La Boulangère a des écus

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La Boulangère a des écus


LA BOULANGÈRE
A DES ÉCUS


OPÉRA-BOUFFE EN TROIS ACTES


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 19 octobre 1875.


Musique de Jacques Offenbach.

PERSONNAGES


BERNADILLE MM. Dupuis.
LE COMMISSAIRE Pradeau.
COQUEBERT Baron.
FLAMMÈCHE Berthelier.
DÉLICAT Léonce.
UN SERGENT Gaussin.
UN FINANCIER Bac.
UN VOLEUR Bordier.
JACQUOT Noirot.
MARGOT { Mmes Aimée.
Thérésa.
TOINON Paola Marié.
UN CAPITAINE DES SUISSES Germain
MADAME DE PARABÈRE. Angèle.
MADAME DE SABRAN. Edmée.
MADAME DE PHALARIS. Klein.
RAVANNES, page du duc d’Orléans Heumann.
PAGES DU DUC D’ORLÉANS { Ghinassi.
Lavigne.
Stella.
Daix.
Valpré.
Delorme.
Dieule.
Maria.
Clerville.
BOULANGÈRES { Geffroy.
Péra.
Julia.
Billy.
Lefebvre.
Deflars.
UNE GRISETTE Estradère.
Voleurs, Grisettes, Archers du guet, Exempts, etc.


A Paris, en 1718.

ACTE PREMIER

Les piliers des Halles.

A gauche, le cabaret de Toinon. — Au-dessus du cabaret, fenêtre et balcon praticable. — Au fond, les piliers des Halles.



Scène PREMIÈRE

Voleurs, le Financier, RAVANNES, les Pages du Régent.

Au lever du rideau, le cabaret est fermé. — Il fait nuit. — Lentement, un à un, une dizaine de voleurs entrent en scène.

CHŒUR DES VOLEURS.
Sur cette place solitaire
Avançons-nous à pas de loup,
Et voyons si l’on ne peut faire
En cet endroit quelque bon coup…
Chut ! chut ! chut !
Halte-là !
Qui vient là ?…
Un monsieur tout cousu d’or !
Un mondor
Cousu d’or,
Un traitant
Bien portant…
Cachons-nous ;
Les bijoux,
Les écus
Du Crésus
Vont bientôt
Faire un saut,
De sa poche dans notre poche.
Il approche, il approche…
Chut ! chut ! chut !

Ils se cachent derrière les piliers. — Arrive un gros financier fort bien mis et marchant d’un pas délibéré.

LE FINANCIER.

Après un bon dîner, il n’est rien de plus sain Que de rentrer à pied, m’a dit mon médecin.

Cela dit, le financier va reprendre sa course interrompue ; mais, quand il se retourne, il voit une dizaine de pistolets braqués sur lui : il se met à trembler de tous ses membres. Les voleurs, avec beaucoup de douceur, lui enlèvent sa montre, ses bijoux, son argent, son chapeau, sa canne, son habit, son gilet, sa cravate. Ils font mine de commencer à lui enlever sa culotte : supplications du financier ; il gardera sa culotte. Les voleurs l’invitent à déguerpir : il se sauve en courant ; on lui enlève sa perruque. — Au moment où il détale, on entend le chœur suivant, chanté dans la coulisse par les pages du Régent : les voleurs immobiles écoutent.

CHŒUR DES PAGES, au dehors.
Nous avons chez la Cydalise
Fait ce soir une chère exquise,
Et maintenant,
Riant,
Chantant,
Nous rentrons chez nous
Bras dessus dessous.
UN VOLEUR.
Qui vient là ?
UN AUTRE VOLEUR.
Qui vient là ? Des enfants…
Les pages du duc d’Orléans.

Les voleurs se cachent de nouveau derrière les piliers. Paraissent Ravannes et les autres pages. – Ils sont légèrement gris. – Ils reprennent le chœur.

CHŒUR DES PAGES.
Nous avons chez la Cydalise
Fait ce soir une chère exquise,
Et maintenant,
Riant,
Chantant,
Nous rentrons chez nous
Bras dessus dessous.

Les voleurs se sont approchés ; le pistolet à la main, ils entourent les pages comme ils entouraient tout à l’heure le financier.

LES VOLEURS.
Çà, messieurs, la bourse ou la vie !
Allons, allons ! la bourse ou la vie !
LES PAGES, éclatant de rire.
La bourse ou la vie ?…
Ah ! la bonne plaisanterie !
LES VOLEURS.
Non, ce n’est pas une plaisanterie :
Messieurs les pages du Régent,
Il faut nous donner votre argent.
LES PAGES.
Notre argent ?…
LES VOLEURS.
Votre argent !
RAVANNES.
I
Si je comprends ce que parler.
Ce que parler veut dire.
Votre but est de nous voler :
C’est à pouffer de rire !
Dans nos poches, mes bons fripons,
Fouillez à votre guise :
Il n’y reste rien… nous sortons
De chez la Cydalise…
Pauvres maladroits !
Où la femme a passé, le voleur perd ses droits.
TOUS, VOLEURS et PAGES.
Pauvres maladroits !
Où la femme a passé, le voleur perd ses droits.

Sur la dernière note, les pages retournent leurs poches et montrent aux voleurs qu’elles sont absolument vides.

RAVANNES.
II
Qu’on veuille piller un amant
Qui court chez sa maîtresse,
Très bien ; mais après, c’est vraiment
Par trop de maladresse !
Sur l’honneur, messieurs les brigands,
Souffrez qu’on vous le dise,
Vous n’êtes que de vrais enfants
Près de la Cydalise…
Pauvres maladroits !
Où la femme a passé, le voleur perd ses droits.
TOUS.
Pauvres maladroits :
Où la femme a passé, le voleur perd ses droits.

Le jour a commencé pendant les couplets de Ravannes.

UN VOLEUR.
Cette maxime est des plus sages :
Au revoir donc, messieurs les pages !
LES PAGES.
Au revoir, messieurs les filous !…
Voici le jour, rentrons chez nous.
TOUS.
Voici le jour, rentrons chez nous.
LES PAGES.
Et, surtout, une autre fois,
N’oubliez pas, en gens adroits
Où la femme a passé, le voleur perd ses droits.
LES VOLEURS.
Au revoir,
A ce soir.

Sortie des pages et des voleurs, — les pages se tenant par le bras, les voleurs se dispersant un à un. — Un des voleurs, le plus petit, reste en scène le dernier. Au moment de partir, il s’arrête, écoute, regarde. Il entend des pas, il voit venir quelqu’un : un bon coup à faire à lui tout seul !… Parait Bernadille : il entre rapidement, inquiet, effaré, tenant son mouchoir à la main. Le petit voleur, qui est caché derrière un pilier, sort de sa cachette et s’élance sur Bernadille. Bernadille empoigne le petit voleur, lui arrache des mains son pistolet, puis, de la main gauche, le secoue violemment par le collet, tandis que, de la main droite, il s’évente tranquillement avec son mouchoir : après quoi il jette dehors le petit voleur avec un grand coup de pied. — Le petit voleur, en se sauvant, s’écrie : « Ça n’a pas réussi !… »



Scène II

BERNADILLE, seul.

Il est bête, ce petit voleur… Il est bête de s’attaquer à moi qui suis plus fort que lui… Il est bête surtout de s’attaquer à moi dans un moment où je suis de mauvaise humeur… C’est épouvantable, ce qui m’arrive ! Je suis poursuivi, traqué, toute la police du Régent est sur pied à cause de moi… Et cependant je ne suis pas un tire-laine comme ces messieurs… Oh ! non, c’est politique, moi, c’est purement politique… mais on ne m’en poursuit qu’avec plus d’activité… J’ai pu échapper à ces deux escogriffes qui me serraient de près… mais ils me rattraperont, ces deux escogriffes… avec ces deux-là il en reviendra d’autres, et je finirai par être pris… c’est inévitable. Certainement, si ma petite Toinon, la cabaretière qui demeure là, si ma petite Toinon que j’adore ne consent pas à me donner asile, je suis perdu. Et ce sera ma faute ! Je vous demande un peu ce que j’allais faire, moi, un perruquier, dans la conspiration de M. de Cellamare ! (Il appelle tout doucement, tout en regardant autour de lui.) Hum ! Toinon ! Toinon !… Elle ne m’entend pas… ou bien elle ne veut pas m’entendre… Elle doit être furieuse… il y a huit jours qu’elle ne m’a vu… Elle doit croire que je lui ai fait des traits… Pauvre Toinon ! elle ne se doute pas, elle ne peut pas se douter que, si je suis resté huit jours sans frapper à cette porte, c’est que j’étais en train de conspirer avec M. de Cellamare !… Hum ! hum !… Toinon ! (Toinon ouvre une fenêtre et parait sur la balcon.) Ah ! la voici !…


Scène III

BERNADILLE, TOINON, sur le balcon.

TOINON, furieuse.

Te voilà, pendard !

BERNADILLE, à part.

J’en étais sûr… elle est furieuse.

TOINON.

Te voilà, sacripant ! Te voilà, coureur ! D’où viens- tu’ ? Qu’est-ce que tu as fait pendant ces huit jours ?

BERNADILLE.

Je te le dirai quand tu m’auras ouvert la porte.

TOINON.

Vraiment ?… quand je t’aurai ouvert la porte ?… tu t’imagines que je consentirai encore à te recevoir !…

BERNADILLE.

Oui, Toinon, tu y consentiras… quand je t’aurai tout expliqué, tu y consentiras.

TOINON.

Jamais de la vie ! Tout ce que je peux l’aire, c’est de descendre, afin d’écouter l’explication.

BERNADILLE.

J’aimerais mieux te la donner dans ta chambre.

TOINON.

Moi, j’aime mieux l’entendre en plein air… attends-moi là…

BERNADILLE.

Toinon… ma petite Toinon…

TOINON.

Attends-moi là, te dis-je… je m’habille et je descends !…

Elle rentre et ferme la fenêtre.


Scène IV

BERNADILLE, seul.

J’aurais mieux aimé lui donner l’explication dans sa chambre, parce que dans sa chambre… j’aurais été en sûreté, tandis qu’ici… Les voilà ; mes deux escogriffes, les voilà… (Il se cache derrière un pilier. — Musique de scène. — Paraissent, arrivant l’un par la droite, l’autre par la gauche, Flammèche et Délicat. — Ils entrent rapidement, vont furetant dans tous les coins, se réunissent au milieu de la scène, et là, par gestes, s’interrogent, se consultent : ils n’ont pas trouvé, ils vont chercher encore. — Ils remontent, cherchent sous les piliers. — Bernadille, en serpentant derrière les piliers, réussit à leur échapper. — Ils redescendent en scène, se consultent encore une fois, se séparent brusquement, sortent en courant, l’un par la droite, l’autre par la gauche. — Dès qu’ils sont sortis, Bernadille reparaît, s’essuyant le front. — Épouvanté.) Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !… C’est ma faute après tout !… Qu’est-ce que j’allais faire dans la conspiration de monsieur de… mais voilà ce qu’on gagne à fréquenter les grandes dames !… Il y a huit jours, je me trouvais à Sceaux, citez la duchesse du Maine… c’est moi qui la coiffe… Et, en attendant que madame la duchesse eût le temps de se faire coiffer, on m’avait fourré dans un petit cabinet. La porte en était entr’ouverte, si bien que je pouvais voir et entendre ce qui se passait dans la chambre à côté… Qu’y avait-il dans cette chambre ? D’abord, madame la duchesse du Maine, elle-même, en personne, et puis monsieur le cardinal de Polignac, l’abbé Brigaud et deux ou trois autres… tous conspirateurs… Ils parlaient de ce qu’ils avaient l’intention de faire… c’était simple comme tout… enlever le régent, l’enfermer dans une forteresse, donner la régence à Sa Majesté Philippe V, roi d’Espagne, convoquer les États Généraux… un tas de bêtises, quoi !… Il paraît que tout ça était convenu avec un certain Alberoni, un ancien marmiton qui a fait son chemin dans les ambassades… Et puis M. de Cellamare par ci, M. de Cellamare par là… Tant qu’il ne fut question que de parler, ça alla très bien… mais, madame la duchesse s’étant avisée de demander quel était celui de ces messieurs qui se chargerait d’attacher le grelot, c’est-à-dire d’empoigner le régent, il y eut un grand silence… « Ce sera donc moi, dit-elle. Puisque vous avez peur, ce sera moi ! » Et elle était superbe, en disant cela… toute petite, mais superbe !… Alors je ne sais pas ce qui se passa en moi… j’eus honte, positivement, j’eus honte de voir une petite femme montrer tant de courage, tandis que moi, un grand gaillard… je poussai la porte, j’entrai : « Non, madame ! m’écriai-je, ce ne sera pas vous qui attacherez le grelot ; ce sera moi, votre perruquier !… » C’était bête comme tout ce que je faisais là, mais qu’est-ce que voulez ? il y a comme ça des instants, dans la vie, où l’on ne peut pas s’empêcher de faire des bêtises : c’est ce qu’on appelle l’enthousiasme… Je m’attendais à être jeté à la porte : pas du tout ! on m’entoura, on me complimenta… madame la duchesse me permit de lui baiser la main, et monsieur le cardinal de Polignac me promit que ce serait moi désormais qui lui fournirais toutes ses perruques… Par exemple, quand je voulus m’en aller pour venir retrouver ma petite Toinon, on me déclara que c’était impossible… « Non, non, vous ne partirez pas… vous en êtes maintenant de la conspiration, vous en êtes… » Et, pendant huit jours, on me garda au château… Enfin, hier soir on me dit qu’il se présentait une occasion favorable : le régent, revenant de chez madame de Parabère, — c’est sa Toinon, à lui… — devait traverser le bois de Boulogne à quatre heures du matin… Ce matin donc ; à trois heures et demie, je me trouvais sur le chemin qu’il devait suivre… on nous montre une voiture qui arrivait au grand trot : « Il est là, nous dit-on, il est là, le voilà !… » Nous nous élançons, et, tout aussitôt, pif, paf !… ta ra ta ta… nous sommes salués par une volée de coups de fusil… des soldats du guet paraissent de tous les côtés… Si nous détalons alors, je vous le demande !… je galope, mon cheval tombe, je continue ma route à toutes jambes et enfin j’arrive ici… Voilà ce que c’est que la conspiration de M. de Cellamare ! Peut-être bien que les historiens la raconteront d’une autre manière, mais la vérité, la vraie vérité, la voilà ! (Entre Toinon.) Ah ! c’est Toinon…


Scène V

BERNADILLE, TOINON.

