La Belgique/04

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◄  III


LA BELGIQUE.




SA NATIONALITE, SA SITUATION ACTUELLE.




On s’est accoutumé en France à considérer le nouvel état belge comme un tronçon détaché d’un empire qui devra se reformer tôt ou tard, et cette prévention se lie à trop de souvenirs, de regrets et d’espérances nationales, pour que le premier mouvement ne soit pas de rejeter la pensée qu’une patrie étrangère puisse naître, encore moins soit née déjà, sur le sol même dont les traités de Vienne avaient prétendu faire la place d’armes de la sainte-alliance. Mais nous nous adressons aux esprits élevés, à ceux qui vont droit à la vérité, et, fût-elle importune, n’hésitent pas à la regarder en face. Nous leur demanderons si, à une époque aussi changeante que la nôtre, la juste ambition d’un grand pays comme la France peut se repaître éternellement des mêmes objets et tourner sans péril dans un cercle d’idées immobiles. Le temps inexorable marche, et modifie sans cesse les rapports de la famille européenne. Les petits états se font une destinée à part, pendant que les nations souveraines attendent patiemment que des clartés nouvelles s’élèvent sur leur horizon. Chaque heure de ce siècle qui s’écoule pour la France dans la paix et dans l’expectative déplace insensiblement le problème de son avenir ; chaque année qui s’ajoute à son passé d’hier démasque, en se retirant, un nouveau lendemain. C’est la connaissance exacte des perpétuelles altérations de sa donnée politique qui doit l’intéresser avant tout. Son théâtre est si vaste d’ailleurs, qu’elle ne saurait prendre alarme pour un peuple de plus qui sera éclos sous son aile. Témoin, depuis douze ans, de faits dont l’importance secondaire lui échappe dans le bruit que font autour d’elle les évènemens de chaque jour, nous les dirons tels que nous les avons observés ; notre seul mérite, nous le revendiquons d’avance, sera une impartialité rigoureuse, et nous tirerons de cet examen, en tant qu’il intéresse l’avenir commun des deux pays, une conclusion que ce début ne fait qu’en partie pressentir.

Il est des nations dont il serait puéril de prouver l’existence : elles sont, pour rappeler ici le mot d’un grand capitaine, elles sont comme le soleil ; malheur à qui ne les voit point ! Mais d’autres, par un jeu cruel des circonstances, ont toujours été placées dans des conditions si étranges et si fausses, qu’on les nie même encore après que le congrès des empires a été forcé de les reconnaître. Tel est le petit peuple belge, composé jusqu’à ce jour en apparence d’élémens indécis et hétérogènes, mais sous sa physionomie un peu terne, au fond, singulièrement lui-même. C’est parce qu’il offre seul aujourd’hui l’exemple d’une pareille anomalie, que nous voulons démontrer qu’on a tort de lui contester sa place dans la société politique, et combattre une incrédulité qui lui a été si nuisible jusqu’à l’heure présente. Nous rassemblerons toutes les preuves éparses de sa personnalité nationale ; nous rappellerons d’abord sa naissance, contemporaine des plus fameuses origines, son passage, pour ainsi dire, souterrain à travers l’histoire, ses révoltes constantes, brusques éruptions de nationalité qui attestent l’existence du feu intérieur, son culte passionné de l’art où s’est réfugié son génie, et les causes fatales, pour la plupart indépendantes de lui-même, qui ont favorisé sa servitude, et, sans un accident heureux, l’auraient prolongée pour jamais. Sans la connaissance et l’examen réfléchi de son passé, on comprendrait mal ce que son caractère aujourd’hui a de vraiment individuel ; il est donc nécessaire avant tout de jeter un rapide coup d’œil sur cette vie latente de six siècles qui a précédé l’instant où il s’est dégagé de ses propres ténèbres : vie un peu mêlée à celle de ses maîtres et de ses voisins, parce qu’il le fut trop souvent lui-même à leurs passions et à leurs intérêts, mais qui s’en détache par certains évènemens matériels ou moraux qui n’appartiennent qu’à lui, qu’on ne saurait attribuer à nul autre.

Le peuple belge, celui que nous voyons aujourd’hui régulièrement constitué, est descendu, comme toutes les autres nationalités européennes, de la société religieuse du moyen-âge ; seulement il en est sorti, non point tout d’une pièce et compacte, mais par fragmens et par lambeaux. C’est ce qui fait qu’il semble né d’hier. Ici les chances, les vices même de l’établissement féodal, ont laissé tomber une semence impérissable dans les entrailles de la civilisation, et en ont en même temps étouffé le développement. Gouvernés par des vassaux de la couronne de France, les comtés de Flandre, de Hainaut et de Namur, ainsi que le duché de Brabant, si proches du foyer de puissance dont rayonnait celle de leurs seigneurs, auraient dû, dans le cours naturel des progrès et des envahissemens de l’unité monarchique, y faire retour long-temps avant toutes les autres provinces du royaume. S’il en est, au contraire, qui semblaient ne devoir jamais se reprendre au grand corps dont elles avaient été démembrées, c’étaient bien plutôt celles dont la position excentrique, reculée encore par la barrière de la Loire, protégeait l’isolement. Cependant il est arrivé que les rois de France ont fini par arracher même la Guienne à des feudataires aussi redoutables que l’étaient les rois d’Angleterre, et quoique, depuis Philippe-Auguste jusqu’à Louis XIV, aucun n’ait perdu de vue la nécessité de reconquérir les provinces belges, ils n’ont réussi, en définitive, qu’à en recouvrer la limite extrême. Tout a tourné contre eux : leur politique traditionnelle, leurs desseins les mieux préparés, et le hasard même, qui amenait des dés si imprévus dans le jeu de la loterie féodale.

Ainsi, l’affranchissement des communes a plus gagné de villes aux monarques français que leur bon droit et leur épée. C’est pourtant ce grand acte imité par le seigneur de la Flandre qui a commencé à éloigner d’eux la possibilité de la lui reprendre un jour. Par des causes qu’il serait superflu d’énumérer ici, les communes de cette petite contrée s’élevèrent bientôt à un si haut degré de force et de richesse, que, rien qu’en agitant la bannière de leurs métiers, depuis Ypres jusqu’au port de Damme, elles faisaient sortir du sol des armées d’artisans, et voyaient se hérisser les remparts des outils du travail aiguisés en instrumens de guerre. Là, le contrepoids que les rois avaient voulu établir pour balancer la puissance de leurs grands vassaux rompit de lui-même un pénible équilibre. La bourgeoisie, devenue puissance à son tour, n’était fidèle à son maître que quand il combattait son seigneur suzerain ; elle se tournait contre lui dès qu’il agissait en vassal. Il y eut des jours funestes où la Flandre tint toute la monarchie en échec, où l’on vit la fleur de la chevalerie française moissonnée en rase campagne sous sa faux plébéienne. Ainsi, la sanglante bataille des Éperons d’or fut l’Alhama du roi Philippe-le-Bel.

C’est là le moment précis où le peuple belge commence à se séparer de l’unité française : il faut remonter aussi haut, si l’on veut rassembler les origines éparses de sa nationalité présente. C’est dans le creuset des passions populaires du XIIIe et du XIVe siècle que se jette et s’élabore l’élément flamand, le plus considérable et le plus ancien de tous. On voit poindre alors et grandir une de ces animosités farouches qui individualisent les peuples, car tous ont commencé par la haine de l’étranger. Du jour où les communes de Flandre ont combattu l’armée royale et l’ont vaincue, le Flamand se distingue du Français, son voisin, par une antipathie prononcée, plus encore que par son langage. C’est la haine de l’Écossais pour l’Anglais, si vivace à la même époque, haine que le temps affaiblira et qui finira par disparaître, comme elle est effacée à présent sur les deux bords de la Tweed, si la fusion s’opère à temps entre les deux peuples, mais qui se transformera, du côté du plus faible, en une habitude de défiance ombrageuse, s’ils continuent à vivre séparés. Pendant la première période de la puissance communale dans le nord, qui embrasse tout le temps de la splendeur de la commune de Gand et se termine à la bataille de Roosebeeck (1381), où le second Artevelde périt, le comte de Flandre demeure attaché à la France, parce qu’il ne peut rien sans son secours ; ses partisans en minorité sont flétris du nom de Liliards, et trouvent plus d’une fois leurs vêpres siciliennes. Il y a enfin une sorte de nationalité flamande prolongée jusque vers l’Allemagne, qui fait front à la nationalité française.

En même temps, deux faits d’un parallélisme bien remarquable vont se répéter de siècle en siècle d’un côté, les efforts infructueux de la monarchie française pour rentrer en possession des provinces septentrionales qui ont relevé d’elle, et de l’autre, dans ces mêmes provinces, des symptômes réitérés d’existence individuelle, n’aboutissant jamais jusqu’à constituer l’individu.

Pourquoi ces deux tentatives contraires, dont l’issue semble n’avoir pu être semblable, échouèrent-elles également ? Nous l’allons expliquer. Il se présenta deux fois, à cent ans d’intervalle, une heure décisive et solennelle où les rois de France auraient pu, grace aux lois féodales, s’emparer de la plus grande partie de la Belgique et la réunir à leur empire. Cette heure qui passe et qui ne revient plus, eux la virent deux fois, et deux fois ils la saisirent mal. Elle sonna d’abord en 1379, vers l’époque de la chute de la commune gantoise. Le comte de Flandre, Louis de Male, tout dévoué à la France, n’avait qu’une fille ; unie à un prince français, elle rapportait à la couronne le riche domaine que le temps en avait distrait. Charles V, il est vrai, ne laissa point échapper une occasion si belle, mais il fit la faute de donner la main de Marguerite à son frère Philippe-le-Hardi, déjà maître, par suite d’une première faute, du duché de Bourgogne à titre d’apanage héréditaire, et l’état bourguignon s’éleva, en face de la France, plus considérable un moment que la vieille monarchie même. Un concours d’évènemens identiques se reproduisit à l’extinction de la ligne masculine de cette maison ducale dans la personne de Charles-le-Téméraire. Une jeune fille hérite alors de tout cet amas de puissance qu’avait laissé s’accumuler l’imprudence d’un roi réputé sage. Louis XI, dont on admire tant le génie politique, tombe dans la même erreur et favorise, par sa manie des intrigues ténébreuses, l’avènement d’une puissance plus colossale encore. Au lieu de précipiter, par une invasion rapide, le mariage de Marie avec le dauphin, il attend de la corruption, pratiquée sous main, ce que la conquête seule lui aurait donné. Pendant qu’il complote sourdement, le feu mal éteint des rébellions communales se rallume ; les partisans de la France, Hugonet et Imbercourt, sont décapités sur la place publique de Gand, et le peuple victorieux donne à Maximilien d’Autriche la main de sa duchesse éplorée : évènement capital d’où sortit le monstrueux empire de Charles-Quint, comme un siècle auparavant un autre mariage avait suscité l’essor de la puissance bourguignonne ; occasion deux fois perdue qui ne devait plus se retrouver, car l’institution féodale marchait rapidement à sa décadence, et les droits de la couronne allaient se prescrire sans retour. Depuis ce moment, la France, toujours attentive aux nécessités de sa position géographique, ne put convoiter la possession de la Belgique sans troubler le nouvel équilibre peu à peu substitué en Europe à l’anarchie politique des temps que nous venons de parcourir.

