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La Belgique martyre/05

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La Belgique martyre
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 25 (p. 138-146).
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V


Il y eut en Belgique, pendant le premier mois de l’occupation, une série de crimes retentissans qui résument et synthétisent tous les autres : l’assassinat, froidement débattu et prémédité, de villes entières, avec leurs monumens les plus sacrés, leurs trésors d’art, leur population poussée comme un troupeau vers la boucherie ou l’exil ! Aerschot, Dinant, Ancienne, Louvain, Termonde sont des noms inoubliables pour un peuple qui, dans son culte pour les victimes, puisera à jamais sa haine contre les meurtriers. Chaque jour un détail encore inconnu surgit de l’ombre où, depuis leur supplice, ces villes sont plongées, un détail qui, ajoutant une torture nouvelle à celles que l’on connaissait, ajoute une nouvelle lueur à l’auréole de ces martyres. Saluons-les de loin, douloureusement, en attendant le pèlerinage qu’au jour glorieux de la délivrance nous irons faire à leurs ruines fécondes et vengeresses : martyr veut dire témoin !

Aerschot, dont le nom a déjà été prononcé souvent, parce que ses environs, libérés pendant quelques jours par l’armée d’Anvers, ont pu être explorés méthodiquement, était une petite ville de huit mille âmes qui reposait au bord du Démer, au milieu des prairies. Une haute tour dominait son silence, troublé seulement par le bruit d’eau du moulin penché sur la rivière. Pendant la retraite de l’armée belge sur Anvers, la vallée qui joint Aerschot à Diest fut le théâtre d’une série de combats violens ; mais il n’y avait plus un seul soldat belge dans la ville quand les Allemands y entrèrent, le matin du 19 août. Dès leur premier défilé, ils se révélèrent ; des coups de feu furent tirés sur les maisons, plusieurs furent incendiées sans prétexte, et, comme prologue d’un drame qui déjà se préparait, on fit sortir de chez eux quelques habitans de la rue du Marteau, qu’on fusilla. Les troupes se répandirent ensuite dans la ville, où elles s’installèrent ; le général et ses aides de camp descendirent chez le bourgmestre, M. Tielemans, et jusqu’au milieu de l’après-midi, aucun incident sanglant ne se produisit. À quatre heures, voyant son mari distribuer à la porte des cigares aux sentinelles qui gardaient la maison, Mme Tielemans le rejoignit et, comme le général l’observait du haut du balcon, conseilla à son mari de rentrer. La grand’place devant elle était encombrée de deux mille Allemands. Tout à coup, deux colonnes de fumée s’élevèrent, et une fusillade imprévue et générale éclata. Les soldats se débandèrent, tirèrent dans les fenêtres, enfoncèrent les portes des maisons pour décharger leurs armes dans les corridors. Devant cette furie déchaînée, Mme Tielemans entraine son mari, ses enfans, les domestiques dans la cave. Elle ne sait pas que là-haut, au même moment, une balle atteint le général et le tue. Sur les murs la mitraille grêle. Il faut l’entendre raconter la suite. « Après quelques instans d’angoisse sans nom, un des aides de camp du général descend, disant : Le général est mort ! où est le bourgmestre ? Mon mari me dit : Ceci est grave pour moi ! Comme il s’avançait, je dis à l’aide de camp : Vous pouvez constater. Monsieur, que mon mari n’a pas tiré. — C’est égal, me répondit-il, il est responsable ! Mon mari fut emmené. Mon fils, qui était à mes côtés, nous a conduits dans une autre cave. Le même aide de camp est venu me l’arracher, le faisant marcher devant lui à coup de pieds. Le pauvre enfant pouvait à peine marcher (le malin, une balle allemande, pénétrant dans sa chambre, avait ricoché, le blessant au mollet). Après le départ de mon mari et de mon fils, j’ai été conduite dans toute la maison par des Allemands qui braquaient leur revolver sur ma tête. J’ai dû voir leur général mort. Puis on nous a jetées, ma fille et moi, hors de la maison, sans paletot, sans rien. On nous a parquées sur la grand’place. Nous étions entourées d’un cordon de soldats, et devions voir de là l’embrasement de notre chère cité. C’est là qu’à la clarté sinistre de l’incendie, j’ai vu, pour la dernière fois, vers une heure du matin, le père et le fils liés l’un à l’autre : suivis de mon beau-frère, ils allaient au supplice… Ces mauvais m’ont pris tout ce que j’aimais… »