TOINON. Elle croise les bras et, sans dire un mot à Bernadille, le regarde avec fureur.
DUETTO et COUPLETS.
TOINON.
Ainsi, te voilà !
BERNADILLE.
Me voilà.
TOINON.
Et t’as cru qu’ça s’ passerait comme ça ?
BERNADILLE.
Ah ! ma chère,
Pas de colère !
Si vous commencez sur ce ton,
Comment finirez-vous ?…
TOINON.
Comment finirez-vous ?… Oui, vous avez raison.
Sur moi j’saurai prendr’ de l’empire,
Monsieur, et c’ que j’ai à vous dire,
Je le dirai bien posément,
Bien doucement…
BERNADILLE, voulant la prendre dans ses bras.
Oui, c’est cela, bien posément,
Bien doucement…
ENSEMBLE, très piano.
Bien doucement,
Bien posément,
Bien doucement,
Bien posément.
TOINON, s’échappant des bras de Bernadille et éclatant.
I
Donc, après huit grands jours d’absence,
Brigand, te voilà revenu !
Qu’as-tu fait, gibier de potence,
Oui, qu’as-tu fait d’puis qu’on n’ t’a vu ?
Trompeur ! traître ! menteur ! infâme !
J’en suis sûr’, j’offrirais d’parier
Qu’ tu viens encor’ de chez un’ femme !
Tu vas p’t-être essayer de l’rnier ?
Eh bien, voyons ! parl’, dis qué qu’chose,
Mais quoi qu’ tu dis’s, sache-le bien,
Que j’ n’en croirai rien, et pour cause.
Non, brigand, je n’en croirai rien !…
T’auras beau prendre un air honnête,
A tout j’ répondrai : non, non, non !!!…
BERNADILLE.
Voyons, Toinon, voyons Toinette !
TOINON.
Y a pas d’ Toinett’, y a pas d’ Toinon !
BERNADILLE.
Calmons-nous, Toinette et Toinon !
TOINON.
Y a pas d’ Toinett’, y a pas d’ Toinon !…
Eh bien, parl’ !
BERNADILLE.
Eh bien, parl’ ! Parler ? à quoi bon,
Puisque tu ne veux rien entendre ?…
TOINON.
Essaie, au moins, de te défendre !
BERNADILLE.
Quoi ! me défendre ? ma foi, non !
J’aime bien mieux tout avouer.
TOINON.
C’est donc vrai ? tu viens d’chez un’ femme…
BERNADILLE.
De chez deux femmes,
De chez trois femmes,
De chez quatr’ femmes,
D’chez un tas d’ femmes…
TOINON, l’interrompant.
Faut-il que j’ sois bêt’ de t’aimer,
Malgré tes procédés infâmes !…
Mais je n’ peux pas m’en empêcher
Et j’en conviens bien humblement,
Bien lâchement…
BERNADILLE.
Bien doucement…
TOINON.
Bien lâchement…
BERNADILLE.
Bien doucement.
TOINON.
II
C’est pas gentil d’user d’ ta force
Contr’ quelqu’un d’aussi faibl’ que moi :
Tu vois qu’ c’est en vain que j’ m’efforce
De r’prendre un cœur qu’est tout toi.
Hélas ! j’ai beau dire et beau faire,
T’es là, j’ peux pas t’en arracher :
Si t’étais pas dur comme un’ pierre,
Un tel aveu devrait t’toucher !
Je m’ fâche et j’cri’, mais à ta vue
Je r’deviens souple comme un gant.
C’est qu’, vois-tu, j’ t’aim’ comme un’ perdue,
Je t’aim’ que c’en est révoltant !
J’ t’aim’ comme une foll’, j’ t’aim’ comme un’ bête,
J’ t’aim’ d’un amour qui n’a pas d’ nom…
BERNADILLE.
Voyons, Toinon, voyons Toinette !…
TOINON, émue.
Pauvre Toinett’, pauvre Toinon !
BERNADILLE.
Calmons-nous, Toinette et Toinon !
TOINON.
Embrasse Toinette et Toinon !
ENSEMBLE.
Embrass’ Toinon, embrass’ Toinette,
Embrasse Toinette et Toinon !
BERNADILLE.
J’embrass’ Toinon, j’embrass’ Toinette,
J’embrasse Toinette et Toinon !
BERNADILLE.

Là, maintenant que tu es redevenue raisonnable, si nous rentrions, hé ?… je t’assure que nous ferions bien.

TOINON.

Pas avant que tu m’aies dit son nom.

BERNADILLE.

Quel nom ?

TOINON.

Le nom de la femme avec qui tu m’as trompée.

BERNADILLE.

Mais je ne t’ai pas trompée !

TOINON, incrédule.

Ah !

BERNADILLE.

Tu sais bien que je t’aime et que je t’aimerai toujours.

TOINON.

Oui, je le sais, tu n’aimes que moi, mais tu as beau n’aimer que moi, tu es faible, et dès qu’une autre femme te fait remarquer qu’elle te trouve… à son goût…

BERNADILLE, riant.

Ah bien ! il est bien clair que dès qu’une autre femme…

TOINON, furieuse.

Il en convient !

BERNADILLE.

Il ne faut pas nous en demander trop, non plus… à nous autres, faibles hommes ; il est bien clair que dès qu’une femme nous fait comprendre… nous ne pouvons vraiment pas… nous aurions l’air bête !…

TOINON.

Ainsi tu avoues… tu avoues que pendant les huit jours qui viennent de se passer…

BERNADILLE, en colère.

Tu veux le savoir, décidément, tu veux le savoir, ce que j’ai fait pendant ces huit jours… tu veux le savoir !… Eh bien ! je vais te le dire… j’ai conspiré…

TOINON.

Hein ?

BERNADILLE.

J’ai conspiré avec M. de Cellamare.

TOINON.

Avec monsieur ?…

BERNADILLE.

Avec madame la duchesse du Maine, avec le cardinal de Polignac, avec M. Alberoni, avec le roi d’Espagne.

Délicat et Flammèche reparaissent au fond.

TOINON.

Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ?

BERNADILLE, à voix basse.

Ça veut dire… ça veut dire qu’on me cherche, et que si ces deux hommes que j’aperçois là-bas me trouvent ici, je serai pendu… Voilà ce que ça veut dire.

TOINON.

Ah ! mon Dieu !…

Elle tombe dans les bras de Bernadille.

BERNADILLE.

Allons, bon ! il ne nous manquait plus que ça… mais si tu t’évanouis, petite bête… je serai obligé de rester là pour te porter secours, et on me pincera.

TOINON, se relevant brusquement.

Tu as raison ! je serai forte… Entre chez moi, vite, vite… et cache-toi.

BERNADILLE.

Enfin ! (s’arrêtant à la porte.) Et de la prudence, n’est-ce pas ?… On essaiera de te faire causer… de la prudence !…

TOINON.

N’aie pas peur !… (Bernadille entre dans la maison.) Il a conspiré ! j’ai un amant qui conspire !… Ah ! depuis que je sais cela, il me semble que je l’aime, mille fois davantage.

BERNADILLE, ouvrant la fenêtre et paraissant sur le balcon.

Et de la prudence, n’est-ce pas ? de la prudence !

TOINON.

Eh ! oui… mais cache-toi donc !

Bernadille disparaît. — Délicat et Flammèche descendent en scène.


Scène VI

TOINON, DÉLICAT, FLAMMÈCHE, puis JACQUOT.

FLAMMÈCHE.

C’est lui, n’est-ce pas ?

DÉLICAT.

Je crois que c’est lui : cependant je ne suis pas sûr… il a bien le costume de l’homme que nous cherchons, mais comme nous n’avons pu distinguer les traits…

FLAMMÈCHE.

C’est lui, j’en suis sûr.

TOINON, à part.

C’est de lui que son parle.

Elle retourne vers sa boutique.

DÉLICAT.

C’est trop fort… être l’aigle de la police, savoir que ma femme a un amant, et ne pas pouvoir arriver à savoir qui est cet amant… c’est trop fort ! c’est trop fort !

FLAMMÈCHE.

Tu cherches toujours ?

DÉLICAT.

Oui.

FLAMMÈCHE.

Et tu ne trouves pas ?

DÉLICAT.

Non… mais, à force de chercher, je trouverai… Qui ça peut-il être ? qui ça peut-il être ?…

Flammèche et Délicat se promènent sans perdre de vue la maison.

TOINON, à part.

Ils ne s’en vont pas… allons, ne nous laissons pas troubler… il faut ouvrir mon cabaret et servir les pratiques comme si de rien n’était. (Appelant.) Jacquot ! Jacquot !… Est-ce que tu n’es pas réveillé, Jacquot ?

JACQUOT, paraissant à la porte.

Si fait, mam’zelle.

TOINON.

Enlève les volets, mon garçon, enlève les volets… allons, Jacquot, allons…

Elle regarde toujours les deux agents. — Jacquot enlève les volets.

FLAMMÈCHE, bas, à Délicat.

Il y aurait un moyen de savoir à quoi nous en tenir : ce serait de causer avec la cabaretière.

DÉLICAT.

Tu as raison. (Haut.) Hé là ! hé ! la cabaretière !

TOINON.

Que désirez-vous, messieurs ?

DÉLICAT.

Venez un peu ici, la cabaretière, venez un peu ici, je vous prie… Pas vrai, qu’elle est gentille, monsieur Flammèche, et que vous voudriez bien avoir, à vous, une petite femme comme ça ?…

FLAMMÈCHE.

J’aimerais mieux en avoir plusieurs…

DÉLICAT.

Qu’est-ce que c’est ?… Je vous demande pardon pour mon ami, mademoiselle, je vous demande bien pardon !

FLAMMÈCHE.

Imaginez-vous, la cabaretière, que nous cherchons un conspirateur.

TOINON.

Un conspirateur !…

FLAMMÈCHE.

Et nous voudrions savoir si, par hasard, ce conspirateur ne serait pas l’homme qui est là, caché dans votre chambre.

TOINON, tombant évanouie dans les bras de Flammèche.

Ah !…

FLAMMÈCHE.

Pauvre petite !

DÉLICAT.

Ça y est !

FLAMMÈCHE.

Oui, ça y est… (Regardant Toinon.) mais c’est bien cruel, tout de même, de taire de la peine à une aussi jolie fille.

Il embrasse Toinon.

DÉLICAT.

Je vous demande pardon si je passe devant vous !… (Il embrasse Toinon.) Qu’est-ce que tu veux ? c’est le métier !

FLAMMÈCHE.

Oui ! c’est le métier.

A son tour, il embrasse Toinon.

DÉLICAT.

Je vous demande pardon si je repasse devant vous…

Il passe encore une fois devant Flammèche pour embrasser Toinon.

FLAMMÈCHE.

Elle revient à elle…

TOINON.

Messieurs, je vous en prie, n’allez pas croire, parce que j’ai eu la bêtise de m’évanouir, n’allez pas croire… ça ne prouve pas…

FLAMMÈCHE.

Ça prouve que nous avons eu tort de vous l’aire une mauvaise plaisanterie, voilà tout !

TOINON.

Une plaisanterie ?…

FLAMMÈCHE.

Pas autre chose, la cabaretière, pas autre chose… (Bas, à Délicat.) Veille à ce qu’il ne puisse pas sortir de cette maison, je vais moi-même prévenir le commissaire…

TOINON, qui saisit ce dernier mot.

Le commissaire !… il est perdu !

Elle entre chez elle. — On entend des cris : « La boulangère !… la boulangère !… » — Flammèche, qui allait sortir, s’arrête.

FLAMMÈCHE.

Qu’est-ce que c’est ça ?…

DÉLICAT.

C’est cette boulangère qui a gagné tant d’argent rue Quincampoix, avec les actions de M. Law… Elle ne va plus à pied : c’est en chaise à porteurs maintenant qu’elle distribue le pain chez ses pratiques.

FLAMMÈCHE.

Ouvre l’œil… il ne faut pas qu’a la faveur de cette foule, notre homme trouve moyen de s’échapper.

DÉLICAT.

N’aie pas peur !

Tous deux se perdent dans la foule qui envahit la scène.


Scène VII

Le Chœur ; puis MARGOT, COQUEBERT, vêtu d’un magnifique costume de suisse et portant un petit chien.

CHŒUR.
Ah ! qu’elle est fière,
La boulangère.
Avec ses quatre grands laquais !
Ah ! qu’elle est fière.
La boulangère.
Qui vend du pain dans un palais !

Entrée d’un petit cortège. — En tête, Coquebert, suisse galonné, tout doré, canne à la main ; — puis deux laquais ; en livrée somptueuse : ils portent dans des corbeilles dorées, de gros pains de quatre livres ; — puis, dans une éclatante chaise à porteurs, la boulangère ; — derrière la chaise, deux autres laquais. — Les porteurs déposent la chaise au milieu du théâtre. Coquebert ouvre la portière, et Margot sort de la chaise : — costume de boulangère riche ; à la ceinture, un gros trousseau de ces petits morceaux de bois qui sont à l’usage des boulangers. — A l’entrée de Margot, tout le monde crie : « Vive la boulangère ! »

MARGOT, montrant ses laquais.
Lorsque j’étais fill’ de boutique,
Je n’en avais pas autant qu’ça,
Et je portais à la pratique
De ces gros pains qu’ vous voyez là !
Mais j’avais le goût des affaires,
Et j’ai pu gagner honnêtement
Des sommes extraordinaires,
Ce qui fait qu’on chante à présent :
« La boulangère a des écus
Qui ne lui coûtent guère ;
Elle en a, car on les a vus… »
Je suis la boulangère !
TOUS.
Voilà la boulangère
Aux écus,
Voilà la boulangère !
MARGOT.
II
C’était pour rir’, pas davantage,
Que jadis on m’ faisait la cour ;
Maint’nant on m’parl’ de mariage,
Tout’s les fois qu’on m’ parle d’amour.
C’est très flatteur pour la morale
De voir qu’ils veulennt m’épouser tous…
D’où vient cett’ rag’ matrimoniale ?
J’ m’en doute un peu… c’est qu’, voyez-vous,
La boulangère a des écus
Qui ne lui coûtent guère ;
Elle en a, car on les a vus…
Je suis la boulangère !
CHŒUR.
Voilà la boulangère !
Aux écus,
Voilà la boulangère !
MARGOT.

Monsieur mon suisse, faites avancer ma chaise. (Après avoir embrassé le petit chien.) Et mettez-y Fanfreluche… Allons, mes deux porteurs ! (Les deux porteurs soulèvent la chaise.) C’est moins lourd que lorsque j’y suis, n’est-ce pas ?… Pendant que je vais causer avec mon amie Toinon, vous allez, vous, faire faire à Fanfreluche le tour de la Halle. Ça la distraira, cette petite bête, et ça fera courir les badauds.

