuez vous fier en moy, & m’obtemperer en ce que ie vous diray. Le gentilhomme bien nourri, reſpondit fort prudemment, & l’Empereur pourſuiuit & luy dit, Ne vous ombragez pour choſe que ie vous diſe, mais attendez la fin. Adonques l’Empereur luy conta la vertu de ſa figure, & le geſte qu’elle auoit fait pour Promuſtee, & ce qui en auoit eſté recognu, en apres luy deduit la contenāce qu’elle auoit mōſtree pour Flidee ſa femme dōt il deſiroit ſcauoir la verité, lui disāt ſi elle eſt impudique, ce vous ſera honneur ſi i’en fay iuſtice, ou que la faciez ſous mō authorité, en quelque ſorte qu’elle reuſſiſſe, mais ſi elle eſt telle que ie la croy, ce vo° ſera & à elle, vne gloire eternelle, & vne bride à la bouche des inſolentes ames. Tinnonce fut preſt à tout ce que l’Empereur vouloit, ne diſant pas ce qu’il penſoit, car touſ iours le ſoupçon chet plus vers le mal que la bōne penſee vers le biē. Tout accordé, l’Empereur māde à Flidee qu’elle le veint voir : ſitoſt qu’elle fut au palais Tinnonce alla en ſa maiſon, preparer ce que l’Empereur lui auoit cōmandé. Au bout du cabinet de Flidee, y auoit vne allee eſtroitte dans l’eſpoiſſeur de la muraille, par où on alloit à la chappelle, en vn petit endroit aſſez recelé, du quel on voyoit à bas ce qui ſ’y faiſoit, & de là par vne petite eſchelle qui ſe ioignoit cōtre la paroy on pouuoit deſcēdre à bas : ce gentilhōme ſeul viſita tout aſſez diligēment, & vid ceſte petite eſchelle entee dās le mur, & retenue par le moyen d’vn petit verrouil & vn petit cadenas, il remit en ſon ordre tout & ſ’en retourna, ne laiſſant aucune apparence d’y auoir eſté. Retourné, il trouua encores Flidee aupres de l’Empereur, vn peu apres elle prit cōgé. La nuict venuë l’Empereur ſortit auec Tinnonce, afin d’eſtre apres minuict au lieu deſigné, où ils ne faillirēt pas, il y auoit plus d’vn cart d’heure que Flidee eſtoit entree en ſon cabinet ſelon la couſtume : Elle ne demandoit point ſi ſon mari eſtoit venu ou non, elle ſçauoit qu’il eſtoit le maiſtre, & elle à qui il ne contrediſoit point, viuoit à ſa maniere accouſtumee. Eſtans là l’Empereur & le mari, ils fermerent la porte ſur eux, & doucement ouurirent le cabinet & ſuiuāt la trace recognue, allerent tant que le ſentier les peut porter, & par vne fauſſe grille regarderent en bas & virēt la Dame a genoux liſant dans vn liure de prieres, ils ſ’opiniaſtrerēt, encor qu’il leur ennuyat pour voir ce qui auiendroit, & eurēt patience tāt qu’elle eut fini, alors elle ſerra ſon liure ſe leua coyemēt & ſ’en retourna coucher, le mari ſans faire ſemblant veint à la chambre, & parla à elle, puis ainſi qu’ils eſtoiēt venus, l’Empereur & lui ſ’en retournerent contans & ioyeux de ceſte belle verité.

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DESSEIN VINGTIESME.


L’Empereur fait venir à luy ſa fille Lofni & parle à elle auſſi elle luy reſpond ſagement. L’Empereur conſideroit la figure, & ſur ſon geſte il eſlargit Lofnis & la mit en vne tour plus agreable.



TOutes ces differentes affaires, ces diuerſitez inopinees, & beaux eſſais, deſtournoyent vn peu l’Empereur. Mais l’amour ne laiſſoit pourtant devenir aux remiſes & l’affliger, tant il a de pouoir ſur les cœurs de ſa domination : Les perfections d’Etherine, ſes belles graces & l’excellence promiſe à l’vnion de ce parfait obiet, perdoit l’ame de cet amant, qui ſe reſouuenant de ſon indiſcretiō, reſſent les pointes de ſon ennuy trop plus violentes, & ce qui le tue eſt, qu’il poſſedoit ſon bien, & il ne l’a pas cognu, toutesfois il ſe conſole par eſpoir ſur le retour de la ſage Lycambe qu’il attend, & en ceſte attente poiſant le malheur de tous les autres, au poix du ſien il ſe ſouuient de ſa fille la deſolee Lofnis, miſerablement encloſe en la tour determinee, & puis il ſe repreſente la perte de la Fee, que ſa iuſtice & promptitude lui a arrachee de la main, auſſi bruſquement que ſa fureur a perdu les Fortunez : Il eſt en vn trouble tant eſpois, qu’il ne ſe peut reſoudre, & n’a preſque plus de finale eſperance, & ſans l’aſſeurance qu’il a en Lycambe, il ſe determineroit à perir. C’eſt la repriſe de ſes diſcours : il ſ’auiſe d’auoir pitié de ſa fille, où bien de la punir, afin qu’il n’y ſonge plus, & penſant à ſa figure en veut voir l’effect ſur elle : il enuoya donc querir Lofnis, qui venue deuant luy ſe ietta à ſes pieds, le ſuppliant d’auoir pitié d’elle, il lui dit, Lofnis, la faute que vous auez cōmiſe eſt ſi grande & excede tant toute autre eſpece de preuarication, qu’elle vous fait meriter vne punition notable & extreme, mais ie n’ay pas voulu m’exercer ſur voſtre meffet, vous chaſtiant en Prince offencé, mais comme pere fimplement faſché de voſtre inſolence, qui eſt poſſible eut eſté pardonnable ſi en voſtre machination il n’y fut allé que de voſtre particulier intereſt. Quoy ? mon ſeptre, mon honneur, mon eſtat, & ma vie, eſtans expoſez au dernier hazard par voſtre miniſtere, y auroit-il moyen que vous peuſſiez obtenir pardon ? Il n’y a pas aparēce : & toutesfois ie vous en veux faire reſſentir quelque eſtincelle : Et pource auſſi affin que ie m’encline de tant plus à vous demonſtrer ma clemence, confeſſez moy la verité de l’entrepriſe des Fortunez, & quelle conſpiration vous auiez faicte, declarez le moy nuemēt ſans crainte & ſans fard. Et ie vo° promets de ne paſſer plus outre, a plus grande punition vers vous, deſcouurez moy auſſi l’ordre & le moyen que vous deuiez tenir à l’effet de voſtre coniuration, & comment ils ſe deuoient emparer de ma couronne, i’ay ſceu vne partie de ce qui en eſt, parquoy ie les ay punis, non ſelon leur merite, mais en ma debonnaireté. Lofnis monſieur tout ce qui m’eſt auenu par voſtre commandement, m’eſt ſupportable, pour ce ie croy que vous vous y eſtes comporté ſelon voſtre equité, par laquelle vous rendez iuſtice aux eſtrangers, & aux voſtres, auſquels ſur tout à moy, ie ſçay que voſtre miſericorde s’eſtēd liberalement ; ie ſuis indigne de me preſenter deuāt vos yeux, & toutesfois ie ſuis voſtre tres-humble fille, qui ay ſans ceſſe mis peine de viure auec toute la reuerēce que ie vo° doy, ie vous inuoque à croire ceſte verité, que c’eſt de voſtre bouche & ſeulemēt à ceſte heure, que i’ay ouy ces premieres nouuelles d’entrepriſe tēdāt à trahisō, ou cōiuratiō qui ait eſté braſſee par mon moyē ou mō ſçeu, & i’eſpere que vous croirez que ce quelon vous a fait entendre, ſauf l’honneur que ie doy à voſtre Maieſté, eſt vne pure calomnie, & vn crime fauſſement impoſé à des innocens, maudites ſoient les langues qui ont oſé proferer ce mensōge à vos oreilles : car ie vous proteſte, & eſt vray, que ie n’ay recogneu aux Fortunez que tout deſir de vous faire treſ-humble & fidele ſeruice, à quoy ils s’efforcoient, ne meditans autre choſe, c’eſt ce que ie leur ay touſiours ouy dire, & n’auons eu autre entrepriſe enſemble, que le ſoin de vous ſeruir, à quoy de mon pouuoir ie les excitois, leur monſtrant pour ceſte cauſe toutes les faueurs qu’il m’eſtoit poſſible. Bien vous diray-ie la faute que i’ay commiſe la confeſſant pour faute ſi telle elle eſt, & vous requiers en toute humilité ne me l’imputer à meſchanceté, d’autant que il n’y en a point en ce que i’ay faict, auſſi ay-ie le cœur net, n’ayant tranſgreſſé, qu’en ſuiuant les petites familiaritez que nous practiquons à la Court auec honneur, ſuiuant les couſtumes qui eſtoient en vigueur durant la vie de feu l’Imperatrice Madame ma mere. Me trouuant ſouuent à la fontaine auec la Fee complice vnique de mes deportemens en ce fait, & quelques autres Dames où voſtre plaiſir vous amenoit quelquesfois, nous voyons les Fortunez, dont nous auions fait cas à cauſe de l’eſtime que vous en faiſiez, & puis nous les aymaſmes d’auantage pour leurs merites, ſelon leſquels nous euſmes opinion de leur valeur, & en fin voyans que vous les affectionniez, nous en fiſmes plus d’eſtat : ſi que les cognoiſſans fort accomplis, nous les aymaſmes, & en ceſte humeur ie pris plaiſir à entretenir Fonſteland, qui plus que les autres me monſtroit de l’affection, ſe delectant à me ſeruir, & és parties de gentilleſſe que voſtre Maieſté aduoiioit, il paroiſſoit ſur tous pour l’amour de moy : parquoy à ſa requeſte, & ſelon nos agreables couſtumes, ie le receu pour mon Cheualier, le gratifiant de ceſt honneur pour le ſtimuler de plus en plus à voſtre ſeruice, qui eſtoit ma ſeule pretention, iuſques à ce que les affaires en determinaſſent autrement par voſtre volonté, & puis pour refpect quelconque, ie ne m’affectionnerois aucunemēt de ce qui ne ſeroit de ma qualité. En ceſte frquentation qui nous eſtoit permiſe & ordinaire, ie paſſois quelques heures de recreation, & meſme la derniere fois que ie vy les Fortunez, ce fut à la ſuaſion de ma couſine Epinoyſe, qui nous preſſa extremement de nous aſſembler au petit iardin que vous m’auez donné, & là ie me proumené auec Fonſteland tandis que la Fee & les autres eſtoient ſous le iaſmin, s’il vous plaiſt luy demander, elle le dira. Et elle qui eſt induſtrieuſe, inuenta vn ieu comme ſouuent, afin que i’euſſe le contentement d’entretenir longtemps ce bel eſprit. Et c’eſt la plus grande familiarité que i’eus, oncques auec luy, & eſt toute l’affaire & toutes les practiques que nous auons enſemble : Et s’il y a autre peché en moy, & ſi i’ay penſé contre l’hōneur, & ſi i’ay ouy propoſer choſe preiudiciable à voſtre ſeruice, ie deſire que la vie me ſoit incōmodité, voſtre grace me ſoit ruine, & que la lumiere me ſoit tournee en horreur & tenebres. Et vous demandant congé d’en iurer, ie vous iure ſur mon ame, en la fidelité que ie vous doy, que ie ſuis innocente, hors-mis en ce que ie vous vié de deſcouurir & confeſſer de la grace permiſe à ce gentilhomme, en quoy ie n’ay rien commis qui puiſſe troubler les moindres de vos penſees ou affaires. L’Empereur eſcoutoit ſa fille, & conſideroit attentiuement la figure de verité, qui perſiſtoit conſtante, dont il ſe trouua en vne perplexité aſſez difficile, & ruminoit les troubles de sō entendement auec des fantaſies tant ineſgales, que preſque ſa reſolution s’eſcouloit. En ceſte neceſſité pour ne paroiſtre defailly de grandeur & de cōſeil, car il cognoiſſoit l’eſprit de ſa fille, il luy dit, Vous deuiez auoir plus d’eſgard à voſtre rang, & ne falloit pas vous rendre ſi familiere à des eſtranges. A cauſe de la iuſtice ie ne me puis retracter, vne autrefois ie vous oyray pour m’aſſeurer de la verité de vos paroles. Le temps, voſtre conſtance, & ma bonne fortune ameneront tout au point certain : Et afin que ie vous donne eſpoir de mieux & courage de m’en declarer d’auantage, ie ne vous renuoyeray pas en la Tour determinee, mais en celle du hault iardin de plaiſance. Ie vous commande d’y demeurer, vous defendant d’en ſortir ſans mon congé, ie ne vous donneray garde que voſtre propre innocence, ſi vous l’auez, & l’obeiſſance que vous me deuez, ie ne veux pas meſmes que vous deſcendiez au iardin, demeurez en la Tour, & au hault faictes y vos gentilleſſes, ayez là voſtre cabinet & petits meubles de plaiſir, & qu’il n’y ayt que la iardiniere qui aille à vous : ie veux bien que vous choiſiſſiez deux de vos filles, les plus propres à vous ſeruir & tenir compagnie, leſquelles par voſtre comman dementiront & viendront au iardin, mais qu’elles ſe gardent bien d’aller ſur la terraſſe, car ie ne veux pas qu’on les voye : ſi elles y vont, ie les feray punir & vous les oſteray. Aduiſez à garder ceſte loy ſur voſtre vie, car en l’obſeruation d’icelle eſt voſtre bien, en la tranſgreſſion voſtre ruine : celà dit, il la renuoya. L’Empereur ne ſe print point garde, que quand il dit à Lofnis qu’il ne ſe falloit pas rendre ſi familiere à des eſtrangers, qu’elle repartit hūblement, Les Princes ne ſont point eſtrāgers, car cōme il l’a dit, il eſtimoit qu’elle dit que les Monarques reçoiuent toutes ſortes de perſonnes non en eſtrangers, ains en ſuiets, ou amis & ſeruiteurs. La tour où Lofnis fut enuoyee eſt fort haute, & ſpacieuſe, ayant au haut, vne belle platte forme, où elle fit faire vn beau iardin : ceſte tour auoit vne belle veuë ſur les champs, & ſur le iardin du coſté du Palais, Lofnis eſtant là reſoluë d’attendre & d’obeyr, infiniment affligee de la perte des Fortunez, ne s’ē pouuoit conſoler : Elle auoit parauant penſé que l’Empereur euſt deſcouuert ſon amitié auec Fōſtelād, & que pour ce ſeul ſuiet il l’euſt deſtournee, indigné qu’elle ſe fuſt accoſtee d’vn hōme de peu, mais ayāt ouy parler de trahiſon, & de la perte de celuy qu’elle aymoit, & de ſes freres, elle fut touchee dans le plus mignon lieu du deſplaiſir, lequel deſplaiſir égale ou poſſible ſurpaſſe celuy qui ſepare l’ame du corps, & en ceſte deſplaiſance ſe reſolut de finir eſteinte par ſon dueil.

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DESSEIN VINGT-VNIESME.


La tour de l’exterminee faite par la Royne Ardeliſe. qui y extermina ceux dont elle auoit eſté offencee. Lofnis eſfant là confera auec Fonſteland par des bouquets bien faicfs. Sa reſolution auec le Fortuné.



IL n’y auoit pas long temps que Lofnis eſtoit en ſa retraicte, que Fonſteland arriua en habit : & viſage deſguiſé, & comme gentil petit mercier vint ſeloger aux faux-bourgs de la ville, ſur la ruë ll — par laquelle on alloit au iardin, & où il penſoit auoir des nouuelles de Lofnis, & luy vint à propos prenant l’vn pour l’autre ſans y penſer, ioinct que ſon frere luy auoit dict, que Lofnis eſtoit en la tour du iardin, nommant la tour determinee, & il entendit la tour de l’exterminee, ainſi eſtoit nommee la tour où Lofnis fut renuoyee : Ceſte tour fut baſtie par vne Royne de Sicile, qui vint en Glindicee, & par ſa ſcience y attira tous ſes ennemis qui y furent exterminez & elle auſſi : Ce qu’elle fit expres, afin qu’elle euſt le plaiſir de voir perir ceux qui l’auoient ennuyee, ce qu’eſtant auenu & elle conſolee, ſon ame ſe retira toute ſatisfaicte. Ceſte Dame eſtoit labelle Ardeliſe, qui demeurant heritiere de Sicile fut recherchee de pluſieurs Roys, qu’elle refuſa, pource qu’elle dédaignoit la domination d’vn homme, en ce dédain elle s’addonna aux ſciences, & pour y vacquer à plaiſir & loiſir, elle inſtitua vn vice-Roy en ſes terres & Seigneuries, qu’elle y laifla, & vint en France voir les Druydes, dont il y a encores quelques reſtes. Elle apprint d’eux infinis ſecrets, où elle prenoir tant de plaiſir, que la pluſpart du temps elle ne bougeoit de ſon cabinet, s’y entre tenant auec vne lieſſe extreme. Les langues malignes en parlerent impudiquement, & ſi auant à cauſe de ſa hantiſe familiere auec quelques galās Philoſophes, que le bruict qui en fut faict de uint le conte des iaſeurs, ce qui alla à telle conſequēce, queles plus grands s’en dōnoient des gorges chaudes, & iouoiēt par riſees de ſon honneur cōme d’vne ballotte cōmune, Le Roy qui eſtoit iuſte & deſiroit ſçauoir la verité prit Ardeliſe à temps & lieu propre, & luy dit le bruit qui courroit d’elle, dont elle ſe iuſtifia fort bien, & de telle ſorte que le Roy creut qu’elle eſtoit innocente, & que lon la calomnioit. Elle qui auoit du cœur ne voulut pas laiſſer celà impuni, parquoy elle demanda iuſtice, & y employa biens & credit, mais elle ne peut rien obtenir, à cauſe que les grands s’entreſouſtenoiët, & par prieres on amortit l’affaire le plus qu’il fut poſſible, & n’y eut que quelques petits malheureux qui furent legerement chaſtiez. Mais elle ne ſe contēta pas, ſi que trop irritee, pour venir à bout de ſon intention ſe retira de Frāce & vint en Glind1cee, où elle fut fort bien receuë de l’Empereur de ce temps là, que partout on nommoit le Magnifique, meſmes il la voulut gratifier de ſon aliance, ſi elle euſt voulu : Elle le remercia, luy faiſant entendre que ſes conceptions la tiroient à quelques effects qui l’en deſtournoient : cependant elle luy fit preſent d’vn treſor ſignalé, & pour tout ne le requit que d’vn don, qu’il luy accorda. Ce fut qu’elle euſt la place de ceſte tour, qu’elle y fiſt baſtir d’vne bonne eſtoffe, & ſi promptement, que la merueille en parut preſque pluſtoſt que le deſſein n’en fut divulgué : Eſtant là à ſon plaiſir, & y paſſant le temps à ſon gré, elle y faifoit accueil à toutes ſortes de gens d’eſprit, tant du pays que d’eſtrangers, meſmes ſouuent l’Empereur la viſitoit, treſ-content d’vne hoſteſſe tant excellente. Or s’eſtant accommodee de tout ce qui luy eſtoit neceſſaire, elle fit vn traict ſurmontant toute opinion, car par vne force non cogneue aux mortels, elle fit ſi bien, & auec tel art, que tous ſes ennemis vn à vn la vindrent viſiter, ce contentement luy eſtoit grand de voir ſes aduerſaires auec grands fraiz & peines la venir trouuer, elle les logeoit tous en la ville, & les retenoit ſans qu’ils euſſent enuie de s’en retourner, quand elle les eut tous aſſemblez, elle leur fit voir l’honneur que l’Empereur luy rendoit, leur donna le plaiſir des beaux lieux du pays, & leur fit entendre ſa pieté particuliere, puis les fit tous venir à vn banquet qu’elle leur auoit preparé en la tour : Apres lequel elle leur fit vne harangue, par laquelle elle leur remonſtra leur impieté, ayant meſchamment & ſans cauſe mal parlé d’elle, & d’infinies Dames, & en les tançant leur dit qu’il falloit qu’ils ſe reſoluſſent de ſentir en eux-meſmes le mal que cauſe la dent enuenimee : ce diſant elle ietta vn bouquet ſur la table, & dit, Voila le guerdon du plus iuſte : puis elle ſortit & ferma la chambre ſur eux, il eſt à preſumer que ce fut à qui auroit le bouquet, mais la fin a eſté comme il a paru par les marques qu’ils s’entrefirent auec les dents les vns les autres, en tant de parties de leurs corps, qu’elles en eſtoient deffectueuſes, & de la douleur qu’ils ſentirent, ils monterent au hault de la tour, dont ils ſe precipiterent en bas & moururent, & ainſi furent exterminez, & auec telle marque de malheur, qu’au lieu où ils tomberent ne croiſt herbe quelcōque, & la terre y eſt comme vn ſable vitrifié. Ardeliſe vengee, acheua ſes iours dans la tour, dont depuis elle ne bougea, ſon corps y fut enſeueli par ſes filles, & y eſt sās que lō ſçache l’ēdroit, & dit-on que qui le trouuera, rentontrera vn threſor ineſtimable. Fonſteland donc vint & s’arreſta en ce quartier là pour taſcher à ſçauoir des nouuelles de Lofnis : Car ayant ſceu ſuyuant l’artifice de Lycambe, ce qui s’eſtoit paſſé, luy ny ſes freres ne vouloient rien tenter ſans aduertir la Princeſſe, ou ſçauoir ſa volōté : S’ils euſſent voulu faire la guerre pour la deliurance de la Dame accuſee à tort, ils auoiét Royaumes & gens à leur cōmandement, mais ils ne vouloient rien faire, ny entreprendre qu’elle n’en eut cognoiſſance, & n’en determinaſt. Vn iour que ce marchand auoit eſtallé pluſieurs petites gentilleſſes la iardiniere paſſa par là & marchanda quelques petites ceintures, le marchand la langaya, & ſçeut qui elle eſtoit, parquoy il luy fit bon marché de ſes babioles, & luy en monſtra encor d’autres, & entre celles là des bouquets de fleurs contrefaites, la iardiniere les voyant ſi beaux, luy demanda qui les auoit faits, il reſpond que c’eſtoit luy meſme, & qu’il en feroit bien encor de plus beaux, & de vrayes fleurs ſi elle luy en vouloit apporter, ils eurent pluſieurs petits propos enſemble, tellement que depuis la iardiniere prenoit plaiſir de aller ſouuent le voir. Vn matin elle alla trouuer le marchant & luy dit qu’elle auoit quelque choſe de ſecret à luy dire, & il luy reſpondit qu’elle pouuoit librement & ſecrettement luy communiquer tout ce qu’elle voudroit. La iardiniere. Ie ſuis en vne grand’peine dont vous pouuez m’oſter, s’il vous plaiſt, & croyez que ie le recognoiſtray, il y a vne femme de la ville qui veut eſtre en ma place, & fait ce qu’elle peut pour y eſtre, & elle en a tant faict parler, que l’Empereur le veut bien, & l’a commandé à ſa fille, qui eſt la pauure Lofnis priſonniere en la tour : Et pource qu’il y a long temps que ie la ſers, elle ne deſire pas que ie ſorte, parquoy elle a tāt fait que l’Empereur a ordonné, que celle qui feroit mieux en bouquets d’elle ou de moy, ſeroit iardiniere pour tout le reſte de ſa vie. Le marchand. Aportez moy des fleurs & vn bouquet qu’aura fait voſtre aduerſaire, & ie feray quelque choſe pour vous. La iardin. Madame ſera iuge des bouquets ſans ſçauoir qui les aura faits, & il y aura vne Demoiſelle qui les prendra ſur vne table d’ardoiſe, & les luv portera. Le mar. Mais ne me ſçauriez-vous donner vn bouquet de l’autre La iardin. Si feray bien, car nous en faiſons deux, & ie luy en bailleray vn des miens, & elle me baillera vn des ſiens, & les deux autres ſeront pour eſtre iugés, & ie vous apporteray tantoſt celuy qu’elle me baillera ou enuoyera, car i’ay baillé deſia le mien à ſon fils dés ce matin, & demain i’expoſeray l’autre. La iardiniere s’ē alla en ſa maiſon & trouua le fils de l’autre qui luy apportoit le bouquet, qui à dire vray eſtoit bien faict : Elle le prit, & ſi toſt que le compagnon s’en fut allé. elle vint trouuer le marchand, le priant qu’elle eut le ſien du matin. Le lendemain la iardiniere vint querir le bouquet & le trouua faict d’vne bien plus habile ſorte que celuy de ſon ennemie & le ſien : Elle le poſa pour eſtre iugé. Les bouquets eſtans deuant Lofnis, elle les viſita, & ſentit en ſon cœur vn certain mouuement, pour vne marque qu’elle vid en vn des bouquets : parquoy elle les prit & dict, ie les viſiteray, puis i’en diray mon aduis tantoſt. Elle entra en ſon cabinet, & viſitant le bouquet dont elle ſe doutoit, en oſta quelques fleurs ſuperflues, & ſurſemees, puis elle vid ſon pourtraict naifuement, faict és agencemens des fleurs, celà eſtoit faict ſelon vn artifice qui n’eſtoit commun qu’à elle & à Fonſteland, qu’il luy en auoit donné l’enuie, & l’auoit depuis ſi bien practiqué, qu’elle y eſtoit auſſi experte que luy : cela fit qu’elle ſe douta de quelque bien, & que ſon Fortuné n’eſtoit gueres loin, apres auoir remis les fleurs elle enuoya les bouquets à l’Empereur, qui auec le iugement de Lofnis ordonna que celle de qui eſtoit le bouquet marqueté fuſt iardiniere : Et il ſe trouua que c’eſtoit celuy de l’ordinaire, qui fut cōtinuee, dequoi ioyeuſe elle vint à Lofnis, afin auſſi de luy demāder confirmatiō, & s’il luy eſtoit agreable, car ainſi l’auoit dit l’Empereur : Lofnis dit à la iardiniere qu’elle luy baillaſt ſon bouquet, ce qu’elle fit, & puis adiouſta qu’elle deſiroit en veoir encor, & qu’elle ne la receuroit† ſi elle ne luy en fai ſoit vn qui fut mieux faict qu’vn qu’elle feroit, & que pour ceſt effet elle luy apportaſt des fleurs. La iardiniere ſe fiant au marchand, apporta des fleurs à Lofnis, laquelle fit vn bouquet, & le bailla à ceſte femme qui alla auſſi toſt à ſon marchād : quand il le vid il fut aſſeuré : Amans qui auez gouſté de telles delices és fleurs de vos affectiōs, iugez de ſon contentemēt, & conſiderant la douce ioye de ſon ame, ayez à gré qu’il ſe conſole de ceſte bōne aduāture. Il oſta cinq roſes & vid le pourtraict de Fonſteland, auec ce plaiſir il aſſembla les fleurs & fit vn bouquet, où le pourtrait des deux eſtoiēt en moins de place, puis le matin il le bailla à la iardiniere, qui le preſenta à Lofnis, laquelle le tenant à part ſoy, oſta les vnze fleurs inutiles, & vid les deux pourtraicts qui l’aſſeurerent de ce qu’elle penſoit : Elle appella la iardiniere, & luy dit qu’elle la confirmoit à la charge d’vn bouquet qu’elle feroit encores, apres vn de ſa façon : celà fut bien aiſé à accorder. Lofnis ayant des fleurs fit ſon bouquet qu’elle bailla à la iardiniere, qui eut ſon recours au marchand, qui le voyant en ſon parti culier apresauoir oſté les fleurs du different, vid la figure de la tour & ſa maiſtreſſè au haut. Il repara le meſme bouquet, & ayant appliqué le deſguiſement le bailla le lendemain à la iardiniere, qui l’apporta à Lofnis, laquelle le prit, & loüa fort l’induſtrie de la iardiniere, qui fut fort aiſe d’eſtre aux graces de ſa maiſtreſſe. La Princeſſe eſtant en ſon cabinet, leua les fleurs ſuppoſees, ſous l’vne deſquelles elle trouua ceſte lettre.

Ma Princeſſe, mon vnique vie, a deploré la miſere ou vous eſtes à noſtre occaſion ſans que nous en ſoyons cauſe, & toutesfois ie me conſole en ceſte affliction, eſperant que le ciel aura pitié de noſtre ſouffrance, ie m’aſſeure deſia puis que i’ay l’heure de pouuoir entendre voſtre volonté, & que ie cognoy que vous n’auez pas mis en oubly celuy qui ne reſpire autre bien que l’heur de voſtre contentement, vous ſcaurez que ce qui s’eſt paſſé de mal contre nous a eſté par l’artifice de la Fee Epinoyſe, laquelle eſt au iourd’huy entre nos mains, pour receuoir telle punition que vous voudrez, & ſommes deliberez de mettre ordre à vos affaires ſelon qu’il vous plaira : aduiſez s’il vous ſera agreable, que nous uenions icy auec forces pour uous deliurer, ou ſi nous choiſirös autre voye, d’autant que no9 ne ferons que ce que vous deſirerez : penſez doncques à nous donner le commandement de ce que vous auez deliberé. Cepēdant uous que mon cœur honore comme l’unique eſperance qui me tient en eſtat, fauoriſez voſtre deuot, de la belle memoire que vous luy auez faict paroiſtre ces iours paſſez par les beaux caracteres que uos doigts mignon en ont tracés. Bon ſoir Belle de mō cœur, aſtre de mon bien, & terme de ma gloire.

Au bas de la lettre y auoit, Mettez la reſponſe en une pierre verte qui tiendra à vne fſcelle que laiſſerez couler doucemēt au pied de la tour à ce ſoir, & ie la recueilleray, & au lieu ie mettray nos aduis.

Lofnis ayant veu ceſte lettre fut fort contente, & la liſant & reliſant, aprenoit vne auanture que elle n’euſt iamais penſee ; auſſi estoit elle merueilleuſement eſtonnee de ce que la Fee n’auoit tenu aucun conte d’elle : il eſt vray qu’elle péſoit par fois que l’Empereur le vouloit ainſi, mais oresqu’elle void clair aux affaires, elle s’aſſeure & change les deſſeins qu’elle auoit premeditez pour ſa deliurance, & ſur ſa reſolution fit ceſte reſponſe.

Le deuoir que vous m’auez fait paroiſtre me continue la certitude de voſtre affection vertueuſe & veritable, que vous trouuerez touſîours reciproque en moy, & d’autant que ie ſcay bien que vos paroles s’eſgalent à la verité, ie m’aſſeure que vous ferez ce que me promettez : parquoy ie vous prie par le plus agreable de vos deſirs, que vous faciez auec l’Empereur en ſorte qu’il ſoit repentant de noſtre mal, & content en ſon affaire, ſans qu’il courre fortune, que la douceur ſoit voſtre force, l’humilité voſtre entree, & le bien que vous me voulez ſoit la cauſe, qu’oubliant voſtre ennuy vous procuriez ſa commodité. Quand le temps & l’honneur le commanderont, ie vous rendray preuue certaine de l’amitié que ie vous doy : aduiſez donc à paruenir à quelque belle fin, au contentement de nous tous, à ce qu’ayans du plaiſir d’vne ſorte, ie ne reſſente aucune diſgrace de l’autre, mais toute lieſſe par voſtre moyen, ce qui me redondera à perfection de felicité, pource que ie ne fay eſtat d’autre bon-heur que de celuy qui vous eſt preparé.

Fonſteland ne faillit à faire reſponſe, auſſi Lofnis donna ordre de la pouuoir tirer, & ainſi ils communiquerent par mutuels eſcrits, conferans de leurs affaires, & comment ils ſe gouuerneroient, & auec aſſeurance reciproque il partit pour aller trouuer ſes freres, prenant congé de ſa Dame qu’il laiſſa en meilleure eſperance.

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DESSEIN VINGTDEVXIESME.


Lycambe parle des Fortunez à l’Empereur, & apres pluſieurs conſeils & eſpreuues il conſent au vouloir de la vieille. Dés l’heure il mit Lofnu en liberté. Les Fortunez vindrent au temps promis, & l’Empereur les reçoit amiablement. Le voyage à l’hermitage d’honneur eſt conclud.


LEs Fortunez ayans aduiſé à ce qu’ils auoient conclud, vindrent à Belon, eſtans deſguiſez ſelon les perſonnages qu’ils vouloient repreſenter. En ceſte ſorte Lycambe ſe vint preſenter à l’Empereur, mais auec obſeruation exacte de n’y venir qu’au iour que la belle figure ne decelloit rien. Eſtant pres de ſa Maieſté, elle luy dit, qu’elle auoit vn ſecret de conſequence à luy cōmuniquer, ſur ce qu’elle luy auoit promis, Sire, dit-elle, il faut qu’en toutes nos actions, nous taſchions à faire ſi bien, qu’il ne demeure rien en arriere pour le ſuccez entrepris, & pource en affaire il conuient mettre tout ſur le tablier. Quand ie vous auray monſtré le moyen de vous rendre cōtent, vous meſmes, & que vous ſerez preſt à l’effectuer, s’il vous ſuruient vne diſgrace, vous m’eſtimerez trompeuſe, & que ie n’auray voulu que gaigner le temps. Ce que ie vous dy eſt pource qu’à ceſte heure ie ſçay fort bien l’ordre qu’il faut tenir pour la paix de voſtre eſprit touchant Etherine, mais ie ſçay que l’on vous prepare vne grande affaire, ſi vous n’y prenez garde, vous auez eu icy aupres de vous trois freres dits les Fortunez, leſquels vous auez à tort mal menez, il y en a deux qui ſe ſont eſchappez, & ont fait auec leurs amis de Sobare, & Quimalee, & autres Royaumes telle alliance, moyennant la deſcouuerture qu’ils ont faicte d’vn pays riche, & de grāde eſtendue & facile à cōquerir, dont ils les recōpenſeront, qu’ils mettrōt vne armee fort grande pour aller à ceſte cóqueſte, ils ſont preſts, & leur deliberation eſt de moüiller l’ancre en vos coſtes, & vous venir demander leur frere, & quant & quant raiſon de la trahiſon qu’on a braſſée contre eux, ils ne pretendent rien contre voſtre perſonne, ains ſeulement contre leurs ennemis, cecy eſt preſt, il eſt vray que ſi vous voulez voir les deux Fortunez paiſiblement, & leur declarer les autheurs de leur mal, ils ſe fient tant en vous, qu’ils viendront à voſtre parole, ils de ſirent, Sire, d’eſtre ſatisfaicts, car ils ſont innocens & vos ſeruiteurs, & pour le vous faire paroiſtre, ils ſe preſenteront deuant vous en tel eſtat qu’il vous plaira, à condition que Madame voſtre fille ſoit deliuree, car elle eſt innocente : ils le ſçauent bien, Sire, car de fortune la Fee eſt tombee entre leurs mains, qui leur a confeſſé que vous eſtiez trompé par quelque flaterie qui vous auoit ſuppoſé des faucetez, ſur leſquelles vous auiez pris occaſion de perdre les Fortunez. L’Emp. Vous n’eſtes plus medecine vous eſtes conſeillere d’eſtat : Ie vous diray, ſi les Fortunez ont quelque choſe à me demander par les armes, i’ay aſſez de valeur & de force pour leur reſiſter, & rabatre leur impudēce : mais s’ils ſe veulent iuſtifier de ce dōt on les a accuſez, ie ſuis preſt de les ouyr en l’eſtat qu’ils choiſirōt. Lycambe. Sire, quād vo9 ſçaurez · tout, vous iugerez que lon leur a fait tort, & pour ce qu’ils ſont innocens, ils veulēt bié venir à vous ſur voſtre parole, afin que vous ſoyez leur iuge. Si vous ne le deſirez, ils paſſerōt outre, car vo9 ayans aymé, ils ne peuuēt que vous aymer touſiours, ils ne taſcheront point à vous offencer, ains à ruiner ceux qui les ont voulu perdre mal à propos, en vous ruinant auec eux : ſi vous les receuez, ils peuuēt vo9 faire plus de ſeruice que vous ne leur ſçauriez faire de mal. L’Emp. Vous m’auiez promis gariſon, & vous me bleſſez. Lycambe. Sire, ie vous en demande pardon, & me retire de peur de vous offencer d’auantage. L’Emp. Il n’en ſera pas ainſi, ie vous honore trop, mais parlez libremēt, & ne tenez point mon cœur en ſuſpens : On m’a ſouuent donné de telles feintes pour me reſiouyr, & ie les trouuois bonnes. A dire vray, ie croy, ſi ma fille eſt veritable, que les Fortunez ſont innocēs s’ils viuēt, s’ils ne ſont plus ils en ſont cauſe, ils deuoiēt preuoir à leur mal en preuoyāt au miē. S’ils ſont viuans, & qu’il ſoit vray qu il n’y a point de coulpe en eux, qu’ils viennent hardiment, qu’ils m’en eſclairciſſent, ie ſuis Prince de foy, ie mourrait auant que me retracter, & ie les receuray comme mes enfans, & bien-faicteurs, que s’il y a tort en eux qu’ils y aduiſent, i’ay aſſez de pouuoir pour reſiſter à tous leurs amis. Lycambe vous ne parlez plus en malade, vous dites en Empereur : Non, Sire, non laiſſez vn peu la couronne aupres de voſtre cheuet, & comme ayant affaire de moy reſoluez vous. S’il vous plaiſt que Madame vienne icy, qu’elle me iure que les Fortunez ſont innocens, & que vous me commandiez de les vous repreſenter, ie vous promets que vous les verrés, & que vous en aurés vne ioye accomplie. L’Empereur commanda qu’on enuoyaſt appeller Lofnis, & cependant il diſputoit contre Lycambe, laquelle mettoit tout le ſecours de l’Empereur en la dexterité des Fortunez. Lofnis entra deuant l’Empereur, auec les femmes du Coneſtable, du Chancelier, & quelques Princeſſes qui auoyent paſſé deuant, pour preparer l’Empereur. Eſtant venuë, on la fit vn peu attendre : d’autant que l’Empereur auoit enuoyé querir les plus ſignalez de ſa court, qui ſ’aſſemblerent, tandis qu’on alloit à la tour du iardin, & le conſeil n’eſtoit pas fini : ceſte aſſemblee fut ainſi ſoudaine, car en telles affaires il en faut faire de meſme : Quand ils furent preſens, l’Empereur parla ainſi : Ie vous ay fait icy venir, pour m’eſclaircir le cœur d’vne doute, & pour auiſer s’il eſt beſoin, à la ſeurté de mō eſtat. Vous ſçauez que i’ay eu icy n’y a gueres les Fortunez : dont vous auez peu voir la capacité, vous auez auſſi ſceu comme ie les ay traitez : la peine que ie leur ay fait porter comme à ma fille, n’a donné peur à aucun, ſi que depuis ie n’ay peu ſçauoir ny entendre qui ſont leurs complices : Ie vous diray ſ’il y a quelqu’vn qui ait intelligence auec eux, qu’il le die, & ie luy pardonne, dés ceſte heure, que s’il craint qu’il ſe retire, ie ne le feray point pourſuiure. Ceux qui en ſcauront quelque choſe, qu’ils le diſent & iy mettray ordre leur pardonnant. Tous les aſſiſtans iurerent n’en auoir iamais ouy parler, & de fait qu’ils ne ſcauoyent que c’eſtoit, & que par tout l’Empire il n’en eſtoit point de mention, & que l’on croyoit que l’abſence des Fortunez eſtoit pour quelque galantiſe au ſoulas de l’Empereur. Apres cela, Lofnis fut introduite, laquelle ſ’alla ietter aux pieds de l’Empereur qui ſe ſouuenoit de la preuue de la figure de verité, parquoy auec cela, adiouſtant foy à ce que ces ſeigneurs auoyent dit, & ſon cœur le iugeant, pource qu’il ſ’inclinoit vers les Fortunez à cauſe d’Etherine, il fit leuer ſa fille, & l’embraſſant auec vn paternel baiſer luy dit. Ma fille, tu fay vrayement bien paroiſtre que tu es de ceſte viue ſouche, dont nous ſommes yſſus, ayant paru obeiſſante & patiente : or bien ma mignonne ce mal eſt paſſé, ie vous recompenſeray quelque iour, pour l’ennuy que ie vous ay donné, ce pendant retournez en la liberté ou vous eſtiez parauant, & viuez ainſi que l’auiez accouſtumé. Puis ſe tournant vers Lycambe luy dit, Vous voyez le pouuoir que vous auez ſur moy, ie croy ce que vous voulez, allez vous enquerir de ma fille, & puis faites tout ce qu’il vous ſemblera bon ; ourueu que le tout tende à ma ſanté. Lycambe fut voir Lofnis en ſa chambre, & eurent enſemble beaucoup de propos, & tels qu’ils voulurent, ſans que pourtant Lycambe ſe deſcouurit à elle, apres ces diſcours elle reuint trouuer l’Empereur, auquel elle promit que les Fortunez viendroyent le voir dans le cinquieſme iour, & auec ceſte promeſſe ſortit de deuant l’Empereur, lequel incontinant aſſembla la conſeil & leur propoſa ce qu’il peut, pour taſcher à deſcouurir ce qui eſtoit de la machination, & il n’en ouit que choſes toutes au contraire, meſme ceux dont il ſ’aſſeuroit le plus, & qui luy eſtoyent tres-fideles, eſtoyent ceux qui regrettoyent plus l’abſence, & le mal des Fortunez. Partant l’Empereur ordonna que les Fortunez fuſſent reçeus auec honneur, meſmes recommanda à Lofnis d’en faire la reception : Chacun de la Court en fut aiſe, & à l’aparence l’Empereur iugeoit de l’innocence des accuſez : toutesfois le mercredy au matin ayant diſpoſé ſa figure & la bague, il enuoya querir tous les ſeigneurs, & ayant encores parlé de l’affaire qui ſe preſentoit leur demanda leurs aduis : il n’y eut aucun qui n’en dit ſelon ſon cœur : auſſi la figure fut conſtante. Ce qui aſſeu ra tant l’Empereur, qu’il euſt voulu deſia tenir les Fortunez, & diſoit, Eſt-il poſſible qu’ils ſoient encor mortels, quelque bon ange les auroit-il tirez de la mort où ie les ay enuoyez ? Ha ! pauurets, ſi iamais ie vous reuoy, ie repareray la bleſſeure faicte à voſtre innocence, & de ſorte que vous m’en deurez de reſte.

Au temps que Lycambe auoit promis les Fortunez arriuerēt, & Lofnis preparee vint au deuāt d’eux qu’elle receut auec ioye & lieſſe approchant de l’excés, accompagnant ſon plaiſir de toutes les ceremonies courtoiſes dont on gratifie ceux auſquels on veut du bien, & qu’on deſire honorer, & en conuoy magnifique, amena ces perſonnages deſirez à l’Empereur, lequel les embraſſant & receuant, & les voyant tous trois : Or dit-il, & lequel eſt-ce qui deffailloit pour lequel recouurer, il deuoit venir vne ſi grande armee ? Ils dirent, c’eſt celuy, Sire, qui en voudroit auoir douze, voire infinies pour voſtre ſeruice : ce diſans & à genoux, voulurent continuer quand l’Empereur les fit leuer, à ſon reiteré commandement ils ſe leuerent, & l’aiſné pour tous dit, Sire, nous ſommes venus icy vous apporter nos teſtes, leſquelles eſtans coulpables, vous ſatisferont à voſtre plaiſir : mais auſſi eſtans innocentes, ſont venus ſ’offrir à voſtre Majeſté pour auoir ceſte gloire, de vous auoir ſerui : Nous ſommes vos ſeruiteurs tres-humbles, qui n’auons iamais rien attenté, ioint que ſi cela eut eſté il y eut paru car de pauures eſtrangers ne peuuent rien faire, s’ils ne ſont pouſſez & aydez par d’autres. Si nous ſommes coulpables, Sire, que nos accuſateurs paroiſſent, & qu’eſtans confus deuant vous, nous ſoyons chaſtiez, & ſ’il ſe trouue que nous ſoyons innocens, comme il eſt vray, que nous ſoyons reſtablis à voſtre ſeruice, ou qu’il vous plaiſe nous donner vn honneſte congé, qui nous ſeruira de teſmoin de l’integrité de nos comportemens. L’Emperevr. Mes enfans vous eſtes les bien-venus, & ſ’il y a quelqu’vn qui y contrediſe, qu’il ſe preſente, ie vous en feray raiſon, ie ne veux point à ceſte heure vous traitter comme eſtrangers, mais ainſi que ſi vous m’aparteniés : viuez en la ſorte que vous auez fait au paſſé, & diſpoſez de tout. Auec ces paroles il les receut, auec grande demonſtration d’amitié & de reconciliation, les proteſtations de contentement, les excuſes, les promeſſes, & telles ouuertures de courage ſont eſcrites dans les beaux cœurs, qui le ſçauent proportionner à l’egal de leur alegreſſe, quand telles ou ſemblables affaires leur ſuruiennent. L’Empereur ne voyant point la vieille Lycambe la demanda, Viuarambe luy dit que comme ils venoyent, vn meſſager l’eſtoit venu querir en diligence, pour aller chez elle voir ſon mary qui ſe mouroit, lequel poſſible elle ne trouueroit que difficilement en vie : l’Empereur ſe contenta, eſtant aſſez ſatiſfait de ſes Fortunez, qu’il auoit recouurez contre toute eſperance. Dés le iour meſme, les Fortunez eſclaircirent l’Empereur de tout : car la Fee s’eſtoit deſcouuerte à Lycambe, ſi qu’il fut aſſeuré de ſa fille & d’eux, il eſt vray que rien ne luy fut declaré de l’amour de Lofnis & Fonſteland, car il eut eſté queſtion de deſcouurir tout, & il n’eſtoit pas encor temps. En ceſte ioye heureuſe, pour teſmoigner ſon aiſe, l’Empereur entre autres actes galands qu’il fit effectuer, il enuoya au vaiſſeau qui auoit porté les Fortunez ésiſles de miſere, & y fit mettre le feu, à ce qu’il perit auec tout ſon equipage qu’il deteſta, puis fit raſer les deux tours où ſa fille auoit eſté priſonniere : Et ſi en ceſte humeur il eut tenu Epinoiſe, il l’eut perdue, & de fait il enuoya à la fontaine, & fit abatre le petit pauillon où elle demeuroit : & fut raſé ſi bien, qu’il n’y auoit plus d’aparence, & fit changer l’auenue à ce que ce lieu-la fut inutile, & en arriere, & pource fit faire trois petits pauillons vers la ville, auanceant dedans le parc, à ce que le lieu du logis de la Fee fut plus deſtourné & rendu inutile, comme il a depuis touſiours eſté, puis il commanda que le proces de la Fee fut fait, ce que les Fortunez empeſcherent par leur priere. Il n’eſt plus qu ſtion de penſer à reuenir en triſteſle, il conuient pourſuyure & acheuer nos entrepriſes. Auſſi l’Empereur qui en ce plaiſir ſent plus viuement les pointes de l’amour d’Etherine, preſſe les Fortunez d’executer ce qui eſt neceſſaire pour ſon bien, parquoy le voyage autrefois reſolu fut conclud : Et pour cet effet, il pria les Fortunez d’aller en ambaſſade, vers le Roy de Nabadonce, ils firent ſemblant de le deſirer fort, mais comme ayans ſoin de ſa perſonne, ils luy perſuaderent qu’il valloit mieux qu’ils de meuraſſent pres de luy, & qu’ii enuoyat en Nabadonce le Prince de Glaſſere. Ce qu’eſtant trouué bon, il fut depeſché : ſa legation portoit que l’Empereur de Glindicee deſiroit voir les ceremonies du grand Anniuerſaire d’amour, qui auoit eſté proclamé, ſe deuoir tenir en l’hermitage d’honneur, & pource il prioit le Roy de Nabadonce ſon bon frere de l’auoir agreable. Cet Ambaſſadeur eſtant parti, les Fortunez firent leur diligence d’enuoyer par tout, donner auis de ce qui ſ’eſtoit paſſé, auertiſſant leurs amis de ſe trouuer en l’Hermitage au pluſtoſt,

pour participer au bien & plaiſir qui ſ’y trouueront. La Royne de Sobare eut lettres de ſon Fortuné qui la prioit d’amener la Fee, & de faire ainſi qu’elle l’auoit proietté. Le Roy de Quimalee fut auſſi auerti, & ſa fille de meſme, qui ſe preparerent & diligenterent à ceſte magnificence.
Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-5-a.jpg


L'HISTOIRE


VERTITABLE


OV


LE VOYAGE DES Princes Fortunez.


ENTREPRISE SECONDE.


PREPARATION.


3 E Soleil apres pluſieurs malignitez # de temps, r'amenant les beautez du § iour, qui font eſperer que les faſ # cheries, que cauſoit l'importunité S#G2 de la mauuaiſe ſaiſon ceſſeront, ne lance point tant de lumiere, que l'Empereur de Glindicee en imagine, par les conſolations auä tageuſes qu'il reçoit, de toutes ſes delicieuſes rencontres, qui le courent à pleines ondes de fe licitez. Et ſemble que le ſurcroiſt de proſperité luy en vueille.C'eſt I'ordinaire que § mal ou le bien auienent, ils abondent en leur exqui ſe rencontre, & l'excés ſ'en remarque en la ſuite de ce qu'ils produiſent.Nous le voyons en ceſte court, & #: BNF Gallica



L’histoire véritable, ou Le

voyage des princes fortunez,

divisée en IIII entreprises, par

Béroalde de Verville









Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Gallica

Béroalde de Verville, François (1556-1626). L’histoire véritable, ou Le voyage des princes fortunez , divisée en IIII entreprises, par Béroalde de Verville. 1610.

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Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-245a.jpg
L'HISTOIRE

VERITABLE,

OV

LE VOYAGE DES PRINCES

FORTUNEZ.


ENTREPRISE SECONDE

PREPARATION.


Le Voyage des princes fortunez - Beroalde, 1610-245b.jpg
E Soleil apres plusieurs malignitez de temps, r’amenant les beautez du iour, qui font esperer que les fascheries, que causoit l’importunité de la mauuaise saison cesseront, ne lance point tant de lumiere, que l'Empereur de Glindicee en imagine, par les consolations auantageuses qu'il reçoit, de toutes ses delicieuses rencontres, qui le courent à pleines ondes de felicitez. Et semble que le surcroist de propperité luy en vueille. C'est l'ordinaire que quand le mal ou le bien auiennent, ils abondent en leur exquise rencontre, & l'excès s'en remarque en la suite de ce qu'ils produisent. Nous le voyons en cette

court, & nous participions à ce bien, comme au doux ombre qui delecte les amis. Auſſi tous ces bons progrez ne nous eſtoyent qu’vne agreable figure, car rien ne nous touchoit que noſtre propre deſir, en la pointe duquel nous nous inſinuames aux belles graces des Fortunez, & nous auint vne fauorable commodité : C’eſt que l’Empereur qui prenoit cognoiſſance de tout, & qui nous auoit remarquez, & ſingulierement à cauſe du deuoir que nous rendions aux Fortunez, voulut ſçauoir qui nous eſtions. Il nous fit appeller & nous parlaſmes à ſa Majeſté, qui nous enquit de noſtre nation & condition, à quoy nous reſpondiſmes à noſtre ſeurté, & à ſon gré, que nous eſtans r’amaſſez, tant gentilshommes qu’autres, tous eſtions curieux, & meus du deſir de voir & entendre : A la verité nous ayās gouſté, il ſe monſtra en noſtre endroit, non ſeulemeent debonnaire, mais admirablemët accompli en charité : car ayant aucunement diſcerné nos deſſeins, ne nous voulut pas moleſter ou inquieter d’interrogations, mais nous ſoulager magnifiquement en la tendreur de nos entrepriſes : Il nous commāda de le ſuyure, ſans nous deſtourner pour occaſion que ce fut, nous aſſeurāt amiablement, que puis que noſtre fortune nous auoit addreſſez par ceſte voye, qu’il falloit neceſſairement continuer, & que fuſſions attentifs d’accompaigner ſes entrepriſes, ſelon leſquelles il nous reuſſiroit du bien, d’autant qu’ayant pris ce train, nous n’euſſions peu trouuer autre voye pour noſtre cōqueſte, à l’effet de laquelle il nous promit ayder & aſſiſter, à cauſe de ſon amitié vers les curieux. Ayans ceſte commodité donc nous vſaſmes le plus prudemment qu’il nous fut poſſible, , & nous façonnant à ſi glorieuſe habitude, nous euſmes cognoiſſance la plus part de ce qui ſe paſſoit, Meſmes le Sage qui preſidoit au conſeil de l’Empereur, fut noſtre amy : ce qu’il me manifeſta particulierement, me communiquant vne admirable inuention de cabinet, qu’il auoit propoſee à ſa Majeſté, & que les Fortunez approuuerent, d’autant que c’eſtoit touſiours adiouſter moyen ſur moyen pour diuertir l’Empereur, & le confirmer en la gaye pēſee de ſa ioye future, car tandis que les preparatifs ſe faiſoyent, il le falloit entretenir de ce qui conuenoit à ſon eſprit : Et puis ces grandes ames capables de tant de ſujets, cognoiſſans tant d’affaires, ambraſſans tant de deſſeins, & ſuſceptibles de continuels obiets, & de notable merite, ne peuuët eſtre arreſtees à vn vnique, il eſt neceſſaire qu’ils en ayēt infinis, parquoy entre tels entretiens, qui tous les iours ſ’entreſuiuoyēt, ce cabinet lui fut propoſé lequel il gouſta ſagement, & ſ’eſtant eſgayé apres ceſte belle induſtrie, il determina de faire baſtir vn pauillon, au plus bel endroit du Palais de la fōtaine, pour y colloquer vn tant exquis labeur, duquel il fera vn beau preſent à Etherine à ſon retour, en ſigne de l’amour, fidelité & paſſions de leurs eſprits, qui ſe repoſe tôt en la gloire de leur mutuelle rēcōtre, laquelle deſia il retrace és mouuemēs, figures, proportions & beaux paremēs de ce rare edifice. Le voyant en ceſte excellente humeur, & qu’il auoit agreable d’eſtre entretenu de tout ce qui auoit de l’attrait à ſon plaiſir, ie lui chanté vn hymne ſur le ſujet de ſon cabinet, & prenant le temps à propos ſans quoy ce qui eſt plus auantageux en perfection deſchet de grace, ie lui fis voir & entēdre ce qui en eſtoit, & ce ſous les accords que les Fortunez en auoyent deſignez, & par la conuenance deſquels l’ame fut donnee à cet aer, dont les paroles & le chāt, fut l’occupatiō de la court vn peu plus longtemps, que les belles pointes & galantes rencontres n’ont accouſtumé, pource que chacū en vouloit iuger, & les Dames pour monſtrer la beauté de leurs entendemens en diſcouroyent. Ayēs le plaiſir d’ouir auſſi ces effets de la meditation de mon cœur qui n’imagine rien que de grand.

Ceſſés diſcours enflez des actes orgueilleux
De ceſte antiquité qui s’eſt tout fait accroire,
Periſſez auiourd’huy deſſeins audacieux
Car vn trait plus hardi ſupprime voſtre gloire,
S’eſcoule ſans humeur ce criſtal admiré * [1]
Des eſprits qui ſcauoyent diſcerner la ſcience,
Bien qu’en luy fut au vif tout l’vniuers tirè
Si n’eſt-il rien au pris de ceſte experience.
L’aſtrolabe magic ou ce grand Empereur,
Ciſela l’auenir de la grand’Republique,
N’auoit rien de ſecret, n’auoit rien de grādeur,
Au prix de l’accōpli de ce chef d’œuure vnique.
Qu’on vole dans les cieux qu’on fouille les enfers,
Que l’on raſe les mers, qu’on eſpluche la terre,
On ne trouuera rien que les ſuiets diuers
Que ce grand lieu petit abondamment enſerre :
Artifice admirable & merueilleux ſuccés
Des deſſeins d’vn eſprit releué ſur nature,

Unique cabinet, tu contiens par exces
Tout l’eſtat du creé & tout l’art de facture.
De la ſource du feu la ſemence eſt icy,
Dont le Soleil doré ce pourpris illumine,
On recognoiſt la nuict en ce ciel racourcy,
Ou la Lune en ſon cours exactement chemine.
Tous les aſtres y ſont auec leurs qualitez,
Auſſi leurs mouuemens y ont leurs influences,
Et en proportion de toutes quantitez
Ils produiſent en bas, les meſmes excellences :
Qui peut imaginer le trait ingenieux
Qui fait eſtre & mouuoir ceſte exquiſe machine,
Il eſt en l’eſchelon ou l’eſprit glorieux,
Commence à ſe porter à la gloire diuine.
Mortels nous n’auons pas encor les paſſions,
Qui pouſſent par eſlans à ſi grandes extaſes,
C’eſt aſſez d’en auoir en nos deuotions,
Contenans nos deſſeins en ſes petites baſes.
Tout ce qui eſt mauuais procede du malheur
Infus par le peché de noſtre grand enceſtre.
La terre le produit, & puis par la faueur
Du correcteur de tout le bon on en void maiſtre.
Au ſolide plancher du plan inferieur
Reſide l’excellent de ce rare edifice,
Tout ce que le bon art façonne de meilleur,
S’y trouue abōdamment, car s’en eſt la matrice.
Icy eſt en liqueur des Peres reueré
Le Royal scyllitin qui conſerue la vie,
Et le meſlange ſaint des Dames deſiré
Pour engendrer des Dieux la pudique Ermeſie.
L’œil ſera bien heureux qui aura l’heur d’y voir
Le parfait Nepentez le pere de lieſſe,
Cet abiſme de bien qui fait par ſon pouuoir,

Fuir la maladie & durer la jeuneſſe.
De tout ce que l’on peut faire operation,
Le Magiſtere y eſt, le Mercure, l’eſſence,
Le ſouffre, le lixir, la ſeparation,
Le ſel, le ſpecific, l’arcane, la ſubſtance.
Que ſert de deſigner cet œuure precieux,
Si vous ne l’animez pour ſa proche naiſſance,
Prince vnique entre ceux qui attirent les yeux
Des plus galans espris qui cerchent l’excellence.
Ce ſujet eſt ſi grand, qu’il eſt d’vn grand l’hōneur,
Excitez le, car c’eſt vn œuure de memoire,
Celuy qui la tracé n’en ſera que facteur,
Vous en aurez le bien, le plaiſir, & la glaire.
Les diſcours ſont petits, ie voudrois auoir l’heur
De dire vos vertus & en eſtre capable,
Ma voix iroit ſi bien auec voſtre grandeur,
Que mon diuin accent ſeroit inimitable.
Ayant pour m’exercer vn champ ſi ſpacieux,
I’y ſerois tant parfait, & ia dire ie l’oſe
Que meſme vous ſeriez de ma gloire enuieux,
Si ſeul vous n’en eſtiez & l’auteur & la cauſe.

Beaux eſprits voyez, cōſiderez, pēſez, gouſtez, & iugez, & quād vous aurez apperceu quelque bluette ou plus de ceſte verité, vous aurés regret, vo° aurés grand dueil, que ceci s’eſt paſſé en tēps que vous n’y eſtiés pas, & ſi vous eſtiés presés, vo° vo° deſpeceriés de defplaiſir de ne l’auoir pas cognu.

