La Boite de laque

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l’après-midi, il faisait pendant une heure ou deux une promenade à cheval. (P. 6)
LA BOÎTE DE LAQUE


Ce fut une chose curieuse, dit le précepteur ; un de ces incidents bizarres et saugrenus comme il ne s’en produit pas deux fois dans une existence. J’y perdis la meilleure situation que je doive, sans doute, jamais rencontrer. Ce qui ne veut pas dire que je ne me félicite d’être allé à Thorpe Place ; car j’y gagnai… Mais cela, c’est ce que vous apprendra mon histoire.

Je ne sais pas si vous connaissez bien cette partie des Midlands qu’arrose l’Avon. C’est la région la plus anglaise de l’Angleterre. Elle nous a donné Shakespeare, qui fut la fleur de notre race. Terre de longs pâturages, se plissant et se gonflant à l’ouest pour former les hauteurs de Malvern. Pas de villes, mais des quantités de villages, chacun avec son clocher de pierre grise. Vous avez laissé derrière vous la brique des comtés du Sud et de l’Est ; ici, tout est de pierre, depuis les murs jusqu’aux dalles des toits envahies par le lichen ; tout est farouche, solide et massif, comme il convient au cœur d’un grand pays.

Au centre de la région, et pas très loin d’Eversham, sir John Bollamore habitait le vieux logis ancestral de Thorpe Place, où il me manda pour l’éducation de ses deux fils. Sir John était veuf : sa femme, morte trois ans auparavant, lui avait laissé deux garçons âgés de huit et dix ans, et une fille âgée de sept. Miss Witherton, aujourd’hui ma femme, était l’institutrice de la fillette ; j’étais le précepteur des garçons : pouvait-il y avoir prélude plus net à un mariage ? Aujourd’hui, c’est sur moi qu’elle exerce son autorité, et les deux garçons que je dresse sont les nôtres. Mais voilà que je vous ai déjà révélé ce que je gagnai à Thorpe Place !

C’est une vieille, très vieille maison, incroyablement vieille, prénormande en certaines parties : les Bollamore s’y glorifiaient d’un établissement très antérieur à la conquête. J’eus froid au cœur lorsque, en arrivant, je vis ces murs gris d’une épaisseur énorme, ces blocs de pierres qui s’effritaient, et quand je sentis l’odeur de bête mourante que donnait à l’édifice la moisissure de ses plâtres. Cependant, l’aile moderne avait bel aspect et le jardin était fort bien entretenu. Puis, quelle maison peut sembler triste alors qu’au dedans elle abrite une délicieuse jeune fille et qu’au dehors elle fait un pareil étalage de roses ?

Abstraction faite d’une domesticité très complète, nous n’étions que quatre personnes à constituer la maison : Miss Witherton, âgée de vingt-quatre ans, et aussi jolie… ma foi, aussi jolie que l’est aujourd’hui Mrs. Colmore ; moi-même, Frank Colmore, qui avais trente ans ; Mrs. Stevens, la gouvernante, personne sèche et taciturne ; enfin Mr. Richards, un homme de haute taille et d’allures militaires, qui dirigeait en qualité de régisseur le domaine de Bollamore. Nous prenions ensemble nos repas ; sir John, lui, mangeait seul d’ordinaire dans la bibliothèque. Il dînait bien parfois avec nous ; mais, en somme, nous aimions autant qu’il n’en fît rien.

Car son aspect avait quelque chose de formidable. Imaginez un homme de six pieds trois pouces, avec un visage au grand nez aristocratique, des cheveux mouchetés, des sourcils durs, une grande barbe méphistophélique taillée en pointe, et, sur le front, autour des yeux, des lignes profondes, comme creusées au canif. Avec cela, des yeux gris, las et désespérés, fiers et néanmoins pathétiques, qui réclamaient la pitié en lui interdisant de se produire. Bien que voûté par l’étude, il gardait encore pour son âge – environ cinquante-cinq ans, – toute la beauté qu’aurait pu lui souhaiter une femme.