Le père et le fils ! Cet enfant a quinze ans et demi, il n’a rien fait ; il va pourtant, pour justifier le crime collectif qui se commet, être accusé d’avoir tué le général. Après coup, ayant essayé d’abord de plusieurs autres, on inventera cette fable. C’est pour le punir, lui, que son père et lui vont tomber, que son oncle aussi mourra, que la population tout entière et la ville même vont subir trois semaines de tortures !

Cela commence aussitôt. Tous les hommes de la ville sont arrêtés ; cinquante, pris au hasard, sont conduits hors des murs : groupés par séries de quatre, on les fait courir sur la route, et l’on tire sur eux. Dix peuvent fuir, quarante tombent, et sont achevés à l’arme blanche. Plus tard, les autres bourgeois sont alignés contre des talus ; après les avoir tous mis en joue, on en abat méthodiquement un sur trois. Le secrétaire de la Commission, vingt jours plus tard, verra encore sur les herbes et les chaumes, de deux en deux mètres, les caillots de sang marquer la place des victimes.

Ceux qui restent doivent creuser les fosses de leurs frères ; joints à la foule des habitans chassés de leurs maisons, ils peuvent voir la ville s’allumer. Sous leurs yeux, la première ruée des pillards se précipite sur l’église. Cinq fois ils tentent de mettre le feu aux portes, cinq fois ils échouent. Ils finissent, à grands coups, par les enfoncer. Ils brisent les autels, les confessionnaux, les orgues, fracturent les troncs, arrachent et brûlent les statues gothiques en bois qui ornent la nef, volent et profanent les vases sacrés. Puis ils enferment dans l’édifice les témoins horrifiés de leur furie. Ils ont désormais le champ libre. Pendant trois semaines, ils vont brûler, piller, entasser dans les fourgons et les wagons leur butin, se livrer dans les ruines à la plus dégoûtante orgie. Quand une maison est vidée, on l’incendie. Seules, celles où logent les officiers sont respectées, — et encore, il faut s’entendre sur ce mot. M. Pierre Orts, secrétaire de la Commission, nous donne des détails édifians : « J’ai pénétré, écrit-il, dans plusieurs maisons au hasard, dont j’ai parcouru les divers étages. Partout, le mobilier est bouleversé, éventré, souillé d’une façon ignoble. Les papiers de tenture pendent en lambeaux le long des murs, les portes des caves sont enfoncées, les armoires, les tiroirs, tous les réduits ont été crochetés et vidés. Le linge, les objets les plus disparates jonchent le sol, en même temps qu’un nombre incroyable de bouteilles vides. » Dans la maison du Dr Z., qu’une inscription protectrice recommande à la bienveillance des pillards, et où des officiers ont été logés, voyez ce spectacle : « Dès le seuil, une odeur fade de vin répandu attirait l’attention sur des centaines de bouteilles vides ou brisées qui encombraient le vestibule, l’escalier et jusqu’à la cour. Dans les appartemens régnait un désordre inexprimable ; je marchais sur un lit de vêtemens déchirés, de flocons de laine, de matelas éventrés. Partout des meubles béans, et dans toutes les chambres, à côté du lit, encore des bouteilles vides. La salle à manger était encombrée de douzaines de verres qui couvraient la table et les guéridons qu’entouraient des fauteuils lacérés, tandis que, dans un coin, un piano au clavier maculé semblait avoir été défoncé à coups de botte. Tout indiquait que ces lieux avaient été, pendant bien des jours, le théâtre de beuveries et de débauches ignobles… D’après ce que m’a affirmé un maréchal des logis de gendarmerie qui s’occupait avec ses hommes de remettre un peu d’ordre dans tout ce chaos, il en est de même dans la plupart des maisons où les officiers allemands avaient élu domicile… » Il ne restera plus en ville, quand les Belges y rentreront, — pour peu de jours, hélas ! — le 10 septembre, que quelques femmes parmi des décombres arrosés de vin : par centaines, par milliers, les habitans, évacués de l’église où ils étaient entassés, avaient été embarqués pour l’Allemagne !