En ces occupations nous attendions le départ de l’Empereur, non point ſeulement à cauſe de l’honneur que nous lui deuions, ou ſeruice que lui euſſions voué ou deu, ou pource que nous luy euſſiōs de l’affection, mais principalemēt (cōme c’eſt l’ordinaire des ſuyuans) pour noſtre propre commodité. Car rien ne nous agitoit que nos grands deſſeins, riē ne nous contraignoit que nos belles penſees, rien ne nous opiniaſtroit à ce deuoir que nos heureuſes conceptions, & rien n’ēportoit nos deliberatiös, que les ſerieuſes fātaiſies qui nous attiroyēt à la conqueſte de la parfaicte Xyrile, pour l’amour de laquelle nous auions de la patience, noſtre cœur ſ’obligeoit à vne ſeruitude honneſte, noſtre ame ſe ſubmettoit a vne obeiſſance volontaire, & noſtre courage ſe proportionnoit à l’aparence qui nous eſtoit vtile ; ayant inceſſamment l’œil & le deſir ſur les Fortunez, deſquels par vne diligente enqueſte, nous apriſmes l’origine, les conditiōs, & les auantures depuis leur enfance. Et pource que ie ſcay qu’il vous ennuye que vous ne les cognoiſſez : Ores que l’Empereur & les ſiens ſont occupez, & ſans qu’ils ſ’en apperçoiuét, ie vous racōteray ce que i’en ſcay, le retraceant apres la verité ſans fraude & ſans enuie, mais ſelon le plaiſir que l’integrité de mon cœur ſ’en propoſe.

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DESSEIN PREMIER.


Le Roy de Nabadonce vertueux & accompli, voulant que ſes enfans fuſſent biē inſtruits, fait aſſembler les Sages, qui d’entr’eux en eſleurent ſept pour precepteurs des trois fils du Roy.



ENtre les termes de la grande iſle de Moſo, laquelle eſt comme vn autre continant, eſt le ſpacieux Royaume de Nabadonce, qui par vn bout eſt contigu au grād Empire de Glindicee ; En ce Royaume cōmande le plus ſage de tous les Rois, & qui eſt tel que la grandeur & magnanimité des autres, eſt sō appuy, & ſon eſtat poſé ſur la vertu, ſe maintient en l’aſſeurance de la vertu de tous ceux qui y pretendent ; il eſt en parfaite concorde auec tous ceux qui le cognoiſſent, auſſi vit-il ſans auarice, ſans enuie, & ſans inimitié : Ce Roy eſt magnifique en pieté, modeſte chez ſoy, fidele à ſes amis, & l’innocence eſt le comble de ſes grandeurs. Et pource que la parole eſt le pourtrait de l’ame, on reconoiſt l’integrité de la ſienne en ſes propos, car ſ’il diſcourt, ſes paroles ſont autant de traits parfaits de ſapience, emplies de la loüange des vaillans ſans aucun meſlange de ſes merites ; ſon ambition eſt d’eſteindre toute vanité ; Et l’ample deſir d’augmenter ſa domination eſt l’entretien des loix, & la conſeruation des peuples, leſquels à ſon exemple, viuent en l’ombre de leur deuoir ſans autres ſouhaits ou ambition, que de ſ’vnir à l’honneur, qui eſt l’vnique biē auquel ils aſpirent : car l’eſtime qu’ils en font, les fait croire que ceux qui viuent ſans honneur, ſont ſi pauures, qu’il ne leur reſte rien qu’vne ame miſerable. Ainſi que ce Roy paroiſt entre les Princes vertueux, eſtant vne lumiere parmi les potentats, auſſi ſes pretentions ont eſté de faire ſi bien, que ſes enfans tres-accomplis, ne fuſſent ſecondez d’aucun en ce qui eſt de la vertu. Parquoy il a mis toute peine de les rendre dignes heritiers de la loüange qui lui eſt deuë, Ce Roy a trois fils, Princes extremement auantagez des dōs de Nature, & pource que ſon amour paternelle eſtoit bandee au bien de ſes enfans, il les voulut rendre accōplis pour à quoy paruenir, ayāt fait eſtat de tout ce qu’vn grād Monarque peut, il propoſa de ſe gouuerner en cet affaire, cōme ſ’il n’eut eſté qu’vn ſimple poſſeſſeur de biens & non Roy. En ce beau zele d’adiouſter par art, ce qui deffaut aux beaux eſprits, il fit vne aſſemblee generale de tous les ſages & ſuffiſans qu’il luy fut poſſible de trouuer, pour d’iceux tirer l’élite, & es faire precepteurs de ſes fils. Tous les plus habiles eurent à honneur de ſ’y trouuer. Ceſte congregation fut libre, plus deſiree qu’aportant contrainte, plus ſouhaitee que commandee, & plus honorable que commode, l’alechement du denier furtiuement pratiqué ne fut point cauſe que le bel eſprit ſ’y trouua, l’eſpoir d’obtenir vn degré ſouhetté pour paroiſtre n’y attira pas le Philoſophe, car le curieuxy veint pour voir, & pour raſſaſier ſa fidele penſee, le billet de recommendations n’y courut point, les procurations pour faire vne election iniuſte ny furent pas cognues, la ſeule bonne & libre volonté, y conduiſit ceux qui voulurent faire eſſayer leur capacité à l’honneur de la ſcience, au bien de celuy qui plus meriteroit, & à la gloire commune des gens de bien, qui comparurent icy d’vn meſme courage. Les pris eſcheurent à chaſqu’vn ſelon ſa valeur, ſans que l’enuie y ſuruint, & ſelon cet ordre il y en eut ſept qui furent trouuez exceller, entre leſquels du conſentement de tous, Sarmedoxe obtint d’eſtre le premier : ſon humilité ſçauante fit qu’il s’excuſa, mais l’authorité de la cōpagnie & l’aueu du Roy, le mirent en ce degré, & luy firent receuoir. Ceſte bonne election faicte, le Roy receuant ces ſages de la main de tant de grands hommes, en fut fort edifié, & les acceptant dit : Ie ſuis treſ-aiſe de l’honneur que vous acquerez par l’eſtime qu’en font de vous les capables iuges de vos merites & me plaiſt vous retenir pour vous donner le gouuernement de ce qui n’eſt le plus cher, à ce que par voſtre ſoin & diligence mes enfans puiſſent acquerir tant de perfections, que lon les croye dignes reiectons de leurs anceſtres qui ont gouuerné ce Royaume, auec telle prudence que la benediction du peuple a eſté la preuue de leur bonté. Ie ne deſire pas que vous les gouuerniez auec le reſpect que vous pourriez y apporter, en conſideration de ma grandeur, & de leur qualité : Ie veux que ceſte maggificence naturelle ſoit miſe à part, à ce qu’ils ſoient inſtruicts & inſtituez nō en Princes, ains comme hommes, afin qu’ils apprennent à ſe cognoiſtre, car ils ne ſçauront que trop l’vſage de ſe glorifier de leur naiſſance, & puis eſtans rendus dociles, vous les rendrez tels que ie les ſouhaitte, vous y aduiſerez ſelon voſtre prudence. Demain Dieu aydant, nous diſpoſerons nos affaires. Apres il donna congé aux autres qu’il accompagna de preſens, courtoiſies & faueurs les laiſſant à leur liberté.

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DESSEIN DEVXIESME.


Sarmedoxe faict paroiſtre au Roy, qu’il peut ce qu’il doit, par la demonſtration qu’il en fait d’vn nouueau Palais, lequel eſtant faict fut nommé l’hermitage d’honneur, où les Princes furent inſtituez. Le temps de leur pedagogie acheué, le Roy appelle ſes trois fils l’vn apres l’autre, & leur preſente le gouuernement du Royaume, dont ils s’excuſent ſagement : le Roy comme irrité de celà les chaſſe du pays & ils obeyſſent.



LE Roy ayant laiſſé rafraiſchir les Sages pour vn peu ſe recognoiſtre, jl appella Sarmedoxe & luy dit, Pource que ie ne veux rien faire à l’auanture, mais ſeurement, & ſur tout en affaire tant exquiſe que l’inſtruction de mes fils, ie ſerois fort content en moy, ſi par vne demonſtration euidente vous me faiſiez voir manifeſtement que vous pouuez & en peu de temps effectuer ce que ie ſouhaitte. Sarmedoxe. Sire, ce ne ſera pas de, noſtre propre perfection que nous aduancerons ſi beaux & parfaicts Princes aux excellences que vous pretendez car celà depend abſolument de la grace de Dieu, qui toutesfois a donné des moyens pour tels effects, ce ſont les hommes auſquels il a departi la ſcience pour les rendre organes de l’inſtruction des autres. Nous ſommes de ceſte qualité, & vous nous auez commandé de departir à Meſſieurs ce qui eſt gracieuſement dōné aux humains, leſquels pourtant l’obtiennent au prix du labeur. Nous auons intētion à ce ſeul but, & comme il vous plaiſt nous commander, il eſt en noſtre pouuoir, ſelon l’homme, de vous rendre la preuue que voſtre Maieſté deſire. Sire, donnez-nous ce vieil chaſteau qui eſt là bas vers Septentrion au parc de la ſolitude, c’eſt vn lieu ruiné, qui n’a de beau que l’attente de mieux, il eſt l’habitacle des chouëttes, & oyſeaux malheureux, la retraicte des ſerpens & animaux cruels, & là, s’il vous eſt agreable, nous eſtablirons les principes de noſtre labeur, & y ferons paroiſtre noſtre induſtrie, octroyez-le nous donc, & commandez que les ouuriers que nous choiſirons, nous ſeruent fidelement, & ie vous promets, que deuant que deux lunes ſoient paſſees, vous aurez certitude de noſtre diligence & affection à bien faire, auec induction de noſtre capacité par la veuë de noſtre ouurage, qui poſſible ſera vn des brins du plumage des belles aeſles qui portent voſtre nom par l’vniuers. Le Roy l’ayant ouy reſpōdre à ſon intention accorda a Sarmedoxe ce qu’il requit, & d’auantage luy ouurit ſes threſors, afin que rien ne manquat. Incontinant les ſages ſe mirent à trauailler ſous la conduicte du ſage ancien, & employerent gens & maneuures à nettoyer le vieil Donjon, dedans & dehors, deſmolir les cloiſons, abattre les planchers, boucher les feneſtres, fermer les fentes à ce qu’il n’y reſtaſt que les murailles vnies, n’y laiſſant d’ouuerture que la porte, tant qu’il en fut beſoin. Là dedans le vieillard diſpoſa vn baſtiment dont le deſſein eſtoit en ſon cœur.Et pour lequel conſtruire, il fit appareiller de la terre graſſe, de celle qui eſt verdaſtre, laquelle il fit dextrement conrroyer, l’humectant de l’eau où auoit eſté diſſout le ſel vierge, lequel eſt le premier qui ſe congele és marais, & emprunte l’odeur des violettes : dans ceſte terre il meſla la limaille de fer, dont on a oſté la teinture par ebulition en vinaigre, & ceſte teinture eſt ſouuerain remede aux mauuaiſes couleurs des Dames, & ce corps mort de fer il le fit incorporer auec du verre pillé y adiouſtant de la terre blanche, ſelon la proportion conuenable à ce que le tout fut bien & deuëment lié. De ceſte compoſition dont il y auoit vne immenſe quantité, il forma les parois, les cloiſons, les planchers en voulte, remplis par deſſus, & le toict de ſon edifice enduiſant dedans & dehors la ſuperficie d’vne glaire, où il auoit fait tremper la pierre ſerpentine : auec ceſte criſtaline verte qui ſe trouue és forges où l’on rafine le fer & l’acier. Par ce moyen les ſales, chambres, cabinets & autres pieces furent conſtruites ſelon leur propre ſymmetrie, puis il laiſſa tout bien ſecher : En apres dedans & dehors il emplit le vuide de bois, & fermant l’entree & les autres œrs incommodes, ainſi que font les potiers qui cuiſent leurs ouurages, il mit le feu au vieil donjon, afin que ſon œuure cuiſit, le feu eſtant eſteint, & le tout refroidit, il y entra & fit oſter les cendres, & reuifita tout, qu’il trouua fort bien, excepté vn petit endroit vers le couchant, où il ſe trouua vne fente laquelle il boucha proprement auec ce ſouffre congelé en brillant qui ſe trouue és ardoiſieres d’Angers, & l’a ſi bien approprié, qu’il ſemble que ceſte ſoudure ſoit d’or : En apres il fit poſer les portes, les feneſtres & chaſſis, dont l’eſtoffe eſtoit eleué entre les meilleures. Celà fait, il fit deſmolir la grande muraille exterieure, laquelle oſtee, parut le domicile Philoſophique, conſtruit ainſi que d’vne piece, & tant accomply & beau qu’il peut eſtre dit le miracle du monde, & vnique merueille des pays, où le Soleil s’ayme, en outre il y mit des meubles conuenables, & neceſſaires auec les propres ornemens. Apres que le Roy eut veu ceſte preuue d’induſtrie il preſuma que Sarmedoxe ayant d’vn lieu ſans ordre & ruyné, abominable & deteſtable fait vne place elegante & polie, deſirable & delectable, que facilement il pourroit informer vne ſubſtance ſuſceptible de toutes belles formes : Parquoy receuant l’ouurage qu’il approuua fort, il y eſtablit les Sages, & leur mit és mains ſes trois fils pour les inſtruire en pieté, doctrine, arts & prudence. Ce lieu fut par l’aduis des Sages, & conſentement du Roy nommé l’hermitage d’honneur, auquel tout ce qui eſt neceſſaire à vn lieu de plaiſir ſe trouue, ioinct que toutes honneſtes commoditez, auec infinies ſingularitez, y ont eſté aſſemblees tant par la liberalité du Roy, que par l’induſtrie des Sages, & rencontres qui s’y ſont addonnees, ſoit par le reſte des baſtimens qui y a eſté adiouſté, qu’aux appartenances que le Roy y a adiointes, auec iardins, boys, eſtangs, & clos qu’il y a faict tellement approprier, que l’ō peut eſtimer ce lieu entre les plus ſuperbes de tous ceux qui ſont paruenus au terme de l’excellence. Les trois Princes furent eſleuez ſoigneuſement en ce palais (auſſi le premier petit baſtiment eſt dit le Palais du cœur,) & les ſages y prirent la douce peine, qui auec le temps eſclot le contentement, conduiſant ces beaux eſprits aux ſciences ſelon toutes les lieſſes de cœur que le ſoin doucement ordonné peut conceder. La malheureuſe contrainte, la rouge feſſerie, qui eſt le deſgouſtement des eſprits, ne s’y eſt point trouuee : mais toute iuſte liberté, fourniſſant de loiſir & d’occaſions, à ces beaux aſtres leuans de s’accomplir en lumieres parfaites. Ce qui a tant bien ſuccedé à ces perſonnages, chacun y ayant employé ce en quoy il excelloit, qu’ils mirent ces nouueaux cœurs en eſtat de ſe pouuoir eſgaler àux plus accords, ſi qu’outre l’addreſſe qu’ils auoient aux armes, & autres exercices communs aux Princes, ils paroiſſoient ſages, de belles mœurs, & doctes, non de la doctrine de ces arracheurs de paroles, qui fueillettent les liures pour y trouuer pluſtoſt vn mot pour s’emplir la bouche, qu’vne bonne ſentence qui ayt efficace à leur faire oublier l’auarice & le reſte des villennies pedagogiques. Et ce qui fut le plus recommendable, eſt qu’en peu de temps ont en vit tant de ſignes que la foy de l’effet ſurmontoit l’opinion, auſſi ce n’eſt rien d’eſtre vaillant, heureux & ſçauant, il conuient eſtre ſage. La ſageſſe eſt l’vnique fruict des labeurs, elle eſt le remede à tous mauuais accidens, l’ornement de la bonne Fortune, & le bien accomply de toutes ſinceres actions, comme but parfait des ames genereuſes, organe de leurs en trepriſes & conduicte de tous leurs deſſeins. Le temps eſcheu, & que Sarmedoxe auoit faict entendre au Roy, que les Princes eſtoient capables de ſuiure les erres de Fortune, il fut treſ-aiſe, & gratifia les ſages à leur deſir, leur commandant de continuer & de demeurer touſiours en l’hermitage pour y receuoir ſes commandemens. Or ce Roy qui a le iugement grand, & qui ne ſe borne pas à la ſimple apparence, deſira par eſ ſay notable ſçauoir, ſi l’interieur de ſes fils reſſembloit à ce qui paroiſſoit, & voulut luy-meſmes eſprouuer la ſageſſe de ſes fils. Parquoy ſur l’aduis pris au cabinet de ſon cœur, il enuoya appeller ſon fils aiſné, lequel ayant introduit en ſon particulier, il luy dit, Vous ſçauez, Caualiree mon fils, le ſoin que i’ay pris pour vous rendre tel que vous peuſſiez atteindre au rang des plus accomplis, & ie croy que vous auez le iugement de cognoiſtre le fruict que vous en deuez rapporter, qui premierement doit tendre à l’honneur de Dieu, puis au ſoulagement de mon âge, & plaifir de mon eſprit, vous pouuez § la peine du trauail continuel auquel i’ay eſté bandé tout le plus aiſé de mes ans, pour gouuerner mon Royaume en paix, & maintenir mes ſubiects en toute douceur & iuſtice, maintenant que le tēps m’a rendu peſant, il eſt heure que ie iouyſſe de quelque repos pour ſauourer le peu de vie qui me reſte, & que le reſſente la lieſſe de tranquilité attenduë par le bien que i’auray de vous veoir, ſelon mon deſir, partant afin que i’aye l’heur d’acheuer ma vie en patience, ie delibere me retirer des affaires, & vous mettre en main la charge du Royaume, afin que ce pendant que ie me donne ray quelque recreation, & que i’accompliſſe mes iours en mes maiſons de plaiſance, ſans aucun mauuais ſoin, i’aye le bien de vous voir conduire ſagement l’Eſtat, pour y continuer heureuſemēt apres mon decés. Ie veux doncques vous commettre tout mon ſoin, & vous communiquer ma couronne, comme à mon aiſné ainſi que ie le feray tantoſt paroiſtre aſſemblant mes eſtats, & vo° mettant le ſceptre en main : Et pource que ie tiēs celà ainſi que ſi deſia il eſtoit, ie vous recommande vos freres, ſur leſquels vous aurez l’œil pour leur diſtribuer les charges, & les aymer parfaitement, car ils ſont voſtre ſang : Ie vous enioints de rendre la iuſtice eſgale à chacun, ſans acception de perſonnes, & vous propoſant touſiours deuant les yeux la iuſtice diuine, gouuernez vos ſuiects en amour & charité. Ayez pitié des pauures, ſoulagez les oppreſſez, ne meſpriſez point la voix des ſupplians, recompenſez ceux qui auront employé leurs corps & leurs biens pour voſtre ſeruice : Ne donnez qu’aux gens de merite, & iamais on ne murmurera contre vous. Ne faites point de dons immenſes, ſur tout à ceux qui peuuent nuire, ou mal conſeiller. Tenez aupres de vous gens ſçauans & ſages, vous ſeruant de perſonnes non contemptibles, mais venerables. Ne pardōnez point aux meſchans. Ne permettez iamais que l’on viole les loix de voſtre Royaume, & reſpectez inceſſamment ceux qui enſeignent la pieté, Soyez religieux, non addonné aux vices, ayant ſur tout ſoin que l’on ne puiſſe remarquer que vous ayez aduancé quelqu’vn qui vous ayt aydé ou conſeillé en quelque action vicieuſe. Le Roy ayant par ces diſcours diuerſemēt manié le cœur de ce ieune Prince que la ſageſſe moderoit durant les combats que ces propos luy faiſoient, l’entendit ainſi reſpondre Monſieur, vous m’auez donné des enſeignemens qui ne doiuent iamais tomber de la memoire des Princes, & vous ayant ouy parler ſelon la puiſſance que vous auez ſur moy, ie me diſpoſe entierement à mon deuoir, qui me fait recognoiſtre qu il n’y a point de lumiere au monde égale à celle du Soleil, & qu’vn poil de la paupiere de l’œil eſt moindre que le ſourcil : ce qu eſtāt cōſideré, on doit touſiours s’arreſter à ce qui eſt plus grand pour ſe cōtenir en ſes termes. Ie ne ſeray iamais ſi temeraire de preſumer qu’ē voſtre preſence ie puiſſe eſtre capable d’aucun commādement ſouuerain, vous eſtes le Soleil de vottre Royaume, & le ſourcil de l’œil qui veille ſur vos peuples, & pourtant cognoiſſant l’heur que nous auons tous de voſtre preſence & grandeur, ie ſupplie auec tous vos ſuiects le Souuerain, qu’il luy plaiſe vous raſſaſier de iours, continuant voſtre bonne vie, meſmes au delà de la mienne, fut-elle autant aduancee que celle des plus anciens. Et ie vous ſupplie treſ-humblement me pardonner, ſi ie ſemble perdre l’aſſeurance, vous oyant entrer pour moy en des conditions qui me ſont inſuportables, par donnez, s’il vous plaiſt, à mon deffault, & ayez agreable que ie viue en l’obeiſſance treſ humble que ie vous doy, ſans que i’accepte ceſte charge, à laquelle ie n’oferois meſme penſer. Le Roy le trouua emerneillé & conſolé de cette reſponſe, & diſſimulant ſon contentement, iugea de la prudence de ſon fis, par ceſte modeſtie, & lans luv faire autre ſemblant le reruoya, puis vn peu apres il commanda, qu’on luy fit venir le ſecond, auquel l’ayant pris a part, il dict, Fonſteland, i’ay deiieeré de vous prouuoir auant que ie paſſe les derniers ſoupirs de ma vieiileſſe : par quoy ayant aduiſé à la fortune de voſtre frere aiſné, que i’eſtabliray fort bien par l’aliance que ie feray de luy auec l’heritiere d’vn plus grand Royaume que ceſtuy-cy, ie vous veux mettre durant ma vie en poſſeſſion de mon Eſtat, ce que ie deſire executer tout maintenant, tant pour vous inſtaler, que pour me ſoulager des charges publiques leſquelles à cauſe de mon aage commencent à m’eſtre importunes. Ie ſuis vieil, vous eſtes ieune, vous pourrez aiſément porter ce faix pour moy : penſez doncques à vous diſpoſer à ce qu’en pleine aſſemblee des Eſtats, ie vous conſtituë Roy : Apres ce diſcours il adiouſta les remonſtrances & regles, les preceptes, ſtatuts & iuſtice qu’il auoit propoſé à l’autre, ce que ceſtuy-cy oyant & coniecturant la merueilleuſe eſpreuue par laquelle le Roy le tentoit, ſe conſeillant à la raiſon, que la ſageſſe luy auoit practiquee, reſpondit, Monſieur, ie vous supplie de propoſer à mon eſprit, ce dont il eſt capable pour exercer à voſtre ſeruice, afin que vous ayez le plaiſir de conſiderer comme ie m’y occuperay, & que 1’aye le contentement de vacquer à mon deuoir, ſelon ma puiſſance quand à l’adminiſtratiō que vous me preſentez, ie ne vous ſupplie point de m’en excuſer, car vous ſçauez que ceſte charge me fuyt autant que le gouuernement des Lyons eſt eſloigné de l’Empire du Fourmis, parquoy pardonnez-moy, ſi ie penſe que ce n’eſt point à moy que vous en ayez parlé. Et puis ie recognoy auec tout le mōde que la felicité de ce Royaume eſt voſtre preſence & ſoin ordinaire, & d’auantage, quoy qu’il vous ſoit agreable de m’en dire, l'œil de vos penſees eſt ſur mon aiſné, quand voſtre decez aduiendroit, & ie prie Dieu auec tous vos ſubiects, qu’il ſoit perpetuellement reculé : & pour ce ie ſeray treſ-heureux que voſtre bon plaifir ſoit que ie demeure en l’eſtat conuenable a ma petiteſſe, & lequel me ſera bien ſeant au rang que ie dois tenir. Le Roy ne faiſant aucun ſemblant de ce qu’il penſoit de ceſte reſponſe, le renuoya faiſant de meſme venir le troiſieſme, qu’il tenta ainſi. Viuarambe deſirant me donner vn peu de repos, & me recueillir auecvn petit de patience, pour recreer mes forces abatuës du trauail ordinaire, & m’eſiouyr de quelque tranquilité, ie veux vous donner ma lieutenance, afin que vous vous façonniez aux affaires ce pendant que i’enuoye vos freres à la conqueſte de l’iſle d’Ofir, que i’ay enuie dés lōgtemps de ioindre à ma domination : Aduiſez doncques à me ſoulager dignement, & vous y diſpoſer tant pour voſtre aduancement, que pour mon repos : ayant ceſte entree, vous fet rez des amis & aurez de grands ſupports, tellemēque vous pourrez vous eſtablir & empeſcher la violence § vos freres, s’ils vouloient vn iour vo° opprimer, tellement que le credit que vous acquerrer vous maintiendra. Apres ceſte propoſition, il luy declara les inſtitutions & ordonnances legitimes qu’il faut qu’obſerue exactement vn bon Lieutenant, luy parlant en façon tant ſerieuſe, que celà pouuoit induire aiſément vn ieune cœur, qui ne doit point eſtre ſans ambition. Mais ce Prince ſentant en ſoy la reſolution que fournit la ſapience, liſoit és intentions du Roy, auquel il fit ceſte reſponſe. Monſieur, ces aduantages ſortent de voſtre bouche ainſi que de la ſource affluente de bonté, & toutesfois ils me ſont vn torrent qui m’emporte ſi loin, que s’ils continuent, ils me pouſſeront en vn precipice ineuitable, ie vous ſupplie treſ-humblement de me conſeruer en ma petiteſſe, ordonnant ce peſant fardeau à mes freres, qui en ſont capables, & bien que i’aye l’honneur d’eſtre iſſu de vous, ſi ne ſuis-ie encore qu’vn petit ſurjon d’eau viue, ne pouuant ſeulement arrouſer le moindre ſillon d’vn des infinis parterres que ia moindre vague de la mer de vos vertus abreuue iournellement. Ce grand Roy trouuant ceſte repartie à ſon gré le renuoya. Par les apparences que le Roy auoit euës que ſes fils auoient acquis de la ſageſſe, ſe ſentit fort ſatisfait en cœur : mais pourtant il eſtima qu’il falloit d’auantage, parquoy ayant plus aduantageuſement conſideré à part ſoy, que ceſte ſimple preuue, où il n’y a que des paroles ſans effets n’eſtoit pas ſuffiſant examen de cœurs parfaits, voulut paſſer outre, afin de contraindre ſes fils à ſe preualoir plus de ſapience & valleur que de grandeurs, & l’ayant meurement remué en ſon ame, les fit tous trois venir parler à luy Et cōme ils eſtoiēt en l’ humilité decente, attendant la volonté du Roy, ils’ouyrent de la bouche Royale ceſte reproche & arreſt, Vous eſtes enfans ingrats, preſomptueux & ſans amour, & qui ne pouuez eſtre perſuadez par le deuoir, ie vous ay remonſtré mon inconmmodité, & meſmes priez de me ſoulager en ma vieilleſſe, & vous l’auez refuſé : penſez-vous que ie ne cognoiſſe pas bien voſtre cœur, & que ce n’eſt point humilité ny la biēſeance qui vous a fait parler, & n’accepter les offres que ie vous ay faites, mais vn mauuais ſoin de croupir en eſcoliers pareſſeux, au lieu d’eſtre Princes releués ſelon l’excellente opinion que i’auois de vous ? Parquoy ie vous cōmāde, car ie le veux, & vous enioints treſ-expreſſemēt ſans chercher excuſes en ſorte quelconque, ou pardon, ou grace, ou congé, que vous ayez dés maintenant à vous retirer de ma preſence, & ſortir de mon Royaume, pays & terres de mō obeyſſance, prenant garde ſur vos teſtes d’y eſtre rencontrez : que ſi dix & neuf iours eſtans paſſez on vous y trouue, ie vous feray ſentir les effets de l’ire d’vn Roy iuſtemēt indigné. Ce leur fut vn trait d’extreme douleur, d’entēdre ainſi parler leur Seigneur, leur pere, leur Roy, prononçāt contre leur innocence la plus criminelle iniure de toutes, adiouſtant vn arreſt autant douloureux qu’angoiſſe aucune : toutesfois ayans le cœur muni de patience & de reſolution, qui ſont les principaux fruits de la ſageſſe, ils ne chercherēt autre remede à leur calamité, que d’obeir : donques prenans quelques, commoditez, & ce que leur donna leur ſage ſœur Olocliree, ſe mirent en chemin. Le Roy aduerty de ce prompt depart & ſoudaine obeyfſance, iointe à la diſcretion, iugea qu’il ne ſeroit point fruſtré de ſes penſees, & que ſon deſſein premedité apporteroit du fruict. La grande prudence des Princes fut, qu’ils ne declarerent à perſonne le commandement du Roy, & faignoient d’aller cōme ſe deſrobans, auſſi on en aduertit le Roy, qui dit qu’il les falloit laiſſer faire, & que s’ils eſtoiēt bien ſages, ils ne feroiēt rien mal à propos, & n’attendroient qu’on les allaſt querir. On l’aduertit que veritablement ils auoient pris la voye de la mer, & qu’ils s’eſtoient embarquez, dont il fit ſemblant d’eſtre eſtonné, & marry, & pource il enuoya appeller les Sages qu’il conſola, & les prenant ſecrettement leur declara ce qui s’eſtoit paſſé, leur remonſtrant que ce qu’il en a fait, eſt pour cognoiſtre ſi l’obeiſſance de ſes enfans eſt vraye, ou feinte, afin que voyant ce que la ſageſſe leur profitera, il donne aſſeuré iugemēt du profit qu’ils ont faict : Car ce n’eſt pas tout d’eſtre ſcauant, il faut eſtre ſage, & de ſage vertueux par effect : puis les ayans recompenſez de beaux & riches preſens & dons honorables, leur commanda de demeurer en l’hermitage qu’il vouloit acheuer de rendre parfait du tout. Les Sages eurent beaucoup de regret de l’abſence des Princes, toutesfois ils s’y reſolurēt meſmes par la preſence du Roy qui les viſitoit ſouuent, les induiſant en toutes ſortes à augmenter ce beau lieu de toutes ſingularitez, & l’enrichir de belles ordonnances, pour exercer les eſprits curieux qui ſont ſectateurs de la vertu,

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DESSEIN TROISIESME.


Les Fortunez arriuent à la fontaine, & la Fee les recoit les menant en ſon palais, où elle leur raconte l’hiſtoire d’Asfalean, & la cauſe de la fontaine des amoureux, dont elle deduit les vertus. Diſcours notable d’amour plein de galantiſes. Deſpit d’vn amant ſe vengeāt.



LA bonne conſcience eſt vn des plus grāds acqueſts de la ſageſſe, & dont la force eſt telle, que l’on s'en peut preualoir abſolument. C’eſt ce qui rend ces Princes aſſeurez, c’eſt ce qui fait que ils ne craignent point l’infortune, pource qu'auec celà ils ſçauent que la vertu reluit, & tire des tenebres ceux que la calamité veut obſcurcir. S’eſtās donc embarquez au port de Finoſe, ils s’aduiſerēt de prēdre le nom de Fortunez, & ainſi voguerent tant qu’apres auoir eſté en Sympſiquee, où nous les auons veus, ils ſurgirent au grand Empire de Glindicee, là mettans pied à terre, & prenans cōgé de leurs amis de voyage, leſquels alloient vers la coſte des perles viues, dont ils s’eſtoient fort eſloignez, ils ſe mirent en chemin comme gens incogneus, & auançerent tant par leurs iourneess qu’ils ſe trouuerent à Belon, ville metropolitaine, en laquelle l’Empereur faiſoit preſque touſiours ſa demeure. Apres auoir conſideré l’aſſiette du pays, les belles yſſuës de la ville, & les lieux de plaiſir qui eſtoient autour, il leur vint à propos de s’arreſter pres le cours d’vne fontaine vn peu deſtournee du grand chemin, là aupres y a quantité de beaux arbres de toutes ſortes leſquels s’efleuēt preſques tous d’vn meſme ordre vers le Ciel, & donnēt ombre opportune au beau petit palais où eſt la Fǒtaine de laquelle la Fee Epinoyſe eſt gouuernante & concierge. L’Empereur ly a eſtablie, afin de monſtrer aux curieux qui abordent iournellemēt en ce lieu : tout ce qu’il y a d’exquis à ce qu’ils en rēportent ce qu’ils y trouueront côuenir à l’accōpliſſemēt de leurs deſirs. Les Fortunés qui ne s’attēdēt qu’au hazard & belles rēcontres qui leur ſuruiēdront, s’auiſerēt apres s’eſtre vn peu repoſez d’approcher de ceſte belle maiſon, eſperāt y voir quelque rareté : ainſi qu’ils approchent, ils ſurprirēt la Dame appellāt ſes oyſeaux, & la cōſideroiēt en ceſte actiō de bōne grace, & y ayāt vn peu tardé, s’approcherent d’elle & la faluērēt. En ceſte ſurpriſe elle leur fit fort bō accueil, ainſi que lō a de couſtume ſelō les circōſtāces de biē-ſeāce, puis les ayāt cōſideré & remarqué à leur cōtenāce, quelque eſclat de lumiere que la vertu faiſoit eſtinceller à leur rēcontre, les pria d’ētrer iuſques à l’interieur du Palais, ceſte excellence qui les rēdoit acceptables, multiplioit en elle le deſir de leur dōner l’entree plus familiere qu’aux autres. Ainſi excitee par ces beaux hoſtes leur dit, Encores que la couſtume des Fees ſoit de ne ſaluer iamais ceux que no° ne cognoiſsōs point, ſi nous ne les ſurprenons ſans qu’ils nous ayēt apperceues, ſi ne lairray-ie de vous faire accueil, eſtant marrie pour l’amour de vo° que ie n’ay eu ceſt aduātage, c’eſt tout vn, approchez vo°, & iouyſſez du plaiſir qui ſe trouue icy, lequel eſt preparé aux curieux. Incontinent à ſa voix vindrent quelques belles nymfes, qui apporterent la colation ſous la freſcheur. Les Fortunez inuitez par la Dame, ſceurēt courtoiſemēt en vſer, & cependāt les diſcours furēt tirez de fuiet en ſuiet, tellement que la Fee, qui veut ſpecialement gratifier ces beaux curieux, à leur requeſte leur raconta l’hiſtoire de la Fontaine, ce qu’elle fit filler ainſi, cependant qu’ils eſpluchoyent quelques grappes de raiſins ſecs que les belles faiſoyent des bouquets :

L’Amour qui fait à ſon plaiſir des courages de facile emotion, toucha le cœur de Asfalean, qui a longuement ſouſpiré pour la belle Callonee, la quelle au cōmencement de ſes amours, le receut de ſorte, que cōme elle eſtoit ſa lumiere, il eſtoit ſon vnique, elle eſtoit ſa meilleure eſperance, il eſtoit ſon cher eſpoir, & ces deux, bien que pour vn tēps ſeparez fors de l’eſprit, ſe trouuerēt tant vnis d’amour, qu’ils n’eſtoiēt qu’vne ame viuāte en deux corps, mais ceſte belle violēce d’amitié ne dura pas tāt que deſiroit Asfalean : car ou par quelque malin & faux raport, ou autre accident d’amour, la Belle infecta sō cœur du venin de dedain, au peril de ce fidel amāt, qui le reſſentāt par l’effet cruel dont elle ſ’eſloigna, ſe trouua tāt cōfus, que ſon ame indignee fut preſte de ſ’en aller. Eſtāt en ce trouble, il ſe força & ſe voulut faire accroire, que ce fut vne douceur froide, exterieuremēt repaſſee ſur l’ombre de la diſgrace, pour l’eſprouuer : mais à la fin il lui en cōuint ſauourer l’amertume ; car endurāt la pointe ordinaire de ce meſpris, que ſa Belle dedaigneuſe multiplioit de iour en iour, il cognut que ſ’en eſtoit fait, que le malheur eſtoit formé, pour auquel remedier, il ne pouuoit en riē profiter, l’ēnui, la peine & le deuoir qu’il y cōtinuoit eſtoit perte, parquoy sō cœur ſe mutina, & finalemët ſe deſeſperāt ſe reuolta, & fit bāqueroute à l’Amour. Et pour ſe vēger autāt de ſoymeſme, que de l’amour & de ſa dame, la fureur lui ayāt recuit le courage, tout dépit il choiſit le tēps propre pour teſmoigner ſon indignatiō, &. faire preuue de la nouuelle audace qu’il auoit practiquee cōtre ſa maiſtreſſe ; & ce fut il y-a certains ans paſſez à l’anniuerſaire de la belle Glylitee, que no° celebrōs icy ſelon les ordōnāces de Floride : c’eſt ici le meſme endroit où ceſte couſtume ſ’obſerue, & qu’aueint la notable auāture que ie vous raconte. Pluſieurs belles eſtoiēt aſſemblees auec beaucoup de ieunes gēs, qui venoiēt rendre conte de leurs deportemēs amoureux. Asfalean eſtāt en sō ordre, de manifeſter ſes intétiōs (auec le cōgé de la Preſidēte) taiſant le nō de ſa Dame, qui eſtoit preſente, nous fit ce diſcours, que ie pēſe auoir retenu exactemēt. Mon deſtin ayāt eſté cōioint aux aſtres formellemēt vnis à l’influēce d’amour, il ne m’a pas eſté poſſible que perpetuellemēt ie n’aye reſpiré la douceur, que les bel les ames doiuēt cōceuoir, pour les obiets deſirables, & pource auſſi i’ay inceſsāment eu quelque ſuiet qui m’a excité ; tellemēt que pour paroiſtre braue amant, ie me ſuis eſleué vers les parfaites idees qui cauſent l’affectiō, ayant choiſi vn obiet qui m’auoit eſleu de ſon propre vouloir, & m’y eſtois tāt obligé, que ie croyois que ma fidelité contraignāt ma Belle de maintenir nos affectiōs, nous ſeriōs eternellemēt & ſans chāger en ſi belle cōdition. Mais i’ay eſté trōpé ; auſſi tout ce qui sēble eſtre le digne arreſt de nos eſperāces ne l’eſt pas, ſouuent les feintes lumieres nous paroiſſent vraye clarté, & ce ne sōt que bluettes. Faut-il que ie me manifeſte ? il faut que ie le die. A la rēcontre de cet amour, que ie fus heureux ! que i’eus de biē, & de cōtentement ! Noyé des delicieuſes ſuppoſitiōs de ma fidelité, ie me mocquois de la Fortune, ie lui dōnois congé, auātureux en deſſeins ie ne reſpirois que gloire, & mō ame ſe trouuāt toute ſatisfaite, ſe preſumoit au sōmet du ſouuerain biē. Tout glorieux de ſi bōne fortune, ie croyois que l’vnique obiet de perfectiō fut ceſtui-cy me poſſedoit. I’ay veu quelquefois de meſme les pourſuiuăs auoir telle eſtime de leur hazard : c’eſt ce qui rēd beaucoup d’ames abuſees, leſquelles ne cognoiſſent leur erreur, que lors qu’auec vergongne, le dédain les chaſle honteuſemët, & qui pis eſt, infinis ſ’obſtinēt à leur malheur, & au lieu de ſe ietter és erres d’vne belle reſolution, ſe laiſſent emporter au faſcheux coulāt de leur calamité. La cauſe de leur mal eſt l’ignorance qui fait qu’ils ne diſcernēt pas que les dedains cōtinuels de l’obiet deſiré, ſont ſignes certains, que les deſtinees no° appellēt à quelque choſe de meilleur euenemēt. Malheur à ceux qui practiquās le deſplaiſir que causēt tels reuers ſ’y obſtinēt. Et pour quoy veut vn eſprit ſe bāder en biē à ce qui lui eſt cōtraire ? n’alez point disāt, que faute de courage, fait que l’on ſe retire ſur ſa perte. Il y a de la grandeur à dedaigner ce qui dedaigne, cōme il ſe trouue de la laſcheté à ſe laiſſer maſtiner, par vn œil orgueilleux qui voudra rēplir le mōde de ſes preſomptions, vne iuſte audace eſt plus à priſer, ſecouant vn ioug faſcheux que n’apporte de commodité ou deſtine vne hōteuſe laſcheté, qui fait que l’on ſ’humilie deuāt vn eſprit presūptueux, qui n’eſt pas capable de recognoiſtre les merites de ce qui le recherche. Si cecy eſtoit bien practiqué où ſeroit celle qui oſeroit irriter vn braue cœur, l’abādonnant apres l’auoir nourri de la mignonne amorce d’eſperāce ? à peine ſ’en trouueroit-il autre que celle qui ſelō la tradition des indiſcrettes oubliāt ſon deuoir, & ne pouuāt ſuporter l’eſclat de la perfection de celui qui la ſert, ſ’adonne à vn moindre qui la gourmādera ; iamais il ne ſe fait dechāge en amour, que ceſte particuliere fortune n’auiēne aux chāgeātes, quād elles oublient vn courage gracieux. A ces incōueniens il faut oppoſer ceſte loy. Le courage parfait conſiderera ſi ſon obiect eſt preocupé d’affection, puis recognoiſtra f’il y a des deſirs mutuels, ſ’ils cōtinuent, & puis choiſiſſant & ſuiuant ce qui eſt, ſe multipliera d’amitié où ſe diſtraira galēmēt. Ce n’eſt point mon deſplaiſir qui me fait parler, de proceder de telle ſorte, car mō cœur a conceu tāt de valeur pour obtenir liberté, en ſ’adonnant à quelque ſujet de contētemēt, que la ſeule raiſon me contraint de dire mes penſees ſecrettes : En ceſte pointe, ie diſſipe tous les nuages de mon eſprit, & cognoi mes anciénes erreurs, & viēs apres es mauuaiſes fortunes ancrer ma nef au haure de la plus belle de toutes les eſperāces. Cepēdāt vous Belle qui auez indignement veſcu auec moy, ne pēſez pas que ie vous laiſſe eſchapper, ſans vous faire depit, ie vous prononceray l’arreſt de la punition deuë à voſtre preſomption, & vous amās par mon auanture apprenez à iuger des apparēces, afin de bien choiſir. Quelques delicats me viēdront oppoſer qu’il n’y a point de iugemēt en amour à cauſe que les eſprits eſtans offenſez, on ne peut riē diſcerner : ô ! blaspheme inſuportable, cōtre la plus belle de toutes les eſmotiōs du cœur, & de laquelle on trouble la dignité, chāgeāt ceſte ſainte & iuſte paſſion en vne deſraiſonnable fantaiſie. Poſez vn but certain à vos deſleins, & enfans de raiſon ne preſumez outre ce qu’elle eſtablit : Que ſi par hazard le boüillon des ſens nous eſleue, rabatons-le par induſtrie raiſonnable, & en telle conduite, ſuyuons nos bonnes deſtinees. Ie penſois auoir rencontré la perfection de fidelité, qui me fut eſcheuë à l’egal de mes fideles deſirs, quand la beauté pour laquelle i’ay ſouſpiré ſans fruit me follicita de la ſeruir, & ie confeſſe que ie m’abădonné à ce ſujet plus ſtimulé d’inconſideration que conduit de ſageſſe, cōme il eſt ordinaire en l’enfance de l’amour, i’auois en l’opinion des imaginations magnifiques : & ceſte Belle me façonnoit aux conditions de ſes yeux, & par l’artifice de ſon inconſtāce, elle imprimoit en moy de beaus deſirs : & afin de m’ētretenir allumé de viues flames d’affectiō, ſe faignoit fauorable à mes vœux : i’eſtois eſperduëment engagé à ſon obeiſſance, & elle (qui n’eſt point pauure des artifices de ces belles, qui font des trofees des cœurs que leur cōuoitiſe vole facilemēt) auisāt la naïueté de mes comportemens, me formoit à ſa fantaiſie, & me vouloit tellement enlacer en vne indigne ſeruitude, que i’euſſe en fin eſté comme vn eſclaue, & le deshonneur des courages amās, mais croiſſant en iugement, ie m’apperceu que ie fuſſe deuenu le triſte ſujet de ſes audacieux triomphes, qu’elle ſe propoſoit en ma ruine, & iugeant que pour m’abatre du tout, elle me gourmandoit auſſi indignement, qu’elle m’auoit traitté amiablement, i’entray en grande perplexité, Il eſt vray que ie me voulois flatter, pour ne croire point ſon impieté, & ne ſçachant en quoy i’auois erré, i’eſpandois quelques regrets inutiles pour expier ma faute, ie tombois deuant elle en humbles ſupplications, ie lui repreſentois ma fidelité immaculee, & bien que ie continuaſſe à ſupporter les indignitez qu’elle me faiſoit, elle n’en tenoit conte, toutesfois il y auoit quelques heures qu’elle ſembloit eſtre eſmeue de mes ſouſpirs, & m’en fit vne feinte demonſtration à l’autre anniuerſaire, auquel temps ie luy ramentit l’acceptation qu’elle auoit annuellement fait de mon ſeruice, luy teſmoignant comme ie l’auois accouſtumé tous les ans, qu’il n’y auoit qu’elle qui eut pouuoir ſur moy, & luy certifiant ainſi :

L’Aſtre qui renouuelle en ſon cœur les annees
Fait reuenir le temps de mes deuotions,
Ainſi continuant mes bonnes deſtinees
Mon cœur ſe renouuelle en ſes affections.
Quand ie m’offris à vous au grand anniuerſaire,
Il vous pleut accepter mon fidele deuoir,
Ce qui plaiſt vne fois ne doit iamais deſplaire,
Par ces loix vous denez encor me receuoir.
A tel iour qu’auiourd’huy vous me fuſtes propice,
Je vous fis le ſerment de mes fidelitez,
Vos yeux voulurent bien m’arreſter au ſeruice
Qui me fit demeurer deuot à vos beautez,
Belle continuez voſtre humeur agreable,

Pour maintenir mon ame en ſa parfaite ardeur
Et comme on vous cognoiſt l’vnique deſirable,
On me recognoiſtra l’vnique ſeruiteur.

Mais cela ne la toucha point, car elle leua tout le beau-ſemblant, & parie ne ſçay quel tranſport, me fit paroiſtre l’abus où mō eſpoir me portoit, d’autant qu’ayant receu ce vœu, elle auança ſa main à vn arbre, dont les fruits n’eſtoyent pas meurs, & m’en donna ce qu’elle cueillit, & de-là en auāt ſe manifeſta vers moy tant, & tāt auſtere, que ſes façons me deuindrēt inſuportables. Ces eſclairs là, au lieu de m’obſcurcir m’ont ouuert les yeux, deſquels aperceuāt mon inutile paſſion, & diſcernant clairemēt les fraudes de ceſte Belle, qui ſe vouloit donner quelque vaine gloire à mō deſauantage, ie recueilli mon iugemët, & deliberé de me vanger d’elle, d’Amour & de moy-meſme : Or Belle dedaigneuſe, qui en cet eſcheq perdez plus que moy, qui gaigne ma liberté, & m’arrache d’entre vos doigts inhumains, ſachez que la vengeāce que ie prēdray de vous ne ſera point à mon deſauantage, ie ne feray pas comme ces melācholiques, qui ſe iettēt és ſolitudes ou ſ’enuelopent des habits de penitence ſous ombre de meſpriſer nos belles occupations, & le reſte du monde. Ie n’yray point lamentant pour vos inſolences, ie ne profaneray point ma voix de piteux accens, pour vn ſujet qui ne peut plus eſtre mon bien. Ains ie m’auantageray, & pour vous monſtrer voſtre peu de iugement, à la conſideration de mes merites, ie me rēdray d’vne fortune tāt auguſte & grāde, auec abondāce d’honneurs, que quād vous ſcaurez mes bonnes auātures, vo° aurez regret de n’auoir practiqué auec le gracieux Daymō qui m’auoit attire à vous, pour me conſeruer : car alors vous ſouhetterez obtenir de moy ce que i’euſſe deu requerir de vo° : vo° ſcaurés auec abondāce de depit, que les plus excellētes ſe pēſeront heureuſes quād ie ſeray à elles, les plus belles que vous ſ’eſtimerōt fauoriſees, quād i’obtiendray leurs faueurs, & vos ſemblables ſe maudirōt ſi ie ne fay cas d elles. Adōc ma fortune ſera au terme de perfectiō, & me trouuāt moy meſme exēpt de mauuaiſes paſſions, ie ſauourerai ma vie auec les bontez du contētemët : la paix ſera en mon cœur, & ie verray toutes les autres ames en ſe repreſentāt mon bien, rechercher les fruits de leurs ſouhaits en m’imitāt. Ie ſeray ma lumiere & mon propre feu, ie ſeray Prince abſolu de moymeſme, & sās plus m’occir indiſcretemēt par occurrences d’opinions ineptes, ſans me bruſler aux feux ingrats d’vne inconſtante, & ne ſouillāt plus ma valeur, que ie n’abaiſſerai iamais ſo° l’ignominieuſe violēce que vous m’auez fait ſentir, i’excellerai entre les beaux eſprits qui ont de la reſolutiō : Ie ſeray vn patrō de valeur à ceux qui dedaignerōt tout ce qui ne cōsētira à leur volonté : C’eſt à ce coup que vous gemirez, depite mangeant votre aduerſité, & pour deceuoir les yeux en cachāt voſtre douleur, vo° les eſblouirés quelque geſte de biēſeāce, afin qu’ils ne voyēt que c’eſt voº qui venez icy eſtoufāt vos ſouſpirs, couler quelques larmes en lige recognoiſſance à l’amour que vous auez felonnement deceu, & puis ayant crainte que l’on ſache que vous auez fraudé la vertu, vous ferés ſemblāt que voſtre cōſcience amoureuſe eſt iuſte & blaſmerez celle qui a tant ingratement troublé ſon ſeruiteur, & ſuppoſant vn nom au lieu du voſtre, vous ferez à ce nom porter vos iniquitez. Que voulez vous ? En la ſorte que l’amour merite recompenſe, voſtre indiſcretion coulpable de crime de leſe amqur, eſt digne que ſoyez affligee, & que vous oyez que ie vous annonce voſtre chaſtiment.

Il fut long temps à ſon diſcours, pource qu’vne beauté merite que l’on parle longtemps d’elle, ſoit pour la ſeruir, ſoit pour la laiſſer ; & apres qu’il nous en eut entretenus, il mit aux pieds de celle qui preſidoit l’exemplaire de ſon deſdain qu’il auoit doucement chanté en teſmoignage de ſa reſolution. Quoy ? luy dit la Dame, vous m’offrez vn faſcheux preſent : il reſpond ; Ie ne vous l’offre point Madame, ains ie le vous preſente pour en iuger : Ie l’euſſe mis en la main de celle qui a eſté vnique belle à mon ame : mais vne ſage Nymphe Angeuine me conſeilla de ne le faire pas, & meſme me defendit de la nommer, encor vouloit elle que ie ſupprimaſſe mon depit. Luy obeiſſant en ce que i’ay peu, i’ay teu ce nom tant de fois, tant honoré, & bien que la belle ſoit preſente, ie ne luy veux faire ouyr que le ſon de mes raiſons, qui ne ſ’addreſſeront à elle qu’au prix que ſa conſcience la iugera. Cela dit, il ſe retira d’auec nous, & de telle promptitude, ſubtilement exercee, que ſans que nous y priſſions garde, il ſ’euada tellement que depuis nous ne l’auons point veu. I’ay eu la charge de m’en enquerir, & de faire eſtat de ce qui ſ’eſtoit paſſé, meſmes i’ay recueilly ſon excez de deſpit-galant, que le docte Bauduyn a mis en muſique, vous en oyrez tantoſt les accords, & ſi vous y prenez plaiſir, & que voſtre curioſité embraſſe ce deduit, vous le diſcernerez & en iugerez. Là, encor faut-il auiſer à ces confitures ; Page, donnez vn peu de ce muſcat de la bouche, c’eſt ceſte bouteille coiffee d’eſtoupes de ſoye violette. Or la belle qui auoit ouy tous les propos de cet amant, ſe conteint longuement auec grande conſtance, toutefois la puiſſance de la verité qui luy faiſoit cognoiſtre ſa faute, luy flagella le courage, & ſingulierement apres que les myſteres furent accomplis, & qu’elle ſe pourmena au iardin, là eſtant, l’inquietude de ſon cœur ſ’augmenta, & il luy aduint ou d’enragé deſpit, ou de fort regret, qu’elle ne peut ſi bien ſe commander & retenir l’air de ſon ennuy, qu’il ne luy cheut quelque larme de l’œil, dont vne par hazard tomba ſur le vegetable vniuerſel, aupres duquel elle ſ’eſtoit negligemment aſſiſe : or ceſte mignonne liqueur conuient auec celle qui eſt en cet agent, ſans lequel rien ne prend naiſſance ou augmentation. Donques ſe rencontrant au temps de la formelle vegetation, ſa ſeue eſtant en vigueur conceuante, & la receuant elle ſe multiplia appertement par l’heureuſe production eſſentielle, qui luy fournit abondante occaſion de fluer. Le iardinier, qui ſeul de ce nom eſt recognu entre les curieux, a fort bien remarqué ce qui en eſt auenu, & meſmes y a pris garde, pourçe qu’il auoit veu ceſte Damoiſelle (non ineſtimable entre nous) qui ſ’eſtoit arreſtee en ce lieu, tout ainſi que ſi expres elle ſi fut miſe, & penſant que ce fut quelque Fée, l’auoit laiſſee ſans luy auoir rien dit, ayant eu ceſte opinion & veu ſon geſte, qui contenoit ſous ſa grace quelque myſtere, en auertit le ſage Hermes l’ami de l’Empereur, lequel ne meſpriſe rien, & pourtant il alla auec luy recognoiſtre ce qui en eſtoit, ſi qu’ayant eſpluché la cauſe de cet effect, & puis l’effect en toutes ſes circonſtances en fit vn grād eſtat, & fit entendre au iardinier qu’il eſtoit beſoin pour ſon honneur & profit notable qu’il teint ceſte affaire ſecrette, iuſques à ce qu’il fut temps. Les ceremonies acheuees, & tout ayant eſté celebre à l’auantage des bons, & vrays amās ; les pelerins d’amour ſ’eſtants retirez & nous demeurez ſeuls, le ſage Hermes ayāt informé l’Empereur de ce qu’il auoit entendu & ſceu, le conſeil fut aſſemblé & la place viſitee : adonc par vne ſage deliberation ioincte aux aduis de la ſageſſe, il fut dit que ceſte liqueur ſeroit eſpargnee, & ſelon le reſultat du conſeil & le vouloir de l’Empereur qui eſt magnifique en deſpenſes, fut faicte ceſte fontaine pour receuoir ceſte mignonne coulante ; qui peut ſ’eſpancher dans les cœurs : & ainſi a eſté baſtie ceſte double fontai ne, en laquelle ſont les deux eaux : car ce petit endroit que vous voyez vn peu releué, eſt i’eauë ſacree de cette larme, & ce qui eſt au grand baſſin eſt la commune, qui luy ſert de rafraiſchiſſement, & ſ’adapte indifferemment à l’vſage vulgaire. Ceſte petite (pour vous la ſpecifier mieux, à ce qu’elle vous ſoit en plus d’eſtime) eſt la pure diſtillation virginale, & a eſté recueillie en ce porphire d’or, au bord duquel vous voyez encor la pointe du grand vegetable qui ſe noie en ſon onde naturelle, laquelle ſort de luy viue & viuifiee, vous m’auez regardee quand i’ay parlé de Porfire d’or, vous eſtes quelques entendus, ie ſçay bien que ce terme n’eſt pas commun autre part qu’icy où nous diſtinguons les porfires, parce qu’il y en a autant de natures que de ſortes de metaux. Mais ce n’eſt pas encor tout, vous ſçaurez ce quieſt de ceſte fontaine qui nous a eſté manifeſté par plufieurs obſeruations. Cette fontaine à cauſe de ſes effaicts, eſt nommee la Fontaine des Amoureux : auſſi les bōs amans viennent icy faire preuue de ce qu’ils ſont ; car tous ſ’y examinent ainſi : Si quelque fidele boit de l’eau de ceſte fontaine, à cauſe qu’il eſt veritable, il ſe trouue conſolé, ceſte liqueur luy cauſe vn eſprit vif, qui luy rectifie les humeurs, & le met en beatitude corporelle & ſpirituelle, bien qu’elle ſoit indiferente aux autres, ſur leſquels elle n’a aucune efficace, pource qu’ils n’ont rien dans le cœur qui luy appartienne. Il eſt vray à cauſe de l’audace des inſolens, que ſi quelque effronté en goute, ſi vn affronteur en ſauoure, il auient que comme il eſt feint en ſes affections, volage en ſes penſees, precipité en ſes cupiditez & cauteriſé en toutes ſes opinions, il reçoit en ſoy vne froideur maligne qui le rend affreux, & l’inquiete tant qu’il n’a que des troubles en ſon eſprit pour iamais, ſi la dame offencee ne luy pardonne : Les Dames ont auſſi leur part de la punition en cas requis, mais non ſi rigoureuſement. Les ſages nous ont dit que la cauſe de l’effect de cette liqueur, eſt parce que la larme ſortit à l’inſtant de pure paſſion, au propre mouuement de l’effect actif de l’emotion de l’ame de la Belle. Encor il y a en ce baſſin vne notable ſingularité, tiree de celles de Floride & de Minerue, c’eſt que l’eau ayant pris ſa hauteur, ne baiſſe ny ne monte, & ſe tient au terme qu’elle a atteint, en perpetuel & vniforme eſtat. Que ſi on en oſte auec ce vaiſſeau d’electre, incötināt elle ſe mouuera pour croiſtre lentement, tant qu’elle ait pris ſon orizon premier auquel elle ſ’arreſtera.