LE CHŒUR.

Vive la boulangère !

MARGOT.

Merci, bon peuple, merci… mais je ne serai pas ingrate… Je te donnerai du pain gratis, et quand il n’y aura plus de pain, je te ferai cuire de la brioche… mes moyens me le permettent… En route, mes deux porteurs !… Vous, mon suisse, restez…

Le cortège se met en marche, avec cette seule différence que Margot est remplacée par Fanfreluche dans la chaise à porteurs.

TOUS.

Vive la boulangère !

MARGOT.

Ne criez pas si fort : vous allez faire peur à Fanfreluche… Faites bien attention à Fanfreluche, mes quatre laquais !…

Nouveaux cris de : « Vive la boulangère ! »


Scène VIII

MARGOT, COQUEBERT.

MARGOT.

Et maintenant, monsieur mon suisse, voulez-vous entrer là, et dire à mademoiselle Toinon que son amie Margot désire lui parler ?

COQUEBERT.

Et après ?…

MARGOT.

Après, vous vous installerez dans ce cabaret et vous boirez à ma santé jusqu’à ce que je vous appelle.

COQUEBERT.

Je veux bien… mais ça n’est pas assez difficile tout ça, ça n’est pas assez difficile !

MARGOT.

Vous dites ?…

COQUEBERT.

Je dis que ce que vous me demandez, ça n’est pas assez difficile… je voudrais faire pour vous quelque chose d’extraordinaire.

MARGOT.

Pourquoi ça ?…

COQUEBERT.

Parce que je vous aime… et lorsque j’aurai fait pour vous quelque chose d’extraordinaire, j’espère que vous m’aimerez.

MARGOT.

Monsieur mon suisse ?…

COQUEBERT.

Patronne ?…

MARGOT.

Si peu que j’aie l’habitude d’avoir un suisse, il me semble que vous ne me parlez pas comme un suisse devrait parler à sa supérieure.

COQUEBERT.

C’est que je ne suis pas un suisse ordinaire : je suis de Château-Thierry.

MARGOT.

Ce n’est pas une raison !…

COQUEBERT.

Je m’appelle Coquebert… et je suis de Château-Thierry… J’aurais pu y vivre heureux, car j’étais riche et considéré ; mais l’ambition m’a perdu ; j’ai réalisé ma fortune, et je suis venu à Paris… Malheureusement, en arrivant à Paris, je me suis logé rue Quincampoix…

MARGOT.

C’est là que j’ai fait ma fortune.

COQUEBERT.

C’est là que j’ai défait la mienne.

MARGOT.

J’ai acheté, j’ai vendu… et j’ai gagné.

COQUEBERT.

J’ai vendu, j’ai acheté… et j’ai perdu.

MARGOT.

Vous n’avez pas su manœuvrer.

COQUEBERT.

Je crois qu’il y a beaucoup de turquerie là dedans… Enfin, turquerie ou non, au bout de huit jours, il ne me restait plus rien.

MARGOT.

Alors, vous vous êtes fait suisse ?

COQUEBERT, avec fierté.

Jamais je n’aurais consenti à servir si je n’avais été poussé par un motif…

MARGOT.

Quel motif ?

COQUEBERT.

Je vous l’ai dit : l’amour.

MARGOT.

Je ne dois vous laisser aucun espoir… Je n’aime personne en ce moment, et je crois bien que j’en ai fini avec toutes ces bêtises-là… mais, si jamais je me remettais à aimer…

COQUEBERT.

Ça ne serait pas moi.

MARGOT.

Je n’osais pas vous le dire.

COQUEBERT.

Aussi m’a-t-il paru délicat de le deviner… Mais ça m’est égal… ce que je tenais à vous dire, c’est que je vous suis dévoué comme une bête, et que si jamais il se présentait une occasion de me sacrifier pour vous…

MARGOT.

Ça pourra venir, mon ami, ça pourra venir.

COQUEBERT.

En attendant, je vais prévenir mademoiselle Toinon.

Il sort.

MARGOT.

C’est un suisse par amour !… Il avait l’air sincère, il m’a émue.


Scène IX

MARGOT, TOINON.

TOINON.

Margot !

MARGOT.

Oui, c’est moi. As-tu pensé que la fortune me ferait oublier ma meilleure amie ?… Tu as quelque chose… qu’est-ce que tu as ?

TOINON.

Ce que j’ai ?…

MARGOT.

Oui…

TOINON.
I
Ce qu’ j’ai, tu me l’ demandes ?
Ce qu’ j’ai ? tu vois mes pleurs :
Les douleurs les plus grandes
N’ sont rien près d’ mes douleurs !
On peut êtr’ malheureuse,
On n’ peut pas l’être autant :
J’ai que j’ suis amoureuse,
Et qu’on m’ prend mon amant !
II
En vain j’ creus’ ma cervelle,
Pour trouver quéqu’ moyen ;
Contre un’ chos’ si cruelle.
Je cherche et n’ trouve rien !…
Quell’ destinée affreuse !
Quel horrible tourment !…
J’ai que j’ suis amoureuse,
Et qu’on m’ prend mon amant !
MARGOT.

Amoureuse… encore ?… Tu le seras donc toujours ?

TOINON.

C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher : c’est si bon d’être amoureuse, c’est si bon !… et il me semble que toi-même…

MARGOT.

Je ne dis pas non, j’ai fait ma part… moi aussi, j’ai aimé ; moi aussi, j’ai souffert !… (Riant.) En ai-je assez fait, de ces bêtises, quand j’y pense !… (Riant.) Mais c’est fini, maintenant, complètement fini.

TOINON.

Moi, ça continue.

MARGOT.

Et qu’est-ce qui veut te le prendre, ton amant ?… c’est une femme ?…

TOINON.

Non, c’est le commissaire.

MARGOT.

Le commissaire ?…

TOINON.

Oui.

MARGOT.

Et pour quoi faire, bon Dieu !

TOINON.

Pour le pendre…

MARGOT.

Aïe !…

TOINON.

Parce qu’il a conspiré…

MARGOT.

Avec M. de Cellamare ?…

TOINON.

Tu sais ?…

MARGOT.

On ne parle que de ça depuis ce matin… Ah ! ma pauvre Toinon !… Où est-il maintenant ?…

TOINON.

Il est là, dans ma chambre… et les gens de police savent qu’il y est !…

MARGOT.

Connaissent-ils son visage, les gens de police ?…

TOINON.

Non, mais qu’importe ?… Ils savent comment il est habillé, ils savent qu’il est là…

MARGOT, après un moment de réflexion.

Embrasse-moi, Toinon : je sauverai ton amant…

TOINON.

Tu dis ?…

MARGOT.

Je dis que je sauverai ton amant, tout à l’heure, au nez et à la barbe des gens de police ; je l’emmènerai chez moi, et, une fois chez moi, je le cacherai si bien…

TOINON, inquiète.

Ah ! c’est chez toi que tu comptes le cacher ?

MARGOT.

Oui…

TOINON.

Tu n’aurais pas un autre moyen ?

MARGOT.

De la méfiance !…

TOINON.

Non, mais…

MARGOT, riant.

Puisque je t’ai dit que moi… j’avais fini…

TOINON.

Oui, mais s’il allait te prendre envie de recommencer ?…

MARGOT.

Et puis, ne suis-je pas ton amie, ta meilleure amie ?… Comment peux-tu supposer que moi, ton amie, ta meilleure amie ?…

TOINON.

C’est vrai… je te demande pardon… (Allant au fond du théâtre.) Mon Dieu ! l’on vient !… des soldats… c’est pour lui !… (Redescendant.) Sauve-le, Margot, sauve-le ! sauve-le !

MARGOT.

Entre dans ton cabaret, tu y trouveras mon suisse… Écoute bien ce que tu lui diras.

Elle parle bas à Toinon pendant que le populaire envahit la scène. Toinon entre dans le cabaret.

FINALE.
CHŒUR DU POPULAIRE.
Encore un gueux qu’on va pincer :
Voilà les militaires !
Compères, laissez-nous passer ;
Rangez-vous, les commères… La foule, dans le fond du théâtre, regarde venir les archers du guet. — Pendant le dialogue qui suit, on entend se rapprocher une petite marche militaire, fifres et tambours.
TOINON, qui sort de son cabaret.
Et tu crois réussir ?
MARGOT.
Et tu crois réussir ? Je tiendrai ma promesse :
Oui, Toinon, je le sauverai.
Mais tâche de calmer la frayeur qui t’oppresse
Ou nous somm’s fricassé’s…
TOINON.
Ou nous somm’s fricassé’s… C’est bien, je tâcherai.

Pendant la reprise du chœur entrent, précédés de fifres et de tambours, les archers du guet.

REPRISE DU CHŒUR.
Encore un gueux qu’on va pincer,
Etc…
LE COMMISSAIRE.
Gardez bien toutes les issues,
Et placez des soldats au coin de ces deux rues :
Nul ne doit plus sortir d’ici !
FLAMMÈCHE, DÉLICAT.
Nul ne doit plus sortir d’ici !
MARGOT.
Pas même moi ?
LE COMMISSAIRE.
Pas même moi ? Qui, vous ?
MARGOT.
Pas même moi ? Qui, vous ? Moi donc, la boulangère !
Prétendez-vous me retenir aussi ?…
LE COMMISSAIRE, saluant.
Je sais trop ce qu’on doit, ma chère,
A vos écus ainsi qu’à vos attraits…
Laissez passer la boulangère !
MARGOT.
Avec mes quatre grands laquais…
LE COMMISSAIRE.
Avec ses quatre grands laquais.
MARGOT.
Et mon suisse.
LE COMMISSAIRE.
Votre suisse ?
MARGOT.
Oui, mon suisse.
TOINON.
Oui, son suisse.
LE COMMISSAIRE.
Je ne le vois pas, votre suisse.
MARGOT.
Où donc est-il passé, mon suisse ?

Parait Bernadille, sortant du cabaret, sous le costume que portait le suisse de la boulangère.

BERNADILLE, avec l’accent suisse.
Foilà ! foilà !
Le suisse temanté, foilà !
TOUT LE MONDE.
Ah ! qu’il est beau, ce gaillard-là !
MARGOT.
Où diable étais-tu, fainéant,
Pendard, ivrogne, sacripant ?
BERNADILLE.
I
Montame, che n’étais bas loin :
Ch’étais au caparet tu coin
Et che m’y crisais afec soin
Montame, che n’étais bas loin ;
Tranquillement ch’ filais mon ferre,
A la santé d’ montsir le commissaire.
II
Il est pon, le Lin qu’on poil là…
Aussi che m’ tisais : « Oh ! la la !
Ch’ n’en ai chamais pu tu comm’ ça.
Qu’il est pon, le fin qu’on poit là ?… »
Tranquillement ch’filais mon ferre,
A la santé d’montsir le commissaire.
LE COMMISSAIRE, plus occupé à regarder la fenêtre de Toinon que le suisse.
Il est fort honnête, vraiment,
Et, de plus, c’est un très bel homme…
Oui, vraiment, c’est un très bel homme…

A Margot.

Je vous en fais mon compliment !
BERNADILLE, au commissaire.
Vous êtes trop poli, vraiment !
LE COMMISSAIRE.
Je vous en fais mon compliment…
COUPLETS.
MARGOT.
I
N’est-ce pas que c’est un bel homme,
Tout reluisant comme un soleil.
Et qu’on irait d’ Paris à Rome
Avant d’en trouver un pareil ?

Avec amour.

Il m’ coût’ cher, mais il vaut son prix :
Aussi j’ défi’ qu’ dans tout Paris,
J’ défi’ qu’on puisse
Trouver un suisse,
Un suisse,
Qui puisse
Rivaliser avec mon suisse !
TOUT LE MONDE.
J’ défi’ qu’on puisse
Trouver un suisse,
Un suisse
Qui puisse
Rivaliser avec son suisse !

Délicat et Flammèche entrent dans le cabaret.

MARGOT.
II
Quand il passe avec sa hall’harde,
Plus d’un’ femme’ le r’gard’ de côté ;
Mais c’est à pein’ s’il y prend garde :
J’ suis sûr’ de sa fidélité…
Il m’ coût’ cher, mais il vaut son prix ;
Aussi j’ défi’ qu’ dans tout Paris
J’ défi’ qu’on puisse
Trouver un suisse,
Un suisse
Qui puisse
Rivaliser avec mon suisse !
LES DEUX EXEMPTS, sortant du cabaret, au commissaire.
Notre homme est là : ne craignez rien…
Nous le tenons.
LE COMMISSAIRE, se frottant les mains.
Nous le tenons. Fort bien ! fort bien !
BERNADILLE, au commissaire.
Mont’sir le commissaire’ me parait bien content :
Gesticulant, parlant, allant, venant, trottant…
Sa lèvre est souriante… il est gras, bien portant…
Mont’sir le commissair’ me parait bien content !
MARGOT et TOINON.
Monsieur le commissaire a l’air d’être content :
Cela nous réjouit… Nous espérons pourtant
Lui jouer un bon tour et que, dans un instant,
Monsieur le commissair’ ne sera plus content !
LE COMMISSAIRE, FLAMMÈCHE et DÉLICAT.
Monsieur le commissaire est, en effet. content ;
Il a raison de l’être : il va, dans un instant,
Happer, prendre au collet un rebelle important…
Monsieur le commissaire est, en effet, content !
TOINON, à MARGOT, bas.
Souviens-toi bien qu’ t’es mon amie,
Que je compt’ sur ta bonne fui.
Et qu’ ce s’rait un’ vrai’ perfidie
Si t’allais le garder pour toi.
MARGOT, à Toinon.
Un tel soupçon !… un’ femm’ comm’ moi !…
DÉLICAT, au commissaire.
Laissons partir la boulangère.
FLAMMÈCHE.
Et puis après, bien lestement…
FLAMMÈCHE et DÉLICAT.
Nous expédierons notre affaire.
LE COMMISSAIRE.
Fort bien ! fort bien !
REPRISE GÉNÉRALE.
Monsieur le commissaire a l’air d’être content,
Etc.

Bernadille fait avancer la chaise de la boulangère.

CHŒUR.
J’ défi’ qu’on puisse
Trouver un suisse,
Un suisse
Qui puisse
Rivaliser avec son suisse !
La boulangère remonte dans sa chaise, au milieu des cris : « Vive la boulangère !… » Le petit cortège reprend sa marche. Bernadille s’avance le premier, faisant écarter la foule. — Au même moment, Flammèche et Délicat sortent du cabaret : ils ont arrêté Coquebert, qui porte le costume de Bernadille ; Coquebert se débat. — Le rideau tombe sur la sortie de la boulangère et sur l’arrestation de Coquebert.

