La Bible enfin expliquée/Édition Garnier/Hérode

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 30 (p. 286-290).

NOUVEAU TESTAMENT.

D’HERODE.


Quelques ténebres que la science des commentateurs ait répandues sur l’origine d’Hérode, il est clair qu’il n’était pas juif ; et cela suffit pour faire voir que les romains distribuaient des couronnes à leur gré comme Alexandre avait donné celle de Sidon au jardinier Abdalonyme. Tous ceux qui s’intéressent aux événements de son regne, conviennent que sa famille était iduméenne. Elle est très ancienne dans le sens que tous les hommes sont de la race de Noé, et que les iduméens descendaient d’ésaü. Hérode recouvra son droit d’ainesse dont ésaü s’était dépouillé, et traita durement la maison de Jacob. Mais dans le sens ordinaire sa famille était de la lie du genre humain. Son grand pere Antipas fut, selon Eusebe, un pauvre payen, et sacristain d’un temple d’Ascalon. Fait esclave dans sa jeunesse par des voleurs iduméens, son fils Antipater, esclave comme lui, sut plaire au brigand Arétas, chef des arabes nabatéens, qui étaient venus pour piller Jérusalem, et que Pompée renvoya dans leurs déserts. Antipater quitta le service des arabes pour celui des romains. Il devint leur munitionaire, et fit une grande fortune dans les vivres. Voilà l’unique origine de la grandeur de sa maison. Il était riche ; et tous les juifs de Jérusalem étaient pauvres. C’est ainsi que les Tarquins furent souverains dans Rome, et les Médicis à Florence. L’application infatigable d’Antipater à s’enrichir a fait penser à quelques-uns qu’il était juif ; mais on n’a jamais su au juste de quelle religion il fut lui et Hérode son fils. C’était un des hommes les plus entreprenants, et des plus rusés. Il se rendit nécessaire aux romains dans leur guerre contre Aristobule ; il contribua beaucoup à l’accabler, parce qu’il gagnait à sa perte. Il s’intrigua sans cesse avec les commandants romains, les juifs et les arabes, les fesant tous servir à ses intérêts, et prêtant de l’argent par avarice à quiconque pouvait l’aider dans ses exactions. Il épousa une fille riche d’Arabie nommée Kypron, dont il eut quatre enfants. Hérode n’était que le second : mais ayant toutes les qualités et tous les vices de son pere dans un plus haut degré, il devait faire une bien plus grande fortune. Antipater établit si bien son crédit, que tantôt Pompée, et tantôt César eurent besoin de lui pour faire subsister leurs troupes. C’était enfin un de ces hommes qui doivent devenir princes ou être pendus. César, en passant d’égypte en Syrie, lui accorda sa protection : il ne haïssait pas de tels caracteres. Antipater eut l’audace de lui demander le gouvernement de Jérusalem et de la Galilée, et l’obtint aisément. Il partagea les deux provinces entre deux de ses fils Phazaël et Hérode : quoiqu’Hérode n’eût encore que quinze ans, il eut la Galilée ; Phazaël eut Jérusalem. Hérode, quelques années après, fut le premier qui éprouva le pouvoir et la mauvaise volonté de ce fameux sanhédrin établi par Pompée. Quelque puissant qu’il fût par lui-même et par son pere, on l’accusa devant ce tribunal. Il vint répondre, mais bien accompagné. On lui imputait des malversations et des meurtres. Il soutint qu’il n’avait fait mourir que des brigands. Il fut traité de brigand lui-même, et condamné à la mort. Il se retira avec ses satellites ; et dans la suite, lorsqu’il fut roi, il fit mourir tous les juges du sanhédrin, excepté un seul nommé Saméas qui l’avait absous. Ce Saméas était le prédécesseur d’Hillel et de Gamaliel maître de st Paul. Pendant que ces petites convulsions agitaient ce coin de terre, l’Asie et l’Europe étaient en armes. César tué dans le capitole par des hommes chargés de ses bienfaits, les horreurs des proscriptions, la funeste concorde d’Octave et d’Antoine, leur discorde encore plus fatale, la guerre où périrent Brutus et Cassius, tenaient l’Europe en allarmes ; et les parthes vainqueurs de Crassus épouvantaient l’Asie. Un antigone, un homme de la race des Machabées, un fils de cet Aristobule grand-prêtre des juifs, frere de cet Alexandre que Pompée avait condamné à perdre la tête, appelle les parthes à son secours jusques dans Jérusalem. Il disputait le bonnet de grand-prêtre, et même le vain titre de roi des juifs, à Hircan son oncle, frere d’Aristobule. C’était le jeune Hérode qui était roi en effet par ses intrigues, par son argent, par le pouvoir qu’il usurpait, par la faveur des romains. Antigone promet, dit Joseph, mille talents et cinq cents filles aux parthes, s’ils veulent venir le seconder et lui assurer sa place de pontife. Quel prêtre que cet Antigone, et quel successeur de Judas Machabée ! Les parthes viennent chercher l’argent et les filles à Jérusalem. Ils entrent dans cette ville si souvent prise et saccagée. Hérode et son frere Phazaël résistent autant qu’ils le peuvent aux parthes et aux soldats d’Antigone. On combat aux portes du temple, dans les rues, dans les maisons. Les temps de Nabucodonosor n’étaient pas plus affreux. On parlemente au milieu du carnage. Phazaël frere d’Hérode se laisse séduire aux promesses des parthes ; il a l’imprudence de se mettre dans leurs mains ; on l’enchaîne, et il se casse la tête contre le mur de sa prison. Hérode fuit