Sa présence n’avait rien de récréatif. Toujours courtois, toujours raffiné dans ses manières, il était singulièrement replié et sobre de paroles. Je n’ai jamais vécu aussi longtemps près d’un homme pour le connaître aussi peu. S’il ne sortait pas, il passait son temps soit dans son grand cabinet de la tour de l’est, soit dans sa bibliothèque, qui faisait partie de l’aile moderne. La régularité de ses habitudes permettait de dire exactement, à toute heure, en quel endroit il se trouvait. Deux fois par jour, il montait dans son cabinet de travail : une fois après le petit déjeuner, une autre fois après le dîner, à dix heures. Nous aurions pu régler notre montre sur le battement de la lourde porte. Le reste de sa journée s’écoulait dans la bibliothèque, à ceci près que, l’après-midi, il faisait, pendant une heure ou deux, une marche ou une promenade à cheval, solitaire comme toute son existence. Il aimait ses enfants et s’intéressait au progrès de leurs études ; mais il les effrayait un peu par son silence ; et ils l’évitaient de leur mieux. Ce que, d’ailleurs, nous faisions nous-mêmes.

Je fus quelque temps sans rien savoir du passé de sir John Bollamore : car Mrs. Stevens, la gouvernante, et Richards, le régisseur, avaient trop de loyauté pour s’entretenir familièrement des affaires de leur maître. Quant à l’institutrice, elle n’en savait pas plus que moi, et notre commune curiosité fut l’une des raisons qui nous rapprochèrent. À la fin arriva un incident qui me fit faire plus ample connaissance avec Richards, et, par là, pénétrer un peu dans la vie de l’homme que je servais.

Cet incident eut pour cause immédiate la chute de Master Percy, 1a plus jeune de mes élèves, dans le canal du moulin, et le danger de mort que nous courûmes l’un et l’autre, car je m’étais exposé pour le sauver. Ruisselant, exténué, plus bouleversé que l’enfant lui-même, je regagnais ma chambre, lorsque sir John, attiré par le bruit, ouvrit la porte du cabinet de travail et me demanda ce qui se passait. Je le lui dis, en le rassurant sur son fils. Il m’écouta sans qu’un pli bougeât sur son visage sévère ; mais l’intensité de son regard, la contraction de ses lèvres trahissaient l’émotion qu’il s’efforçait de cacher.

— Une minute ! Entrez ! Donnez-moi des détails ! fit-il en repassant la porte.

Ainsi, je me trouvai dans le petit sanctuaire où j’appris ensuite que nul n’avait mis les pieds depuis trois ans, à l’exception d’une vieille femme de ménage chargée de l’entretenir. C’était une pièce ronde – ménagée dans la tour, elle en gardait la forme, - basse de plafond, n’ayant qu’une seule étroite fenêtre à guirlandes de lierre, et meublée le plus simplement du monde. Un vieux tapis, un siège unique, une table à manger, une grande étagère à livres en constituaient tout le luxe. Sur la table était posée, debout, la photographie en pied d’une femme : je ne prêtai pas une attention particulière aux traits, mais je me rappelle qu’il s’en dégageait surtout une impression de douceur et de grâce. Il y avait là en outre une grande boîte de laque noir et un ou deux paquets de lettres ou de papiers retenus par des élastiques.

Nous ne causâmes guère, car sir John Bollamore s’aperçut que j’étais trempé et que j’avais besoin de me changer au plus tôt. Mais cette aventure me fournit l’occasion d’une intéressante conversation avec Richards. Il n’avait, lui, jamais pénétré dans la chambre que le hasard m’avait ouverte. Brûlant du désir de savoir quelque chose, il vint à moi cet après-midi même, et nous fîmes les cent pas dans l’allée du jardin, tandis qu’auprès de nous mes deux élèves jouaient au tennis sur la pelouse.

— Vous imaginez à peine, dit-il, quelle exception vient d’être faite en votre faveur. Cette chambre reste si fermée, elle reçoit de sir John des visites si assidues et si régulières, qu’elle a fait naître dans la maison une espèce de sentiment superstitieux. En vérité, s’il me fallait vous répéter tout ce qu’on raconte à propos de cette chambre – visites mystérieuses, voix entendues par les domestiques, – vous soupçonneriez sir John d’être retombé dans ses anciennes habitudes.

— Qu’entendez-vous par « retombé » ? demandai-je.

— Est-il possible que vous ignoriez les antécédents de sir John Bollamore ?

— Absolument.