ACTE DEUXIÈME

La Boulangerie.

Une boulangerie somptueuse : partout de l’or et des glaces. — A gauche, le comptoir chargé de gros pains de quatre livres. — A droite, au troisième plan, porte de l’escalier qui descend au four. — Au fond, face au public, large porte donnant sur la rue.



Scène PREMIÈRE

Boulangères, Clients, Pages, Grisettes, puis MARGOT.

Au lever du rideau, grand mouvement : des acheteurs entrent et sortent ; des boulangères très élégantes, toutes dans le même costume, servent les clients et distribuent gros et petits pains.

CHŒUR.
Avec politesse.
Avec gentillesse.
Sans perdre de temps
Servez } les clients.
Servons
RAVANNES.
Quand les grandes coquettes
Vous font par trop languir…
LES PAGES.
Quand les grandes coquettes
Vous font par trop languir…
RAVANNES.
On va chez les grisettes
Pour se ragaillardir !
TOUS.
Babet doit en amour
Avoir son tour !…
Apportez-nous du pain, du lait,
Apportez-nous-en, s’il vous plaît.
PAGES et BOULANGÈRES.
Voici du pain, voici du lait.

Entre Margot, suivie de deux porteuses avec des petits pains sur des claies.

MARGOT.
Tout chauds, tout chauds, voilà ! voilà !
Par ici prenez, et prenez par là ;
Mais, de grâce, messieurs les pages,
Soyez bien sages !
LES PAGES.
Nous serons sages.
MARGOT.
Et ne faites pas. lanturlu !
C’ qu’a fait main’zell’ Manon Frelu…
I
Savez-vous l’histoire advenu’
A mad’moisell’ Manon Frelu ?
Elle adorait un militaire
Qui s’en est allé z’à la guerre ;
Avant d’ partir, ce tendre amant
Lui dit : « Jure-moi, par serment,
Qu’tu n’ trahiras pas ma tendresse. »
Ell’ le jura z’immédiat’ement…
Elle a juré par sa vertu,
Lanturlu !
La vertu de Manon Frelu,
Lanturlu !
LE CHŒUR.
Elle a juré par sa vertu,
La vertu de Manon Frelu !
II
Dès le lendemain, pas plus tard
Marion rencontra, par hasard
Un jeun’ garçon de bonne mine :
C’ qui s’ensuivit, on le devine.
Comm’ un’ foll’, ell’ s’ mit à l’aimer,
A l’embrasser, à l’ bichonner,
Ell’ jura mêm’ dans son ivresse,
Que celui là !… serait l’ dernier…
Elle a juré par sa vertu
Lanturlu !
Etc.
III
Là d’ssus, l’autr’, clui qu’était parti,
Revient sans avoir averti :
V’là : Manon bien embarrassée,
Bien ennuyé’, bien tracassée.
Lequel des deux gardera-t-elle ?…
Ell’ garda les deux à la fois ;
Mais ell’ jura, foi d’honnêt’ fille,
Qu’ell’ n’en prendrait jamais plus d’ trois…
Elle a juré par sa vertu,
Lanturlu !
Etc.

Scène II

Les Mêmes, BERNADILLE.

BERNADILLE entre en fredonnant.

Tout chauds, tout chauds ! voilà, voilà !

UNE GRISETTE.

Tiens, tiens, la boulangère ! vous avez un nouveau mitron ?

MARGOT.

Moi ?… mais pas du tout !… il y a longtemps déjà… (Bas.) Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

BERNADILLE.

Je croyais que l’on manquait de petits pains, et alors…

LES GRISETTES, LES PAGES.

Oui, oui… donnez-nous-en des petits pains… donnez-nous-en, le beau mitron… donnez-nous-en… donnez- nous-en…

Les grisettes entourent Bernadille.

MARGOT, écartant brusquement les grisettes.

Qu’est-ce que ça veut dire ?… Voulez-vous bien ?…

LES GRISETTES, LES PAGES.

Eh ! là, la boulangère… eh ! là…

UN PAGE.

C’est donc vrai, ce qu’on dit dans le quartier ?

MARGOT.

Qu’est-ce qu’on dit ?…

UN AUTRE PAGE.

Que la boulangère est jalouse.

MARGOT.

Quand cela serait ?…

RAVANNES.

Ne vous fâchez pas, la boulangère ! nous sommes trop amoureux nous-mêmes, pour vouloir gêner des amoureux.

REPRISES DE L’AIR PRÉCÉDENT
PAGES, GRISETTES, BOULANGÈRES.
Nous comptons sur votre vertu,
Lanturlu !
Comm’ sur cell’ de Marion Frelu,
Lanturlu !
Sortie générale : — les pages sortent en emmenant les grisettes ; les boulangères sortent, les unes en portant au dehors des pains dans des corbeilles, les autres en descendant par l’escalier qui mène au four.

Scène III

MARGOT, BERNADILLE.

MARGOT.

Tu veux donc te livrer ?… te perdre ?…

BERNADILLE.

Non…

MARGOT.

Pourquoi te montres-tu, alors ? pourquoi ne restes-tu pas là-dessous comme je te l’avais recommandé ?

BERNADILLE.

C’est que je voudrais avoir des nouvelles… il y a huit jours que je suis enfermé ici… je voudrais savoir ce qu’on en dit maintenant, de la conspiration de M. de Cellamare…

MARGOT.

Je puis t’en donner, moi, des nouvelles… et elles ne sont pas bonnes : madame la duchesse du Maine a été arrêtée, on l’a envoyée en Bourgogne…

BERNADILLE.

Qu’est-ce qu’elle va devenir avec un coiffeur de province ?… Et M. le duc du Maine ?…

MARGOT.

Arrêté aussi…

BERNADILLE.

Que dirait Louis XIV ?… Un fils qu’il aimait tant !… Et M. le cardinal de Polignac ?

MARGOT.

Exilé dans une de ses abbayes.

BERNADILLE.

Et le roi d’Espagne ?

MARGOT.

Le roi d’Espagne ?…

BERNADILLE.

Oui…

MARGOT.

Je ne crois pas qu’on lui ait rien fait, au roi d’Espagne… je n’ai pas entendu dire…

BERNADILLE.

Ah ! tant mieux ! tant mieux !… il m’intéresse, le roi d’Espagne…

MARGOT.

Par exemple, l’abbé Drigaut est à la Bastille… le duc de Richelieu y est aussi…

BERNADILLE.

Allons, bien ! le duc de Richelieu à la Bastille et moi obligé de me cacher dans une cave !… Qu’est-ce que les femmes vont devenir ?…

MARGOT.

Tu dis ?…

BERNADILLE.

Rien.

Entre une pratique.

MARGOT.

Descends vite, voilà quelqu’un…

BERNADILLE.

Tout à l’heure !… tout à l’heure !… il faut que je respire.

Il s’en va au fond, sur le seuil de la porte.

LA PRATIQUE.

Deux sous de pain, la boulangère…

MARGOT, tendant un gigantesque pain de six livres.

Tenez…

LA PRATIQUE, étonnée.

Pour deux sous, je vous dis…

MARGOT, furieuse.

Prenez ça : je n’ai pas le temps de couper… (Elle s’élance sur Bernadille, le saisit par la main et le ramène violemment sur le devant de la scène : la pratique s’en va, emportant le gros pain.) Tu as perdu la tête, décidément !… t’en aller dans la rue !…

BERNADILLE.

J’ai besoin d’air… (Avec explosion.) Je ne peux pas continuer à vivre enfermé comme ça… j’étouffe !… il me faut de l’air… j’ai toujours eu une bonne santé, mais à la condition d’avoir de l’air…

MARGOT.

En auras-tu, de l’air, quand tu te seras fait mettre en prison comme une bête ?…

BERNADILLE, se calmant.

Voilà une chose juste… Quand on me dit une chose juste, je ne m’entête pas.

MARGOT, câline.

Tu vas descendre, alors… tu vas retourner là-dessous…

BERNADILLE.

C’est que je m’y ennuie là-dessous !…

MARGOT.

Ingrat !

BERNADILLE.

Quant à ça, non, je ne suis pas ingrat ; j’ai, au contraire, pour vous toute la reconnaissance…

MARGOT.

Et voilà justement ce que j’appelle être ingrat… c’est de t’obstiner à n’avoir pour moi que de la reconnaissance !…

BERNADILLE.

C’est de la raffinerie, tout ça, c’est de la raffinerie ; vous ne devriez pas oublier que Toinon est votre meilleure amie.

MARGOT.

A qui la faute, si je l’oublie ?

BERNADILLE.

Pas à moi, bien sûr.

MARGOT.

Si fait, c’est à toi !… tu as l’air si distingué !… tu dois être quelque grand seigneur déguisé.

BERNADILLE.

Non… je vous assure… je suis coiffeur !

MARGOT.

C’est déjà quelque chose.

BERNADILLE.

Ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire !

MARGOT.

Descends… descends…

BERNADILLE, fausse sortie, puis revenant.

Cette pauvre petite Toinon !…

MARGOT.

Toujours Toinon !…

BERNADILLE.

Oui !… c’est drôle, tout de même, qu’en huit jours elle n’ait pas su trouver un moment pour venir me voir…

MARGOT, embarrassée.

Oh ! quant à cela !…

BERNADILLE.

Quant à cela ?…

MARGOT.

C’est moi qui lui ai conseillé de ne pas venir : les gens de police ont l’œil sur elle !… si elle était venue, on l’aurait suivie, on t’aurait découvert peut-être… je le lui ai dit…

BERNADILLE.

Et ça a suffi pour l’empêcher !…

MARGOT, de plus en plus embarrassée.

Sans doute, la prudence… la raison…

BERNADILLE.

A la bonne heure !… quand on me dit une chose juste, je ne m’entête pas…

Fausse sortie.

MARGOT, à part.

S’il savait que Toinon est venue trois fois et que trois fois je l’ai mise à la porte !…

BERNADILLE, redescendant.

Mais je sais bien que, moi, à sa place…

MARGOT.

C’est que nous autres, nous aimons mieux que vous !… c’est que, lorsqu’il s’agit de sauver celui que nous aimons, nous savons tout sacrifier… même notre amour !

BERNADILLE.

C’est de la raffinerie tout ça… c’est de la raffinerie !…

Paraissent Flammèche et Délicat en fariniers, tout blancs de farine, portant deux sacs énormes.

MARGOT.

Quelqu’un encore… prends garde !… Ah ! non… ce sont les deux porteurs qui apportent la farine.


Scène IV

Les Mêmes, FLAMMÈCHE, DÉLICAT.

FLAMMÊCHE.

Nous voilà, nous… nous apportons la farine…

DÉLICAT.

Pour faire le pain… de la bonne farine, et de la vraie…

MARGOT.

Mais je ne vous reconnais pas… ce n’est pas vous qui, d’ordinaire, venez ici…

FLAMMÈCHE.

Certainement non, ce n’est pas nous… nous ne sommes fariniers que depuis ce matin…

Ils tombent à la renverse, entraînés tous les deux par le poids de leurs sacs, et se trouvent, après leur chute, assis sur ces sacs.

BERNADILLE.

Ça se voit !…

MARGOT.

Et qu’est-ce que vous étiez donc hier ?

FLAMMÈCHE, se levant.

Nous étions charbonniers, mais ça a fini par ennuyer mon ami… mon ami qui est là…

BERNADILLE.

Oui, oui… nous voyons bien…

FLAMMÈCHE, se relevant.

Ça a fini par l’ennuyer d’avoir toujours du noir sur le nez… alors il m’a dit… Qu’est-ce que tu m’as dit ?…

DÉLICAT, se relevant.

Ce que je t’ai dit ?…

FLAMMÈCHE.

Oui.

DÉLICAT, à Margot.

Je lui ai dit quelque chose ?

MARGOT.

Il paraîtrait…

DÉLICAT.

Qu’est-ce que je lui ai dit ?…

FLAMMÈCHE.

C’est ce que je te demande.

BERNADILLE.

Monsieur votre ami vous demande ce que vous lui avez dit…

DÉLICAT.

Est-ce que je sais, moi, ce que je lui ai dit ?…

FLAMMÈCHE.

Tu m’as dit que tu voudrais bien faire un autre métier…

DÉLICAT.

Je lui ai dit ça, moi !

FLAMMÈCHE.

Mais que tu tenais à garder ce costume, parce qu’il t’allait bien… Là-dessus, je t’ai répondu… qu’est-ce que je t’ai répondu ?

DÉLICAT.

Hé ?…

MARGOT.

Monsieur votre ami vous demande ce qu’il vous a répondu ?…

BERNADILLE.

Oui, monsieur votre ami vous demande…

DÉLICAT.

Est-ce que je sais, moi !

FLAMMÈCHE.

« Faisons-nous fariniers. » Voilà ce que je t’ai répondu… « Faisons-nous fariniers : nous n’aurons plus de noir sur le nez et nous aurons toujours le même costume. »

MARGOT.

Comment, le même costume ?… Ils me rendront folle, ces deux gaillards-là…

FLAMMÈCHE.

Eh ! oui… vous n’avez pas remarqué ça ?… le costume des fariniers est absolument le même que le costume des charbonniers.

COUPLETS.
I
DÉLICAT.
Les fariniers, les charbonniers,
Ont le mêm’ sac, l’ mêm’ grand chapeau.
FLAMMÈCHE.
Les charbonniers, les fariniers,
Se ressemblent comm’ deux goutt’s d’eau.
DÉLICAT.
C’pendant, pour c’lui qui sait bien voir,
Y a un détail très important…
FLAMMÈCHE.
C’est que l’ charbonnier est tout noir,
Tout noir,
Et que l’farinier est tout blanc,
Tout blanc !
FLAMMÈCHE et DÉLICAT.
Tout blancs, tout blancs, tout blancs, tout blancs,
Les fariniers sont d’ bons enfants !
TOUS LES QUATRE.
Tout blancs, tout blancs, tout blancs, tout blancs…
Les fariniers sont d’bons enfants !
II
DÉLICAT.
J’ai connu un’ p’tit’ femme qu’était,
Qu’était la femm’ d’un charbonnier…
FLAMMÈCHE.
Et cette mêm’ petite femme avait
Un amant qu’était farinier…
DÉLICAT.
Son mari v’nait pour l’embrasser,
Puis c’était l’ tour de son amant.
FLAMMÈCHE.
Ell’ passait sa vie à s’ brosser
Pour n’avoir pas d’ désagrément.
FLAMMÈCHE et DÉLICAT.
C’est que l’charbonnier est tout noir,
Tout noir.
Et que l’farinier est tout blanc,
Tout blanc !
TOUS LES QUATRE.
Tout blancs, tout blancs, tout blancs, tout blancs…
Les fariniers sont d’bons enfants !
MARGOT.