À l’autre bout du pays, deux petites villes wallonnes étaient à la même époque la proie du feu. Plusieurs jours après la bataille qui les y avait mis aux prises avec les Français, les Allemands entraient sans coup férir, le 23 août, dans Dinant évacuée. Tout le monde était au travail. Passant aux portes de la ville près de la filature, les soldats s’y précipitaient sans raison, séparaient les ouvrières des ouvriers, fusillaient ceux-ci au nombre de soixante-dix, enfermaient celles-là dans un couvent, où elles devaient rester plusieurs jours sans manger. Poursuivant leur route ils dévalaient par les rues, sonnaient aux portes, tuant à bout portant celui qui venait ouvrir, réunissaient déjà les hommes près de l’église pour le massacre ordonné, concentraient les femmes et les enfans dans les maisons religieuses et la prison. À l’abbaye des Prémontrés de Leffe, où ils tinrent, plusieurs jours durant, les femmes de ce faubourg, ils se livraient aux excès les plus odieux. Le premier jour, ils refusèrent de nourrir leurs prisonnières ; le second jour, ils leur jetèrent du pain noir ; le troisième, ils permirent à quelques-unes d’entre elles d’aller arracher des carottes dans le jardin des moines. Affolées, plusieurs, tombant aux pieds de leurs tortionnaires, demandèrent ce qu’il fallait leur donner pour être libérées ! « — Trente mille francs, » leur répond-on. L’énormité de la somme ne les décourage pas ; elles avaient emporté ce qu’elles avaient pu de leurs pauvres économies : en se cotisant, elles parviennent à réunir quinze mille francs. — « Cela ne peut-il suffire ? » L’officier prend l’argent, mais ne les libère pas. Au contraire, on ne songe qu’à les faire souffrir. Tous les moyens furent bons pour torturer ces malheureuses. On leur annonça qu’on allait les fusiller, puis qu’elles allaient être brûlées vives : et, pour augmenter leur terreur, on alluma sous leurs fenêtres des feux de paille… Le quatrième jour enfin, on leur ouvre les portes : c’est pour qu’elles contemplent leur cité détruite, leurs foyers en cendres. L’une d’elles. Mme P., frémit de joie, voyant sa maison épargnée ; elle y rentre avec ses six enfans et trouve dans le vestibule le cadavre de son mari tué depuis quatre jours. Elle-même, aidée de ses petits, doit l’enterrer dans son jardin.

Les autres traversent ce qui reste de leur ville. On compte quarante maisons encore debout. Près de l’église, dont les murs calcinés sont éclaboussés d’une boue sanglante, cent vingt hommes ont été tués à la mitrailleuse. M. Wasseige, directeur de la Banque Nationale, ayant refusé de livrer le secret de son coffre-fort qui lui était confié, a été assassiné dans ses bureaux, et on a poussé près de lui, sous les yeux de leur mère glacée d’effroi, ses deux fils, dont l’un, Jacques, âgé de quinze ans, n’ayant pas succombé sur-le-champ, a sangloté pendant une heure, suppliant qu’on l’achevât. L’écho de drames plus affreux encore retentit. — « Pourquoi avez-vous agi ainsi ? » demande une femme à un officier. Il ne sait pas… Elles cherchent leurs morts dans les tas, emportent leurs reliques. Le 10 septembre on avait dressé une liste de cinq cent quatre-vingt-dix fusillés ! Elle monterait aujourd’hui à plus de huit cents.

On fit grâce aux quelques autres. Il n’en fut pas de même à Andenne, où trois cent vingt bourgeois furent massacrés à coups de baïonnette, de hache, et où, après une dévastation qui est une réplique de celle de Dinant, on infligea aux survivans, pour couronner leurs épreuves, un banquet qui fut baptisé le Pardon d’Andenne ! Officiers et soldats l’organisèrent sur la grand’place, forcèrent les autorités locales à y prendre part, et au milieu des décombres où s’enfonçaient, pour ne point entendre, les veuves et les orphelins de leurs victimes, entrecoupèrent leur insultante orgie de hoch pour l’Empereur et d’hymnes à la réconciliation ! On ne peut rêver plus tragique raffinement. Il ne suffit plus de blesser la chair ; il faut aussi faire saigner les âmes !