— Vous me confondez. Je ne croyais pas qu’ils fussent ignorés d’un seul homme en Angleterre. Je me garderais d’en parler si vous n’étiez aujourd’hui des nôtres et si, en taisant les faits, je ne vous exposais à ce qu’on vous les présentât un jour sous une forme plus désobligeante. J’ai toujours admis que vous étiez rentré à bon escient chez Bollamore-le-Diable.

— Pourquoi « le Diable » ?

— Ah ! vous êtes jeune et le monde va vite ! Mais il y a vingt ans Bollamore portait un des noms les plus connus de Londres. Il tenait la tête de la société la plus lancée. Casseur de vitres, boute-en-train, joueur, buveur, il incarnait le dernier survivant de l’ancien type, et l’un des mauvais entre les pires.

Je regardai Richards avec stupeur.

— Quoi ! m’écriai, cet homme tranquille, studieux et triste ?

— Le plus parfait libertin, le plus grand débauché de l’Angleterre ! Tout ceci entre nous, Colmore. Mais vous me comprenez maintenant quand je dis que cela éveillerait les soupçons si l’on venait à entendre dans sa chambre une voix de femme.

— Et qui donc l’a changé à ce point ?

— La petite Béryl Clare, le jour où elle accepta le risque de devenir sa femme. Là se place le tournant de sa vie. Il avait poussé si loin les excès que dans son monde même on l’avait jeté par-dessus bord. Entre un homme qui boit et un ivrogne, il y a, vous le savez, un abîme. Tous ces gens-là boivent ; mais, tous n’en ferment pas moins leur porte aux ivrognes. Il était devenu, sans espoir, sans recours, l’esclave de son vice. Elle intervint à ce moment. Elle vit ce qu’il restait de ressources chez cet homme de qualité, même à ce degré de déchéance. Elle courut la chance de l’épouser, alors qu’elle pouvait choisir les maris à la douzaine. Elle le ramena pour ainsi dire à l’état d’homme et au sentiment de sa dignité. Vous avez remarqué qu’il n’entre pas une liqueur dans la maison. Ce fut ainsi depuis le jour où la jeune femme en franchit le seuil. Même aujourd’hui, une goutte de liqueur serait pour lui comme du sang pour un tigre.

— Elle le tient donc encore sous son influence ?

— C’est là le miracle. Quand elle mourut, voici trois ans, nous eûmes tous l’appréhension de le voir retourner à son vice. Elle le craignait elle-même, et cette crainte lui rendait la mort plus terrible, car elle était l’ange gardien de cet homme et ne vivait que pour une idée. À propos, avez-vous vu dans la chambre de sir John une boîte noire en laque ?

— Oui.

— Je présume qu’il y garde les lettres de sa femme. Quand d’aventure il s’absente, ne fût-ce qu’une nuit, il emporte la boîte de laque. Je vous en ai dit là, Colmore, plus que je n’aurais dû peut-être ; mais j’attends de vous la pareille s’il vous arrivait jamais d’apprendre quelque chose d’intéressant.

Je voyais le brave homme consumé de curiosité et un peu piqué de ce que moi, le dernier venu, j’eusse trouvé accès le premier dans la chambre interdite. Mais cette particularité me haussa dans son estime ; et nos rapports en devinrent plus étroits.

En même temps, je sentis croître mon intérêt pour la silencieuse et majestueuse personne de sir John. Je commençai à comprendre le regard étrangement humain de ses yeux et les sillons profonds de son inquiète figure. Il soutenait une bataille sans trêve ; il maintenait à longueur de bras, du soir au matin, un horrible adversaire qui essayait de s’accrocher à lui pour jamais, un adversaire qui, s’il parvenait à l’enserrer dans ses griffes, lui dévorerait le corps et l’âme. Tandis que je l’observais, morose et courbé, allant et venant par le corridor ou se promenant dans le jardin, il me semblait voir le danger prendre forme, et le plus répugnant, le plus redoutable des esprits malins se blottir dans l’ombre même de cet homme, comme un fauve intimidé se fait tout petit près de son gardien, en attendant la première minute d’inattention pour lui sauter à la gorge. Et la femme morte, la femme qui avait consacré sa vie à le préserver du péril, se représentait, elle aussi, à mon imagination ; et je la voyais, ombre charmante, tendre sans cesse des bras protecteurs à l’homme qu’elle aimait.