Comment, de leur côté, les communes flamandes laissèrent-elles passer l’occasion de s’élever au rang de peuple, et usèrent-elles dans des actes déréglés de pouvoir une force qui, mieux ménagée, les eût conduites peut-être à la conquête paisible de leur indépendance ? C’est qu’elles étaient des communes, et rien de plus ; souveraines à ce titre, toutes les fois que la faiblesse de leurs maîtres relâchait les liens de leur obéissance, mais incapables, sous l’empire du principe qui les avait fondées, d’y substituer les nœuds plus durables qui forment les nations. La liberté au moyen-âge diffère essentiellement de la liberté moderne : elle était une exception au sein de la servitude sociale hiérarchiquement organisée, une franchise pour tout exprimer d’un mot, tandis que celle-ci est un droit universel dont les besoins seuls de la société autorisent à limiter l’usage. Aussi, comme il lui manquait la faculté de généralisation qui distingue la nôtre, elle ne dépassa point les bornes étroites de la cité, et eut tous les vices de l’égoïsme, l’orgueil, l’ambition, l’amour exclusif de soi-même et l’indifférence pour autrui. Les communes étaient despotiques et jalouses comme tous les privilégiés ; satisfaites de leurs chartes, soucieuses seulement d’en assurer le respect, elles ne songeaient pas plus à combattre en dehors d’elles le principe de la servitude que les affranchis, dans l’antiquité, n’avaient eu la pensée généreuse de détruire l’esclavage. La patrie, pour chacune d’elles, commençait au pied de leur beffroi et finissait à leurs murailles, et chacune d’elles voyait dans sa voisine une rivale que l’instinct de l’envie désignait à sa haine. Si un danser commun les forçait parfois à se coaliser, le retour de la sécurité venait les replonger bientôt dans l’isolement de leurs antipathies furieuses. Bruges était Capulet à Gand, et Gand lui était Montaigu ; cette même cité de Bruges s’efforçait, dès qu’elle croyait l’occasion favorable, de ramener sous sa juridiction les campagnes environnantes qu’une sorte de charte rurale en avait détachées sous le nom de Franc. Telles furent, sous un autre aspect, les tendances funestes des républiques italiennes, filles malheureuses de la démocratie du moyen-âge, qui s’entredéchirèrent le sein avant l’aurore de la liberté moderne. S’il faut s’étonner de quelque chose, c’est que Bruges, Ypres Courtray, villes indépendantes de fait, ne l’aient point été un moment de droit comme d’autres cités moins riches au-delà des monts ; c’est que Gand surtout, qui, sous la conduite de ses deux grands ruwaerts, Jacques et Philippe d’Artevelde, levait des armées, organisait des confédérations municipales, signait des traités de commerce et d’alliance avec les rois d’Angleterre, n’ait point ambitionné l’honneur de former un état distinct à l’exemple de Pise et de Florence. Mais qu’une nation flamande ne soit pas sortie de ces jours lointains de grandeur et de prospérité, cela ne doit point nous surprendre. Y a-t-il de nos jours une patrie italienne, à moins que vous ne donniez ce nom à l’objet déplorable de l’amour sans espoir et des regrets amers de vingt peuples, ennemis quand ils étaient puissans, réconciliés depuis qu’ils ont perdu la force d’âtre libres ? Comme eux, la Flandre laissa passer une occasion précieuse, et devenue l’héritage d’un César maître des deux hémisphères, comme eux aussi, elle ne la retrouva plus.

Cependant un second élément national concourait à former le caractère de ce peuple dont le nom n’apparaîtra qu’au XIXe siècle. C’est dans les provinces wallonnes ou françaises que nous le signalerons. Là, au moyen-âge, il n’y avait pas de langue qui établit déjà une barrière naturelle entre des provinces dépendantes d’une même couronne, et justifiât jusqu’à un certain point leur séparation politique. On parlait, dans les comtés de Hainaut et de Namur, ainsi que dans l’évêché de Liège, l’idiome dominant en-deçà de la Loire. Le wallon actuel n’est autre chose que la langue d’oïl ou d’oui qui est tombée à l’état de patois en demeurant au fond du peuple. Nous ne doutons point que cette dégénérescence ne soit due aux circonstances qui rejetèrent une fraction de la famille française en dehors de la France politique. Pendant que la langue parlée par celle-ci suivait les progrès d’un état destiné à occuper un rang si élevé dans la civilisation, le vieil idiome s’immobilisait dans les extrémités mortes, pour ainsi dire, où ne circulait plus la sève du tronc principal. Ce serait une étude intéressante à faire que de rechercher, au moyen de la philologie, l’instant précis où les modifications de la langue d’oui s’arrêtent dans le nord, où elle y devient stationnaire ou plutôt croupissante sous la forme du wallon. Je suis convaincu que cet instant coïnciderait avec l’époque où l’action du foyer, jusque-là commun, cesse de s’y faire sentir, par suite des circonstances qui détachèrent définitivement ces provinces du reste de la monarchie.

La partie française de la Belgique n’a guère d’histoire propre au moyen-âge. Le Hainaut, le comté de Namur, le Luxembourg même, suivent la destinée de la Flandre, lorsque des alliances de famille les réunissent sous le sceptre d’un même seigneur. L’évêché de Liège, qui dépend de l’empire, a seul des annales intéressantes, et la vie municipale de la commune liégeoise offre des traits de ressemblance avec celle des grandes cités flamandes. Les Liégeois sont presque toujours en guerre ouverte avec leur évêque, qu’ils assiégent dans son palais épiscopal, qu’ils déposent parfois, et que parfois ils massacrent. Eux aussi lèvent des armées redoutables ; eux aussi, avec leurs piques et leurs maillets, ne craignent pas d’affronter sur les champs de bataille les lances de la gendarmerie bardée de fer. On cite d’eux des actions d’un héroïsme sauvage, comme on en trouve dans toutes les luttes de la liberté, d’intrépides dévouemens qui n’eussent pas déparé les journées de Sempach et de Morat, mais qui n’ont point retenti dans l’histoire, parce qu’il ne suffit pas de l’enthousiasme du patriotisme pour illustrer un peuple : il faut que le sang de ses holocaustes ait rejailli sur l’autel de la civilisation et l’ait sanctifié, et jamais la postérité ne tient compte des sacrifices qui furent inutiles à la cause du genre humain. Comme on le voit, l’élément français, quoique partie constitutive de la nationalité belge, a moins de vie, de puissance et d’originalité que l’élément flamand. Mais, entre deux fragmens de peuple ayant passé déjà par les mêmes phases de l’indépendance communale, la fusion sera facile, et elle s’opérera peu à peu sous le régime des ducs de Bourgogne, lorsque, soudés l’un l’autre par une force supérieure, ils se seront accoutumés à vivre d’une vie commune, à partager les mêmes sentimens, les mêmes passions et la même fortune.

C’est ainsi que la Belgique actuelle pénètre par ses racines jusqu’au fond du moyen-âge, racines si vivaces, que, labourées avec le sol qui les avait reçues et toujours foulées sous les pas des conquérans, il en devait jaillir sans cesse des rejetons nouveaux. Maintenant il faut redescendre tout d’un coup jusqu’au XVIe siècle pour retrouver une seconde expansion de cette sève qui mérite de fixer nos regards. Les communes ne sont plus : le feu des discordes populaires s’est retiré de tous ces foyers épars pour aller se concentrer sur un plus vaste théâtre ; mais le génie de la liberté municipale a laissé trop de fermens d’agitation au sein des provinces belges pour qu’elles soient les dernières à se précipiter dans l’arène nouvelle des passions humaines. La réforme vient remuer le monde : des troubles éclatent aussitôt dans les Pays-Bas. C’est à ces troubles que la Hollande doit son origine et sa rapide splendeur : le rôle du peuple belge, qui retomba sous le joug de l’Espagne, s’en est trouvé obscurci. Cependant la lutte, de son côté, ne fut ni moins acharnée ni moins glorieuse. Peut-être la Providence ne voulut-elle pas qu’une nation continentale autant que maritime s’élevât aux portes de la France, car, si Philippe II et ses successeurs n’avaient point réussi à faire rentrer dans le devoir la partie méridionale des provinces révoltées, il n’y aurait eu qu’une république depuis les bords du Zuiderzée jusqu’aux portes d’Arras ; la réforme aurait accompli pour jamais ce que la diplomatie a tenté vainement de fonder en 1815. Les Hollandais alors différaient peu des Flamands, dont ils n’avaient d’ailleurs ni les richesses ni la célébrité ; une même foi les eût rapidement confondus, le dissentiment religieux les sépara sans retour. Il y avait sans doute dans la nature des Belges, passionnés pour l’art au même degré au moins que les Français, cet instinct des croyances expansives et rayonnantes qui est incompatible avec les dogmes arides du protestantisme. Quand ils eurent épuisé dans une insurrection stérile le reste d’inquiétude qui leur venait des anciennes querelles communales, ils acceptèrent de nouveau la domination lointaine de leurs maîtres, et entrèrent dans une longue période d’anéantissement social et de léthargie politique, pour ne plus se réveiller qu’au bruit précurseur des tempêtes modernes. Mais de leur insurrection du XVIe siècle sortit pour eux un dernier élément de patriotisme qu’une longue immobilité devait préserver longtemps de toute atteinte ; nous voulons parler de cet attachement presque fanatique au catholicisme qui forme aujourd’hui encore un des côtés les plus saillans de leur caractère national.

Ce n’est pas qu’ils aient passé sans transition de leur existence si turbulente du XVIe siècle à l’inertie végétative des deux âges suivans. L’Espagne, effrayée peut-être de leur impatience naturelle, et désespérant de les contenir de si loin, s’ils tentaient de se soulever encore, voulut les constituer en un état séparé qui aurait été gouverné par une dynastie nouvelle issue de la maison d’Autriche. Cette combinaison prudente eût peut-être changé le cours de leur destinée nationale, si les archiducs Albert et Isabelle, en faveur de qui elle avait été faite, avaient laissé une postérité. Le règne trop court de ces princes est cependant resté dans la mémoire du pays, et ce qui le lui rend cher encore, c’est qu’il fut illustré par Rubens, le Michel-Ange flamand, et par sa splendide école.