Le sac de Louvain, comme celui de Dinant, fut inattendu. L’ennemi était entré en ville le 19 août et avait trouvé la population tranquille et résignée. Le pillage des banques privées, la dévastation de quelques maisons, la prise brutale d’un grand nombre d’otages, les réquisitions sans mesure, la libération des prisonniers de droit commun de nationalité allemande détenus à la maison centrale, les nombreux attentats commis sur les femmes, ne furent que des incidens préliminaires. La vie des habitans, l’existence de la ville semblaient devoir rester sauves. Le 25 au soir, rendus furieux par un échec que venaient de leur infliger les troupes belges, et excités, dit-on, par une méprise qui venait dans l’ombre de jeter les uns contre les autres des compagnies rentrant en désordre et des compagnies qui crurent à une attaque, les soldats allemands, répandus par la ville, se mirent à tirer en tous sens dans les rues désertes. Aussitôt des incendies éclatent. L’antique bâtiment des Halles, devenu le siège de l’Université et contenant la célèbre bibliothèque, est parmi les premiers atteints. Tout près, l’impressionnante église Saint-Pierre flambe à son tour, et quelques-uns des plus beaux hôtels de la ville éclairent cette première nuit du carnage. « Les soldats enfonçaient les portes des maisons et y mettaient le feu au moyen de fusées. Ils tiraient sur les habitans qui tentaient de sortir. De nombreuses personnes réfugiées dans leur cave furent brûlées vives ; d’autres, atteintes par des coups de feu au moment où elles voulaient sortir du brasier[1]. »

Beaucoup d’habitans, par leurs jardins et les ruelles, parviennent pourtant à fuir leurs demeures : ils sont conduits devant la gare, où déjà dix cadavres de civils sont jetés sur l’herbe du square. On sépare brutalement les maris de leurs femmes et de leurs enfans ; fouillés et dépouillés de leur argent et de leurs bijoux, ils sont poussés sur les routes sans avoir eu le temps d’un mot ou d’un baiser. Un groupe de soixante-quinze bourgeois, suivis d’ecclésiastiques parmi lesquels on remarque deux religieux espagnols et un prêtre américain, fut conduit devant le front des troupes allemandes jusqu’au village de Campenhout où, à la nuit tombante, on les enferma dans l’église. À quatre heures du matin, la porte s’ouvrit, un officier cria aux captifs qu’il était temps pour eux de se confesser, et qu’ils seraient fusillés une demi-heure plus tard. Une demi-heure plus tard on les relâcha. Se croyant sauvés, ils se dirigeaient vers Louvain quand un régiment les arrêta, leur fit rebrousser chemin et les poussa devant lui dans la direction de Malines. Aux portes de cette ville, on les laissa partir. Il faudrait lire dans les dossiers de la Commission les récits détaillés, faits par des vieillards, de cette brutale équipée… Un autre groupe, beaucoup plus nombreux, fut conduit dans la gare. Des centaines d’hommes furent entassés dans des wagons à bestiaux souillés d’ordure ; ils voyagèrent vingt-six heures debout, pressés les uns sur les autres, sans recevoir de nourriture. À Cologne, on les jeta dans un Luna Park abandonné, où ceux qui le purent dormirent, — ô ironie ! — sur les marches d’une Roue joyeuse ! On leur donna un peu de pain et d’eau. Reconduits le matin à la gare, on les remit en wagons, et un nouveau voyage les ramena à Bruxelles où ils arrivèrent le 30 août et où, malgré l’opposition de leurs gardiens, les agens de police parvinrent à les nourrir : ils n’avaient pas mangé depuis quatre jours. Ils furent ensuite dirigés devant les troupes jusqu’aux avant-postes belges. Plusieurs en route étaient devenus fous… Un troisième groupe, composé surtout de prêtres, parmi lesquels Mgr Ladeuze, recteur de l’Université, Mgr de Becker, recteur du Collège américain, et les jeunes Jésuites de l’importante maison d’études de Louvain, fut convoyé sur la route de Bruxelles. Plusieurs furent fusillés en chemin, entre autres le P. Dupierreux, scholastique de la Compagnie de Jésus : son crime était d’avoir sur lui un agenda où il avait noté quelques dates de la guerre.