Une divination subtile l’avertit de la sympathie qu’il m’inspirait ; et il sut, à sa manière, sans se départir de son silence, me montrer qu’il y était sensible. Il m’invita même un après-midi à partager sa promenade. Si nous n’échangeâmes pas deux mots en cette circonstance, du moins il me donna là une marque de confiance qu’il n’avait encore donnée à personne. Il me demanda aussi de dresser le catalogue de ses livres, qui constituaient l’une des plus belles bibliothèques privées de l’Angleterre : en sorte que je passai des heures, le soir, en sa présence sinon en sa compagnie, lui à son bureau, lisant, moi dans un petit retrait près de la fenêtre, remettant de l’ordre parmi le chaos des volumes. En dépit de ces relations étroites, il ne m’invita plus à entrer dans la chambre de la tour.

Sur ces entrefaites, un incident vint bouleverser mes sentiments, changer ma sympathie en répulsion, me prouver que Bollamore restait l’homme qu’il avait toujours été, mais compliqué d’un hypocrite. Voici comment les choses se passèrent.

Miss Witherton avait dû se rendre un soir à Broadway, le village voisin, où elle chantait dans un concert de charité. J’allai, selon ma promesse, l’y chercher pour la reconduire. La grande allée longe la tour de l’est, et j’observai en passant qu’il y avait de la lumière dans la chambre ronde. Nous étions en été ; la fenêtre, un peu au-dessus de nous, était ouverte. Absorbés par la conversation, nous avions fait halte sur la pelouse bordant la vieille tour. À ce moment, quelque chose coupa net notre entretien et nous détourna de nos affaires personnelles.

Une voix parlait, sans conteste une voix de femme. Elle parlait si bas que nous ne l’eussions pas entendue sans le calme de l’atmosphère ; mais, si assourdi qu’en fut le timbre, il n’y avait pas à douter qu’il fut d’une voix féminine. Et elle parlait précipitamment, par phrases saccadées et brèves, voix pitoyable, haletante et implorante. Miss Witherton et moi, nous restâmes un instant à nous regarder l’un l’autre. Puis nous nous dirigeâmes vivement vers la porte du vestibule.

— Cela venait par la fenêtre, dis-je.

— Nous n’avons pas à jouer le rôle d’espions, répondit-elle. Oublions ce que nous avons entendu.

Elle manifestait si peu de surprise que j’eus un soupçon.

— Vous avez déjà entendu cette voix ? m’écriai-je.

— Bien malgré moi. Et souvent. Car je loge dans la tour, à l’autre étage.

— Qui peut être cette femme ?

— Je n’en ai aucune idée. Mais n’en parlons plus, je préfère.

À son accent, je devinai suffisamment ce qu’elle pensait. Mais en admettant que sir John menât tune vie double et douteuse, qui pouvait-elle être, la femme mystérieuse qui lui tenait compagnie dans le cabinet de la vieille tour ? Je savais, pour les avoir vérifiées de mes yeux, la tristesse et la nudité de cette chambre. Certainement, elle n’y vivait pas. Et alors, d’où venait-elle ? Impossible qu’elle fît partie de la maison : Mrs. Stevens exerçait sur tout le personnel une surveillance sévère. C’était bien du dehors que venait la visiteuse : mais comment ?

L’idée me frappa, tout d’un coup, que dans une aussi antique maison devait exister un passage secret datant du Moyen Âge. Il n’est guère de vieux château qui n’ait le sien. Le cabinet de sir John occupait le bas de la tour ; en sorte que, d’après mon hypothèse, le passage devait s’ouvrir dans le parquet. Les alentours immédiats ne manquaient pas de cottages : l’autre extrémité du passage devait avoir son issue au milieu des ronces, dans les taillis voisins. Je ne dis rien à personne ; mais je sentis que je tenais le secret de sir John.

Et plus je m’en persuadai, plus j’admirai la façon dont il dissimulait sa véritable nature. Maintes fois, considérant cet austère visage, je me demandai s’il se pouvait réellement qu’un tel saint eût une double existence, j’essayai de me convaincre que mes soupçons, après tout, manquaient de base. Et pourtant, cette voix féminine, ce rendez-vous clandestin, la nuit, dans la chambre de la tour… comment donner à ces faits une interprétation innocente ? Je conçus de l’horreur pour cet homme. Une hypocrisie aussi foncière, aussi déterminée, m’emplissait de dégoût.