Les Fortunez furent tres-aifes de ſi bon commencement, & leur ſembloit deſia que tout leur rioit. Le diſcours paſſé & la collation acheuee, les liures, les luths, & pluſieurs ſortes d’inſtruments de muſique furent preſentez, c’eſtoit iuſtement mettre ces ieuncs auanturiers en leur propre element ; chacun donques ayant pris ſelon ſon inſtinct, à la priere de la Dame, & des Nimphes, les voix furent accordees aux inſttuments : Le ſujet de la muſique fut le deſpit de l’amant en la defaueur de la belle deſdaigneuſe, & pource que l’accent en plaiſoit à quelques vnes, l’Empereur l’auoit fait reduire à l’antique façon de chanter, & à la nouuelle auſſi ſous les loix des douze tons de muſique, où les accords pathetiques auoient eſté obſeruez ſelon la rencontre du ſujet, & en la douceur de ceſte harmonie, ſ’oublians preſques en la delicieuſe occupation de leur eſprit, ils remplirent l’air de ces ſouſpirs :

C’eſt trop patienter, il faut que ie me vange.
Deteſtant de l’amour toutes les trahiſons,
Celles qui trouueront ceſte reuolte eſtrange,
M’excuſeront poſſible, entendant mes raiſons.
Ie viuois franc de ſoing, ſans paſſion mauuaiſe,
Quád le plus beau des yeux vint ſur moy ſ’arreſter
Mais qu’eſtoit il beſoin pour offencer mon aiſe
Que cet aſtre cruel me vint ſolliciter ?
Que j’ay de de plaiſir que mon humeur galante,
Se ſoit proſtituee à l’air d’vne beauté.
Or il eſt ordonné que mon cœurſ ſ’en repente,
Ie trenche donc les nœuds de ma captiuité.
Belle ne dictes pas que c’eſt vne priere
Que ie deſguiſe ainſi d’vn ardeur de courroux,
Vous m’auez tant faſché, que mon ame eſt ſi fiere
Qu’elle ne daigne plus ſe ſonuenir de vous.
Vous eſtes, il eſt vray, belle entre les plus belles,
Vos merites tenoient le premier rang d’honneur,
Mais vos façons eſtans ingrates & cruelles,
A droit vous deſcheés de ce rang de grandeur,
Vous m’auez faict depit, ie vous rendray depite,
Car ie meſpriſeray voſtre ingrate beauté :
Et deſtruiſant ainſi l’heur de voſtre merite
Ie ſeray malgré vous, encor en liberté :
Qui vous auoit contraint d’accepter mon ſeruice ?
Vous deſiriez auoir ceſte barre ſurmoy,
Auſſi i’ay bien cognu vos reuers de malice,
Deſquels vous me leurriez pour corrompre ma foy.
Vos yeux m’eſtaient ſi doux afin de me ſurprendre,
Vos diſcours ſe feignoient conduits de verité,
Vous vouliez triompher, ie voulois bien me rēdre
Ne me deffiant pas de voſtre legerté.

Ie me paſſionnois en l’ardeur de mon zele,
Mon ſeul deſir eſtoit voſtre contentement,
Mon cœur he pretendoit qu’au ſeruice fidele
Ou pour vous ie m’eſtois obligé follement.
Lors auſſi vous viuieK d’agreable apparence,
Receuant du plaiſir de mes humbles ſouspirs,
Vous acceptieK les vœux de mon obeiſſance,
''Eſcoutant les accens de mes chaſtes deſirs.
Mais la cruelle erreur de voſtre ame volage,
Vous a faict retracter, & ie ne ſçay pourquoy,
Sinon que deſirant faire l’apprentiſſage
D’abuſer les amans vous l’eſſeyez ſur moy.
Si i’auois delinqué i’aurois l’ame affligee,
Mais ie n’ay point fait faute en mes deuotions,
Les Dames le ſauront & vous ſerez iugee
Ingrate, deſloyale, & ſans affections :
Lors que vous vous plaiſieK au bon heur de mō ame,
Qu’auec affection vous receuiez mes vœux.
Ie me bruſlois pour vous, d’vne ſi viue flame
Que i’eſtois tout d’amour, de deſirs & de feux.
Mais vous voyant deſchoir, ie deſchay de courage,
Pour vn ingrat ſujet ne daignant m’obliger,
Voſtre cœur indiſcret en aura le dommage,
Et ie voux en verray quelque iour affliger.
Vous auez eu l’honneur d’auoir ſur moy puiſſance,
Quebpour l’amour de vous i’aynfait de beaux proiects,
Ie m’en reuolteray : auſſi ma ſuffiſance
Pour vne autre que vous conçoit de grand ſujects.
Lors que ie vous aimais, vous eſtiez ſeule aimable,
Quand ie vous honorois, ſeule vaus meritiez
L’eſtat que i’en faiſois, uous rendoit déſirable,
Comme ie le diſois, parfaicte vous eſtiez.

On vous verra paſſer comme vne fleur fanee,
Et chacun en mettra la cauſe en mes amours,
Son braue ſeruiteur l’ayant abandonnee,
Diront ils, à regret elle tire fes iours.
J’en ſeray bien marri ſans y pouuoir que faire,
Car ne les aymant plus vos beautez i’oubliray
Vous m’enſeignez aſſez comme il ſe faut diſtraire
Auſſi le pratiiquant ie me retireray.
J’y ſuis determiné, comme ie le proteſte,
Vos inſolens dedains m’ont aſſez reſolu,
Je ne veux plus qu’amour par vos yeux me moleſte,
Uoſtre œil ne ſera plus mon ſeigneur abſolu.
Bien que i’aye regret de cette departie,
Pour le plaiſir receu de ſeruage ſi doux,
Si faut-il eſchapper pour le bien de ma vie,
Car ie ne me veux plus incommoder pour vous :
Ie cognois tout ainſi que ie vous trouuois belle,
Que vou manquez d’eſprit comme de loyauté,
Eſt-ce point en manquer que faire la cruelle,
Sur mon cœur, rebatu de telle vanité ?
Auſſi c’eſt à ce coup, tenez, rompons la paille,
Uiure d’afflictions ie ne veux & ne puis,
Ie veux auoir du bien en quelque part que i’aille,
Auec contentement ſans le payer d’ennuis.
Mais pourtant vos deſdains n’ont point tant d’efficace,
Que par eux ie ſouſpire en ſi parfaicts accens,
Car quand ie ſuis aimé i’ay bien meilleure grace,
A dire les effects du plaiſir que ie ſens.
Vous euſſiez eu plus d’heur, de merite & de gloire,
D’entretenir mon cœur, que le diſgratier,
Mais vous y perdrez tout, car ie perds la memoire

De uos yeux que ie ueux pour iamais oublier.
Ie deſdaignois ainſila belle deſdaigneuſe,
Et brauois ſon deſdain de plus braues deſdains,
Elle en aura deſpit : car elle eſt glorieuſe.
Tels ſont les fiers effects de deſpiteux deſſeins.

Le reſte du iour, le plus beau de l'eſpargne des heures apres le midy, ayant eſté vſé en ces plaiſirs doucement exagerez, au contentement de communication de pluſieurs ſingularitez exquiſes, & remarquables ils prirent congé de la Fée, auec promeſſe ſur ſa priere de la retourner voir, auant que prendre reſolution de partir de ceſte contree. Voila que peut la bonne grace & la vertu que ceſte Dame recognut en ces eſtrangers, qui l'occaſiōna de les prendre en affection, & telle que ſi elle eut oſé honneſtement les retenir, les eut contraints de ſ'arreſter en ſon petit palais.

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DESSEIN IIII.


Quel animal eſt le Chryſofore. Les Fortunez pour auoir faict des reſponſes à propos ſans penſer en mal, ſont accuſez d'auoir volé le Chryſofore de l'Empereur, ils ſont enquis par le Magistrat, puis par l'Epmpereur. En fin ils ſont deliurez.


DEsia les ombres commençoient à ſ'allonger, & la nuict qui oſte les figures de l'air appreſtoit ſon voile pour ſerrer les raretez de nature, que les Fortunez fortans du deſtour de l’alee de la fontaine, prirent le grãd chemin de la ville, de laquelle approchant ils rencótrerent vn perſonnage bien monté, & ſuiui de cinq ou ſix feruiteurs, qui ſ’arreſta à eux, & pource qu’il les voyoit cóme gens arriuans de quelque part, leur demāda ſi en † chemin ils n’auoiét pointveu vn Chryſofore, & que f’ils en ſçauoient des nou uelles, ou qu’ils euſfentveu quelqu’vn l’émener, º illes prioit del’en auertir. Ils § ödirent que le Chryſofore eſtoit ſeul & qu’il ſuiuoit ſon che min, ils ſçauoient bien que c’eſtoit vn animal meſtif que les habitans de Quimalee font ainſi engendrer. Ils reçoiuent vn chameau du ventre " de ſa mere, & le mettent ſous vne aſneſſe qui l’a— lette & eſleue, quâd ce chameau eſt grand& qu’il eſt capable d’engendrer, il ſuit le laict, tellement qu’il n’a aucune volonté és chameaux femelles, ains pourſuit les aſneſſes, à ceſte occaſion on luy en ſubmet quelques vnes, leſquelles de telle ſait lie conçoiuent les Chryſofores qui ſont beaux animaux, gråds cöme mulets, mais de diuerſes & belles couleurs, qui toutes en quelque ſorte que l’on les regarde rédent vn brillant doré : cet ani mal de ſon propre inſtinct ſuit le ſoleil, eſtant chargé il ſe repoſe quelquefois entre les deux ſo leils, ſ’il eſt ſeul, car eſtât en troupe & que lon le pouſſe lors qu’il ſe veut coucher il eſt obeifſant, que ſ’il chemine ſeul, il va ſelon ſon intétion, tât. que le Soleil ſoit couché, & alors il ſe couche, & au leuer du ſoleil il ſe leue. Or eſt-il que les mu lets de l’Empereur eſtoiëtvenus de la recolte des deniers & du reuenu, & parmila troupey auoit · vn Chryſofore que par meſgarde on laiſſa aller vne autre voye, que celle des autres beſtes qui alloiët en troupe. Ce fut la faute des valets qui n’y prenoient pas garde ; quand la troupe futre cueillie au logis, on trouua à dire le Chryfofo re, incontinãt le receueur general remóte à che ual auec ſes gens pour l’aller recouurer ; c’eſt luy qui a demandé aux Fortunez ſ’ils l’auoient veu, auec la reſpöſe qu’ils firent ils adiouſterétl’aiſné diſant : la beſte ſuit le chemin de la foreſt, eſt elle pas borgne ? Le ſecond, eſt-ce pas vne femelle ?. Le tiers ; Elle eſt boiteuſe.A celailles remercia de ſi bonnes enſeignes, leur diſant que veritable-. ment ce qu’ils auoient remarqué § partât qu’elle n’eſtoit qu’égaree, parquoy il pourſuiuit | ſon chemin, Ce general ſuyuit la voye qu’ils luy auoiét möſtrée, & auec ſes gens ne fit que tracer toute nuict, tant que laſſez reuindrent au matin, en deliberation d’enuoyer diligemment gés de toutes parts pour en ouyr des nouuelles. Le So leil eſtoit deſia aſſez haut, que les Fortunez al loient à la fontaine reuoir la Fee, & ce Receueur. les rencótra preſques où le iour de deuátil auoit parlé à eux & leur dit, tout faſché, qu’il n’auoit point ouy de nouuelles du Chryſofore, & les pria de luy en dire ſ’ils en ſçauoient.Ils reſpódét ; Nous auons apperceuſes alleures, &l’auons veu de fait ou de penſee, & ne ſçauons ſ’il eſt à vous. L’aiſné, La beſte eſt chargee de ſel. Le 2. Ilya auſſi du beurre : l’autre, Et du miel. Ce Receueur les remercia fort courtoiſement en apparëce, & paſſa outre, &dit à vn de ſes gés qu’ilauiſa où ces trois ſe retireroient, & eſtant en la ville print vne commiſſion & des ſergens, & alla apres les For tunez, leſquels il trouua ſur le ſentier qui con duit à la fontaine, & les fit prendre & mener de uant le luge. Il y auoit occaſion de faire recher che de ccttc perte : Car ce que le Chryſofore † cſtoit plus exquis quel’or, d’autant que e ſcl cftoit dc ce ſel fuſible cryſtalliſé, dont les anciens ont tant chanté de vertus, & l’Empe reur en vſoit pour ſe preſeruer de l’epilepſie : Le. beurre eſtoit fait du laict d’vne ieune vache, ayāt veſlé la premiere fois & d’vn maſle, le ſoleii eſtät en la fin du Taureau, & le beurre fait le ſoleil · eſtât aux Gemeaux, duquelon tiroit vn magiſte re dont l’Empereur ſe ſeruoit pour ſe tenir frais & ſe conſeruer ſans douleurs. Le miel eſtoit tiré de mouches vierges, qu’on appelle, & eſt preſques blanc, & ce miel ainſi pris des abeilles royales eſt reduit en liqueur vineuſe pour la bouche de ſa maieſté, qui en prend ſouuët pour diſſiper l’humeur qui cauſe la goute, & par ainſi il ſ’en garentiſt, bien qu’il en fut de race d’en eſtre atteint. Les Fortunez ceddans à la force, furent conduits deuant le Magiſtrat, qui les in terrogea de leur qualité, païs, eſtat, noms & af faires, & les enquit ſur le vol du Chryſofore, à quoy ils reſpondirent ſuffiſamment, & de bon ne grace, yadiouſtant vne aſſeurance qui faiſoit eſmerueiller le Iuge, qui inſiſtant ſur ce vol, les preſſoit de dire où ils l’auoient deſtourné : adonc ils declarerent auec humble ſerment, qu’ils ne l’auoient aucunement veu, ne rencontré : leur † à dire leurs raiſons empliſſoit d’eſba iſſement ceux qui eſtoient preſens, ioint qu’ils alleguoient que ce qu’ils ont dit a eſté de gayeté de cœur.Le iuge ſe voyant moqué à ſon auis, les enuoya en priſon, où ils furent ſeparez, & deli bera de les preſſer de ſi pres qu’il ſçaura la verité du vol. De fortune à ces interrogatoires eſtoit preſentvn gentilhomme ſeruant de l’Empereur, qui ayant tout remarqué & ſe trouuant au diſner de ſa maieſté, qui demandoit des nouuelles, ra ACGI1t2 CC qu’il auoit veu & ouy, de ces beaux eſtrangers, & en conta tant de merueilles que tout incontinent l’Empereur les enuoya querir, voulant ſoy-meſme ouyr & voir ces † ges pour en faire iuſtice ſelon l’arreſt qu’il en donneroit, puis qu’ils ſ’eſtoient attaquez à cho ſe de ſi grand’conſequence luy appartenant.Les priſonniers luy eſtans amenez & l’accuſation faicte en leur preſence, l’Empereur leur dit : Beaux enfans, i’ay regret qu’en fi grande ieuneſ ſe vous ſoyez addonnez à vn ſi pernicieux me ſtier, vous me faictes pitié, toutefois ie ſuis con traint de faire iuſtice, ie vous feray pourtant miſericorde, pourueu que vous recognoiſſiez voſtre faute, & declariez qui ſont vos compli ces, à ce que reſtitution ſoit faicte. Auiſez que ce n’eſt pas peu de ſe prendre à moy, parquoy repentez-vous & faictes voſtre deuoir : que ſi vous eſtes opiniaſtres, ie vous feray ſibien cha ſtier, qu’à voſtre punition on iugera de mon equité. L’aiſné des Fortunez. Sire, l’eſtat que nous auons ouy faire de voſtre bonté nous a fait venir en vos terres, pour les viſiter, & cognoiſtre ce qui eſt vray de voſtre majeſté ; Nous ſommes trois freres arriuez en ceſte ville d’hier au ſoir, non poury voler, ny guetter les chemins, car ce n’eſt pas noſtre condition, tout ce que nous deſi rons rauir, pratiquer ou emporter d’ici eſt l’hö neur, & en telle habitude la vertu nous fait errer par le monde. Or, Sire, nous vous diſons fran chement, qu’arriuans icy aupres, nous auös paſſé par vn petit chemin peu frequenté, & là auons veules alleures d’vn Chryſofore, & eſt auenu que celuy qui nous accuſe l’ayāt eſgaré, poſſible par ſa negligence puniſſable, ou celle de ſes gens qui eſt inexcuſable, le cherchant nous en a de mandé des nouuelles, & luy auons dit ſans con trainte, des enſeignes qui le pouuoient dreſſer : Sire, ce que nous auons dit eſt vne coniecture faite ſur l’apparence offerte, & s’il eſt auenu que nous ayons rencontré à la verité, ce n’eſt pas à dire que nous l’ayons deſtourné, ou en ſoyons conſentans, & de fait nous n’auons point veu la beſte, & n’y auös point fait de faute, car nous ne voudrions pas faire tort à aucun : Auſſi ce que nous luyauös confirmé de noſtre cognoiſſance, eſtoit pour le conſoler. Sire, ſaufl’honneur deu à voſtre maieſté, il n’ya pas apparence qu’ayant fait vn ſi notable vol, le vinſions confeſſer, & hous mettre en lieu où vous auez tout pouuoir,’ilyauroit en nous trop de temerité : Ceux qui font mal cerchent les tenebres, & nous auons † en pleine lumiere, meſmes noſtre hoſte reſpondra qu’iln’a rien veu auec nous que nos petites hardes. L’EMP. C’eſt dömage mes en fans que vous vſiez voſtre gëtil eſpritàmalfaire, & à vouloir ainſi palier vos meffaits.Laiſſez cete mauuaiſe induſtrie, & vous recognoiſſez tandis qu’ilya encor lieu de grace. Le second. Sire, ſi nous eſtiósvoleurs, la cöſciéce qui eſt plus for te que l’ame meſme nous accuſeroit deuät vous, & n’y auroit pas moyéde ſubſiſter en voſtre pre ſence, n’eſtās pointinnocens ; auſſi nous n’auons as tât d’âge & de neceſſité que la vie no* ſoit vn malin fardeau, duquel nous ayons enuie de perir volótairemët. L’EMP. Vous vous endurcirez tät en voſtre mal, qu’il n’y aura plus moyéd’obtenir pardon, auiſez vous, & ne faictes pointtant les ſuffiſans, car nous ſçauös le moyé de rabatre tels art fices & de plus grands. Le IEvNE.Sire, l’apa réce de noſtre fortune vous doit oſter l’opinion de l’intereſt que vo* auez en la perte du Chryſo fore, qui eſt ſi peu quand il ſeroit tout perdu, qu’il ſ’en peut recouurer vn autre, & meſme cet tuy là peut eſtre trouué : mais le mal qui eſt fait à desinnocés ne peut eſtre reparé, voſtre equité y ponruoira. L’EMP.Voici de beaux diſeurs, il les faut reſſerrer, le tëps leur enſeignera à parler d’v— ne autre ſorte, pourtãt que l’on les enqueſte dili gément ſelon les voyes de iuſtice. La Fée ouit le bruit de ce qui ſe paſſoit touchât ces prisóniers, & ſçachât que c’eſtoiét ces ieunes eſtrangerstät accomplis qu’elle auoit eus à la fontaine, voulut preuoir à leur fortune, parquoy en haſte ellevirit vers l’Empereur. Ainſi qu’elle entroit en la ville on ramenoit le Chryſofore, qu’vn valet de charbonnier auoit trouué au long de la foreſt, & l’auoit redreſſé ayant veu la couuerture qu’il co gnoiſſoit.La Fée ſe haſtoit d’aller & rencótrales Fortunez qu’on remenoit en priſon, elle ſ’ad dreſſa aux ſergens, leſquels ayant priez remene rent les priſonniers à l’Empereur, qui eſtoit cncor au lieu meſme où il les auoit interrogez, il fut eſbahy de voir la Fée venir auec ces ſergēs, il penſoit qu’elle euſt quelque plainte à faire contre ces eſtrangers, mais il changea d’opinion quand il l’a vid en humble ſuppliāte le requerir : Sire, ie vous ſupplie ayez compaſſion de ces ieunes gens eſtrangers, ne faictes point de tort à voſtre reputation en les offençant. Leuez-vous ma couſine, dit l’Empereur, tout eſt voſtre, ie feray tout ce que vous voudrez. Donnez les moy, dit-elle : Ie le veux, dit l’Empereur : Mais dequoy les cognoiſſez-vous ? Elle raconta à l’Empereur leur arriuee à la fontaine, & ce qui ſ’y paſſa ; & comme elle faiſoit ce diſcours, il entra vn Prince qui vint prier l’Empereur d’apaiſer cet affaire, pource que le Chryſofore eſtoit trouué, la prudence de l’Empereur fut de conuertir tout en ioyeuſe rencontre, ne laiſſant toutefois de menaſſer en particulier le Receueur, luy remonſtrant ſa faute, inconſideration & negligence.

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DESSEIN V.


L’Empereur enquiert les Fortunez ſur ce qu’ils auoient dit du Chryſophore, & ils luy en rendirent raiſon, & comme ils auoient iugé de ce qu’il portoit, ce qu’ayant entendu il les pria de demeurer auec luy.



TOvte l’affaire du procez eſtant terminee, les Fortunez prenoient congé de l’ Empereur qui les ayant conſideré leur commanda de ne s’eſloigner † mais de demeurer vn peu, tant qu’il euſt parlé à eux. Illes appella donc à ſoy, & ies interroguadeleurs pays, noms & qualitez, & apres auoir ſceu d’eux qu’ils eſtoient de Naba donce, fils d’vn ſage Philoſophe, qui les enuoyoit voir le pays.Il leur demâda ce qui eſtoit du Chry ſofore & ce qu’ils en penſoient, veules enſeignes &reſponſes qu’ils auoient faictes au General.CA vALiREE. Sire, les petites remarques qui nous ont fait parler au General ſont de † peu de con ſequence, que ce nous eſt preſques honte de les deduire deuät voſtre Maieſté : toutesfois pour ce que les ſuiets de plaiſir ſont quelquesfois agrea bles aux grands, nous vous dirons maintenant ce qui en eſt, Ne cognoiſſans pas le pays, nous pre nions les voyes qui ſe rencontroient, parquoy paſſant par vn aſſez beau chemin, non pourtant gueres battu, ievy le train de la beſte, & ie ſuppo ſé que c’eſtoit vn Chryſofore, comme le pied, & le pas imprimé au ſable me le demonſtroit, & de là aduiſant plus exactement, i’eſtimé qu’il eſtoit borgne, & qu’il auoit perdu l’œil droict, car ie remarqué qu’il s’eſtoit mis à paiſtre de l’herbe qui eſtoit à ſon coſté gauche, laquelle n’auoit pas ſi bonne grace que celle qui eſtoit à droit, la quelle n’eſtoit point atteinte, ce qui m’induiſit à croire qu’il ne voyoit point de ceſte part là. FoNsTELAND. Ie cogneu que c’eſtoit vne femel le, d’autant qu’elle auoitvriné, & ie notté que ſon eau eſtoit entre les pieds de derriere fort eſ loignee en dehors, ce qui n’eſchet pas és maſles qui coulent leur eau entre les quatre pieds. Vivarambe. Ie penſe qu’elle eſtoit boiteuſe du pied gauche de deuant, (ie parlerois en eſcuyer ſi ie traictois d’vn cheual) par ce queie voyois la ſymmetrie de l’allure fauſlee en tellepart, & par tant qu’elle clochoit & fouloit autrement l’her be de ce pied que ces autres. L’EMPEREvR. Voilà de bien ioi1es obſeruations, qu’en dis — tu couſine ? LA FEE. Ce n eſt pas tout, vous y trouuerez plus que vous ne penſez. L’EMP. Et pource il faut venir au reſte qui eſt plus difficile, comme ie croy, mais pre, nierement les beaux enfans, à ce que ie n’aye point honte d’eſtre ſer uy en ce qui me concerne, dites-moy pourquoy ayant aſſez de richeſles, de grandeurs, & de pouuoir, ie me ſers d’vne beſte eſtropiate & fe melle, & partant de moindre courage ? CAvALIR. Sire, nous ſçauons bien que quand la planette de Mars eſt en conionction auec celle de Venus, ſi ſoudain on ne prend vne aſneſſe pleine d’vn Chryſofore, & quel’on la coupe en pieces pour la faire deuorer aux lyons, toute la race des Chry ſofores perit.Nous auons ſçeu en Quimalee que faute à vos Sages d’auoir preueu à ceſt inconue nient, tous ceux de ce pays eſtoient morts, il y auoit plus de dix ans, & que l’on n’en y auoit point encores renouuellé l’engeance, & c’eſt la cauſe que vous n’auez que ceſte-cy. L’EMP. Si tout y fut mort icy, celle-cyy fuſt morte auſſi. FoNsTEL.Elle ne pouuoity eſtre ſans mourir, & puis qu’elle eſt viue, on l’y a amenee d’vn autre † auſſieſt-elle nee en Quimalee iſleimprena le, & de laquelle on ne laiſſe ſortir de ces ani maux qui ſoiententiers, il eſt vray que là ils ne craignent point les influences, car ils n’y ont point de force, pource que nature ſeules’eſtreſer ué ce petit pays, où il n’ya que ſon pouuoir qui agiſſe : Or ces Quimaliſtes liurans vne Chryſo fore, car des maſles ils n’en laiſſent point aller, ils luy pochent vn œil, & ſerrent vn nerf du pied. L’EMPEREvR. Ayant veules pas de labeſte, & iu gé que c’eſtoit vne Chryſofore, il vous a eſté aiſé deiuger qu’ellefutborgne & boiteuſe. LEs FoR TvNEz. Ouy Sire, mais il vousa eſté dit de quel pied & de quel œil, & ceux de Quimalee n’y gar dent pas vne meſme Loy.L’EMP. Il faut acheuer. VIvARAMBE. Il eſtoit bien force de vous ſeruir d’vne femelle, n’en pouuant recouurer d’autre, & puis pourl’effet du ſeruice qu’elle vous fait, elle eſt treſneceſſaire, d’autant qu’il y a entre elle, & le ſelfuſible vne certaine ſympathie qui fait qu’elle le porte, ce qu’vn maſle ne feroit pas, quine ſouf fre ſur ſoy que les hommes qui le ſçauent domter ou le metal. CAvAL1R. Tout autre animal por tant le mielvierge, qui ſe cueille en la § I’C— culee, le font aigrir hors mis ceſtuy-cy, qui eſt propreà le porter. FoNsTEL. Ceſte beſte a vne odeur qui reſiouyt & delecte les autres beſtes de charge de quel ſexe que ce ſoit. Quand on les meine en troupe, on fait paſſer la Chryſofore que l’on arreſte, & puis on fait ſortir toutes les autres beſtes qui portent, quil’vne apres l’autre gayes & ioyeuſes de l’odeur de la Chryſofore, vont en auant, & puis la Chryſofore ſuyt. CA vALIREE. Les maſſes de ceſte eſpece ſont tout au contraire, car par leur odeur ils eſtrangent tous animaux, &la femelle les aſſemble, les pouſſant deuant ſoy quand il y en auroit mille : c’eſt tout au rebours de l’inſtinct du Cheual entier qui fuit la caualle ou le fraix herbé. L’EMJ>EREVR.. I.e trot1t1ê bon1’1e cefl : e n1cillefl : e refpo11fe, il fat1t paller outre, à ce que ic fçache co111me /, vous auez iugé de ce qt1e la beGe portoit. CA v, P-REE~ Sire, les efprits curieux 11c 111efprife11t rie11 : e11tre ( les cot1Cl : u1nes natt1rclles des Cl1ryfofores, cefie là e ! l :, que Gquelq11’v1111e les p·ot1fle, aya11t cl1arge de quatre l1ct1res en q11atre l1eures, la befie fe baifle fi1r fes genot1x & ie repofe e1111ir6 vn qt1art d’l1~t1re, puis fe leue & circ che111i11 ta11t qu’il fe co11che du tout, il efioit adue11u comme il efi’ray-fen1blable ot1 l’e(l dt1 tout, que cefie befl : e s’efroit repofcc cnuiro11 le defl : roit de ce cl1emi11 po11r tirer e11cre la fore/1 & le defert, & s’arreſtant fur le f.1.ble, y e11 attoit affez i1nprimé l’appare11ce, ie 111c n1is à regarder de pres ce lieu foulé : ce fut là où pre1niere1ne11t nous ·en defco11urimes des 111arqt1es, car 11ous y 11affio11s, & ie dis à ~•es freres que ie pe11fois que ce ft1fl : là le repos d’v11 Chryfoforé, ils fure11t de 111011 auis, & qu’il efioit cl1argé, & dis qt1e ie croyais qu’il portait du fel, parc~, qu’il y auoit de11x brebis qt1i s’amufoie11t là aupres à grig11qtter le f.ilrlë, ott il f1’y au oit poi11t _d’l1erbes, 011 fçait q11e__la hr.ebischerche le ~fel,. FoNSTEJ., Aya11t regardé de 11lus pres, i’adioufl : é à cefie obfer11atio11, car ie veid gra11de qua11tité de fot1rn1is qui allqie11t & vt11oie11t d’vn co ! lé feuleme11t, do11t il i11e chet1t e11 l•opinio11, qtt’il y at1oit là q11clque odeur de, bet1rre, qt1i occaſionnoit à ces petits animaux de faire tant de chemin, d’autant que ceſte ſubſtance eſt vne de leurs plus exquiſes delices. Vivarambe. Suiuât ce que mes freresauoient remarqué, ie fis eſtat auſſi qu’ilya uoit du miel, pour autant que ie vis force mou ches à miel en ceſt endroit où il ne paroiſſoit au cune fleur, & elles ſe ſappoient contre le grauier, c’eſtoit la douce force del’odeur du miel qui s’e— ſtoit exalee là durât le repos de l’animal qui auoit eſchaufféies ſubſtances, au moyen dequoy les fu mees en eſtoientiſſuës en ſenteurs exquiſes. Ces raiſons pleurent à l’Empereur & leiugement de cesieunes eſtrangers luy fut en admiration, con ceuant en ſon cœur, qu’vniourils pourroyéteſtre grâds perſonnages, ayās deſial’eſprit ſi iudicieux : Celà fut cauſe que ſon ames’enclinavers eux, les. prit en amitié, &pria de demeurer † luy, leur faiſant promeſſe de les auancer. La Fee oyant le dire de l’Empereur, luy dit qu’elle s’y oppoſoit, qu’ils eſtoient à elle, qu’elle les luy auoit donné. Il reſpondit à la Fee, Nous ſommes en vn Empi re, où les gens de bien ſont libres, & les meſchans eſclaues : quandielesay eſtimez à tort eſtre mau uaisie les vous ay dönez pour les rédre meilleurs, mais n’eſtans pas de la qualité d’eſtre donnez ou vendus, il eſt en eux de faire ce qu’ilsvoudront, & partant ma donnaiſon eſt nulle : & là deſſus s’ad dreſſant à eux leur dit, Mes enfans vous ſoyez les bienvenus en ce pays, ie ſuis marrique l’on vous ` y ayt voulu faire de l’ennuy, celà s’effacera aiſé ment : & encore auec plus de magnificence & de gloire pourvous, ſi vous deſirez demeurer † de moy, ſi vous le faites, ie vous tiédray auſſi chers que mes enfans, & vous feray du bien. CAvALIR. Sire, c’eſt le plus grādheur que nous puiſſions rechercher, mais cōment auriez-vous agreable que de pauures eſtrangers fuſſent à vous ? L’Emp. Ie ne vous tien point pour eſtrangers, car les vertueux ſont à moy cōme ie ſuis à eux, & i’ay agreable que vous ſoyez aupres de moy, & ie vous tiendray cōme bons amis, ie vous prie que celà ſoit. La Fee prit le ſoin de les faire loger, & cependant les mena à la fontaine, les rafraiſchir & conſoler de l’aduerſité qui leur eſtoit ſuruenuë.

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DESSEIN SIXIESME.


L’Empereur par vn ſecret endroit venoit eſcouter les Fortunez, & il les entendit parler de diuerſes choſes dont il voulut eſtre aſſeuré & pource les uint uoir. Ils interpretent leur dire, & l’auiſent d’vne trahiſon contre luy.



LEs Fortunez arreſtez auec ce Monarque, faiſoient tous les iours voir des gentilleſſes de leurs perfections, meſmesés plus exquis exercices de la Court, tellemēt qu’en peu de temps ils tindrent rang entre les plus accomplis qui en faiſoient beaucoup d’eſtat. L’Empereur accort en ſes affaires deſirant cognoiſtre ce que ces ieunes gens auoient en l’ame, leur donna vne petite appartenance de pauillon où ſeuls ils demeuroyent auec leurs ſeruiteurs, car il leur donna train honneſte. Or la ſale où ils prenoient leur repas eſtoit ſur le iardin, & y auoit vn artifice qu’ils n’auoient pas apperceu, vn cabinet, dans lequelon alloit par vne gallerie dansl’eſpoiſſeur de la muraillereſpö dant à la chambre del’Empereur, lequel ſouuent venoit par là en ce petit lieu, pour ouyr ce que les Fortunez diſoient beuuans & mangeans, & par fois apreslerepas quand ils ſe penſoient ſeuls, & qu’ils diſcouroient en leur priué.Ceſte curioſité ſuccedaàl’Empereur, & fut vn moyen des gran des fortunes qui ſont icy retracees. Vn Mecredy matin que la Lune eſtoit au ſigne de Gemini, téps propice à la † d’aucunes eſſences pro pres à la conſeruation de la ſanté à quoy les For tunez eſtoient entendus, non ſelon les vulgaires malaxations, &friuoles ſofiſmes descendriers ab ſtracteurs, ains ſuyuant les maximes des ſages qui ſont de la cabale des Ortoſiles, ſelon quoy ils fa çonnoient le magiſtere de l’agaric, s’eſtans donc relaſſez en leur ſalle pourvacquer à ceſte petite occupation, mais § &excellente, l’Empereur commanda qu’on leur portaſt vn cheureau quia uoiteſtéleué de deuant luy, & vne § de ſon bon vin : leur heure de diſner venue, ils ſe mi rent à table, & deuiſerent de pluſieurs choſes, & afin de n’eſtre entendus des vallets & ſeruiteurs, ils parlerent François, qui eſt le langage exquis entre les Princes & les ſçauans. Caualiree auec luſieurs autres diſcours en mitvn ſur le tapis, ſe † comme du premier effort de table, ils s’eſtoient ruez ſur le cheureau, & auoient ſauou ré le bon vin, & dit qu’en l’excellente practi † de paſſer ceſte bonne liqueur en l’eſtomach, il y auoitpenſé de pres, iugeant qu’encore qu’il fuſt fort delicat & gracieux qu’il luy eſtoit auis qu’il n’eſtoit pas vin pur, mais meſlé de la ſubſtance des deffuncts. FoNsTELAND. Mon frere, croyez-moy, ie branſlois en penſee, pour tom ber en meſme opinion, & ſur celà ie me reme more de ce bon cheureau, & tantoſtie ne ſçay ſi vous yauez pris garde : quant à moy ie ſouſtien drois ioyeuſemët & ſans offencer perſonne, qu’il eſt de l’aliance de chien. L’Empereur eſtoit venu à ſa ſentinelle & les oyoit, mais il ne pouuoit rien entendre à ces diſcours, & eſtoit preſt de s’en re tourner quand Viuarambe qui auoit longtemps eſcouté, prit la parole & dit, 1e ruminois à ce que vous diſiez penſant aux biens que nous a faict ce bon Empereur, qui ſigracieuſement & de franc courage exerce vers nous beaucoup de courtoi ſies & d’honneur, nous octroyant le moyen de nous reſiouyr honneſtement, & quine nous en uoye rien quine ſoit bon.Ie loüe fortvoſtre cöſi deration ſur ce ſuiet qui nous regarde, mais i’ay là deſſus repenſé plus profondément, & lameſ me choſe que poſſible vous auez coniecturee, la quelle eſt d’vne conſequence trop plus pregnan te, C’eſt que la vie de ce ſage & † Prince, eſt en danger, & s’il n’y met ordre dans peu de téps, ie crains qu’ils’executevne cruelle entrepriſe cö tre ſa vie. Ce fut à ces mots que l’Empereur at tentifs’eſſayoit d’en ouyr d’auãtage, mais ſe trou uaºs ſur ce ſuiet de meſme opinion, ils change rent de Propos, remettant à penſer de ceſte affaire àvne autrefois L’Empereur ſortit bellemët de ſa #º & vint viſiter les Fortunez, ainſi qu’ila ºººººouſtumé ſans faire autre ſemblant, eſtant † dit, Ie vous viens voir mes enfans, *-vous de beau, ie veux vn peu deuiſer auec vous, ce qu’ayant dit, il leur demanda ce qu’ils faiſoyët, & de propos en autre, apres quel ques gentilleſſes il leur dit : Or ça vous ſcauez beaucoup de choſes, & eſtes fort accorts, mais VOllS 11C § pas, que ie ſcay bien quels pro pos vous auez tenus, & les notables auis que vous auez de choſe de conſequence : Sire, luy reſpondirent-ils, vn Prince tout accompli com me vous eſtes, peut ayſément ſcauoir, meſmes les conceptions de nos petits eſprits. L’EMP. Ie ne veux point repartir, ains vous dire que ie ſcay ce quevous auez dit, touchant le ſujet du diſner, dont deux ont parlé, & l’vn de vous a tenu pro pos d’vne affaire ſecrette qui me cöcerne. Ils co gnurent à cela, qu’il pouuoit les auoir entendus, & ouy parler par quelque maniere, qu’ils n’a— uoyent pas preueuë, parquoy ils luy repeterent naifuement leurs propos ; Caualiree ayant de duit ce qu’il auoit mis en auant, l’Empereur luy demanda la raiſon de ſon iugement. CAvALI REE. Sire, le vin eſt ordonné pour reſiouïr le cœur, & il eſt auenu qu’à l’inſtant quei’eu coulé en mon eſtomach, le bon vin de la bouteille eſ leuë, il m’eſt ſuruenuie ne ſcay quel aneantiſſe ment de courage, qui m’a cauſé vne ſoudaine & profonde deſplaiſance, & ne ſachant aucune hu — meur melancolique abonder en moy, i’ay aſſis iugement ſur ce vin, le faiſant cauſe de ce trou ble, & me ſuis mis en la fantaiſie ce que i’ay dit, eſtimant qu’il ſoit cru en lieu, où autrefois ilyait eu des ſepulchres, ouvn cemetiere. L’EMP. Et vous qui auez parlé de l’aliance de chien, qu’en dites vous ? FoNsTELAND. Ayant mangé quel que peu de ce cheureau, &le ſauourant diſtinctement ie l’ay trouué d’vn gouſt plus fade, & de chair plus longuette que des autrescheureaux.& malangue s’eſt chargee d’vne ſaliue eſcumeuſe, cóme ſi i’euſſe māgé de la chair de chiés, d’où i’ai penſé qu’il pouuoitauoir eſté allaicté d’vne chie ne.L’EMP.Nous pouuons ayſement verifier ceci, mais le fait dont vous, Viuaräbe, auez parlé, qui touche ma vie, & regardel’eſtat, eſt bien de § grand pois.Parquoy ſi cömevous l’auez dit vous auez ſoin de moy, & que ie vous ſois en quelque eſtime, ie vous prie de me dire ce que vous en ſcauez.vIvARAMBE. Sire, l’importāce de l’affai re m’a fait ſoigneuſement penſer & diligemmêt obſeruer, ce qui en pourroit eſtre, & ce qui m’a induit à preſumer le futur accident, eſt que i’ay appris qu’il n’y a pas longtemps, que vous auez fait equitablement punir à mort le fils de Para tolme, qu’eſt le premier de voſtre conſeil, i’ay deſcouuert par mon propre & particulierauis, que ce pere eſt felonnement indigné cötre vous, & partant qu’il remue quelque vengeâce contre voſtre maieſté, ce que i’ay recognu par cesgeſtes, ue i’ay obſeruez expres, y ayant pris garde & † tout lundi au ſoir, que nous eſtiós tous envo ſtre preséce, & que vous feiſtes vn ample & beau diſcours de la iuſtice, & du deuoir des Rois & Mo narques, ſelon quoy vous proteſtiez d’eſtre reſo lu d’extirper toutes ſortes de meſchäs, quät bien ils ſeroyët vos propresenfans, & ſi bien chaſtier ceux qui § par malice, quel’on pourra eſtre en bône ſeurté és païs de voſtre obeiſsäce ; Durât ces propos, i’epluchois les geſtes de ce ſei gneur, queie conſiderois attentiuemët & remar quois à ſa contenäce toute changeāte, qu’il auoit de terribles imaginations en l’ame, ſa couleur tantoſt morne, puis ſoudain enflammee, me dö noit occaſion de preſage, tellement que i’ay con iecturé vn mauuais deſſein, &ce qui plus me for mala perſuaſion quei’en auois, fut que ſon alte ration ne peuſt eſtre tant cachee, qu’il ne lama nifeſtat trop, ſi on y eut pris garde, car il ſe fitap porter de l’eau qu’il beut, pourrafraiſchir ſon in terieur, que l’ebullition de ſon ſang auoit eſchä # en la rage & depit, qui le recuiſant le pouſſe à a vengeance de la mort de ſon fils. L’EMP. Cecy ne doit eſtre diuulguény meſpriſé, &puis l’aſſeu rance que i’ay en voſtre ſageſſe, qui le tiendraſe cret à téps, me donne enuie de rechercher ce qui en eſt, cependant nous aurons loiſir d’y auiſer, acheuez vos petites affaires.

L’Empereur ſ’eſtant retiré à ſa couſtume(caril le vouloitainſi, & prenoit plaiſir d’aller & ve nir ſouuent vers les Fortunez, pour les ſurpren dre & ſe delecter) enuoya appeller le maiſtre d’hoſtel quil’auoit ſeruice iour-là, & luy com manda deſcauoirincontinent où auoit eſté pris le vin du diſner, &quelileſtoit, & quiauoit four ni le cheureau, & qu’auſſi toſt on fit venir les prouuoyeurs qui lesauoyent deliurez : ce man dement executé, celuy qui auoit la charge du vin eſtant venu, l’Empereur luy demanda où il auoit acheté ce vin là, duquelilauoit eſté ſerui à diſné. L’eſchançon & les officiers preſens, il re ſpondit que c’eſtoit du meilleur cru de tout le pais & que pour le ſeruice de ſa majeſté, afin de n’en mäquer, ilauoit acheté le clos où il croiſ ſoit, & le faiſoit dignemét façöner, à ce qu’il fut comme touſiours eſtimé, & trouué du plus deli cat & gracieux, pour la bouche de ſa Majeſté. A l’inſtät, l’Empereur quine veut point perdre de tëps lui cömäda de fairevenir ceux quiluiauoiét vendu la vigne.Cependant le prouuoyeur auoit fait venir le maiſtre berger du parq del’Empe reur, lequel auoit fait ce preſent à ſa Majeſté : comme rare, nouueau & beau. L’Empereur luy commanda de luy dire où il auoit pris ce che ureau, le pauure paſtre dit ingenuëment à † eſtoit : Pardonnez moy, Sire, ie ne l’ay pas fait par malice. Il n’y auoit que deux iours que ce pauure petit eſtoit nay, quand ſa mere eſtant aux champs, ſ’eſlongna pour aller brouter en vn geneurier, derriere le † il y auoit vn loup caché qui l’empoigna, ans qu’on la peuſt ſecourir, ie fus bien § de ceſte perte, & encor plus à cauſe du petit que | ie perdois, & il eſtoitle premier, ſi que c’eſtoit vne choſe rare & exquiſe, parce qu’iln’y en auoit point encore. Ie m’auiſé d’vne maſtine quiale ctoit trois petits chiens, ie les pris & lesiettay en l’eau, & mis le cheureau § chiene, le petit auoit faim, tellement qu’il la’cha auidement le bout du tetin, & continua tant qu’il deuint grād & beau, le voyant refaie, frais, gras, & ayant mi ne d’eſtre fort delicat, ie l’ay baillé au prouuo yeur qui en fait grand eſtat, car de fix ſepmaines on n’en verra de bons. L’Empereur le renuoya, luy deffendant de luy enuoyer de telles viandes vne autrefois. Le Marchand qui auoit vendu la vigne arriua, & l’Empereur l’enquit, s’il auoit autrefois acheté ceſte vigne, ou ſ’il l’auoit euë de ſes predeceſſeurs. Le Marchand reſpondit que c’eſtoit vn aqueſt qu’il auoit fait d’vne commune, qu’il auoit euë de la paroiſſe, & qu’il auoit ouï dire que l’endroit où eſtoit la vigne, eſtoit iadis vn Cemetiere, & lieu de ſepulchre de quelques anciennes familles, qui eſtoient peries ou retirees du pays. Ayāt oui cela, l’Empereur le rēuoya, & ſur ce qu’il auoit entēdu il iugea que les Fortunés eſtoient grands Naturaliſtes & fort prudents.

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DESSEIN SEPTIESME.


Aduis des Fortunez pour deſcouurir la trahiſon. Inuention de l’Empereur pour y paruenir. Diotime parle à Paramißia, qui preſumant eſtre aymee de l’Empereur, declare toute la trahiſon premeditee.



LE lendemain à heure propre, l’Empereur fit appeller les Fortunez, & les ayans pris à part leur dit, à la verité ie recognoy par la preuue que vous auez raiſon en vos paroles & actiōs, qui fait que i’ay vne grande croyance en vous, parquoy ie vous prie que vous faciés en ſorte, que ſi Paratolme a quelque mauuais deſſein, ou machination cōtre moy, on le puiſſe deſcouurir, & ſ’il ſe trouue coulpable, i’eſpere le faire auſſi biē punir comme i’ay iuſtement chaſtié le fils. C’eſt icy où il faut trauailler, en quoy vous eſtās employez ie vous demonſtreray apres quel honneur & recōpenſe ie ſcay faire aux gens de bien. Vivarambe. Sire, Voſtre bonté nous oblige tant, que nous ne pouuons n’y oſons faillir à noſtre deuoir, & ſ’e— ſpere Dieu aydant, que mes freres me cöduiront # bien en ceſte entrepriſe, que nous en verrons l’iſſuë en brefà voſtre contentement.Ie vous de clareray ce que nous en auons medité : mais vous diſant noſtre intention, Sire, elle demeurera en l’enclos du ſecret de voſtre cœur.Nous auös deſ couuert que Paratolme eſt eſperduëment eſpris de labelle Paramiſſia, qui eſt encor fortieune, & il eſt d’âge, toutesfois il ſemble qu’elle préne plai ſi à ſa recherche, à cauſe de ſa grande fortune : Quät à luiil n’y eſpargne riéfaiſant le ieune, & le galant tant qu’il peut, on croid qu’en fin ill’eſ pouſera ; Ceux qui ne conſeruent point l’höneur des Dames, en diſent ce que d’opinion ils en croyent, eſtimãs qu’il ſoit vray.Ceſte demoiſelle eſt fort prudente, & qui tirera de lui auſſi bien les ſecrets que l’argent, celui qui abâdonne ſa bour ce à l’amour, donne aux femmes ſes penſees en proye.Les femmes sôt curieuſes de tout ſcauoir, rien ne leur eſchappe de ce qu’elles deſirent de ceux qu’elles poſſedent. Partant ie croy qu’il ne lui aura rien cellé, meſmes ſ’il a quelque grand coup à faire, illuy aura declaré : afin que § dé couuerture de ſon ame, qu’il luy aura manifeſtee à nud, elle ſoit aſſeuree qu’il l’ayme. Noſtre auis eſt d’vne cötre-batterie : la demoiſelle eſt de grä de & illuſtre maisö, mais pauure au pris de la no bleſſe : dont le caractere fait que l’on n’ait que la grandeur en recommendation, ce que nous pre—. tendons, eſt que par ſous-main & par l’induſtrie d’vne femme honneſte & fine, vous luifaciez en tendre que vousl’aymez, &que ſi elle veut obtēperer à vos ſaints deſirs, que vous la rendrés plus u’elle ne peut ſouhetter : ſoudain ceſte vanité de # penſer aymee de voſtre majeſté, ſurquoy elle fondra infinis grands deſſeins, pleins de belles · imaginatiös, ſera cauſe que ſ’il lui a declaré quel que point de ſes affaires, &mauuaiſes intentions, vous le ſaurez ; careſtant atteinte ou d’amour ou de gloire, elle ne pourra rié celler, parce que tou te ſuperbe de ſi belle auentute, elle oublira toute autre amitié pour penſer à ce nouuelobiect, l’a— bondance d’vne imaginaire grãdeur eſperee, luy fera mettre ſous pied, tout ce qui ores lui eſt de plus recommandable.Sire, auiſez pour autoriſer mon dire, que telles femmes ont les cheueux bië longs, & leiugemét bien court & puis qu’eſt-ce qui plaiſt le pl°àvne femme, qu’eſtre recherchee & encores du plus grâd ? Qu’elleſentira d’aiſe en — sö ame, que ſes perfectiös lui cauſent vne ſi belle fortunel Nous croyons que ce conſeil eſt bon & qu’il eſt expedient d’y entêdre. Cetauis approu ué, l’Empereur luymeſme pour plus ſeurement cöduire ſon affaire, parla à vne ſage Dame ancié ne, dont il eſtoit aſſez familier, & lui dit, Diotime vous ſcauez de quel pied i’ay touſiours marché & que ie n’ay iamais voulu ſouiller mon nom de mauuaiſes actions, partantie croy que vous eſti, merez vray ce que ie vous diray, & que vous fe rez ce dontievous priray.vous cognoiſſezPara miſſia qui eſt belle& galante, appartenât à beau coup de gens de bien : Elle eſt fort curieuſe & on m’a aſſeuré qu’elle avn ſecret excellët, qu’vn no table Curieux lui a enſeigné, ie ne vous dy point que c’eſtd’autãt que voſtre eſprit ne ſ’eſt pas addōné à tels ſujets, mais ie vous declare que fe fuis fortaffectiöné de le ſçauoir, & ie n’ay qu’vn mo yen d’y paruenir, parce que luy demandant nai uemêt, elle deguiſera l’affaire & ſ’excuſera, ſi que ie n’yauiendray point : i ay imaginévn artifice où vo"me pouuézaider fauorablemét, c’eſt que i’ay penſé de feindre que i’ay de l’amour pour elle, & pourceie vous prie de luy en porter parole, luy declarant que ſi elle veut m’aymer, que ie feray tant pour elle, que ſa fortune & celle des ſiens en reſplédiront, &par m eſme moyen vous lui don nerez ce diamant en arres de ma bonne volonté.. Ie ſcay que ſi elle eſcoute, ie pourray auoir d’elle le ſecret. Auiſez döc à conduire ce fait ſelon vo ſtre prudence. DIoTIM E. Ce grand amour que vous auez à la vertu, & la grande crainte de Dieu quevous auez, fait que ie ne preſume rié de mau uais en ceſt affaire, & pource ie ne diſputeray, point en mon cœur pour ſcauoir ſi ie vous dois obeïr ou non, mais de franche volonté ie feray ce que me commādez:car ie croy que c’eſt pour vn bien, & qu’en tout il n’y aura point de mal, ceſte bonne creance m’aſſeure du tout, parquoy laiſſez moy faire. La ſage Dame eſpia le temps qu’elle trouueroit Paramiſſia à propos, & § viſiter.Apres vne viſite ou deux & Diotime ayāt preparé le diſcours, fit tomber la belle au point de luy dire; Vo° pouuezvous eſtimer la plus heu-, reuſe du möde, pour vn ſecret queie vous decla reray:L’Empereur ſcait bié queyous auez de l’af fection pour quelque ſeigneur, que chacû croid † vous eſpouſerez, mais ſi vo° voulez bië pen—. er en vous, il ſe preſentevn bien contre fortune; L’Empereur vous ayme d’amour, &m’a cöman dé de le vous dire en ſecret, & vous auertir de ne le deceler point : d’autãt qu’il veut que cet affai re ſoit cöduit en ſilence, & ſecrettement, à cauſe deMadame ſa fille, qui le ſachant pourroit l’en deſtourner par l’entrepriſe de ceux auſquels elle en parleroità voſtre deſauantage, auiſez-y& ne melpriſez rié.Qui eſt-ce qui ſcaitce qui peut aue nir,il ne faut qu’vn hazard, vne viue pointe d’af · fectrö, qu’il vous feraImperatrice, &afin que vo* ſachiez que ce n’eſt point feinte, voilail vous en | uoye ce diamant en ſymbole de parfait amour. Paramiſſiafut fort eſtönee de ce meſſage, & aiſe pourtät de ceſte nouuelle qui la troublavn peu, tät pour le magnifiquehazard dont elle ſevoyoit eſmeuë, que pour ne ſçauoir cöme elle ſe deuoit reſoudre, & en ceſte ſurpriſe ne peut faire autre reſpöſe, que derecognoiſſance de ſon peu de me rite, & excuſes ſur trop d’honneur qui lui eſt fait, mettäten auātles belles & douces conſideratiös qu’ô propoſe par maniere de refus, quãd on veut honneſtement accepter vne offre. Diotime co gnoiſſant l’inquietude de ce cœur touché au vif, par vne ſi auâtageuſe auanture, & iugeant de l’vl cere, que ce coup a fait en ceſte ame auecvne ſui te de belles paroles, diſpoſa la Belle d’acquieſcer au b6 vouloir de ſon Prince.A quoy elle cötinua u’elle feroit ce qui ſeroit en elle, mais qu’elle le § que comme iuſte tel qu’il eſt recognu, que ce futauec cöſeruation de § höneur.Quel ques iours apres Diotiume veint voir Paramiſſia, & lui cóta côme l’Empereur auoit trouué bónes ſes excuſes, & reparties, vsät d’vn ſi doux artifice qu’elle enfiâma tät ceieune courage en l’amour du Monarque, que les dedains cömencerët à nai ſtre contreParatolme, lequel en deuis ordinaires & particuliers auec Diotime, elle deſchifroit deſ ſia de toutes ſortes, le pourtrayât de ſes propres ualitez.Ainſi trâſporté de la vanité de ſa pëſee, elle ſe deſcouuroit à la ſage Dame, de tous § ſe crets de ſon cœur : ces entreueuës n’eſtoyêt point nues, elles eſtoyent accôpagnees de quelque ex uis preſent à la Belle, qui fut toute induite à cö § au bon plaiſir de l’Empereur, Vn ſoir que ces deux Dames eſtoyét en profond diſcours, Pa ramiſſia ayât parlé de pluſieurschoſes, qui toutes diuerſes tomboiët en fin ſur ſon amour, en iettät vn grād ſouſpir, qui leua de l’eſprit de laBelle tou † conſideratiös qu’elle eut peu auoir pour Paratolme, fit auſſi couler quelques larmes, & la fit ainſi parler : Ma mere, i’ay tât d’obligation à ce bon Empereur, que ie ſerois tropingrate, ſi de toute ma puiſsäce ie ne procuroisſon bié, le pou uant, & n’empeſchois le mal qui lui peut auenir, & me dirois trop indigne de viure, ſi ayât moyen de deſtourner ſa proche ruine, ie ne m’y emplo yois, en § d’vn malheur qui lui eſt pre paré.Sachez, Madame mamie, que ce deſloyal Paratolme qui me penſe eſpouſer, & auquelie n’ay pas encor donné congé parce queie leveux tenir en l’eſtat accouſtumé, à ce que ie puiſſe fai re vn bon ſeruice à mon Empereur ; le traiſtre a malheureuſemët coniuré de faire mourir noſtre ſage Monarque, & ce par vn moyen non encor ouy, & d’vne façon qui n’a point ſa sêblable en tre les trahiſons les plus deteſtables. Il eſt reſolu en ſon meſchât deſſein, pour auoir la végence de la mort desö fils, & aiuré qu’il n’auraiamais pa tiéce ni repos qu’il ne l’ait executee, & pour cet effet, il doit däs peu de iours chercher l’occaſion de prier ſa Majeſté, de ſe trouuer en vn banquet magnifique où il apelleratous les Princes, & ſei gneurs & beaucoup de nobleſſe : meſme ce qu’il eſt abſent, eſt pour ce ſujet, & eſt en vn lieu auec vn grãd Alquemiſte, où il prepare vn venin ſi de licieux, qu’il afferme qu’il yaura du plaiſir de ſa uourer la mort par sövſage, & c’eſt ce dötil doit faire mourir l’Empereur : mettât ceſte drogue en vne potiö qu’il lui preſentera au lieu d’hypocras, il ſ’aſſeure que l’Empereur la prédra, côme autre fois il a pris d’autres exquis breuuages en tels fe § eſtoyët preparez pour ſa ſanté : Et l’excellëce de ce venin eſt, qu’il ne rëdra aucû ef fet de ſavertu que † heures apres, qu’é faiſant dormir, il multiplira puis apres ſi fort le ſommeil qu’il deuiendra perpetuel, & terminera la vie, ainſi ce mortel poiſon eſteindra l’Empe reur, sãs qu’on ſe puiſſe aperceuoir de ceſte meſ chāceté.Ie vous prie qu’il ſoit ſecretemétauerti de cecy, quât à moy ie feray böne mine, & entre tiendray égalemét ce meſchât, de peur de l’éfa roucher, & par effet l’Empereur iugera cöſiderät ce ſeruice, queie lui ſuis treshüble& qu’il ne m’a pas † pour en eſtreingrate, & afin qu’il co gnoiſſe laverité de tout, il ſera bö qu’il ſe trouue au bäquet, où il n’y aura rié de dägereux, &n’aura qu’à ſe † de prédre la colation, de laquelle la coupe ſera empoiſonnee devenin.La ſage Dame oyant ces diſcours iugeoit que c’eſtoit le ſecret que l’Empereur vouloit deſcouurir, & cependāt, elle admiroit le courage de ceſte fille, toutesfois elle trembloit dās le cœur au recit d’vn tāt enorme cōſeil, dont elle eut eſté troublee, ſi la ſageſſe ne lui eut apris à diſſimuler, parquoy ne faiſant autre ſemblāt que de ſ’eſmerueiller de telle entrepriſe, l’inuitoit de perſeuerer en ſi bon deuoir, qui ſeroit ſuiui d’vne notable recōpēſe, & entre meſlant pluſieurs perſuaſions & deuis familiers, diſpoſoit l’ame de la Belle encor plus ardēment en ſon eſperance, qui ne lui faiſoit rien imaginer moins que d’eſtre vn iour Imperatrice. Diotime eſtāt venue vers l’Empereur, ſceut choiſir le tēps, & lui fit entēdre par le menu tout ce qu’elle auoit deſcouuert, qu’il cōmuniqua aux Fortunez : ce pendāt elle gouuernoit paiſiblemët Paramiſſia, augmētant en ſon cœur par beaux diſcours, preſens & promeſſes les deſirs qui l’eſlançoient.

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DESSEIN HUICTIESME.


L’Empereur ayant aſſemblé les Sages & les grands, leur raconte ſon ſonge qu’ils luy interpretēt à biē. L’Empereur fait vn beau bāquet. Les Grāds en font auſsi, & Paratolme les inuite pour atraper l’Empereur, qui luy fait cōfeſſer ſa meſchanceté. Il eſt condāné à eſtre ſeigné le pied en l’eau, il meurt de peur.