Faut-il qu’ils soient forts, tout de même, pour porter des sacs comme ça !… Ils n’ont pas l’air, pourtant… celui-là, surtout…

BERNADILLE, à Délicat.

Comment faites-vous ?…

DÉLICAT.

Ça nous fatigue…

FLAMMÈCHE.

Ça nous éreinte…Et si vous vouliez être bien aimable…

Ils mettent un des sacs sur le dos de Bernadille.

DÉLICAT.

Attendez… il y en a un autre…

Ils mettent le second par-dessus le premier, sur le dos de Bernadille.

BERNADILLE, trébuchant sous la secousse.

Il n’y en a plus ?… (Il trébuche encore.) Hé là ! hé là !…

Il reprend son équilibre.

MARGOT, à Bernadille, qui a les deux sacs sur le dos.

Allons vite, descends… porte ça dans le four.

BERNADILLE.

Allons, faut que j’y aille, décidément… il n’y a pas moyen de l’éviter. Il se dirige d’un pas incertain vers la porte de l’escalier qui mène au four. — Tout à coup il perd l’équilibre : les deux sacs roulent par terre. Il les regarde, les empoigne d’une main, les soulève à bras tendu sans aucun effort et sort en les emportant.

DÉLICAT.

Quel gaillard !


Scène V

MARGOT, FLAMMÈCHE, DÉLICAT, Boulangères.

MARGOT.

Voulez-vous boire quelque chose, vous deux ?

FLAMMÈCHE.

Ça n’est pas de refus, boulangère, ça n’est pas de refus.

MARGOT.

On va vous donner ça.

Elle remonte.

FLAMMÈCHE, bas.

Eh bien ? le tenons-nous, cette fois ?… Qu’est-ce que tu en penses ?

DÉLICAT.

Je pense que, depuis que le monde est monde, il n’y a jamais rien eu de si vexant… Je suis l’aigle de la police, je sais que madame Délicat a un amant…

MARGOT, redescendant et leur donnant à boire.

Tenez, mes amis.

DÉLICAT, continuant et s’adressant à Margot.

Voyez vous-même s’il peut rien y avoir de plus vexant : je suis l’aigle…

FLAMMÈCHE, lui donnant un coup de bâton dans les jambes.

Imbécile !

DÉLICAT.

Hé !…

FLAMMÈCHE.

Qu’est-ce que tu allais dire à madame ?

DÉLICAT, à Margot.

J’allais vous dire quelque chose ?…

MARGOT.

Oui…

DÉLICAT.

Est-ce que je sais, moi, ce que j’allais vous dire ?…

Il boit.

FLAMMÈCHE.

Je sais ce qu’il allait vous dire : il allait vous dire que…

Que le charbonnier est tout noir,
Tout noir,
Et que l’ farinier est tout blanc,
Tout blanc.
ENSEMBLE.
Tout blancs, tout blancs, tout blancs, tout blancs…
Les fariniers sont d’bons enfants !

Ils remontent et au moment où ils allaient sortir, ils sont arrêtés sur le seuil de la porte par l’arrivée du commissaire.


Scène II

LE COMMISSAIRE, MARGOT, FLAMMÈCHE, DÉLICAT.

LE COMMISSURE.

Eh bien, messieurs ?…

FLAMMÈCHE.

Patron !

MARGOT.

Comment, « patron » ?

FLAMMÈCHE.

Nous croyons que c’est lui, mais nous ne sommes pas surs…

LE COMMISSAIRE.

Descendez là et faites ce que je vous ai dit.

FLAMMÈCHE et DÉLICAT.

Tout de suite, patron.

Ils sortent, par la porte de l’escalier qui mène au four.

MARGOT.

Qu’est-ce que ça veut dire ?… ces deux messieurs ne sont donc pas ?…

LE COMMISSAIRE.

Ces messieurs sont des hommes à moi !… Vous vous êtes moquée de nous, la boulangère, avec votre suisse.

MARGOT.

Mais pas du tout !…

LE COMMISSAIRE.

Si fait, la boulangère, si fait !… je ne vous en veux pas… c’était de bonne guerre… mais vous ne m’en voudrez pas si j’essaie de prendre ma revanche… Nous croyons que notre conspirateur, le vrai, est caché ici chez vous : c’est pour cela que je ne serais pas fâché de voir tous les mitrons, grands et petits, qui sont en bas…

FLAMMÈCHE, rentrant.

Nous avons fouillé les coins et recoins, et nous vous amenons tout ce que nous avons trouvé.

De l’escalier sort une longue file de mitrons, Bernadille en tête, qui est le plus grand, puis les autres, par ordre de taille, jusqu’à un tout petit, tout petit mitron. — Rentrent, en même temps, les boulangères, les porteurs de pain, etc.

Scène VII

Les Mêmes, BERNADILLE, Mitrons, Boulangères.

CHŒUR.
Nous voici tous, nous sortons,
Nous sortons de dessous terre ;
Grands mitrons, petits mitrons.
Nous revoyons la lumière.

Le commissaire, pendant ce chœur, examine les mitrons.

MARGOT, au commissaire.
Est-ce fini, puis-je les renvoyer ?
LE COMMISSAIRE, à Flammèche et à Délicat.
Non pas !… faites venir ici le prisonnier…
TOUS.
Le prisonnier ? quel prisonnier ?

Flammèche et Délicat rentrent presque aussitôt, ramenant Coquebert. Il a le costume que portait Bernadille au premier acte.


Scène VIII

Les Mêmes, COQUEBERT.

FLAMMÈCHE et DÉLICAT.
Voici le prisonnier.
MARGOT.
Mon ancien suisse !… ô ciel !… que va-t-il se passer ?
LE COMMISSAIRE, à Coquebert.
Vous savez le moyen d’obtenir votre grâce :
L’homme dont l’autre jour vous avez pris la place.
L’homme que nous cherchons est ici… Regardez,
Et dites-moi : « C’est lui !… » dès que vous le verrez.
MARGOT et BERNADILLE.
O ciel ! { il est } perdu.
je suis
COQUEBERT, au commissaire.
N’ayez pas peur, mon maître :
Si votre homme est ici, je vais le reconnaître.
CHŒUR GÉNÉRAL.
Je palpite d’émotion…
Fut-il jamais situation
Plus terrible, plus empoignante,
Plus neuve et plus intéressante ?
BERNADILLE.

(Parlé.) Je ne le crois pas.

REPRISE DU CHŒUR.
Fut-il jamais situation
Plus neuve et plus intéressante ?
LE COMMISSAIRE, à Coquebert.
Eh bien ! montrez-moi le coupable.
Parlez, j’attends…

Gestes suppliants de Margot à Coquebert.

COQUEBERT.
Parlez, j’attends… On va voir en ce jour
De quoi peut rendre capable
Un amour pur, un véritable amour.
TOUS.
Fut-il jamais situation,
Etc.

Pendant la reprise de ce chœur, Coquebert commence à examiner tous les mitrons l’un après l’autre, les grands comme les petits. — Margot très émue suit du regard Coquebert et lui fait des signes. — Coquebert, en arrivant devant le plus petit des mitrons, un enfant de trois ans, s’arrête, l’examine longuement, hésite ; il passe et arrive à Bernadille. Là encore, il s’arrête.

COQUEBERT, à Bernadille, bas, parlé.

Je sais bien que c’est vous ; mais je ne veux pas lui dire.

BERNADILLE, à Coquebert, de même.

Ne me parlez pas, alors… vous allez me faire remarquer.

COQUEBERT, au commissaire.
Votre homme n’est pas là, je n’ai rien à vous dire.
MARGOT.
Je respire !
BERNADILLE.
Je respire !
LE COMMISSAIRE, parlé.
Ils se moquent de moi, mais je les repincerai.
LE CHŒUR.
Fut-il jamais situation.
Etc.

Sortie du chœur. — De tous les mitrons, un seul est resté : c’est Bernadille. Le commissaire s’approche de lui Bernadille tire son bonnet et lui envoie, comme par mégarde, un nuage de farine en pleine figure.


Scène IX

Les Mêmes, moins les Mitrons et les Boulangères.

LE COMMISSAIRE.

Ils auront beau faire, je les repincerai !… Qu’est-ce que vous faites là, monsieur Flammèche ?

Flammèche avait tiré une corde de sa poche et se préparait à lier les mains de Coquebert.

FLAMMÈCHE.

J’allais reficeler monsieur…

LE COMMISSAIRE, à Flammèche.

Mais non, mais non, monsieur est libre. Que veux-tu que nous fassions de cet imbécile ? (Bas.) C’est à Toinon qu’il faut nous attacher : avec Toinon, nous arriverons à quelque chose. (A la boulangère.) Sans adieu, la boulangère ! En route, Flammèche !

Il aperçoit Délicat qui, sur le devant de la scène, tout entier à sa préoccupation, se parle à lui-même.

DÉLICAT, à part.

Ah ! l’amant de ma femme !… si je le tenais, si je le tenais !…

Le commissaire donne un grand coup de pied à Délicat, qui s’écrie : « Je le tiens ! »

LE COMMISSAIRE.

Mille pardons, monsieur Délicat ! Monsieur Délicat, je vous supplie de me pardonner… Allons, venez tous les cieux.

Il sort, emmenant Flammèche et Délicat.


Scène X

MARGOT, COQUEBERT, BERNADILLE.

BERNARDILLE, ôtant son bonnet.

J’ai tenu à rester, monsieur, j’ai tenu à rester, parce que je tenais à vous serrer la main.

COQUEBERT.

Monsieur…

BERNADILLE.

Vous m’avez rendu un grand service… vous m’avez sauvé… Je n’avais pas, jusqu’à présent, trouvé l’occasion de vous en remercier…

COQUEBERT.

Oh ! monsieur…

BERNADILLE, lui prenant la main.

Je vous en prie, monsieur, je vous en prie…

COQUEBERT.

Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, c’est elle… tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle…

MARGOT.

Oui, c’est pour moi…

COQUEBERT.

Parce que je l’aime !

BERNADILLE.

C’est donc ça ! je ne comprenais pas… Maintenant, je me rends parfaitement compte… Vous l’aimez…

COQUEBERT.

Oui, je l’aime… aussi quand elle m’a ordonné de me faire arrêter à votre place, je n’ai pas hésité…

BERNADILLE.

Bon et excellent homme !

MARGOT.

Homme admirable !

COQUEBERT.

Voilà comme je suis !

MARGOT.

Comme c’est drôle, tout de même !… c’est lui qui s’est sacrifié pour moi, c’est lui qui m’aime : en bonne justice, c’est lui que je devrais aimer… et cependant…

COQUEBERT, désignant Bernadille.

Et cependant, c’est lui…

MARGOT.

Oui.

BERNADILLE.

Oui, c’est moi !…

MARGOT.

C’est lui.

BERNADILLE.

Bon et excellent homme !

MARGOT.

Homme admirable !…

COQUEBERT, à Bernadille.

Oui, c’est moi qui suis l’homme admirable, mais… c’est vous qui êtes aimé…

BERNADILLE.

C’est presque toujours comme ça que ça se passe.

COQUEBERT.

Vous l’avez remarqué ?

BERNADILLE.

Maintes fois… c’est ce que l’on appelle le cœur humain.

MARGOT.

Le cœur humain.

BERNADILLE.

Ça ne devrait pas être comme ça, et c’est comme ça…

COQUEBERT.

Le philosophe s’en étonne.

BERNADILLE.

Le moraliste s’en il s’en afflige, le moraliste ! mais c’est tout de même comme ça…

MARGOT.

Qu’est-ce qui leur prend ?

COQUEBERT, écartant doucement Margot.

Vous ne pouvez pas comprendre.

BERNADILLE.

Il faut avoir beaucoup lu.

COQUEBERT.

Non, vous ne pouvez pas… (Continuant.) On a écrit beaucoup de choses là-dessus.

BERNADILLE.

Ça n’y change rien, et ça n’y changera rien… Ainsi, tenez, pour ne parler que de l’amour…

I
Un homme d’un vrai mérite aimait
Un’ dame indign’ de son hommage ;
Quand il apprit qu’ell’ le trompait,
Il l’en aima bien davantage…
Qu’y voulez-vous fair’ ? c’est comm’ ça !
Quand on aime,
On aime quand même :
Il faut bien en passer par là !
ENSEMBLE.
Qu’y voulez-vous fair’ ? c’est comm’ ça !
Etc.
BERNADILLE.
II
La vertu, c’est un capital,
On l’a dit et je le répète ;
Je connais des femm’s et pas mal…

(Parlé.) qui non seulement ont tout dépensé, capital et intérêts, mais qui même…

(Chanté).

Sont absolument criblé’s d’dettes.

(Parlé.) On ne les en aime que davantage !

REFRAIN.
Qu’y voulez-vous fair’ ? c’est comm’ ça !
Etc.
ENSEMBLE.
Qu’y voulez-vous fair’ ? c’est comm’ ça !
Etc.
BERNADILLE.
III
Une mèr’, dans un’ pos’ tragique,
Maudit sa fill’ qui se trouv’ mal :
« Ma mère, il part pour la Belgique ;
Il emporte mon capital !… »
Qu’y voulez-vous fair’ ? c’est comm’ ça !
Etc.
ENSEMBLE.
Qu’y voulez-vous fair’ ? c’est comm’ ça !
Etc.
COQUEBERT.

Sans doute, il faut absolument en passer par là, mais c’est triste !

BERNADILLE.

Bon et excellent homme !

MARGOT.

Homme admirable !

COQUEBERT, à Margot.

Et cependant, je ne perds pas courage… vous l’aimez aujourd’hui… demain, peut-être, ce sera moi.

MARGOT, indignée.

Qu’est-ce qu’il a dit ?…

COQUEBERT.

Il y a deux moyens de se faire bien venir des femmes : le premier est de leur plaire, le second est d’y mettre de l’entêtement… j’y mettrai de l’entêtement.

BERNADILLE.

Bon et excellent homme !

On entend du bruit dans la rue.

BERNADILLE, COQUEBERT, MARGOT.

Qu’est-ce que c’est que ça ?…

MARGOT.

Encore quelque danger pour toi !…

COQUEBERT, à Bernadille.

Venez, venez…

BERNADILLE.

Oui, je viens… et de la prudence !…

Il sort avec Coquebert.

MARGOT.

Ah çà ! qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes-là ? Qu’est-ce qu’elles me veulent ?

TOINON, entrant par le fond.

Ce qu’elles te veulent, tu vas le savoir, Margot !