Nous touchons à l’histoire moderne, et, sur le chemin où nous avons suivi pas à pas la trace si souvent effacée de la nationalité belge, c’est encore une levée de boucliers qui nous arrête au bord de l’abîme de 89. Chose étrange et qui mérite bien de fixer l’attention des lecteurs français, pendant que l’esprit régénérateur du XVIIIe siècle souffle sur les peuples et sur les rois, la Belgique seule, comme cette princesse des contes de fées qui dormit cent ans, se réveille dans ses vêtemens gothiques et se lève pour agiter une dernière fois devant son souverain la vieille bannière communale ; car c’est sous ce jour qu’on doit envisager l’insurrection brabançonne, qui a passé inaperçue au milieu des convulsions d’une société expirante. Cette révolution (puisqu’elle porte un aussi grand nom) est toute féodale et recule vers le moyen-âge elle n’emprunte au XVIIIe siècle que sa date. La Belgique, pétrifiée, pour ainsi dire, par l’habitude d’un despotisme d’ailleurs paternel, n’avait pas fait un pas en avant depuis l’époque d’Albert et d’Isabelle. Elle en était encore à ses vieilles franchises de villes et de provinces, pendant que le cri d’égalité faisait tressaillir les échos des deux mondes. C’est d’elle qu’on pouvait dire qu’elle n’avait ni rien appris ni rien oublié. Et cela va si loin, qu’au rebours des autres révolutions contemporaines, les rôles naturels sont intervertis dons celle-ci. C’est du trône que descendent les réformes, et c’est le peuple qui les repousse. Joseph II était un de ces disciples couronnés de Voltaire, qui, faisant dans leur esprit un compromis bizarre des devoirs du philosophe avec les droits du monarque, entendaient pousser le progrès à coups de bon plaisir. Son peuple des Pays-Bas, isolé du reste de l’empire, lui parut merveilleusement propre aux expérimentations de sa royale fantaisie. Par malheur, les Belges ne virent en lui que leur comte et leur duc d’autrefois qui déchirait de respectables privilèges. Les Brabançons, entre autres, avaient conservé leur antique charte sous le nom de joyeuse entrée, charte que Joseph II avait jurée à son avènement, et que, dans son ardeur pour les nouveautés, il n’hésita pas à violer : de là cette insurrection organisée dans les couvens, légalisée dans les assemblées provinciales, et soutenue par une armée de la foi. Il y avait sans doute au milieu de tout cela un parti des idées modernes ; mais il était très faible encore, et Vonck, qui les représentait à côté de Vandernoot, le tribun gothique, voulut en vain imprimer au mouvement une direction plus conforme au génie de son temps. Lorsque le sort des batailles eut donné ensuite la Belgique à la république française, celle-ci trouva la révolte étouffée ; mais, confondant habilement avec sa propre cause celle d’un peuple opprimé au contraire pour son attachement à l’ordre social qu’elle venait de détruire, elle ne voulut voir dans la révolution brabançonne que le fait extérieur de la résistance aux volontés d’un despote, et la convention, sur la requête de quelques clubs où s’agitait la lie du peuple conquis et de l’armée conquérante, se hâta de décréter la réunion des Pays-Bas autrichiens au territoire français, malgré les protestations impuissantes des véritables patriotes, dont elle feignait de remplir le vœu le plus ardent.

Résumons-nous ici. Dès le XIIIe siècle, le peuple belge apparaît dans ses républiques municipales ; dès le XVe, les deux élémens, flamand et wallon, dont il est composé, se joignent et se combinent. Dans la période suivante, il prend part aux sanglantes querelles de la réforme, et ne s’en retire que plus dévoué à la croyance catholique, et lorsque les révolutions nouvelles éclatent, il lui est resté de toutes ses épreuves un caractère national si bien à lui, que seul on le voit remonter péniblement son passé, tandis que le reste du monde se précipite en désordre, à la voix de la France, sur la pente de l’avenir.

La domination française altéra jusqu’à un certain point l’originalité de ce peuple si long-temps stationnaire. En l’enchaînant à son destin, la république le contraignit d’entrer dans le courant du siècle. Par la suppression des couvens, elle détruisit l’influence temporelle de la religion ; par la vente de leurs biens, devenus nationaux, elle démocratisa la propriété. L’empire consomma cette œuvre de rénovation, et le code civil, qu’il aura la gloire d’avoir rendu partout également populaire, a constitué sans retour la société belge sur le modèle de la société française. Ce sont là d’immenses réformes ; de même qu’en France, elles n’ont point eu leur restauration. La réaction de 1814 ne fut que politique ; la conquête de 1794 avait été sociale. C’est pourquoi, dans le grand classement des nations modernes, la Belgique occupe désormais sa place du côté où campent les forces de la révolution, et, sous peine de suicide national, il ne lui est pas permis d’être transfuge. La Belgique est française par ses lois, par l’institution nouvelle de la propriété, par la suppression de ses anciennes castes, et surtout par cette vie intime d’un quart de siècle, par ces souvenirs brillans de périls et de gloire partagés avec la France impériale, que, dans son juste orgueil, elle ne répudiera jamais. Quelques années enfin lui ont suffi, dans le dernier siècle, pour franchir la distance énorme qui la séparait du peuple progressif par excellence. Mais on aurait tort d’en conclure qu’une nation qui avait tant gardé de son passé ait pu se transformer radicalement dans une crise aussi courte qu’elle fut terrible. Quoique initiée à une existence nouvelle, elle est toujours au fond la fille posthume du moyen-âge. Elle lui doit toujours ce qu’elle a de force et de vitalité propre, et tant de traits qui la distinguent de la famille française. Sa résistance de quinze ans au mariage que lui avait imposé la sainte-alliance l’a bien prouvé, et la pensée de cette résistance ne lui est pas venue après coup, comme on le croit généralement. Elle a précédé l’union même. En effet les notables, consultés en 1814 pour l’acceptation de la loi fondamentale, la repoussèrent à la majorité des votes : le souverain du nouveau royaume, imitant l’exemple de la convention passa outre ; mais le fait a subsisté. Plus tard, quand la Belgique s’insurgeait contre ce roi, le plus libéral après tout qui fût alors en Europe, quand elle le combattait avec les armes de la religion, au moment où la religion se rendait odieuse à la France nouvelle, ce n’était point, il faut en convenir, à l’influence des idées françaises qu’elle obéissait. Quoique le temps l’eût bien changée, elle retrouva dans Guillaume Ier un second Joseph II, et les anciens partis de Vonck et de Vandernoot se reformèrent sous d’autres noms. Seul, le libéralisme ne serait jamais parvenu à creuser un abîme entre la Belgique et la Hollande ; il avait même commencé par se caser dans la nouvelle patrie que les traités lui avaient faite. Les seuls dissolvans vraiment actifs de la combinaison néerlandaise de 1815, ce furent l’incompatibilité des croyances religieuses et la recrudescence des anciennes rancunes populaires. Ainsi le clergé ne voulut pas recevoir, dans un collège fondé par un roi protestant, l’éducation libérale qu’il se donne aujourd’hui dans ses séminaires et dans son université ; les Flamands refusèrent de parler la langue hollandaise, qui diffère si peu de la leur ; tous furent insensibles à la prospérité nouvelle qu’ils devaient au partage du commerce des Indes ; bien peu balancèrent à en faire le sacrifice, quand le contre-coup des évènemens de juillet eut précipité le dénouement de leur propre drame, et le drapeau qu’ils déployèrent alors, ce furent ces mêmes couleurs brabançonnes que les métiers et les couvens avaient promenées en 89, dans des processions moins fameuses, mais plus étranges encore que celles de la ligue.

Tel était, lorsque sa propre révolution éclata, le peuple qui, après s’être vu pendant tant de siècles le jouet et la proie de la politique, parvenait enfin pour la première fois à proclamer son indépendance. Nous ne rappellerons pas les circonstances particulières auxquelles il doit d’avoir pu la faire accepter par les puissances dont le concours règle le sort du monde ; nous voulons seulement insister sur un fait assez considérable dès aujourd’hui pour qu’on se donne la peine de le méditer. Depuis douze ans, la Belgique s’appartient et vit d’une vie qui lui est propre : en douze ans, un peuple qui serait né tout entier dans une heure d’enfantement et de trouble ne serait rien encore ; mais si, comme nous venons de le montrer, il compte son passé par siècles, s’il est arrivé jusqu’à notre époque avec une individualité que ni les vicissitudes de son servage constant, ni l’action irrésistible des ages, n’ont pu entièrement effacer, il a eu le temps déjà de reconquérir son histoire et de fixer les conditions de son avenir. Aussi le travail de la nationalité belge, dans cette durée si bornée encore de son établissement nouveau, a été rapide et continu. Cette Belgique, qu’on prenait d’abord pour un accident, a senti le besoin de désabuser l’Europe ; elle a compris l’importance qu’il y a pour les petits peuples à s’emparer de leur terrain, et chaque heure de sa liberté a été pour elle une heure féconde et précieuse. Tout a concouru à stimuler son énergie. Outre l’élan ordinaire qui pousse les sociétés au sortir des révolutions, l’issue inespérée de sa lutte de quinze ans a exalté son courage. Quand elle s’est vue tout à coup nation dans l’univers moderne, et nation reconnue par ces volontés hautaines qui, quinze ans auparavant, avaient tracé partout d’inflexibles frontières, aussitôt, avec la confiance que donne la faveur inattendue de la fortune, elle s’est prise à croire à la possibilité de toujours vivre ainsi, et, sans se dissimuler la grandeur des périls qui la menaceront plus tard, elle a marché droit devant elle, soutenue par un secret pressentiment que le destin la doit favoriser encore. C’est grace à cette heureuse sécurité qu’elle a pu accomplir, dans ses voies particulières, des progrès dont nous allons faire apprécier l’étendue, en racontant son existence intérieure, comment, à l’ombre du régime qu’elle- même a fondé, elle vient de manifester enfin son génie, et quels obstacles plus nombreux et plus puissans chaque jour elle se hâte d’opposer à son absorption future par le seul de ses voisins qui n’en ait pas abandonné l’espoir.

Observons d’abord les institutions qu’elle s’est données. En les expliquant, nous rencontrerons des dissemblances profondes qui distinguent son ménage politique de celui de la France, et qui tiennent précisément à la différence de leur nature, de leurs penchans et de leur origine.