L’Affaire commençant à ſucceder ſelon la pēſee des Fortunez, l’Empereur ſuyuant leur conſeil ſe gouuerna prudēment en ceci : Sachant que Paratolme eſtoit de retour, il fit apeller les Sages, les Filoſofes & les medecins de ſon Em pire, & les aſſembla en la grand ſale du Palais, eſtans tous deuant leur ſeigneur, attendans ſes commandemens il leur fitvn ample diſcours, de I’occaſion pour laquelle illes auoit conuoquez, leur diſant que c’eſtoit à cauſe d’vn ſonge qu’il leur deduit ainſi : Le matin ſ’approchoit, &àl’heu re que le ſommeil ſe veut departir nettoyant par l’eſcoulement de ſa douceur, les plus pures orga nes du corps, ileſtauenu queie penſois eſtrehors de cet Empire, & toutesfois eſlongnéi’eſtendois les bras par deſſus les Royaumes & les mers, & d’vne main ie couurois tous les païs : dont les hömes m’obeïſſent, & de l’autre ie cueillois les mauuaiſes herbes qui deça & delà paroiſſoyent, & puis me ſoulageant en mon labeur, i’arrouſois la terre d’eau que ie faiſois delicatement couler de ma bouche, & auenoit qu’vne grande multi tude de perſonnes eſtans aſſemblees pour voir ceſte merueille, ſi de fortune les goutes d’eau tomboyent ſur quelques vns, qui me fuſſent in cognus, ſoudainie les cognoiſlois, & en fin le peu † multipliant abondäment, ilauint que toutes es faces de tant d’innöbrables particuliers ſere duiſirent en vnviſage, lequel conſiderät le ſom meil m’a laiſſé, & me ſuisreueillé auecvne dou ceur exquiſe, de diſpoſition de ſensiointeà vne grande träquillité d’eſprit Les Sages eurent loi ſir de cöferer enſemble, & puis le reſultat de leur auis, eſtant diſpoſé, la § en fut faite de ceſte ſorte par leur Doyen. Sire, encor que la ſcience de § ſoit denieeaux hommes, auſ quels c’eſt vn peché extreme de deuiner, ſi eſt-ce que le ciel ne nous a pas voulu priuer de toute preuoyance, & ſe peut faire qu’en bonne con ſciéce, nous preſagions ſelon nos ſonges, les ra portäs au plus pres de la diſpoſitiö des cöplexiös & humeurs : Et puis ilyavn point notable, c’eſt que les ames des Monarques ont quelque parti culiere cômunication auec les intelligéces ſupe rieures, leſquelles pour le bien des peuples, de monſtrët ſouuent par ſonges aux eſprits qui ont cömandement, ce qui eſt del’auenir, ſuiuât ceſte. acceptable opinió, nous vous declarösgräd Em pereur, à quiDieu vueille multiplier les ans, &les Royaumes, quevoſtre ſonge ſignifie du bié pre ſent, & de la bonne fortune à venir, l’heure en la quelle vous auez eu ces apparéces ſpirituelles, eſt la propre heure des viſiósveritables. Ceſte main que vous auiez ſur l’Empire, demöſtre que quâd # vous plairoit en partir pour aller cóquerirau tres terres, vos ſujets ſ’entretiédroient en accord ſelon vos bonnes ordonnäces. La main qui arra che les herbes qui ne vallent rien eſt voſtre force en iuſtice, quinettoye le pais de voleurs, affron teurs & ſofiſtes : dont abondët les feints curieux, quieſcument les terres. L’eau qui ſort devoſtre bouche, qui arrouſe tout, eſt l’abondäce des ſain tes loix que vo°auez ſainctemétdictees, leſquel lesvous rédront ſuiets tous les eſträgers qui abö dent en vos terres, & vniront vos peuples ainſi † höme, pour vous ſeruir d’vne face ſeule, ſansauoirautre deſſein, que vous rëdre obeiſſan ce, ne pl’ne moins ques’ilsn’eſtoiëtqu’vn.Ceci, Sire, vous doit bië toſt ſucceder, &auec contëte mét.Telle eſt l’interpretatiö fidele devoſtre sōge naïf. Cela ouy, l’Empereur fit de grãdes demon ſtratiös deioye, & pour preuue de ſalieſſe, fit de grâds preſens aux Sages, & des dons liberaux aux Princes & Seigneurs ; Paratolme qui paroiſſoit entre les premiers de la court, auoiteſté cheriſe lö l’apparéce qu’ilauoit faite de la ioye qu’il re ceuoit du contétemët de ſon Prince, meſme ſa luātl’Empereur, d’vn geſte exterieurtrop detour né de ſon opinion, ſa Majeſté lui tédit la main en | cötrebaterie pour mieux lire les diuerſitez de só cœur.A la verité il cognoiſſoit bien que leviſage du deſloyal ne pouuoit eſtreamplement ouuert : car bié qu’il cuidat manifeſter vne cögratulation agreable, ſi auoit il vn refrain qu’aiſémët apper ceuoit celui qui ſauoitsö ſecret.L’Empereur laiſ ſant ceci à part, & pourſuiuât ſon allegreſſe pre meditee, fit vn banquet ſolënel à tous ceux de ſa court, àl’imitatió dequoi pluſieurs Princes& ſei gneurs en firét, & delibererét de faire en leur or dre pour reſiouir leur Monarque. Le miſerable Paratolme cuidât que tout lui ſuccedoit, & que partât ſonbäquet de long téps † ſeroit mis au rāg des autres, ſans aucû ſoupçon (bié que les meſchäs ſoyêt touſiours en doute) fut apres les Princes le premier, qui ſupplia ſa Majeſté d’aſ ſiſter au feſtin qu’ilauoit ordôné, l’Empereur lui promit : & s’y trouua, au grand contentement de Paratolme, qui pour l’honorer en ce conuiue auoit aſſemblé tous ſes amis, & les plus ſigna lez del’Empire ; La reception fut magnifique & abondante engentilleſſes& galantiſes, accompa gnee de muſique, de voix & d’inſtrumens, où les doux accens des belles muſiciënes furêt côioints aux accords de l’augmentation du plaiſir. Le bāquet fut continué en tout ordre de magnificëce. Al’iſſue, &quel’inſtät del’execution de la trahi ſon proiettee, ſ’approchoit, Paratolme, reſolu en l’excés del’amertume de ſon indignatiö quil e, chaufe, & roidit contre toutes timiditez, boüil lant de fureur végereſſe, apres auoir euaporétou te autre emotion quil’eut peu deſtourber, veint tenant en ſa main le precieux & mortifere vaiſ ſeau, contenant la potiö odoriferäte qui cachoit ſous l’excellence de ſes œrs agreables, la cöſi ſtence rabatue d’odeur, laquelle enuelopoit les aiguillös de la mort.Apres vn ſigne de grãde hu milité, ilſ’addreſſa à l’Empereur, ayant diſpoſé ſa lägue aux plus belles fleurs de paroles bië dites, dont il deguiſera ſa malignité, & auec le plus ex quisfard d’aparente fidelité lui dit : Sire, l’höneur qu’ila pleu à voſtre majeſté me faireauiourd’hui m’eſt vn cöble de felicité, &ceſte grace que iere † de vo°mö vnique Prince, eſt telle queie n’e— imeriéd’egalà ſigrand heur, auſſi pour reco gnoiſſance detät de benefices : dötvous augmë tez ſur moyle nôbre de iour en iour, ie recherche les moyés de vo" faire preuue notable & non cö mune de mö ſeruice à quoyayātlonguemét me dité, i’ay trouué qu’iln’yauoitrié tel que de prou uoir à voſtre ſanté, pour le maintië & cöſeruatiö de laquelle i’ay recouuré vne liqueur admirable extraite de pluſieurs aromatiques, &eſſences cö uenantes tant à la reſtitution des deffauts de na ture, que ſouſtenement de ſes puiſſances & fa cultez, auec effet pour les commoditez de ſes organes ſoit en les confortant ou en diſſipant les mauuaiſes humeurs, les rectifiant ou chailant les immondes & nuiſibles vapeurs qui les infectent, amendant toutes cruditez auec effect cer’tain de l’entretien des parties nobles pour la ſtabilité de la vie de la ieuneſſe, & de la ſanté, vo* ſçauez Sire, que ie ſuis affectionné ſectateur des Ortoſiles parl’induſtrie deſquels ie me guide en IllCS § ſelon leur diſcipline, i’ay cu rieuſemétfait elabourer ce magiſtere, & ſoigneu ſement preparer& fermenter, en intention devo* en fairevntreſ-humble preſent, i’ay penſé queie · ne pouuois plus commodémét vous l’offrir qu’à § belle occaſion, pour l’accompliſſement de ce petit repas, où pluſieurs choſes ont manqué. Sire, ie vous preſente ceſte heureuſe potion, qui vous ſera particulierement profitable, & à nous tous en voſtre perſonne, dont la conſeruation eſt l’vnique butdes deſirs des gens de bien, qu’il plai ſe donc à voſtre Maieſté la receuoir & la boire, en deſſert precieux & vtile ſur tout, pour remet tre le foye en la proportion de ſa temperature, & meſmes apres le repas que l’on eſt eſchauffé de viandes, de vins & de diſcours. L’Empereur prit · la coupe & la poſa ſur latable, comme pour boire apres auoir parlé, puis luy dit, Paratolme, ie ne veux point douter de voſtre diligence, en l’effet que vous me preſentez, &encor que depuis quel que temps il ſe ſoit paſſé vne nuee de § qui vous a troublé, d’autant que la punition de voſtre fils vous a eſté grieue, ſi veux-ie bien croi re pour ceſte heure ce que vous me voulez per ſuader : Mais pource qu’il eſt plus vray-ſembla ble que vo° quiauez eu de l’ennuyiuſques au de Ià du cœur, s’il peut penetrer plus outre, auez plus de beſoin de reſtaurant que moy qui ſuis extremement gav, tant dubeleſtat de mes affaires, que du bon ſonge qui me promet toutes felicitez, & uisie metrouue ſi diſpoſt, que ie n’ay aucun be † de preſeruatif, & ieiuge qu’il vo° ſeroit plus profitable, & qu’en ayez neceſſité, tant à cauſe de voſtre premiere douleur, que pour le trauail & peine que vous auez pris en ceſte partie, où vous vous eſtes beaucoupeſchaufé, côme il paroiſt, car ievoy que vo°eſtes outré de chaleur : ce me ſeroit vn deſplaiſirnotable que pour nous auoir fait tät : bonne chere vous fuſſiez incommodé de voſtre ſanté, & qu’y pouuant remedierie vous en oſtaſ ſe le moyen, parquoy pour vous remettre en ha bitude temperee, & diſſiper l’ardeur maligne qui eſt en voſtre ſang, &afin que s’il ſe peut, vo° ſoyez conſerué, il ſera plus expedient que ceſte potion vous ſoit reſeruee, partant l’ayant receuë de vous cöme vn rare preſent, ie péſe que vous qui deuez faire eſtat de ce qui vient de moy, ne ferez point de difficulté de la reprendre, auſſiie la vous don ne afin que tout preſentemét & à mô plaiſir vous la beuuiez à ma ſanté & àl’heur de mes victoires promiſes.PARAroLME. Sire, ce ſeroit grâd dom mage, ayant eſté preparee pour vous, qu’elle deſ cheuſt de ſon but, &eſtantcebreuuage ſi precieux il faut qu’il ſoit employé envne perſonne de prix, & puis les ſimples en ont eſté cueillis ſelon lesiu ſtes conſtellations referees à celles de voſtre na tiuité.L’EMP. Pour ce dernier point nous le laiſ ſerons, car il faut peu s’arreſter à ces obſeruations inutiles, d’autât que faillantvn petit icy, la gran deur en eſt là hault fort §. Mais pource queiefay grãd eſtime de vous, & voſtre perſonne eſt de conſequence pour mon eſtat, & le bien de mes affaires, ſivous eſtes autant veritable que vos belles parolesle promettent, il faut que ceſte po tionVous ſerue, &pourtät ie veux que tout main tenant pour me gratifier, me faire plaiſir, & me deruir, vous beuuiez à moy & d’autant, &vous en ferez rapporter d’autre, que ie garderay au be ſoin, & vous plegeray : il n’eſt pas qu’ayant vou lu faire vne ſi notable medecine, vous n’en ayez aſſemblé dauantage & reſerué pour la neceſſité à venir.PARAT.Sire, ievousaſſeure que voici tout. L’EMP. C’eſt tout vn, boiuez-le. Ce traiſtre ne trouuant plus de ſentier pour eſchaper, perſecuté de ſa meſchante conſcience, iettant vn regardaf freux ſur la compagnie qui ne ſçauoit de ceſte tragœdie quel’apparence & les paroles, empoi na la coupe, & tout eſperdu & deſeſperé, ſans † allUTC † que d’vn homme qui n’a plus de iugemen ?’approche de ſes leures pour aualer la liqueur, maisl’Empereur ſe haſtant à propos luy, ſaiſit le bras & le retint, diſant, Comment eſtes "vous eſtonné ou oublieux, que vous voulez boi re ſans obſeruer& practiquer la couſtume ? où sót les paroles de † pour ma ſanté, & cel le des aſſiſtãs que vous deuiez profererauant que boire, veu que comme dépit ou offencé † ſiſſez deſeſperement ceſte coupe ? Ahameſchät ! puis que tu t’es troublé, que ta feinte galantiſe t’a quitté, tes trahiſons tetalonnent.Tu veux donc mourir par ton artifice : Non, iln’aduiendra pas ainſi, ie veux que tu ſçaches que ie ſçay ta meſ chanceté, auſſiiete ferayiuſtement punir.L’Em pereur tint la coupe, ſi que rien ne verſa. Les meſchansn’ontiamais de conſtance, pource que la vertu ne peut demeurer auec le vicieux, † Paratolme ſurpris ſe trouble, eſtonné par 1on propre peché, decheu entierement d’au dace, & ſon cœur deuenu tout laſche, ſeiette tout deſolé aux pieds de l’Empereur auec cette triſte voix : Sire lavengence diuine m’a attrapé auant que i’euſſe commis l’excés que i’ay premedité : ie † cheutau peril que ie vous auois preparé, ie vo°ay preſenté la mort laquelle à voſtrerefus i’ay voulu engloutir pour perir par ma moy meſme& maintenantil faut quei’attende la punition, c’eſt faict de moy, iene doyrien eſperer, & vous ne me † car ma faute eſt trop grande. Ie vous † que pour l’expiation de ma coulpe ieve rifie en moy ce breuuage mortel, à ce que ie ſois defaict plus gratieuſement que ie ne merite. Or auant queie reçoiue le iuſte chaſtiment de mon crime enorme, ie vous aduertiray, Sire, le vous diſant plus pour deſcharger mon cœur, que pour requerir grace : que vous n’aprochiés iamais de voſtre perſonne ceux deſquels vo°aurez faict re pendre le ſang, on dit que le cœur faut quelque fois, mais le ſangne peut mentir, depuis que vous euſtes fait oſter § à mon fils, ie n’ay point eu de relaſche auec les debats de mon cœur, tant les aſſaux continuels de mon deſpit & de ma rage m’ont ſollicité de trouuer le moyen de vous oſter la vie, en ceſte vehemence ie me ſuis tranſ porté à telle extremité, & ay fait preparer ce venin ſans remede, meſlé des plus actifs poiſons du monde, pourvous défaire, &ſans doute ſi vous l’euſſiez pris c’eſtoit fait de vous, & vous fuſſiez mort ſans violence.Apres qu’il eut tout confeſſé, l’Empereur commanda au grand Preuoſt de ſe ſaiſir de luy, & le mener en la ſale prochaine, & le tenir là tant qu’il luy mandaſt. Le cantique d’action de graces ayanteſté chanté par la pſalle te de l’Empereur, chacun ſe retira, & l’Empereur retenant qui luy pleut, mit en deliberatiö ce qu’il falloit faire de Paratolme.Apres pluſieurs beaux &ſalutaires diſcours, il ditvn auisqu’ilauoitpour penſé en ſoy-meſme, &désl’heure il enuoya que rir ſes Chirurgiens, auſquels il donnala charge de faire ce qu’il auoit conçeu, qui eſt qu’il vouloit ſçauoir ſi la peur ou l’apprehenſion de la mort ſe-.. roit ſuffiſante de faire mourir vn hóme, parquoy ayant en main vn iuſte ſuiet pour ceſt effetilvou loitl’eſſayer, & encores de plus grande curioſité, veu que celuy ſur lequel il falloit executer ceſte preuue eſtoit homme d’exquis entendement, & de notable conſideration.Parquoyayant embou ché ceux qui deuoient faire ceſte experience, il ſe retira, & ils allerent vers le grand Preuoſt, auquel ils declarerent la volunté de ſa Maieſté. Alors le grand Preuoſt s’addreſſant à Paratolme luy dict, Vous auez eſté homme fort recommendable, quand vous vous eſtes tenu en voſtre deuoir, & puis vous eſtes de grand lieu, ces deux conſidera tions ſont cauſes que ſa Maieſté veut que vous ſoyez traicté doucement : mais pource que vous auez attenté à ſa perſonne, il eſt raiſonna ble que vous ſubiſſiez § peine des coul pables.Toutesfois pour le merite de vos ſeruices, qui n’eſt pas eſteint, l Empereur veut que voſtre mort ne ſoit point ignominieuſe, & pourtant on ne vous executera pas en public. Le Conſeil à la requeſte de vos amis, & à la volonté de l’Em pereur, a voulu ce que les voſtres ont requis, c’eſt ue vous ſerez ſaigné le pied en l’eau, & ce pre § ce que le longtemps ne vous appor te trop de deſplaiſir & de crainte, diſpoſez-vous donc, & ayant les conſolateurs de voſtre ame, attendez par l’effet du deffaut denature que vous expiriez : Celà dit, & Paratolme rendant graces à l’Empereur & à ſes amis, ſe propoſa la mort, & fit auec les Theologiens l’examen de ſa conſcien ce, puis ſe preparapour payer le tribut du peché, § le banda, & mit-onſon pied droit nud en vn baſſin plein d’eau, & vn Chirurgien vint dou cement le pincer comme s’il euſt donné vn coup de lancette en la veine, apres les preparations deuës, puis comme s’il fuſt ſorty de beau ſang & vif, les preſens en diſcouroient, expoſans ce que peut repreſenter de bon vn ſang eſleu, ce pendant ceux qui auoient † du repos de ſon ame, s’exageroient aux diſcours de la re miſſion des † de la diſſolution du corps & del’ame, & de la vie bien-heureuſe à ve nir : durant ceſte merueilleuſe action, l’eſprit de Paratolme tendu en l’excellence de ſes der nieres penſees, ſe retira doucement du mon de, tellement qu’en peu d’heures on vid ce corps ſans poulce & ſans mouuement, & deſ couurant le viſagé, on y vit l’image de la mort : On ne l’ouyt point ietter de malheu reux ſouſpirs, & ne peut-on iuger ſi ſon ame s’exala enſe contriſtant, car deſia tout eſtoit en la poſſeſſion du treſpas quand on le deſcouurit : Celà fut le lendemain rapporté à l’Empereur qui diſpoſa du reſte à ſa volonté.

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DESSEIN NEVFIESME.


L’Empereur donna à Paramißia tout le bien & les Eſtats de Paratolme. Vn ieune Seigneur la recherche, & elle s’excuſe, ayant reſolution de n’aymer iamais que l’Empereur. Elle fait enſeuelir Paratolme.



LEs affaires paſſees de la ſorte, l’Empereur aſſembla le Conſeil, où les Princes & les Seigneurs furent conuoquez, & là fit venir Paramiſſia & les Fortunez, & deuant l’aſſemblee raconta comme par le conſeil de ces beaux ieunes gentilshommes, & la pitié de la belle, il auoit deſcouuert la maudite entrepriſe de Paratolme, & apres pluſieurs loüanges & gratifications, il print Paramiſſia par la main, & la faiſant approcher de ſoy, il la baiſa d’vn baiſer gracieux, & luy dict, Belle, ie vous fay pour iamais part de ma plus particuliere amitié, en aſſeurance de quoy, ie vous donne tous les biens de Paratolme, & ſi vous choiſiſſez party entre ceux qui pourront vous rechercher, ou vous ont deſia recherchee, ie vous donne les eſtats du deffunct, pour en honorer celuy que vous eſlirez, & de faict aucun ne les aura que celuy que vous y nommerez. Il dit auſſi les paroles de gratification qu'il luy pleut aux Fortunez, auſquels il donna rang honorable entre les plus aduancez de ſa Court. Paramiſſia remenee par ſes amies en ſa maiſon, & faiſantinuentaire de ſes menues & plus delicieuſes pentees, ſe trouua delcheute de ſa pretention, car ºlle auoit outrecuidément opi né qu'elle pourroit deuenir Imperatrice, toutes fois ayant conſulté ſon iugement, elle ſe tempe ravn peu,prenant cognoiſſance de ſoy-meſmes, &ſe donnant reſolution à ce qui eſtoit ſans eſ poir. Il y eut vn ieune Seigneur ſçachant la volonté de l'Empereur, qui ſe mit à la recher cher, & pour auoir ſa grace en parla à Dio time , qui luy conſeilla d'y aller par autre voye : Ce qu'il prit mal à † car ſans a uoir practiqué le cœur de la belle, il luy fit porter parole de mariage par vne ſienne cou ſine, ce que Paramiſſia trouua mauuais, d'au tant qu'elle meſuroit les cœurs au rayon de ſes opinions , cuidant que chacun deuoit penſer ce que ſes penſees remuoient, ſi qu'elle re ietta fort le meſſage: en fin Diotime impor tunee, & poſſible incitee pourl'honneur qu'el le en attendoit, d'auoir ſi bien fait qu'vn cœur euſt eſté transformé comme il luy euſt pleu, s'aduança d'en parler à la Belle, & auec tant d'affection & d'artifice, qu'il luy eſtoit aduis qu'il n'y auoit pas moyen de luy reſiſter, ny occaſion de la refuſer. Paramiſſia ayant ouy le progrez du deuis de la Dame, & entendu ſon deſſein, luy dit,Ma mere,c'eſt vous qui m'a- uez cauſé la fortune où ie ſuis, qui auez contraint mon icune cœur à ſe perter à l'inſolence qui l'a eſmeu d’aimer l’Empereur, & à dire vrayiamais ie n’euſſe eu ceſte belle preſomption de hauſſer les yeux pour les addreſſer vers ce Soleil, & bien que ce ſoit vne bien heureuſe feinte, dont vous auez vſé pour me practiquer auec honneur, ſine veux-ie point croire qu’il en ſoit autrement que ce que le commun ſens des ames d’amour en pé ſeront, & bien que ie ſçache ce qui en eſt, ie veux penſer ce qui m’en plaiſt : c’eſt que l’Empereur · m’aimoit, m’aime & m’aimera, & me portant ainſi à mon propre contentement, tandis que ie viuray, i’auray pour cette cauſe en l’ame la belle grace que ſa maieſté m’a fait : ſe veux que ce me ſoit vne verité perpetuelle ſansy auoirautre eſ gard : Car puis que i’ay par l’effort de vos perſua ſions, ſi dignement obligé mon courage, que ie l’ay chargé d’vne ſi belle impreſſion, il n’y a plus de moyen que iel’efface, toutes les remonſtran ces, tous les diſcours qu’on m’en fera, paſſeront comme l’air auec le vent, ie ne lesveux point en tendre, & encor que l’on croye que l’Empereur ne penſe point en moy, que tout ce qui ſ’eſt paſ ſé ait eſté vn bel artifice, ie n’en prendray point de cognoiſſance, ie n’en veux penſer que ce qui nourriſt mon eſprit. Mon ame eſt trop braue ment releuee pour deſchoir. Quoy ? que ie per diſſe ce contentement que i’ay en mon cœur d’y auoir & par ſon commandement, le pourtraict de mon Prince ? Quelon die ce qu’on voudra, il penſe en moy, & n’oſeroit faire autrement s’il ne vouloit perdre la plus belle de ſes qualitez.Quoi donc que ie rabate ceſte gloire, pour amoindrir ma grandeur ? il n’y a pas d’aparence : Tout ce qui ſe peut/propoſer de plaiſir, d’amitié, de ſer uices, d’honneurs, & de magnificences ſont en ma penſee, &nul autre deſſein ne peut m’eſmou uoir, & grace aucune ne peut me toucher le cœur ; il n’y a que ce belamour, qu’amour meſme ny la mort, ne ſçafiroit effacer de mon ame : c’eſt ce qui m’ocupe le courage, c’eſt ce qui deſtourne de moy toutes autres penſees, & empeſche les nouuelles impreſſions qui me pourroient trou bler. Le grädbien de mon eſprit n’en ſeraiamais diſtraict, i’y ſuis determinee, ie viuray en la ſoli tude à laquelle ie me reſouls, où ie n’auray autre conſolation que de la compagnie de l’idee du beau ſoleil de ma penſee, ſans qu’autre deſir me diuertiſſe. Que me feroit l’amour, ſi apres qu’il m’a transformé le cœur au plus beau de tous les obiets, ie venois le changer à vn moindre ? Cela ne ſera point dit de moy, qui demeureray con ſtante en ceſte parfaicte intention, ioüiſſant du bien receu par ma lumiere, & tenant en threſor eternel le baiſer que i’ay eu de ſa maieſté, quiſe rale dernier que receura ma bouche, ie perſiſte ray vnique à mon obiect, loyale à l’amour, & fi dele à moy-meſme iuſques au tombeau. Telle fut ſa reſoluti6 qu’elle a fait paroiſtre ; Elle auoit vn frere, auquel par ſa priere l’Empereur donna les eſtats de Paratolme, & pource que ce miſera ble l’auoit aimee, elle fit enſeuelir ſon corps en vne metairie, où elle fit dreſſer vn ſimple tóbeau à la triſte memoire du treſpaſſé, & donna ce lieu aux pauures, afin qu’ils ſe ſentiſſent du bien dót elle auoit abondé. —

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DESSEIN X.


Belles amours de Fonſteland & de Lofnis, laquelle s’enquiert de luy pour ſçauoir ſa condition. Il luy declare ſous promeſſe de le tenir ſecret ; elle en eſt fort contente, & luy declare qu’elle l’a pour agreable.



DVrant toutes ces affaires, les Fortunez alloient ſouuent viſiter la fontaine des Amoureux, & n’attendoient pas d’y aller ſeulement aux parties que l’Empereur faiſoit, pour ſ’y exercer, à ſon ordinaire entretien de plaiſir de la peinture, de la muſique, & de la poëſie, mais frequentement ſ’y trouuoient, où ils ſ’exerçoient, en traictant infinies gentilleſſes & ſciences differentes, auec la ſage Fée, qui ſ’eſtimoit tres-heureuſe de leur agreable frequentation, quelquesfois auſſi la prudente Lofnis y venoit pour ſe reſiouir, & eſtre de la partie, quand il y en auoit quelque belle dreſſee par les Fortunez, à la rencontre deſquels elle prenoit grand plaifir, & meſmes ſe trouuoit plus frequentement, faiſant auſſi quelques parties pour auoir occaſion de les voir. En verité l’Amour a des artifices merueilleux, & peut tant ſur les ames qu’il en fait ce qu’il luy plaiſt, auſſi nul, ne peut euiter ſa flamme, de laquelle il fit ſentir la force à ceſte ieune Princeſſe, par la remarque qu’elle auoit fait des perfections de Fonſteland, & ne fut pas en ſa puiſſance de ſe deliurer de l’engagement auquell’amour l’a força. Et luy auſſi qui n’auoit iamais rien veu qui euſt puiſſan ce de l’eſmouuoir, recognut en ceſte belle la iu ſte force qui ſeule le pouuoit dompter.Ces deux cœurs vlcerez qui par hazard de veuë ſ’eſtoient animezl’vn pour l’autre, euſſent bien peu döner iugemčt, ſi l’amour eſt par deſſein ou par deſtin. Admirable deſtinee, ie te recognois vnique con duite des courages qui ſont vagans apres les tra uerſes d’amour ! S’il auient que par toyie ren contre en l’affection de celle qui m’anime à ces diuerſitez, ie te chanteray vn hymne, par le quel en deſpit des hypocrites quite diffament, ie te colloqueray au deſſus de toutes les puiſſan ces ſecondes. Beau fils, ne te defie point de ta fortune, Dame n’aye point de regret à ton ele ction. Que ces deux ames ont de figures en leurs mutuelles penſees, qui n’ont ſoulagement que de la § que les yeux leur ſuggerent, ces feux de vie ſont les agreables meſſagers qui certifient les courages, de ce que la bouche n’a encor oſé proferer : ils ſont recognus des amans auoir la puiſſance de raconter tacitement à l’eſ prit des nouuelles de ſa paſſion. Ces deux amans par le brillant effort de leurs douces lumieres qui ſ’entrecommuniquoient ſi tendremët leurs feux, ſentoient leur liberté ſe tranſporter, & leur propre vie ſe feparer de ſon lieu ordinaire, pour demeurer en l’autre. Fonſteland eſpere en ſe faiſant fort ſur la dignité de ſon ſang, il ne de mord point ; & encor qu’il preueuſt toutes ſor tes de difficultez, ſi delibera-il de tenter fortune, & l’obtenir. La belle qui ne ſçauoit quel rang tenoit celuy qui la rauiſſoit à ſoy-meſme ſ’enue lopeit en des incommoditez d’eſprit intollera bles. Elle eut preſques bien voulu qu’il n’eut iamais comparu deuant elle, & toutefois elle fut morte de deſplaiſir ſi elle ne l’euſt veu, meſmes ſe trouuoit toute incómodee de cœur, ſ’ileſtoit abſent plus long temps que de couſtume. Son vnique ioye eſtoit que ſes yeux vinſſent inceſ ſamment ſoliciter les ſiens, & reſpondre aux de licieuſes atteintes qu’ils fentredonnoient lors qu’ils ſe trouuoient enſemble : Ce bel amour n’eſtoit qu’és eſprits, le Fortuné n’oſoit ſe deſ couurir de peur de ſe deſcouurir ; & puis il trou-. uoit tant de bien en ceſte idée d’amour, qu’il craignoit de perdre ce contentement ſ’il ſ’auan turoit trop, & ne ſçauoit encor ſi c’eſtoit amour qui excitoit le cœur de Lofnis : ainſi qu’il lere cognoiſſoit en ſoy-meſmes ; Elle n’auoit pas au tre penſee que luy, tellement qu’ils viuoient en grande inquietude, pour ne ſçauoir rien de cer tain de ce qui les agitoit, car la parole viue ima ge des pures fantaſies, ne leur auoit pas encor ſerui à deſcouurir les pretentions de leurs ames, & toutefois ces deux beaux obiects d’amour ſe donnoient du bien en ſe nourriſſant mutuelle ment de l’eſpoir qui parauanture leur donneroit l’iſſuë ſouhaittable. Lofuis qui conſideroit Fon ſteland ſ’auantager de ſeruices vers elle, auecvne façon qui reſſentoit des traicts de grand, & non ſeulement de ſimple gentilhomme, ſ’imagina que ſ’il n’eut eſté autre que ce quelon le preſu moit à la court, il n’euſt pas eu l’aſſeurance de leuer les yeux pour les repaiſtre du moindre rayon des ſiés, & ceſte pëſee la c6ſoloitayant au moins eſſayé ſes premieres affections en endroit de merite, & dont elle ſe retireroit par ſ’en taire, s’il ne luy ſuccedoit, & qu’il falluſt par hö neur eſteindre ſes feux ſans les manifeſter, & en cores elle ſe faiſoit forte d’en retenir touſiours le plaiſir à part ſoy, pour ſ’y delecter quand elle entretiendroit ſes penſees. Fonſteland cependät defiroit auoir ſon contentemët entier à luy ſeul, & craignoit de ſ’en communiquer à ſes freres, de peur que cela les empeſchaſt de faire fortune : mais il ne peuſt eſchapper leur vraye coniectu. re, ioinct que c’eſtoit commencement de bien, & pourtant ils luy faiſoient eſchoir des commo ditez auantageuſes pour voir ſa Dame.Vne fois qu’il y auoit partie faite, & que la Fée donnoit la muſique, l’Empereur n’y eſtant pas, il aduint pource que Fonſtelandeſtoit celuy qui chantoit le mieux au gré des Dames, & auoit auſſi pour quelques vnes la voix plus belle, & les autres · graces plus attrayantes : Lofnis luy dit ; Mon Gentilhomme, nous auons remarqué en cette court, que vous eſtes tous trois abödans en per fections, & toutefois chacun de vous excelle en ſon particulier en quelque partie, ie le dis ayant ce pouuoir, pour autant que ie vous honore, & que vous # deuezpas trouuer mauuais.voſtre aiſné dance le mieux, le plusieune eſt plus pröpt, & vous eſtes le mieux chantant : c’eſt pourquoy ie vous prie de nous dire quelque belair.FoNs T E L A § o Madame, mes perfections ne ſont rien, qu’entant que ie pourray vous ſeruir, vous en rendant preuue agreable : Ceſt en quoy ie deſire exceller, & voudrois eſtre capable de le pouuoir demonſtrer ; car mon deſir eſt plus grand que mon pouuoir. Et combien que ie cognoiſſe mon defaut, & que ie manque d’art, de ſcience, & d’adreſſe, ie m’auentureray & par voſtre commandement, ie ſouſpireray vn hymne qu’Amour m’a dicté en l’hōneur de la Belle qui peut ſur tous cœurs. Si c’eſt vne verité que ie repreſente, elle le recognoiſtra. Si c’eſt vn beau deſſein imaginé à l’auanture, elle n’en aura point de deſplaiſir, pour autant que ce qui eſt faict pour l’vnique Belle, luy plaira touſiours.

Esprits qui recherchez ce qui eſt deſirable,
N’allez plus retraçāt pour trouuer d’autre obiet,
Car tout ce que le ciel a conceu d’admirable,
Se trouue vniquement en mon diuin ſujet.
De ce qu’on dit Amour, on ne ſauroit rien croire,
Que l’ayant icy veu, dans ſon pourtrait dhōneur :
Les yeux ne ſont point yeux, ſ’ils n’ont eu ceſte gloire,
D’auoir peu l’adorant, voir icy leur bon-heur,
Toutes les raretez precieuſes au monde,
Sont en ce beau treſor de la perfection,
Ce chef d’œuure accompli qui de graces abonde
A de toute beauté toute proportion.
Ceux qui tiennent d’Amour, & luy doiuēt hōmage,
Voyent en ces beautez de l’amour le pouuoir,
Car ma Belle eſt d’amour & le temple & l’image,
Où les parfaits amans doiuent tout leur deuoir.
Sa façon de grandeur, tant douce & tant altiere,
Monſtre qu’vn bel eſprit gouuerne ſes beautez
Et que l’honneur eſtant de ſon cœur la lumiere,

Toutes ſes actions ne ſont que maieſtez.
Ceſte vnique lumiere eſt de ſi belle grace,
Qu'elle engage tout cœur qui la vient admirer,
Et plus vnique encor, en merite elle paſſe
Tout ce que les deſtins ont fait pour honorer.
Il n'y a point de nœuds que les heureuſes treſſes
Que l'amour va laçant de ſes mignons cheueux,
Tous les cœurs ſouſpirans pour leurs cheres maiſtreſſes,
Cognoiſſent leurs liens imitez de ces nœuds.
Ce n'eſt point le Soleil, qui de nos deſtinees,
Deſtourne & fait eſchoir les forts euenemens,
Mais nos fortunes ſont par ſes yeux ordonnees,
Car ils ſont recognus les aſtres des amans.
Ses beaux yeux ſont des yeux la deſirable amorce,
Et la lumiere n'eſt lumiere que par eux,
Lors qu'ils brilent d'amour, c'eſt auec tant de force,
Qu'ils empliſſent les cœurs de lumiere, & de feux.
Sa bouche qui retient en ſuſpens toutes ames
Alors que les diſcours en ſont preſts à partir,
Cauſe autant és esprits de millions de flames,
Comme on entend d'accens de ſes leures ſortir.
Non, ie n'entreprend pas de comprendre en parole
Ce merite infini, ce monde de beautez,
Mes proposſont vn air qui par les airs ſ'enuole,
Mais ſes perfections ſont des eternitez.
Il faut de ma louange auancer la retraičte,
Elle a trop de valleur, i'ay trop peu de pouuoir,
Ma belle eſt tant defois en ſes beautez parfaicte,
Qu'elle a plus de beautez qu'il n'eſt d'yeux pour les voir.
Reſpirant de ſes yeux, cet eſprit agreable

Qui en parfaict amour me tranſmue le cœur,
Ie trace ce deſſein d’vn crayon veritable
Comme la verité le doit à ſon honneur.
Royne des braues cœurs, Belle toute accomplie,
Qui es toute merueille en tes perfections,
Accepte ce proiects, pren ces vœux que ma vie
Append deuant tes pieds en mes deuotions.

Quand il eut acheué, la Fée ſe haſta & dit : Diſons ces trois derniers couplets enſemble, la piece merite d’eſtre ouye, adiouſtons les inſtrumens aux voix. Il ne ſ’eſtoit point encor ouy de ſi parfaicte muſique, que tout eſtant ainſi aſſemblé. Cependant que les entendus chantoient, Lofnis fort attentiue à ceſte harmonie, remuoit auſſi ſes penſees, diſant en ſoy-meſme : Il faut que cet eſtranger ſoit de bon lieu, ait beaucoup de courage, ou ſoit follement raui de quelque ſubjet. Car ſi c’eſt pour l’amour de moy qu’il ait tracé cecy, il faut qu’il ait recognu que ie luy veux du bien, & ne puis croire que ce ſoit pour vne autre, ſi tant ſoit peu il ſ’eſt imaginé de m’aimer ; parce qu’en toutes ſes actions il ſe manifeſte ſi reſpectueux qu’il ne veut point offencer, ains touſiours complaire. Sans doute il ne pourroit (ſi faute de iugement ne le preocupoit,) chāter en ma preſence la gloire d’vne autre, & me ſoliciter de l’œil pour me deſplaire de parole : Il ſçait ou doit ſçauoir, ſ’il n’eſt trop enfant en la conuerſation des Dames, qu’elles ne deſirent pas ouyr loüer deuāt elles & plus qu’elles vne autre, & ſur tout par ceux dont elles font cas, & qui s’en ſont, ou doiuent eſtre apperceus : Ie l’ay prié de cet air, s’il n’eut eu quelque deſſein en ſon ame, il en eut dit vn indiferent, ou l’eut re peté d’vn autre, ſans le qualifier comme il a fait, & ie n’y euſſe pas eu d’intereſt. En ces difficul tezie me ramentoy ce qu’il m’a dit, il faut que ie m’en eſclairciſſe, ou pour enſeuelir ce.feu, en l’eſtoufantauant qu’il me conſomme, ou pour le nourrir à mon contentement ſ’il y a de l’appa—. rence. Elle diſputoit en ceſte ſorte apart-elle, durant la muſique.Apres que la Fée eut donné fin à cet exercice, Lofnis ayant entretenu qui l’vn quil’autre, ſ’addreſſa à Fonſteland, & lui dit : Vousvous eſtes fort bien acquité de ce que vous auez fait en ma faueur, nous donnant ce bel ait à ma priere : mais ce n’eſt pas tout, ie deſire de vous vne courtoyſie, c’eſt de m’enſeigner ce que vous faites pour entretenir voſtre voix ſi nette. Fo N s T E LA N D. 1 Madame, ie deuois vous l’a— uoir dit auant que me l’euſſiez demandé, ie vous ſupplie me pardonner ceſte faute, que ie repare ray quand & en quoy il vous plaira. LoFNIs. Ce ſera donc preſentement : allons faire vn tour en ceſte allee, & làvous me declarerez voſtre ſecret, carie neveux pas que tout le monde l’entende. Il fut ſaiſi de trop de ioye, & part ſoudain, & auec toute modeſtie accompagna la Dame où il luy pleuſt. Eſtans auancez en l’allee, où chacun pour ſon reſpect ſ’eſloigna vn peu, afin de les laiſſer 1e pourmener & deuiſer, elle parla ainſi : Fonſteland, ie penſe que vous ayez aſſez † pour vous ſçauoir conduire en toutesaffaires, Parquoyvo *ºy tenus, e particula ue i’ai enuie de ſçauoir de vous quelque particularité, ie la vous veux dire. I’ay vn ſecret qui eſt notable, que ie veux fort peu com muniquer ; & d’autant que ie recognoy vos me rites, ie le vous diray, pourueu que vous le payez d’vn autre ſecret que ie veux ſçauoir de vous, auiſez ſi vous auez enuie de me ſatisfaire, & ſi vous affectionnez autant mon ſeruice que vous en faictes de demonſtration. FoNsT. Madame, ie ſuis tant peu, qu’oyant ce que vous me dictes, ie ſuis tout confus, commádez moy abſoluëmët ce qu’il vous plaira, & me demandez à voſtre de ſir, ie n’ay rien de ſecret ni de cher, que ie ne le vous declare ouuertement. L o F N 1 s.Vous me l’auez promis, il n’y a plus moyen de ſ’en retra cter. Dictes moy ie vous prie, & ie vous en con iure par ce que vous aimez le mieux : Qui eſtes vous ? d’où eſtes-vous ? quels deſſeins auez vous ? FoNsT. Madame, il faut que ie côfeſſe la verité ; Il n’y a que voº ſeule qui puiſſe tirer de mö cœur ce ſecret, il n’y a que voſtre commandement qui ait le pouuoir de m’é faire ouurir la bouche pour le declarer : car la puiſſance abſoluë que vo"auez ſur moi me fait tout oublier fors mö deuoir vers vous, &me faiſant mettre ſous pieds toutes cöſi derations, me prepare à vous declarer ce que de toute noſtre induſtrie no*taſchös à celer, & que ie croy auſſi que vous tiédrez caché, pource que vous ne voudriez pas qu’en vous obeiſſant, mes freres & moy fiſſiös faute à nos belles eſperåces, fruſträs nos bönes entrepriſes, qui poſſible tour neröt àvoſtre gloire.Puis qu’il faut que i’obeiſſe, que voſtre volöté l’a determiné, ie le ferai, &par ce que ie n’ai que l’humilité de la priere pour op poſer à voſtre grâdeur, ie vous ſupplie qu’il vous plaiſe autant que ma vie vous ſera en recommendation, par la pitié que vous en aurez, de tenir mon ſecret au cabinet de vos penſees particulieres. Ie n’oſe me deſtourner des arreſts que vous prononcez, leſquels me commandent ſi doucement, parquoy ie vous declare que nous ſommes fils du Roy de Nabadonce, qui allons errans pour faire fortune par noſtre propre induſtrie, & pour apprendre des couſtumes de diuerſes nations, le parfaict moyen de bien gouuerner, & nous accomplir en tout ce qui nous eſt ſeant pour approcher de la perfection, ioinct que ce n’eſt pas aſſez d’eſtre iſſus de grāds, il faut par la vertu ſe rendre digne du lieu d’où on eſt venu. Et pource eſtant vn pauure puiſné, il me conuient chercher auancemēt ſelon que le bonheur me conduira, & que le ciel me donnera quelque main fauorable qui me guide aux grāds effects, & terme d’honneur : Il eſt vray que ſi i’auois l’heur d’eſtre monarque, i’eſtimerois mō bien le plus ſouhaitable d’eſtre voſtre ſeruiteur. Madame, vous auez moyen de punir ma preſomption, ou de vous monſtrer genereuſe, en ſupportant la temerité où voſtre cōmandement m’a fait entrer ; vous en vſerez ſelon voſtre ſageſſe & clemence, & ie ſuiuray les fortunes qu’il vous plaira. Lofnis, Les promeſſes doiuent auoir mutuel entretien, & s’effectuer principalement entre gens d’honneur & de ſemblable rang : Ie croy que vous ne voudriez pas vous ſuppoſer pour celuy que vous m’auez declaré eſtre, partant eſtant fils de Roy ie ne vous enuoirai point à d’autre fortune que celle que vous eſlirez. Fonst. Si i’oſe eſlire, ie feray vn choix tres-excellent, mais c’eſt vous qui m’auez attiré à vous ſeruir de moy, ie vous ſupplie que ie ſuiue donc ſi belle auanture. L o F N I s. Bien ie vous retiens pour moy, puis que vous vous offrez de ſi bonne volonté : mais à condition que nous viurons comme nous auons faict iuſques à ceſte heure, quant àl’apparence, afin qu’il n’y ait que nous à qui noſtre mutuel contentement ſe com munique. La façon dont vous me gouuerne rez, m’enſeignera à cognoiſtre ce que ſent les hommes, & s’il y a moyen de s’arrefter à leurs paroles. Viuez ainſi que vous l’auiſerez auec la prudence, & ne deſiſtez de ſuiure les fortunes qui ſe preſenteront pour vous faire paroiſtre, i’ay beaucoup de regret que n’eſtes cognus de l’Empereur, pource que ie participerois au bien qu’il en auroit : mais puis que vous ne le deſirez pas, & qu’il eſt beſoin que ce ſecret le ſoit enco res, & que les affaires s’accompliſſent auec gloi re, i’approuue vos deſſeins. Or ſuyuez la cou ſtume que vous auez commencée, tant que l’oc caſion ſe preſente de la changer, & trouuez bon, puis que c’eſt ſelon voſtre intention que ie per ſiſte à feindre ce queie ſçay, il faut qu’entre nous la loy ſoit egale, i’auray autant de peine à diſſi muler pour maintenir II12 grandeur & m Cn rang ſur vous, contre le vray deuoir, qu’il vous faudra vſer d’artifice pour vous faire encor plus petit, afin de me demonſtrer la verité de voſtre cœur, cependant l’honneur ſera noſtre conduite, & la raiſon le train que nous deuons ſuiure : Voila le ſecret que ie voulois vous communiquer pour ſçauoir le voſtre, & certainement le courage me iugeoit ce que ie ſçay maintenant, qui ſera ſi ſecrettement vni à mon cœur, que iamais il ne ſera deſcouuert mal à propos, ſi vous ne vo° oubliés ; ce que ie ne veux pas eſtimer, vous tenant pour veritable. Cela eſt vray, & le ſçachez pour y faire voſtre deuoir, & me rendre contente, ſi vous meritez du contentement.

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DESSEIN XI.


Les effects du Miroir de Iuſtice. Qui eſt l’aiſné des Beſſons. Entrepriſe pour rauoir le miroir. La Main fatale perſecute ceux de Sobare. Lofnis monſtre à Fonſteland le Fœnix artificiel. L’adieu des amants. La Biche a deux cœurs.



APres que par beaucoup de preuues manifeſtes, l’Empereur eut eſté abondamment aſſeuré de la ſuffiſance des Fortunez (qui ne faiſoiét rien l’vn ſans l’autre, encor qu’ils dǒnaſſent la gloire de chaque effect à celuy qui l’auoit propoſé ; car ils eſtoient vnis en amitié parfaicte, ſans enuie & ialouſie, qui ſont la mort qui occit les amitiez neceſſaires) & qu’il eut remarqué en eux plus de prudence que d’âge, les ayant remerciez par honneurs, preſens & promeſſes, les pria de continuer en l’affection qu’ils luy portoient. Ce que les Fortunez luy promirent faire tres-affectionnément, & tres-humblement, requerans toutefois ſa maieſté de leur donner congé de voir d’autres regions. L’Em † pria d’auoir vn peu de patience, eur declarant que dans peu de iours il les li centieroit à leur gré, d’aller & de venir com me en leur propre terre, ou les employeroit en vne affaire qui luy importoit grandement, à quoy ils pouuoient, ſ’ils vouloient y enten dre, luy apporter du contentement. L’Em pereur eſtant à part ſoy, & ſe repreſentant les perfections de ces trois freres, ſ’auiſa que poſſible ils le pourroient mettre au repos que de long temps il deſiroit, & creut qu’ils luy eſtoient enuoyez du ciel pour le rendre com · plet en ſon eſtat : parquoy ſ’eſtant conſeillé auec ſes penſees, & aſſis ſeurté ſur ce qu’il pre tendoit, il fit appeller les Fortunez en ſon ca binet, & les ayant ſalüez il leur dit : I’ay re cognu par demonſtrations veritables la gran deur de vos eſprits, le pouuoir de vos intel ligences, & la force de ce que vous pouuez : cauſe que i’ay tel eſpoir en vous, que ie m’aſ ſeure que Dieu aydant, ſi vous mettez la main à vne affaire d’importance qui me touche, vous en viendrez aiſément à bout, & accomplirez ma felicité. Les Fortunezayans ſur ceſte ouuer ture vſé de belles & modeſtes reparties, ſ’offrirët du tout à ce qu’il luy plairoit leur commander, çomme touts diſpoſez au bien de ſon ſeruice. L’EMP. Puis que vous m’auezaſſeuré de ma vie, par voſtre preuoyance & conſeii, i’ay beaucoup d’aſſeurance en vous.Ie vous dirai donc l’affaire. Mes anceſtres Empereurs de ceſte Monarchie, ont touſiours fait grand eſtat des ſages qu’ils ont gratifiez de leur pouuoir, & retenu pres d’eux le plus qu’ils ont peu, les fauoriſans en toutes choſes, ce qui a tant eſté apparent, que cet Em pire en eſt la pepiniere, comme vous auez peu voir en l’aſſemblee generale pour l’interpreta tion de mon ſonge, où il ſe trouua des Philoſo phes de toutes nations, habitans en mes terres, ou y paſſans, ou y conuerſans : mais tous ceux là n’ont point encor veu les deſtroits que vous auez paſſez. Ce bon accueil faict à tant de gens de bien par mes predeceſſeurs, eſmeuſt entre autresvn ſage Druyde ancien ſcrutateur de tous ſecrets, auſquels il eſtoit expert, & en ſçauoit tant qu’il en eſtoit nommé le Pere. Ce perſon nage en vertu des aſpects des aſtres, circonuolu—. tions des natures, complexions des meſlanges, &proportion des compoſitions ſuiuant la ſciéce des Taliſmans, forma & polit vn miroir qu’il donna à l’Empereur mon grand pere, le priant de le conſeruer ſoigneuſement, & quant & quät, luy declara la proprieté & vtilité du miroir, dont la vcrtu eſtoittelle, que par luy tous procez pou uoient eſtre vuidez en vn inſtant : car ceux qui auoient tort ſ’y mirans deuenoiét noirs, & d’vn noir ſi honteux, que meſmes il eut eſpouuanté les Mores : Et ſi ceux qui auoient droict ſ’y pre ſentoient, ils demeuroient en leur couleur na turelle, & meſmes l’augmentoient d’vne douce viuacité que le miroiry infuſoit, par ceſte prom pte demonſtration on deſpechoit les parties ſur le champ ; & partant ce ioyau fut nommé le Miroir de iuſtice, par l’vſage duquel il n’eſtoit point beſoin de ſe raporter aux teſmoins, & ainſi § informations & autres troubles de procedu res eſtoienteſteintes, & tant de gens qui mangent les autres & les rongent § n’auoyët point de lieu : Et s’ilyabien plus, c’eſt que la par tie noircie receuoit ceſte tache tant viuement. emprainte qu’elle ne ſe pouuoit effacer que par vne iuſte penitence.Ilyavn puits plein au fonds d’vne eau ſtygiéne, auquelil faut baigner le coul pable, & là aupres eſt vn petit cauereau,’où il ſe repoſe, & n’a par iour que trois onces de pain qui luy eſt diſtribué à midy, durant ſept iours philo ſophiques & iudiciairs, apres ceux-cy on luy en donne ſix iours durant deux fois, à chaque fois deux onces, puis cinqiours de ſuite on luy en dö ne trois fois le iour, à chaque fois vne once & de mie, en apres quatre iours, à chaque fois deux onces, celà faict, & s’eſtant laué tous les iours deux fois auec repentance, il eſt tiré de ceſte mi ſere, & paſſé par vne ſallette pleine d’vn feu vif, quille reſiouyt, que s’il ne § repenty, il en de uient pire, & on le chaſſe au loin, ou ſelon l’enor mité du fait on leiette au gouffre.S’eſtant repéti, il paroiſt en ſon naturel, & encore plus beau, & ayant fait naifuement confeſſion de ſa faute paſ ſee, & on le reſtablit en ſa dignité : que ſi ſon for fait ne requeroit l’extreme punition, on le laiſ ſoit aller, & de honte il ſe tenoit muet & com me diſgracié ne comparoiſſoit plus. Auſſi ſi le malfaicteur n’auoit commis qu’vn ſiniple mal, & ne vouloit ſubir la penitence, illuy eſtoit permis, maisildemeuroit toute ſa vie honteux & infame, Cecy formoit le peuple à vne grande obeiſſance & accord, perſonne n’oſoit outrager ſon pro chain.Il eſt vray que ſi parignorance & ſans ma lice on tomboit en quelque default nô premedi té, & que l’actionné le confeſlaſt librement on en voyoit la verité par le miroir, car le viſagé miré deuenoit rouge, &d’vn rouge honteux qui duroit trois iours, puis celà ſe palloit & le iuge en co gnoiſſoit pour y apporter l’intereſt ſelon l’exigé ce du cas.Par ce moyen le monde eſtoit tenu en bride, ſi que chacun ſe contentoit de ſa fortune, ſans enuie manifeſte, & ſans entreprendre ſur au truy. L’heureux Empereur poſſeſſeur de ce mi roir apres longaage raſſaſié deiours, laiſſa ce mö de, & l’Empereur mon pere fut ſon heritier. Or l’Empereur mon pere auoitvn frere beſſon, qui euſt bien voulu que le partage euſt autremêt eſté faict, & s’y attendoit, auſſi eſtoit-il entreprenät, hazardeux & de menee, & ſi mon grand pere & les Eſtats n’y euſſent prouueu, il ſe fuſt emparé de la Couronne, car il y auoit quelques flatteurs, qui l’aſſiſtoient, ayant des Conſeillers qui luy fai ſoient entendre : ainſi que diſent quelques pre tendus Iuriſconſultes, le ſemans ſottement : que le dernier venu eſt l’aiſné : en quoy leur ignorance paroiſt manifeſte, ne fuſt-ce qu’à la conſideration des autres animaux, qui ont luſieurs petits, & à la ſuperfetation, ce qui eſt † decidé par les ſages, & les ſaincts decrets, attendu que le premier venu eſt l’aiſné, & com me le dit le vulgaire, Qui premier naiſt premier paiſt. L’Empereur doncques ſuyuant la verité, ayant diſpoſé de ſa Couronne entre les mains de mon grand pere, & mon oncle ſe voyant fru ſtré de ſon attente inique, ne laiſſa pas d’y perſi ſter, ayant gens quil’aſſiſtoient à debattre la ſuc ceſſion. Il eſtoit Prince vaillant & de belle gra ce, grand maiſtre à voller les cœurs, ſi qu’il auoit des † qui ouuertement ſuiuirent ſon par ty, parquoy vne grande guerre ciuile s’eſmeut, es armes furent leuees par tout, & tant de mu tins firent vne ſi groſſe leuee, que mon pere fut contraint de dreſſer vne grande armee, & aller au deuant de mon oncle, & luy liurer bataille, où il le vainquit, trop de ſuiets y perirert, & enco res que la victoire eſcheut à mon pere, ſi ne fut elle pas entiere, car mon oncle eſchappa, ayant deſtourné le Miroir par la trahiſon de deux po teſtats qui luy liurerent & s’enfuyrent auec §, quiauec ceioyau ſe retira au Royaume de Soba re, où pour lors regnoit Sobarebelle& ſage Prin ceſſe, laquelle portoit meſme nom que ſon Roy aume & que ſa ville metropolitaine. Le Prince eſtant là, afin d’auoir la bonne grace de la Roine, &retraicte aſſeuree, fit preſentduMiroir à laRoy ne, qui en auoit ouy parler autresfois & des mer ueilles de ſon eſfet, mais il luy fut inutile, à cauſe qu’il auoit eſté fabriqué pour ce climat, & meri dien, auquel ſeulil peut ſeruir. Orilya quelque temps que pres la ville de Sobare, qui eſt ſur le bord de la mer, il parut vne choſe eſtrange : C’eſt qu’au leuer du Soleil quelques cent toiſes loing du haure, il ſe leua vne grande main eſtendue, aduantageuſe & eſpouuantable, quitout le iour demeura ſtable, & au Soleil couchât s’eſlança ſur le bord, & empoigna vn homme qu’elle rauit en la preſence de tout le peuple, & le coula au fonds de la mer, ce qu’elle a depuis continué iournellement au dommage de quelqu’vn, de quoy le peuple ſe trouua fort eſtonné, chacun craignant ceſte rencontre, car meſmes la main s’eſtan teſleuee haut, s’eſlançoit ésiardins, courts, & autres lieux où il y auoit des perſonnes, & en attrapoit. La Royne, les ſages & le vulgaire mirent tout ſoin, diligence, & peine, de remedier à ce dan ger : mais ce fut en vain, les coups de canon, les armes offenſiuesy eſtoient employees, mais pour neant, rien ne ſe trouua capable pour reſiſter à cet inconuenient, ny fort § pour l’abattre : l’af fliction en duroit touſiours. Les Sages, les Philo ſophes & toutes ſortes de gens qui ſe cognoiſſent à tout, y ont eſté employez, mais ce qu’ils y ont taſché n’y a peu profiter : à la fin la prudente Roy ne, qui eſtoitl’vnique entre les Dames accom plies, s’aduiſa du Miroir, ſe perſuadant qu’il au roit quelque efficace, & en l’aſſemblee du Con ſeil, où les Sages eſtoient, propoſa ce qu’elle en auoit premedité, qui fut trouué fort à propos, ſi que dés l’heure il fut eſſayé en ſa preſence, & de tous les Princes, & du peuple. Le Miroir doncques preſenté à la main, on vid vn effet merueilleux, car incontinant comme par hu milité elle s’enclina, ainſi que ſi elle ſe fuſt plon. gee de ſon long en la mer, puis ayant eſté vn peu nageant ſur les ondes, elle ſe releua & remit en on eſtat accouſtumé. Tout le monde fut eſ meu de ce geſte : On oſta le miroir puis on le repreſenta, mais ſans fruict : tellement qu’on delibera d’attendre, & aduint qu’à l’heure couſtumiere du couchant, la main s’eſleua & ſe ietta ſur vne beſte qu’elle empoigna & rauit, & depuis a touſiours continué : tellement que l’incommodité n’en eſt pas tant calamiteuſe. Depuis ce temps là ils n’ont ſçeu que faire à ceſte playe, car tous les iours quelque cheual, quelque mouton, chien, veau, bœuf, chat, ou autre animal domeſtique irraiſonnable eſt em porté, & les affaires ſont demeurees en tel e ſtat. L’Empereur ayant perdu ſon Miroir, e ſtoit fort faſché, & en portoit à cauſe de la iu ſtice, vn ennuy notable, toutesfois il eut quel que eſpoir ayant entendu qu’il eſtoit en Sobare. parquoy il enuoya vers la Royne pour le re couurement de ceioyau, luy offrant de grands preſens, s’illuy plaiſoit luy reſtituer, à quoy elle n’a pas voulu entendre, mettant en auant quelques excuſes receuables. De l’auoir par force, il n’y a point de moyen, car le pays eſtinacceſſible, & l’auons recogneu tel : d’yal lèr par mer, il faudra ronger les rochers, ou forcer vn havre, où il n’entre à la fois qu’vn ſeul vaiſſeau, par l’Iſthme il n’y peut entrer que deux hommes enſemble : ſi que l’eſperance par telle voye eſt nulle : La force n’y peut ob tenir, tellement qu’il faut y paruenir par dou ceur, ou par ſtratageme. Or la playe dont ie vous ay parlé eſtant ſuruenuë, & moy comme heritier de l’Empereur mon pere, ayant en uoyé à la nouuelle Royne de § qui vit au iourd’huy, qui eſt belle, ieune & ſage, la prier de me reſtituer le Miroir : Elle m’a mandé que il eſtoit à elle de droict de guerre, & de ſucceſſion, & que toutesfois elle me le mettroit entre les mains, ſi ie luy enuoyois quelqu’vn d’entre les Sages qui viuent aupres de moy, qui la peuſt deliurer de la main fatale, & ceſt ar § de Conſeil fut eſtably comme vne des loix fondamentales du Royaume de Sobare. Voi là comme tout eſt paſſé, & l’eſtat auquel nous ſommes demeurez depuis cinq ans, & ne s’eſt trouué aucun qui ayt peu remedier à ce mal, ny deliurer ceſte contree là de telle perſecution. Maintenant que ie n’y penſois preſques plus, tenant le tout comme deſeſperé, ie ſuis r’en tré en eſperance de recouurer le Miroir par voſtre moyen, & par ainſi faire du bien à ce ſte iſle tant moleſtee, & auoir du contente ment en recouurant mon bien tant deſiré. Ie vous prie d’y aduiſer : car ſi vous † & que me faeiez vn ſeruice tant ſignalé, ou tre la gloire qui vous en aduiendra, vous obli gerez vn Empereur qui ſera tout à vous. Les Fortunez ayans ouy ceſte affaire, reſpon dirent à l’Empereur, que deſia ils eſtoient preſts de le ſeruir en tout & partout, mais qu’il y falloit penſer meurement : & partant luy de manderent temps pour yaduiſer : ce qu’il eut agreable. Ils y penſerent doncques, & s’eſtans reſolus auec ſa Maieſté, leur voyage en Sobare. fut conclud à la prochaine ſemaine, & cepen dantils ſe preparerent. Cecy fut le vray moyen aux Fortunez de faire rencontre, ainſi que le ſuc cez le fera paroiſtre. Fonſteland auoit faict · entendre à Lofnis ce qui ſe paſſoit, à ce que rien ne fuſt fait ſans ſon ſçeu & bonnevolonté : & elle accorte amante manda à la Fee, qu’elle priaſt les Fortunez de ſe trouuer à la Fontaine, à fin de les voir auant que partir : quelque choſe qu’elle peuſt feindre, ſi ſentoit-elle en ſon cœur vn certain deſplaiſir de leur eſlongnement : tou tesfois cognoiſſant que c’eſtoitvn moyen de les faire cognoiſtre, & d’entrer en lagrace parfaite du Roy leur pere : elle en eſtoit treſ-aiſe, ioint que ſon particulier eſtoit la principale fin qui l’excitoit à bien eſperer de leurs entrepriſes. La Fee leur ayant enuoyé le meſſage de Lofnis, ils ne tarderent à venir à la Fontaine. Eſtans là, la Fee & les deux freres donnerent occaſion aux amans de conferer enſemble. Lofnis monſtra à Fonſtelandvnioyau, qu’vn Philoſophe Occi dental luy auoit faict recouurer par grande ex cellence, l’aſſeurant qu’il auoit telle vertu és fi gures & lettres § contenoit, que nul ne pourroit les deſchiffrer que celuy qui luy eſtoit deſtiné adioint de fortune commune, parquoy elle luy dit : Me fiant en voſtre eſprit, non pour douter de voſtreaffection, mais pour en eſtre plus aſſeuree en vous certifiant que i’en ſuis treſſeure, & auoir ceſte conſolation & reſiouyſ ſance devoir de plus en plus des fruicts de voſtre ſageſſe, iele vous veux monſtrer à ce que vous en iugiez. Elle tira d’vne boëte d’or vne deui ſe faicte de pierres excellentes : c’eſtoitvn Phœ · nix bruſlé dans ſon nid qui eſtoit oppoſé au So leil, & de ceſte § eſtoit latine, Si formam dederis formosvs ero, ce qui ne ſe pouuoit traduire en autre langue mot à mot en meſme ſignification de rencontre de arole procedante de l’autre. Le Phœnix eſt § de l’eſprit del’or calciné par la propre odeur de ſon eauë claire & interieure. Le Nid eſtoit de petites broches de diamans entrelacez d’au tres pierres de toutes couleurs, en guiſe d’é— mail, le tout enrichy d’vn ouurage d’or com mun, laborieuſement exquis, bordé de groſ ſes perles, & aſſis ſur vne branche de coral le plus vermeil qui fuſt oncques veu, ayant la ra cine plus noire que gez. Le Soleil eſtoit vn grand rubis rayonné de hyacinthes eſclatantes, & au milieu du rubis eſtoit fort induſtrieuſe ment poſé vn diamant rond, ayant cinq li gnes de diametre. Le Fortuné ayant veu ce ioyau tant exquis, & precieux, dit, Madame, ſi le bon — heur conſiſte en l’interpretation de toute la deuiſe, ie ſeray bien toſt le plus heu reux du monde. Mais il y a vn ſuiect plus no table, dont le conſentement eſt neceſſaire pour ma felicité : C’eſt vous qui pouuez me mettre en tel heur ayant mon ſeruice agreable, & que ſuyuant l’ame de ce ioyau, ie deuienne excel lent & beau par vous. Vous ſçauez l’hiſtoire du Phœnix, que le Soleil fait reuenir : auſſi il luy dit, Si l’on me donne la forme, ie ſeray formé en beauté. Voilà le mot dont la ſigni fication m’eſtant attribuee, ie vous diray, que ſi Vous conſentez à mes deſirs, me fauoriſant com mei’eſpere, de l’influence de voſtre belle lumie re, mon ame deuiendra toute excellente : auſſi je ne deſire point faire d’actes vertueux, & ne le puis, que ce ne ſoit à voſtre gloire : acceptez donques mon deuoir, comme de celui qui eſt tout à vous, & qu’il vous a pleu eſlire, le choi ſiſſant de voſtre particuliere grace, ſans conſide ration d’aucun ſien merite. LoFNIs. Ne vous aneantiſſez pas tant, quãd ce ne ſeroit que pour ce que vous eſtes à moy, qui ne penſe rien poſſe der de petit, au reſte que nos diſcours ſoyent courts & noſtreamitié longue, retournons aux autres, & ſoyez telie vous prie, en la conſerua tion de ce que vous me deuez, que ie ne me re pente point de l’election quei’ay faite.FoNsT.Ie vous le laiſſeray à iuger : carie n’aurayiamais au tre forme que celle que vous me donnez. Afin qu’en mon abſence, ie vous puiſſe communi quer mon petit ſecret, ce que les diſtances des lieux, nous refuſeront ie vous prie de voir cét adieu qui parlera pour moy.