Une seule fois dans l’espace de plusieurs mois, il m’apparut dépouillé du masque impassible et désolé qu’il présentait d’ordinaire à ses semblables. J’entrevis dans une lueur fugitive le volcan qu’il étouffait en lui depuis si longtemps. Il suffit pour, cela d’une occasion bien médiocre, d’une colère qu’il prit contre la femme de ménage dont j’ai parlé tout à l’heure, personne d’âge, seule admise à pénétrer dans la chambre mystérieuse. Je suivais le couloir menant à la tour, car j’habitais de ce côté, lorsque, soudain, j’entendis des cris d’épouvante, que dominaient la voix rauque, les grondements inarticulés d’un homme en fureur, pareils aux rugissements d’un fauve. Et je finis par reconnaître la voix de sir John, frémissante de rage : « Vous oseriez ! criait-il, vous oseriez me désobéir ! » Presque aussitôt, la femme de ménage passa devant moi, fuyant le long du couloir, livide et tremblante, tandis que la terrible voix tonnait derrière elle : « Allez vous faire régler par Mrs. Stevens ! Et ne remettez jamais les pieds à Thorpe Place ! » Intrigué au plus haut point, je ne pus me défendre de la suivre. Je la trouvai au tournant du couloir. Elle s’appuyait contre le mur, et le cœur lui sautait dans la poitrine, comme à un lièvre effarouché.

— Qu’y a-t-il, Mrs. Brown ? lui demandai-je.

— C’est le maître… bégaya-t-elle. Ah ! quelle peur il m’a faite ! Si vous aviez vu ses yeux, Monsieur Colmore ! J’ai cru qu’il me tuait !

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi, Monsieur ? Mais pour rien. Pour rien qui valût tant de bruit. C’est tout juste si j’avais porté la main sur cette boîte noire qu’il a ; je ne l’avais pas même ouverte. Il entra… et vous avez entendu sa colère ! J’ai perdu ma place. Tant mieux. Près de lui, maintenant, je ne me sentirais plus tranquille.

Ainsi, la cause de cet esclandre, c’était la boîte de laque, la boîte dont sir John ne se séparait jamais ! Quel rapport y avait-il – et y avait-il un rapport quelconque – entre cette boîte et les secrètes visites de la dame dont j’avais entendu la voix ? La colère de sir John n’était pas moins tenace que violente : car depuis ce jour Mrs. Brown, la femme de ménage, disparut de la cuisine ; et Thorpe Place ne la revit plus.

Il me reste à dire par quel hasard singulier j’eus le mot de l’énigme et surpris le secret de sir John. Sans doute se demandera-t-on si ma curiosité ne l’emporta pas sur mes scrupules et si je ne condescendis pas au rôle d’espion. Et je ne puis empêcher qu’on le croie, pour peu qu’on le veuille. Je puis seulement garantir que les faits, si invraisemblables qu’ils paraissent, se passèrent exactement de la façon que voici.

Tout d’abord, le petit cabinet de la tour devint inhabitable par suite de l’effondrement d’une poutre de chêne vermoulue qui supportait le plafond. Un beau matin, rongée par l’âge, elle se rompit par le milieu, entraînant une quantité de plâtras dans sa chute. Par bonheur, sir John ne se trouvait pas à ce moment dans le cabinet. Sa précieuse boîte fut sauvée d’entre les décombres et transportée dans la bibliothèque, où désormais il la garda sous clef, dans son bureau. Sir John ne prit aucunes mesures pour réparer le dommage, et l’occasion ne s’offrit jamais à moi de rechercher le passage secret dont j’avais conjecturé l’existence. Quant à la dame, j’aurais cru que l’accident avait mis fin à ses visites si je n’avais, un soir, entendu Richards demander à Mrs. Stevens quelle était la dame qui avait eu un entretien avec sir John dans la bibliothèque. Je ne saisis pas la réponse de Mrs. Stevens ; mais je vis à son attitude que la question avait dû lui être posée d’autres fois.

— Vous avez entendu la voix, Colmore ? me demanda le régisseur.

Je confessai que je l’avais entendue.