Il y a, dans la vie de certains peuples, des tendances si impétueuses et si persistantes, qu’elles traverseront sans dévier des crises où les institutions les plus fermes iront s’abîmer sans retour. C’est ainsi que les historiens ont montré comment a grandi sans relâche, dans les luttes de la réforme, sous la monarchie absolue et depuis l’avènement de la démocratie, cette unité fameuse qui fait la force de la France nouvelle et qui donne tant d’autorité à son apostolat social, unité qui, dans son régime intérieur, s’est formulée par la centralisation, et, dans sa charte, a laissé tant de pouvoir encore au principe le plus compromis par les révolutions, au principe de la royauté. En Belgique, la tendance a toujours été contraire ; la vie nationale, comme on vient de le voir, s’est jadis éparpillée dans les villes et dans les provinces eh bien ! c’est vers la décentralisation qu’elle incline encore. Aussi, pour qui ne connaîtrait pas son histoire et ses mœurs publiques, sa constitution serait inintelligible et paraîtrait d’une application impossible. En effet, cette loi fondamentale, considérée absolument, est infiniment plus libérale que la charte française ; aux yeux d’un observateur superficiel, il semblerait que le pouvoir monarchique ne devrait pas subsister un seul jour chez un peuple qui en a environné l’exercice de tant de restrictions et de tant de défiances. Mais regardez de plus près ; le congrès constituant de 1831 n’a pas voulu établir le gouvernement démocratique pur ; il n’a pas été hostile à la royauté : c’est le régime provincial et municipal cher à un pays célèbre par la splendeur de ses communes, qu’il a été jaloux de maintenir. Aussi les législatures suivantes se sont-elles hâtées de développer, dans des lois organiques, un principe qui n’avait été que posé dans la constitution. Et tel est l’attachement des Belges à cette liberté, la seule que ni l’Espagne ni l’Autriche n’osèrent point anéantir, que tout récemment ils ont considéré la faculté donnée au gouvernement de nommer le bourgmestre (le maire) en dehors du conseil communal, comme une grave concession faite au pouvoir royal ! Pour mieux faire comprendre encore l’empire de ces habitudes séculaires, que la Belgique a conservées de sa vie municipale du moyen-âge, nous dirons qu’elles seules ont le pouvoir de déplacer, en certaines occasions, la majorité législative, si peu variable d’ailleurs. La Belgique ne compte que neuf provinces équivalant, pour l’étendue, aux départemens français. Sur ce nombre, il en est deux (le Limbourg et le Luxembourg) qui, morcelées par le traité des 24 articles, sont loin d’avoir l’importance des sept autres. Parmi ces dernières, les deux Flandres (orientale et occidentale) composent presque une petite nation à part, dont la députation, extrêmement nombreuse en raison d’une population très condensée, forme un véritable parti dans les questions d’intérêt purement matériel. Son opposition a presque la valeur d’un véto absolu. Pour le prouver, nous n’en citerons qu’un exemple. Le projet de chemin de fer présenté dans la session de 1833 à 1834 n’avait d’abord pour but que de relier le port d’Anvers à la ville de Cologne. L’utilité en était incontestable ; cependant, sans l’embranchement accordé à Ostende, il n’aurait point passé. Le Hainant, riche de ses fers et de ses houilles, est une province avec laquelle il faut compter. Celles de Liège et d’Anvers ont aussi des intérêts tout locaux que le gouvernement doit savoir ménager, s’il ne veut pas compromettre le sort des lois les plus nécessaires au bien-être du pays tout entier Quant à l’ancienne division des Wallons et des Flamands, elle ne se fait point jour dans la politique et s’efface insensiblement dans le peuple. Mais ce n’est pas tout : les grandes villes de la Belgique ont une importance presque égale et sont par elles-mêmes des pouvoirs qu’on ne heurte pas impunément de front. Gand, dont Guillaume Ier avait fait le Manchester de la Néerlande, a été orangiste jusque dans ces derniers temps ; il a fallu toute la prudence et toute l’adresse du nouveau régime pour l’amener à se rallier. Anvers saigne encore des blessures que lui a faites la révolution, et ses plaintes, souvent injustes, toujours amères, sont patiemment écoutées par le reste du pays, qui voudrait lui rendre son ancienne splendeur commerciale. Liège vit dans un milieu à part, et se considère comme le centre de la famille wallonne. Bruxelles, théâtre de la révolution, siége actuel de la royauté et du gouvernement, se voit souvent contester son titre et es prérogatives de capitale par ses trois ombrageuses rivales, qui la traitent de ville de cour et la jalousent, comme ailleurs on envie les courtisans. Aussi le gouvernement se garde bien de brusquer la centralisation ; il partage avec une impartialité peut-être timide ses graces entre les quatre grandes villes, et s’excuse du mieux qu’il peut, chaque fois que la force des choses le pousse à favoriser plus particulièrement la résidence des corps politiques et du souverain.

Ainsi voilà un premier point de dissemblance entre la France et la Belgique. Ici, la centralisation absolue ; les villes et les départemens (qui ne représentent plus les anciennes provinces) sacrifiés, se sacrifiant eux-mêmes à l’unité nationale ; là, au contraire, des provinces attirant tout à elles, des cités fières et prépondérantes, une tendance constante à la dispersion des intérêts, que le pouvoir respecte tout en l’empêchant de nuire à l’intérêt commun.

Revenons à la constitution : elle a consacré les principes les plus avancés des théories modernes, le suffrage presque universel (tant est bas le chiffre du cens électoral), l’éligibilité exempte de tout cens pour l’une des deux chambres, la condition d’âge pour ainsi dire illusoire, et la rétribution (sous forme d’indemnité) des fonctions de représentant qui en permet l’accès aux ambitieux dépourvus de fortune. Comment l’a-t-elle pu faire sans danger pour l’avenir ? C’est que, depuis le dernier siècle, il y a en Belgique deux partis bien nettement tranchés, celui des idées religieuses qui représente la conservation, en ce sens qu’elle la fait dépendre de la moralité du peuple et de sa soumission à l’église, et le parti des idées modernes ou du progrès ; la bannière de Vandernoot et le drapeau de Vonck, comme nous l’avons déjà dit, avec des couleurs nouvelles. Or, dans un pays où les partis sont vigoureusement fixés, la charte la plus libérale ne laisse rien au hasard des aventures. Ainsi la Belgique partage avec l’Angleterre l’avantage précieux d’avoir ses tories et ses whigs, des hommes d’état dans les deux camps, et deux administrations complètes toujours préparées à se succéder l’une à l’autre ; la force d’inertie du sentiment religieux remplace pour elle les garanties de stabilité que, de l’autre côté de la Manche, on a cherchées dans le maintien d’une aristocratie de caste.

Ce jeu régulier des institutions politiques n’a pas d’analogie en France, où l’opposition constitutionnelle se prolonge, faute de limites, jusqu’à la faction républicaine, et ne refuse même pas le secours de la faction carliste ; où la conservation, agglomérée autour de la dynastie en masses indisciplinées et confuses, s’en détache trop souvent par fractions de partis et va grossir les rangs de ses adversaires de la veille. C’est qu’en France, avant tout, il y a deux principes en présence, la démocratie et la monarchie, entraînés par leur lutte à sortir chaque jour de la sphère des idées, pour recruter dans la nation leurs armées flottantes et engager un éternel combat qui remet sans cesse les choses en question. Si cette lutte est nécessaire, si chacune de ses péripéties et de ses catastrophes intéresse vivement l’avenir de la société tout entière, elle livre un grand pays à toutes les incertitudes du lendemain, et ne lui a pas permis jusqu’à ce jour de déterminer d’une manière fixe et durable les conditions de sa politique intérieure.

Sous le régime que le peuple belge s’est donné, les partis au contraire ont leur mission tracée depuis long-temps. Ils étaient antérieurs à l’indépendance du pays ; tant qu’il a fallu résister pour la conquérir, ils sont restés unis ; après la victoire, ils ont fait la constitution de commun accord, et une fois entrés dans une vie normale, ils se sont séparés pour travailler, chacun avec ses propres armes prises dans cet arsenal commun, à faire dominer leur principe. Le parti catholique est le plus puissant, d’abord en ce que, par ses idées appartenant au passé, il pénètre plus avant dans l’antique nationalité du pays, ensuite parce que, comme tout parti soumis à une autorité qui ne se discute pas, il est plus solidement organisé. C’est le clergé qui le dirige, et le clergé obéit aveuglément à ses évêques. Le clergé belge ne relève que de lui-même ; maître absolu chez lui, il ne dépend pas même du pouvoir par le subside qu’il en reçoit, et qui lui est payé plutôt à titre de liste civile. Grace à cette position qu’il s’est assurée en prenant part à la discussion du pacte constitutionnel, il a formé, au moyen de l’épiscopat, un véritable état dans l’état, qui dispose admirablement de toutes ses ressources et ne laisse rien aux écarts des individualités. Dans les grandes circonstances, telles que les élections générales, qui, tous les deux ans, renouvellent une partie de la législature, les rôles sont arrêtés d’avance, les candidats désignés et les manœuvres électorales exécutées avec cet ensemble d’action qui caractérise l’obéissance hiérarchique. Il a son budget volontaire que d’abondantes souscriptions alimentent, et qui pourvoit à ses dépenses politiques. Toutes les sectes chrétiennes ont fait dépendre la perpétuité de leur influence sociale de l’instruction, en d’autres termes, de la moralisation de la jeunesse. Si, dans le catholicisme, une communauté fameuse a pu survivre aux cours nombreux qui l’ont frappée, c’est que depuis son origine elle a poursuivi avec une ardeur infatigable la pensée de ses fondateurs, qui a été de s’emparer, par l’éducation, des générations nouvelles avant qu’elles entrent dans le siècle. Le parti religieux en Belgique s’est donné la même tâche ; quinze ans, il a lutté contre le régime néerlandais pour l’honneur du principe de la liberté d’enseignement ; aussitôt après sa victoire, il l’a inscrit dans la loi du pays, comme la plus précieuse de ses conquêtes, et, pressé d’en recueillir les fruits, il a fondé par tout le royaume, en peu d’années, des écoles primaires et moyennes, avec lesquelles les établissemens similaires que soutient l’état ont peine rivaliser ; L’érection d’une université libre dans la ville de Louvain a couronné son système. Arrivé à ce point suprême de sa longue entreprise, il s’est écarté pour la première fois de ses habitudes de réserve et de prudence, en faisant proposer aux chambres le rétablissement de la main-morte ; il voulait assurer le bénéfice de cette exception à son université, dont l’existence, quoique déjà florissante, sera toujours précaire tant qu’elle n’aura pas une source fixe de revenus. Mais, quand il a vu l’alarme causée par ce retour trop manifeste vers le passé, il s’est ravisé sagement et a fait connaître qu’il renonçait à solliciter un privilège, du moment que le public suspectait ses intentions. Le parti catholique, comme on le voit, est puissant, actif, fortement uni et fortement constitué. Il compte peu de noms ; les évêques, hommes très remarquables pour la plupart, en sont les chefs réels, quoiqu’ils ne se tiennent pas dans la lumière ; l’archevêché de Malines en est le centre. M. de Theux, qui a été fort long-temps ministre, est destiné à recomposer le cabinet, quand l’opinion dont il est le représentant ostensible reviendra au pouvoir. Le parti catholique enfin s’appuie surie peuple des campagnes, suries propriétaires du sol, au nombre desquels se trouve presque toute l’ancienne noblesse, et sur la plupart des villes de second ordre. Le secret de sa force consiste en ceci, que, sans cesser de préserver l’immuabilité du dogme de toute atteinte, il a toujours eu l’habileté de se jeter dans le mouvement temporel, afin de lui imprimer sa propre direction.