Mon Soleil ie ne ſcay ſii’aurayl’affeurance
De ſupporter l’excés de mon affliction,
Car ie ſens tät d’ennuy, pèſant en voſtre abſence,
Qu’il n’eſt point de douleur comme ma paſſion.
Ie coule tout en pleurs, & iem’exale en plaintes.
Me ſeparant ſiloin de l’obiet deſiré,
Mes lamentations ne ſont point larmes feintes,
Car mon cœur eſt d’ennuy viuement vlceré.
Eſloignant les baux yeux de ma belle lumiere,
I’entre ès ombres confus de toute ohſcurité,
Et mon œil deſtourné de ſa gloire premiere,
Se diſtille és torrens de ſa calamité.
Trop loin demon soleil, ie ſeray ſans courage,
Tout eſteint de valeur, tout deſcheu de pouuoir,
Ie ſeray le fuiet de triomfeau dommage,
Mort au contentement, tout eſteint à l’eſpoir.

Mon cœur s'eſcoulera preſsé de ſa triſteſſe,
Mon ame periſſant n'aura plu de deſirs :
Et ne reuoyant point ceſte belle Maiſtreſſe,
Mes eſprits defaudront troublé de deplaiſirs,
Mais quelle triſte humeur veut ſeduire mon ame,
La faiſant reuolter de ſa propre grandeur ?
Non ! ie ſuis alumé d vne ſi belle flame,
Que ie ne feraypoint d'outrages à mon cœur.
Bien que ie ſois abſent du ſurjon de ma vie,
Que s'eſloigne tant loin la ſource de mes feux,
Si eſt-ce que mon ame à ma lumiere vnie,
Ne s'en eſloignera ſeulement que des yeux.
Ie ne m'eſpandraypoint en indignes detreſſes,
Bien que ie ſois preſſé de trop greues douleurs,
Mais des cœurs releuez imitant les addreſſes,
Plus ie m'eſloigneray tat plus i'auray d'ardeurs.
Le ſouuenir heureux qui touſîours m'eſpoinconne
Plus parfaite qu'a l'œil ma belle me fait voir,
Et les diuers deſſeins que ſa beauté m'ordonne,
Mettent deuant mes yeux l'eſtat de mon deuoir.
Ainſi faut ſe parer contre la deſiinee,
Quad elle veut troubler le bôheur de nos cœurs,
Et l'eſperance eſtant en vne ame bien nee,
Elleſent en plaiſirs tranſmuerſes malheurs.
Jamais # n'eſt abſent de ſa Belle,
Car l'ayant dans le cœur, il la reſſent touſiours :
Il la uoid, il la ſert, é d'une ame fidelle,
Il luy rend meſmes vœux & les meſmes amours.
Ie n'eſloigne donc point voſtre belle preſence,
I'y ſuis par trop vni par mes fidelitez,
Mes deſirs ayans pris ſi parfaite naiſſance
Pour obiet eternel, ont touſiours vos beautez,
Telle ſera ma foy que ie vous l'ay iurcee,

Pour la vous conſeruer en toute verité,
Et d’vn ſemblable ſoin vous ſerès honoree,
De mon ame qui eſt toute fidelité.
Vous en ferés eſtat, car voſtre grand merite
Recognoiſtra l’effet de mes intentions,
Et bien que ma puiſſance apparoiſſe petite,
Si la verrés vous grande en mes affections.

Au departir de la fontaine, Lofnis pria les For tunez de mettre toute leur induſtrie au recou urement du Miroir, à quoy ils aquerroyent vne gloire infinie, & obligeroyent l’Empe reur & pour les gratifier leur donna à chacun vne faueur, à Caualiree vn diamant ſans deuiſe, à Fonſteland vn ſoleil de rubis, & à Viuarambe vne eſtoile d’emeraudes, (ces trois bagues eſtoyent des plus riches) & pria les Fortunez de les porter pour l’amour d’elle, & ainſi cha cun la ſienne, en ſouuenance de ſa maiſtreſſe, & de l’analogie qu’elle auoit de celle qui la donnoit a celuy qui la receuoit. Le iour venu du depart des Fortunez, ils ſe mirent en che · min, & l’Empereur monta à cheual pour de tant plus honorer leur ambaſſade, à ce qu’auſſi ceux qui les ſuiuoyent en fiſſent plus d’eſtat, & les conduiſit vne lieuë, les priant non com me ſimples gens, mais autant que s’il les eut tenus des plus grands, & les incitant d’af fection à faire ſi bien en ceſte affaire, qu’il en ait vne preuue excellente de leurs valeurs. L’Empereur retournant auecl’élite de ſes Che ualiers, eut vne plaiſante rencontre, il veint au deuant de luy vne beſte mal menee par ſon grand veneur, laquelle tomba à ſes pieds rendant les abois, luy & tous les preſens, penſoyent que ce fut vn cerf, & il ſe trouua que c’eſtoit vne biſche portant vne belle teſte : Ii la voulut reſeruer viue, mais elle auoit vne fleche au trauers du corps qui la fit mourir : auſſitoſt qu’elle fut ouuerte on deſploya les entrailles, & on y trouua deux cœurs. Les Sages du païs ont eſté appellez pour en dire, mais ils ſ’en ſont teus, il faut at tendre les Fortunez, & cependant l’Empereur ſuyura ſes plaiſirs & ſes deſtinees, & Lofnis me ditera en ses amours.

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DESSEIN DOUZIESME.


Couſtume du pays de Narciſe, où les Fortunez, eſtans bien receus oyent le diſcours d’vne belle nouuelle arriuee en Nabadonce, & racontee par vn Pelerin d’amour. Myrepont s’apreſte de ſubir la merueilleuſe eſpreuue.



DEsia pluſieurs iours eſtoyent paſſez, & les Fortunez auāçans chemin à grādes iournees ſe diligentoyent, ayans pris le voyage par terre, pour eſtre plus aſſeurément, pour voir d’auantage de regions, enuiron les deux tiers de leur chemin, ils arriuerent en vn beau Royaume, qui eſt fait preſque en eſtoile, ayant pluſieurs pointes, s’eſtendans en diuerſes Prouinces, meſmes és terres de Glindicee, & autres de l’obeiſfance de l’Empereur. Le Roy de ce pays-là a tellement accommodé les paſſages, qu’il faut que tous voyageurs viennent qbuter à vn palais, qu’il a fait baſtir aupres des chemins : chacun qui veut entre en ce Palais, pour obſeruer la couſtume qui toutesfois eſt libre. Auſſi ce Prince qui eſt des plus curieux, a fait dreſſer ceſte auanture de courtoifie, pour gratifier les beaux eſprits.Icy tous les paſlans vont & viennent en liberté, & ſeurté, auec plaiſir & profit, aux ames capa bles des ſujets qui s’y aperçoiuent : Quand il entre quelqu’vn ou pluſieurs, il vient au de uant vn cheualierarmé de blanc, qui leur fait en tendre qu’ils ſont aux marches du Royaume de Narciſe, lequel ſ’eſtend en ces pointes, preſ ues par toutes les contrees où la nymfe Filo # eſt cognue, & les prie de par le Roy, ſ’ils ſont curieux de s’arreſter pour voir les merueilles du lieu, ou ſinon qu’ils viuent à leur volonté, & y paſſent le temps à leur plaiſir, leur mon ſtrant le chemin qu’ils voudront ſuyure, où de la ville pour le trafic, ou du Palais pour la cu rioſité, preſques tous vont au chaſteau : car le chemin à la ville n’eſt de gueres alongé par là, Quand on eſt introduit au Palais, on entre dans vne belle grande galerie, & là on void les figures de tout ce qui eſt exquis en ce lieu. Ceux qui ſe cognoiſſent en la peinture, ſont fortayſes devoir ce qui ſ’ofre à leurs yeux, & s’ils ne penſent qu’à cet objet, apres auoir re cueilly par la veuë ce qui y eſt de plus beau, s’en vont rendans graces au Roy & au cheua lier, & ne s’y arreſtent qu’autant que leur con tentement les attire : mais les cœurs qui s’ auiſent de ce que ces pourtraits couurent, ſup plient d’auoir accés aux lieux, où ces deſſeins les appellent : Tels ſont bien receus& tres-agrea blement embraſſez, non comme eſtrangers, mais amis du cœur, & on laiſſe les ignorans & peuauiſez ſuyure leurs triſtes voyes. Les Fortu nez qui ont part legitime à tout ce qui eſt de ra re, & de prix en ce monde, arriuans en cet en droit où ils voyent tant de promeſſes d’excel lences, ſont bien aiſes d’auoirvne ſi belle occa ſion de ſatisfaire vn peu à leur deſir, ils entrent donc auec leur compagnie, & le Roy ayant ſceu qu’ils eſtoyent à l’Empereur, les receut auec apparat, conſonant à la grandeur de ce monar que, & les logea au plus beau pauillon qui re gardoit ſur la ville. Oreſt-il que le ſoir de de uant, eſtoient arriuez en ce lieu deux ieunes Pe lerins d’amour, qui ſuiuoyent la curioſité de leur eſprit, & eſtoyent venus ſaluër le Roy, qui les receut gracieuſement, & leur monſtra pluſieurs excellences, en recognoiſſance dequoy ils luy conterent de grandes merueilles, & ſin (gularitez des païs où ils auoyent paſſé & ſe iourné. Ce ſage Roy ayant feſtoyé ces nou ueauxhoſtes, & leur ayant fait voir du plus ex — quis, pource qu’illes vouloit gratifier du tout, à cauſe dubonEmpereur qu’il reueroit, tant pour ce qu’il eſtoit homme de bien, que pour ce qu’il cheriſſoit les curieux, leur prepara vn beau feſtin, auquel il appella auſſi les deux paſ ſans. Si ce Roy eut cognu ces hoſtes, il eutapris d’eux, beaucoup de moyens pour s’accomplir & addreſſer en ſes affaires, le temps apportera tout.. Durant le ſouper le Roy ayant diſcouru de ce qu’il eſtimoit eſtre agreable aux Fortu nez, leur dit que ces deux paſlans eſtoyent de l’ordre des Ortofiles, & qu’ils auoyent veu plu ſieurs choſes notables, meſme luy en auoyent recité de merueillables : ainſi de diſcours en di ſcours, ils s’entreteindrent de ce qui leur veint à gré. Le banquet celebré en la ſale Royale, où, rien ne manqua, la muſique ayant aporté le lu ſtre qui ſe compréd par les oreilles, apres que les confitures eurent eſté preſentees, tout leué & deſia le ſilence ſ’aſſemblant en la ſale, au pris que tant de diuers ſeruans ſ’eſtoyent retirez : le Roy s’adreſla ainſi aux Fortunez. Meſſieurs, eſtant ſeruiteur de l’Empereur, & luy voulant faire paroiſtre, ie taſcheray par tous moyens à vous le demonſtrer, vous offrant tout ce qui ſe pourra pour vous donner du contentement. Et puis i’y ſuis incité parce que ie croy que vous eſtes de la cabale des Ortofiles, dont nous ſom mesicy, & ſuis tres-aiſe que vous ſoyez arriuez à ce point, pour auoir part à vn plaiſir que i’ay receu de ces deux Pelerins d’amour, qui m’ont raconté vne hiſtoire fort belle & de merite, ie les ay amenez en ce lieu expres, les priant de vous en faire le recit.Ie vous prie d’auoir agreable ce que i’en fay, & vous mes amis ſagesPelerins, quieſtes venus en ce païs pour participer aux curioſitez, & y en aporter, faites nous ce bié de nous racon terceſte belle hiſtoire dés le cömencement, pour en reſiouïr les eſprits qui vous en ſcauront gré. Les Fortunezayās rêdu gracés au Roy, & exalté extremement ſa bonté & curioſité, comblees de courtoiſie, prierentauſſiles Pelerins : Adóc l’ aiſné ouurit le diſcours, & le continua deuan l'aſſemblee. Apres auoir longuement erré au recouurement des belles curioſitez qui m'ont attiré, dés l'heure que i'ay eu cognoiſſance, ie m'eſtois retiré en noſtre pays,& ne penſois plus qu'à tenir mon eſprit en douce trâquilité,& à la verité tout cöuenoit alors auec la triſte penſee qui me rete noit,& ſembloit que le ſilence fut tellemët mul tiplié, que rien de nouueau ne deut plus eſtrera conté,pour le contentemét des ames qui ſe plai ſent à la diuerſité de ce qui eſt precieux. Les Da mes n'entendoyent plus de nouuelles récontres, les Cheualiers n'auoiêt plus de nouueautez pour entretenir leurs maiſtreſles,&les eſprits ennuyez de retracer les vieilles cöceptions,ayans à dedain d'eſtre rebatus d'vn meſme ſuiet läguiſſoiët ſans occupation,que voici arriuer vn aer de nouueau té:dont le bruit fut reſpandu par tout.Le propos n'en fut ſi toſt parti des premieresleures qui l'an noncerét,que toutes les langues prirent plaiſir à le dilater, le diuulgans en tous lieux : ce n'eſtoit pointvn conte vain qui ſe ſemoit parmi les pla ces pour amuſer les petits curieux,mais le raport § d'vne verité autant remarquable, qu'autre occaſió qui ſe ſoit iamais preſentee Ce ſecret ne nous fut pas bien declaré, car il eſtoit brouillé par le murmure public, ayant deſia tant eſté manié, que tout meſlé d'impureté il n'eſtoit plus rien en ce que l'on diſoit qu'vne vapeur mau uaiſe enuelopant la verité de deguiſements in finis : vne Belle nymfe qui auoit charge de le faire entendre aux Ortofiles nous oſta de pei ne, & nous declara ce que ſ'en eſtoit, d'autant que nous allaſmes le voir, apres que ces nouuels les nous eurenttouché le deſir, & nous expoſa que Mirepont vn des Princes du Royaume de Maliquee, ſeruiteur de la belle Robufee, de laquelle ilauoit eſté auparauant aſſez bien trai té, & depuis indignement diſgratié, s’eſtoit comme deſeſperé, & que de ceſte fantaiſie, il eſtoit ſuccedévne conſequence digne d’eſtre en tendue, & ſur ce qu’elle m’en deduit, ie pour ſuyui mes erres, & fis tant que ie veins au lieu meſme où l’auenture ſ’acheua, tellement que ie ſceu tout, & vous diray ce qu’elle m’en a dit, le iongnant à ce que i’ay veu. Mirepont eſmeu du zele inconſideré qui le tranſportoit par dépit des dedains de ſa Dame, ſe delibera de ſuyure fortune, telle qu’ill’a pourroit rencontrer pour ſe conſoler, & ſ’eſtant mis ſur mer, attendit tel abord, que le hazard döneroit au vaiſſeau qui l’a— uoit receu, & aduint qu’il ſurgit au grãd Royau me de Nabadonce, il en fut fortaiſe & eut eſpoir d’y paſſer ſes doleäces, ou les adoucir : Il mit pied à terre, & alla traçant païs, ſe retirant de la foreſt, ilarriua aupres d’vn pré, au bout duquelil vid vne maiſon de plaiſance faite d’vn artifice, qu’il n’auoit encor cognu autre part, bien qu’il eut viſité beaucoup de terres, voyant ceſte nou uelle induſtrie, ſa curioſité ſe reueillant, il ſen tit ſon cœur tout renouuellé, & en telle alle—. greſſeil prend aſſeurance, & s’auança : venu à la grand porte de la maiſon, au bout d’vne belle allee, bordee de murailles & d’arbres qui ſont beaux & bien hauts, il rencontra vn bon vieil lard auquel il demanda quelle eſtoit ceſte maiſon ; le vieillard luy dit amiablement : Amy eſtes vous tant nouueau en ce pais, que vous n’en ſa chiez rien : Certainement, dit-il, mon pere ie ſuis voirement fort nouueau, car il n’y a pas neuf iours que ie ſuis en ces terres. Ha dit le bö hom me, c’eſt donc raiſon queie reſponde à voſtre de mande, & vous declare ce que vous auez enuie de ſcauoir : c’eſt l’hermitage d’Honneur, que no ſtre bon Roy a fait baſtir, pour y faire inſtruire les Princes ſes fils, auſſi y ont-ils eſté fort bië en ſeignez, & ont tant bien retenu que les maiſtres les tiénent pour la perle du monde, entre les ieu nes gens.Mais apres qu’ils ont eu apris, ce que le Roy vouloit qu’ils ſceuſſent, ils s’en ſont allez & ne ſcait-on où ils onttiré ; cepédant les maiſtres n’en ont bougé, & y ſont encor trauaillans iour nellement à rendre le lieu en ſa perfection, & le Roy qui prend là ſon plus † cö ble de toutes les ſingularitez dont il ſe peut aui fer, l’ayant fait vn abord de toutes ſortes de gens d’honneur, & y a eſtabli des loix agreables & bö nes.Cela dit, le bon pere laiſſa aller Mirepôt, qui heurta, & y vint vne ancienne Nymfe, qui s’en quit qu’il demâdoit & qui il eſtoit, à quoy ayant honneſtemët reſpondu, il fut introduit en la baſ ſè cour, où il trouuales Sages auſquels il ſe de clara, & ils lui firent entendre les conſtitutions& obſeruations du lieu, apres quoy à ſon humble requeſte, il fut admis au Palais, & receu côme vray Religieux pour ſuiurel’ordre, & garder les ſtatuts, fon temps expiré pour la probation, il fut receu de la maiſon, & proclamé que dans peu de iours, il ſubiioitl’examen de ſa probité, & que la merueilleuſe eſpreuue ſeroit faite ſur luy ; c’eſt vne experience du cabinet de Minerue ſuyuant quoy, par le moyen d’vne liqueur on void iuſques au cœur des persōnes, & on y lit les intëtiōs és lieux de leur ſiege. Le iour ordonné eſtāt venu, l’eſſay de Myrepont fut publié, afin que les curieux y veinſſent : Les nouuelles en vindrent iuſques à nous qui eſtions au Royaume de Teſpinte, dependant de Nabadonce, parquoy apres en auoir deliberé nous y alafmes, & arriuaſmes aſſez à propos & à bonne fortune, & puis par le tēps & noſtre bonheur nous fuſmes receus en l’Hermitage au rang des curieux, & n’en fuſſions point partis, ſans que le ſage Sarmedoxe nous a expres enuoyez pour voir le Royaume de Sobare, & ſcauoir que c’eſt d’vne main merueilleuſe, dont on fait de grāds diſcours, & luy en raporter la verité. Et pource que i’ay veu & cognu tout ce qui ſe practique, & eſt en l’Hermitage dont ie vous parle : afin que vous ayés le plaiſir de contempler tout en mes propos, ie vous raconteray de point en point cōme i’y fus : vous remarquerez cependāt que quand on entre là, on preſume que tout ce qui ſ’y void ſoit pour soy, d’autſat que les obiets ſont tāt analogiques à noſtre cœur, qu’il sēble à tout curieux, que tout ait eſté fait expres pour ſon ſuiet, & ie vous racōteray mon auēture, à ce que, ce que ie vous repreſente vous paroiſſe mieux. Arriué en ce lieu ſacré où repoſent tāt de myſteres & beaux objets de plaiſirs parfaits, auāt que paſſer ie remarqué generalemēt tout ce qui paroiſſoit, puis le diſpoſant à par moy, i’ordónay que mes yeux iroyent en deuë proportiō ſur chaque obiet, pour le recognoiſtre, ou l’admirer, & encor de meſmes ie mets les principales choſes par rågs, me rememorant ce qui ſ’eſt paſſé, & ſur toutés fortunes d’amour, qui m’a ſouuent reduit en des termes nó premeditez, & dontie penſois trouuer la bône iſſue en l’Hermitage : côme iere cueillois ainſi ce qui ſ’offroit, ieveien vn porfire gris dix lettres d’or entailleesen la pierre, eſtäs les lettres du nö de la Dame en faueur de laquelle il a eſté cöſtruit, auec pluſieurs belles auātures, & y leus IERoTERMIA. ie me mis à eſplucher Ce mot, & à cöſiderer par tout l’architecture qui eſt nou uelle & non commune, & peu ouye tant pour ſa ſymmetrie, que pour la façon & diſpoſitiö de l’e— ſtofe, qui a eſté admirablement aſſemblee, i’en roulois les raretez auec les yeux, & le vieillard qui auoit inſtruit Mirepont ſurueint lors pour luy faire honneur : encor que ie ſceuſſe bien où i’eſtois, ie le prié de me le dire, & quelles ſigni fications auoyent ces parures d’entrees : Le Sage ancien me dit, Qui que vous ſoyez vous eſtes de nos amis, ſi la iuſte curioſité vous ameine icy, ie vous auiſe que iamais nous ne declarons la ſentéce du terme, qu’à ceux qui ſont des noſtres, quât à la lettre vous le ſaurés, c’eſt vn mot grec, lequeleſtainſi eſcrit, pource que no"voulös que · nos galantiſes ſoyët au moins cognues en appa rence, & que cependant ce qui y eſt caché ne ſoit entendu que des noſtres, ie vous diray pourtant que ceſte diction determine, qu’ici eſt la ſainte extremité, le ſacré but, l’heureuſe fin de tout, c’eſt ce que veut dire en intelligence de premier ºbiet, ceſte parole, & n’en pouuez ſçauoir encore d’auantage ſi vous n’eſtes de ceans. N’y a il point moyen (dis-ie) d’en eſtre, à moy qui ſuis des voiſins & ſuiets ! Le pais de ma naiſſan ce eſt Teſpinte, ie ſuis de l’ordre des Ortofiles, capables d’eſtre receus en toutes bonnes com pagnies, & i’ay deſir d’eſtre de la plus excellen te.Aha dit le bon pere, ſi ce que vous dites eſt, l’entree de ceans vous eſt acquiſe, &ſi vous deſi rez y demeurer pour eſtre fidele & veritable, ie vous feray ſcauoir nos loix, ceremonies & ſta tuts. Ie lui fis paroiſtre ce quei’eſtois, & il ad iouſta ; Si vous voulez vous y reſoudre, liſez ce qui eſt au pied de ce pilier. Ie me beſſay & leu diſtinctement cRoY ov TE RETIRE.Quoy luy dis-ie, mon pere, ne puis-ierien ſcauoir d’auanta e de vos myſteres, faut-il demeurer en vne § obſcure croyance ? Ouy, dit-il, d’au tant qu’il conuient’obeir aux eſtabliſſemés, tou tesfois ſi vousauezaſſeurāce, eſtant Ortofile, de ". iurer fidelement que iamais vous ne ſortirez à voſtre eſſient des limites de raiſon, & que ſerez obeiſſant à nos couſtumes, ie vous permettray l’entree intérieure, puis nousauiſerons à ce que vous meriterez : ſinon vous pourrez paſſer outre & de la montaignevoir aſſez cöfuſement ce qui eſt ceans, ou bien venez auiour que toutes per ſonnes ont congéd’y entrer. A cela encor plus curieux & deſireux, ie luy reſpons que i’eſtois venu expres pour me rendreicy, s’il plaiſoit aux Sages me receuoir, &partant que ie ferois tel ſer ment qu’il ſeroit requis : Ce ſage vieillard, qu’ou ne ſauroit tromper, lit preſque au cœur des per ſonnes par le viſage, parquoy m’ayant conſideré & examiné, receut mon ſerment, & m’ introduiſit en l’Hermitage, & m’ayant fait paſſer en vne court, par vne belle petite porte, la referma apres moy, me laiſſant ſeul chercher ce que la böté de mon Demon rencótreroit.Ce vieillard entrete noitvolontiers ceux qui paſſoyent, deſquels il en · receuoît aucuns & laiſſoit paſſer les autres, il eſt auſſi là expres pour remarquer ceux qui ont le cœur eſmeu de nos gentilleſſes ; & pour reſpödre à ceux qui demâdent quelques vns de la maiſon, dont aucû ne ſort ſans congé, non plus que l’on n’y entre ſans licence ; exceptéaugrădiour que la porte eſt ouuerte à chacü : ceſte entree pourtant ne ſert de rié à ceux quine ſont point des noſtres, car l’enclos où ſont les ſecrets & excellences, eſt enuironné d’vn bord de trois pas de large, plein de l’herbe d’adirance, qui fait tout oublier à ceux qui paſſent par deſſus, s’ils n’öt la bague Fee, que la ſouueraine donne aux Ortofiles. Quand iefus entré aſſez auant, voici venir à moy Grimelle la ſeruante de la Fee, qui preſide en ce lieu : Qui me demanda aſſez rudement, Que venez vous faire icy : I’en fus preſque eſtonné & ſurpris, & ſans la reſolution que labelle de mö cœur a miſe en mö ame, ie feuſſe demeuré court, donc ie luy reſ pondis, Ie viensyaporter de l’honneur, & cher cher de la vertu : Elle adiouſta, eſtes vous entré 3lllCC congé ſimple ou ſous fidelité de vœu : & moy, à la verité ma bonne mere la fidelité de mes vœux m’y a conduit, & le ſerment que i’ay fait au bon pere qui eſt là dehors m’a introduit. Puis elle, Si vous eſtes veritable vous eſtes bien heureux, & ſi vous ne l’eſtes, la Fee vous fera vn affront inſuportable, auiſez-y & conſultant auec voſtre courage, allez en ces allees faire vn tour, & tantoſt ie vous feray entrer, tournez à main gauche deux fois, & vous trouuerez vne tonnelle où ilya des demoyſelles ; Quand i’eu tournoyé ſelon cét ordre, ie rencontré leptbel les Demoyſelles ſi pareilles en beauté, en §, en façons & en graces, que ie penſois que ce fut vne meſme, qui par quelque artifice me parut ſept fois en vn † ſceu depuis qu’il y avne des ſept qui eſt l’vnique à cognoiſtre, mais c’eſt grand hazard de ſcauoir bien choiſir, celui, qui la récontre ſe peut aſſeurer du grand Bien. Demoy lesvoyant, ie preſumois aller tout droit à elles, & me diſpoſoisd’éapprocher, pour les ſaluer ; mais ie me trouué en grand peine ne ſachant à laquel leie me deuois adreſſer, depeur de faillir à la bië ſeance, en ceſte confuſion d’eſprit, ne ſachant me reſoudre, balançeant vers ces beautez, la vieille arriue qui me veint tirer, & me dire queie la ſuy uiſſe, ſi ie voulois voir l’auãture de Mirepôt, quād i’ouy parler de ce nom qui m’auoit attiré en ce païs-là, ie me tournay promptemët verselle, laiſ ſant les Demoiſelles, queie ne laiſſois pas ne les ayans pointacoſtees : Ie ſuiuila vieille & i’entray en la # de la ſage Fee, où ie vis de grandes mer ueilles, & qu’il ne faut declarer, & n’eſt permis d’entendre qu’à ceux qui ſe trouuent en la grace de ceſteDame.A ceſte entree on ne prit § coup garde à moy, car plufieurs perſonnes y eſtoyét entreespar la porte du chemin de laville, par où auſſi möfrere ſ’y gliſſa, ſous le benefice du Prince. Orl’auenture de Mirepôt fut telle, icel lui eſtât introduit en ceſte belle & grande ſale, la Fee le fit aprocher, & faire ſerment, puis l’ayant enquis de la cauſe de ſa venue, il § que l’a— mour l’yauoit amené, & qu’ayāt ſceu que toute verité deuient apparente en cét hermitage, il ſ’y eſtoit adreſſé, pour ſelon les loix faire paroiſtre qu’il eſtoit veritable, & que ſa dame l’auoit diſ gracié ſans cauſe. Siie repetois ſes paroies cöme ie les ayapriſes, il m’eſt auis que l’amour m’é ſau roit gré Ayant veu que les yeux de la Belle qui a tout pouuoir ſur moy, m’eſtoient fauorables, & que meſmes ils m’allechoiët pour me ſubnmettre à leur grâdeur, ie lui offris mö ſeruice, non ſeule ment par diſcours, mais par effets paroiſſans, & qu’elle a acceptez § ent : en ceſte belle humeur, ellea fait longtéps eſtat de mes vœux, ſe monſtrant comme du tout à moy, en ce que l’honneur permet aux belles ames d’amour, ſi ue i’en eſtois en vne ſouueraine conſolatiö d’e— † ie faiſois ordinairement de belles parties pour ma maiſteſſe, dont elle ſe tenoit tres-con tente, ou bien elle en faiſoit ſemblät, & toutefois ie penſe que toufiours elle ne ſe faignoit pas, car quelquefois ic la trouuoiseſmeuë à ma rencötre, † que i’auois parten ſon cœur Or parie ne cay quel malheur, ſans que i’aye offencé, elle en tra en quelqueialouſieauecvne de ſes côpagnes, qui lui reprocha que i’eſtois tout à elle, & que les autres ne pouueiët diſpoſer de moy pour aucun petiteffet, & lui diſant que i’eſtois ſon ſeruiteur, l’en piccotoit cöme ſielley eut intereſt.Mabelle qui penſoit quei’euſſe peché par indiſcretion, ſe mit en colere cötre moy, & de telle vehemence qu’elle en entra en vne maligne humeur, iuſqu’à me diſgratier, & ce mal dura trop long téps, ie le ſuportois pourtant, mais auec difficulté, attëdât que mö innocéce cognue, i’euſſe pardon de celle qui m’offençoit, & m’aduint ſelon mon iuſte ſou hait que ma belle eutpitié de mö ameindignemêt traictee, & me reſtablit en quelque faueur, ce qui ne dura gueres : d’autãt qu’elle recheuten ſa mau uaiſe habitude, & m’affligea de diſgraces plus cruellement qu’auparauant, i’eſtois en vne amer tume de cœur ſi grande, que le deſir de la mort m’eſtoit plus doux que laiouyſſance de la vie : en ceſte faſcherieie § de continuer mon a mour, mais en fin voyant qu’il n’y auoit pas moyé de la fleſchir, que tout eſtoit deſeſperé pour moy, ie me ſuis reſolu devenir icy faire preuue de mon affection ſincere, & de la verité de mes penſees, à ce que vous iugiez de l’iniuſtice de ma Mai ſtreſſe, & que pour recompenſe de ma fidelité, i’aye au moins ceſte gloire d’auoir eſté cogneu veritable. Voilà à quoy ie ſuis preſt, comme m’y eſtant determiné, pour me venger de celle qui cauſe ceſte triſte opinion, qui a troublé le courage de ma Belle. La Fee luy tendant la ^ main luy dit, Voulez-vous ſubir l’examen d’a— parence#il dit, C’eſt ce dontie vous requierstreſ humblement.C’eſt l’vnique occaſion quim’a fait trauerſer tant de terres & de mers pour en voſtre ſeruice receuoir de vous arreſt de mes merites : Or bien, luy dit-elle, preparez-vous pour le ſept ieſme iour du mois †, & ayez l’hymne de voſtre fidelité tout preſt, cependant conſeillez vous auec ces belles, & les amans que vous trouuerez icy.

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DESSEIN TREIZIESME.



Mirepont eſt vitrifié,& on void ſes penſées, puis il eſt reſtitué & receu profés en l'hermitage. Pourquoy ce lieu eſt dit Hermitage d'hōneur. Vray amour quoy ? Bonne volupté quelle. Loix ſpeciales de l'hermitage. Hiſtoire de Glaucigelle. Inuention de l'eſco. Amour ſurpris en adultere. D'ou ce nom de Fee. Ortis viſite la Fee auec des doutes. L'ange de la mort eſt confondu parla Fee, laquelle vient en l'hermttage, force la Mātichore, & eſt declaree ſouueraine.



LE temps dura beaucoup à Mirepont, & ie fus treſ-aiſe de ceſte remiſe, car ie fus receu abſolument, & eus loiſir d'eſtre inſtruit& habitué pour mieux entendre les ſtatuts & ordre de la maiſon. Au iour aſſigné les Sages aſſemblez, la Fee en ſon Troſne, & l'aſſiſtance aſſez grande, Mirepont ſe preſenta tout paré de fleurs, & ayāt en main vn luth il l'accorda auec l'hymne de ſes fidelitez, & de ſa reſolution, ſouſpirant ainſi.


Gloire de mes deſirs, lumiere de ma vie,
Guide de mes deſſºins, terme de mon bon heur,
Belle que m'ont les cieux pour Maiſtreſſe eſtablie,
Oyez la verité que ſouſpire mon cœur.
Dés le iour qu'il vous pleut m'accepter d'aliance,
Mes deſirs n'ont eſté que pour uous deſirer,
Et ſuis tant reſolu à la perſeuerance,

Que ie n'eſpereray que pour uous eſperer
Je n'ay rien honoré que vous ma ſeule belle,
Et ie ne fay eſtat que de voſtre beauté,
Toutesfois tout ainſi qu'on traicte vn infidele,
Vous m'auez affligé ſans l'auoir merité.
J'en receu tant d'ennuis, que i'eu preſques enuie
De quitter vos beautéX, & iamais ne les voir,
Oubliant tout deſſein ie deſdaigné ma vie,
Afin de practiquer auec le deſeſpoir.
Comme ie machinois ces deſſeins temeraires,
Mon bon Ange me vint en ces mots appeller,
Les Deſtins ne ſont pas inceſſamment contraires,
Il faut en attendant d'eſpoir ſe conſoler.
I'ay donc patienté, reſolu de pourſuiure,
Receuant à bon-heur ce qui m'en aduiendra,
Auſſi vous honorant tout à vous ie veux viure,
Iamais autre ſouhait mon cœur n'entretiendra.
Soyez fiere à mon cœur, ſoyez rude à mon ame,
Rien ne m'eſtrangera de l'obiet de mes vœux,
Vos beaux deſdains ſerōt l'euantail de ma flame,
Vos fiertez donneront vn doux aér à mes feux.
Retenez mon ſeruice, ou faites la faſcheuſe,
Si ſeray ie pourtant voſtre deuotieux,
J'y ſuis determiné, ma fortune eſt heureuſe,
Soit que ie viue ou meure au deſir de vos yeux.
Quand le temps vous fera iuger de mon merite,
Vous penſerez poſſible à mes fidelitez,
Ainſi qu'on vous cognoit des parfaites l'élite,
Vous me recognoiſtrez parfait en volontez,
Mais ſeray-ie touſiours preſſé de la diſgrace,
Qui vous fait refuſer l'effet de mon deuoir,
Faudra-il qu'à la fin miſerable i'efface
Les deſirs de mon cœr, de mon ame l'eſpoir.

Vous pouuex deſdaigner mon ſeruice fidele,
Uous pouuez reietter tout ce qui vient de moy,
Mais vous ne me ſcauriez deſtourner de mō zele,
Vos dédains n’ont pouuoir de corrompre ma foy,
Vous auez excité de beaux deſirs mon ame,
Qui ne peut plus changer ſes reſolutions,
Uous m’auez allumé d’vne ſi belle flame,
Que ie ſeray conſtant en mes affections.
Si vous me reiettez, i’endureray ma perte :
Et ſeul ie m’en ira me paiſtre de regrets :
Dolent iray chercher quelque grotte deſerte,
Où ie m’entretiendray de mes deſirs ſecrets.
Ainſi ie me reſous & ie le delibere,
Ainſi ie le feray, ie le proteſte ainſi,
Ie n’ay point d’autre ſoin que de vous ſatisfaire,
Puis que ie vous deſplais, ie me deſplais auſſi.

Ayant mis fin à ſon hymne, la Fee le fit coucher ſur le petit lit de porfire, & luy mettant la main ſur la teſte, luy dit, Mirepont, telle verité que vous auez prononcee ſe manifeſtera, ſi elle eſt, & en ceſte aſſeurance, tenez, boiuez la liqueur d’apparence, que la ſage Minerue a compoſee en faueur des vrays amans : ceſte liqueur vous cauſera vn doux & delectable ſommeil plein de belles fouuenances, & ſe iettant en ſa vigueur és parties exterieures de voſtre cuir, & parmy vos muſcles & parties ſolides, enuironnantes les eſprits, le ſang & les mouuemens les rendra vitrifiées, & tranſparantes, ne laiſſant en leur naturel que les parties interieures qui auſſi ſe vitrifiront, l’vne apres l’autre, à ce que les facultez, deſirs & penſees paroiſſent. Il reſpondit gayement & plein de courage, Madame, la certitude de mon affection veritable, me fait tout hazarder, & ne craindre rien.Cela dit il prit la potion, &ſe diſpoſa ſur le lit comme vne ſtatuë, la liqueur faiſant ſon effect, l’endormit, & lors que l’amefutenueloppee des toilles quil’enfoncent dans les profonds deſtours du ſommeil, toutes les puiſsäces interieures s’ex citerent contre la violence quiſembloit les vou loir glacer auecles groſſes ſubſtances. & adonc elles furent diſtinctement remarquees. Ie vy ce ſte nouuelleſtatuë doucemétalongee, cöme n’a— yātiamais eſté autre que ce qu’il ſembloit, le deſ ſus tout vitrifié, donnât entree aux yeux nousviſ mes les functions du cœur, le deuoir du foye, l’or dinaire du poulmon, la couſtume du cerueau, le flus du ſang, le cours des eſprits, le battement de l’artere, & les autres ſecrets en ce que nature fait de beau dans ces lieux occultes. Que i’euſſe eſté | content de voirainſi ma Maiſtreſſe, pour diſcer ner la ſource des alteratiös du courage des belles. Quand ce fut à remarquer le cerueau plus diligé mët, nous aperçeuſmes beaucoup de nuages deſ cendans au cœur, &dans cettouble on aperceuoit vne belle petite imagevniquement logee en ceſte capacité quiretiët les affectiös. Nos yeux eſtoiét picquez ſur ceſte nouuelle, & nos entendemens entroiét en ce corps pour diſcerner ce qui s’y fai ſoit, & n’ypeuſmes diſcerner qu’vne figure ſeule, dont il futiugé qu’il eſtoit conſtant.Tandis qu’é— tentiuement nous eſpluchions ceſte merueille, no° viſmes yne petite eſpece de glaire s’eſtendre ſur toutes les parties que nous auions viſitees di ſtinctemét, puis apres nous en apperceuſmes vne autre comme vne glace fondante s’eſpendre par deſſus, & ſegroſſir, puis peu à peu eſpoiſſiſſant ce2 ſteviuacité de ſubſtance lucide, & oſtant le poly de ce luyſant qu’elle auoit veſtu, eſteindit du tout · ceſte lueur, ſi que tout le cuir & le reſte du corps r’entra en ſa premiere condition, & Mirepont ſe reſueilla doucement Quand il fut reuenuà ſoy, la Fee luy fit vn beau, ſage & profitable diſcours, plein de ſainctes admonitiös, & luy mit ſur la te ſtevn chapeau de myrte, luy donnât place deCö ſeiller entre les Sages.Vous pouuez en cecy iuger du contétemët de Mirepont, qui ſe peut dire heu reux entre lesſages amans. Ceſte action paſſee, le Sage Sarmedoxe me mena en la § du Conſeil, où il me fit voir l’eſtat de pluſieurs au tres beaux hazards, & cognoiſſant que i’auoisin têtion à la vie parfaite, m’en fitvn docte diſcours, me declarât pourquoy ce beau Palais eſt nommé Hermitage, adiouſtant l’interpretation de la ſen tence qui comprédles loix & ſtatuts du lieu. Ce ſte maiſon eſt dite l’Hermitage d’honneur, non que l’honneury ſoit hermite & ſolitaire, au con traire il eſticy accompagné de toutes les vertus qui le coſtoyentinceſſamment, mais pourautant que nous y ſommes Hermites auec honneur, il a † au Roy qu’il fuſt ainſi nommé, afin que’eſtat de noſtre vie conforme à la bonté des Hermites, ſelon ce qu’elle doit eſtre priſe ſain ctement, ne fuſt eſtimee autre que conduicte par l’honneur. Et d’auantage, noſtre Hermita ge n’eſt point retiré pour eſtre ſeul eſcarté & melancholique, ains pour eſtre ſeparé de la malice du monde : eſtant deſert de ce dont le monde abonde, les vices en ſont bannis eternellement, & ſi on en apperçoit quelque petite racine, elle eſt pluſtoſt arrachee que cognuë. Ceux qui ſont retirez auec nous en ce bon Her mitage, ypaſſent leur vie contens : Et bien que ce pourpris ſemble petit, ſieſt-il † de rece uoir tous les beaux eſprits qui veulent ſauourer leur vie, eſloignez de la perſecution qui ſont l’a— uarice, l’enuie, & l’ambition bourreaux desames, & voyans les paſſades d’amour ſans en eſtre per ſuadez pour s’eſgarer ou s’en agiterauecindecen ce, ſe contentent de leurs belles occupations ſe lon lavertu. D’auantage les vrays amans viennét icy & y ſont receus pour leur ſoulagement, cara yans declaré à la Fee leurs deportemens, elle les conſole & deſcharge du faix de leurs mauuaiſes amours, & les continue au plaiſir de leurs legiti mes paſſions, & vertueuſes affections : tellement qu’ils deuiennét quittes de toute obligation mö daine, & libres du pouuoir des vanitez, quide ſtournent les courages pour lesietter és lieus des obiets periſſables, parainſi ils iouyſſent de leurs bonnes amours. Ne ſçauez-vous pas que le † — belamour que nous ayons au cœur eſt la belle & preſſanteintention, qui nous porte en deſirs vers les ſubiets d’excellence ? L’amour eſt le deſir legi time quinous fait apprehender le ſçauoir de ce que nous ne ſçauons point, pour en iouyrauec lieſſe d’eſprit, c’eſt ce qui en ceſt Hermitagenous rend heureux, eſloignez de tout mal, & principa lemét de celuy que les hommes ſe font eux-meſ mes en ſe priuant de ioye par leurs mutuelles in curſions, ruynans leur liberté acquiſe par Natu re, & ſe retranchants de la bonne commodité, & ce malheur s’effectuë par troubles irraiſonnables, à caáſe qu’ils ſontignorans de laiuſte & honneſte volupté, qui conſiſte en plaiſirs ſpirituels, plusex quis que les vanitez mondaines, leſquelles ap portent douleur & tourment, ce que iamais l’e—, quitableVoLvPTE ne fait, car elle ſe renge à telli 1 #mite de perfectiö, qu’elle ne cauſe ny diſgrace, ny · ennuy, pluſtoſt elle admet ce qui eſt bon, & ne tollit rien de ce qui eſt agreable : Et de fait, quel plaiſir y auroit-il au monde, ſi on oſtoit les belles n editations2lesbeaux obietsdesyeux, les accords des tons pour l’ouye les delices d’amour & les bonnes douceurs vertueuſes ? ioint que ſi vous ſe parez la vertu du plaiſir, il n’y a plus de grace, ny de iuſte volupté, de laquelle on apprendicy à vſer auec fruit heureux, & ſelon l’ordonnance diuine, qui par ſa faueur comble les ſaincts cœurs de par · faites voluptez, dont le ſymbole heureux eſtEſtre ſain de corps, tranquile de cœur, accommodé des biens deFortune, braue de courage, reſolu d’enté demét, orné de ſcience, &auoir la crainte de Dieu : En la compagnie de ceux qui ſont tels, ou en ap prochent par deſirs, & effets, comme le ſont pluſieurs qui ſont trouuez dignes d’entrer ceans,’on vitequitablement.Entre nous le droit eſt gar décommun & égal à tous, en la patience eſt no ſtre conſolation. Parquoy icy eſt l’examen des eſprits, la pierre de touche des mœurs, ſuy uant quoy ſont chaſſez de ce lieu les volages, les opiniaſtres, & ceux qui n’approuuent que leurs reſueries, & bruſlent au maintien d’o— pinions, leſquelles ils condamneroient és au tres qui les viendroient ſouſtenir. En fin on trouue en ce lieu la iuſtice, la pieté, & le deuoir en l’abondance de bonnes intentions. M’ayant expoſé ces biens il me mena voir les excellences où i’abiſmois preſques mon eſprit, il eſt vray que i’eſtois releué par le deſir qui ſ’aug mentoit en moy, voyant tant de precieuſes & belles ſingularitez, & m’eſtimois du tout heu reux à cauſe de ſi parfaite rencontre. Puis me fouuenant que tout ſ’y faiſoit ſelon les ordon nances de la Fée qui eſtoitgouuernâte, ie requis le Sage de m’en dire la raiſon, ce qu’il fit gratieu † me diſant : Nous eſtions fort triſtes de l’abſence de nos trois Princes, & toutesfois ſça chant qu’ils eſtoient reſolus à toutes fortunes, comme vrais enfans de vertu ; nous reſolumes auſſi de nous monſtrer vrais precepteurs de tant dignes eſprits, parquoy oublians tout fors le ſou las de noſtre hermitage, nous priſmes plaiſir d’y aſſembler tout ce qui eſt eſtimable. Il y eutiadis vne ancienne Sibile, qui eſtoit ceſte Glaucigelle, renommee en tout l’Orient pour ſes perfectiös, laquelle fut femme d’vn Roy d’Aſie, duquel elle eut pluſieurs fils & filles, entre ſes filles vne qui eſtoit boſſue fut mariee au Roy de Perſe, qui en eut quelques fils, dont vn fut Roy de Calicut, qui eut deux filles, l’vne blanche, † pour ceſte cauſe fut nommee Blanche, laquelle eſtoit che rie & careſſee fort mignardement, & l’autre fut laiſſee negligemment, & de tel defaut de ſoin que meſmes on ne ſ’eſt pas ſoucié de ſon nom : Quelque maligne influence procuroit ſa perte, à cauſe de ce que le deſtin auoit eſtabli deuoir. eſtre executé par elle. Eſtant grande & aſſez meſpriſee de tous, voire meſmes deſdaignee, ſa. ſœur ſ’en eſmerueilloit : car repenſant aux dons de nature, eſquels elle excelloit, & conſiderant la gentilleſſe de ſon eſprit, & addreſſe de ſes actions, ſ’eſbahiſſoit de ceſte indignité, & iugea par là, qu’il n’y a qu’vne certaine opinion folle, ui deçoit. En ceſte vehemente penſee, elle ſ’af § tant de ſa ſœur, que ſon amitié ſe träſ mua en amour, & eut voulu que l’vne ou l’autre euſt changé de ſexe & de ſang pour ſ’vnir amia blement : ceſte affection ſe multiplia tant, & ſe fit ſi fermement mutuelle, que ces deux cœurs auoient de la paſſion l’vn pour l’autre. Le pere viuoit encor durant ces amours, qui continuoiét & en fin luy deſpleurent, par ce qu’il auoit en haine ſa puiſnee, ſans ſçauoir pourquoy, en ce · dedain ill’oſta d’aupres de luy, & de ſa fille, & la relegua en la Taprobane, dequoy les deux ſœurs receurent vn extreme ennuy : or leur ſeparation ſ’effectuant & ſe diſans à Dieu, elles ſeiurerent reciproque ſouuenance perpetuelle : La puiſnee qui eſtoit tout eſprit, alla tant & vint par l’iſle de ſon exil qu’elle ſe trouua en la grotte de la nouuelle Axilee heritiere du bien & de la ſciéce de l’antique Axilee, qui dés les ſiecles d’antiqui té, auoit trouué l’Eſco, & l’occaſion en fut pour vne pareille auanture d’amitié qu’elle portoit à vne ſienne ſœur, auec laquelle illuy eſtoit inter dit de conferer, & elle † tant par ceſte inuen tion, que iournellement elles communiquoiét enſemble. Le moyen qu’elle en inuenta, fut qu’elle congela vne grande quantité d’air, dont elle fit vn tuyau fort grand, qu’elle pouſſa tant Par deſſus les monts, par les raz des eaux, par les antres & cauernes, que l’extremité en vint iuſques aupres de ſa ſœur, qui par ce moyen l’oyoit parler à elle & luy reſpódoit, ſi que trop ſeparees & de ſi grandes diſtances, elles ne laiſſoientiour nellement de ſe viſiter par paroles, & diſcou roient de leurs ſecrets par la voix qui couloit du long de ce canal. Apres la mort de ces Da mes, il eſt auenu par l’indiſpoſition du temps, que ce tuyau tant exquis a eſté vſé & briſé par endroits, qui eſt cauſe qu’apres la voix proferee on en oit d’autres qui ſont redites par l’air, va gantes ç’a & là. Axilee en † quelques reſtes & en fit vn petit tuyau, qui luy ſeruit de meſme : mais nature deſpeça ce tuyau, & le deſpeçant du tout, le ſema par le monde, ce qui paroiſt par ceſte impudéte voix qui rcdit tout, & afin qu’A— xilee n’en peuſt refaire vn autre, elle luy oſtal’in duſtrie de glacer l’air, pour recompenſe dequoy, parce qu’elle eſt iuſte, elle lui donna renouuelle ment de vie, & cognoiſſance des choſes futures. C’eſt elle qui a § la Fontaine Pidaxe be. Ceſte Fée eut pitié de la pauure puiſnee, , tant miſerablement releguee, & luy predit ſes auātures iuſques à vn certain temps, auquel elle ſe trouueroit preſſee par la mort, de la main de laquelle ſi elle eſchappoit ceſte fois là, elle de uiendroit la plus contente du monde, & deſlors elle luy donna d’vne eauë qui la rendit la plus belle & agreable brunette de toutes celles qui pour lors penſoient auoir de la grace, & luy con ſeilla ce qu’elle deuoit faire, attendant la mort de ſon pere, lequel depuis l’abſence de ceſte fille n’a eu que du regret ; meſmes tous ceux quil’a— uoient veuë & en ſa preſence n’en auoient faict cas, periſſoiét d’amour pour elle en ſon abſence, ſi que le Roy & ſon Conſeil, reſolurent de l’en uoyer querir : Mais Axileey preueut & l’enuoya en l’iſle Cytheree, où elle demeura iuſques à la fin des deſtinees du Roy ſon pere.Tandis qu’el le demeuroit en ceſte iſle, il aueint que comme elle eſtoit curieuſe, & ſur tout du deuoir, tant du ſien que de celuy des autres, ayant defia quel que credit & authorité entre les Fées, vn iour qu’elle trauerſoit vn taillis, elle auiſa l’Amour auec vne Damoiſelle, elle penſa que ce fuſt ſa Pſiché, parquoy elle paſſa outre, & rencontra Pſiché † vn arbre dormant à l’ombre, elle re brouſſa vers l’Amour, & le ſurprit en adultere. L’Amour eſtonné & contriſté, la ſupplia de ne le deceler, elle luy promit, ſçachant bien que la Belle meſme ne le celleroit pas, car la pauurette craignant la Fée, ſ’alla deſcouurir à Venus qui le publia par tout, & Pſiché le ſceut : cela ainſi di uulgué, Amour ſerra ſes fleſches impudiques, & puis les bruſla fors vne, † meſgarde de meura auec les autres : auſſi ſans ceſte deſcou uerture le monde ſ’en alloit tout impudique, ce quine ſera pas, d’autant qu’Amour ſ’eſt vn peu retiré de ſes folies, & a fait faire des traicts cha ftes, dont il ſ’exerce quelques fois. Pour ceſté cauſe les Dames de Citheree voulurent canoni ſer ceſte Fee, & luy donner commandement entre-elles ; ce qu’elle refuſa, bien que Venus approuuaſt l’intention des Dames : ce qui luy fit fuir ces honneurs, fut le conſeil § qui luy auoit monſtré par exemple que le moins d’honneur entre le vulgaire, eſt le ieminaire de plus de contentement : Vn peu apres menee par ſa deſtinee elle prit congé des Dames & partit de Citheree. Toutes les Dames furent fort deſplaiſantes de ſa reſolution contre leur priere de demeurer auec elles, & ſ’aſſemblerent pour la conduire, bien que leur principale intention fuſt pour la ſupplier de ſ’arreſter. En ceſte aſſemblee & prenants congé d’elle, elles la nommerent φαία, c’eſt à dire Fée, d’autant qu’elle eſtoit brunette, & vn peu haſlee. Ainſi elle fut dicte Fée, par vn epithete ſingulier, & qui luy appartenoit l’eſtant de race, de faict & de nom, & ainſi qu’vnique, telle comme la plus galante de toutes, & excellente entre celles qui ſçauent. Auec l’amitié de toutes les Dames qui eurent grand regret de ſa deſpartie, elle ſe retira en vne iſle d’Enos, où elle fut quelque temps attendant le moyen d’acheuer ſon voyage. Cependāt qu’elle fut là vn Roy voiſin, eſmeu par le bruit de ſa bonne grace ſouſpira ; mais en vain, ainſi que pluſieurs grands. L’intention de la Fée eſtoit vers ſa ſœur aiſnee, à laquelle à la fin elle paruint, apres auoir trauerſé pluſieurs mers ſur des vaiſſeaux paſſagers, qu’elle rencontroit à propos, & arriua au païs defiré cinq mois apres la mort du Roy ſon pere, & y trouua ſa ſœur couronnee & Royne, aimee & obeie de ſes ſubjects. La Roine rauie d’aiſe, d’auoir recouuré ceſte ſœur tant deſiree, fit de beaux preſens aux Seigneurs, donna des immunitez au peuple, en congratulation de ce bien qui apporta tant de reſiouiſſance en ces contrees, que par long temps il n’y eut en tout le païs & à la court, que belles parties faites en la faueur de la Fée, dont il paruſt vn grand bien, c’eſt que le royaume en deuint plus heureux, d’autant que la Fée en chaſſa vn mal qui oppreſſoit le peuple, & y ſema la ſanté, le repos, & la paix, cauſant ainſi toutes ſortes de contentemens. Durant ce temps-là regnoit ſur Euphrates le grand Roy Ortis, beau, ieune & accompli ſur tous les monarques du monde : Ce Roy deſireux des curioſitez qui repaiſſent les beaux eſprits ayant ouy faire eſtat de la paix & bon heur de Calicut à cauſe de la presēce de la Fée, voulut la voir. Il vint doncques en Calicut viſiter la Royne, accompagné de richeſſes & magnificences. La Royne le receut honorablement, & le gratifia de tout ce qu’elle peut. Peu à peu il entra en diſcours auec la Fée, & l’a tenta par doutes, & il l’a trouua plus excellente qu’il n’auoit meſmes penſé : car elle luy declaroit tout ce qu’il luy propoſoit, entre autres il luy preſenta ceſte-cy :

Qui eſt celuy qui eſt tandis qu’il durera,
Et qui iamais nefut & iamais ne ſera ?

