L’iris bleu/Chapitre XIX

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Éditions Édouard Garand (p. 52-55).

CHAPITRE XIX


Journal d’Yves Marin.
(Extraits)
22 juin 1920.

Il a plu tout le jour durant, c’était tellement humide ici que j’ai mis une bonne bûche d’érable dans la cheminée ; mais alors, c’était délicieux que de travailler, doucement bercé par le bruit cadencé de la pluie qui tombait. Ce soir visite de Paul qui a renouvelé son invitation pour dimanche soir. Je vois venir avec une certaine crainte ce souper de dimanche soir. Comment pourrai-je m’abstenir ?

Bulletin du jour : — Journée d’un calme plat, l’ennemi étant retenu dans ses positions à cause de la pluie.

23 juin 1920.

La confiserie est en pleine activité. Nous avons reçu ce matin une telle quantité de fraises que nous avons peine à suffire à les mettre en conserves. Paul est radieux : il me dit que si cela continue, nous allons doubler nos recettes de l’an dernier. Et les villageois donc ? Ils y trouvent double profit : d’abord, leurs fruits qu’ils nous vendent et ensuite leur travail qu’ils nous louent. Il y a réellement une grande amélioration dans l’esprit des rentiers car on a fait voter un règlement pour la construction de solides trottoirs en ciment et personne n’y a trouvé à redire. Peut-être est-ce que leurs budgets commencent à s’équilibrer plus facilement.

Bulletin du jour : — Rencontre de l’ennemi, il s’en est suivi une légère escarmouche de sourires.

24 juin 1920.

Cette brave mère Lambert est en train de convertir mon parterre en un véritable Éden. Les fleurs qui commencent à s’y épanouir sont tellement jolies et parfumées que je ne puis m’en arracher : « Votre cher oncle, me dit-elle les aimait tant ses fleurs ! » Cette bonne vieille ! c’est encore un peu pour honorer le souvenir de mon oncle qu’elle a si grand soin de ses fleurs…

Bulletin du jour : — Nouvelle escarmouche de sourire à laquelle a succédé un sérieux contre-temps, l’ennemi nous ayant surpris en délit d’espionnage. Révision de la dernière décision du grand conseil de guerre : Nous n’assisterons pas au souper de dimanche.

25 juin 1920.

La classification de mes notes est maintenant complètement terminée, je n’attends plus que le parachèvement de notre annexe pour commencer l’installation des machines que je dois aller commander à Montréal. J’ai fait cet après-midi un examen des vieux papiers de mon oncle, et, bien soigneusement cacheté à la cire, j’ai découvert l’acte de concession par le Capitaine de St-Ours à Pierre Marin. En face de ces documents poudreux on se sent pris d’un respect religieux.

Malgré toutes mes recherches, je n’ai pu mettre la main sur l’herbier dont il fait mention à plusieurs reprises dans son journal. Où diable l’a-t-il caché ? J’ai ouvert tous les tiroirs, visité chaque armoire, mais en vain. Ce n’est pas que cela m’intéresse beaucoup, beaucoup, mais, après tout, cela pourrait m’être utile de connaître les fleurs et les plantes par leurs noms si jamais j’épousais ma jolie botaniste. Je ne l’ai pas aperçue aujourd’hui et cependant, j’ai causé une demi-heure au moins avec son cousin qui se dit anxieux de voir fonctionner notre industrie textile. Je serais bien curieux de savoir si elle n’était pas dissimulée derrière une persienne, à nous surveiller.

Bulletin du jour : — Bien dissimulé derrière ses solides positions, l’ennemi nous épie.

26 juin 1920.

J’avais demandé à Madame Lambert de me faire un joli bouquet pour Jeanne et, quelques instants après, elle m’arrive avec une gerbe, mais une gerbe énorme et je me lève effrayé de ce massacre ; mais non, cela me paraît seulement pas dans le parterre. C’est embêtant l’abondance. En ville, une jeune fille ou jeune femme recevant un pareil bouquet serait au troisième ciel, ici, chaque passant peut s’en cueillir un pareil dans le premier jardin venu. Non, je vais lui envoyer porter ces fleurs, mais je tâcherai de trouver autre chose demain, comme cadeau de fête.

Bulletin du jour : — L’adversaire se tient à distance. Ce soir, nouvelle révision de la décision du conseil de guerre. Développements importants en perspective, nous irons à la rencontre de l’ennemi, nous serons demain soir au souper chez Paul.