Mais cette force même a son côté vulnérable ; il ne lui est pas toujours facile de concilier une combinaison aussi étrange que l’est l’alliance des idées religieuses du moyen-âge avec les théories politiques des temps modernes. C’est ce qui compense jusqu’à un certain point le désavantage de la position du parti libéral, plus passionné, plus vif, quand il attaque, mais à qui manque l’esprit de suite et la discipline si facile à obtenir dans les rangs du catholicisme. Ce parti copie de loin le système d’organisation de son adversaire. Lui aussi a ses agens d’élection, ses écoles, son université ; mais celle-ci est languissante, et ses ressources matérielles, fondées sur des souscriptions purement patriotiques, ne sont point nourries par la foi qui sait se dépouiller pour la gloire des objets de son culte. Cependant, avec l’appui qu’il trouve dans les grandes villes, et porté comme il l’est par le courant du siècle, auquel il lui suffit de s’abandonner, il parvient à tenir la balance entre lui et son adversaire, et oppose des bornes salutaires à une domination qui pourrait devenir oppressive, si elle ne trouvait plus d’obstacles. Dans le parti libéral, précisément en raison de son défaut de cohésion, les individus ont plus de valeur. MM. Lebeau et Rogier, qui, tous les deux, ont été ministres, en sont les hommes d’état ; M. Levaux, qui ne veut pas des fatigues du pouvoir, a la réputation de diriger du fond de son cabinet, comme rédacteur principal de la Revue nationale, et de son banc à la chambre des représentans, la conduite de ses deux amis politiques. M. Verhaegen, également député, est plutôt le tribun du parti ; il est à la tête de la franc-maçonnerie belge, qui, de confrérie fort innocente qu’elle avait toujours été, s’est transformée peu à peu en club central de l’opinion libérale.

Avons-nous besoin de faire remarquer que derrière ces deux partis qui se combattent sans se vaincre jamais, s’agite un des grands problèmes qui divisent la société moderne, qu’il faut y voir la conservation religieuse et morale aux prises avec le progrès ou l’instabilité des idées et des choses, le passé cherchant à se renouer à l’avenir, et que c’est la Belgique qui discute cette puissante question aux portes de la France, et fait sur elle-même, avec ses mœurs et son caractère propre, une épreuve sociale dont les suites intéressent tous les peuples catholiques et constitutionnels ?

Entre ces deux partis, au-dessus d’eux, la mission de la royauté, que l’on pourrait croire sacrifiée, n’est pas la moins belle. Sans la royauté (nous faisons abstraction ici de toute cause extérieure), la Belgique, comme état, n’existerait peut-être pas huit jours. La royauté y est là comme un centre de cohésion qui retient et groupe les forces nationales du pays, toujours prêtes encore à rentrer dans leurs anciens foyers ; car ce qui est nouveau, nous croyons l’avoir prouvé suffisamment, ce n’est pas la nation, c’est l’unité belge. Si la royauté n’existait pas, il viendrait tôt ou tard un moment où les deux grands partis que nous avons nommés seraient conduits fatalement à la nécessité de se vaincre et de se ruiner sans retour. La présence d’une autorité qui leur est supérieure les empêche seule de recourir à cette extrémité. La royauté est si bien le pouvoir modérateur appelé par sa position à les contenir dans de justes bornes, que tout récemment, en 1841, il n’y aurait pas eu d’issue à la crise parlementaire qui renversa le ministère libéral, si par la formation d’un nouveau cabinet, qu’on pourrait nommer le cabinet de la couronne, et qui subsiste encore sous la direction de M. Nothomb, ce pouvoir n’avait évité de donner la victoire à l’un en consommant la chute de l’autre. Mais pour qu’il ait cette influence, il faut qu’il soit respecté. Or, la royauté l’est doublement, parce qu’elle est un besoin, et tout pouvoir nécessaire est fort ; ensuite, parce qu’émanée tout entière de la révolution de septembre, elle est un constant sujet d’orgueil pour ce pays. Le congrès a discuté la forme républicaine et la forme monarchique, et il s’est librement prononcé pour celle-ci, de sorte qu’il n’a laissé aucun prétexte de division, de regret, à une faction démagogique. La royauté belge, devenue la manifestation vivante de l’indépendance nationale, substituée à l’union révolutionnaire des libéraux et des catholiques, dont on pouvait dès 1831 prévoir la dissolution prochaine, c’est donc, en d’autres termes, l’unité nationale, et tout le pays se rallierait sans doute autour d’elle, si des dangers du dehors venaient menacer le maintien de l’œuvre accomplie en 1830 par un effort commun. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte les grandes relations personnelles du roi, que des liens de famille unissent aux souverains des deux premières monarchies de l’Occident, son intelligence profonde de la situation du pays et du caractère du peuple sur lequel il a été appelé à régner, et l’usage prudent qu’il fait de son influence entre les deux partis, dont il sera long-temps le conciliateur et l’arbitre. Enfin, pour prouver par un seul fait l’estime qui entoure le trône, nous rappellerons que dans ce pays si essentiellement religieux, après le choix d’un roi protestant, ce qu’il y a de plus remarquable sans contredit, c’est que jamais, à la tribune ni dans la presse, ni même dans le public, il n’a été fait une seule allusion à l’exercice de son culte particulier.

Le rôle du gouvernement n’est que le développement de celui de la royauté. Tous ses efforts doivent tendre et ont tendu en effet jusqu’à ce jour à favoriser la formation de l’unité nationale, à faire du royaume belge un état. Or, les différens ministères qui se sont succédé depuis le commencement du régime actuel, à quelque opinion qu’ils aient appartenu, ont eu ce but devant les yeux, et tous ayant repris l’œuvre commune au point où leurs prédécesseurs l’avaient laissée, le progrès en ce sens n’a pas souffert d’interruption. La pensée constante du gouvernement belge a été d’abord d’en finir avec les difficultés diplomatiques auxquelles l’intrusion d’un peuple nouveau dans le système européen avait donné inévitablement naissance. Quoique impuissante vis-à-vis de la conférence qui a réglé les conditions de son existence légale, la Belgique n’en est pas moins parvenue, par son obstination, à restreindre l’étendue des sacrifices au prix desquels on voulait la lui faire acheter, et ses envoyés ont surtout fait preuve d’une habileté incontestable, quand ils n’ont plus eu à compter qu’avec la Hollande. Le traité conclu entre les deux pays au commencement de cette année vient de fermer enfin la période diplomatique : la séparation des deux peuples est radicale ; on a écarté soigneusement toutes les causes possibles de collision qui auraient pu résulter de l’usage d’un fleuve international et du paiement d’une dette commune ; cette convention enfin est si avantageuse à la Belgique, qu’on a pu croire un moment que les chambres hollandaises refuseraient de la ratifier.

Toutefois le gouvernement n’avait pas attendu la solution de ces difficultés, qui n’ont pas duré moins de douze ans, pour diriger le pays dans sa nouvelle carrière. La création du réseau des chemins de fer est celui de tous ses actes qui a eu le plus de retentissement, qui a le mieux posé le nouveau royaume en Europe : nous nous y arrêterons d’abord. Comme la pensée en remonte à 1833, il est venu prouver aux peuples d’ancienne race que les hommes suscités par une révolution mal comprise avaient dès cette époque le sentiment des besoins d’un état où tout était à refaire, où tout restait à établir. Dans l’insurrection universelle de septembre, le cri de la patrie avait étouffé la voix des intérêts matériels. A ne l’envisager qu’au point de vue des convenances économiques, la formation d’un royaume néerlandais, composé de la Belgique agricole et industrielle d’une part, et de la Hollande maritime et coloniale de l’autre, promettait d’être singulièrement avantageuse aux deux peuples, et le congrès de Vienne avait plus mal parqué d’autres populations. Pendant quinze ans, la Belgique fut un immense atelier monté pour la fabrication des moyens d’échange entre les Indes hollandaises et leur métropole, et le port d’Anvers était devenu, aux dépens de Rotterdam et d’Amsterdam, l’issue naturelle par où les produits d’un florissant travail se dirigeaient vers ces possessions lointaines. Le divorce, consommé de fait en 1830, eut un double résultat immédiat, de relever le commerce du nord et de fermer son unique débouché à l’industrie du midi. A peine la Belgique se fut-elle constituée, qu’elle ressentit le malaise de ce brusque déplacement. Son gouvernement, au sein même des embarras sans nombre qui entravaient sa marche et le forçaient de pourvoir d’abord à l’imprévu de la journée, se mit dès-lors en quête d’une direction nouvelle dans laquelle il pût jeter tant d’activité, et pensa surtout à creuser un autre lit au commerce d’Anvers, dont le cours avait été si brusquement interrompu. Le projet primitif d’un chemin de fer rhénan n’avait pas d’autre but. M. Rogier, ministre de l’intérieur alors, fut le promoteur de cette belle idée, qui consistait à faire d’Anvers l’entrepôt de l’Allemagne, en concurrence avec Rotterdam et Hambourg. Le Rhin descend vers la mer du Nord par les embouchures de La Meuse ; on le ferait dériver dans l’Escaut au moyen de l’une de ces voies récemment inventées, dont les voyageurs qui revenaient d’Angleterre racontaient les prodiges. Le projet avait de la grandeur, assurément ; mais plus d’un problème, d’une solution difficile, en obscurcissait la perspective. Premièrement, l’Allemagne était hostile encore à la Belgique, la Prusse surtout, qui avait à redouter pour ses provinces catholiques du Rhin le contact plus étroit d’un peuple à la fois religieux et révolutionnaire ; puis, le gouvernement central n’avait point la force qu’on lui voit aujourd’hui, et l’on savait l’opinion très peu disposée à confier à l’état des travaux qui, en Angleterre, avaient été entrepris par les capitalistes ; enfin, le trésor était pauvre, et l’avenir financier du pays chargé d’une dette que la diplomatie menaçait de grossir encore. Tous ces obstacles ne rebutèrent point le ministère ; il eut le courage de les aborder de front ; le succès couronna son audace. Il fit décréter le principe de l’exécution d’un projet national par la nation, ne craignit pas de demander à l’emprunt son concours pour une dépense productive, rassura l’Allemagne, et s’en remit au temps du soin de détruire des préventions plus rebelles. La discussion parlementaire étendit considérablement le projet primitif, ainsi que nous l’avons dit déjà. Des amendemens qu’il fallut admettre dotèrent chaque ville importante, chaque province jalouse, d’un prolongement de l’artère principale, et la trame du chemin de fer s’ourdit séance par séance. Maintenant, le réseau fixé par la loi du 1er mars 1834 est presque entièrement achevé ; il ne présente de lacune qu’entre Liége et Aix-la-Chapelle, où les difficultés du sol au point culminant de la ligne retardent encore la jonction du Rhin et de l’Escaut. Déjà ce vaste travail a produit de beaux résultats au dehors aussi bien qu’au dedans du pays. Avoir exécuté les premiers sur le continent des voies coûteuses de communication réservées jusqu’alors à la riche Angleterre, et n’avoir point désespéré, dans cette longue entreprise, de la fortune d’un état ébranlé encore par le contre-coup de son orageuse origine, voilà ce qui inspire un grand orgueil aux Belges. Peuple nouveau, ils s’admirent complaisamment dans une œuvre nouvelle. Sous ce rapport, ils ont des traits de ressemblance avec les Anglo-Américains, si remarquables par leur bruyante satisfaction d’eux-mêmes. Mais chez le peuple belge, cet excès d’amour-propre est bien excusable. Plus on le dit faible à côté de ses formidables voisins, plus il sent que cette démonstration toute pacifique de ses ressources et de sa confiance en lui-même l’a placé haut dans l’estime de l’étranger ; il sait qu’il ne pouvait, dans un siècle industriel avant tout, faire plus à propos acte de vie et de nationalité. Il a vu l’Allemagne revenir à lui, la France applaudir aux résultats positifs de sa persévérance, et il est fier de leurs suffrages. Tout à l’heure nous dirons si la pensée primitive du gouvernement belge paraît destinée à se réaliser, si Anvers deviendra en effet le second port de l’Allemagne dans la mer du Nord. Nous voulons dès à présent signaler l’avantage immédiat que la Belgique a recueilli de la construction de ses chemins de fer. C’est chez elle surtout que ces routes si rapides ont réellement supprimé l’espace. Comme dans les parties les plus peuplées du pays les villes s’y rencontrent de cinq lieues en cinq lieues, celles-ci ne sont plus séparées les unes des autres que par quarante minutes de trajet. Le rapprochement a été moral, en même temps que mathématique ; avant peu il aura fait disparaître les anciennes rivalités des cités et des provinces, en rendant désormais leur isolement impossible. Et d’un autre côté, nous l’avouons avec peine, il en résulte que momentanément du moins, la Belgique se trouve rejetée plus loin de la France qu’elle ne l’était naguère. Ainsi, Mons, ville presque française, a reculé vers le nord et touche aux portes de Bruxelles, tandis qu’il y aura comparativement un abîme de distance entre la frontière et Paris aussi long-temps que la vapeur ne l’aura point franchie.