— Qu’en pensez-vous ?

Je haussai les épaules et répliquai que je n’avais pas à me mêler de cette affaire.

— Voyons, voyons ! Vous êtes aussi curieux que n’importe qui d’entre nous. Est-ce un homme ou une femme ?

— Certainement, c’est une femme.

— D’où la voix venait-elle ?

— Du cabinet de la tour, avant la chute du plafond.

— Mais je l’ai entendue dans la bibliothèque la nuit dernière. Comme j’allais me coucher et passais devant la porte, j’entendis, aussi nettement que je vous entends, des plaintes et des prières. Peut-être est-ce une femme…

— Eh ! qui voulez-vous que ce soit ?

Il me regarda fixement.

— « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre… », fit-il. Si c’est une femme, comment s’introduit-elle ?

— Je l’ignore.

— Moi aussi. Pourtant, si c’est ce que je… Mais pour un individu positif, pour un homme d’affaires au vingtième siècle, un pareil sujet de conversation frise le ridicule.

Là-dessus, il me tourna les talons. Et je compris ce qu’il ne disait pas. À toutes les histoires de revenants installées dans Thorpe Place, voilà qu’il s’en ajoutait une, sous nos yeux même ! Et sans doute y est-elle aujourd’hui établie en permanence : car si tout s’expliqua pour moi, il n’en fut pas de même pour les autres.

Comment tout s’expliqua pour moi, je vais vous le dire. Une névralgie m’avait tenu éveillé toute la nuit, et, vers midi, j’avais pris, pour calmer un peu mes douleurs, une forte dose de chlorodyne. J’achevais à cette époque mon catalogue et travaillais tous les jours, de cinq à sept, dans la bibliothèque. Ce jour-là, je luttais contre le double effet de ma nuit d’insomnie et de mon narcotique. La bibliothèque, ai-je dit, avait un retrait où je me tenais d’habitude : je m’y installai résolument pour travailler. Mais la fatigue eut raison de moi ; à la fin, je me renversai sur mon canapé et tombai dans un profond sommeil.

Combien de temps je dormis, je n’en sais rien ; mais quand je m’éveillai il faisait nuit noire. Encore étourdi par la chlorodyne que j’avais prise, je demeurai là immobile, dans un état de demi-conscience. La vaste pièce, avec ses hauts murs couverts de livres, se dessinait confusément, obscurément, autour de moi. Une fenêtre, à l’autre bout, diffusait un peu de clarté lunaire ; si bien que j’aperçus, se silhouettant sur cet arrière-plan moins sombre, sir John Bollamore à sa table de travail. Sa tête bien plantée, au profil tranché, s’accusait en vigueur dans le faible rayonnement du carré qui lui servait de cadre. Il se pencha : j’entendis une clef tourner dans une serrure et du métal racler du métal. Comme dans un rêve, vaguement, je rattachai ces bruits à la boîte de laque placée devant lui. Il me sembla qu’il en avait retiré quelque chose, quelque chose de trapu et de baroque, et l’avait posé sur la table. Si grande était ma torpeur mentale, si complet mon hébétement, que je ne m’avisai pas que je violais l’intimité de sa vie puisqu’il croyait être seul dans la salle !

Et juste à l’instant où un sentiment d’horreur, m’envahissant, me rendait à moi-même, quand déjà je me soulevais à demi pour signaler ma présence, j’entendis un grattement métallique sinueux et bizarre, puis la voix.

Oui, c’était, sans erreur possible, une voix de femme ; mais une voix si chargée de supplication, d’émotion et de tendresse, que mes oreilles n’en oublieront jamais l’accent. Elle avait une espèce de résonance lointaine ; et les mots s’en détachaient très faibles, – faibles comme les derniers mots d’une mourante :

« Je ne vous quitte qu’en apparence, John, murmurait-elle. Je reste près de vous, mon coude contre le vôtre, en attendant que nous nous retrouvions. Je meurs heureuse en pensant que nuit et jour vous entendrez ma voix. Soyez fort, John ! soyez fort, jusqu’au jour de notre réunion définitive ! »

J’ai dit que je m’étais soulevé pour signaler ma présence. Mais pouvais-je la signaler tant que cette voix résonnait ? Je ne pouvais que rester là, dressé à mi-corps, paralysé, figé de surprise, écoutant ces paroles venues de loin, cette musicale prière ; et lui-même, tout entier à ce que disait la voix, Bollamore n’aurait pu m’entendre. Mais la voix se tut. Alors, je balbutiai des explications et des excuses. Il s’élança, tourna un commutateur électrique, et je le vis, les yeux enflammés, le visage convulsé de fureur, tel que l’avait vu, quelques semaines auparavant, la malheureuse femme de ménage.