La boutique est envahie par une troupe de grisettes.

Scène XI

MARGOT, TOINON, Grisettes, Mitrons, Boulangères.

FINALE.
CHŒUR.
Gardiennes de l’honneur des femmes,
Le poing sur la hanche, on nous voit,
Quand nous rencontrons des infâmes.
Rendre justice à qui de droit.
TOINON.
Écoutez maintenant motif de notr’ querelle !
UNE GRISETTE.
S’agit d’un amoureux, c’est facile à d’viner.
TOINON.
Juste !… Cet amoureux se trouvant en danger,
Margot l’prit pour mitron et le garda chez elle,
Jurant, ell’ ne dira pas non,
De me le rendre à ma premièr’ réquisition ;
Mais, quand je suis v’nu’ pour le r’prendre,
Madam’ n’a plus voulu me l’rendre.
CHŒUR.
Ah ! sapristi ! ça n’est pas bien !
TOINON.
J’ai dit… Elle ne répond rien.
TOUS, descendant.
Ah ! sapristi ! ça n’est pas bien !
CHŒUR DE GRISETTES.
T’as tort, la boulangère :
On n’agit pas comm’ ça.
Nous n’pouvons pas, ma chère,
Tolérer ces chos’s-là !
Faut bien vite lui rendre
Son objet, son amant.
Ou bien tu peux l’attendre
A du désagrément.
La Halle est fort sévère
Sur ce chapitre-là.
T’as tort, la boulangère,
On n’agit pas comm’ ça !
MARGOT.
Est-ce ma faut’ si mad’moiselle
N’a pas su garder son amant ?
Y a huit jours, il brûlait pour elle
C’est pour moi qu’il brûle à présent !
TOINON.
Ça n’est pas vrai.
MARGOT.
Ça n’est pas vrai. Toinon !
TOINON.
Ça n’est pas vrai. Toinon ! Margot !
LE CHŒUR.
Ça n’est pas vrai. Toinon ! Margot ! Pas de querelle !
Faisons venir le beau mitron…
Montez vite, le beau mitron !
Montez, montez, le beau mitron !

Scène XII

Les Mêmes, BERNADILLE, puis COQUEBERT.

BERNADILLE.
Voilà ! voilà ! que me veut-on ?
DEUX GRISETTES.
Entre elles deux il faut choisir ;
Il faut dir’ sans nous fair’ languir,
Quelle est celle que tu préfères !
BERNADILLE, aux grisettes.
Entre vous deux ?…
MARGOT.
Entre vous deux ?… Allons, pas de manières,
Et vite explique-toi !
TOINON.
Celle que tu préfères
C’est moi, n’est-c’ pas, c’est moi ?
MARGOT.
C’est moi ! c’est moi !
MARGOT et TOINON.
C’est moi ! c’est moi !

Bernadille ne répond rien. — Moment de silence.

I
MARGOT.
Eh bien ! quoi qu’ t’as ? Ton cœur hésite,
A mes g’noux tu n’es pas déjà. ?
TOINON.
Tu t’écri’s pas tout d’suit’, tout d’suite :
« La v’là ! cell’ que j’aime, la v’là !… »
MARGOT.
J’ comprends : t’as peur de lui déplaire…
N’ te gên’ donc pas, tu m’ f’ras plaisir !
TOINON.
Tu crains d’ vexer la boulangère :
Il n’ faut pas craindre, il faut m’ choisir !
MARGOT.
Écoute-moi…
TOINON.
Écoute-moi !…
MARGOT et TOINON.
Pour dir’ ce que j’ ressens pour toi,
Y n’y a qu’un mot, toujours le même :
Je t’aime ! je t’aime ! je t’aime !
BERNADILLE, après un temps.
Et dir’ que j’ connais un tas d’gens
Qui s’ figur’nt que c’est agréable
D’être adoré par deux femm’s en mêm’ temps :
Ils ont bigrement tort, car c’est insupportable !
LE CHŒUR.
Allons, mitron, il faut choisir.
BERNADILLE.
Ah ! permettez…
LE CHŒUR.
Ah ! permettez… Pas de défaite !
BERNADILLE.
C’est qu’envers l’un’ des deux, j’ai peur d’êtr’ malhonnête…
MARGOT, TOINON, LE CHŒUR.
Ça n’fait rien… il faut en finir,
Il faut choisir ! il faut choisir !

Bernadille est poursuivi par les deux femmes et par le chœur.

BERNADILLE, se sauvant.
Et dir’ que j’ connais un tas d’ gens..
LE CHŒUR, le poursuivant.
Il faut choisir ! il faut choisir !

Scène XIII

Les Mêmes, LE COMMISSAIRE, DÉLICAT, FLAMMÈCHE, puis COQUEBERT.

LE COMMISSAIRE, qui est entré avec Délicat et Flammèche.
Pour choisir,
Il faut réfléchir ;
Et pour réfléchir, rien n’est bon
Comme les murs d’une prison !
MARGOT.
Comment qu’ t’as dit ça, commissaire ?…
LE COMMISSAIRE.
Je dis…, ma chère boulangère,
Que j’empoigne le beau mitron,
Et que je l’emmène en prison !
MARGOT et TOINON.
En prison !
LE CHŒUR.
En prison !
LE COMMISSAIRE.
En prison !
MARGOT.
I
Comment qu’ t’as dit ça, commissaire ?…
Qu’ t’allais empoigner not’ mitron ?…
Et t’as cru qu nous laisserions faire ?
Mais vois-nous donc ! mais r’garde-nous donc !
Nous ne voulons pas de querelles.
Mais n’ t’avis’ pas d’ nous tracasser !
Nous somm’s ici trois cents femelles,
Et la danse va commencer !
LE CHŒUR.
Nous somm’s ici } trois cents femelles,
Ell’s sont ici
Et la danse va commencer !
MARGOT.
II
Si tu nous mets trop en colère,
Je t’en préviens, j’ m’en vas crier,
Et la voix de la boulangère
Ameutera tout le quartier.
C’est alors qu’on en verra d’ belles !
Mon commissair’, veux-tu danser ?
Nous somm’s ici trois cents femelles.
Et la danse va commencer !
LE CHŒUR.
Nous somm’s ici } trois cents femelles,
Ell’s sont ici
Et la danse va commencer !
COQUEBERT, entrant déguisé en mitron, au commissaire.

(Parlé.) Et si vous avez besoin d’un vis-à-vis pour la danse, me voilà !

LE COMMISSAIRE.
La danse n’est pas ce que j’aime,
Mais je me risque tout de même :
Empoignez-moi ce gaillard-là !
BERNADILLE.
Oh ! là, messieurs, holà ! holà !
Je me mets sous votre protection…
MARGOT et TOINON.
Autour de lui formons un bataillon.
LE CHŒUR.
Formez } un bataillon !
Formons

Tout le monde vient se ranger en bataille sur la droite de la scène.

LE CHŒUR.
Oui, nous te sauverons,
Nous te protégerons,
Et, pour sauver ta tête,
Nous nous insurgerons !
Si l’ commissair’ s’entête,
Sur lui nous tomberons !

On se précipite sur le comptoir pour prendre des pains.

LE COMMISSAIRE, DÉLICAT, FLAMMÈCHE.
Archers du guet, êtes-vous là ?
Empoignez-moi ce gaillard-là !

Margot, Toinon, toutes les femmes sont remontées et occupent le fond du théâtre, rangées en bataille et faisant face au public. — Le commissaire, Délicat, Flammèche viennent prendre place vis-à-vis, tournant le dos au public. — Coquebert, qui est sorti, rentre en rapportant deux immenses pelles à enfourner le pain ; il en garde une pour lui et donne l’autre à Bernadille.

LE COMMISSAIRE, DÉLICAT, FLAMMÈCHE.
Avançons !
TOUS.
Frappons !
Tapons !
LE COMMISSAIRE, DÉLICAT, FLAMMÈCHE.
Allons !
TOUS.
Cognons !
LE COMMISSAIRE, DÉLICAT, FLAMMÈCHE.
Marchons !
TOUS.
Frappons !
Et gai ! gai ! gai !
Rossons le guet !

Le commissaire, Délicat, Flammèche sont repoussés à droite du théâtre.

Nous somm’s ici } trois cents femelles,
Ell’s sont ici
Et la danse va commencer !
Le commissaire essaie de s’emparer de Bernadille ; mais il est encore repoussé, ainsi que Délicat et Flammèche, par la boulangère, Toinon, toutes les femmes. — Des archers paraissent au fond. — De petits mitrons avec de grands pains tapent de toutes leurs forces sur le commissaire. — Coquebert donne à Flammèche de grands coups de sa pelle à pain. — Le rideau tombe sur cette mêlée.

ACTE TROISIÈME

PREMIER TABLEAU
Le poste des archers du guet.

Une grande salle au rez-de-chaussée. — Au fond, à gauche, la porte d’entrée, conduisant à la rue par une petite galerie ; au fond, à droite, le cachot. — Un œil-de-bœuf est percé, face au public, dans le mur du cachot. — A gauche, grande cheminée. — A droite, un soupirail. — Tables, chaises, bancs. — Râteliers pour les fusils.


Scène PREMIÈRE

Archers, puis un Sergent, puis LE COMMISSAIRE.

Au lever du rideau, une douzaine d’archers, assis sur des bancs, jouent à la drogue. — Quatre ont des drogues sur le nez.

CHŒUR.
Vive le beau jeu de la drogue,
Et tant pis pour celui que maltraitent les dés !…
Il aura beau prendre un air rogue,
Il n’en aura pas moins la drogue sur le nez.
LE COMMISSAIRE, entrant rapidement.

Aux armes ! (Tout le monde se lève et s’écarte.) Une dizaine d’hommes pour contenir la foule… Je le tiens enfin !… il est là, on l’amène… Du papier, des plumes !… je vais lui faire subir un interrogatoire préalable… Rien de nouveau, sergent ?

LE SERGENT.

Le mercier Pacot est venu se plaindre… Une demi-douzaine de garnements ont envahi sa boutique… ils y font du tapage et scandalisent les demoiselles de magasin.

LE COMMISSAIRE.

Prenez une demi-douzaine d’hommes et empoignez-moi ces garnements… A ma besogne, maintenant !… Mais comment n’arrive-t-il pas ?… J’ai ordonné qu’on lui fit revêtir un autre costume… un conspirateur en mitron, ça n’aurait pas été sérieux… mais il me semble qu’il a eu le temps ! Est-ce qu’on t’aurait laissé s’évader ? (Regardant au dehors.) C’est impossible !… Non, le voici !


Scène II

LE COMMISSAIRE, BERNADILLE, FLAMMÈCHE et DÉLICAT.

LE COMMISSAIRE, très poli.

Enfin, vous voilà !… vous ne sauriez croire combien j’étais pressé de vous voir arriver

BERNADILLE, non moins poli.

Vous êtes bien honnête…

LE COMMISSAIRE.

Vous m’avez donné de la peine…

BERNADILLE.

Je le regrette !…

LE COMMISSAIRE.

J’aime à croire que ces messieurs ont eu tous les égards…

DÉLICAT.

Certainement, patron, certainement.

FLAMMÈCHE, à Bernadille.

N’est-ce pas, monsieur ?…

BERNADILLE.

Il y a bien eu un moment où monsieur m’a dit que, si je ne marchais pas droit, il m’enverrait une balle dans la tête…

LE COMMISSAIRE.

Cela est-il vrai, monsieur Flammèche ?… Est-ce que vraiment vous avez menacé monsieur ?

FLAMMÈCHE.

Bien doucement, mon commissaire, bien doucement.

LE COMMISSAIRE, à Bernadille.

Nécessités du métier, pénibles nécessités… Je vous demande pardon pour eux et pour moi…

BERNADILLE.

Je vous pardonne bien volontiers.

LE COMMISSAIRE.

Maintenant je vous demanderai un service.

BERNADILLE.

Je serais heureux de vous le rendre.

LE COMMISSAIRE.

Messieurs, offrez un siège monsieur… Êtes-vous bien ?…

BERNADILLE.

Très bien.

LE COMMISSAIRE.

Ayez la bonté de me dire votre nom ?…

BERNADILLE.

Bernadille.

LE COMMISSAIRE.

Votre profession ?…

BERNADILLE.

Coiffeur, perruquier, faisant la perruque.

LE COMMISSAIRE.

Votre âge ?…

BERNADILLE.

Vingt-sept ans.

LE COMMISSAIRE.

Vous ne les paraissez pas…

BERNADILLE.

J’en ai pourtant vingt-neuf…

LE COMMISSAIRE.

Votre dernier domicile ?…

BERNADILLE.

Rue de la Huchette.

LE COMMISSAIRE.

Numéro six ?…

BERNADILLE.

Vous le savez…

LE COMMISSAIRE.

Tout aussi bien que vous… Mais ce sont des formalités… Si ces formalités n’étaient pas remplies… je ne pourrais pas vous garder ici.

BERNADILLE.

Vous ne pourriez pas me garder ?…

LE COMMISSAIRE.

Non…

BERNADILLE, gagnant rapidement la porte.

Eh bien, alors !… supposons…

LE COMMISSAIRE.

Eh bien ?… Eh bien ?…

Délicat et Flammèche ont sauté sur Bernadille.

BERNADILLE, ramené en scène.

Vous me disiez que si ces formalités n’étaient pas remplies vous ne pourriez pas…

LE COMMISSAIRE.

Mais elles le sont, remplies, elles le sont… et… ne l’eussent-elles pas été… vous me paraissez tellement agréable que je n’aurais jamais pu consentir à me priver de votre société…

BERNADILLE.

Oh ! monsieur…

LE COMMISSAIRE.

Je vous assure… Maintenant voulez-vous me parler un peu de la conspiration de M. de Cellamare ?

BERNADILLE.

J’en ai déjà beaucoup parlé.

LE COMMISSAIRE.

Alors vous ne voulez pas ?

BERNADILLE.

Si ça ne vous fait rien…

LE COMMISSAIRE.

Moi, j’aimerais mieux vous en entendre parler… mais, du moment que vous aimez mieux, n’en parlons plus…

BERNADILLE.

Mille grâces.

LE COMMISSAIRE.

J’aurais encore un service à vous demander…

Allant ouvrir la porte du cachot.

BERNADILLE.

Pendant que j’y suis…

LE COMMISSAIRE.

Ayez la bonté d’entrer là…

BERNADILLE.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

LE COMMISSAIRE.

C’est un cachot dans lequel vous aurez la bonté de rester jusqu’à ce que monsieur le lieutenant de police soit prévenu.

BERNADILLE, après avoir examiné le cachot.

Oh ! je ne peux pas vous promettre ça !