27 juin 1920.

Souper plutôt monotone en compagnie de Paul, Jeanne, le Curé et le Docteur, notre joli prodige ayant fait défaut d’y assister, retenue à la maison par une migraine aiguë ; du moins c’est la version du Docteur qui nous a quitté vers neuf heures et demie. Le Curé et moi avons en vain essayé de ramener un peu de vie et de gaieté ; mais ces pauvre Lauzon paraissaient avoir perdu un pain de leur fournée.

Cette pauvre petite qui avait dû se faire un tel plaisir d’assister à ce souper, comme elle a dû s’ennuyer dans sa chambre de malade. Demain matin, j’enverrai discrètement la mère Lambert aux nouvelles.

Bulletin du jour : — Victoire complète, l’ennemi se dérobe et refuse le combat ?

28 juin 1920.

Mes relations avec les villageois deviennent de plus en plus cordiales, je connais maintenant par leur nom la majorité des rentiers du village et tous, sans exception, saluent mon passage d’un sourire. C’est extraordinaire comme je me suis vite accoutumé à cette vie que je trouvais ennuyeuse et monotone dans les premiers jours. Je tâche de me mêler le plus possible aux choses et aux gens : je cause sans façon avec un chacun, m’intéresse à leurs travaux, leur donne des conseils, leur prêche le progrès, etc., et mes paroles sont toujours reçues avec une respectueuse confiance. Hier, en me promenant avec Lambert, à l’extrémité de mon domaine, j’ai remarqué une source d’eau très vive et très claire. Comme je me penchais sur cette source pour m’y abreuver, « elle coule ainsi d’un bout à l’autre de l’année, » me fit remarquer Lambert, « il n’y a pas de froid pour la geler ». Mais alors pourquoi n’en pas abreuver le village entier ? Ce serait si facile d’amener cette source jusqu’au village et y distribuer l’eau ! Il faudrait en causer avec Paul.

La mère Lambert est allée aux nouvelles, ce matin. La migraine de Mlle Andrée est complètement guérie, même que la savante botaniste était partie herboriser. Au fait, était-elle réellement malade ? Cette maladie soudaine n’était-elle pas plutôt un simple prétexte pour ne pas me rencontrer ? Mais alors… c’est que je lui suis donc antipathique ! C’est qu’elle n’était pas du tout dans la combinaison ! Alors… ce ne serait ni une coquette, ni une « coureuse de mari » ! Et je… Oui ! mais elle me déteste, ou, pas même, elle me trouve insignifiant, et elle ne me l’envoie pas dire, elle trouve un moyen machiavélique de me fuir ; elle m’a, dès le premier moment, trouvé une quantité tellement négligeable que je ne vaille pas la peine de lui être présenté… Eh bien ! elle est aimable la jolie bachelière-peintre-musicienne-botaniste ! Bah ! après tout, qu’y a-t-il de changé ? La lutte sera moins rude maintenant que je sais que nous partageons les mêmes sentiments l’un pour l’autre ! Oui ! mais suis-je bien sincère quand je dis qu’elle m’est indifférente ?

Bulletin du jour : — Après examen sérieux nous constatons que la victoire d’hier a plutôt été un échec sérieux. L’ennemi nous a fait sortir de nos tranchées, réaliser nous-mêmes notre faiblesse, cependant qu’il consolidait ses positions.

Bulletin du soir : — Avons décidé d’opérer une retraite stratégique ; nous partons ce soir pour Montréal où nous serons retenus durant une semaine.

29 juin 1920.

Ce soir je couche à Montréal, dans mon ancienne chambre d’étudiant que cette brave Madame Emond a remise à ma disposition. Après une nuit de quasi insomnie dans une auberge de St-Hyacinthe — drôles de nous, en vieillissant, l’on devient casanier et monomane — je suis descendu ce matin à Montréal vers neuf heures. Quel bruit, grand Dieu, quel bruit ! Moi qui autrefois faisais mes délices de cette vie active et ardente, de cette course continuelle des gens, de ce trafic incessant, de ce brouhaha, je me demande aujourd’hui comment je vais pouvoir vivre cette semaine ?