— Vous ici, monsieur Colmore ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

En mots haletants, je lui contai tout : ma névralgie, le narcotique, et comment j’avais cédé au sommeil, et comment je m’étais réveillé. À mesure qu’il m’écoutait, la colère s’effaçait, et le triste, l’impassible masque retombait sur son visage.

— Monsieur Colmore, dit-il, mon secret devient le vôtre. Je n’ai à m’en prendre qu’à moi-même d’un relâchement de précautions. Des demi-confidences sont pires que des confidences ; et sachant ce que vous savez, vous pouvez tout savoir. Après ma mort, faites de cette histoire ce qu’il vous plaira ; mais, jusque-là, vous me répondez sur l’honneur de n’en souffler mot à âme qui vive. J’ai encore mon orgueil, Dieu me pardonne ! ou, du moins, trop d’orgueil pour ne pas souffrir de la pitié qu’on m’infligerait. Je souris de l’envie et je méprise la haine ; je ne supporte pas la pitié.

Vous n’ignorez plus d’où vient la voix, cette voix qui, je m’en rends bien compte, intrigue si fort mes gens. Je sais les rumeurs qu’elle a fait naître. Scandaleux ou superstitieux, je dédaigne les commentaires, et je pardonne. Ce que je ne pardonnerais jamais, ce serait qu’on m’épiât sournoisement, qu’on écoutât aux portes, chez moi, pour satisfaire une curiosité illicite ! Mais de cela, monsieur Colmore, je crois pouvoir vous absoudre.

Tout jeune encore, beaucoup plus jeune que vous ne l’êtes, je me trouvai jeté en plein Londres sans un conseiller, sans un ami, avec une fortune qui n’attirait que trop vers moi les faux amis et les faux conseillers. Je bus largement à la coupe de la vie ; si quelqu’un y a bu plus largement que moi, je ne l’envie guère. Je m’en ressentis dans ma bourse, dans mon caractère, dans ma santé. J’en arrivai à ne pouvoir me passer de stimulants. Je devins un homme contre qui ma mémoire se révolte. Et ce fut alors, ce fut au temps de ma pire abjection, que Dieu m’envoya l’âme la plus exquise, la plus tendre, qui jamais descendit du ciel pour exercer ici-bas le ministère d’ange. Elle m’aima dans ma misère, elle m’aima ! Je m’étais ravalé au niveau de la brute : elle voua sa vie à refaire de moi un homme !

Mais elle subit les atteintes d’un mal inexorable ; et je la vis dépérir sous mes yeux ! Dans la minute de son agonie, ce n’était pas à elle-même qu’elle pensait, ni à ses souffrances. ni à sa mort : c’était à moi. Sa seule crainte, c’était que je vinsse à retomber dans mes égarements le jour où elle n’exercerait plus sur moi son influence.

En vain – je lui, jurai que pas une goutte de vin ne mouillerait jamais plus mes lèvres : elle savait trop à quel point le démon me tenait ; elle avait trop dû combattre pour lui faire lâcher prise ! Et l’idée qu’il pût me ressaisir dans ses griffes la tourmentait nuit et jour.

Des amis, en causant dans sa chambre de malade, lui révélèrent une invention récente : le phonographe. Avec cette promptitude d’esprit que l’amour donne à une femme, elle comprit tout de suite comment le faire servir à ses fins. Elle m’envoya lui chercher à Londres l’instrument le plus perfectionné que je pusse trouver ; et, d’une voix mourante, elle y murmura les mots qui depuis lors me soutiennent. Seul et brisé, quel autre appui aurais-je au monde ? Mais j’en ai dit assez. Plaise à Dieu que le jour où il nous réunira je reparaisse sans honte devant elle ! Voilà mon secret, monsieur Colmore. Tant que je vivrai, je le mets sous votre sauvegarde.


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