LE COMMISSAIRE.

Pourquoi ?

BERNADILLE.

Parce qu’une fois dans ce cachot, je vous préviens que je ferai tout au monde pour m’évader…

LE COMMISSAIRE.

Vous en avez le droit…

BERNADILLE.

Je vous remercie de vouloir bien le reconnaître…

LE COMMISSAIRE.

Mais nous avons le droit de vous en empêcher.

BERNADILLE.

Naturellement !

LE COMMISSAIRE.

Et vous ne vous fâcherez pas si nous en usons.

BERNADILLE.

Pas plus que vous ne vous fâcherez si j’essaie de m’en aller.

LE COMMISSAIRE.

C’est convenu… Entrez, monsieur.

BERNADILLE, après un petit assaut de politesses.

Après vous, je vous en prie.

LE COMMISSAIRE.

Oh !

BERNADILLE.

Je vous en prie…

LE COMMISSAIRE.

Pardon… je n’entre pas, moi… !

BERNADILLE.

C’est juste !

Il fait lentement quelques pas dans la direction du cachot, puis, tout à coup, faisant un crochet, il gagne rapidement la porte de sortie.

FLAMMÈCHE et DÉLICAT sautent encore une fois sur Bernadille et le ramènent en scène.

Eh bien ! eh bien !…

BERNADILLE.

Vous voyez, j’essayais de m’évader, c’est manqué.

LE COMMISSAIRE.

Si vous n’avez pas d’autres moyens…

BERNADILLE.

J’en ai d’autres.

LE COMMISSAIRE.

A la bonne heure ! (saluant.) Monsieur…

BERNADILLE.

Monsieur…

LE COMMISSAIRE.

Votre serviteur, monsieur… votre serviteur de tout cœur.

Après un nouvel assaut de politesses, Bernadille entre dans le cachot.


Scène III

Les Mêmes, moins BERNADILLE.

FLAMMÈCHE.

Mes compliments, mon commissaire !

LE COMMISSAIRE.

N’est-ce pas ? j’ai été bien…

FLAMMÈCHE.

Vous avez été ce qu’il faut être, énergique et doux.

DÉLICAT.

Ma femme me le disait bien souvent : « Monsieur le commissaire est comme il faut être, énergique et doux. »

LE COMMISSAIRE.

Ah ! ta femme te disait ?…

DÉLICAT.

Oui, patron…

LE COMMISSAIRE, à Flammèche.

Allez vite chez M. Leblanc, le lieutenant de police ; vous lui direz que le prisonnier est ici et que j’attends des ordres pour savoir ce que je dois en faire… Mon pauvre Délicat, tu continues à ne pas trouver, pour ta femme ?…

DÉLICAT.

Non, mais je trouverai…

FLAMMÈCHE, qui allait sortir.

Jamais tu ne trouveras… (Revenant près du commissaire, bas.) Jamais il ne trouvera. Voilà un mois qu’il cherche quel est l’amant de sa femme.

LE COMMISSAIRE, en riant.

Je sais bien…

FLAMMÈCHE, bas, au commissaire.

Et il n’a pas découvert que c’est moi…

LE COMMISSAIRE, stupéfait.

Comment ! toi aussi ?…

FLAMMÈCHE.

Plaît-il, mon commissaire ?…

LE COMMISSAIRE, furieux.

Toi aussi, coquin, toi aussi !… (Il chasse Flammèche à coups de pied. — Redescendant.) Et moi qui me figurais être tout seul !…


Scène IV

DÉLICAT, LE COMMISSAIRE.

DÉLICAT, du fond.

Mon commissaire !… mon commissaire !

LE COMMISSAIRE.

Qu’est-ce qu’il y a ?

DÉLICAT.

Ces jeunes gens qui faisaient du tapage chez ce mercier, et que vous avez fait arrêter…

LE COMMISSAIRE.

Eh bien ?…

DÉLICAT.

Eh bien ! ce sont les pages du Régent.

LE COMMISSAIRE.

Cet imbécile de mercier m’a fait arrêter les pages du Régent !…

Ritournelle. — Les pages entrent en scène, et, très animés, entourent le commissaire.

RAVANNES.
C’est toi qui dis qu’on nous arrête,
Nous, des gens bien nés, des seigneurs ?
UN PAGE.
Commissaire, tu perds la tête !
Tu nous prends pour des malfaiteurs ?…
UN AUTRE PAGE.
Oui, nous avons fait du tapage
Et commis maint tour d’écolier…
UN AUTRE PAGE.
Eh bien, après ?… c’est de notre âge ;
La belle raison pour crier !
RAVANNES.
Apprends à respecter nos droits,
Vil roturier ! vil roturier !
Et sois plus sage une autre fois.
Hou ! hou ! hou ! vilain policier !
TOUS.
Hou ! hou ! hou ! vilain policier !
LE COMMISSAIRE.

C’est un simple malentendu… Vous ne m’en voulez pas ?…

LES PAGES, riant.

Non… nous ne vous en voulons pas !

LE COMMISSAIRE.

Eh bien ! puisque vous ne m’en voulez pas… messieurs les pages, je vous en prie… Vous verrez Son Altesse tout à l’heure…

RAVANNES.

Certainement… si vous voulez bien nous mettre en liberté !…

LE COMMISSAIRE.

Vous voulez rire !… Je vous en prie… quand vous verrez Son Altesse, assurez-la bien que, dans mes humbles fonctions, je suis le plus dévoué de ses serviteurs… (Paraît Bernadille, à l’œil-de-bœuf du cachot.) Cet homme, ce conspirateur qui a voulu enlever Son Altesse dans le bois de Boulogne…

TOUS.

Eh bien ?…

LE COMMISSAIRE.

J’ai fini par m’en emparer…

UN PAGE.

Vraiment ?…

LE COMMISSAIRE.

Oui… il est là, enfermé dans cette chambre et bien enfermé, je vous assure…

(Bernadille a fait glisser une énorme corde à nœuds par la lucarne de l’œil-de-bœuf ; il est occupé d’assujettir la corde à nœuds quand le commissaire se retourne, l’aperçoit et lui crie :) Voulez-vous bien rentrer !… voulez-vous bien !…

Délicat et le commissaire bondissent comme s’ils voulaient, en sautant, arriver jusqu’à l’œil-de-bœuf.

BERNADILLE, à d’œil-de-bœuf.

Je vous ai dit que j’essaierais de m’évader…

LE COMMISSAIRE.

Et je vous ai dit, moi, que je vous en empêcherais…

BERNADILLE.

C’est manqué !… Il n’y a pas à dire… C’est manqué ! Je profite de l’occasion, messieurs les pages, pour vous présenter mes hommages…

LES PAGES, saluant.

Monsieur…

LE COMMISSAIRE, saluant aussi.

Votre serviteur… (Bernadille disparaît. — Aux pages.) Vous voyez qu’il est bien gardé, je vous l’avais dit.

RAVANNES.

Et nous le répéterons à Son Altesse.

Rentre Flammèche.

Scène V

Les Mêmes, FLAMMÈCHE.

LE COMMISSAIRE.

Eh bien ?…

FLAMMÈCHE.

Eh bien ! le lieutenant de police vous ordonne de bien garder votre prisonnier…

RAVANNES.

Oh ! quant à cela, nous sommes témoins…

FLAMMÈCHE.

Et puis, il désire vous parler tout de suite…

LE COMMISSAIRE.

J’y vais…

FLAMMÈCHE.

Et puis…

LE COMMISSAIRE.

Il y a encore quelque chose ?…

FLAMMÈCHE.

Cette petite qui était auprès du prisonnier quand vous l’avez arrêté…

LE COMMISSAIRE.

Toinon, la cabaretière…

FLAMMÈCHE.

Oui, elle est là… elle voudrait vous voir…

LE COMMISSAIRE.

Ah ! mon Dieu !… des larmes, des prières… un jour où je suis si content, si heureux !… Messieurs les pages, si j’osais vous demander…

TOUS.

Quoi donc ?…

LE COMMISSAIRE.

Vous vous chargeriez, vous, de recevoir cette petite…

TOUS.

Quelle petite ?

LE COMMISSAIRE.

Mademoiselle Toinon… Pendant que je m’en irais trouver le lieutenant de police, vous vous chargeriez, vous, de l’écouter et de la consoler.

RAVANNES.

Elle est jolie ?…

LE COMMISSAIRE.

Très jolie !…

UN PAGE.

Elle est jeune ?

LE COMMISSAIRE.

Dix-sept ans.

TOUS.

Alors, c’est entendu.

LE COMMISSAIRE.

Eh bien, messieurs les pages, je vous remercie.

UN PAGE.

Eh bien, monsieur le commissaire, il n’y a pas de quoi !…

LE COMMISSAIRE.

Et n’oubliez pas, messieurs les pages, quand vous verrez Son Altesse, dites-lui…

TOUS.

Oui, oui, c’est entendu !

LE COMMISSAIRE, à la sentinelle et à deux archers qui se promènent.

Laissez entrer mademoiselle Toinon… Je cours chez le lieutenant de police… Flammèche, Délicat, veillez sur le prisonnier… Oh ! quelle journée !… Adieu, messieurs les pages.

Il sort.


Scène VI

FLAMMÈCHE, DÉLICAT, RAVANNES, les Pages, TOINON.

UN PAGE.

Pauvre fille !… il faudrait lui rendre son amoureux !

UN AUTRE PAGE.

Elle est jeune…

RAVANNES.

Elle est jolie…

UN PAGE.

Il faut la recevoir alors, et la recevoir comme nous recevons les femmes jeunes et jolies.

TOUS.

Allons la recevoir !

Entre rapidement Toinon.

TOINON.

Monsieur le commissaire ?… Où est le commissaire ? où est le commissaire ?…

TOUS.

Voyons, voyons, calmez-vous !…

TOINON.

On m’a pris mon amant, il faut qu’on me le rende !

TOUS.

Voyons, ma petite !

Flammèche et Délicat s’installent sur un banc et se mettent à jouer aux cartes.

TOINON.

Où est-il le commissaire ?… où est-il ?…

RAVANNES.

Il vient de partir…

TOUS.

Il vient de partir…

TOINON.

Il n’aura pas voulu m’écouter…

RAVANNES.

Il aurait été là, il n’aurait rien pu vous accorder.

TOINON.

Je l’aurais tant supplié !…

RAVANNES.

Vous auriez eu beau le supplier… Non, vraiment, si vous tenez à sauver celui que vous aimez…

TOINON.

Je crois bien que j’y tiens !…

RAVANNES.

Eh bien… il faudrait…

TOINON.

Il faudrait ?…

DÉLICAT, tournant le roi.

Le roi !

RAVANNES.

C’est difficile, je vous en préviens…

TOINON.

Qu’est-ce que c’est ?…

RAVANNES.

Nous allons, nous, rentrer chez Son Altesse, au Palais-Royal.

TOINON.

Oui…

RAVANNES.

Il faudrait y venir avec nous.

TOINON.

Jamais, par exemple !

RAVANNES.

C’est le seul moyen, je vous l’assure…

TOINON.

Aller chez le Régent !…

DÉLICAT, tournant encore le roi.

Le roi !

RAVANNES.

Vous hésitez ?…

TOINON.

Je crois bien que j’hésite !…

TOUS.

Pourquoi cela ?…

TOINON.

Ah dame ! voilà !…

I
Je sais qu’on n’ trouerait pas en France
D’homm’ plus aimabl’ que monseigneur :
D’un côté, ça me donn’ confiance.
Mais, de l’autr’, ça m’ fait un peu peur…
Un’ fois près d’lui, gare la chute !
Mon amant m’ tient au cœur, c’est clair :
J’ veux avoir sa grâc’… mais, minute !
Je n’ veux pas la payer trop cher !…
Or, voyez-vous, je sais très bien.
C’est c’ qui m’ chiffonne !
Je sais très bien que l’on ne donne.
Que l’on ne donne rien pour rien.
TOUS.
C’est un peu vrai que l’on ne donne,
Que l’on ne donne rien pour rien !
TOINON.
II
S’il n’ s’agissait que d’ quéqu’ bêtise…,
On pourrait s’ faire une raison :
Mais, vot’ Régent, faut que j’ vous l’ dise,
N’a pas un’ bonn’ réputation.

Mouvement des pages.

Vous m’ jurez, vous, qu’il s’ra bien sage,
De sa vertu vous êt’s garants :
Soit, mais j’y croirais davantage,
S’il avait d’ meilleurs répondants…
Or, voyez-vous, je sais très bien,
C’est c’ qui chiffonne !
Je sais très bien que l’on ne donne,
Que l’on ne donne rien pour rien !…
TOUS.
C’est un peu vrai que l’on ne donne,
Que l’on ne donne rien pour rien !
RAVANNES.
Ainsi, malgré notre promesse,
Vous croyez qu’au Palais-Royal
On manque de délicatesse ?
Ah ! c’est mal, Toinon, c’est bien mal !
TOUS.
Oui, c’est bien mal !…
TOINON.
Qu’est-c’ que vous voulez ?… moi, j’ai peur !…
RAVANNES.
Vous faut-il not’ parol’ d’honneur ?…
TOINON, hésitant.
Vous m’ donnez vot’ parol’ d’honneur ?…
LES PAGES.
Parol’ d’honneur !
TOINON.
Bien vrai, bien vrai ?…
LES PAGES.
Bien vrai, bien vrai ?… Parol’ d’honneur !
TOINON.
Eh bien ! alors, ma foi, j’ vous suis… Au p’it bonheur !
Et cependant je sais très bien,
Je sais très bien
Que l’on ne donne rien pour rien !
TOUS.
C’est un peu vrai que l’on ne donne,
Que l’on ne donne rien pour rien !

Les pages sortent et emmènent Toinon. — Cette sortie démasque Flammèche et Délicat, toujours occupés à jouer aux cartes sur le banc.


Scène VII

FLAMMÈCHE, DÉLICAT, puis un Sergent.

DÉLICAT, tournant encore le roi.

Le roi !…

FLAMMÈCHE, furieux.

Trois fois le roi !… (Il donne deux énormes gifles à Délicat : celui-ci se lève, indigné. — Petite pause ; promenade silencieuse des deux camarades, puis Flammèche revient à Délicat et continue tranquillement la conversation.) Pauvre petite Toinon !… Elle l’aime bien, son amant.

DÉLICAT.

Elle a le droit d’avoir un amant, elle n’est pas mariée… tandis que ma femme…

FLAMMÈCHE.

Ta femme… ta femme… veux-tu que je te dise ce que c’est que ta femme ?…

DÉLICAT.

Je veux bien…

FLAMMÈCHE.

Eh bien ! c’est… c’est… ce n’est pas grand’chose…

DÉLICAT.