de la ville avec ce qui lui restait de soldats, et se réfugie en Arabie. Ce malheur, qui devait le détruire sans ressource, fut ce qui lui valut le royaume de Judée. Il marche en égypte, s’embarque au port d’Alexandrie, et va implorer dans Rome la protection d’Antoine et d’Octave, réunis alors pour un peu de temps. Antoine prêt de partir pour aller faire la guerre aux parthes, et sentant le besoin qu’on avait d’un tel homme, disposa le sénat en sa faveur. Octave le seconda. Hérode fut déclaré roi de Judée en plein sénat. David et Salomon ne s’étaient pas doutés que, du fond de l’Italie, deux citoyens d’une ville qui n’était pas encore bâtie nommeraient un jour leurs successeurs dans Jérusalem. Hérode ne fut que roi tributaire et dépendant des romains, mais il fut maître absolu chez lui. Antoine envoya d’abord Sosius à son secours avec une armée. Hérode, sous les ordres de Sosius, vint chasser les parthes et assiéger Jérusalem, tandis que Ventidius, lieutenant d’Antoine, poursuivait les parthes dans la Syrie, et qu’Antoine lui-même se préparait à porter la guerre jusques dans le sein de la Perse. Tout le peuple de Jérusalem avait pris le parti d’Antigone. C’était un devoir religieux de soutenir un Asmonéen ; un Machabée, contre un arabe d’Idumée, fils d’un payen et qui leur apportait des fers de la part de Rome. Les juifs des autres villes, et même d’Alexandrie, étaient venus défendre leur ancienne capitale. Sosius et Hérode entrerent par les breches au bout de quarante jours. Le temple extérieur fut brûlé ; et jamais le carnage ne fut plus grand. Le Machabée Antigone vint se jetter en tremblant aux pieds de Sosius, qui l’appella Antigonia par mépris ; et ce fut alors qu’Hérode obtint qu’on fît mourir ce pontife du supplice des esclaves. Cependant Hérode avait épousé la niece de ce même pontife, la célebre Mariamne ; mais les nœuds de l’alliance le retenaient encore moins qu’ils ne retinrent Pompée et César, Antoine et Octave. L’histoire de la plupart des princes est l’histoire des parents immolés les uns par les autres. Cette nouvelle prise de Jérusalem, qui ne fut pas à beaucoup près la derniere, arriva trente-trois ans avant notre ère vulgaire. Souvenons-nous ici de ce vieux Hircan, compétiteur du grand-prêtre Aristobule, par qui commença cette foule de désastres. Il avait été livré aux parthes par Antigone son neveu, qui se contenta de lui faire couper les oreilles pour le rendre incapable d’exercer jamais le sacerdoce ; attendu qu’il était dit dans le lévitique, que les prêtres doivent avoir tous leurs membres. Ce vieillard, âgé de quatre-vingts ans, obtint sa liberté des parthes, et revint auprès d’Hérode, qui avait épousé sa petite-fille Mariamne. Hérode le fit mourir, sous prétexte qu’il avait reçu quatre chevaux du chef des arabes. La véritable raison était qu’il voulait se sauver des mains de son tyran : un frere de Mariamne demandait le sacerdoce ; Hérode le fit noyer. Il avait créé grand-pontife un homme de la lie du peuple nommé Ananel. Ainsi il fut réellement le chef de l’église juive, tout étranger qu’il était. On sait par quelle barbarie ce chef de l’église fit tuer sa femme Mariamne et sa mere Alexandra ; et comment il fit ensuite égorger les deux enfants qu’il avait eus d’elle, de peur qu’ils ne la vengeassent un jour. La cruauté devint en lui une seconde nature, un besoin toujours renaissant, comme les tigres ont besoin de dévorer pour vivre. Hérode, dans sa derniere maladie, et cinq jours avant sa mort, fit encore tuer un de ses enfants nommé Antipater, aussi méchant que lui. Néron fut un homme doux et clément en comparaison d’Hérode. Ce mot célebre d’Auguste, qu’il valait mieux être son cochon que son fils[1], n’était que trop juste : car le même homme, qui trempait ses mains dans le sang de sa famille et de ses amis, n’aurait pas osé manger une perdrix lardée en présence de ses sujets. Ce n’est pas la peine de retracer ici ses autres barbaries ; il est triste que la nature ait produit de tels hommes. Il fallait que son sang fût d’une acreté qui le rendait semblable aux bêtes farouches. Cette acrimonie, qui augmente avec l’âge, le réduisit enfin, si l’on en croit Joseph, à un état qui semblait la punition de ses crimes : les vers rongeaient tout son corps ; les insectes sortaient de ses parties viriles. Nous ne connaissons point une telle maladie. On en dit autant de Sylla et de Philippe Second : ce sont des bruits populaires. Ces bruits ont fait croire aussi qu’Hérode fesait égorger des enfants pour se baigner dans leur sang, et adoucir par ce remede la virulence de ses humeurs. Il est vrai que le charlatanisme de l’ancienne médecine a été assez insensé pour imaginer, que le bain dans le sang des enfants pouvait corriger le sang des vieillards. On a cru que Louïs Onze, attaqué d’une maladie mortelle au Plessis-Les-Tours, fesait saigner des enfants pour lui composer un bain. Cet usage odieux et rare était fondé sur l’ancien axiome, les contraires guérissent les contraires ; et cette idée a produit enfin la tentative de la transfusion, expérience que plusieurs croient trop légérement abandonnée.

  1. Ce mot est rapporté par Macrobe, Saturn., II, iv ; Voltaire en reparle dans le chapitre v de son Histoire de l’établissement du christianisme.