En même temps qu’il posait les bases de cette utile entreprise, le gouvernement belge s’appliquait à favoriser, dans la limite de son action, les progrès du génie national. Ici les circonstances vinrent en aide à sa bonne volonté, car l’essor de l’intelligence ne se décrète pas comme les travaux de l’industrie. Il se trouva que le mouvement des esprits avait accompagné parallèlement celui de la révolution. Au moment où ce pays se préparait pour le combat qui le devait élever au rang de peuple, un autre fait, témoignage moins éclatant, mais plus irrécusable peut-être de sa régénération, s’accomplissait dans une sphère supérieure. Nous voulons parler de la renaissance de l’art flamand ; cet évènement remonte à l’année qui précéda l’explosion révolutionnaire. Sous le gouvernement de la maison d’Autriche, tout s’était éteint successivement en Belgique, la peinture, cet art essentiellement indigène, comme le reste. D’ailleurs, le passage du XVIIIe siècle fut marqué partout en Europe par la décadence des grandes écoles. La peinture flamande laissa se rompre alors la chaîne de ses traditions qui s’était perpétuée jusque bien après la mort de Rubens. Au temps où la Belgique fut absorbée par la république française, il n’y existait plus d’école proprement dite, il n’y restait plus rien qui pût combattre l’influence de David, dont la domination n’était bonne que pour un pays où l’art avait été forcé de revenir, par le rigorisme du style classique, à la conscience de sa dignité. Ce style fit donc invasion dans la patrie de Rubens à la suite de l’armée conquérante ; aucune manière cependant ne pouvait être plus contraire à la nature du génie flamand que la sécheresse pompeuse d’un pareil maître. Maladroitement imitée, elle ne parvint pas à produire, dans l’espace de vingt-cinq années, un seul peintre d’histoire dont les tableaux supportent aujourd’hui l’examen. Elle eut au moins pour effet indirect de ranimer le goût de la grande peinture ; les ateliers se rouvrirent ; parmi les élèves qui s’y formaient, l’instinct rebuté d’un seul, en s’égarant à l’aventure, pouvait retrouver les anciennes traces et déterminer une heureuse réaction. C’est ce qui arriva : une toile exposée au salon de Bruxelles en 1829 par un jeune homme inconnu, M. Gustaf Wappers, produisit une sensation extraordinaire. Sans avoir consulté personne, n’écoutant que sa passion pour le dernier maître qui eût glorifié le génie national, et fuyant la poétique aride qui subjuguait encore les disciples de l’exilé, il était retourné à Rubens, avait retrempé son pinceau dans les véritables sources du coloris, et, par le Bourgmestre de Leyde, fruit de cette silencieuse inspiration, il venait de prendre date. Ainsi fut renouée la continuité de l’art flamand, interrompue depuis plus d’un siècle, et cet instant fut si décisif, la témérité de M. Wappers fut si bien une révélation, qu’en moins de trois ans des peintres d’un mérite aujourd’hui considérable avaient paru en foule et constitué la nouvelle école belge, l’une des plus fécondes qu’il y ait à présent en Europe. Nous citerons parmi les noms qu’elle compte, outre M. Wappers, dans le genre historique, MM. Gallait et de Keyzer, dans le genre proprement dit MM. Leys, de Block, dans la peinture des bestiaux M. Verboeckhoven etc.

Ce qu’il y a de vraiment remarquable, pour rentrer plus particulièrement dans notre sujet, c’est que cette coïncidence du réveil de l’art et de la nationalité belge répète un fait qui s’était reproduit déjà dans des temps bien antérieurs. La peinture moderne, née avec l’architecture chrétienne, en a suivi de près toutes les transformations. Or, les deux peuples qui jouissaient d’une certaine indépendance et d’une liberté relative au milieu de la servitude du moyen-âge, les Italiens et les Flamands, sont précisément ceux qui, les premiers et les derniers dans la période catholique, ont cultivé avec le plus de succès ces deux branches de l’art. Au XIVe siècle, époque de la splendeur des communes belges, en même temps que les architectes achevaient de bâtir les cathédrales, les beffrois et les hôtels-de-ville, une école de peinture déjà nombreuse préludait à l’âge d’or dont Philippe-le-Bon fut le Périclès et qu’illustrèrent Jean Van-Eyck, l’inventeur de la peinture à l’huile (plus connu en France sous le nom de Jean de Bruges), Hubert Van-Eyck, son frère, et le suave Memling, lequel est aux deux premiers ce que le Pérugin est à Giotto et à Cimabuë. Leur école embrasse toute la phase gothique de l’art et se prolonge en Allemagne par Albert Dürer, qui en dérive évidemment, jusque dans les premières années du XVIe siècle. Sous le règne de CharlesQuint, bien moins favorable que celui de la maison de Bourgogne l’expansion de la nationalité flamande, une école de transition s’élève où l’imitation de Raphaël domine, et qui va au travers des troubles de la réforme, pendant lesquels l’art subit une sorte d’éclipse, depuis Bernard Van-Orley, l’un des meilleurs élèves flamands de Sanzio jusqu’à Otto Vénius, le maître de Rubens. Puis ces troubles s’apaisent, l’Espagne promet une sorte d’indépendance à la Belgique pacifiée ; aussitôt le grand Pierre-Paul paraît, et avec lui Van-Dyck, Jordaens, Crayer, Téniers et toute la pléïade brillante de ses contemporains dont il serait superflu de redire les noms. Mais dès que s’est évanouie la lueur de liberté dont l’administration trop courte des archiducs avait flatté l’espoir du peuple belge, toutes ces constellations s’éteignent à la fois. Ainsi l’art s’élève et s’abaisse avec les chances heureuses ou contraires d’une nationalité incertaine, et lorsque le traité d’Utrecht semble avoir comprimé l’une sans retour, l’autre meurt tout-à-fait pour ne renaître qu’un grand siècle plus tard, avec elle, et la veille de sa révolution ; et dernière particularité, qui caractérise bien le patient amour des Belges pour leurs traditions, c’est précisément à Anvers, dans la ville où brilla Rubens, sous le regard pour ainsi dire de cette grande ombre, que l’école s’est reformée. Elle a fait de cette pittoresque cité la Mecque de la peinture flamande ; c’est là que les disciples vont terminer leurs études, c’est de là qu’ils retournent répandre dans leurs provinces le culte d’un art redevenu une seconde religion pour le pays tout entier. N’oublions pas de constater que la sculpture ou plutôt la statuaire a vu apparaître vers la même époque des artistes dignes de recueillir l’héritage de Duquesnoy. Parmi eux, MM. Guillaume Geefs, Joseph son frère, et Simonis, brillent au premier rang.

Si nous voulions rassembler en un seul faisceau toutes les preuves du mouvement extraordinaire qui s’est manifesté dans toutes les régions de l’art belge, nous citerions avec plus de détails l’intelligente restauration des monumens du passé, les effigies des grands hommes dressées dans leurs villes natales ; nous parlerions du réveil d’un autre art national qui revendique le beau nom de Grétry : car, pour n’insister sur ce point qu’en passant, n’est-il pas a moins très remarquable qu’un pays d’une aussi médiocre étendue ait produit lui seul, en dix années, plus d’instrumentistes célèbres que tout le reste de l’Europe Les noms si connus de Batta, Vieuxtemps, Hauman, Servais, datent tous, en effet, de la même époque.

La littérature n’a pas suivi, elle ne pouvait suivre cet élan rapide. La raison en est facile à comprendre, et pour qui voudra réfléchir aux circonstances particulières où le peuple belge s’est trouvé jeté depuis sa naissance, son infirmité constante, sa nullité même, sous ce rapport, ne prouvera point contre sa nationalité. Dans un pays où deux idiomes sont en présence et se confondent parfois, où leurs patois remontent trop souvent jusqu’à la couche moyenne de la société, il n’y a pas de littérature possible. C’est l’instrument, dans ce cas, et non le génie propre qui manque. La Belgique en est là. Cependant la langue française y gagne du terrain et refoule peu à peu le flamand dans le peuple, malgré la résistance singulière d’une petite coterie qui voudrait l’élever jusqu’au rang d’idiome littéraire, résistance qui, soit dit en passant, s’appuie toujours sur le respect du pays pour des habitudes séculaires. Nous ne pouvons dire encore si, du jour où les hommes de quelque portée dans la partie flamande auront renoncé de bonne grace à une langue sans avenir et qui partage inutilement leurs facultés de style, la Belgique aura une littérature ; elle l’espère du moins. Jusqu’à présent, elle n’a que des écrivains en petit nombre et d’une modeste valeur dont la contrefaçon arrête encore l’essor. En attendant meilleur avenir, c’est vers les recherches historiques que s’est portée toute l’activité des esprits. Dans chaque ville où il y a des dépôts de manuscrits et de chartes, des compilateurs patiens rendent successivement les vieilles annales à la lumière. Ce qui s’oppose à ce qu’il paraisse encore un historien, c’est que ce peuple, qui se possède depuis si peu de temps, a le faible des parvenus, et tâche de persuader aux autres, comme il se persuade à lui-même, qu’il a une histoire à lui seul et qu’elle ne s’est interrompue jamais. Quand il sera revenu de ce travers, du reste bien concevable, les matériaux seront prêts pour les monumens historiques qui manquent à son véritable passé, et s’il parvient à se créer une forte littérature avec une langue qui n’est pas exclusivement la sienne, c’est par ces travaux solides qu’il commencera. Il est vraiment regrettable que le tourbillon politique ait détourné de sa vocation première la génération qui s’élevait en 1829. Des esprits tels que M. Vandeweyer, ambassadeur à Londres, tout entier alors aux études philosophiques, et M. Nothomb, auteur d’une Histoire de la Révolution belge, aujourd’hui chef du cabinet, auraient depuis long-temps devancé notre prophétie.