Pendant ce temps, les femmes et les enfans furent d’abord gardés à vue devant la gare. De toute la journée du 26 août, point de nourriture. En revanche, on leur donna un spectacle. « Ils assistèrent à l’exécution d’une vingtaine de leurs concitoyens, parmi lesquels plusieurs religieux qui, liés quatre par quatre, furent fusillés à l’extrémité de la place… Un simulacre d’exécution de Mgr Coenraets, vice-recteur de l’Université, et du Père Schmid, dominicain, eut lieu devant eux ; une salve retentit, et les témoins, convaincus de la réalité du drame, furent contraints à applaudir[2]. »

Relâchés dans la nuit, celles de ces pauvres femmes qui retrouvent leur maison intacte n’ont pas une paix bien longue. À huit heures du matin, on leur donne l’ordre de quitter la ville : celle-ci va être bombardée. C’est alors l’exode en masse, l’exode déchirant par tous les chemins, à travers les villages qui brûlent. Ce ne sont plus des centaines d’hommes, c’est une foule que l’on chasse à coups de crosse, qui, à chaque passage d’officiers ou de soldats, doit lever les bras et s’agenouiller, qui, le jour, vit de légumes arrachés aux champs, qui, la nuit, dort à même la route ! Il en tombe d’épuisés qui meurent sans parler ; des femmes se suicident ; des hommes qui ne vont pas assez vite ont été abattus ; des cas de folie subite éclatent dans les rangs. Sur la seule route de Tirlemont, ils sont dix mille et plus qui fuient, ce pendant que derrière eux le canon gronde, la ville flambe. À Tirlemont, ils veulent s’arrêter : non ! on va les chasser encore de village en village, jusqu’aux sables du Limbourg !

Dans la ville vidée, le pillage va être plus facile. Tout ce qui reste à prendre sera pris. La grande fête du feu et du vin va enivrer les soldats lancés à la curée. Quand le bataillon de landsturm de Halle entrera le 29 août dans les rues, le sac, qui doit durer cinq jours encore, sera à son point d’apogée. Un homme de ce bataillon, dont le journal de route se trouve annexé aux archives de la commission, verra en pénétrant à Louvain « une image de la dévastation telle qu’il est impossible de s’en faire une idée pire. Des maisons brûlant et s’effondrant bordaient les rues ; quelques rares maisons demeuraient debout… la course se poursuivait sur des débris de verre ; des morceaux de bois flambaient, les fils conducteurs du tramway et ceux du téléphone traînaient et obstruaient les voies… le bataillon allait en rangs serrés pour entrer par effraction dans les premières maisons, pour voler (pardon, réquisitionner !) du vin et autres choses. Ressemblant à une meute en débandade, tous y allèrent à leur fantaisie ; les officiers précédaient et donnaient l’exemple !… » Ainsi devait continuer et s’arrêter enfin dans la crapule consciente et le dégoût, la destruction de l’antique cité savante : quatorze cent quatre-vingt-quatorze maisons étaient brûlées ! Ainsi devait se terminer ces jours inoubliables du triomphe grossier de la culture allemande sur la Science et sur la Beauté !

Le crime de Louvain n’est pas seulement un crime contre la Vie : c’est un crime contre l’Esprit. Il dépasse dans sa double horreur tous les autres crimes. Un peuple qui l’a voulu est à jamais déshonoré, le chef qui l’a exécuté, — il s’appelle Manteuffel, — doit être cloué au pilori de l’Histoire. Il en est de même de von Schoenmann, exécuteur d’Andenne, — nous verrons qu’il n’en est pas l’unique héros, — de Bayer, froid bourreau de Dinant, et de Sommerfeld, qui, assis sur une chaise au milieu de la grand’place de Termonde, devait répondre au bourgmestre suppliant, qui lui demandait de préserver ce qui restait de sa ville blessée : Nein ! Razieren ! et faisait signe aux « pionniers » de commencer… Je voulais raconter Termonde. Ne suffit-il pas de citer ce mot, ce geste, — et d’ajouter qu’ils furent obéis !

  1. 5e rapport de la commission.
  2. 5e rapport de la commission.