L’inventeur Reichelt s’est tué hier

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Le Petit Journal
n°17937, lundi 5 février 1912

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L’inventeur Reichelt s’est tué hier


L’expérience du parachutiste a fini tragiquement




L’INVENTEUR REICHELT S’EST TUÉ HIER
en se laissant tomber de la première plate-forme de la Tour Eiffel




Nous avons dit que l’inventeur d’un vêtement-parachute, M. François Reichelt, avait annoncé qu’il expérimenterait, hier matin, son appareil en se laissant tomber

Reichelt, Le Petit Journal, haut.jpg
Reichelt, Le Petit Journal, bas.jpg

en haut : Reichelt, avant la fatale expérience. en bas : Les débris de l’appareil, après l’accident


dans le vide du haut de la première plate-forme de la Tour Eiffel.

M. Reichelt a fait hier cette expérience. Elle lui a, hélas ! été fatale.

Voici en quels termes M. Reichelt, en venant nous annoncer son expérience samedi soir, nous avait décrit son invention :

— Mon nouvel appareil n’a rien de commun avec les appareils similaires. Il est constitué, en effet, par un costume fabriqué mi-partie en tissu imperméable, mi-partie en soie pure. La première tient lieu de vêtement et s’adapte au corps comme un costume ordinaire ; la seconde est constituée par un « parachute » qui est replié sur le dos de l’aviateur, comme une capote sur le sac d’un soldat.

« Grâce à un système de tringlettes et de courroies qui se développent à la volonté de l’individu, quand celui-ci tombe dans le vide, le « parachute » se déploie normalement et forcément sa chute dans le vide est amoindrie et sa vie est sauve !

« Je suis tellement convaincu, que mon appareil, que j’ai déjà expérimenté, doit bien fonctionner, que demain matin, après avoir obtenu l’autorisation de la préfecture de police, je tenterai l’expérience du haut de la première plate-forme de la Tour Eiffel.

— Mais, avons-nous hasardé, vous ne prendrez aucune précaution ? Vous ne vous ferez pas attacher ?

— Pas le moins du monde, nous répondit M. Reichelt, je veux tenter l’expérience moi-même et sans « chiqué » (sic), car je tiens à bien prouver la valeur de ma nouvelle invention.


Déjà, l’an dernier, M. Reichelt avait tenté plusieurs expériences analogues, et une fois, notamment, du haut de la première plate-forme de la Tour Eiffel. Mais ces expériences avaient été faites avec mannequins et elles avaient été d’ailleurs assez peu concluantes.

Depuis, en inventeur acharné à perfectionner sa trouvaille, M. François Reichelt avait apporté diverses modifications à son appareil.

Hier, dès 7 heures du matin, en dépit de la température glaciale et de la bise aigre qui balayait le Champ-de-Mars, un assez grand nombre de curieux s’étaient rendus au pied de la Tour Eiffel, pour assister à l’expérience de M. Reichelt.

Des cordages avaient été installés et un service d’ordre avait été organisé.

L’EXPÉRIENCE TRAGIQUE

Il était 8 h. 22 exactement lorsque l’audacieux inventeur s’élança du premier étage, haut de 80 mètres.

C’est dans le vide intérieur de la tour, sur la face parallèle à l’avenue de Suffren et vers le quadrilatère formé par les quatre piliers que M. Reichelt se jeta.

Contrairement à ce que l’on attendait, l’appareil ne se développa point. Un cri d’angoisse s’échappa de toutes les poitrines et, comme une masse, le malheureux inventeur tomba sur le sol, enfermé dans son appareil comme dans un sac.

On se précipita. M. Reichelt avait été tué net. Sur la terre gelée, son corps avait, en tombant, fait un trou d’une quinzaine de centimètres.

Le cadavre fut aussitôt transporté au poste de police de la rue Amélie, puis au domicile du défunt, 8, rue Gaillon.

M. François Reichelt, qui a fini si tragiquement, était âgé de 33 ans ; originaire d’Autriche, il s’était depuis cinq ans établi à Paris comme tailleur pour hommes et dames. Il occupait, 8, rue Gaillon, un appartement situé au troisième étage, et d’un loyer annuel de 1.500 francs.

Il était célibataire. On ne lui connaît à Paris qu’une sœur mariée à un bijoutier.

Son père et sa mère habitent en Autriche.

LES PRÉCÉDENTS

Ce genre d’expériences présente toujours un certain danger pour ne pas dire un danger certain. Car, même les précautions les plus minutieuses étant prises, qui peut garantir que l’appareil s’ouvrira au moment nécessaire ?

Bien d’autres que l’infortuné Reichelt ont payé de leur existence leur belle audace.

Parmi les catastrophes dont l’histoire des parachutes fait mention, une des plus fameuses est celle du mois de juillet 1837 à Londres. L’Anglais Cocky avait imaginé un nouveau système, la face concave de l’appareil étant tournée vers le ciel. Il se lança dans le vide d’une hauteur de 1.800 mètres et se tua net.

La plus récente, en France, date de 1889 où l’aéronaute Leroux, très connu pour ses ascensions en ballon ou ses descentes en parachute, se tua également.