Nous venons de réunir à peu prés tous les témoignages de vie, tous les symptômes de nationalité que nous avions découverts depuis long-temps chez le peuple belge : son existence d’autrefois, ses travaux actuels, les différences sensibles qui le séparent dans la vie politique, morale, intellectuelle, de la famille française, tout ce qui lui fait enfin un caractère et un génie à part. Il nous reste à dire notre sentiment sur l’avenir de cette nationalité. C’est ici que nous redoublerons de franchise. Il importe à la France de connaître la vérité, nous l’avons dit dés le début ; il faut qu’elle sache ce qu’il y a de solide et de réel au fond de ce fait nouveau, la Belgique indépendante, afin de l’ajuster à ses propres plans d’avenir.

Le problème embrasse deux questions principales. Dans l’hypothèse de la durée du système européen où la diplomatie lui a fixé enfin une place, la Belgique peut-elle exister par elle-même ? Durant aussi long-temps que ce système, n’est-elle point destinée à disparaître dans la fumée du premier coup de canon qui sera tiré sur le continent ? Nous séparerons ces deux questions pour plus de clarté, et nous allons traiter la première.

Il y a une opinion en France (et elle ne s’arrête pas aux limites de tel ou tel parti) qui n’a pu se décider encore à prendre la Belgique au sérieux, et croit toujours qu’il suffira en tout temps pont la faire rentrer dans l’unité française, que les circonstances permettent enfin le remaniement de l’Europe. Cette opinion est considérable à nos yeux, puisqu’elle est l’expression d’un sentiment national. Nous désirons, sans l’espérer, que nos paroles lui aient prouvé qu’elle se nourrit d’une illusion dangereuse même pour la France, en ce qu’elle l’enraie dans les anciennes ornières de sa politique conquérante.

Mais il est une autre opinion plus grave que nous tenons surtout à éclairer : c’est celle qui, sans nier absolument qu’un peuple pouvait s’élever au-delà de la frontière du nord à la faveur des évènemens diplomatiques survenus après 1830, pense que géographiquement la Belgique n’est pas née viable, qu’elle ne saurait dénouer toute seule les difficultés de sa situation industrielle et commerciale, qu’entraînée irrésistiblement par la pente des intérêts matériels, elle devra tôt ou tard, au sein même de la paix, se jeter dans les bras de celui de ses voisins qui peut le mieux le satisfaire. C’est à cette dernière opinion que nous soumettons les considérations qu’on va lire.

La position du nouvel état belge en face des intérêts matériels, la voici en peu de mots. Des industries créées par le blocus continental, démesurément accrues par l’action directe du roi Guillaume Ier, se sont trouvées tout à coup hermétiquement enfermées, lorsqu’une barrière infranchissable est venue s’élever entre elles et leur débouché unique, la Hollande. Comme un flot qui ne cesse de monter, ces industries battent les murs de leur prison, et ne parviennent encore à déverser leur trop-plein que par d’insuffisantes échappées. Ce qu’il leur faut, c’est une voie large et régulière d’écoulement ; ce qu’elles demandent, c’est qu’on retourne l’ouverture du fer à cheval que formait la ligne des douanes sous le régime précédent, du côté du peuple qui voudra bien abaisser sa digue. Deux directions s’offrent à elles, la France et l’Allemagne, et si toutes les deux leur manquent, un pis-aller, la mer avec ses marchés lointains. Voilà la situation industrielle de la Belgique nettement définie, je pense. Son gouvernement l’a comprise, comme nous l’avons fait voir, dès le lendemain de la révolution. Sans doute, en notre siècle, l’industrie a la voix haute ; tous les foyers qu’elle a établis dans chacune des provinces méridionales de l’ancien royaume retentissent de ses plaintes : ce sont les bassins houillers de Mons, de Charleroi et de la Meuse, les verreries de la Sambre, les usines è fer de Liège, de Namur et du Luxembourg, les grands ateliers de machines à Seraing, à Bruxelles et à Gand, les manufactures de coton de cette dernière ville, la fabrique des toiles dont Courtray est le centre, la draperie de Verviers enfin. La Belgique entière écoute tour à tour leurs doléances, même lorsqu’elles exagèrent le mal ; mais il est une voix plus puissante qui domine et qui dominera toujours ces clameurs, c’est la voix de son indépendance, si jalouse et si vigilante qu’elle aperçoit une arrière-pensée dans toutes les avances que ses voisins semblent lui faire. Ceux qui espèrent que la nationalité belge viendra échouer contre l’écueil de la question industrielle, ne connaissent pas la mesure des sacrifices que ce peuple, avec le tour particulier de son caractère et sa persistance de volonté, est capable de s’imposer par amour pour son propre ouvrage.

Que l’on réfléchisse bien è ceci. Un peuple, s’il est réellement un peuple, n’abdique aucun de ses droits, ne se met pas à la merci d’une nation plus puissante, ne se suicide point, en un mot, pour quelques millions de quintaux de fer ou de houille qu’il ne trouve pas à placer. Quelque malaise qu’il en éprouve, il consent à souffrir pourvu qu’il soit : c’est assez, il est plus que content. Nous qui connaissons la Belgique, qui avons assisté à sa régénération, qui la voyons agir, qui l’étudions sérieusement tous les jours, nous savons qu’elle a une soif impérieuse d’être qui fera toujours taire ses autres besoins. N’oublions pas que des incompatibilités d’un ordre purement moral ont été assez puissantes en 1830, pour la décider à l’abandon complet de tous les avantages matériels qu’elle retirait de son union avec la Hollande ; combien, après douze ans passés dans l’indépendance, est-elle plus loin encore de vouloir reprendre une chaîne dorée ! Mais ce petit peuple ne tient pas seulement à sa liberté pour la satisfaction stérile de n’appartenir à personne ; c’est qu’elle lui est indispensable pour le maintien de ses mœurs, pour la préservation de ses croyances, pour le développement régulier de son génie. Nous croyons l’avoir démontré suffisamment, aucun peuple n’est plus occupé que lui dans la sphère des idées pratiques ; il s’est préparé du travail pour plus d’un siècle, et non-seulement il est dévoré du désir de vivre, mais il est intéressant pour le reste de la civilisation qu’il vive. Dominé par ses besoins moraux, fût-il réduit à l’une de ces extrémités où les nations plus vieilles et plus fatiguées capitulent avec leur nécessité de repos et de bien-être, il n’aliénera jamais de son propre mouvement aucun des droits précieux qu’il est fier d’avoir conquis. Comme après tout un pays ne meurt pas de pléthore, et qu’à la rigueur il peut toujours éteindre une partie de ses fourneaux, fermer quelques ateliers et pourvoir, avec les grandes ressources qui lui restent, aux souffrances de la classe ouvrière pendant le déplacement du travail, il ne balancerait point à prendre ce parti héroïque, si on lui mettait le marché à la main, imitant ainsi l’exemple d’un équipage en péril qui jette une riche cargaison à la mer pour sauver le navire. Mais il n’est pas probable que les choses en viennent là : un malaise qui a duré douze ans sans amoindrir les fortunes, sans arrêter la marche ascendante de la richesse publique, n’aboutit point d’ordinaire à une pareille crise.

La Belgique ne périra donc point par la question industrielle ; mais il n’en importe pas moins à sa prospérité future qu’elle la résolve le plus tôt possible. La période de la diplomatie politique est finie pour elle ; elle voudrait fermer avec le même bonheur celle de la diplomatie commerciale. Malheureusement, le soin de son indépendance ne lui permet pas de marcher librement dans cette voie. Celui de ses voisins vers lequel tous ses intérêts matériels l’attirent est celui qu’elle redoute le plus. Son instinct lui dit que le grand peuple dont elle arrête la frontière au nord, n’a pas renoncé à reconstruire, même par des moyens nouveaux, le colossal édifice d’un empire terminé au Rhin, quelle est pour lui un objet constant de convoitise, et qu’un double péril la menace de son côté, la guerre et l’absorption pacifique. La guerre, quoique les signes du temps paraissent en reculer de plus en plus l’éventualité, elle sent bien qu’un accident inattendu, ce grain de sable qui parfois change la face du monde, peut d’un moment à l’autre la faire éclater et ramener pour elle les chances d’asservissement. L’absorption politique, tout à l’heure on lui en a jeté imprudemment la menace, et c’est par la fusion, par la solidarité des intérêts industriels des deux pays, qu’on prétend l’opérer. C’est cette double crainte qui la préoccupe dans tous les actes de sa politique commerciale. Et nous disons même, car nous ne voulons rien dissimuler, qu’en Belgique le sentiment national se complique, par cette cause, d’une constante défiance des vues ambitieuses de la France et d’une jalousie maladive de sa supériorité accablante sous tant de rapports. Le langage habituel des publicistes parisiens, des paroles trop significatives lancées du haut de la tribune française par des orateurs et même des hommes d’état dont on sait l’influence, n’ont pas peu contribué à justifier ses ombrages. Il faut qu’on veuille bien les concevoir et les excuser en France. Si la nation belge a une vitalité réelle, il est naturel qu’elle s’indigne du dédain qu’on lui montre, et qu’elle redoute la conquête ou l’absorption dont on promène sous ses yeux le fantôme. La peur raisonne parfois, quoi qu’on en dise ; la susceptibilité nationale des Belges ne s’effarouche si vite que parce qu’ils voient leur destinée indirectement fixée à celle de la France, que parce qu’ils recevront toujours les premiers le contre-coup de toutes ses agitations. Il en résulte que tous leurs hommes politiques, tous ceux dont la vie s’est encadrée dans le nouvel ordre de choses que la révolution de septembre a créé, cherchant des points d’appui à l’indépendance de leur pays, du côté où l’avenir parait moins menacé, sont par position et par patriotisme anti-français (sans que nous voulions attacher à cette désignation aucune nuance de haine) ; et quel que soit le parti dont ils suivent le drapeau, tous s’accordent merveilleusement sur ce point. Les catholiques et les libéraux entretiennent le même sentiment de réserve et d’inquiétude vis-à-vis de la France ; les premiers craignent son scepticisme philosophique ; les seconds veulent bien partager ses idées, mais non pas sa fortune ; tous croient à tort ou à raison que l’avenir de la Belgique est sur son chemin, et qu’elle n’aspire qu’à y mettre un terme. Sur ce terrain-là, MM. Rogier, Lebeau, Devaux, Verhaegen, Nothomb et de Theux se donnent la main sans distinction de couleur politique, et les voix dont ils disposent dans les chambres se réunissent avec eux pour approuver tout ce qui peut tendre à dégager plus nettement les intérêts personnels du pays des intérêts généraux de la France.