Elle luy reſpōdit : C’eſt celui qui manifeſte tout, parquoy prenant cecy pour le iourd’huy, il me ſemble que i’auray rencōtré ce que vous voulez dire, auſſi le iour preſent ne fut iamais & iamais ne ſera, & il eſt. Mais ie vous prie m’eſclaircir de ce qui me fut propoſé en vne contree d’Enos par vn pere Druyde François, qui faiſoit ſon pelerinage pour ſçauoir l’entretien de la cabale, comme elle eſt enregiſtree és memoires d’Herodias.

Vn vaut autant que deux, deux autant qu’infinis,
Infinis ne ſont qu’vn, & Rien comme à plom mis,

Le Roy ni tous les Chaldeens qu’il auoit auec luy, ne ſ’en peurent auiſer, encor qu’ils fuſſent aſſez long temps à l’eſplucher, pource qu’ils al loyent le chercher és ſujets du tout reculez de ſon eſtre, & yfuſſent encor ſans qu’elle leur de clara. Il faut pardöner à l’Amour qui rauiſſoit& deſtournoit le iugement de ce Roy, & l’empor tant apres d’autres idées, ne luy permettoit pas d’entendre ceſte Enygme, qui cache ſous levoile de ſes paroles le zero ou nulle d’Arithmetique, lequel mis auec vn autre perpendiculairement, voire auec infinis, ne ſera ny augmenté ny dimi nué, & tous aſſemblez ne ſeront qu’vn, & en fin ne ſont rien en nombre. Voila comment ſou uent vn petit diſcours qui cache vn petit ſujet eſt eſtimé grand, & de faict auſſi les plus grands ſecrets ſont és moindres artifices, & plus pe tits ſujets en eſtime. Ce Roy fut arreſté par les graces & perfections de la Fée, laquelle toute fois ne ſ’en peuteſmouuoir, pource qu’elle auoit d’autres pretentions. Qu’eſt-ce que l’Amour, ne fait tenter aux ſiens pour obtenir ſelon les deſirs de leurs cœurs ? Ortis a mis en practique tout ce que les plus ingenieux amans ont excogité, practiqué & deliberé, il n’a rien oublié, mais nul artifice ou promeſſe, ou demonſtration vraye, n’ont peu amener le courage de la Fée à l’aimer, rien ne la peu flechir : Elle n’a pas voulu eſtre Royne de Euphrates, elle a dedaigné & meſpriſé vne ſi petite gloire, que d’eſtre l’ombre d’vn ſi petit gouuernement, ſçachant de uoir eſtre en chef Monarque de tous les plus excellens courages pour meſmes auoir do mination ſur les Princes ſouuerains. Ces delices propoſees à ſon ame, ſont bien plus que la preſence d’vn ſeul royaume, auquel elle ſeroit ſe conde en perſonne, mais preſque derniere en authorité ; partantil n’y a pas moyen qu’Ortis face icy rencontre, ſesvoyages, meſſages, peines, preſens, promeſſes, paſſions, prieres, offres & ſeruices ont eſté des figures paſſageres qui n’ont rien eſmeu que les airs. Quoy ? ce Roy deſdai gné peut-il viure ? Mille fois le iour il ſe veut tuer, deſiales precipices ſont recognus pour ſ’y aller deffaire, en deſpit de la Fée. Eſtant en ce deſeſpoir il luy ſuruient vn conſeil nouueau que luy ſuggere vn grand magicien de Caldee, & par ſa ſuſcitation ilaſſembla tousles magiciens auſ quels apres auoir faict de belles promeſſes (car c’eſt par là que l’on attire telles gens, & toutes ſortes d’affronteurs) il deduit ſon ennuy, & en. fin conclud qu’il ſe veut venger de la Fée. Pour à quoy paruenir il les prie de faire paroiſtre, l’ange de la mort, & luy enuoyer pour la faire mourir. Tous d’vn accord luy promettent, auſſi iamais ils ne font ſemblant de ne pouuoir,. ains pleins d’abus, infectent de meſme venin ceux qui les recherchent, & eſperent en eux, , & ainſi l’aſſeurent qu’ilaura bon &deſiré ſucccz de ſon deſir. Ayants ces ſages fait leurs prepa ratifs, ils effectuent leur deſſein, ils retracent les antiques caracteres, & ſymboles, que leurs peres d’impieté leurs ont enſeignés, pour congreger. les eſprits qui ſe moquent de telles reſueries, au retracement deſquels toutefois pour maintenir l’erreur, ils font ſemblant d’eſtre contraints, adonc l’ange de la mort ſe preſenta à eux : Ils luy firent leur propoſition, & requiſition touchant la Fée, & l’ange leur promit de faire ce qu’il pourroit, & pour dauantage les maintenir en leurs ſofiſmes, dit qu’il l’a ſurprendroit, adiou tät ce diſcours, Chers diſciples del’eſchole par faicte, ſi iela puis ſurprendre, ie ſeray plus fort que la Deſtinee, & ſi la Deſtinee reſiſte, ie feray vn traict de trahiſon occulte, qui tombera ſur elle ou ſur vous, ſi par l’effort de voſtre bonne ſcience vous ne m’aſſiſtez par charmes &valides characteres, tels que ceux qui ont pouuoir ſur toutes les ſecondes ſubſtances : Or me laiſſez aller, car i’ay affaire ailleurs, & bien toſt i’iray à « ceſte partie : L’Ange de la mort ayant pris ſon opportunité, vint trouuer la Fée ainſi qu’elle ſe † & ſe preſentât à elle du coſté de Midy, uy dit : Fée, ie te viens prononcer ta derniere faſcherie, auiſe à te reſoudre, afin que toname ne ſorte hors de ton corps auec indignation. La Fée l’ayant veu, & ſe ſouuenant des bons arreſts de la Deſtinee, qui luy ſont promis, ne fit gueres d’eſtat de telle harangue, parquoy elle luy dit : C’eſt ce qu’il faut dire aux cœurs qui facilement ſ’eſpouuentent, & puis il n’eſt pas le temps que ie termine mes deſtinees, pource que ie ſuis ca pable d’amour, & digne d’eſtre aimee. Tu me deuois aſſaillir pluſtoſt, & auant que ie cognuſſe ce que ie puis meriter, alors que l’enfance ne me faiſoit mediter que de petites & innocentes va nitez, à ceſte heure que ie ſuis propre aux gran des conſiderations, & que ma vie me releue aux belles idées, tu ne trouueras rien en moy ſu iet à ton pouuoir. Ou bien tu deuois attendre plus tard, car tant que i’auray quelque vie pour autruy, & que mes yeux illumineront quel ques cœurs, tu n’auras aucune puiſſance ſur moy ; ſi tu l’exerces cy apres, & que tu le puiſſes, tu feras ſeulement ce que les deſtinees te per mettront, & rien dauantage. L’AN G E. I’au ray moyen de te ſurprendre, & t’enleuer cet ar rogant eſprit qui ſe penſe oppoſer à moy. LA FE E. Ie ne ſeray pas ſurpriſe, d’autant que i’ay les graces & les amours qui veillent pour moy, cependant que ie me delecte du repos. L’ANGE. Tu as beau faire de l’aſſeuree, ſi te l’oſteray-ie, & ce ſera par les aureilles. LA FE E. Tu ne ſau rois la faire eſcouler par cet endroit là, parce que ſ’il en prenoit le chemin il n’en pourroit bou ger, à cauſe que mes aureilles ont eſté emplies des accords de ce qu’il y a de plus doux en l’har monie, qui eſt le lien de l’ame. L’ANGE. Ie te fe ray couler l’ame par les yeux. LA FE E. l’Amour qui eſt plus puiſſant que toy, non ſujet à laMort, y a tant eſtably les puiſſances de ſa gloire, qu’il y a empreint le ſceau d’immortalité, lequel n’en peut eſtre oſté que par les Deſtinees vnies pour cet effect. L’A N G E. Ie te la rauiray par le nez. LA FE E. Les bonnes odeurs des Graces, y ont formé vn ſi fort rampart que tu n’oſerois entre prendre de t’y hazarder pour me nuire. L’ANGE. Ie l’empoigneray ſur les ieures pour l’auoir par ta bouche. LA FEE. La verité qui ſ’eſt touſiours eſbatuë en ſe dilatant ſur mes leures, quand il ha fallu que ſes myſteres ayent eſté prononcees, en rendant raiſon de mes conceptions, te donne tant de crainte, qu’à peine as-tu l’aſſeurance de prononcer ces paroles. LA N G E. Ie la tireray par tes doigs. LA FEE Ils ont tant de fois pro portióné les douceurs d’Amour, laçant des filets pour enfiler les ames, que ſi tu t’y rencontrois tu te trouuerois ſerré de ſi pres, que tu oubli rois l’horreur de ton deſplaiſant office, pour eſtant deuenu vray ſuppoſt de la vie, t’exercer à la continuation des eſſences, au lieu de les perſecuter. L’ANGE. Ie te l’eſteindray dans le cœur. LA FE E. Ton pouuoir ne ſ’eſtend que ſur ce qui eſt mortel, & mon cœur ne le peut eſtre, il eſt tout vie, & vie ſi brillante, que ſi tu preſumes le preſſer, il en ſortira tant de viues eſteincelles d’Amour & de flambes de vie, que tes aiſles en approchans ſeront eſchauffees, & deu1endront ſi viues, que retournât vers la mort, tu ſeras capable de luy faite changer de forme, & la rendras toute viue, ou tu la conſumeras du tout. L’A N G E. Ie l’enuahiray par l’endroir de concupiſcence, à ce que § tO11 pucelage & ta vie ie t’extermine. LA F E E. Les eſprits qui n’ont point de conuerſation auec la chair, n’ont point auſſi d’apprehen ſion de ce qui eſt latent ſous la compoſition de ces parties, leſquelles appartenans à Nature ne ſont point ſuietes à la violence de ta com miſſion. L’AN G E. Je l’eſpuiſeray par la ſen tine du vidange de ton corps. L A F E E. Il v a tant à dire de l’excrement à la pureté 4e la ſubſtance, princeſſe du total de noſtre corps, que iamais mon ame ne pourra ſ’en approcher, & ſ’il ya plus, c’eſt que la honte t’y rencontrant te feroit changer de forme, ſi que troublé tu ne ſçaurois que penſer ny effectuer. L’A N G E. Ie la feray exhaler par tes cheueux. LA FE E. O ! miſerable eſprit, qui n’as pouuoir † la conduite de ceux qui ne peuuent plus ubſiſter en leur domicile, n’eſpere rien agir ſur moy, pauuret, ſi tes aiſles ſe meſloient dans les brins de l’honneur de ma teſte, tu y ſerois ſilon—. guement arreſté, qu’il ne ſeroit plus memoire de toy, que priſonnier eternel dans les nœuds qui ſ’y feroient, ſerois le ſujet de mon plaiſir, lors que ie voudrois m’eſbatre en te faiſant paſſiöner au pris que ie lierois & deſlierois ton plumage abbatu ſous l’effort de mes cheueux. L’AN G E. Tu as beau faire la reſoluë, ſi ſçais-tu bien qu’il faut m’obeir, par où veux-tu que ie rauiſſe ton ame, à ce que tu ayes du plaiſir en mourant à ton choix ? LA F E E. Ie ſçay bien que ie n’ay point encor de ſubmiſſion à ta loy. Quand la Deſti nee l’aura ordonné, tu ne m’en demanderas ny conſeil, ny conſentement. Encor ie ſçay fort bien, qu’à cauſe des belles ordonnances de ma façon de viure, tu ne trouueras rien d’indigne en moy, parquoy pour maintenant tu te retireras cóme ſi noſtre rencótre n’euſt point eſté, & puis auiour determiné, qu’il faudra que malgré moy i’expire, tu conduiras mon ame exalee de mon corps par l’endroit que tu ne peux ſçauoir, auſſi tout ce que tu m’as propoſé, eſtoit afin que ie t’enſeignaſſe ce grand ſecret, qui ne t’eſt point cognu, ains à nous & aux eſprits predeſtinez à tel ſçauoir : Et pour te dire ce qu’il faut que tu ſçaches à ta confufion, ie t’aduiſe que bien que contre mon gré, ſelon l’eſtat de nature, quand ie ſeray à mon extremité, & faudra que ma vie ſ’eſteinde, ce ſera quâd ſaoule du monde, ie tom beray volontairement au rang du roole que tu tiens : car adonc ie cognoiſtray les deffauts qui m’oppreſſerót, leſquels ores me ſent incognus, parce que la vigueur de ma belle ieuneſſe m’em peſche de les apprehender. Va triſte meſſager ^ d’infortune, va au roüet des Cieux apprendre ton office : que ſi plus longuement tu t’arreſtes il te ſuruiendra vn ſouci nouueau, qui deſtour nera toutes tes practiques. Cependant ie ſçay que malgré toy ie conſerueray mavie, tant que le ciel ayant paracheué ce qu’il a determiné que i’accompliſſe, tu me ſeras enuoyé pour me ſeruir & ſoulager mon ame qui fluera doucemêt de ce corps vlé, qui ne ſe delectera plus de la vie. L’Ange ſe retira confus, & la Fée ſuyuant les bons enſeignemens d’Axilee prit congé de ſa ſœur. Ie ne me mets point à deduire ce qui ſe paſſa en ceſte departie : car tout le diſcours en eſt recueilli és memoires de la conqueſte du grand bien. Cette Dame ſuyuant les erres de ſa fortune arriua au Royaume de Nabadonce, & vint en l’hermitage d’honneur vn peu apres le, depart des Princes. Or eſt-il qu’il y auoit iadis # vn grand Philoſophe demeurât au viel chaſteau ſitué ſur la coline à coſté dextre de l’antique donjon, qui auoit eſté demoli par Sarmedoxe : Ce Sage auoit laiſſé le ſecret du grand Bien en la montagne qui eſt au bout des iardins & duParc, ayaut donné par tradition que nul ne pourroit auoir ce qui eſtoit conſerué là haut, ſ’il n’eſtoit plus ſçauant que luy, ou que ce fut vne vierge qui euſt aſſez de courage & de valeur pour reſi ſter à la Mantichore. Et pour l’eſſay du ſçauoir il auoit laiſſé vn Enygme qui eſtoit tombé en la main du venerable Hermite qui demeure en cor là, & qui non plus que Sarmedoxe ne l’auoit voulu interpreter pour l’effectuer à cauſe de l’âge, & que l’vn & l’autre vouloit laiſſer cette gloire à quelque perſonne qui auroit le loiſir de la rechercher & d’en iouir, bien qu’ils l’euſ ſent peu ſi la volonté leur en euſt pris, & meſ mes fuſſent montez en la montagne en deſpit de la Mantichore, mais ils ſçauoient que cet hon neur eſtoit reſerué à quelque perſonne ; parquoy pour l’honneur & la bien ſeance ils ſ’eſtoient re tenus, & auoient permis à pluſieurs curieux in conſiderez de ſ’y auanturer à leur dommage, ayans eſté eſpouuantez par le monſtre qui les auoit fait retirer, ou induits à ſe precipiter.Pour ce que ie ſçay eſtre parmi ceux qui ont intelli gence auec les bons curieux, ie diray librement l’Enigme qui eſt tel eſcrit en lettres d’or non vulgaire :

Au feu vif non bruſlant, mon eau claire eſt cachee,
Deſſous ma terre humeur, le feu vifie conçois.
Quand ma larme limpide eſt vers le haut laſchee,
Pour reuenir en moy engloire i’apparois.

La Fée eſtant arriuee, & ayant communiqué auec le Sage Sarmedoxe, fut introduite en la ſale des ſecrets, où elle ietta l’œil ſur l’Enig me qu’elle leut, Le Sage luy demanda ce qu’elle en penſoit : Mon Pere, dit-elle, il ne faut point penſer d’autant que la verité veut que l’on ſçache du tout, & de faict ſi on ne l’en tend exactement, on n’a point la verité. Vous ſçauez qui eſt le noble Faturinge, non ce gueux coulant honteuſement parmi le vulgaire : mais ce feu viuant dans ſon contraire, qui ſeul doit delecter les parfaicts. L’vnique ſujet qu’il n’eſt loiſible à perſonne de proferer : c’eſt luy qui eſt ſans main & ſans artifice, vni auec ce qui luy eſt ſeant, c’eſt le bon & ſainct Androgyne, qui fait ſouſpirer les chaſtes cœurs. Voilaie me ſuis auancee de proferer beaucoup, pour ce que mes Deſtinees m’ont donné ceſte authorité.SARME D ox E. Si vous eſtes celle qui deuez donner les ſtatuts que nous attendons d’vne ſage Fée, comme l’ancien l’a laiſſé par teſtament pro phetique & noſtre ſage Hermite qui vit encores le teſmoigne : Il faut que vous alliez là hault querir le grand Bien, pour auſſi en apporter le brin de la lauande d’amour, & vn bocal de l’eau de Souuenance. LA FE E. Si ie ne ſuis celle-là, ie periray en mon entrepriſe, mais ſi les bonnes Deſtinees m’ont appareillé cet hon neur, ie n’auray gueres de peine à paracheuer ceſte auanture. Auſſi toſt elle demanda le che min, voulant incontinant faire ou faillir : caria mais ne faut remettre au lendemain : On luy monſtra, & auec ce on luy leut le regiſtre conte nant tout le myſtere de ceſte affaires Apres cela elle monta par le petit ſentier qui eſtoit taillé au roc, & fit ce qui eſtoit en elle. La Mantichore eſt là haut qui vit des bonnel herbes, qui ſans vieillir verdiſſent perpetuelle ment : Elle eſt vn vray animal mixte d’humain. de Brut & d’oyſeau, eſpouuantable & affreux plus que la Chymere, plus effroyable que le Sphinx, plus horrible d’apparence que les Gor † d’angereux d’aſpect que l’ami de a mort, & ſur tout aux ames qui n’ont point de prudence, leſquelles ſont ſans valeur, & ne ſçauent que c’eſt de reſolution. Mais elle eſt gracieuſe par effect aux eſprits hardis, agreable à ceux qui ſont releuez apres les belles contem plations, mignonne aux courages qui ont l’aſ ſeurance de bien rencontrer, & familiere aux cœurs qui ſont capables de l’aborder ſans crain te. Quand quelqu’vn veut paſſer au premier · deſtroit qui guide au lieu des ſecrets, elle ſe pre ſente auec vn langage fier, & ſi on ſ’eſtonne, elle faict comme le coq Dinde, plus furieux d’appa rat, que nuiſible de cholere : tellement que fai ſant rencontre de foibles & faciles à eſpouuen ter, elle les pouſſe au precipice, ou de craincte les y enuoye…Si on marche aſſeurément, ſi on la meſpriſe, paſſant ſans la craindre, monſtrant vn § elle ouure ſes yeux d’or, & rit auec des dents de perles, & attire amoureuſe ment ceux qui ſçauent vſer de lenr galantiſe. La haus ſe trouuent pluſieurs ſingularitez autour du grand Bien, & ſur tout la lauande d’Amours du pied de laquelle ſourd vne fontaine qui ne coule point en flux ordinaire, mais tombe par gouttes, leſquelles ſeruent à conſeruer la ſanté, la memoire & la beauté. L’eſſence de Meliſſe imitefort ceſte faculté, pourueu qu’elle ſoit ſepa ree de tout flegme.LaFee qui pretendàl’accom pliſſement de toute l’auanture, paſſagayement, & ayant atteint le paſſage fatal : Voicy au deuant d’elle venir la Mantichore auecvn bruict lourd, accompagné de diuerſités eſtonnantes, & ef froyablement s’oppoſer à ſon chemin, luy di ſant comme d’vne voix de Tonnerre : Où veux tu aller La Fee n’oit point celà, elle s’aduance ſans reſpondre : Ce bruit luy eſt ne plus ne moins que le murmure du Torrent, ou d’vn venteſloi—. gné, ou d’vn fouldregrondant bien bas vers l’ho rizon : L’animal redouble eſpouuentablemët, Tu ne paſſeras pas : La Fee qui peinoit à monter, dé ·pite d’eſtreinquietee, luy dit en cholere : Siferay, malgré ton cœur, carie ſuis d’amour & de reſolu tion : Ce qu’ayant dit, comme deſdaigneuſe paſſà outre, ſuyuit ſa voye, & trauerſa iuſques ſur le plan de la montaigne : eſtant au hault, elle fitvne pauſe, puis ſe tourna pour voir la Mantichore, &elle lavid s’approcher, ayât changé ſon geſte de furieux en agreable, de tempeſtueux en pacifi que, de † en benin, & de farouche en priué : Mais ſans s’y amuſer, de peur d’eſtre abuſee, s’ap procha desſuiets deſirez, & prit la racine du grâd Bien, cueillit les brins ſouhaittez, & apporta de’laliqueur deſirable. Deſcenduë auec des ſignes ſi notables, le Conſeil aſſemblé en la preſence du Roy, & les ceremonies requiſes obſeruees : Elle fut recognue, declaree & eſtablie Souueraine de l’Hermitage.A ſon auenement elle a conſolé le Roy de l’abſence de ſes fils, a fait naiſtre infinies ſingularitez, & acheué de baſtir ce qu’autre n’euſt oſé entreprendre : Entre autres pieces elle a fait faire le grand eſchiquier des ſecrets, & le Palais de Curioſité, auquel tous les beaux eſprits ſont receus pour leur particulier contentement, c’eſt ce qu’il m’eſt permis d’en raconter entre les capables : pour le reſte il conuient eſtre ſur le lieu. Cependant qu’il diſcouroit, les Fortunez oyans parler d’eux, & de pluſieurs affaires qui leur eſtoicnt cognues, trauerſoient diuerſement leurs belles fantaiſies, & és rencontres de leurs penſees, imaginoient des entrepriſes de toutes ſortes, ſans faire autre ſemblant que d’eſtre treſ-contēts d’auoir entendu tant de merueilles dont ils faiſoient cas, & en remercioyent les voyageurs, rendans graces au Roy, qui leur auoit fait tant de bien. Ce bon Roy voulut plus longtemps retenir les trois freres, mais il ne peuſt les arreſter que deux iours, apres leſquels auec ſa bonne grace, & offres mutuelles d’amitié & de ſeruices, ils pourſuiuirent leur chemin permettans aux deux voyageurs de les accompagner.

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DESSEIN QVATORZIESME.


Les Fortunez ſont bien receus de la Royne de Sobare. Apres les mutuels accords paſſez. Caualiree fait diſparoir la main fatale. La Royne luy en demande le ſecret, qu’il luy declare au tabernacle des Antiques. Elle prie les Fortunez de ſeiourner vn peu.



AVec la diligence conuenable & le labeur aſſidu, les Fortunez vindrēt au grād Royaume de Sobare, & y eurent libre accez, ayans de claré qu’ils venoient de la part de l’Empereur de Glindicee gratifier la Royne Sarmate à ſon nou ueladuenement à la Couronne : On le fit enten dre à la Maieſté, qui les fit receuoir dignement, & loger honorablement, ſeur faiſant ſçauoir que, le lendemain ils auroient audience. L’heure ve · nue, les Fortunez furent introduits deuant la Royne, qui leur fitvn accueil fauorable, & eux’ſelon leur pouuoir luy firent entendre la ioye que l’Empereur auoit de ſon heureux Couronnemét, puis luy declarerent le point ſpecial de leur le gation, qui eſtoit d’obtenir d’elle le Miroir qui iadis auoit eſté aux predeceſſeurs de l’Empereur. Et pource qu’il ſçauoit que la retenuë du Miroir ne venoit point de † des Roynes de Soba re, mais de la malice de celuy qui l’auoit enleué, il la prioit de luy rendre, veu qu’il luy eſtoit inu tile : & d’auantage, afin qu’elle euſt occaſion de l’eſtimer ſon amy & ſeruiteur, il s’eſtoit ſubmis volontairementaux conditions que les Eſtats de Sobare auoient eſtablis ſur la recompenſe de ce ſte reſolution. La Royne ayant exalté les vertus & bonté de l’Empereur, de l’amitié duquel elle faiſoit eſtat, promit aux Fortunez de leur faire reſponſe promptement, & de fait les remit ſeule ment au lendemain : cependant elle leur fit dreſ ſer vn grand & § banquet, les faiſant entretenir des grands & doctes du pays, leſquels par deuis recogneurent incontinant la ſuffiſance exquiſe des trois freres, dontilsfurent grandemét ſatisfaits.L’affaire ayant eſté propoſee auConſeil, il fut reſolu que les offres de l’Empereur de Glindicee ſeroient acceptees : parquoy les Ambaſſa deurs ayans eſté appellez & ouys, les accords ſe paſſerent entre la Royne & eux, & au meſme acte ils declarerent qu’ils effectueroient ce dont il e ſtoit queſtion pour la Main fatale & ruyneuſe, & fut pris iour pour ceſt affaire au Mecredy pro chain à Soleilleuant. La nouuelle en fut inconti nant ſemee, tellemét que chacun ſe prepara pour en voir la merueille, le plus ſage n’en voulut point perdre ſa part, & l’idiot deſira d’en ſçauoir, auſſi le mediocre en eut intention.Au terme de-— ſigné auant le iour les Fortunez furent preſts, les Princes, les grands, les Seigneurs, & gens d’eſtat vindrent en † logis pour les conduire & ac compagneraulieu où la main paroiſſoit, & yar riuerentauant Soleilleué où tout eſtoit en ordre. La lumiere voulant eſtablir leiour parfait, laſcha comme vn petit clin, apres §f brillant plus viuement, voicy arriuer le pere du iour, dont les rayons tremblottans s’eſpardoient çà & là, le † comme ſortant du fonds des eaux, vint s’e— endre & ietter ſes flammes de tous coſtez, à ceſt inſtant que ce grand flambeau que Dieu ayant creé pour reeeuoir la lumiere, a eſté & eſt la ſour ce perénelle de feu, à ce point meſme que ce gou üerneur du iour fut eſleué ſur l’horizon, la Main auſſi couſtumiere de ſuiure à cetem ps là leSoleil, ſeleua de dedans l’abiſme, ſelon ſon ordinaire. Adonc Caualiree ayant diſpoſé les cœurs & les yeux, par les diſcours qu’il en auoit auancez, ten dant & au ſufet qui s’offre& à la deliurance de ce ſte pe ſecution, ſortit de la compagnie, & s’aduä $ant ſur le bord de la mer ſe tourna en plā oppoſé à la Main, puis il eſleua ſa main droite toute dreſ—. ſee, &en ſerra dans la paulme les bouts dupoulce, de l’annulaire, & del’auriculaire : ainſi ces doigts eſtans en la paulme, l’index & le moyen leuez & droits vers le ciel, ill’offrit oppoſitemêt par trois fois à la Main ruynante, &ainſi luypropoſantvne main ouuerte&fermee en ſymbole excellët ſur la ſignificatiö de la fatalité de la Main monſtrueuſe † en la mer : ceſte main fatale conduite par | le Daymon de ſon intelligence, auecvn grandeſ · lancement s’enfonça au fonds des ondes.Tous les preſens à ce ſpectacle eſtrange furêt eſmerueillez de ceſte merueille, admiransvn effet tant remar quable, dont auſſitoſt la Royne aduertie fut cö blee d’aiſe & touchee d’eſpoir, & voulut aller ſur le lieu pour cognoiſtre&veoir ſi ceſteMain eſtoit diſparue : &pour honorer ces tant rares perſonna ges les embraſſa courtoiſement, &les mena en ſes iardins au tabernacle des Antiques, où elle com manda qu’on couurit pourle diſner, pour elle, les Ambaſſadeurs, & les Princes, afin de ſolëniſer ceſte gråde deliurāce.Ce Tabernacle eſt vne mai ſon en forme de Palais Royalbaſty au milieu des iardins ſur l’eau d’vn lac qui n’a point de fonds, on va en ce Palais par baſteaux : Or ce Palais eſt vn chef-d’œuureinimitable baſty ſur l’eau qui eſt en vn abyſme : & toutesfois il perſiſte ferme & ſer ré en ſesiointures, l’artifice en eſt en celà qui le ſupporte ſur l’eau, & au naturel du bois qui fuyt eſgalement les terres.Apresle banquet la Royne † Fortunez à part, &les mena en vne cham bre de cabinet, &là lespria de luydeclarer les my ſteres de la Main, & le moyë pour lequel elle s’ eſtoit euanouye, & ſi elle ne reuiendroit plus. Les deux puiſnez pour faire honneur à la Royne & à leuraiſné ſe retirerét vn peu, &elle auecCaualiree ſe soignit à vne feneſtre † le Midy.’Adöc illuy dit, Madame, rié n’eſt en ce m6de qui n’ayt ſon oppoſé : tout a ſon amy& ſon cótraire, ce qui l’excite & ce qui le ruine, ce qui l’aſsëble & ce qui le diſſout : parquoy ſuiuât ce propos i’ay conſulté mon cœur ſur les diuerſes intelligences, & ay po ſévn fait touchāt ceſte main möſtrueuſe, &par ſes eſfets&accidéti’ay iugéquemöintétiö eſtoit bö ne. La main eſtédue& ouuerte propoſoit figuré ment & moralement, que ſil’on pouuoit aſſem bler cinq eſprisd’vn meſme accord, en ſemblable conuenance tédant à meſme fin, pour meſme ſu † ſeroiét capables d’obtenir le treſorvni uerſel, cóme dignes de gouuerner tout l’vniuers à cauſe de leur abondâte ſuffiſance : & pource que ceſte doute eſtoit propoſee aux hómes pour eſtre expliquee, lamain enuahiſſoit tous les iours quel que perſonne, à ce que par tel dömage les cœurs fuſſent excitez à s’addöner aux bonnesintelligen ces pour la reſoudre : On luya monſtré le Miroir de iuſtice, qui eſtoit preſques approcher de ce que il conuenoit faire, mais non abſolumét, par ainſi elle a laiſſé de precipiter les hommes puis qu’ils ne ſe rendoient pas capables de ce qui leur eſtoit propoſé, & s’eſt addonnee aux beſtes, ſigne euidét que la pluſpart de ceux qui s’amusët à la bellere cherche ſont cöme beſtes parce qu’ils s’attachét à l’apparence, & il faut s’addreſſerau fonds : Mais Madame ne pēſez-pas qu’elle ayt ruiné les hōmes qu’elle a rauis, non, ils ſont en l’iſle d’Ofir, où elle les a releguez, & y ſerōt ceux qui ſuruiuront tant que quelqu’vn quivous appartiëdra ira là cöque rir le grädBien, &les vous reſtituera : quätaux be ſtes elle les a fait paſture des poiſſons, indignes de cheminer entre les hömes ou entrer en leur ſub ſtāce.Apres les coniectures que i’ay ainſi eſplu chees, ieme ſuis reſolu de ce queie deuois faire, & luy ay möſtré le ſigne de la main, cöme ie l’ay or d5nee, &tenãt les deux doigts en hault, i’ay fait pa roiſtre que deux ſont ſuffiſans d’acheuer l’auâtu re par leurs propres vertus, enſerrant en leur raci ne cômune& origine premiere les forces desau tres, dont ils ſont produits en toute excellence & perfectiö. Le Daymó parroiſſant en la Mains eſt trouué ſatisfait, & par ſa diſparitió a confeſſé que ie ſuis venu à la verité cachee, que ie recognois, ce qui a fait que pouriamais ceſteapparéce eſt ef*. facee.Mais Madame ceſte expoſition eſt pour le vulgaire, & telle qu’il la faut publier : car la veri té plus recluſe & le ſens myſtique va bien plusa uant, il comprend le grand § le ſecret desſe crets, l’amour & le treſor parfait qui eſt concedé aux bônesames.Et n’y a lieu au möde auquel ce cy deuoit paroiſtre que ceRoyaume, duquell’An ge a attiré ceſte puiſſance auec telle demóſtratiö pour attraire les beaux eſprits, qui par vous ſe ront en vous cognoiſſant ſoulagez en leurs re cherches. Pour reuenir à noſtre verité : Cinq ſub ſtances ont vne meſme racine ainſi que la Main le demonſtroit, deſquelles ſi on peut rencontrer les eſpris vniſſans, on acheuroit aiſément tout ce qui eſt moindre, & le conduiroit-on au but parfaict, qui eſt en deux : c’eſt ce que la Main ſignifioit, & au commencement enleuoitvn homme, pource qu’iln’yauoit que les † & vrayement hom mes qui cherchoient ce ſecret, apres leſquels ſont venus d’autres moins ſages, leſquels delaiſſans les vrays preceptes, ont ſuiuy de faux enſeignemens, & n’ont peu rien faire.Ceſte ignorance a eſté de monſtree par ce qu’en a fait la Main deuät le Mi roir de iuſtice, & qu’à ceſte cauſe les pourſuiuans s’en ſont démis, & d’autres encores moins auiſez qu’eux, & infinis incapables de ſciences s’y ſont vouluintroduire, & s’en ſont meſlez en rappor tant le meſme fruit que les autres ignorans qui y ſont peris, ce que la main a denotté en ſaiſiſſant des animaux irraiſonnables.Et puisquädle Day mon de la Maina cogneu noſtreintelligence, ila cedé à la verité, &sö enigme reſoluë il s’eſt eſua nouy : carie luy ay monſtré que les deux ſubſtan ces ſpiritualiſeesn’ont qu’vne origine quiles vnit † nature, auſſi elles ne ſont qu’vn, ayant puiſ ance muante, diſſoluante, aſſemblante & con uertible. C’eſt le ſuiet & l’accompliſſement de, la pretention des Sages.La Royne ayant entendu ceſte expoſition, qu’elle croit veritable par l’effet, futioyeuſe & ſatisfaite, & pour l’honneur de l’a— uanture ſi bien acheuee, en a fait eſleuer la figu re en or ſur le Portique du Tabernacle des Anti ques, ainſi quel’on le ſçaura cy apres phus am lement, cependantelle auoit en admiration ces perſonnages, qu’elle eſtimoit l’eſlite des accom plis, & les entretint auec tout ce que l’honneur & ſa grandeur luypermettoient, les retenant auec toutes les courtoiſies qu’elle peut imaginer. Quelquesiours paſſez les Fortunez ſe preparerét à demâder leur congé.faiſans entédre à laRoyne, qu’ayās ſatisfait (ſelō les accords paſſez) à leur deuoir qu’ils deſiroyent auſſi d’auoirle miroirpro mis.Elle leur reſpondit auec grande prudence & froideur de persöne, séblant ſe vouloir ſubmet tre outre ſon deuoir (pource qu’elle deſiroit ſca uoir d’auantage.) Qu’il eſtoit raiſonnable qu’el le leur reſtituaſt le miroir, pour le remettre és mains de l’Empereur, mais qu’elle ne pouuoit iuſtement y conſentir, † ne fut bien aſſeu ree que la perſecutió de la main deſtruiſante, fut eſteinte pouriamais ne retourner.Et pource leur dit qu’elle vouloit parler à eux à part. Ce qu’e— ſtant elle leur dit, Ie ne veux point penſer ny meſmes auoir en l’opinion que vous ſoyez def fectueux en vos actions, mais ie deſire eſtreaſ ſeuree, de ce qui metouche, & ie croy que vous ne ſerez pointennuyez que ie vous die, que ie ſcay vn moyen d’en auoir certitude parfaite, par tantie vous prie qu’il me ſoit loiſible de vous di re quelque choſe quei’ay en l’ame, à quoy ſivous, me reſpondez, ie ſeray parfaitement ſatisfaite. Le feu Roy monſeigneur & pere, vn peu auant ſon decés, m’admonneſtant de mon deuoir, & de ce que ie pouuois deuenir en me gouuernant bié en mon Royaume, quandi’y ſerois, entré autres commandemens qu’il me fit, m’enchargea CX preſſemët d’auiſer à cecy : C’eſt qu’auec grãd cö ſeil, ie me prouueuſie d’vn mari ſage & prudent, car ce n’eſt pas toutd’auoir † en la main, il faut ſçauoir rendre le droit à chacun, faireiu ſtice, & ſe ſcauoir maintenir. Ie ſcay, diſoit-il, que pluſieurs vous rechercheront à cauſe de vos moyens, mais n’en acceptez aucun qui ne vous rende raiſon d’vne des doutes que ie vous laiſſe pour l’eſſayer. Or ayant deſia veu de vos vertus & coniecturant qu’eſtans freres, vous eſtes conioints en conſeil & amitié, & comme ie croy en fortune, i’ay penſé que quelqu’vn de vous ou tous enſemble me pourriez reſoudre & conſeiller touchant celui que ie dois eſpouſer, & d’auantage expoſant ce que ie vous preſenteray ie ſeray eſclarcie, & aſſeuree que la main affligeante ne reuiendra point, & pour ces eſfaits ie vous remets à demain : cela fut dit de ſi belle grace qu’ils accorderent à ſa majeſté ce qu’il luy pleut.

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DESSEINQVINZIESME.


La Royne deſire de ſauoir la condition des Fortunez, & ils luy declarent auec ſerment d’elle de le tenir ſecret. Fonſtetand reſpond à la propoſition de manger en vn iour vn quintal de ſel, & explique à la Royne le ſecret du ſel. Viuarambe partage en irou egalement les cinq traits d’amour, & la belle bague.



LE s Fortunez ne faillirent à ſe trouuer à l’heure qu’il auoit pleu à la Royne. Adonques les tirant à part, elle les pria qu’elle peuſt leur dire en ſecret fidele vne parole, & tirer d’eux en ſemblable vne reſponſe de conſequence. Ils firent les ſubmiſſions deuës, l’aſſeurerent de leur foy, & la ſupplierent d’ouurir ſes pēſees à ſeruiteurs treshumbles, alors elle dit. Vous ſcauez que tout ce que nous faiſons ou deuons faire, doit eſtre ſelon conſeil, ſans conſideration, afin u’il ne ſe produiſe rien, qui en apres nous ſoit § Hierie m’auancé fort de vous dire ce que i’auois ſur le cœur, ſans toutesfois vous rien declarer de particulier, & pource que i’y ay pen ſé meurement, ie me ſuis reſolue de ne vous par—. ticulariſer point ce que c’eſt, que ne m’ayezac cordé ce que ie deſire de vous : afin que ie me cö duiſe en mon affairehon à la volee, ains en Roy ne pour rendre mon affaire plusauguſte, & auoir dauantage de creance parmi mon peuple, & le reſte du monde. Si vous faites ce queie ſouhait te, vous ferez beaucoup pour moy, & ie m’en reuencheray à l’occaſion ſi vous deſirez quelque choſe de moy. Ie ne veux pqint vous obliger à l’antique, en vous demandantvn don, i’attens de vous franchement ce que ie pretens, & que i’auray aiſément ſivoſtre cœur, coinmeie croy, reſpond aux vertus exterieures dont vous abon dez. Dites moy ie vous prie qui vous eſtes, & d’où & quelle eſt voſtre vacation principale car iene croy pas que vous ſoyez Glindiens ſimples, encor que vous apparteniez en l’action qui vous meine icy, à l’Empereur de Glindicee, ioint que l’accent de voſtre parole vous manifeſte. L’Aiſ né prenant la parole lui dit, Madame, ie m’aſ ſeure que mes freres m’aduoueront de ce que ie, diray, & ne les conſulteray point : afin que ne penſiez que vouluſſions vſer d’artifice en voſtre endroit. Nousauons fait vœude nous tenir ſe crets, & taſcher de n’eſtre point cognus ſi nous poumons, & nous faire nommer ſimplement Fortunez, tels que nous deſirons demeurer, tant que le temps nous face cognoiſtre, & nous manifeſte par nos actions vertueuſes : Bien pourrions nous vous declarer quant à l’origine qui nous ſommes, mais nous deſirons en vous ſupplians tres-humblement qn’ilvouspleut nous promettre fidelemét que vous croirés ce que nous vous en dirons, & le tiendrez ſecret & n’en demande rez dauantage, que ce que nous pouuons pour ceſte heure vous en dire. Elle leur iura foy de Royne qu’elle leur tiendroit la meſme fin de ſer ment qu’elle deſiroit d’eux en ſon affaire. Il luy dit donques, Madame, nous ſommes fils de Roy, qui n’a enfans maſles que nous trois, ceſte dignité contient noſtrevacation, & tout ce dont l’on peut ſ’enquerir, outre-plus nous vous priös que pour ceſte qualité vous ne nous rendiés au · cun honneur, afin que nos compagnons ne nous deſcouurent, ſeulement que noſtre rang d’Am baſſadeur, pour †, ſoit noſtre eſtat. LA R o Y N E, Meſſieurs, puis que vous eſtes tant fiez en moy, & que vous eſtes aſſeurez que ie ſeray ſecrette, me ferés vous point l’honneur de me nommer ce Roy tant heureux, d’auoir des fils ſi accomplisº Fo N s T E L AN D. Voſtrere queſte a eſté interince par vous meſmes, auant que nous la fiſſions : parquoy, Madame, ſ’ilvous plaiſt vous nous accorderez, ce dont nous vous auons requis. VIv A RAM B E. Et moy, Mada me, qui n’ay encore rien fait pour voſtre ſerui ce, ievous fay la meſme demande, afin que me l’octroyant, vous m’obligiez avous ſeruir digne ment. LA RoYNE. I’ay tort, ie le confeſſe : mais vous excuſerés ma bonne curioſité : Or bien la parole eſt donnee, viuons comme nous auons accouſtumé. Puis que vous eſtes tels, & que ie vous croy, ie vous † mes doutes par queſtions.Y auroit-ilmoyé qu’vn homme trou uaſt l’expedient de faire paroiſtre, qu’il peuſt en vniour manger vn quintal de ſel ? I’ay ouy di re au feu Roy, qu’ilauoit mis toute peine & di ligence de le ſcauoir, mais qu’il n’auoit iamais peu faire rencontre. I’ayeu ceſte doute en fan taiſie ſi fort, que i’en ay eſté en inquietude, & maintenant queie ſcay par effait la grande expe rience que vous auez en tout, i’eſpere d’eſtreeſ claircie de cet enigme, Ie vous prie donc, pour mettre mon eſprit en proche comble de repos, de m’expoſer ce que vous en ſcaurez. Fonſte land luy reſpondit, Madame, le feu Roy eutrai ſon de propoſer ceſte difficulté, bien qu’elle ſoit apparente : Et encor que les capables ne l’ayent peu aduiſer, ſieſt-ce que facilement ie vous de monſtreray ce qui en eſt.S’il vous plaiſt quel’on apporte du grenier vne meſure de ſel, & en vo ſtre preſence, ie † ceſte auanture. Le ſel apporté par le commandement de laRoy ne, Fonſte land en prit cinq grains, & retour nant à part auec la Royne, où elle eſtoit ſeule auec les Fortunez, luy monſtrales cinq grains, & ſubitement en ſa preſence les mangea, puis lui dit, Madame, ie vous ay demonſtré § qui conſumera tout le ſel propoſé au temps dit. pourueu que les conditions que le Roy y pre tendoit, ſoyent obſeruees& les raiſons entëdues. Tout ainſi qu’en voſtre preſence, i’ay mangé ces cinq grains de ſel, en ſi peu de temps & que vous n’auez pas pris garde à mon action, de meſmeie ourrois vous faire paſſer comme vn iour, tout † temps que ie ſerois à conſumer la quantité propoſee, auant que vous euſſiez penſé que i’y euſſe touché.Auez vous conſideré mon geſte ſi vous l’auez remarqué & notté mon action, par laquelle i’ay† faire voir queie n’eſtois point à moy, vous ſcaurez que i’entens ce que le Roy vouloit dire.Or il faut noter que tout ſel eſt ſel, &vn grain tant ſoit-il petit, eſt auſſi biëgrain de ſel que celui qui poiſe vn quintal. Si vn homme en autant de temps que i’ay eſté à aſſembler ces cinq grains, & les apporter deuant voſtre Maje ſté, & en faire ce que i’ay fait, n’en ſcait choiſir autant qu’il en faut pour aſſaiſonner la viande d’vn iour, & qu’ayant ceſte quantité de ſel, il ne la ſcait conſeruer, pour l’vſer en autant de temps qu’illuifaut, pour cognoiſtre l’humeur de la per ſonne qu’il ayme, & que mangeant cela de ſel, il ne peut iuger de ce qui eſt du propre & particu lier, concernant la belle conuerſation entre les hommes, iamais ne ſcaura que c’eſt de l’amitié. quand meſme il vſeroit auec l’autre non ſeule ment vn quintal, mais mille quintaux de ſel. Tout le temps d’vn homme n’eſt qu’vn iour, & qui ne ſera ſage & diſcret leiour qu’ille faut eſtre, ne le ſera iamais. Pour manger vn boiſſeau de ſel voire cent auec ſon amy, ou perſonne aliee de deuoir ou aymee, ne faut qu’vn iour, car tout le tëps agreable que l’on eſt enſembleneſera qu’vn, ſeul iour, d’autant qu’il n’y a que la diuerſité qui face pluſieurs iours, & la ſimilitude continuelle de viure n’eſt qu’vn iour coulant, qui doit eſtre continué, afin qu’enl’obſeruât on obtiene lenö de ſage & de parfait mainteneur d’amitié ! Celui qui ſaura & pratiquera ceci ſera celui meſme qui cognoiſt les humeurs pour s’arreſter à la bonne, & pour ſemblablement faire cognoiſtre la ſien ne, & ſe monſtrer conſtät & ſtable à ce que ſa vie d’amitié ne ſoit qu’vniour. Quädi’ay pris en ma bouche cinqgrains, ie n’eſtois pas auecvo°, & en l’eſtat que ie les ay mis en moy, i’en pourrois cö. ſumer vne belle quantité, ie penſois à ma mai ſtreſſe qui eſt diſtäte de moy de plus de quarante iournees, qui me ſont vn eſpace plus lög qu’au tant de vies entieres ; eſtre auec vous & auec elle ſe ſeroit vn grandiour, en ceiour-là il me faudra beaucoup de ſel, & à vous auſſi, ne recognoiſſant point mon abſence.Ie ſcay bien que vous ne me iugiez pas autre part que deuât vous, &que vous ne me penſiez pas ſi loing que ie di, tellemét que celui qui en ma preſence iugeroit comme vous faiſies, paſſeroit vngrádiour ſans auoir rien deſ couuert, & ſien tel temps il n’auoit deſcouuert, ou obſerué l’humeur dontil voudroit faire eſtat, iamais n’y atteindroit.Tout cela cöſideré, ce que le Roy vouloit dire, eſt que qui en autãt de téps, que chacû par les cinq ſens peutiuger d’vne per ſonne, ne preſume au vray de ſon habitude & in clination, & qui viuant enſemble ne perſiſtera en egalité chaque iour, cöme ſont egaux de ſub ſtance, les grains de ſel, iamais n’entendra rien ( en la parfaite vie, qu’il faut entretenir en ſ’entrai māt.Ors Madame, il faut parler à vous non ſeló le commun, auis & deuis ſerieux. Il conuient diſcourir deuät voſtre Majeſté de choſes graues, & partant c’eſt à moy de mettre en auât le ſens my ſtique de ceci ; ie me ſuis exageré en vulgaire, pour le faire entendre au menu peuple quien au ra ouy parler, & qui poſſible attend ſa part de ces affaires ce qu’il vous plaira qu’il en ſache, & ie vous ay deduit librement ce que i’en produiray libremét, ſivous me le cömädez, ce que i’ay deſia dit, eſt ce qu’il faudra direaux curieux des eſcor ces.C’eſt ce qu’il faut pour tous les autres : mais ce qui vous eſt reſerué, eſt ce qui cöcerne interi-. curement ce qui eſt caché ſous ce doute, & qui demeurera au cabinet de voſtre cœur, ce quintal’de ſel & grand magazin dont a eſté tiré ce que i’é ay eu, eſt le ſymbole exquis de ce qui eſt enue telligence, & ſelö laquelle ietaſcheray à vous ſa | tisfaire. Le magazin de ſel donta eſté pris, celui quei’ay repreſenté à voſtre majeſté, & que vous auez propoſé ſo° le pois certain d’vn quintal, cet ample grenier qui peut fournir de ſel voſtre Ro yaume tät pour vniour que pour vn an que pour · touſiours, eſt la figure de vous, Madame, qui eſtes le racourcy & l’ame de tout le Royaume, voſtre vie & cöſeruation eſt la ſiene, l’entretié de voſtre vie eſtl’entretié de celle de vos peuples, il eſt cer tain que nous ne viuons qu’vniour, qui eſt con · tinuellemčtreiteré, tât que noſtre derniere heu re eſchee.L’amas de ſel qui fournit de baume au corps, eſt ce qui le maintient en ſanté. Mais l’ex cellent & celui qui plus pur le netoye, & met en habitude parfaite, eſt de ce ſel qui eſt extrait du grãd vegetable vniuerſel, & cet extrait eſt l’{{tiret|vni|que} unique reſtaurateur, & cōſeruateur de ce qui tient la vie en nous : & de ceſtuy-là il n’en faut qu’vn peu pour netoyer& reintegrer toutel’œconomie na turelle de noſtre ſubſtāce viciee, pourl’aſſeurer long tépsen ſa iuſte proportió.C’eſt de ce ſel que le Roy entédoit, & dót vne immëſe quātité peut eſtre vſee en vniour, &c’eſt ce döta eſté ſilögue ment cöſeruee la vie & la ſanté du feu Roy. LA RoYNE. Riéne vous eſt caché, i’ay autrefois pé ſé que mes predeceſſeurs euſſent toute la ſcience § cabinet, maisie croy que les voſtres, & vous leur auez fait leur part.Ilne reſte plusqu’vn point, auſſiil y a encor vn bel eſprit qui me doit paracheuer le cötentement que i’eſpere, & dont ie m’aſſeure : puisquei’ay deſia eſté deliuree d’vne grande infortune, & reſolue d’vne excellëte difh culté.Alors elle appellavne ſageDame, &pritVi uarambe ſeul & le mena en vn petit cabinet où il n’entra qu’elle, le Fortuné& la Dame, eſtäs en ce lieu ſecret, la Royne ſ’adreſſa ainſi à Viuaräbe. I’ay par effet recognu la grâdeur de l’eſprit devos freres, & pource que ie croy que vo" ſoyez accö pli de meſme, i’ay deſir d’en auoir vne preuueap parëte ſur vn fait particulier, à ce qu’ayât leué de mon entédement, ce qui pour ce ſujet le peut te nir en ſuſpens, ie me döne licéce d’auoir d’autres pëſees:vo°voyez en ce cabinet beaucoup de ſin gularitez & gëtilleſſes; mais auiſez ceſte belle fi gure de marbre vif, c’eſt vn amour qui a eſté fait par vn ſculpteur qui eſtoit de la race de Bezeleel, cét Amour n’a plus de traits, ils ſont à bas à ſes † & n’y en a que cinq, cöme vous voyez : Le eu Roy mon pere me cömanda expreſſemét de prendre auis à mes affaires, de celui qui pourroit declarer ce que ie luy propoſerois, & afin que ie ſache ſi c’eſt vous où ie doy poſer l’eſperance de mö bien, pour en eſtre iouillante par voſtre cö ſeil, ie vous prie ſans diuiſer ou röpre ces traits, que vous en faciez égal partage, à nous trois, les diſtribuât de ſorte que i’en ayeautãt que vous, & ceſte Dame autãt que moy. VIvAR. Madame ie deſirerois de vous vne plus grande auâture, pour vous rédre preuue de mon § toutesfois ie n’en deſire pas vne meilleure, ni plus belle, niplº auâtageuſe, maisie ſouhaitterois que vo° m’euſ ſiez commandé de partager les traits d’amour, à vous & à moy ſeulemét, &qu’il n’y en eut que ce qu’il no°en faudroit, sås qu’autre que nous deux y euſſions part Bien diſtriburay-ie les traits d’a—’mour qui ſont icy, de ſorte que tous trois aurons égalemët en nôbre destraits d’amour.Ie mettray entrevos mains deux des traits de cet amour, leſ quelsilaiettez à ſes pieds, & i’en bailleray deux à ceſte Dame, & en retiédray vn pour moy, par ain ſi nous aurös portion égale, vous deux traits d’a— mour, elle deux, & moy deux auſſi.LaRoyne qui ſcauoit le ſecret, car la Dame luy auoit declaré depuis peu de iours, ſuyuant le commande ment que luy en auoit fait le feu Roy ; ſe ſouſrit auecvne petite demonſtration d’humilité hon teuſe qui releua ſa beauté, & pour faire ſemblant qu’elle approuuoit la rencontre du Fortuné, chä gea de diſcours adiouſtant : le penſe queietrou ueray vne fin heureuſe ſelon mes pretentions, ſi vous me reſoluez du doute que ie vous propoſe ray encor. Voila vn diamant que le feu Roy m’a laiſſé, lequel comme vous voyez, eſt excellem mët mis en œuure, & la bague enſemble double, i’ay auec cét anneau receuvn commandemëtin uiolable, qui eſt, queie ne prene mary que par le cöſeil de celui, qui ſcaurale moyë de mettre ceſte bague en deux parts, de telle façon, qu’en ayant chacun vne part, luil’vne & moy l’autre, en ayös portion § moyennant & à telle condition, ue les parts eſtans égales, elles ſoyent chacune égale au tout, & que le partage ne face rien depe rir de la valeur de la bague, ou de ſon excellence, & qu’ainſi le diamant partien deux demeure en ſon prix. VIvAR. Madame, ie ſuis preſt par vo ſtre commandement de faire les lots, pourueu qu’apresil vous plaiſe, laiſſant le tout comme ie l’auray ordonné, m’enioindre de prendre la part qu’il vous ſera agreable que ietire de mon coſté. LA RoYNE. I’entens que quand vous aurés fait les partsie choiſiray. VIvAR. Quand vous au rés choiſi ſuyuant la loy que vous auez dönee, ie pretens auoir le reſte, auec ce qu’il conuient ſans diuiſion. LA RoYNE. C’eſt ainſi que ie l’entens & qu’il fautl’executer.AlorsViuarâbe prit laba gue laquelle auoit vne autre bague enlacee en † les ſouuenäces, tellemêt qu’elle eſtoit double, &detelartifice qu’vn des aneaux eſmail lé d’azur, pouuoit porter le chas quand on vou loit, &l’autre eſmaillé de vermeil, le portoit auſſi de meſme ſelon le moyen qu’on ſçauoit à le di ſpoſer en vne queuë d’hyröde. § ayant aſſeuré le chas à l’aneau azuré, fit tomber l’autre qui pédoit en croix, & mettât le doigt de la Royne en ceſtui-là, l’autre eſtant pendillant il lui dit, Madame choiſiſſez, & melaiſſez le reſte ſans ſe aration.La Royne entendit qu’ilauoit compris § du Roy. Car ſi elle eut choiſi laba gue pendāte, en laquelle eſtoit le diamant, Viua räbe eut eu l’autre auec le doigt de la Royne, & partant ſa perſonne : & ſi elle eut pris l’autre, le Fortuné de meſme, eut eu le diamant, & ce qui touchoit à ſa bague ſelon leur conuenance, ſur laquelle il ſe fondoit & ainſi partagoit ſans par tager, & tout egalement, car ayant la Royne ils euſſent eu tous deux egale part à toute la bague. L’Enigme eſtant expliquee, la Royne fut con trainte de confeſſer que ces trois freres eſtoyent les premiers en tout ce qui peut eſtre eſtimé ex cellent. Cruelle diſpoſition des couſtumes eſta blies par l’opinion d’honneur ! ſans ceſte genne, la Royne eut declaré au Fortuné qu’il faut qu’il ſoit ſon mari : Mais elle ſe tait, lui diſant qu’elle remet le reſte à luy en cômuniquer plus ample ment, ainſi ils retournerent aux autres, & apres que les affaires du iour furent paſſees, chacun ſe retira à ſon lieu, & la Royne ſe monſtra de plus en plus magnifique vers les Glindiens, & cepen dant l’amour qui’ſe meſla en ces affaires, donna eſpoir à la Royne, que le Fortuné ſe pourroit di ſpoſer à quelque deuoir, ſi tant ſoit peu ilaue noit qu’ileut de l’affection pour elle.

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DESSEIN SEIZIESME.


Viuarambe preſente ſon ſeruice à la Royne, qui le recoit ſous belles conditions. Apres le banquet il fait chanter vn hymne d'amour en ſa faueur, & partant luy laiſſa vn doux adieu.



