La Bible enfin expliquée/Édition Garnier/Prophètes/Ézéchiel

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 30 (p. 264-267).
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EZECHIEL.


ézéchiel, captif sur les bords du fleuve Chodar, voit d’abord au milieu d’un feu quatre animaux ayant chacun quatre faces d’homme, quatre ailes, des pieds de veau et des mains d’homme, de lion, de bœuf et d’aigle. Il y avait près d’eux une roue à quatre faces : lorsque les animaux marchaient, les roues marchaient aussi... après ce spectacle, dont nous ne donnons qu’une très-légere esquisse, le seigneur présente au prophete un livre, un rouleau de parchemin, et lui dit : mange ce livre. Et ézéchiel le mange. Puis le seigneur lui dit : va te faire lier dans ta maison. Et le prophete va se faire lier. Puis le seigneur lui dit : " prends une brique, dessine dessus la ville de Jérusalem, et autour d’elle une armée qui l’assiege. Prends une poële de fer, et mets-la contre un mur de fer. " ... et le prophete fait tout cela. " ensuite le seigneur lui dit : couche-toi pendant trois cents quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et pendant quarante jours sur le côté droit ; mange pendant trois cents quatre-vingt-dix jours ton pain couvert de merde d’homme, devant tous les juifs. Car c’est ainsi qu’ils mangeront leur pain tout souillé parmi les nations chez lesquelles je les chasserai. " ce sont là les ordres positifs que donne le seigneur ; ce sont là les propres termes dont il se sert. à quoi ézéchiel répond : ah, ah, ah ! (ou pouha ! Pouha ! ) seigneur, jamais rien d’impur n’est entré dans ma bouche. Le seigneur lui répond : " eh bien, je te donne de la fiente de bœuf au lieu de merde d’homme ; et tu la mêleras avec ton pain ; je vais briser dans Jérusalem le bâton du pain ; et on ne mangera de pain, et on ne boira d’eau que par mesure. " le seigneur continue et dit à ézéchiel : prends un fer tranchant, et coupe-toi les cheveux et la barbe ; brûle le tiers de ces poils au milieu de la ville, selon le nombre des jours du siege. Coupe avec une épée le second tiers autour de la ville ; et jette au vent le tiers restant... car voici ce que dit le seigneur : parce que Jérusalem n’a pas marché dans mes préceptes, et n’a pas opéré selon les jugemens de ceux qui l’environnent, j’irai à elle, j’exercerai mes jugemens aux yeux des nations... les peres mangeront leurs enfans, et les enfans mangeront leurs peres. Un tiers du peuple mourra de peste et de faim ; un tiers tombera sous le glaive dans la ville ; un tiers sera dispersé, et je le poursuivrai l’épée nue. " il s’est élevé une grande dispute entre les interprêtes. Tant de choses extraordinaires, si opposées à nos mœurs et à notre raison, se sont-elles passées en vision ou en réalité ? ézéchiel raconte-t-il cette histoire comme un songe ou comme une action véritable ? Les derniers commentateurs, et sur-tout Don Calmet, ne doutent pas que tout ne se soit réellement passé comme le dit ézéchiel. Voici comme Don Calmet s’en explique. " nous ne voyons aucune nécessité de recourir au miracle. Il n’est nullement impossible qu’un homme demeure enchaîné et couché sur le dos pendant trois-cents quatre-vingt-dix jours... Prado témoigne qu’il a vu un fou, qui demeura lié et couché sur son côté pendant plus de quinze ans. Si tout cela n’était arrivé qu’en vision, comment les juifs de la captivité auraient-ils compris ce que leur voulait dire ézéchiel ? Comment ce prophête aurait-il exécuté les ordres de Dieu ? Il faut donc dire aussi qu’il ne dressa point le plan de Jérusalem ; qu’il ne fut lié, qu’il ne mangea son pain, qu’en esprit et en idée. " on doit donc croire qu’effectivement tout se passa comme ézéchiel le raconte ; et cela n’est pas plus surprenant que les avantures réelles d’élie, d’élisée, de Samson, de Jephté, de Gédéon, de Josué, de Moyse, de Jacob, d’Abraham, de