Voilà ce qui explique la direction suivie par le gouvernement belge dans toutes ses négociations commerciales avec l’étranger. Des trois portes assiégées par l’industrie et dont nous avons parlé plus haut, la plus large, la plus nécessaire, celle de la France, est la dernière à laquelle il soit allé frapper. Il s’est réconcilié franchement avec la Hollande, parce qu’il sait bien que si au fond du cœur le roi actuel n’a peut-être pas abandonné l’espoir de reformer l’ancien royaume des Pays-Bas, son peuple se prononcerait contre toute velléité de restauration, au point de recommencer, s’il le fallait, l’ancienne querelle de la république et du stathoudérat. Il caresse l’Allemagne, et surtout la Prusse, qui forme dès à présent la tête du grand corps germanique, parce qu’elle a une cause commune à défendre sur le Rhin. La construction d’un chemin de fer rhénan a été en partie le produit de cette pensée constante. Plutôt que d’offrir Anvers au commerce français en compensation d’avantages trop chèrement payés, il le livre gratuitement à l’Allemagne. Il attire les États-Unis vers l’Escaut par l’établissement coûteux d’une ligne transatlantique de bateaux à vapeur. Il encourage la fondation d’une colonie dans les solitudes de l’Amérique centrale ; il conclut des traités de commerce avec l’Espagne, avec la Turquie, avec les républiques et les empires du Nouveau-Monde, et semble enfin n’avoir de plus ardente envie que de hâter le jour où le pays pourrait se passer des relations commerciales de la France. Si le patriotisme du gouvernement belge se trompe, son erreur est trop respectable, elle prouve trop de quels soins jaloux il entoure l’intégrité nationale pour qu’on soit fondé à y trouver un sujet de récriminations et de blâme. Mais jugeons de sang-froid la portée de tous les actes que nous venons d’énumérer.

La Hollande, quoique sincèrement réconciliée avec la Belgique, n’accordera aux produits de ce pays aucune préférence sur ceux de l’Angleterre. Les traités de commerce avec un autre continent ne garantissent pas de la formidable concurrence anglaise. La colonie dans le Guatimala est encore à naître. Les États-Unis ne feront d’Anvers un entrepôt pour leurs cotons que s’ils trouvent à en alimenter l’Allemagne par cette voie, possibilité qui dépend de l’avenir du chemin de fer rhénan. C’est donc là le seul point qui mérite de fixer l’attention du public français. Quoique cette belle voie de communication ne puisse manquer assurément d’être utile aux deux peuples qu’elle rapproche, elle ne nous parait pas devoir établir entre eux l’intimité de relations commerciales qu’on s’en promettait naguère. Les fleuves d’une navigabilité facile conserveront toujours sur les voies ferrées l’avantage du bon marché ; car la vitesse importe plus aux voyageurs qu’aux marchandises. Il n’est pas probable que la Hollande voie le commerce du Rhin lui échapper par la saignée qu’on a voulu pratiquer, de Cologne à Anvers, à cette artère fluviale de l’Allemagne. La route de fer, sur laquelle le transport des marchandises sera toujours beaucoup plus dispendieux, n’en attirerait à elle le monopole que si Anvers devenait l’un des ports du Zoll-Verein. Or, la Prusse a déclaré que cette union douanière est exclusivement allemande et n’admettra aucun peuple étranger dans son sein. Il nous semble qu’en repoussant aussi nettement les avances de la Belgique, l’Allemagne vient de paralyser en partie les futurs bienfaits d’une jonction entre le Rhin et l’Escaut. Pour que l’un des deux fleuves se détourne réellement dans l’autre, il faut que la ligne des douanes du Zoll-Verein ne vienne pas élever un barrage au milieu de ce nouveau canal. Autrement Hambourg conservera ses droits de port allemand, et Rotterdam ses privilèges de position acquis par un long usage.

Cependant les hommes d’état belges persistent à reculer vers l’Allemagne, dans le dessein d’échapper à l’ascendant de la France. Cette manifestation nous semble trop affectée pour que, fidèle à notre promesse d’être impartial, nous ne la réduisions pas à sa juste valeur. Sous le rapport de la fraternité internationale, la Belgique a encore moins à espérer de ce côté-là ; ceux qui font des avances à la Prusse le savent bien eux-mêmes. Si ce n’est parfois sur le terrain de la religion, il n’y a ni points de contact, ni sympathies réelles entre les Belges et les Allemands des provinces prussiennes : vie politique, forme de gouvernement, langage, tout entre eux diffère. Un cordon de populations wallonnes isole la Flandre de la race teutonique, avec laquelle elle seule a quelque analogie, lui fait une frontière morale et garantit le pays tout entier d’une fusion qu’un très petit nombre d’hommes ont pu rêver sérieusement, mais qui ne s’opérera jamais. Il n’y a pas une idée enfin qui passe du mouvement germanique dans le mouvement belge ; ce fait intellectuel dit tout.

En revanche, tous ses intérêts comme toutes ses sympathies réelles portent le peuple belge vers la large base sur laquelle il s’appuie, du côté de la France ; c’est de là que lui viennent l’air et les grandes idées ; c’est par là que débouchent ses principales industries du fond de l’impasse où les évènemens de 1830 les ont acculées. Il faudra donc que son gouvernement, après le long détour qu’il a fait pour fuir cette nécessité, y revienne ramené par les véritables besoins du pays. Conclue de peuple à peuple, l’union commerciale avec la France serait une alliance de raison et d’inclination à la fois. La Belgique en accueillait la perspective avec transport parce que c’est elle en effet qui y gagnerait le plus ; mais depuis la menace d’absorption imprudemment jetée par la presse parisienne, elle n’a pas vu sans déplaisir les droits acquis dicter d’inacceptables conditions au gouvernement français. C’est que, l’absorption politique se formulant à ses yeux en tentative d’absorption nationale, elle recule devant une lutte disproportionnée ; elle a peur de signer un traité de Méthuen, qui la ferait descendre peut-être jusqu’à l’état d’abjection et de dépendance où l’Angleterre, pour prix d’un privilège accordé à des huiles, à des vins, avait su plonger le Portugal. Le gouvernement belge exploitera cette défiance, et tant que les causes qui y ont donné lieu n’auront pas été écartées, il pourra faire ajourner l’espoir de l’union commerciale.

Pour que cette union puisse s’accomplir entre la Belgique et la France, il nous semble donc indispensable auparavant que les rapports politiques des deux pays soient nettement définis et que le plus nouveau voie prévaloir chez l’autre l’opinion favorable à sa durée ; cette assurance est d’autant plus nécessaire au petit peuple belge que, malgré lui, malgré ses hommes d’état, le problème de son avenir revient toujours se concentrer dans cet étroit espace. Il aura beau faire, sa fortune est inévitablement liée à celle de la France, il ne peut secouer l’influence de suprématie que les grandes nations exercent sur leurs voisins plus faibles et se soustraire aux conséquences de son origine, qui l’a placé à toujours dans la sphère d’action, ou, pour nous servir d’un terme plus énergique, dans le tourbillon de la puissance française en Europe ; il est prédestiné à être son auxiliaire passif, à la prolonger sur l’Escaut, comme un ministre le disait hier à la tribune, mais il voudrait que ce fût librement et dans la mesure de ses forces et de son intérêt propre ; il voudrait passer, la nationalité sauve, les jours mauvais qui peuvent revenir encore.

C’est à la France de juger si elle peut accorder les avantages de l’union commerciale à un peuple libre, ou si elle s’eut faire de l’abandon futur de la nationalité la condition absolue de cette faveur. On nous demandera quel profit trouverait sa politique dans le cas où elle adopterait le premier parti. Nous pensons qu’elle recueillerait plus tard amplement la récompense de sa générosité ; il nous semble qu’un peuple frère, allié intime de la France et servant d’avant-garde à la révolution, vaudrait mieux cent fois aux heures du péril commun que neuf départemens où il faudrait commencer par tarir toute force et toute sève patriotiques avant d’y transfuser le sang d’une autre nationalité. La Belgique, confiante dans la parole de la France, satisfaite de vivre de sa vie intérieure, s’apaiserait tout d’un coup ; ses défiances et ses craintes, qui partent d’une susceptibilité exagérée peut-être, s’effaceraient à l’instant même ; l’union des intérêts matériels serait accueillie par elle avec un enthousiasme sans mélange, et il s’établirait dès ce jour entre la nation souveraine par la puissance et par les idées, et le petit peuple volontairement placé sous son noble protectorat, des relations de voisinage, une solidarité d’avenir, une affinité sociale bien plus profitables pour tous deux qu’une absorption déguisée, ou consacrée un moment par la force qui consacre tout.

Quant à la seconde question que présente l’avenir de l’état belge, à savoir les chances qu’il a de survivre à une guerre européenne, celle-là dépend entièrement de la France. Si une conflagration universelle éclatait, tout porte à croire que les autres puissances qui ont contribué à fonder ce royaume le conserveraient, parce qu’il est la dernière des combinaisons possibles en dehors d’une réunion redoutée, et qu’elles espéreraient toujours de le retourner contre leur grand adversaire. Mais son intérêt immédiat, à défaut de tout autre motif, interdirait à la Belgique de tremper dans une ingratitude dont elle serait la première victime. Sa ligne de conduite au milieu d’une semblable crise lui est tracée par sa faiblesse. Respectée, elle ne fournirait aucun prétexte d’invasion à ses ambitieux voisins. Spectatrice d’un combat auquel la prudence lui défendrait de se mêler, elle ne prendrait parti sans doute que si le principe même des révolutions d’où elle est sortie était mis en péril. Attaquée chez elle, elle opposerait à ses agresseurs un rempart d’opinion que la civilisation protége, que la France la première, à raison des nobles principes dont elle est l’apôtre, est tenue de reconnaître, le rempart de sa nationalité. Plus il s’écoulera de temps avant que la paix européenne ne soit troublée, plus cette nationalité se développera et prendra de consistance autour de l’unité dont nous avons essayé de décrire les progrès ; et le jour viendra bientôt où la suppression de la Belgique ne serait en définitive que la compression de ce qui, tôt ou tard, éclate et déborde, je veux dire d’un véritable peuple.

Il se peut encore que la Belgique disparaisse dans une de ces convulsions universelles que notre époque a vues, et dont la Providence l’a préservée il y a douze ans. Mais de quelque part que vînt le coup qui la renverserait, quelle que fût la puissance qui en accroîtrait son territoire, et dût celle-ci chercher à la tromper sur son abaissement par la promesse fondée d’une prospérité nouvelle, cette petite nation a déjà trop savouré le fruit de l’indépendance pour se consoler plus tard de l’avoir perdue sans retour. Désormais plus qu’à aucune période de son histoire, elle serait une cause d’inquiétude et d’affaiblissement pour le peuple qui l’aurait asservie. Ses maîtres auraient beau lui crier qu’elle était misérable et incertaine du lendemain ; comme cette femme à qui l’on rappelait sa jeunesse pauvre et obscure, elle répondrait que c’était là son temps de splendeur et de félicité, et sans motif, sans provocation, sans espoir, elle ferait comme a fait la Pologne, comme font tous les peuples fiers qui ont respiré un seul jour l’air pur de la liberté, elle s’insurgerait pour la joie funeste d’une heure de vengeance. Enfin, pour tout résumer en deux mots, la Belgique nous semble ne pouvoir plus être désormais qu’une nation libre ou une Irlande.


EUGÈNE ROBIN.