VIuarambe ayant occaſiō de repenſer à ce qui s'eſtoit paſſé, & voyant à quelque geſte l'alteration de la Royne pour ſon ſujet, & que d'effect elle ſe rēdoit fort accoſtable, & ſur tout à luy ſe dōna licēce de ſe diſpoſer à la ſeruir : & n'auoit plus autre peine, que la crainte qu'il auoit, qu'elle leur dōnat congé trop toſt. Parquoy il ſollicite promptement ſon cœur à l'auācement du plaiſir qu'il reçoit à s'obliger à ceſte belle Royne, piquée de meſme, & qui eſmeuë du pareil ſoin, trouue tous les iours diuers & cōmodes moyens de retenir ces Ambaſſadeurs, qui eſtoyēt aſſez contents d'eſtre forcés à ce qu'ils deſiroyent : car Viuarābe auoit cōmuniqué ſon affaire à ſes freres qui l'approuuoyent. Et pour en eſtre reſolu, & ſ'il ſeroit accepté de la Royne, vn iour, que ſelō ſa couſtume elle entretenoit puis l'vn puis l'autre des Fortunez, remettāt leur depeſche au retour d'vn ſiē ſecretaire d'eſtat qui negardoit l'heure d'arriuer de la Chine, où il eſtoit allé pour en amener des Imprimeurs, afin de renouueler la Bibliotheque Royale ; Elle deuisāt auec Viuarābe, il vint à propos de faire quelques queſtiōs, & apres quelques vnes reſolues, il lui demanda ſ'il eſtoit touſiours permis aux aigles de regarder impunément le Soleil ; Elle reſpond qu’ouy, à quoyil replique, il m’eſt donc permis de porter ma veuë iuſques à vous pour en tirer ma lumiere, & ma vie, par quoy auec ceſte aſſeurance, ie vous offre mötreſ humble ſeruice. Ou pour le cöſeil que par la loy qu’en auez eſtablie, vous deuiez prëdre de moy, ou pour eſtre accepté devous pour celui que vo° eſlirez par mon auis : LA RoYNE. Veu l’ordre que vo*y tenez i’approuue fort voſtre courage, & veux bien vous receuoir pour mien, mais #ie fais vne affaire de telle cöſequéce ſi ſoudain, il së, blera que ce ſera àl’auãture& poſſible vous meſ | mes aurés mauuaiſe opinion de moy, m’eſtimant ou volage, ou de peu de reſolutiö : Parquoy pour preuue de ce que vous eſtes, & pour demöſtratiö devoſtreamour faites que ie ſois induite à me ré dre voſtre, & ie ſeray preſte à vous rédre ſelö vo · ſtre merite amoureux, & trouuerayaſſez d’occa ſion de vous faire paroiſtre mon affectiö : cepen dant cherchez le moyë de me conquerir, & vous cóquerrez auſſi ce Royaume, mais auiſez que ce ſoit galäment, & auec ce qui cöcerne ma reputa tion : ils eurét pluſieurs autres deuis de fidelité, & d’aſſeurance & le ſecretaire arriuéils eurêt quel que böne parole enſemble au futur côtentemét de leurs cœurs. Les freres bië contants de l’heur de ſi bon voyage, practiquerent leur congé qui fut auiſé au premier iour, & laRoyne depeſchale Marquis de Bariſe pour aller vers l’Empereur re porter le miroir, le chargeât de toute ſa volöté, Leiourde deuât elle fit vn sôptueux bäquetaux Ambaſſadeurs Glindiës, où aſſiſterët les Princes & grands du Royaume. Le ſoir venu le feſtin accompli, les exercices de toutes ſortes & ſelon le temps furent mis en auant, & la muſique donnee à la fin de laquelle vn page de Viuarābe veint auec vn lut, & chanta deuant ſa majeſté cet aér, ioignant ſa voix aux accords,

Ie neſcaurois aymer vn ſujet tranſitoire,
Il me faut vn obiet qui ſoit digne de moy,
Ma valeura tant mis en moname de gloire
Que ie n’oblige point aux vanitez ma foy.
Belles conceptions qui releuez mon ame,
Ne vous eſlancez pas apres de vains obiets,
Mais ſuiuant les ardeurs de ma celeſte flame,
Auancez mes deſſeins de deſſeins plus parfaits.
Que l’vnique beauté ſºit voſtre but extreſme,
Que la perfection vous eſneuue touſiours,
Ie veux aymer ainſi, ainſi le grand cœur ayme,
Car l’ame de valeur n’a point d’autres amours.
Mes ſens ſont eſpurez, ma ſainte intelligence
Dans les ſecrets diuins recherche ſes plaiſirs,
Et ayant recognu la plus parfaite eſſence
De ce qu’il faut aymer, y porte mes deſirs.
Mais ainſî releué, ie ſens mille trauerſes
Trop ſeparé du but de mes perfections,
Et tant ſollicité de mes peines diuerſes,
Mon ame n’eſt que feu, mon cœur que paſſions.
Cét agreable mal qui fait que ie ſouſpire
Qui me point nuict & iour n’eſt trauail ny douleur,
Ains vne viue ardeur qui toute ſe retire
Auec ſa violence, au centre de mon cœur.
Puis eſtant ſeparé du bien de ma penſee,
Mō biē me cauſe vn mal cruel en doux tourmēt,
Ce doux cruel tourment, qui m’a l’ame eſlancee,

Par mille doux efforts l’afflige douçement.
Ainſi que le Phœnix qui ſon corps renouuelle,
Sent de ſon dernier feu les poignantes ardeurs,
Mö cœur qui s’eſt bruſlé das les yeux de ma Belle
Sent par ce feu diuin trop de belles douleurs.
Ce bien-heureux oiſeau pour ſe reduire en cendre
Afin de viure encor plus celeſte & plus beau,
Deſſus l’autel ſacré au ſoleil, ſe vient rendre
Dans ſon buſcherformédu plus rare rameau.
Ainſi mon beau deſir heureuſement m’adreſſe
Au temple, ou de l’Amour lege la deité,
Là pres de ſon autel és yeux de ma Deeſſe,
Ie me viens conſumerpour viure enſa beauté.
Ceſte beauté d’honneur qui ſeule eſt tout merite,
Éſtant l’organe ſainct de mes intentions,
Fait que me conſumant heureux ie reſuſcite,
Pour eſtre tout d’amour bruſlé d’affections,
Voila mon beau deſir qui n’eſtpoint periſſable,
Auſſi ien’erre pas apres la vanité,
Le beau trait de beauté qui rend ma dame aimable,
N’eſt que l’vnique effort dont ie ſuis arreſté. |
Et bien que de beautez elle ait toute la grace,
Que tout l’effort d’amour ſe liſe dans ſes yeux,
Une belle grandeur qui toute autre ſurpaſſe,
Fait d’elle preſumer cela qu’elle a de mieux.
C’eſt ce parfait eſprit quiſes beautez anime,
Dont la perfection iamais ne changera,
C’eſt ce rare pouuoir qui mon ame domine,
La beauté qui touſiours mon cœur enflamera
Cet eſprit eſt du mien la parfaite harmonie,
Qui m’adreſſe aux beauteX recognues des yeux,
Et ſa perfection la beauté non finie
Qui pouſſe mes ſouhaits biºplus loin que les cieux

si j’aime ſeulement vne beauté mortelle,
Quand elle paſſera, mon amour deffaudra,
Mais mon cœur eſt eſpris de la forme eternelle,
Qui m’allume d’vn feu qui point ne s’eſteindra.
Or ma belle c’eſt vous qui eſtes ma conduite
A ſi braues deſſeins, oit ie vai m’eſleuant,
Si vous m’attribuez vn peu voſtre merite,
Vous me verrez encores auancer plus auant.
Uoilà comment par vous ma fortune eſt heureuſe,
Auſſi rien ne m’eſt beau quand ie ne vous voi pas,
De meſme mon amour vous rendra glorieuſe,
Car mon cœur eſt ſi grand, qu’il n’aime riē de bas.

Le lendemain que tout fut preſt, les Fortunez prirent congé de la Royne qui leur ordonna vn conuoy magnifique. Ainſi ils partirent emportās beaucoup de ſignes de bonne volonté de tous ceux du pays. Or eſt il que la Royne auoit à chacun fait vn beau preſent, mais à part elle auoit dōné à Viuarambe vne bague de ſept anneaux qui ſe ioignoient par vn tel artifice, qu’ils n’eſtoient que vn, ayant ſept chas, en chacun deſquels eſtoit vne pierre vnique en valeur, &differente de toutes les autres, & chacun des anneaux pouuoit eſtre ſe paré : & luy il luy donna vn colier fait de quatre pierres Hermetiques ſupportees de criſtal, œuure admirable & tellement recherché d’ouurage, qu’il peut eſtre dit le Seul, il l’auoit eu de ſa bonne ſœur Olocliree, la Royne luy iura de ne le laiſſer iamais : auſſi elle le portera auec ſon amour autant que ſa vie, & le Fortuné touſiours accompagné de ſon anneau pluſieurs vn, le tiendra autant cheremēt que ſon ame, laquelle ne ſe pouuant biē conſoler qu’auec ſa Royne, ſe coula toute en ceſt adieu qu'il gliſſa entre ſes mains à ſon partement, apres lequel ſouuent elle conferera cōme s'il luy racontoit la preſence & abſence de celuy dont inceſſamment l'idée l'eſmouuera.

C'eſt faict, ieſuis perdu, ie n'ay plus de courage,
Ie ne recognoy plus comme il faut deſirer,
Vous eſloignant ie ſens au cœur tant de dommage,
Que i'ay preſque perdu le moyen d'eſperer.
Non, ie ne viuray plu, car i'eſloigne ma vie,
Ie ne verrai plus rien perdant voſtre clarté,
Ia mon ame d'ennuis eſt toute enſeuelie,
Et mon cœur affligé tout plein d'obſcurité.
Il vous faut dire adieu, belle ame de mon ame,
Ie ne puis differer ce depart ennuyeux,
Adieu doncques beauté la ſource de ma flame,
Ie dis adieu au iour le diſant à vos yeux.
Je ſuis tout eſperdu, ie n'ay pas l'aſſurance
Te dire cet adieu plus cruel que la mort,
L'abſence auec l'amour font tant de violence
A mon eſprit confus, que i'en ſuis preſque mort.
Je voudrois que le Ciel m'euſt fait ſans cognoiſſance,
Ou qu'il euſt de mon cœur oſté l'effection :
Car ie ne ſerois pas en ceſte impatience,
Troublé de deſplaiſir preſſé de paſſion.
Pourquoi voulut le ciel vous faire ma maiſtreſſe,
Que pour iniquement tiranniſer mon cœur ?
Lors que ie n'aimois rien, ie viuois ſans detreſſe,
Si i'eſtois ſans plaiſir, ie viuois ſans douleur.
Voilà que c'eſt d'aimer. Si vous aimez ma belle,
Vous ſcaurez bien iuger de ces afflictions,
Uous direz bien qu'il n'eſt paſſion ſi cruelle,
Que d'eſloigner l'obiet de ſes affections.
Conſiderez mon cœur, vous le verrez diſſoudre,

S’eſcoulant de regret d’abſenter vos beautez,
Il a tant ſouſpiré qu’il en eſt tout en pouldre,
Sans humeur deſſeiché par ſes aduerſitez.
Madame puis qu’il faut qu’à ceſte departie,
Mon cœur vous diſe adieu, ma belle il le vous dit,
Mais las en y penſant, ceſte melancholie
Lui trouble tant le ſens qu’il eſt tout interdit.
Mais en me rauiſant, heureux ie me raſſeure,
Ie vous viens dire adieu, mais vn adieu d’eſpoir,
Car voſtre beau pourtraict en mon ame demeure,
Et j’eſpere bien toſt Madame, vous reuoir.
Si vous auez au cœur pour moi quelque memoire,
Repenſez quelquefois à mes fidelitez,
Et que tous mes deſſeins ſont pour vo° faire croire
Que ie ne puis aimer que vos ſeules beautex.
Ie baiſe ceſte main en paſſion extreſme,
Et du plus doux d’amour ie la rebaiſe encor,
Ma Dame excuſez moy, l’amour dōt ie vo° aime
Remplit de ce baiſer mon amoureux threſor.

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DESSEIN DIXSEPTIESME.


Lettres de Fonſtelant à Lofnis. Les Fortunez ſont bien receu du Roy de Quimalee. Humeurs & facons des Princes de Quimalee. Diſcours d’amour de Viuarambe auec Cliābe Princeſſe heritiere de Quimalee.



ON ne peut touſiours eſtre en vn lieu, & quoy que ce ſoit, il y a ſans ceſſe en nos fortunes quelque choſe qui empeſche ou qui prolōge le cours à ce que nous rencontrions autremët que nous ne péſons. C’eſt l’ange de nos deſtinees quinous conduit ſelon qu’il eſt puiſſant, outimi de, vſant toutesfois de ſa ſageſſe etheree : ſuyuant ceſte diſpoſition, ou deſtinee, ou aduantureuſe, ou de prudence, les Fortunez ayans fait leur le gation deuement à la Royne de Sobare, repri rent leur route, ayans auec eux le Marquis de Ba riſe Ambaſſadeur vers l’Empereur, auquel il tar doit infinimët qu’il ne lesvoyoit.Mais quoy ll’in firmité des corps eſt cauſe qu’ils ne peuuentaller depuis Sobare iuſqu’en Glindicee, § paſſer par les contrees & voyes, & diſtāces qui les ſeparent. Encores aduint-il vn inconuenient dontils furët ſeulement aduertis au premier iour de leur de part. Ils auoient pris le chemin par terre, par où ils eſtoient venus pour aller par ſur l’Iſthme qui ioignoit Sobareaugrand continent de Moſo, & contrees d’Enos, & ceſt Iſthme eſtoit rompu, ſi qu’iln’yauoit aucun moyen d’y paſſer, veul’im petuoſité de la mer, à quoy ceux de Narciſſe tra uailloient. Cependant les Fortunez tirans à droi te vindrent au haure, où ils trouuerent vn vaiſ ſeau qui leuoit deſia l’ancre, auquel ils furent re ceus, ioint que le Patron recogneut le Marquis de Bariſe, à cauſe duquel il fit leuer du Nauire quelques marchandiſes empeſchantes, qu’il fit ietter en vn autre vaiſſeau pour faire place à ces Seigneurs, leſquels embarquez, & les voiles dreſ ſez, le vent les pouſſa en la mer de Pecendes, où ils voguerent heureuſement & † COIIl — me les Nochers ſçauent les inſtans du change ment & conditions des mers, ils tindrent conſeil ſur ce qu’ilfalloit faire, à cauſe du prochain calme qui approchoit, parquoy ayans meurement ad uiſé, ils tirerent vers la grande Iſle de Quimalee, où ils aborderentaſſez heureuſement & à point, car incontinant le calme fut eſtably ſur toute la mer, en laquelles’ils euſſent eſté, il eut fallu patir. Il leur aduint donc treſ-bien d’eſtre venus à ſi bö ort, où ils eurent moyen de ſe rafraiſchir durant # temps quela mer eſtoit ſans vent & ſans mou uement.Tandis que lesFortunez prendront con ſeil de ce qu’ils ont à faire, nous nous reſſouuien drons qu’ils auoient enuoyévers l’Empereur, & le meſſager eſtoit paſſé par l’Iſthme, auât qu’il fut deſtruit : Ainſil’Empereur & les amis de Glindi cee eurent nouuelles que les affaires ſe portoient bien, & que bien toſt la veuë en feroit foy, carles Fortunez attendoient ſeulement la venue du Se cretaire de la Royne, pour partir ainſi qu’ils le mandoientàl’Empereur.Le Meſſager bailla auſſi à la Fee des lettres de la part des Fortunez, & fit ſeurement tenir à Lofnis ſa part.Me repreſentant le temps que celà fut, ie croy que ce ſeroit eſtre cruel de l’empeſcher d’en auoir le contentement : permettons-luy de lire ce que ſon Fortuné luy eſcrit, & qu’elle n’avt point ce pacquet en main ſans l’ouurir, auſſi bié eſt-elle fort ennuyee qu’el le ne l’a deſiaveu, & à dire la verité, il n’y a peine ſi difficile à ſupporter, qu’eſtre fruſtré de la iouyſſance d’vn bien que l’on tient en ſon pou uoir : de graces doncques voyons ſelon noſtre imagination comme diligemment elle ouure ces papiers, & les coupant ſoigneuſement aux replis inutiles, tire d’entre lesenueloppezlalettre qu’ elle a peur d’offencer, de crainte de perdre quel que parole, la voilà eſtendue, elle y lit d’vn cœur auide.

Ma vie, vn amant deſolé qui ne s’arreſteroit que au ſentiment de ſa douleur, diroit auec paſſion, Pleut à Dieu que mes yeux n’euſſent iamais rencontré ceux de ma Maitreſſe, à fin que ie fuſſe en repos : car l’amour qui m’afflige, n’euſt point eu de puiſſance ſur mon cœur pour le troubler de tant de trauerſes, dont l’abſence l’afflige : Mais moyplus reſo lu en mes deſſeins, glorieux de l’eſtat de ma fortu me, ſeruant l’vnique entre celles qui ſont de merite, ie benis l’heure de voſtre rencontre, n’ayant autre regret que n’auoir eu pluſtoſt ce bien. Si ie ſuis affligé pour eſtre abſent de monſoleil, ce m’eſt teſmoigna ge de felicité prochaine, pour ce que retournant voir ceſte lumiere, ie reſſentiray tant de contentement, que les ennuis que ie ſouffre ne ſeront plu eſtimez ains s’aneantiront auec la memoire d’iceux, comme flouettes nues, auſſi toſt diſſipees que formees : Tou tesfois quoy que ie me puiſſe imaginer, ma ſepara tion de voſtre preſence m’apporte tant d’ennuy, que la peine en eſt inſupportable, pource que me ra menteuant leſoulagement de mes penſees, lors que i’auois l’heur de viure heureuſement pres de vos yeux qui cauſent tant de belles differences en mesa greables paſſions, & m’en trouuant ſi eſloignè, i’ay tant d’affliction que i’eſtime la mort plus aiſeeàgou ſter, que ceſte langueur à ſupporter, vous ſeray-ie tant importun, ne changeray-ie point ce faſcheux diſcours ? croye ( ma belle, que ie ne puis feindre le ſuccez de ce qui me touche l’eſprit : 8t à qui eſt-ce que *e deſcouuriray les effets du feu de mon ame, qu’à vous qui l’auez allumé ? je ne vous deduy point l’eſtat auquel ie ſuis pour vous perſuader ce que i’ay en l’eſprit : mais pour vous declarer ce que vous ſcauez, ſi vous auez tant ſoit peu eſſayé quelle douleur cauſe l’eſloignement du ſuiet aymé. Par donnez-moy doncques & cognoiſſant que l’occaſion de mes agitations vient de vous, croyez que les effets à la fin n’en peuuent eſtre que raiſonnables. Soit que ie regrette voſtre preſence, vu que ieme dite les moyens de vous demonſtrer la perfettion de ma fidelité, à quoy ie m’addanneray auec telle conſtance, que vous m’eſtimere ( veritable en l’of fre & continuation de mon obeyſſance, en laquel le ie viuray pour vous ſeruir : Tenez-le pour vray ma vie, & fauoriſant d’vn peu de ſouuenance mon espoir, gratificK voſtre fidele, à ce qu’il vi ue, & vous ſerue ſelon la deuotion de ſon zele immortel.

Eſloigné de vos yeux ſi doux à mapenſee,
Je regrette, ie plains, ie remplis tout de pleurs,
Et de pointes d’ennuy i’aytant l’ame offencee,
Que mes penſees diuers ne ſont rien que douleurs.
En ceſte extremité mon ame eſt gemiſſante,
Loin de ce beau ſoleil mon vnique clairté,
Et n’eſtoit ſa douceur que ie merepreſente,
Ie mourrois ſuffoqué de ceſte obſcurité.
Ainſi qu’en mes ennuis doucement ie medite,
Que ieme reſſouuiens de vos perfections,
Meſurant mon amour, poiſant voſtre merite,
Ie me ſens poinçonné de trop de paſſions.
Pourquoy me plains-ie ainſi, ie ſcay que ma maiſtreſſe.
Accepte en mon deuoir mon cœur humiliè,
Et que parſes deſirs iugeant dema deſtreſſe,
Y penſant quelques fois, elle en aura pitié.

et puis conſiderant que ieme paſſionne Pourl’obiet accomply de mes chaſtesſouhaits, Tout conſolé d’amour à mon ame i’ordonne Vn loyer aſſeuré de n’/deſirs parfaits. 5De meſme ma Maiſtreſſé en ſon cœur affligee, Compaſſe mon ennuyparſon affection,’Voilà comment mon ame en ſon malalegee, e ZModere les rigueurs de mon affliction..* Mais ieſuis abnſé : Carſon amegalante eA bien d’autres deſſeins qui la vont releuant, Quand elle ſcait qu’vn cœurà ſon ſuiet lamente, Elle croiſt ſes ſouſpirs n’eſtre rien que du vent.. Tant de cœurs allumez qui pour elle ſouſpirent, Et deuots à ſes pieds luy requierent mercy, Tant de paſſionneK qui ſa grace deſirent, | Ont de lägtempsaux pleurs ſon courage endurcy. ſQue peut donceſperervn malheureux courage, Qui triſte ſouſpirant n’oſeroit eſperer ? Que courir les effets de l’apparent dommage Où ſon cruel destin le contraint de tirer. Tartant il ne faut plus, mon cœur, que tu esperes Penſerois-tufleſchir vn courage indomté ? Ceſte belle a trop veu d’eſclaues temeraires, Perirſans recompenſe aux pieds de ſa beauté. ſQuel eſt donc ton eſpoirè deſolé, miſèrable, Acheue deperir, ne la va plus reuoir, — Choiſiparmy les bois quelque grotte effroyable, Pour bien toſtyfinir ta vie & ton eſpoir. Quiconques ſois Daymö ou quelque autre puiſſance · Qui viens de tels conſeils moname ſuborner, TKetire toy de moy, i’ay trop d’impatience, Sanselle ie nepuis de moy-meſme ordonner.

Si elle ne veut pas qu’encores ie periſſe,
Uoudrois tu m’auancer contre ſa volonté ?
Elle peut tout ſur moy, il faut que i’obeiſſe,
Ses beaux yeux & le ciel, ainſi l’ont arreſté.
Quand meſme i’oſeroy ſans amitié la croire,
Que ie voudrois penſer ſes beaux yeux ſans douceur,
Je reſſens en l’aymant, en mon cœur tant de gloire,
Que l’aimer ſans eſpoir, encores c’eſt bonheur.
Hé ! qu’on trouue en aymāt que l’abſence eſt cruelle,
Il n’y a rien d’egal en peines & trauaux,
Ce qu’il y a de pire, eſt que le plus fidele.
Plus il a d’amitié, plus il en a de maux.
Royne de mes penſers, excuſez ie vous prie,
Ces troubles differens de mes tentations,
Uous ſerez conſtamment de moy touſiours ſeruie,
Tous ces faſcheux diſcours ne ſont qu’opinions.
Trop loin de vous ie ſuit, vne matiere vaine,
Sans honneur gemiſſant ſous la priuation,
Quand ie vous reuerray ma forme ſouueraine
Sera conſtituee en ſa perfection.
Ainſi que le ſoleil donne eſtre à l’aparence,
De tout ce que Nature eſcloſt deſſous les cieux,
Voſtre œil luyſant ſur moy par ſa bonne preſence,
Me fera ſubſiſter en effects glorieux.
Non, ie ne feray plus tant de place à la crainte,
Vous m’auez accepté, vostre ie demourray,
D’un ſi parfaict amour i’ay pour vous l’ame atteinte,
Que tout cōtraire effect vous ſeruant ie vaincray,
Ie ſeray braue autant que ie vous cognois belle,
A l’egal de vos feux ie viendray m’enflammer,
L’eſpoir & la grandeur de mon ame fidele

Seront pour vous ſeruir, croiſtrontpour vous aimer.
Ie ne permettray plus que mon ame ſ’oblige
Aux faſcheuſes humeurs pour ſouffrir sas propos,
Deſloyal à ſon cœur eſt celuy qui ſ’afflige
Et trouble impatient, ſans cauſe ſon repos.
Ma paſſion ſera mon amour vehemente,
De mes chaſtes deſirs mon cœur ie nourriray,
Ie me conſolerai ſi vous m’eſtes abſente,
Eſtant aupres de vous de vos yeux ie viuray.
Je ne troubleray plus de ſoin melancholique
Le cœur qui eſt empraint du trait de vos beautez,
Mais fidele & conſtant d’vn amour magnifique,
I’aimeray vos beaurez pour mes fidelitez.
Vn cœur plein de ſouſpirs ne peut faire ſeruice,
Deſagreable eſt l’œil qui ne fait que pleurer,
La langue qui ſe plaint n’entend point l’artifice,
Comme il faut brauement les Dames attirer,
Or comme i’ay creance en vos belles paroles,
Qui furent le contract de noſtre affection,
Croyez que mes ſermēts ne ſont point airs friuoles,
Et receuez les vœux de ma deuotion.
C’eſt l’heur ou ie me fonde, auecques l’esperance
Du doux fruict des faueurs de voſtre volonté,
Et ma bonne fortune eſt ma perſeuerance,
Qui vous aſſeurera de ma fidelité.
Si vous en deſirez quelque autre teſmoignage,
I’ai le courage grand, commandez ſeulement,
Et ſi vous eſſaiez l’eſtat de mon courage,
Uous me recognoiſtrez braue & conſtant amant.

Vn des plus grands plaiſirs qui ſoit en l’amour chaſte, eſt quand on a vne perſonne fidele, à laquelle on peut communiquer de ſa paſſion : c’eſt ce qui ſoulage Lofnis ; car elle a Epinoyſe qui l’aime, à laquelle elle declare ce qu’elle a de plus delicat au cœur, & ayant leu ce diſcours en ra mas de chaſſes d’amour, dit à la Fée : I’ay eu du deſplaiſir en liſant cecy, & puis ie m’en ſuis reti rée. Ie voudrois qu’il n’entremeſlaſt point d’eſ pines parminos roſes : il ſemble qu’il ait quel—. que deffiance de moy, ou qu’il veuille que i’en aye de luy, il me deſcourage, & puis il me raſſeu re. La Fee. Ne vous imaginez rien d’eſtran ge ; mais retenez vne verité, & la remarquez comme regle infaillible de bon amour ; plus la force d’Amour agit en vn braue cœur, & plus il a de deffiance de ſon ſujet, pource que la plus part des Dames qui ont faute de iugement, ne conſiderent pas les valeurs des Cheualiers pour les cherir ſelon leurs merites ; partant ſe tranſ portent d’affection pour des moindres, ne fai ſans pas cas des accomplis, pource qu’elles ne ſ’y cognoiſſent point. Mais celles qui ont lavertu en vnique recommendation, & pour guide la ſageſſe qui eſt la lumiere de l’amour pudique, ne tomberont pas en ce hazard ; au contraire, fuyuäs le beau ſentier d’affection, ne feronteſtat · que des capables. Dames, acheuez vos diſcours, & vous Fée qui allez ſuyuant à pas contez les ſuccez des af faires, conſolez & ſoulagez le cœur de cette Princeſſe qui volette en deſirs apres ſon ſerui teur, lequel n’a ſoin plus cher que de ſ’auancer en effects valeureux pour l’honneur de l’vnique lumiere de ſa vie, à la gloire de laquelle comme la fin le tefmoignera, il rapporte les fruicts de ſa valeur, &cependant en tous lieux où il paroiſt, il proteſte ſans le declarer appertement (pour la · faire cognoiſtre) que toute ſon intention enge nereuſes actions, eſt en memoire de la Belle qui le poſſede, & en ceſte excellente humeur il paſſe. le temps en Quimalee auec ſes freres, leſquels auec le Marquis de Bariſe, allerent baiſer les mains du Roy, qui les receut dignement, & en cores auec plus de magnificence pour l’honneur & amitié qu’il portoit à l’Empereur de Glindi cee & à la Royne de Sobare. Et bien que ce fuſt par auanture & non par deſſein, qu’ils fuſſent abordez en ſon païs, † laiſſa-il de les gratifier tout de meſme que ſ’ils y fuſsét venus expres, les fit bien loger, & leur offrit tout le plaiſir du pais & de ſa court pour leur recreation. En ce temps là ceſte court, comme encor les effects le demö ſtrent, eſtoit la plus honorable & magnifique en toutes ſortes de delices vertueuſes : la haine, l’enuie, & les debats en eſtoient chaſſez, il n’y auoit qu’vn mal, qui toutefois eſt de bonne gra ce ; c’eſt qu’entre les Princes, bien qu’il y ait de l’amitié parfaicte, il ſ’y trouuoit vn beau petit mignon, mauuaiszele de gloire, qui faiſoit qu’e— ſtans enſemble & qu’vn fut abſent, & qu’on vint à parler de luy, tous les autres d’vne meſme façö leveſperiſoient, il eſtoit taxé & mal mené com me deſcheu de la perfection, & ceſte poincte paſſoit ſur tous, tant habiles fufſent-ils, & ceux meſmes qui auoient eſté feſſez en leur abſence, ºſtans auec les autres, donnoient pareiliugemët de chacun abſent, qu’on auoit fait d’eux auec le conſentement de ceux qui l’auoient deſpriſé, & · qui à leur tour l’eſtoient, & de ſi belle façon qu’encor qu’ils euſſent condamné quelqu’vn abſent, lors qu’il eſtoit preſent il eſtoit aidé à cenſurer les autres, cecy duroit touſiours fors u’à la mort : car ſi toſt que l’vn d’eux faifoit cloſture à ſa vie, il eſtoitvnanimement regretté, & chacun de ceux qui durant ſon eſtre l’auoient. trouué defectueux, publioit authentiquement ſes loüanges ; tellement qu’incontinentil eſtoit canoniſé, & declaré quoy qu’il en fut, auoir le degré de perfection : pluſieurs ſe vantans d’auoir l’eſtat de ſes deportemens, ſelon leſquels ils y paruiendroient. Les Fortunez furentauertis de ceſte complexi6 de perſonnes, & que cela n’im portoit qu’à ceux du païs : Car au reſte la courtoiſie y eſt notable, & partant ils ſe donnerent liberté d’en receuoir & d’en rendre, attendans le temps opportun de partir. En ce temps-là commençoit de paroiſtre vne des plus belles fleurs du monde, la fille du Roy de Quimalee ; Or ceſte fille eſtoit heritiere du Royaume, à cauſe de ſa mere, laquelle eſtoit decedee, & cependant le Roy ioüiſſoit comme tuteur de la belle, & que l’on ne pouuoit depoſſeder de ſon viuant ſelon les loix & les eſtats, & puis il eſtoit le plus grand terrien de tous ceux de l’iſle. Apres le de part de ſa chere Royne, & le deuil eſtant paſſé, il ſe remaria auec vne ſage & belle Princeſſe, fille d’vn Duc de Nabadonce que les Fortunez cognoiſſoient. Or le bruit de la beauté & ſageſſe de Cliambe, Princeſſe de Quimalee, auoit fait ſouſpirer infinis cœurs, & deſia ſon enfance qui auoit promis vne ieuneſſe accomplie en vertus, auoit produit ſes premieres fleurs que maintenant ſon adoleſcëce multiplioit, eſmou uant tant d’ames que les airs ne ſouſpiroient preſques autres merueilles, Caualiree voyant ſes freres en cours d’auoir fait fortune, ne veut pas demeurer court, il ſe propoſe de ne laiſſer eſchapper ce qui tombera en ſa bien-ſeance, parquoy ayant pris garde à ceſte beauté, dont le merite eſt deſirable, voulut tenter ſi la for tune auroit agreable qu’il la ſeruit, il n’auoit au commencement penſé qu’au ſeruice com mun que la bien-ſeance ordonne, mais Amour qui tend ſes toiles aux cœurs extrauagants, l’ar reſta par les yeux de la belle, ſi que voulant pren dre il fut pris, & bien qu’il penſaſt choiſir, ſi fut-ibreduit à deſirer ; car il ne peuſt euiter la violence qui vint à bon eſcient poinçonner ſa belle ieuneſſe, à ſ’accommoder pour la felicité d’vne autre, en cherchant ſon propre auance ment. La Princeſſe dont le cœur innocent n’a— uoit donné lieu aux eſmotions qui peuuent l’a— giter par l’affection, l’ayant encor vuide d’im preſſions, ſ’apperceut par les rencontres viues des yeux de Caualiree, qu’il y auoit en ſes re—. gards vn autre pouuoir que ce qui fait obſeruer les obiets, &prit plaiſir d é receuoir les atteintes, leſquelles furetoient parmi ſes yeux, leſquels n’auoientiamais donné telle licence aux autres, & ne les y auoit receus : Et comme mignarde-— ment elle ſ’eſbatoit de ce mignard entretien, elle : ºe t’auiſa pas que ce mignon eſclat qui la fiat "ºit, fuſt vne libre entree à l’amour, parquoy elle ſe trouua ſurpriſe : car l’amour ſe gliſſa en l’amorce de ces fauorables rayons, & ſe coulant en ſon cœur, meſla ſon precieux venin és arteres qui n’auoient encores eſté batues de cet eſprit. Ceſte excellente humeur luy fit ſoupçonner qu’il y auoit vn contentement caché, quine ſe peut expliquer ; & luy fit remarquer que la ſepa-. ration de Caualiree luy cauſoit quelque dou leur ; elle ſ’en eſmerueilloit, d’autant qu’ils n’a— uoientiamais eſté vnis, elle veut ſçauoir ce que c’eſt, & ce qui plus la reſolut d’en eſprouuer le hazard (d’autant qu’à ſon auis l’emotion de ſon. ame eſtoit Amour) fut la böne grace de ce braue Gentil-homme, dont les ſeruices luy eſtoient. offerts, auec tant de belle diſcretion qu’elle ſe propoſa ce ſuject digne de la ſerieuſe occupa tion de ſon cœur : Luy au ſemblable, iugeant ! les merites de la Princeſſe eſtre au defſus de tou-) · te perfection terreſtre ; delibera pour le bien, de ſon ame de ſe conſacrer derechef à la vertu, · ſous le deſſein de ſeruir fidelement ceſte beauté. Il continuoit le feu dont ſon ame eſtoit toute embraſee, & ne reſtoit que ſe manifeſter à la da me. C’eſt vne paſſion difficile à ſupporter que : l’amour, & principalement quand on eſt con traint de l’eſtouffer en ſes eſprits, ſans le pro duire au iour des yeux aymez. Les plus valeu reux ſont timides, & ſemble qu’il y ait en l’affection vn malheureux reſpect qui empeſche le contentement. Auant que Caualiree eut receu le coup des beaux yeux de Cliambe, il eſtoit audacieux aupres d’elle, il auoit de l’aſ ſcurance pour l’entretenir, & luy rendre mille raiſons pour l’arreſter à ce qu’il mettoit en auât : mais ores qu’il eſt conquis, qu’il eſt reduit en obeiſſance, qu’il eſt à elle, il eſt comme deſcheu, de courage, il n’a plus ccſte belle preſomption, qui le releuoit deuant les yeux aimez auec tant de bien-ſeance. Il ſ’en apperçoit, parquoy ſe remirant en ſesactions paſſees, il ſe trouue tout difforme & d’vne façon indecente à ſa grandeur, il ſe reprend, & ſe voyant troublé d’vne honte ruſtique, ſ’eſuertuë & en ſecouë viuement le ioug, il recueille la magnanimité de ſon ame, &. ſ’emplit de nouueauté de courage pour ceſte, nouuelle vie, ſi qu’aprochant de ſa belle auec commodité, luy dit : Madame, l’ordinaire entre les cheualiers, eſt de requerir les Dames de l’o-. ctroy d’vn don, pour apres paroiſtre en leur fa—. ueur és belles parties : Et moy au contraire, ; (bien quei’aye vn meſme deſir)ie vous ſupplie : d’accepter de moy vn don. Elle qui n’auoit pas eſté en moindre opinion, pour le changement. du Fortuné, le voyant reſtably en ſon humeur,. prit plaiſir à ce commencement pour en voir la ſuite. Et luy reſpondit : S’il eſt equitable ie le veux bien. Ce qu’elle fit de la ſorte afin que ſen diſcours ne luy peuſt nuire ; car il faut traicter : ſimplement les amans, de peur qu’ils ne ſe trou—. blent. CA v A L I R E E, Si vous le voulez il — le ſera. CL 1 AM B E. Il faut premierement que ie le ſçache, auant que le † CAVALIREE. ! Sivous le ſçauiez auant que l’accepter, vous ſau riez bien ce que ie pretens, & n’aurois que faire : de le vous declarer que par hazard ; parquoy ſ’il : vous plaiſt me tant honorer, il eſt conuenable que vous vous fiez à ma diſcretion : Et ſi vous croyez que i’aye aſſez de prudence pour ne rien preſenter de deſraiſonnable, vous attendrez ma volonté que vous ſaurez bien reietter, ſi elle eſt inſolente. CLIAMBE. A cauſe de vos raiſons & de la bien-ſeance, ie receuray le don, à condition auſſi que vous me traicterez de meſme. CAvAL. Ie ſuis aſſez heureux, & veux ce qu’il vous plaiſt. Le don que m’auez accordé de receuoir, eſt que vous m’acceptiez pour voſtre ſi vous n’auez point de ſeruiteur receu, carie me donne à vous. 1AMBE. Le don que vous deuez receuoir de moy eſt vne excuſe, & que me donniez temps d’y penſer, à ce que ie iuge à part moy, ſi i’auray aſſez de diſcretion pour faire vn ſi notable chois d’vn ſeruiteur tant accompli. CAvA LIREE. Ie ! crain que mes affaires n’iront pas bien, d’autant ! que les remiſes n’apportent que des difficultez & des troubles. CLIAMBE. Si ie vous reçoy tout d’vn coup, que penſerez vous ? CAv A L. La meſme penſee que ie vous ſupplie auoir de, moy-meſme. CL1AMBE. Et ſi ie l’auois de vous telle que ie l’ay de moy ie vous ferois tort, car i’eſtime que ie ſerois preſomptueuſe, & ie ne veux pas ainſi penſer de vous. CAvA L. Vous tranſpoſez de belle gracevoſtre propos pour me chaſtier de ma preſomption d’auoir entrepris. ceſte auanture. Mais, Madame, ma preſomptiö » vous ſera tolerable, par l’humilité de mon ſerui—. ce, & ie verray en vous vne extreme clemence, ſi vous pardonnez à ma temerité, en m’octroyât ma requeſte. CLIAMBE. Et vous, me refuſez-vous ainſi, d’auoir agreable le don que ie vous offre ? CA v A L I R E E. Madame, eſtant à vous ie n’ay plus rien à moy, tout vous reuient, par quoy m’eſtant donné à vous, il eſt en vous de diſpoſer de moy & de mes volontez, pour les tournât à voſtre gré en faire ce que vous iugerez iuſte, donnant ou receuant, comme voſtre pru dence cognoiſtra qu’il ſera expedient pour mon bon-heur & le bien de voſtre ſeruice. CLIAMBE. A cauſe dequoy vous receuray-ie ? CAv. A cauſe de vos perfections. CLIAMBE. Ie voudrois bien — ce que vous voulez, mais auſſi ie deſirerois que vous me permiſſiez de viure auec pleine liberté de faire eſſay de voſtre affection, afin que # n’ayez point regret au don.

Ils furent interrompus de leur diſcours par l’entreuenuë des Dames, auec leſquelles, & le re—. ſte de la belle côpagnie, ils ſ’amuſerétaux autres plaiſirs, continuans de toutes ſortes ſelon que la vertu leur ſuggeroit des occaſions. Il auint que. par fantaſie d’humeur prompte, Caualiree ſ’eſtät deſtourné vers vne feneſtre, ſe mit à entretenir ſes penſees & Cliambe l’y ſurprit, luy diſant : A * quoy meditez-vous mon Gentilhomme ? CAv. — Vous oſeroy-ie reſpondre, en ſurpris ou en hom me qui a penſé ſon diſcours CL1AMBE.Selon la galantiſe de voſtre cœur, & l’excelléce de voſtre amour. CAVAL. Ie vous dis donques que tâdis : que vous faictes infinistrophées des cœurs, que vous conquerez au vouloir abſolu de vosyeux, ie ſuis apres à mediter les occaſions de vous faire ſeruice, pour meriter quelque rang parmi tant devaincus qui ſouſpirentaux pieds de vos beau—. tez : Mais dites moy, ceſte magnanime occupation qui emporte vos penſees, vous permet-elle bien de vous auiſer de moy ? CLIAMBE. Ie paſſe ce trop de loüange comme ne l’aiant point ouy, pour vous dire que ie ſerois ingrate ſi ie ne fai ſois eſtat de vos perfections. CAvAL. C’eſt vous qui eſtes l’vnique accomplie, auſſi ie ſçay bien que ie ſuis trop peu pour comparoiſtre deuant vous, tant de fois parfaicte. Toutefois i’ayaſſez de courage pour eſperer qu’vn iourie gaigneray auec la Fortune, vn petit lieu en voſtre memoi, re, par la cötinuation de mes deſſeins pour vous ſeruir, & l’effect dequoy ie tiendray la recópenſe aſſeutee par voſtre ſouuenance. CLIAMBE. Si vous n’auez affaire que de la ſouuenance, on ne la vous peut nier. CAvAL. Si ce bien m’aduient, · que vous vous ſouueniez quelquefois de moy, ie croiray mon auanture pleine de felicité, & me compareray aux plus heureux, & monbon-heur · redöelera à voſtre gloire : car mö cœur ne ſe peut obliger qu’à vous ſeule, ioint que mavaleur ne permetà mes yeux de ſ’allumer qu’à la lumiere de voſtre perfection, queie tiës pourl’aſtre vni que de mes deſtinees CL.Faut-il que ie croye ce que vous me dites ? CAvAL. Puis que vous eſtes equitable, & que l’equité eſt ſujetteau deuoir, vous le deuez, attédu qu’on doit croire laverité. Et puis vous y eſtes obligee, pourautant que ie ſuis à vous, & vous vous feriez tort de contredi re ce qui eſt voſtre, & detelle ſorte, qu’il ne peut ni veut que ce qui vous eſt agreable… ^. | Laiſſonsles vn peu diſcourir en leur ſecret, afin ! de ne les deſcouurir, il ne faut pas mettre tant ! cn euidence ce bel amour, les affections diuul-’guees ſont ſans ordre & inſipides comme l’air, leur diſcretion les conduira. Le ſoir qne la muſique fut aſſemblee, les Fortunez y firent aroiſtré leur dexterité, comme en tout & ſur la fin vne Damoiſelle à la priere de Caualiree ſouſpira cet air :

Bellene penſez-pas que ce ſoit vne feinte
Que mon affection, vouee à vos beautez,
Car c’eſt la verité que mon ame eſt atteinte
Des viues paſſions dont les cœurs ſont traictex.
Croire que veſtre bouche eut dit vne parole,
Dont l’effect à la fin fut vne fiction,
Ce ſeroit trop pecher : l’Amour ſeroit friuole
La foy ſeroit menſonge, & vent l’affection.
Auſſi ie ne croy pas qu’vne ſi parfaite ame,
Eut voulu deceuoir vn cœur de loyauté,
De meſmes ie ſpay bien, que ma fidele flame,
M’enflammera conſtant comme i’ay proteſté.
Rien ne vous contraignoit de m’eſtre fauorable,
Quand vos perfections ſe ſaiſirent de moy,
Mais vn ſujet eſtant vne fois agreable,
Ce qui eſt arreſté doit tenir lieu defoy.
C’eſt à vous d’auiſer à faire la Maſtreſſe,
Pour autant que c’eſt vous qui m’auez arreſté,
Car quant eſt de mon cœurs ſans ceſſer il ſ’addreſſe,
Pour eſtre le ſuiet de voſtre volonté.
Or belle triomfez, à vne ame qui deſire,
Sur le vol de l’honneur vous rendre de l’honneur,
Maiſtreſſe, diſpoſant d’vn eſprit qui n’aſpire
Qu’à vous rendre deuoir de loyal ſeruiteur.

La grace de ces heureux exercices ſe continuoit, cependant que le temps & l’occaſion fauoriſoit Caualircc, qui n’ayant autre affaire en ce pais là, ne vaquoit qu’à donner du plaiſir à ſa maiſtreſſe, luy dèclarant en toutes ſortes ſon affection. Ie ne penſe pas qu’il y ait plaiſir egal (en manifeſtant ſes affections) à celuy qu’on reçoit de les repreſenter ſous l’air coulant en belles paroles aſſemblees des delicieuſes meſures de la poëſie, à quoy la belle Dame conuenant auec mon opinion, euſt agreable ce ſouſpir,

Les yeux n’allumét point dedans le cœur des flames
Qui bruſlent les amans en leurs affections,
C’eſt bien vn autre effect, qui ſurprenant les ames
Les oblige à l’amour Roy de nos paſſions.
Bien que de vos beaux yeux la douceur trop puiſſante,
Puiſſe aller furetant dans les ſecrets du cœur,
Encor ne ſont ils point ceſte force preſſante,
Qui iette les eſprits en l’amoureuſe erreur.
N’ay-ie point veu vos yeux tous parfaits, ſans puiſſance,
Aupris de ce pouuoir dont vous me retenez,
Leurs traicts bleſſoient mon cœur, mais de ſi peu d’offence
Que mes deſirs mouroient ſitoſt qu’ils eſtoiêt néz.
Je reſſentois aſſez que leur belle lumiere,
Adiouſtoit à ma vie vne belle clarté.
Mais ceſte emotion n’eſtoit point ſi entiere,
Que l’effort bien-heureux dont ie fus arresté.
Uos yeux guidoient mon cœur quand mon ame fut priſe,
Par l’accent que i’ouis de vos leures ſortir,
C’eſt ce diſcours heureux qui mes flames attiſe,
C’eſt l’effort qui m’a fait tout en feux conuertir.

Deſlors mon ame fut en Éſcho conuertie,
Pour me dire touſiours ceſte voix de bon heur,
Et tous mesſens changeK en eternelle ouye,
Vous oyent proferer ce mot de ſeruiteur.
Ce doux 8ſcho n’eſt point dans vn antre ſtupide,
Il eſt dedans vnfeu parvous ſeule excité,
Au centre de mon cœur où voſtre nom reſide,
Pour y entretenir mafoy de verité.
Ainſi ie fu eſpris, ainſi i’attiſe encor
Les feux qui dans mon cœur, eternels dureront,
Et ces beaux feux croiſans, maiſtreſſe que i’honore,
De mon ame iamais ne ſe departiront.
Mes feux ſeront pourtant voileX de modeſtie,
Ainſi qu’vn feu couuert ſe couuant doucement,
Une flame euantee eſt toſt euanouye,
L’ardeur quel’on retient dure plus longuement.
Cependant tout ardent d’vne amour vertueuſe,
Sans changer de deſirs tout à vou ieſeray,
Et pour continuer ceſtefortune heureuſe,
Autre nom que le voſtre en mon cœur ie n’auray.

Nous auons pluſieurs fois remarqué, qu’il n’y a rien d’egal à la beauté de l’enfance d’Amour, qui ſ’extrauague en de petites naïuetez, leſ quelles ne plaiſent qu’aux paſſionnez & à ceux qui ſe reſſouuiennent de leurs erreurs amou reuſes. Les cœurs qui ſe remireront icy, y trouueront trop peu de circonſtances : Il eſt vray ; car nous les laiſſons couler de peur de nous enfiammer en nos propres feux, auſſi | · que nous auons enuie de paſſer viſtement pour § nous trouuer où le bon heur nous attend. Nous ne ſçauons quand ce ſera : Lors qu’vn bel eſclair nous a fait voir vne apparen ce, il nous eſt auis que nous ſommes † il envient vn autre, & ce n’eſt pas cela : Or bien patientons, & ſuyuons ces nuages tant que · nous rencontrions. Supportons auec † laiſir de ceux dont nous eſperons du bien, & à gré laiſſons les eſiouir & paſſer fantaſie, car il faut que cela ſoit : En ceſte iuſtice d’eſprit que nous rendons, voyons Caualiree qui entretient ſa maiſtreſſe.

Madame, depuis que ie ſuis voſtre, & que le cœur vous a iugé que ie deſire paroiſtre tout loyal au ſeruice que ie vous dois : n’auez vous point remarqué, que vous eſtes la regle de mes penſees, & de mes actions, n’auez vous pas re cognu que ie deſpens de vous ſeule, qui eſtes l’ame dontie ſuis l’organe ? Vous l’auez enten du, & le ſçauez bien ; car vous auez tant de iu gement, qu’il n’eſt pas poſſible que les bluettes de mon feu qui ſintillent de voſtre lumiere, ne vous ayent fait diſcerner ce qui eſt ſoubs vo ſtre pouuoir, en remarquant ce qui vous ap partient. Mais voſtre prudence qui me regit auec tant d’agreables mouuements, veut queie m’ingere de moy-meſme aux belles actions : C’eſt vous qui me dreſſez ainſi à mon deuoir. CLIAMBE.Attribuez moy vos vertus, afin que ie vous aye de l’obligation, & puisque vous dites \ ue vous eſtes mon organe, manifeſtez ce que. i’ay de bö, ainſiie ſerayglorifié par moy meſme, & voſtre gloire en reſplendira dauantage, car ce ſera vous qui commanderez. CAvALIREE. Mon humilité me rabaiſſe, Belle dame vſez plus dou cemët de la puiſſance que vous auez ſur moy, & me gratifiant de voſtre bonté, propoſez moy vn effect, auquel paruenant ie vous demonſtre ma fidelité, commandez moy, vous qui eſtes la ſeuleloy de mes volontez, ie vous prie que i’aye ceſtc grace, à ce que vous ſoyez acertenee de l’integrité du courage, qui vous a tant voiié d’o— beiſſance, qu’il ne peut rien pëſer que pour vous ſeruir conſtamment, ſans imaginer autre gloire. CLIAMBE. En ceſte preuue que vous deſirez, vous me prenez comme eſtant cemplice de vo ſtre penſee, & ſur cela exagerant vos diſcours à l’auantage de voſtre imagination, vous poſez · ce que vous ne ſçauez t’il eſt, à ſçauoir ma volon té qui vous fait vouloir. CAvALIREE. Si vous ne vouliez pas ce que ie veux, ie n’oſerois le vou loir : Et ſi vous ne m’auiez conquis, & ſi ie n’e— ſtois à vous, ie ne pourrois me promettre le bien que ie me perſuade, & puis vous auez voulu que ie fuſſe voſtre, & m’auez receu. CLIAMBE.Vous m’auez ſi toſt repliqué, que ie n’ay pas eu loiſir de vous dire tout ce que ie deſirois, qui eſt que ie penſois que voſtre ame fuſt plus particuliere, & qu’elle n’euſt rien de commun : vous ſuyuez l’ordinaire par imitation, ou voſtre affection eſt ſemblable à la vulgaire, puis que vous m’en aſ ſeurez tant auant que i’en aye douté. CA VAL Et bien, ſil’amour me fait dire ainſi, pardonnez luy, il me fait preuenir le danger que ie crain, vous me voulez troubler, pour me faire perdre mes erres. Non, ie vous dy encores vne fois, que ie ne ſuis que ce quevous excitez en moy.

Cliambe. Quoy ? vous voulez donc que vos propres penſees ſoient les miennes, & voſtrein · tention ma ſouuenance : vous eſtabliſſezvos pro poſitions eſtre mes reſolutions, & ainſi vous cö ſtituez ce qu’il vous plaiſt ſans quei’aye memoi re que iamais telle rencontre ayt paſſé deuant moy. CAv ALIREE. Que les Dames ont d’artifi ces pourtéter & trauerſer les cœurs qu’elles poſ ſedent’CL1AMBE.Que les Cheualiers ont demo yens pour perſuader ce qu’ils deſirent.CAvALIR. · Bien ! le temps & voſtre propre cœurferont voir laverité : & quoy que vous faciez vne feinte, ſi ne lairray-ie de perſiſter. Moname eſt ſi reſoluë en ſes deliberations legitimes, que iamais ie ne me deporteray de l’entrepriſe que ie cours au deſſein de vous ſeruir. — Il n’y a pas moyen d’empeſcher la flame de ti rer vers les Cieux, il n’y a pas auſſi d’ordre à re tenir vn cœur d’amour, qu il ne s’eſuante où il a ſes vœux. Ces propos que la Dame laiſſoit aller pour remuer l’opinion de Caualiree, le perſecu terent aſſez violentement, & il ne s’en peut taire, dont enl’vlcere de ſon courage, il luy fit ouyr ſa plainte en ceſte figure de ſa fantaiſie. — — C’eſt fait, il nefaut plus que ie meface croire, Qu’ilyayt en vos yeux pour moy quelque pitié, Tuis qu’vn ſi bel eſprit s’excuſe de memoire. fl pourroit bien auſſi s’excuſer d’amitié. | On aymeſans eſpoir, c’eſt en vain qu’on s’afflige, Si le doux.ſouuenir au deſir n’eſt conioint : Malheureux eſt le cœur quifollement s’oblige A cherir vn ſuiet, qui ne s’en ſonuient point. C’eſt battre de ſouſpirs l’aèrſans intelligence.

c’eſt ſentir pour vn roc de vaines paſſions,
C’eſt trauailler en vain, ſi quelque ſouuenance
Ne promet de l’eſpoir à nos affections.
Et pourquoy vos beaux yeux bleſſent-ils le courage,
Pour oublier le mal qu’a faict voſtre beauté ?
Aurez vous bien le cœur de cauſer vn dommage,
Pour le multiplier par telle cruauté ?
Que ſeruent ces diſcours ſi voſtre ame galante
Ne ſe veut ſouuenir du pouuoir de vos yeux ?
Ces accens vous ſeront comme vne voix paſſante,
Qui ſans fruičt pour neāt s’enuole dans les cieux.
Mais belle vous faignez ce defaut pour cognoiſtre
Quels ſeront les eſprits que uoſtre vous rendez,
Car vous ne voulez pas fauorable paroiſtre,
Pour eſprouuer ainſi ceux que vous poſſedez.
Or quoy que Yous faciez par ce bel artifice,
Si eſt-ce que mon cœur conſtant ſe maintiendra,
Vous rendant tant d’effets d’amour & de ſeruice,
Que poſſible à la fin il vous en ſouuiendra.

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DESSEIN DIXHUICTIESME.


Actions & vertu du Roy Eufranſis qui furent cauſe qu’vn grand Filoſophe luy enſeigna la metempſychoſe par le moyen de laquelle vn rare threſor fut trouué.



TAn dis que l’amour exerçoit ſes magnifiques trauerſes és cœurs de ces amans, il aduint que le Roy termina vne auanture notable, & ce par le conſeil des Fortunez : Or eſt il que ceſte affaire eſt autant remarquable, qu’autre qui ayt peu ſur uenir entre les mortels. — L’excellence du Roy Eufranſis fut ainſi, que la Royne ſa femme le receut, apres auoir refuſé plu ſieurs Princes & Monarques, aymant mieux vn ſien ſuiet, braue & bon, qu’vn eſtranger poſſible faſcheux, ie peuple eut ceſte aliance treſ-agrea ble, & s’addonna de telle affection au ſeruice de ce Prince, qu’il n’y auoit perſonne qui ne l’ay—. maſt : ſes perfections l’ayans rendu tant recom mandable, qu’il en eſtoit cheri ſans feinte. " Le Roy continua en ſa belle humeur, & de plus en plus ſe rendit parfait, eſtant en plus grand degré. Il n’eut de ſon mariage que labelle Cliambe : car vn peu apres ſa naiſſance ceſte Royne bien-ay mee, qui deſia eſtoitvieille fille quand elle entra aux nopces, ferma la porte de ſa derniere yſſuë : Le pauure veuf en porta autant d’ennuy qu’vn mortel en peut ſouffrir, toutesfois à la fin ſçachät que les larmes ſontinutiles apres les obſeques, d’autant quel’onne recouure plus ce qui eſt paſ · ſé, il ſe remit, & continuant en ſes genereuſes fa çons : ilr’entra en ſecondes nopces, & eſpouſa l’excellente Piroſe, belle & ieune Princeſſe, fille du Roy Gnomon. Ce meſnage Royal fut heu reux, car ce couple viuoit de parfait contente ment, s’entrerendant tant de reciproques amours que l’amour chaſte, & leurs côportemens eſtoiêt vn meſme.Ceſte ſaincte vie d’amitié outre leurs autres perfections, les mit en telle reputation, a— uec ce que le Roy eſtoit ſpecialement curieux & diligent rechercheur, & amateur de tout ce qui eſt de merite entre les ſciences&exercices de vertu, que les vertueux l’admiroient & aimoient, & il les tenoit auſſi ſi chers en ſon cœur, qu’il ne leur eſpargnoit rien quand il en trouuoit, & pouuoit leur faire du bien. Ce Roy doncques s’eſtant fait cognoiſtre autant plein de liberalité quebra ·ue & vaillant, car il auoit conquis le Royaume de Cruſtee en l’iſle d’excellence, fut craint & aymé : craint, pource qu’aucun n’auoit oncques peu ſubiuguer ces Inſulaires à cauſe des forces qu’ils receuoient de ceux auſquels ils ſont alliez & ſer uent, pour la ſoude annuelle, & maintenant qu’il les a reduits à ſon vouloir, ils luy payent tribut, meſmes plus qu’il n’en exige, car c’eſt iuſtement exiger que faire bien payer les vaincus qui ont e ſté inſolens, pour ce qu’il faut faire iuſtice : ay mé, pour ce qu’il s’accorde incontinant à tout ce qu’on luy remonſtre, & fait bien à tous. Le bruit de ſes vertus, & des recompenſes dont fi honoroit les gens de merite, empliſſoient ſa court de toutes ſortes de gens d’eſprit, & des plus habi les en toutes vacations, leſquels il entretenoit courtoiſement, gracieuſement & magnifique ment, ayant ſes heures ſi bien diſpoſees, que les affaires d’eſtat ſe faiſoient, les exercicesdelaguer re continuoient, & les ſciences eſtoient maniees, & tout de tel ordre que le plaiſir en abondoit. Ceſte grande bonté & familiarité de Roy, ſuſcita le cœur d’vn Sage Druyde ancien, & fondique de ſciences, lequel vint viſiter ceſte Court. Il n’y entra pas en appareil de Philoſophe qui veut eſtre recogneu, car ils’y introduit ſimplement, pour ſçauoir par verité ce qu’il auoit deſcou uert par bruit, & tenu eſtre par opinion : Ayant conuerſé librement en ce lieu, à la fin il s’addreſſa au Roy qui le receut humainement, & le Sage luy dit, qu’il auoit quelque choſe de conſequence à luy dire. Le Roy le prit gracieuſement par la main, & le deſtournant en l’allee où il ſe proumenoit pour lors, apres les paroles ordinaires & reciproques de rencontres & addreſſes, luy dit. Et bien, mon pere, que deſirez-vous de moy ? Le drvyde. Sire, cognoiſſant voſtre inimitable zele vers ceux qui ont l’ame curieuſe, & ayant entendu combien vous auez acquis de perfection és ſciences, ie ſuis venu à vous, non pour vous requerir d’aucun preſent, car ce ſeroit errer de vous ſpecifier ce qu’on deſireroit de voſtre Maieſté, qui ſçait cognoiſtre ce dont il faut gratifier chacun, preuenant ceux qui ont beſoin Mais pour vous rendre graces de tant de biens, que vous nous faites, à nous tous qui ſommes deſireux des beaux ſecrets. La grace que ie vous en deſire rendre eſt vn admirable ſecret que ie vous communiqueray : ce qui eſt grand appartient aux grands : i’ay tiré ce ſecret de noſtre cabale, en laquelle tous les ſecrets ſont reſſerrez & gardez en leur naifueté, Le Roy. Sage pere, ie ſuis bien aiſe de l’eſlection que vous auez faite de moy, pour vn tel dépoſt, dōt ie ne ſeray point ingrat : & bien que la ſcience ne puiſſe eſtre payee, ſi vous ſatisferay-ie de la peine que vous auez priſe, & la ſatisfaction vous la prendrez en moy-meſme : car ie ſeray du tout à vous, & en pourrez diſpoſer, ainſi que voſtre ame fait de ſes penſees. Le Sage. Sire, vous me voulez trop payer, & à celà ie cognoy que vous vous fiez en moy, ie vous requiers que ſoyons en lieu ſecret. Le Roy le mena en ſon cabinet, puis le Sage pourſuiuit, Mon ſecret eſt vne belle induſtrie, par laquelle quand ie veux ayant en mon pouuoir quelque 2.— nimal, ie le fay mourir, puis l’ame eſtant ſortie, ie m’approche du corps, & par lavertu de l’air qui inſpire & reſpire, i’expire auſſi & coule moname dans le corps occis, laiſſant le mien priué de vie, & adoncques ayant toute ma raiſon & mon in telligence, ie me donne carriereoù il me plaiſt, ſe lon les mouuemens naturels du corps §. puis ayant en iceluy paſſé ma fantaiſie, quand ie veux, ie retourne en mon propre corps, vſant ſur le mien du meſme moyen que i’ay practiqué ſur ceſtuy-là poury mettre ma vie. LE RoY. Eſt-il oſſible, möpere, que telle metempſychoſe ayt † & qu’vne ame s’allie à vn corps qui n’eſt point § vnion naturelle ? LE sAGE. Il l’eſt, en ce que les eſprits ſont ſi purs qu’ils n’occupent point de lieu pour en auoir de plus ou de moins, & partant tout corps leur eſt indiferent, pourueu qu’il ayt de l’analogie à la vie de celuy dont elle eſt ſortie, ſans eſgard de plus grand ou plus petit, ou autrement figuré : Et puis les eſprits n’ont rié de commun à la matiere quant à ſoy, laquelle ils veſtent comme organe. Il eſt vray que ce ſte correſpondance qu’ils doiuent auoir, eſt ne ceſſaire, entant que s’il n’y a quelque ſimilitu · de en la ſubſtance des corps, ils ne s’y daigne roientinfuſer, ſinon que de grace ils vouluſſent s’y ioindre pour quelque autre plaiſir, comme l’ame du beau Fœbus ſe mit au corps de Ma · diant : ce Fœbus eſt vn de nos Roys, qui ſçachant ce ſecret en vſa, & ſe mit au corps de Madiant Roy de Sepiriree, lequelauoit eſté tué par vn Cerf eſtant à la chaſſe, & fit mettre ſon corps au ſepulchre deſtiné à ce deffunct, lequel corps à la fin par le moyen du tombeau eſt deue nu comme le corps d’iceluy Madiant : & pource que nos Princes redemanderent Fœbus, il s’eſt aduiſé de prendrel’ame d’vn de ſes enfans, qu’il a miſe en ſon premier corps & le nous a renuoyé.. · Voilà ce quis’eſt paſſé pour ceſte diſference vne ſeule fois. Or Sire, ce n’eſt pas tout de diſcourir des belles intelligences, & de ietter en auant des raiſons qui releuent l’eſprit, il faut certifier ſon dire, par la demonſtration : nous ſommes ſenſuels, il conuient que nos ſensiugent, & cognoiſſent ce qui eſt de leur obiet, eux eſtans en leur ordre & moyen, ſelon la condition de leur ordonnance. Et pourtant, Sire, faites que nous ayons icy quel que animal tel qu’il vous plaira, pourvoir ce qui en eſt : carrien n’eſt bien ſeur que ce qui tombe en demonſtration Le Roy fit apporter vn paſſereau mignon, & le bailla au Sage, qui l’eſteindit en tre ſes doigts, puis le mit ſur la table, à ce que le Roy iugeaſt s’il eſtoit mort., Apres le Sage ſe coucha à terre, & ayant encliné ſa te ſte ſur le corps de l’oiſeau, qu’il auoit diſpo ſé comme il eſtoit requis, l’haleina, & luyin ſpira ſa vie, & laiſſant ſon propre corps ſans mouuement : l’oiſeau ſe leua, & voleta çà & là : Le Roy au depart de l’oiſeau, toucha le corps du Sage, luy taſta le poulx, & le trou ua ſans ame, ſemblable à ceux qui ſont treſ paſſez, & vid que l’oiſelet ſe donnant carriere, bricoloit par les aërs : Le Roy eſtoit tout plein d’eſtonnement, voyant ceſte merueille, & que ce paſſereau ſe mouuoit gayement, & tout de meſme que quand ſa premiere vie l’agitoit, puis iettant l’œil ſur le corps du Sage ſans mouue ment eſtendu, priué de reſpiration, auoit hor reur de le voir, admirant toutesfois ceſte ex cellente practique. Le paſſereau volleta con tre vne parroy, & s’arrefta vers vn petit trou, & vn peu apres comme laſſé de ces vireuou tes, ſe vint relaiſſer aupres du corps giſant à bas, & ioignant ſon bec à la § cloſe, y reſtitua l’ame, l’inſpirant ſi doucement, qu’el le coula en ſon premier domicile, & le Sage tout entier ſe § deuant le Roy, tout rauy de tel myſtere. Le Druyde ayant repris ſes organes, apres s’eſtre recogneu, dit au Roy, Sire, vous m’auez veu voler & arreſter en vn endroit que i’ay remarqué, & bien conſideré, pour vous en aduertir, & auſſi afin que vous ſçachiez que tout mon iugementeſtoit en moy : Ie vous aduiſe qu’ilya là vn petit pertuis, où i’ay veu quelque choſe qui eſt de conſequence, car le cachet Royal eſt poſé deſſus, Le Roy fit apporter vne eſchelle, & luy-meſme y monta, our voir ce que c’eſtoit. Il attira ce qui paroiſ ſoit, & trouua vne petite layette caree en face, & longue de corps, couuerte de velours tout vſé, cachettee de laque pure & brillante. Le Roy deſcendul’ouurit, & y trouua deux lames d’or eſcrites des deux coſtez en lettres Hebray qu§ d’azur : le Sage les leut auec le Roy, & # §uerent, l’interpretant, quele ſens de l’ eſcriture eſtoit, que ſous la coulonne de la ſale eſtoit vn vaſe de criſtal plein de la bonne grace. de Xyrile, lequel vaſe auoit eſté mis en cet en droit par le grand pere de la Royne deffuncte, ce qu’ayſémentils cognurent par le nom & enſei gnes qui ſ’y trouuoyent, & au reſte l’intention & action en eſtoit declaree : Le Roy fit dreſſer ceſte traduction en belles paroles, & engrauer en vn tableau qu’il a enuoyé n’a pas long têps en Amerimnie, nous l’y l’irons ſi Dieu nous y con duit.Apres que le Roy euſt par effectentendu, † Sage eſtoit vraye, ill’embraſ a lui donnât la gloire du plus parfait qui futon ques. Le Sage pourſuiuant ſon deſſein, enſeigna au Roy à faire le meſme, luy monſtrant com me il falloit vſer del’eſſence de roſes blanchies, en laquelle eſt l’aymantine vertu, qui attire & pouſſel’ame de corps en corps ; Le Roy inſtruit ſuffiſamment, s’eſſaya ſur vn oyſeau ſe donnant vne lieſſe extreſme en volettät parmi le cabinet, en ce plaiſir il remarqua l’vſage desaiſles, & des’organes, † les meuuent pour ſ’eſleuer & vo † dans les œrs, l’ayât practiqué deuant le mai re, & ſouuent a part ſoy, il ſe rendit expert & ſeur en ceſte miraculeuſe ſcience, au moyen de laquelle il ſe promena ſouuent parmi le peuple en forme de leurier, & quelquefois au corps de quelque condamné, auquelil faignoit auoit dö né grace, afin qu’il fut admis parle peuple : ce qui luy ſucceda merueilleuſemët au gouuernement de ſon eſtat.