Quelle existence mène cette cohue pressée que menacent mille dangers ! Vivre au milieu de ces milliers de figures inconnues, rencontrer tous ces gens qui demeureront éternellement pour nous des énigmes passagères, être terriblement solitaire et seul au milieu de cette foule sans nombre… Et dire que j’ai mené cette existence durant de longues années, que je me croyais heureux alors, que je rêvais de la continuer, de jouer des coudes, moi aussi dans cette multitude cosmopolite, et qu’alors, je souriais avec commisération sur la campagne et sa solitude mélancolique ! Que j’étais insensé ! Je réalise bien aujourd’hui que l’on est bien moins seul dans mon petit village qu’ici, au milieu de cette populeuse cité.

J’irai demain visiter les maisons qui doivent nous fournir notre matériel.

Bulletin du jour : — Retraite stratégique jugée comme faux mouvement. Loin de l’ennemi, nos forces se désagrègent.

30 juin 1920.

Longues et ennuyeuses stations chez nos fournisseurs de machinerie ; attente d’une heure avant d’être introduit auprès du gérant, un Américain froid, arrogant et quelque peu hâbleur. Je crois que j’aurai certaine difficulté à me procurer ce que je cherche, tout ce que l’on a en main est américain. Nous nous sommes laissés sans être plus avancés. Cet après-midi, nouvelle séance chez un autre marchand. Nouvelle attente d’une heure avant d’être introduit, nouvelle déception. On ne peut comprendre comment je n’adopte pas sans modification la machinerie américaine. Ces pauvres Yankees, ils sont tellement infatués d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent concevoir que d’autres leur soient supérieurs.

Ce soir, promenade sur la rue Ste-Catherine. C’est bien comme autrefois. Jeunes gens flâneurs, fille fardées et poudrées, coudoyant les bons ouvriers encore las du travail journalier et cherchant à s’en distraire un peu, jolies femmes élégantes, etc : mais ce n’est pas une promenade qu’ils font ces pauvres gens, c’est une véritable course ! !

Fatigué moi-même, je me suis engouffré dans un théâtre de l’est. On y jouait une pièce pseudo canadienne par un acteur à nationalité vague, comme son œuvre d’ailleurs dont les caractères ethnologiques n’étaient pas fort marqués.

Comment les journaux ont-ils pu faire l’éloge d’une pareille platitude ? Les « Abrutis », tel était le nom de la pièce, est un assemblage informe d’ineptie et d’immoralité en dépit des prétentions de son auteur qui dit que le temps est venu de prêcher la vertu en étalant le vice.

Et dire que les quelques centaines de spectateurs applaudissaient à s’en fendre les mains. Et moi-même, il y a deux ans, n’aurai-je pas fait la même chose ? Que je suis changé !

J’ai fait cette constatation spécialement lorsqu’à la sortie j’ai rencontré deux anciens amis qui m’ont demandé en vain d’aller terminer la nuit avec eux au club. Autrefois, j’aurais accepté avec empressement, non que je ne me sois jamais enivré ou que j’aie joué, mais simplement pour faire comme les autres.

Rentré chez moi, je me suis endormi en songeant à mon village et aux amis et… ennemie que j’y ai laissés.

Bulletin du jour : — Positions toujours les mêmes. Avons eu ce matin des nouvelles de l’ennemi par notre fidèle Paul ; son moral est superbe.

1er juillet 1920.

Il pleut ! Oh ! un jour de pluie en ville, comme c’est triste ! Là-bas, la pluie c’est un gage d’abondantes moissons, c’est le pain qu’on pétrit, le bien-être qui s’annonce ; ici, c’est la pluie tout court, avec son ciel plus gris encore, les rues crottées, la foule qui engouffre dans les tramways… c’est la pluie.

Bulletin du jour : — Cruelle dépression du moral de mes forces, le « cafard » commence à se faire affreusement sentir.

2 juillet 1920.

Il pleut toujours. Visite à la firme française de machinerie. On n’a rien en main, mais à mes premières paroles un large sourire est venu couper la bonne figure du gérant de l’établissement. Bien certainement qu’il m’a compris, ces machineries que je lui demande, c’est un peu de chez lui, il vient de Lille. Je crois que j’ai enfin mis la main sur le merle blanc ; il m’a promis de me procurer ce que je désire et ce dans le plus court délai, deux mois au plus.

Bulletin du jour : — La démoralisation gagne complètement nos forces ; hâtons le plus possible le retour à l’ennemi.