Noë, d’Adam et d’ève. Mes prédécesseurs ont remarqué que dans les livres judaïques rien ne s’est fait de ce qui se fait aujourd’hui[1]. De tous les passages d’ézéchiel, celui qui a excité le plus de murmures parmi les critiques, et qui a le plus embarrassé les commentateurs, est l’article d’Olla et d’Ooliba. Le prophete fait parler ainsi le seigneur à Olla[2]. " je t’ai fait croître comme l’herbe qui est dans les champs ; tu es parvenue au temps où les filles aiment les ornemens ; tes tettons sont enflés ; ton poil a poussé ; tu étais toute nue et pleine de confusion ; j’ai passé auprès de toi ; je t’ai vue. Voilà le temps des amans. Je me suis étendu sur toi ; j’ai couvert ton ignominie ; j’ai juré un pacte avec toi, et tu as été mienne... je t’ai donné des robes de plusieurs couleurs ; je t’ai donné des souliers bleus, une ceinture de coton... tu as été parée d’or et d’argent, nourrie de bon pain, de miel et d’huile. Et après cela tu as mis ta confiance en ta beauté ; tu as forniqué en ton nom, et tu as exposé ta fornication à tous les passants ; tu t’es bâti un mauvais lieu, et tu t’es prostituée dans les rues... on paie les filles de joie ; et tu as payé tes amans pour forniquer avec toi... " ensuite le seigneur s’adresse à Ooliba ; il dit qu’Ooliba a exposé à nu ses fornications,... etc. Ce n’est point là le récit d’une avanture réelle, comme celle du prophete Ozée avec la gomer ; ce n’est qu’une pure allégorie exprimée avec une naïveté qu’aujourd’hui nous trouverions trop grossiere, et qui peut-être ne l’était point alors. Les juifs firent beaucoup de difficultés pour insérer cette prophétie dans leur canon ; et lorsqu’ils l’admirent, ils n’en permirent la lecture qu’à l’âge de trente ans. Une des raisons qui les porterent à cette sévérité, fut qu’ézéchiel, dans sa prophétie, fait dire au seigneur : j’ai donné à mon peuple des préceptes qui ne sont pas bons, et je leur ai donné des ordonnances dans lesquelles ils ne trouveront point la vie . On eut peur que ce passage ne diminuât le respect des juifs pour la loi de Moyse. On peut encore remarquer sur ézéchiel la prédiction qu’il fait au chapitre trente-neuf, pour consoler les juifs captifs. Il fait inviter par le seigneur-même tous les oiseaux et tous les quadrupedes à venir manger la chair des guerriers qu’il immolera, et à boire le sang des princes. Et ensuite il dit au verset 19 et 20 : " vous mangerez de la chair grasse jusqu’à satiété ; vous boirez le sang de la victime que je vous prépare ; vous vous rassasierez à ma table de la chair des chevaux et des cavaliers, et de tous les gens de guerre. J’établirai ma gloire parmi les nations ; elles connaîtront ma main puissante ; et dans ce jour la maison d’Israël saura que c’est moi qui suis le seigneur. " on a cru que la premiere promesse de manger la chair des guerriers, et de boire le sang des princes, était faite pour les oiseaux, et que la seconde de manger le cheval et le cavalier était faite pour les guerriers juifs. Il y avait en effet dans les armées des perses beaucoup de scythes qui mangeaient de la chair humaine, et qui s’abreuvaient de sang dans le crâne de leurs ennemis. Le seigneur pouvait dire aux juifs, qu’ils traiteraient un jour les scythes, comme les scythes les avaient traités. Le seigneur pouvait bien leur dire, vous saurez que c’est moi qui suis le seigneur. Mais il ne pouvait le dire aux quadrupedes et aux oiseaux, qui n’en ont jamais rien su. Nous ne prétendons point entrer dans toutes les profondeurs mystérieuses de tous les prophetes, ni examiner les divers sens qu’on a donnés à leurs paroles. Nous nous bornons à montrer seulement ce qu’il y a de plus singulier dans leurs avantures, et ce qui est le plus éloigné de nos mœurs.


  1. Voyez pages 46, 137, 156, 184.
  2. Le texte est rapporté dans la Lettre de M. Ératou en tête du Cantique des cantiques, tome IX.