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DESSEIN DIXNEVFIESME.


Le Roy enſeigne ſon ſecret à vn ſien mignon, dont il ſe trouue mal car il le trompa & ſe mit en ſon corps. Le Roy eſt long temps en vne biſche, d'ou apres pluſieurs fortunes ſe met en vn paroquet. Iugement du paroquet. Il eſt donné à la Royne.



IL y auoit deſia quelques annees que le Roy auoit acquis ceſte ſapience, & qu'il la practiquoit. Et quand les Fortunez arriuerent en ceſte iſle, il n'y auoit pas plus de quinze iours qu'il luy en eſtoit eſcheu vn terrible ſuccés, au raport duquel les Rois apprendront à choiſir ceux qu'ils voudront aymer, & à diſpoſer ſagement de leurs ſecrets. Ce Roy ſ'eſtoit adōné à vouloir du bien à Spanios gentilhōme de belle apparēce, & tenu pour ſage en ſes opinions, & ſ'affectionna tant de luy qu'il le fit ſon intime amy, grād chābellan & premier de ſon conſeil : Il ne pouuoit viure ſans lui, pource que ſon cœur s'eſtoit ſi viuement & vniquement incliné à lui, qu'il n'aymoit & ne faiſoit cas que de ce cheualier, lequel ſe rendoit ſi complaiſant au Roy, qu'il n'auoit fiance qu'en lui ſeul. Ce perſonnage ſ'appuiant ſur l'amitié de ſon maiſtre qui ne lui celoit rien, ſ'auantura de lui tenir propos de ſon ſecret, & le remerciant de ſes biens faits, luy diſoit qu'il eut deſiré d'eſtre capable de telle ſcience, pour auec l'vſage d’icelle le ſeruir plus dignement : Le Roy trop violentement eſpris de cet homme, lui enſeigna liberalement ce qu’il en ſcauoit, & le tançant de ce que pluſtoſt il ne l’auoit demandé, lui fit tellement practiquer qu’il le ſceut du tout, & parfaittement. Spanios tres-aiſe de ſi bonne & grande fortune, tout confit de contentement en ſon cœur, ſ’eſleuoit par deſſus toute bonne auāture, & faiſoit des deſſeins de non petite conſequence. Ce mignon du Roy ſe voyant auancé en tant de felicitez, ſe mit en la fantaiſie de nouueaux deſirs, & pretendant aux ſouueraines voluptez, ſe debanda du deuoir, pour vaquer à la recherche, des occaſiōs, pour venir à bout de ſon entrepriſe. Qui a-il au monde que la fureur de concupiſence ne face tenter à celui qu’elle domine ? il auint que le Roy eſtant à la chaſſe, Spanios qui iamais ne l’abandonnoit, trouua moyen de le diſtraire, & le deſtourner ſi loin de toute compagnie, que ſ’auiſans ils ſe trouuerēt égarez, & qu’ils n’auoient pas bien ſuyui les alleures du cerf ains auoyent pris le change. Donques retournans au petit pas pour ouïr & ſe r’alier & reprendre leurs briſees, voila que deux belles ieunes biches ſe preſenterent leuans la teſte, & dreſſans les oreilles, Spanios qui vid que la fortune lui ſuggeroit vn beau moyen, dit au Roy qui n’auoit garde de le deſdire, Sire, vous plairoit-il que nous allaſſions en ces Biches, faire deux ou trois paſſades de plaiſir ? LeRoy s’y accordāt en tire vne qui tōbe morte, & Spanios de meſme en met vne à bas, apres quoy ils mettent pied à terre & attachent leurs cheuaux chacun à vn arbre le Roy va vers vne biche, & Spanios auſſi vers vne, incontinent celle du Roy ſe leue & ſe met à tirer païs ; ce que conſiderant Spanios va droit au corps du Roy, qu’il releue & laiſſe le ſiē giſant en bas, puis mōte ſur le cheual royal & donne les champs au ſien, en cet eſtat ayant laiſſé ſon propre corps, & celui de la Biche, il tire où il penſe trouuer la troupe. Il fut rencontré par les Gentilshommes & autres qui cherchoyent le Roy, & il retourna auec eux. Sur le ſoir qu’il eſtoit au Palais, on apporta le corps de Spanios qu’on auoit trouué mort aupres de la foreſt, la plainte en fut faite, & les obſeques ordonnees pour les iours ſuyuans. Or eſt-il que la nuict precedent cet acte, le Roy n’auoit pas couché auec la Royne, & ceſtui-cy eſtant retourné veint à la chambre de la Royne, où il y auoit force Dames, & veint l’entretenir preſque à la façon qu’auoit accouftumé le Roy, elle qui eſtoit ſage & accorte, & des plus auiſees du monde, auec ce qu’elle auoit de doctrine acquiſe, l’oyant diſcourir : & puis ſachant la mort de Spanios, entra en quelque ſoupçon, ioinct qu’elle ſçauoit bien que le Roy auoit apris ſon ſecret à Spanios, elle voyoit bien le corps aymé de ſon Roy, mais elle n’y apperçoit point les effects de ce bel eſprit, le preſent n’auoit pas les belles pointes de ſon ſeigneur, ſon ame iuge qu’il y a de la fraude en ceſte ame. Bien eſt-il que chacun voyoit ce Roy tout morne, mais on eſtimoit que c’eſtoit à cauſe de la perte de ſon mignon, & luy n’eſtant aſſeuré en ce corps, eſcoutoit & peu à peu ſ’arraiſonnoit pour ſous la feinte de dueil, s’eſtablir en ce qu’il deſiroit. Vn petit apres que la nouuelle de la mort de Spanios fut venue, & que ce Roy eſtoit ſorty pour en or donner, la Royne mit ordre à ſon affaire, telle ment que quand ce Roy r’entra où elle eſtoit, elle feignit auoir mal au cœur, & comme il la conſoloit & l’enqueſtoit de ſon mal, lui dit. Ha Monſieur, ie n’ay peu diſner auiourd’huy, tantie me ſuis trouuee mal, & de fait, ie me ſuis iettee ſur mon lit, où au lieu d’auoir reposie me ſuis endormie, & ay ſongévn ſonge qui m’a fort af fligee : ie croy que quand vous eſtes entré la pre miere fois, vous auez peu iuger de mon altera tion d’eſprit : car voſtre preſence m’a eſmeuë, pource que ie me ſuis ſouuenue qu’il y a vn mois, † vous fiſtes pareille entree, que i’auois fait auſſi vn sêblable ſonge queievous conté, & vous m’entenſaſtes vn petit. Ie vous iure que la reiteration m’a vn peu troublee, & ie craignois de vous en parler, à cauſe de ce que m’en auiez dit.Diſant cela, elle le regardoit attentiuement, & luy croyant qu’elle ditvray, ne faiſoit point autre ſemblant & ſetaiſoit en reſuant, à cela elle iugea qu’elleauoitbié penſé, parquoy elle pour ſuiuit : helas ! il m’eſtoit auis à ceſte fois qu’vn lyon vous pourſuiuoit, & toute enſurſautie me ſuis reueillee : ſans doute ſi Gaze n’eut eſté au res de moyie fuſſe deffaillie. Lors Gaze faite à † de ſa Dame, adiouſta, Naman, Sire, ſi nous ne luy euſſions donné vn peu d’eau celeſte, ie croy qu’elle fut paſſeetant elle eſtoit tranſie ; LaRoyne pourſuiuit.Si toſt que i’ay eſté allegee, metrouuant mieux (cari’ay eſté bien taſtee de, crainte & de deſplaiſir) i’ay propoſé en mon cœur que quädie vous reuerrois, ievous requera rois d’vn don. LE RoY. Quel don deſirez vous pour voſtre ſanté & reſiouiſſance ? il n’y a rien que ie puiſſe, que vous n’obteniez de moy. LA RoYNE. Qu’il vous plaiſe que ie puiſſe accôplir vn veu que i’ay fait, & qu’il vous ſoit agreable que ie detneure icy en ma châbre auec mes fem mes, ſans qu’hôme aucû y entre, ny autres dames & ce par l’eſpace de quarante iours, que ie deſire paſſer en meditations & prieres, & que me faciés cét honneur, de vouloir auſſi vous tenir de vous approcher de moy, à ce que plus deuotement, & d’vn cœur plus pur & tout à moy, ie puiſſe medi ter és deuotions que i’ay pour-penſees, pour voſtre proſperité, vous me l’auez deſia † mis deux autres fois, vous ſcauez le contentemët quinous en eſt reuſſi, & combien vous m’auez loiiee de cezele ardent, pretendant aux ferueurs deuotes qui conſolent les eſprits, en ce que ie me priuois de mon propre ſoulas, pour le deſir que i’ay qu’il vous ſoit bié, en quoy giſt mon conten-. tement.Ce Roy eſtoit en peine, car il ne deſiroit plus que la iouïſſance de Piroſe, dont de long temps ſon ame eſtoit affligee, toutesfois il ſe re ſolut à la requeſte de la Royne, & la lui accorda, moyénant qu’il eut quelquesfois les apres-diſ nees libres, de venir diſcourir vn peu auecelle. La Royne fut tres-aiſe d’auoir ainſi rencontré, & fut aſſeuree encor plus de ce qu’elle preſumoit par ſa derniere feinte.Cliambe & les Dames, cö me auſſi les Princes & Seigneurs furent eſbahis de ce qui ſe paſſoit, &ce Roy qui n’oſoit trop ſ’a— uancer, faignoit des affaires tout autres qu’il n’ auoit, eſperant que le temps & l’opportunité le dreſſeroit aux eſfaits de ſes pretétions.La Royne cömença ſesiours de douleur, & deiour en iour recognoiſſoit la fraude commiſe en l’ame de ſon ſeigneur.Cependätle Roy deſolé qui eſt enuirö né du corps d’vne craintiue Biche, venant de s’é— gayer, ſur l intentió commune de lui & de Spa nios, veint pour ſe reioindre à ſon corps, mais ar riuant au lieu où ill’alaiſſé il ne le trouue point, ains celui de ſon deſloyalvaſſal quil’a volé & de ceu, ceſte Ame royale, qui de ſa volonté ſ’èſtad donnee au paſſetemps, en a bien choiſi le ſujet, & innocemment eſt entree en vn corps irraiſonna ble, au domicile où n’ont point accouſtumé de loger les ames humaines : Mais ſe voyant trópee, dedaigne entrer au corps d’vn traiſtre, elle ay me mieux aller miſerable, ſuyuant ſes peureuſes erres, que ſe cótaminer en vn corps pollu de per fidie, & comme il eſt à raiſonner ſur ce differend, il void & oit ſes gens qui courent à ſa queſte : Au bruit, ilauiſe ce qu’il doit faire, ſa raisölegouuer | ne, il fuit où le † le peut emporter : choiſiſ ſant les voyes qui le retirent du danger. Le pau uret eſt contraint d’aller gemiſſant pour la fau te commiſe d’auoir eſté trop liberal à deſcou urir ſes ſecrets.Mais dequoy † ſert la repentan ce à ceſte heure, il faut qu’il continue ſes peines, auec infinis ſoucis & multitude de craintes ordi naires : combien de fois les chiens lui ont-ils dö né l’eſpouuante, lors qu’il penſoit que courant, ils lui pendoient aux trouſſes, quelque animal furieux le faiſoit ſouuent fremir, & aucunesfois vn grand cerf l’alloit importunant en rut bramant apres elle, que l’on pouuoit ouïr rére en ſe plaignant non de ſoif : ains de deſir de ſor tir de ceſte irraiſonnable maiſon : le iugement luy donnoit vne viteſſe plus grande, & des ruſes plus excellentes : Quelquesfois la triſte biſche tomboit en danger d’eſtre tuee par les foreſtiers, & puis eſtanteſchapee, recheoit ſoudain en d’au tres calamitez, dontl’abiſme eſtoit deuant elle : la moindre de ces miſereseſt aſſez capable de fai re entendre aux Rois, qu’ils doiuent eſtre pru dents à l’endroit de ceux qu’ils eſleuent, leſquels quelquesfois deuiennent pires que les beſtes, qui font § à ceſte pauurette, döt l’hoſte doü loureux zard qui l’accompaigne d’vne mordante melan cholie, Ainſi tranſporté, ce languiſſant eſprit agité de ſes peines, trauerſant ſous quelques ar bres, pour donner paſture à ce corps emprunté, r’encontra de fortune au pied d’vn noyer, le corps d’vn parroquet mort, mais tout chauden cor, & n’y auoit gueres qu’vn paſſant l’auoit tué par meſgarde : Ilyauoit ſur cet arbre vn grand corbeau, auquel il prit ſa viſee, mais comme il laſchoit, le mal-heureux oyſeau ſ’enuola, & le trait porta dans le corps du parroquet qui eſtoit § plus haut, ce perſonnage eut ce coup à deſdain, tellement que reprenant ſon trait laiſſa là le corps del’oiſeau, que la biſcherencontrant à propos, eſleut pour moyenner ſon bien : L’E— ſprit royal s’auiſant qu’il auroit plus de conten tement dans ce bel organe, & que les mali nes fortunes ne talonnent pas tant ces eſpeces, e laiſſa couler tout lentement par la longue haleine dont il inſpirale corps du parroquet, & ſ’inſinua dedans, ainſi la biſche cheut morte & l’oiſeau ſ’eſleua plein de vie. Ceſte ame Royale, ayant quitté le corpsde laBiche, ſe recueillit pru demment dans celui de l’oiſeau, qu’auſſitoſt ſ’eſ leua ſur les aers, & nouueau parroquet, ſ’enuola, ſe guindant où ſes belles fantaiſies le tranſpor toyent pour ſe cöſoler, &en cet eſtat pronöceant ſes doleances meſlees du chaſte ſouuenir de ſa Pyroſe, propoſoit de mettre fin à ſes ingratesde ſtinees. Vniour qu’il auoit eſpié toutes ſortes d’occaſions pour retourner en ſon † domi cile s’il y auoit moyen, vidvn oiſeleur quiauoit preparé ſes toiles, & deſia tenoit phuſieurs oi ſeaux de toutes ſortes : Il ſe hazarde d’y aller & ſe faire prendre, il donne donc en la place & l’oiſe leur le couure, & voyant vn ſi bon coup ſe diii gente, il eſt bien aiſe de prendre, l’oiſeau eſt con tant d’eſtre attrapé. Il met la main deſſus & il ſe laiſſe traiter côme domeſtique.L’oiſeleur le met en vne grande cage où eſtoiët les autres oiſeaux de ſa priſe, & retourne à ſa beſongne. Le parro quetindigné de tant de côpaignons ouure la ca ge, & döne les aersaux autres oiſeaux : le maiſtre reuenant auec d’autres oiſeaux, pour mettre en cor en ſa cage la voidouuerte, parquoyil ſe dili † de peur de perdre ſon parroquet, & referma a cage, & bien qu’il fut faſché, ſi ſe met-ilà car reſſer söbeloiſeau, & cöme s’eſt la couſtume lui diſoit, Parroquet mignon, parroquet royal, l’oi ſeau reſpondoit les meſmes paroles : hoho parro quet, ditl’höme, vous parlez, Ouy, dit le parro quet, ie ſuis parroquet royal. Le perſonnage fut bien contant de ſi bonne rencontre, & precieuſe priſe, laiſle la ce qu’il a commencé, & trouſſant ſon equipage ſ’en va en deliberation d’aller ven dre ſon parroquet : Il retourne en ſa maiſon puis diligemment ſe met en chemin auec ſon cher oyſeau : auançant chemin vers la ville, & le par roquetvoyât ſon deſlein, car ill’auoit raconté à ſa femme, incitoit ſon maiſtre à parler à luy, ce † faiſoit, & il trouuoit qu’il eſtoit excellent l Ir tous les autres, excedāt le cômun entédemët : de tels oiſeaux, & encor plus par vne belle auan ture qui ſuruint en chemin : L’oiſeleur entrant en vne bourgade où il auoit deliberé de giſter, il auint que deux gentils-hommes diſputoyent contre deux baſteleurs, auſquels ils auoyent fait faire quelques farces, pour döner † quel ques Dames, & Demoyſelles de là enuiron, & la beſongne faite, les jongleurs qui n’auoyent eſté payez qu’à demy, demandoyent encor cent eſcus, & la diſpute ſ’en faiſoit à l’hoſtelerie où eſtoitl’oiſeleur, ſi que le parroquet entédit tout, & que l’affaire ſe deuoit terminer le lendemain au matin. Quand le parroquet vid ſon maiſtre ·.. ſeulili’apella, & lui † ſi ces gentils-hom mes & les farceurs le vouloyent croire, qu’il les mettroit d’accord, & les iugeroit.Ceſte ameRo yale, encor qu’elle futindignement priſonniere, ne laiſſoit de pretendre à ce qui eſtoit de ſa char’ge, tant la iuſtice viuement emprainte en elle, la faiſoit penſer au ſujet pour lequel elle eſtoit or donnee : L’Oiſeleur ayât ouy ſon parroquet, fut cötät, & le matin venu que les parties debatoiët, il veint à eux & leur dit qu’il auoitvn parroquet qui les iugeroit s’ils vouloyent, les ioueurs qui l’auoyent veu en l’hoſtellerie, dirent tout haut qu’ils lé vouloyent bien, les gentils-hommes ſ’y accorderent auſſi, & ſe mirent les mains les vns dans celles des autres, & iurerët qu’ils tiendroiët à fait ce qui en auiendroit. Au bruit de ce qui ſe deuoit paſſer, le peuple accourut ſe mocquant des vns & des autres qui ſe ſubmettoyent à la fantaiſie d’vn oiſeau, & toutesfois en vouloit auoir le paſſe-temps. Lesioueurs quiauoyêt veu le parroquet, eſtimoyent que l’oiſeleur fut de leurs gés, & qu’il feroit quelque trait de ſoupleſ ſe en leur faueur, ce fut ce qui les fit haſter &preſ ſer leurs parties de ſe ſubmettre à la ſentence de l’oiſeau.L’heure venue & le peuple aſſemblé, les arties preſentes le pa1roquet fut # & mis § ſa cage ſur le haut de laquelle eſtantil cö manda qu’on apportaſtvnetable, ce qui fut fait, puis eſtant dreſſee au milieu de la ruë, il ſe prou mena deſſus quelques tours en grauité d’oi ſeau, apresil commanda que les cent eſcus fuſ ſent contez ſur la table & mis d’ordre, de dix en dix, cela fait, il dit qu’on apportaſt vn mirouer, uifut dreſſé au milieu de la table, les farceurs # reſiouïſſoyent de voir à deſcouuert la belle monnoye, & les gentils-hommes ſe repen toyent de s’eſtre ſubmis à ce iugement, mais il falloit attendre l’iſſue. Tout diſpoſé, ceſte ame qui ne tend qu’à faire iuſtice, ditaux ioueurs : En fansilvous faut payer à raiſon de voſtre exerci ce, & vous bailler le payement pareil à voſtre marchandiſe ; partant laiſſant ces centeſcus que ces gentils-hommes ont depoſéicy, vous aurés pour voſtre ſalaire & contentement ce qui eſt dans ce miroir : C’eſt ce que merite l’ouurage que vous auez fait, retirez vous tous, & vous gentils-hommes donnez dix eſqus aux pauures, & que ceſte amende vous ramentoiue voſtre deuoir, & qu’il faut ſ’employer à choſes ſerieu ſes, & à vous pipeurs, baſteleurs, qui deuriez trauailler en bonnes choſes, cecy vous ſera vne inſtruction & induction à ſuiure vne bonneva cation & legitime, pour ſans fraude & deception paſſer commodément voſtre vie, allez & pour vos feintes, receués des ſemblances.Cela dit, le parroquet s’eſleua fort haut & prit vne grande. volee, puis retourna apportant autant de conſo lation à ſon maiſtre qu’il lui auoit dôné de crain te, pource qu’il le penſoit perdu. Le monde aſſiſtant eſmeu de ce prodige, de voir vn oiſeau tant plein de diſcours & de iugement, fit vne grande exclamation, diſant qu’il auoit bien iu gé, parquoy les parties ſe retirerent, l’oiſelleur partit de là & ſuiuit ſon chemin, & ainſi qu’il eſtoitaux champs auec ſon parroquet, il l’arrai ſonna & le parroquet lui dit, que s’il le vouloit croire qu’ille rendroit heureux & riche, l’oiſe leur luy promit de le croire du tout, adonc illuy dit, Il faut que prudemment & ſans faire ſem blant de vous vouloir deffaire de moy, que vous aliez parler à la Royne, pour yauoir entree, de mandez vne demoiſelle qui ſe nöme Gaſe, & lui dites, ſans lui deſcouurir que cela viene de moy, quevousauez quelque choſe de cöſequéce à dire à la Royne, elle vous fera parler à elle, adonc l’a— yant ſaluee vous luy offrirez voſtre parroquet, la priant de le garder & l’eſſayer, & ſ’il ſe trouue à on gré qu’elle vous en donnera ce qu’illuy plai ra, ne faites autre choſe, carapresie trouueray le moyen de vous faire auoir du bien à bon eſcient, & tant que n’aurez que faire de tendre aux oy · ſeaux. L’Oiſeleur croyant ce conſeil ſe delibera de le ſuyure, & dés lors il penſa que ſon oyſeau fut quelqueFee, ſelon ce qu’on en conte parmi le vulgaire qui eut ſoin de lui.Eſtant arriué à la vil † droit au chaſteau, & demandale logis de laRoyne quel’on luimonſtra eſtant là il deman da à parler à madame Gaſe, laquelle on fit venir · & apresauoir parlé enſemble, elle l’introduiſit deuant la Royne, qui lui demanda qu’il vouloit & quelil eſtoit. L’o 1 s E L E v R. Madame ie ſuis vn pauure oiſeleur qui ay pris vn excellent par roquet que voila, que ie vous preſente ſ’il vous eſt agreable, vous m’en donnerez ce qu’il plai ra à voſtre majeſté. Ayant dit cela, il tire de deſſous ſaiuppevne petite cage couuerte de drap gris qu’il leua, & la Royne vid ce parroquet, puis il dit, Madame, ſi dans quinze iours il ne vous duit, ie leviendray querir : mais, Madame, ie vous aſſeure qu’il n’ya rien d’égal au monde : Il luy raconta les actes de cet oyſeau, & le luy laiſſa, & la Royne luy baillavne bague, luy di ſant qu’il la raportaſt quand il viendroit pour r’auoir ſon parroquet ou le prix d’icelui, adiou ſtant que ſelon l’eſſay & ce qu’elle en trouue roit, qu’elle luy payeroit, & ſi ce qu’il diſoite ſtoit vray, qu’elle le recompenſeroit. L’oiſeleur ſortilaRoyne fut touchee en ſon cœur, & ne ſca’uoit ſ’il y auoit en cecy quelque artifice, toutesfois remettāt tout au temps fit mettre le parroquet aupres de la cheminee contre ſa chaire.

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DESSEIN VINGTIESME.


Le Parroquet ſe deſcouure à la Royne. Ils deuiſent ſouuent enſemble. La Royne fait vn ſonge & incite ce Roy à faire le beau ſecret. Il ſe met en vne poule, & le parroquet r’entre en ſon propre corps. La poule eſt priſe.



TOvt animal deſpayſé ou deſlogé eſt triſte, & auant que ſ’eſtre recognu ne fait pas ſes actions comme au parauant : cela fait croire à la Royne, que c’eſt la cauſe pour laquelle ſon parroquet ne parle point : car depuis qu’il fut poſé en ce lieu, où elle luy deſigna ſa place, il ne parla, ny beut, ny mangea, ains comme plein de grande ſolicitude, eſtoit ne plus ne moins qu’en conſideration. Le lendemain ſur le ſoir, ce Roy veint voir la Royne, & fut quelque peu de temps auec elle, mais auec tant de reſpect qu’il eut ayſément paru qu’il n’y eut eu aucune particularité entre ces perſonnes-là. Le parroquet y veilloit attentiuement, obſeruant tous les geſtes de la Royne & ſes comportements : Trois iours ſ’eſtans ainſi paſſez, la Royne ſ’auiſa de ſon parroquet, & dit à Gaſe : i’ay pardonné à ce parroquet, pource qu’il n’eſt pas en ſon cognu, mais s’il ne fait autrement, ie le renuoyeray. Adonques le parroquet ſongea en ſoy-meſme ce qu’il deuoit faire, & ſe trouuant en vne extreme peine, ſe reſolut tellement que ſur le midi il commença à dire, Parroquet mignon. La Royne veintà lui, & lui dit, Mon petit parroquet vous n’en dites gueres. le parroqvet. Vous n’en dites gueres. La Royne. Parroquet mon mignon parlez donc à moy le p. Ie me tais pour le ſeruice de ma maiſtreſle. la r. vous eſtes beau parroquet. le p. Il eſt beau qui a belle Dame. La Royne toute ſatisfaite dit à Gaſe, vraiment ma fille ce parroquet eſt des meilleurs, il le faut vn peu laiſſer r’aſſeurer. Le parroquet prenoit garde que la Royne ne ſortoit point, peu de gens la venoient viſiter, elle eſtoit comme ſolitaire, & n’auoit pres d’elle que les ordinaires de ſa chambre, & que ſi ce Roy venoit, il n’y eſtoit gueres, en apres il oyoit les diſcours qu’elle faiſoit à Gaſe, dont il iugeoit que ſon eſprit auoit de l’inquietude, ioint que la nuict il l’oyoit ſouſpirer, regretter, & ſe lamenter. Parquoy vn iour qu’elle auoit enuoyé ſes femmes, qui ça qui là, & que par hazard elle fut ſeule elle ſ’aprocha de ſon parroquet, qui tous les iours lui degoiſoit quelque nouueauté, & à ceſte heure là, cōme il la ſentit ſi pres de ſoy, la regardant d’vn œil de pitié il fe mit à ſouſpirer : la Royne ſ’auiſant de ce geſte, ne ſceut que preſumer, ſinon que ce fut quelque bon Demon, preparé à ſon ayde, ainſi qu’elle y penſoit profondement le parroquet lui dit, Mon eſſence, ie parle à vous. Si toſt qu’elle eut ouy ce mot, qui eſtoit le cher ſymbole de l’aliāce du Roy & d’elle, elle fut eſmeuë, dont elle dit, Mon mignon qui eſtes vous : le par. Belle Royne ie ſuis auiourd’huy en voſtre puiſſance, pour eſtre conſerué ſi vo° le voulez, ou acheué de ruiner ſi vous le deſirez : de vous ſeule depend l’acheuemēt de ma miſere, ou le renouuellement de mō bien. la royne. Quoy mon parroquet, vous auez biē du iugemēt, & du diſcours, vous m’auez dit vn mot qui eſtoit particulier à mon Roy & à moy, eſtes vous point quelque eſprit qui ſous ceſte figure d’oiſeau, vouliez ſcauoir mes affaires ! le par. Si mon ſecret vous eſt cognuie vous prie le tenir ſecret, & faites ſelon voſtre prudence. la royne vous m’eſpouuantez, parroquet. le par. Il n’y a point de cauſe de crainte, car ie ſuis ſous voſtre pouuoir, mais reſpondez à mon ſecret. la roy. mö cher parroquet ie cōmence à m’aſſeurer, voſtre ſecret ſera le mien. Cela dit, il lui conta amplement ce qui eſtoit auenu, & cōme ayant trop aymé Spanios, à qui il auoit declaré le beau ſecret, il l’auoit trahi, lui disāt ce qui c’eſtoit paſſé. Depuis ceſte heure là, la Royne voulant ſe retirer & recreer, elle auoit recours à sō parroquet, entretenant ce royal oiſeau qui lui faiſoit le diſcours de ſes fortunes, craintes, & deſirs, & elle le conſoloit l’aſſeurāt de ſon amitié parfaite, ce qui ne ſe paſſoit gueres, que la triſte Royne n’arrouſat la cage de l’oiſeau tāt aymé de ſes pudiques larmes, pleines de cōpaſſiō & d’amour, car le ruiſſeau en couloit de parfaicte affectiō, ces cheres goutes eſtoyent toutesfois pour la pluſpart pluſtoſt ſechees qu’aſſemblees, & bien que ſouuent elles fuſſent toutes de feu, l’angoiſſe les refroidiſſoit ſi lentement, que la pitié germoit à leur rencontre. En telle ſorte la pauure Dame aux heures deſrobees en ceſte deſolee conſolation ſouſpiroit tendrement deuant celuy ſeul qui demeure en ſon cœur, lequel cognoiſſant ce grand amour plein de loyauté, luy remonſtroit paiſiblement qu’il eſtoit beſoin de patience, & vſer d’vne grande prudence, afin de ne troubler rien, & de ne ruyner les affaires, eſtans ſoubs la puiſſance d’vne main plus forte, de laquelle il falloit attendre & endurer, tant que l’on peuſt auoir barre ſur elle, & qu’eſperant il conuenoit viure auec diſcretiō, & ſecretement. Ces deuis familiers durerent quelques iours, durant leſquels elle deſcouurit au parroquet ſon doute, ſes penſees, ſa feinte pour ſon ſuiet & tout ce qu’elle eſperoit. Voilà que c’eſt de la verité interieure, qui a telle force, que ceſte Dame n’a tenu conte de l’apparence de ſon bien, & auiourd’huy qu’elle en a la verité ſpirituelle, s’y tient tellement addonnee, qu’elle n’a delectation qu’à l’entretien de ſon fidele oyſeau, ſur la vie duquel ſans doute le traiſtre machineroit s’il le cognoiſſoit cepédāt il meurt de deſplaiſir de ne pouuoir obtenir ny oſer demander le doux ſoulas qu’il eſpere en la iouyſſance de la Royne. Les femmes de la Royne ſont fort eſbahies de l’affection qu’elle a vers ceſtoy ſeau : Elles ne l’euſsēt point trouué eſtrāge ſi elles euſſent ſçeu ce que c’eſtoit, & que par ainſi elles ſe fuſſent miſes diligément à eſplucher la grace que l’on perçoit en l’entretien d’vn bel eſprit bien-aymé, & de combien ce contentement excede l’ombre du plaiſir qu’on rencontre en la iouyſſance d’vn corps ſuiet à corruption : le ſoin qu’elles ont de ceſte action de leur maiſtreſſe euſt ceſſé, & leur cœur ſe fuſt eſiouy de ce que elle n’a plaiſir certain que celuy qu’elle ſauoure aupres de l’eſprit tant aymé : telle eſt l’affection des ſages Dames, dont les delices ſpirituelles ſont les excellentes ioyes de leurs cœurs. Le tēps concedé à la Royne s’eſcouloit, & le terme s’approchoit, ſi qu’il falloit ou tout perdre, ou reſtablir ce qui eſtoit deſcheu : Auſſi conuenoit terminer, les ingrates fortunes du triſte Parroquet, ſelō le conſeil duquel vn iour que ce Roy vint viſiter la Royne, il la trouua en l’eſtat qu’elle s’eſtoit preparee paroiſſante dolente, & à l’apparence de ſes yeux battus, de ſon geſte r’abaiſſé, de ſa grace diminuee, & à la diſpoſition d’vne petite mignardiſe deſdaigneuſe, il sēbloit qu’elle euſt au cœur vne viue douleur ou quelque grand meſcontentement, dont il fut fort eſtonné & luy demanda auec demonſtration de vehement amour ce qui l’incommodoit & donnoit occaſion de ceſte triſteſſe. Elle luy vſa de quelques mignons propos comme auant-coureurs, & continuant dit, Il y a deſia pluſieurs nuicts que ie ſuis en grandes inquietudes, & me trouue fort en peine, & ſur tout approchāt de la fin du tēps que m’auez octroyé pour ma ſolitude, dont ie voudrois ia eſtre quitte, & que i’euſſe retranchee fort volontiers, n’euſt eſté que i’ay crainte d’eſtre eſtimee volage, & ie vous aſſeure que depuis cinq ou ſix nuicts les ſonges m’ont diuerſement agitee : Il me ſembloit vne fois que vous eſtiez courroucé contre moy, & que vous demandant pardon vous ny vouliez point entendre : vne autrefois ie cuidois que quelque indignation vous occupoit, qui faiſoit que ie ne vous eſtois plus agreable, ces penſees me reſueilloient auec peine, & puis me recommandant au ſommeil pour y trouuer repos, le ſonge me venoit enqores incommoder, & ſe rendant plus faſcheux ne me donnoit aucune remiſe : car laiſſant les mauuaiſes figures qui m’auoient trauaillee, m’offençoit de plus cruelles, les imprimant fermement en ma fātaiſie : Et meſme ceſte nuit derniere il m’eſtoit aduis que pour auoir quelque conſolation ie vous ſuppliois que pour l’amour de moy, ainſi que pluſieurs fois vous l’auez faict, vous vous miſſiez en quelque corps d’oiſeau, & que vous m’en eſconduiſiez, croyez-moy que i’ay tant eu celà en la teſte, que i’en ſuis ſi troublee, que i’en perds repos & plaiſir, & qui pis eſt, ces ſignes m’oſtent l’aſſeurance de vous en ſupplier : toutesfois ie ſuis preſque remiſe, d’autant que vous ayant pleu ſçauoir l’occaſion de ma triſteſſe, & que ie la vous declare, vous ne trouuerez point mauuais que ie vous ſupplie pour recreer mon eſprit, & le retirer de la deffiance où il ſe veut gliſſer, que ie vous voye encore faire le beau ſecret. Ce Roy qui auoit le corps & non la memoire royale, ne ſçauoit pas ſi elle auoit veu ce qu’elle diſoit, parquoy il en croyoit ce qu’elle aduancoit, donc il luy reſpondit, Vous auez tort que vous ne m’en auez pluſtoſt parlé, ie ne vous euſſe pas fait languir apres voſtte deſir, voſtre propre ſilence vous a moleſtee, faites apporter icy quelque animal, & vous en aurez biētoſt le plaiſir. La Royne commanda à Gaſe de faire apporter vne poule viue : Cecy auoit eſté fort biē aduiſé, par ce que c’eſt vn animal qui a le iugement tardif, à cauſe des organes qui ſont diuiſez au cerueau : & partant que l’ame ſeroit long tēps en ce corps auant que d’eſtre auertie, & peut vſer de ſes propres functions, & puis le corps en eſt foible au prix de celuy du parroquet, qui eſt plus nerueux, ce qui fut arreſté & conſideré, à ce que s’il ſe fuſt fallu battre le parroquet euſt eu le deſſus, ainſi tout preueu, la poule apportee, la Roy ne trouua moyen de faire ſortir ſes femmes, pour demeurer ſeule auecce Roy, lequel print la poule, & la tua, puis s’eſtant diſpoſé de ſon long ſur le tapis, inſpira l’ame dans la poule, la quelle ſe releua & chemina par la place vers l’autre bout de la chambre : à lors la Royne ſe mit entre le corps & la poule : & le parroquet, la cage ayant eſté ouuerte, ſortit promptement, & ſe ietta ſur ſon corps, & par la vertu d’inſpiration, reſpiration & expiration, remit l’ame dans le legitime corps, dont elle auoit eſté ſi longuement diſtraite. Alors le Roy ſe leua, ce que voyant la poule ſe trouua fort eſtonnee, ainſi qu’il eſt à preſumer : car qu’eſt-ce qu’elle peut plus ? les organes de ce malheureux corps n’ont rien de propre à la prononciation, elle ne peut demander miſericorde, de s’enuoler pour euiter le danger il n’y a pas moyen, tout eſt clos, de reſiſter elle eſt trop foible, il faut qu’elle ſe cache pour auoir quelque minute de reſpit & temps à ſe depiter puis perir. Et puis oyant le Roy luy dire Malheureux & meſchant traiſtre, que i’ay tant aymé, & m’as ſivilainement trahi, tu ſeras puny, cruel Spanios, & periras miſerablement, auſſi bien es-tu deſia enueloppé de miſere. A ce coup la craintiue poule ſe va muſſant és recoins & endroits ombreux de la chambre, mais pour neant, car à coups de baſton elle eſt raddreſſee par vn iuſte vengeur de ſa propre offence, qui la ſaiſiſſant par les aiſles la retint, luy communiquant autant de peur voire plus que ceſte ame deſconfortee n’auoit eu de contentement de ſon exaltation, puis la fit mettre en vne cage de fer, luy ayant fait couper vne aiſle au ras du corps, & la laiſſa là en priſon, luy faifant donner des peurs intollerables. Quelquesfois vn renard priué eſtoit mis pres cette cage qui marchādoit la poule, vne autre fois vn ſoldat paſſoit, qui diſoit que il la falloit couper membre à membre, & la dōner en capilotade aux corbeaux : les pages & laquais luy faiſoient mille affres, diſans que ceſte maudite poule ne preſageoit que malencontre, ainſi ceſte ame miſerable tiroit deſia ſes malheureuſes penitences. La Royne apres auoir recouuré ſon deſiré Seigneur en eſtat parfait de ce que il auoit éſté, laiſſant à part & luy auſſi les mageſtez & auſteres retenues que la ſerieuſe qualité Royale introduit au deſaduantage des couſtumes d’amour, ſe iette à ſon col, l’embraſſe & le carreſſe, & luy de meſme ne ſe preſumant que mary bien aymé, en aymant ſe colle entre les bras de ſa deſiree, & ainſi ſe font mutuellement vn recueil le plus agreable qui ſe puiſſe imaginer entre les receptions & rencontres amiables de perſonnes ſe ſouhaittans vnanimement, & ſe conſolerent reciproquement. Ceſte fortune fut diuulguee, feux de ioye en furent faits, les Princes s’en eſiouyrent, les grands en eurent du plaiſir, & le peuple du contentement : & en ces delices le corps du parroquet fut dignemēt embaumé, & luy fut faict vn riche & excellent Cenotafe, pour ce qu’il auoit eu l’honneur d’auoir logé en ſoy l’ame Royale. La Royne enuoya querir l’oiſeleur qui fut biē appointé, car le Roy l’ennoblit & tous les ſiens le faiſant premier au turſier, & Gentilhomme ordinaire de ſa Chambre. C’eſt vne notable amitié que celle qui ſe pratique par la frequentation & rencontre : le Roy le cognoiſt, & ſon cœur ne peut qu’il n’ayt quelque douce inclination de ſouuenance, vers la biche où l’ame Royale a logé, par † bien qu’il ſcache & croye qu’elle eſt con ommee, ſi eſt-ce qu’il monte à cheual, & va ſur le lieu, où il ſcauoit l’auoir laiſſee, & y fit baſtir vn petit edifice, qu’on nomme encore Biche-raiſon, où eſt la figure entiere d’vne Biche toute d’or, & meſmes elle eſt vn Taliſmam, qui a telle vertu, que les Biches qui ſe rencontrent à vingt & vne toiſe pres de là, ſont hors de tout danger.


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DESSEIN VINGTVNIESME.


Execution de la poule. Vne belle Dame arriue en Quimalee, & Viuarambe l'accoſte. Elle iuge que ces trois freres ſont les Fortunez, auſquels apres elle deſcouure qu'elle eſt Etherine. Canocoïs diſcourt de l'auanture d'Etherine depuis qu'elle fut expoſee. Les Fortuuez retournent en Glindicee.



LA triſte poule portoit encores en ſoy les penitences du malheureux Spanios, quand les Fortunez vindrent en l'iſle, & le Roy leur cōta en particulier toute l'hiſtoire ainſi qu'elle s'en eſtoit paſſee, & leur demanda conſeil ſur ce que meritoit ceſt animal deſolé : Ils luy donnerēt auis de faire le procez à Spanios, cōme à vn traiſtre, & de ietter la poule en la partie du foſſé du donion où eſtoient nourries les viperes que l'on conſeruoit pour faire la Theriaque, à ce qu'eſtāt ſans aeſles, elle fuſt exterminee par ces dangereux animaux, ce qui fut executé apres que leRoy l'eut communiqué à ſon conſeil, & ce ne fut pas ſans que la loüange de la Royne fuſt exageree, car ſa prudence, ſageſſe & pudicité, auec l'excellence de ſon amour furēt cognuës par vn meſme effet, & tel que la gloire en paroiſtra eternellement à l'honneur des Dames. Or le temps auquel les Fortunez attendoiēt pour retourner en Glindicee, & auſſi la ſaiſon de deſplaiſir pour les deux : chaſtes amãs s’approchoit, & cependāt les deux cœurs vnis par l’amitié reciproque eurēt moyen de conferer enſemble & ſe iurer fidelité & parfaite ſouuenance. Cliambe fut fort ayſe d’auoir ſecrettement ſceu de Caualiree ſon eſtat, conditiō & race, ce qu’elle tiendra ſecret en ſon cœur iuſques au temps qu’il ſera libre de ſe manifeſter, & toutesfois elle portoit aſſez impatiemment ceſte departie qu’elle faiſoit retarder par tous les artifices qu’elle pouuoit, meſme le Roy ſans ſçauoir les cōceptions de ſa fille apportoit tout ce qu’il luy eſtoit poſſible pour retenir vn petit ceſte cōpagnie tant agreable : la fortune amie leur ayda en ce que tout incontinant que la mer fut ouuerte, il arriua tout ioignant du vaiſſeau des Fortunez vn Nauire Aſiatique, chargé de diuerſes marchandiſes de prix. Le Maiſtre du vaiſſeau mit pied à terre, ce que virent les Fortunez qui parloient à leurs Nautonniers pour tendre biētoſt les voiles, & leuer les ancres, & le marchād les voyāt de belle apparēce s’addreſſa à eux, les priāt qu’il euſt moyē & cōgé de faire ſon trafic en l’iſle, & y debiter ſes marchandiſes : Caualiree qui ſçauoit la couſtume du pays luy dit, Mon pere, vo° eſtes és terres d’vn Roy qui reçoit tous ceux qui abordent icy : auſſi ce Royaume par les anciennes loix eſt le pays cōmun de tout le monde : Le vieillard le remercia fort courtoiſement & retourna en ſes vaiſſeaux dont il fit ſortir quelques gens auec des hardes, & en ceſte cōpagnie eſtoit vne belle ieune Demoiſelle accōplie en beauté, releuee de grace & de façon, ſentāt fort ſon biē. Viuarambe qui de plus pres y prit garde, laiſſant ſon aiſné qui ſ’adreſſa au bon homme, & l’autre entretenoit ſes propres penſees, accoſta ceſte belle, laquelle ſe voyant bien rencontree, & penſant que celuy qui l’abordoit eſtoit quelque ſignalé du pays, ne fit point difficulté de receuoir ſa courtoiſie, & ſe laiſſa conduire par luy lequel apres quelques propos mutuels, cognoiſſant qu’elle auoit en l’ame quelque difficulté, luv dit, Belle il ſemble ou que vo° ſoyés fatiguee, ou que vous ayés aux cœur quelque grande detreſſe, elle luy reſpond il n’y a perſonne qui ne ſoit ſujette à l’affliction. Vivarambe. Les belles qui ſont vertueuſes, telle que ie vous eſtime, ſçauent bien deſtourner leurs ennuis ou les ſupporter. La Belle. Il eſt vray, quand il y a du remede, Vivar. Auez vous tel deſplaiſir qu’il n’y ait point moyen d’y remedier ? La Belle. Ie ſuis bien marrie que vous ayez auiſé mon humeur deſplaiſante, & ce m’eſt vne grande indiſcretion d’auoir paru de ſi peu de courage, & n’auoir peu bien diſſimuler, toutesfois puis que vous m’auez ſurpriſe & que ie vous penſe galant gentilhomme, & ſçachant qu’en ce royaume la liberté eſt la premiere loy, le vous diray librement, qu’à dire vray ie ſuis triſte. Vivaram. Comme la liberté eſt icy, auſſi il y a moyen d’y trouuer remede, & conſeil en affaires, parquoy n’ayez point ds regret de vous en eſtre ouuerte à moy ; ains ouuertement racontez-moy ce qui vous preſſe, & poſſible par conſeil, artifice ou force, i’auray le moyen de vous deliurer de Peine. La Belle. A vous ouyr parler, ie croi que c’eſt la courtoyſie du païs qui le vous fait dire, car autrement il n’y a point d’aparence veu que vous ne ſçauez qui ie ſuis. Vivarambe. Mon propre deuoir me fait parler de la ſorte La Belle. Quel deuoir auroit vn braue cheualier, vers la fille d’vn pauure marchand. Viv. Ie ne prens point cognoiſſance ſi vous eſtes fille de ce marchand, ie n’ay eſgard qu’à la grace que i’ay deuant moy, qui promet plus que d’vne ſimple Damoiſelle. La Belle. Puis que vous auez ſi bonne opinion de moy, ie ne veux pas perdre ce hazard ; & puis à vous voir i’eſtime a uoir ouy parler de vous. Vivarambe. Et bien voila vne belle feinte. La Belle. Monſieur, permettez moy de me retirer, puis que vous deſchees de la bonne penſee que vous aués de moy, eſtimant que i’vſe de feinte. Vivar. Ces traitz partent de trop d’eſprit. Non ie ne vous permettray rien, ains tant que ie pourray ie vous forceray par courtoiſie, afin de ſçauoir vos affaires pour vous y ſeruir. La Belle, Pourquoy m’eſtes vous ſi fauorable ? Vivar. Pource que ie ſuis ſeruiteur des Dames & que ie deſire leur faire vn ſignalé ſeruice en vous ſeruant. La Belle, Puis que vous m’aués tāt obligee, ie vous ſupplie qu’il vous plaiſe nous faire l’honneur de nous voir à l’hoſtellerie, & 1e vous racōteray vne nouuelle merueille en vous faiſant voir pluſieurs raretez. C’eſtoit icy le temps oportun de prēdre congés où ils approchoient du logis où le marchand entra auec ſon train, & les Fortunés le recommenderent à l’hoſte & promirent de venir Voir la marchandiſe apres midy : Cette belle Damoyselle auoit, fort pris garde aux Fortunés, croyant qu’ils eſtoiēt ceux dont elle auoit autre fois ouy parler, cela fut cauſe que ſi librement elle parle auec Vivarābe, lequel à l’heure deſiree fit partie auec ſes freres d’aller voir ce marchād, pour deſcouurir qui eſtoit ceſte belle, Ils vindrēt donques aux lieux où elle eſtoit, & le marchand les mena en ſa chambre où ils virent ceſte belle comme vn eſclair brillant au commencement des tenebres : Il eſt à croire que ſi leurs cœurs euſſent eſté libres, il n’y euſt pas eu moyen de ſ’echapper des flammes excitees par ces beaux yeux : Eſtans entrez ils trouerent ſur la table des inſtruments de muſique, & demāderent qui ſ’en aydoit, la Belle dit que c’eſtoit elle qui en faiſoit meſtier, & que ſ’ils deſiroient en auoir le plaiſir que tout incontinent elle leur en donneroit le paſſetēps : c’eſtoit leur preparer ce qu’ils demandoient : parquoy auſſi toſt ils ſ’y entremirēt auec elle, luy diſans qu’ils y prenoyent plaiſir, & l’accompagneroyent : Elle dit quelques airs puis les prie que tous enſemble ils chantaſſent & touchaſſent des inſtrumens, ce qui fut galemment executé, & ainſi ils paſſerent quelque heure & comme les Fortunez laiſſoient les inſtruments qu’ils auoyent touchez, elle leur dit que pour les remercier elle leur vouloit donner vn air tout nouueau, de paroles & de muſique, pour ceſt effect elle prit ſon lut & de ſa voix image de la douceur qui plus contēte l’oreille, accompaigna les accens de ce ſouſpir auec vne grace eſgale à la perfection.

Ie releue mon cœur ſur les formes plus belles,
Me guindant vers le ciel d’vn vol audacieux,
Et pour eſtre admiré des courages fideles,
Ie brilleray d’ardeur aux feux de vos beaux yeux.
Ce magnifique obiet tant d’honneur me propoſe
Que ie ne penſe rien que des deſſeins d’honneur :
Tout ce que ie pretens, tout ce que mon cœur oſe,
Ne reſpire qu’effects, accomplis de grandeur.
Braue & determiné, ce beau deſſein i’auance,
En me rendant parfaict au ſeruice voué
Pour autant que ie ſçay qu’en telle obeiſſance,
Mon courage ſera de ma Belle auoué.
Belles pointes d’honneur, nourries de ma flame,
Ie m’eſlance par vous en des ſujets diuers,
Et glorieux d’auoir vne ſi belle dame,
De ma gloire ie veux honorer l’vniuers.
Ia de deſſeins nouueaux les cœurs ie renouuelle,
L’eſclat de mes diſcours eſmeut ja tous les cœurs,
Ceux qui vous verront Belle, & cognoiſtront mon zele,
Imiteront mes feux pour auoir des faueurs.
Ma Belle vous ſerez le patron deſirable
Des belles que l’on ſert, quand on ſert brauement :
Et moy le ſeruiteur, dont l’audace agreable,
Sera le beau proiet pour aimer galemment.
C’eſt faict, il n’y a plus d’amour & d’eſperance,
Qu’en vos yeux, qui d’Amour ſont la force & l’honneur,
Auſſi tout le deuoir, & toute la conſtance,
Se trouuent és effects de ma fidelle ardeur.

Les Fortunez recognurent cet air ; car Fonſtelant l’auoit fait pour Lofnis, parquoy apres la muſique ceſſee ils changerent d’entretien, & laiſſant la compagnie voir le marchād & ce qu’il auoit de beau, prierent la Belle de leur declarer comment & de qui elle auoit eu ceſte piece. Elle leur fit reſponce auec grande modeſtie, que ſ’il leur venoit à gré de l’eſclaircir de ce dont elle les requerroit, qu’elle les en rendreit contans. Les promeſſes mutuelles faictes, elle leur demanda, S’ils n’eſtoient pas ceux que l’on nommoit les Fortunez. Ils luy dirent qu’ils eſtoient tels, & qu’en ceſte qualité ils la ſeruiroient. A ce propos ils debaterent reciproquemēt & auec courtoyſie des offres de ſeruices, dont on ſ’honore entre gens d’honneur, puis elle leur raconta ce qu’elle auoit entendu d’eux, & que par les enſeignes que lon luy en auoit dites, elle les auoit remarquez, les deſirant fort cognoiſtre, tāt à cauſe de leurs perfections, que pour le deſir qui la preſſoit d’eſtre eſclaircie de pluſieurs ſujects traictez entre Lofnis & elle : puis leur deduiſant à peu pres ſon voyage en Glindicee, & comme la Princeſſe luy auoit donné cet air, narra en fin toute ſon auanture, & qu’elle eſtoit fille du Roy de Boron, & retraçant en peu de paroles, leur declara ce qui s’eſtoit paſſé entre l’Empereur & elle, & comment il l’auoit expoſee en la foreſt. Quant au reſte de ce qui m’auint (dit-elle) iuſques à ce que i’aye eſté diuinement conduite entre les mains de mon bon homme, ie ne le vous puis dire à cauſe que les frayeurs, les apprehenſions, les doutes, les reſolutions, les deſeſpoirs, les certitudes, les difficultez, & tels accidens me reuenans en memoire, ie troublerois la belle diſpoſition à laquelle ie me ſuis determinee, partant ie vous remets à ce que vous en diſcourra ma ſage compagne Canocoïs, de laquelle vous le ſçaurez, & ie vous prie m’en excuſer, & i’ay tant de fiance en voſtre courtoyſie, que ie penſerois faire tort à voſtre bonté, de vous en requerir d’auātage, pource que ie vous preſume diſpoſez â laiſſer mon cœur au repos qu’il ſe veut eſtablir durant la miſere que ie cours. Ils eſtoiét fort affectionnez à ce deuis, que le Prince Nicoſtride grand Maiſtre vint luy-meſme querir les Fortunez que le Roy demandoit, tellemët qu’ils prirent congé iuſques au temps opportun, qui fut dés le ſoir, dautant qu’ils eſtoient preſſez de partir : Donques apres ſouper ayant diſcouru auec Cliambe, ils luy perſuaderent de voir ceſte belle Princeſſe, qu’ils luy dirent & au Roy, eſtre Etherine fille du Roy de Boron, & de laquelle ayant ſçeu les affaires, furent tres-contans qu’elle fuſt pres d’eux : Et cecy fut conduit ſi ſecrettement, qu’il n’y auoit que le Roy, la Royne, & la Princeſſe qui ſceuſſent l’affaire. Elle fut donques mandee & receuë honorablement. Dés ce ſoir le Rov la Royne & Cliambe eſtans au cabinet ſus le iardin, n’ayans auec eux que les Fortunez, auec Etherine & la ſage Canocoïs, ils ſceurent toute la fortune de la triſte Etherine, que Canocois continua ainſi, depuis qu’elle fut expoſee & m’eſt auis que ie ſuiuray de poinct en poinct ce qui en eſt, le vous deduiſant cōme elle le diſcouroit. Etherine aiant eſté quelque eſpace de temps en ce lieu de miſere, la peur n’arreſta gueres à l’aſſaillir de tous coſtez, & en ceſte detreſſe la crainte luy figuroit à trauers les arbres de grāds loups pres