Tu as bien fait de me dire ça ! Si tu ne m’avais pas dit ça, j’allais te soupçonner… (Entre un homme du guet.) Qu’est-ce qu’il y a ?…

UN SERGENT.

Le prisonnier !… il se sauve !… Il est sur les toits, nous venons de l’apercevoir…

DÉLICAT.

Sur les toits !… le prisonnier.

LE SERGENT.

Oui…

FLAMMÈCHE, ouvrant la porte du cachot.

C’est vrai : il est parti… Allons vite !… {{didascalie|(A des archers, qui rentrent précipitamment.) Prenez vos fusils… et feu sur lui si nous l’apercevons !…

Flammèche et Délicat sortent, en poussant devant eux les archers, qui ont pris leurs fusils.


Scène VIII

Les Mêmes, BERNADILLE, dégringolant par la cheminée, aveuglé par la poussière et la suie : puis LE COMMISSAIRE.

BERNADILLE.

Patatras !… je suis descendu un peu vite, mais ça ne fait rien, je suis sauvé !… Diable de poussière !… je n’y vois pas… Je me suis sauvé par la fenêtre… j’ai fini par arriver sur les toits… j’ai entendu des cris… j’ai vu des hommes qui se préparaient à me poursuivre, je suis entré dans la première cheminée venue… Maintenant, il faut que je sache un peu où je suis… Diable de poussière !… je n’y vois pas… et puis cette suie… Ah çà ! mais… je connais ça, cette porte ouverte… c’est le cachot où j’étais tout à l’heure ! Je suis retombé dans le poste… Qu’est-ce que ça fait, puisqu’il n’y a personne ?… ils sont en train de me chercher sur les toits… partons ! (Il arrive à la grille : en ce moment, quatre hommes passent dans la rue en courant de gauche à droite.) Ah ! diable ! non, ils ne sont pas tous sur les toits !… sauvons-nous par la cheminée !

Il remonte dans la cheminée. — A peine a-t-il disparu qu’on entend le dialogue suivant.

FLAMMÈCHE, dans la cheminée.

Qui vive ?

BERNADILLE, dans la cheminée.

Ami.

DÉLICAT, dans la cheminée.

Au nom de la loi, je vous arrête !…

Après ces trois répliques, grand brouhaha. — Bernadille, Flammèche et Délicat se disputent et se battent dans la cheminée. Tous les trois parlent à la fois. — Entrée du commissaire.

LE COMMISSAIRE, entendant le tapage qui se fait dans la cheminée.

Eh bien ! qu’est-ce qui arrive ?…

FLAMMÈCHE, dans la cheminée.

Il est dans la cheminée, mon commissaire… dans la cheminée… dans la cheminée !…

LE COMMISSAIRE.

Dans la cheminée ?… Attendez-moi !

Il ôte sa robe et sa perruque, les pose sur une chaise, et monte, à son tour, dans la cheminée. — Nouveau brouhaha…

BERNADILLE, tombant seul de la cheminée.

Oh ! mon Dieu !… oh ! mon Dieu !…

Il met la robe et la perruque du commissaire et s’empresse de sortir. — Il se heurte en sortant à deux archers, qui se rangent et lui présentent les armes. — Pendant ce temps-là, brouhaha dans la cheminée ; puis des objets qui tombent : cannes, parapluie, chapeaux, une des bottes de Flammèche… Deux chats, dérangés par cette bataille, sautent de la cheminée. — Le commissaire, Flammèche et Délicat dégringolent tous les trois, et, tout noirs d’une suie qui les aveugle, s’empoignent réciproquement, en criant : Nous le tenons !


DEUXIÈME TABLEAU
Au Palais Royal.

Le soir. Un salon dans les appartements du Régent.


Scène PREMIÈRE

MESDAMES DE PARABÈRE, DE SABRAN, DE PHALARIS, RAVANNES, TOINON, Dames et Pages.

Servies par les pages, mesdames de Parabère, de Sabran et de Phalaris sont en train de souper. Toinon est assise à côté de madame de Parabère.

CHŒUR.
Jusqu’au bord remplissons nos verres
Et buvons des vins généreux…
Hors le plaisir tout est chimères,
Amusons-nous à qui mieux mieux !
MADAME DE PARABÈRE.
I
Ah ! le beau temps que la Régence !
Le beau temps pour les gens d’esprit !
D’un bout à l’autre de la France,
On conspire, on aime et l’on ri.
Politique et galanterie.
Papiers l’État et billets doux !
On parle bas, on chante, on crie ;
Ah ! le beau temps, surtout pour nous !
Dans notre doux pays de France.
Tant que l’on aimera.
On s’en souviendra,
Du joli temps lie la Régence !
TOUS.
Dans notre doux pays de France.
On s’en souviendra
Du joli temps de la Régence !
MADAME DE PARABÈRE.
II
A quoi servirait la puissance.
Si l’on n’en pouvait abuser ?
Pour cent baisers qui veut la France ?
Qui veut Paris pour un baiser ?
D’aucuns disent, laissons-les dire,
Que l’orage vient… Ils sont fous !
L’orage est loin et le navire
Durera toujours plus que nous…
Dans notre doux pays de France,
Etc.
TOUS.
Dans notre doux pays de France,
Etc.
MADAME DE PABABÈRE, à Toinon.

Eh bien ! voyons, petite, vous ne buvez pas, vous ne chantez pas… vous restez lit toute triste…

TOINON.

Certainement, je suis triste… ces messieurs m’amènent ici… ils me disent un tas de bêtises pendant le chemin…

UN PAGE.

Oh ! petite Toinon, pouvez-vous dire !…

TOINON.

Ils me promettent que je vais voir Son Altesse, que Son Altesse fera grâce à mon amoureux… j’arrive et l’on me répond que Son Altesse ne peut pas recevoir, qu’elle est enfermée avec une dame de province…

MADAME DE PARABÈRE.

Ça, c’est vrai, petite Toinon : pour le moment, Son Altesse est enfermée avec haute et puissante dame, comtesse d’Escarbagnas.

MADAME DE PHALARIS.

Mais, comme la dame est venue avec son mari, l’audience ne durera pas longtemps.

MADAME DE PARABÈRE.

Croyez-vous que cet homme qui est venu avec la comtesse soit vraiment son mari ?…

MADAME DE SABRAN, avec fierté.

Dame !… je présume que l’on ne se permettrait pas de nous présenter…

MADAME DE PARABÈRE.

Moi, je ne le crois pas… car, à chaque instant, il lui disait : « Eh bien !… j’espère que l’épreuve est suffisante, j’espère que maintenant vous ne refuserez pas de m’épouser ?… »

Tapage à la porte.

TOUS.

Qu’est-ce que c’est que ça ?… qu’est-ce qui se passe ?…

UN PAGE.

Un commissaire !

TOUS.

Un commissaire !

UN PAGE.

Oui, un commissaire qui a perdu la tête… il a renversé les factionnaires… Le voilà ! le voilà !

Entre Bernadille, avec la robe et la perruque du commissaire.

Scène II

Les Mêmes, BERNADILLE.

BERNADILLE.

Toinon ?…où est-elle, ma petite Tonton, où est-elle ?…

TOINON.

Bernadille !… c’est toi !…

BERNADILLE et TOINON.

Ah !

Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre.

TOINON.

C’est mon amoureux, mesdames…

MADAME DE PARABÈRE.

Nous commencions à nous en douter…

BERNADILLE.

Qu’est-ce que tu étais venue faire ici ?

TOINON.

J’étais venue demander ta grâce.

BERNADILLE.

Au Régent ?

TOINON.

Sans doute !

BERNADILLE.

Je ne veux pas ! tu entends ?… Je ne veux pas que tu demandes ma grâce au Régent.

TOINON.

Pourquoi ça ?

BERNADILLE.

Pourquoi ça ?… Vous entendez, mesdames ? Elle demande pourquoi ça… Parce que je t’aime, petite malheureuse, parce que je t’adore… et parce que je suis jaloux !

MADAME DE PARABÈRE.

Ah ! charmant !

MADAME DE SABRAN.

Délicieux !

MADAME DE PARABÈRE.

Ça fait plaisir à voir, deux êtres qui s’aiment pour tout de bon !

BERNADILLE.

N’est-ce pas, madame, que ça fait plaisir ?

MADAME DE PARABÈRE.

Certainement, mon ami, certainement !

BERNADILLE.

Madame, je suis vraiment flatté… Oserai-je vous demander, madame, à qui j’ai l’honneur de parler ?

MADAME DE PARABÈRE.

Marquise de Parabère.

BERNADILLE, avec éclat.

La Parabère !… c’est vous qui êtes la Parabère ?…

MADAME DE PARABÈRE.

Oui, mon ami.

BERNADILLE.

La fameuse Parabère !… Et vous, mesdames ?

MADAME DE SABRAN.

Comtesse de Sabran.

MADAME DE PHALARIS.

Duchesse de Phalaris.

BERNADILLE.

La Sabran et la Phalaris… la Sabran, la Phalaris et la Parabère !… hein, Toinon ?… j’espère que nous nous trouvons dans une société !…

MADAME DE PARABÈRE.

Un peu de vin de Champagne… voulez-vous ?

BERNADILLE.

Non… Je vous remercie, mais… vraiment, le temps nous manque… nous sommes un peu pressés… on doit être à ma poursuite…

TOINON.

Sauvons-nous, alors !…

Elle l’entraîne.

BERNADILLE.

Tu as raison… quand on me dit une chose juste… Sauvons-nous, Toinon, sauvons-nous !…

An moment où ils vont sortir, entrent le commissaire, Flammèche, Délicat, le capitaine des Suisses, Suisses, etc.


Scène III

Les Mêmes, FLAMMÈCHE, DÉLICAT, LE COMMISSAIRE, UN CAPITAINE DES SUISSES, Suisses gardant tes portes.

LE COMMISSAIRE.

Un instant !…

BERNADILLE, à Toinon.

Tu m’as dit une chose juste, mais tu me l’as dite trop tard.

LE COMMISSAIRE.

Vous savez ce que vous avez à faire, monsieur l’officier des Suisses ?

LE CAPITAINE.

Certainement, je sais ce que j’ai à faire… j’ai à procéder à l’arrestation d’un faux commissaire…

LE COMMISSAIRE.

C’est cela même.

LE CAPITAINE.

Mais lequel de vous deux est le faux commissaire ?

LE COMMISSAIRE.

Comment, lequel de nous deux ?

LE CAPITAINE.

Oui… Je ne sais pas, moi !

LE COMMISSAIRE.

Mais c’est lui, parbleu !

LE CAPITAINE.

Pourquoi est-ce lui ?

BERNADILLE.

Monsieur a raison, au fait, pourquoi serait-ce moi, monsieur l’officier ?… (A part.) Je vais lui parler sa langue… (Haut.) Montsir l’officier, che fous azure que c’être s’ti-là qu’être le faux commissaire.

LE COMMISSAIRE.

Mais pas du tout, c’est lui !

TOUS, désignant le commissaire.

C’est lui ! c’est lui !

Tapage. — Toutes les femmes prennent parti pour Bernadille.

LE COMMISSAIRE.

Je puis vous prouver… Mais parlez donc, monsieur Délicat, monsieur Flammèche, dites que le vrai commissaire, c’est moi !

DÉLICAT, sévère.

Non, monsieur, je ne le dirai pas !

FLAMMÈCHE, sévère.

Non, monsieur, nous ne le dirons pas !

LE COMMISSAIRE.

Comment !…

DÉLICAT.

Ma femme m’a tout avoué, monsieur !

FLAMMÈCHE.

Vous entendez, monsieur ? sa femme nous a tout avoué !

LE COMMISSAIRE.

Eh bien ! c’est du joli !

FLAMMÈCHE.

Ah ! monsieur, nous ne nous serions pas attendu à ça, de la part d’un supérieur !

LE CAPITAINE.

Je ne vois qu’un moyeu de tout arranger… c’est de vous arrêter tous les deux !…

LE COMMISSAIRE.

M’arrêter, moi !…

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur le comte et madame la comtesse d’Escarbagnas !

Entrent Margot et Coquebert.


Scène IV

Les Mêmes, MARGOT, COQUEBERT.

BERNADILLE.

La boulangère !

MARGOT.

Je ne suis plus boulangère !… J’ai acheté un titre… mes moyens me le permettaient… maintenant, je suis comtesse.

COQUEBERT.

Oui, nous sommes nobles, et notre noblesse est bien à nous, car nous en avons la quittance !

MARGOT, à Bernardille.

Ça te la coupe, cadet ?…

COUPLETS.
I
Eh bien, j’ l’ai vu, c’ fameux Régent !
L’ portier m’ disait : C’est impossible !
Mais sous l’ nez j’y ai mis tant d’argent
Que l’ Cerbère est dev’nu sensible :
J’ veux entrer, j’entre, et puis voilà !…
C’est pas plus difficil’ que ça !
II
« Quoi qu’ tu m’ veux ? me dit monseigneur,
En nie r’gardant avec noblesse.
— C’ que j’ veux, c’est la grâc’ d’un coiffeur
Qu’a conspiré contre Vot’ Altesse.
— Tu d’mand’s sa grâce ?… Eh bien, la v’là !… »
C’est pas plus difficil’ que ça !
BERNADILLE.

« La v’là !… » Son Altesse a daigné dire : « la v’là !… » alors, je suis libre ?…

MARGOT.

Oui, tu es libre… Et maintenant, Toinon, garde-le… si je tenais à le sauver, c’était pour te le rendre.

TOINON.

Et toi ?…

MARGOT.

Moi, j’ai mon affaire… je suis décidée à récompenser le dévouement obscur, l’affection patiente d’un honnête homme.

COQUEBERT.

Vous y êtes venue… Vous m’aimez ?

MARGOT.

Non !… vous n’êtes pas de ceux qu’on aime…

COQUEBERT.

Ah !

MARGOT.

Mais vous êtes de ceux qu’on épouse.

COQUEBERT.

Ah !…

MARGOT.

Tout ce que je demande, c’est le droit de faire les frais des deux noces !…

BERNADILLE.

Faut lui accorder ça… et si ces dames et monsieur le commissaire voulaient être assez bons…

TOUS.

Oui, oui !

BERNADILLE, montrant le public.

Et pendant que nous y sommes, si nous invitions aussi ?…

TOINON.

Tu as raison… Ainsi, tu veux ?…

BERNADILLE.

On peut toujours essayer…

TOINON, au public.
Si vous vouliez êtr’ bien aimables,
Si vous promettiez d’êtr’ gentils,
On ferait agrandir les tables
Comm’ c’est l’usag’ pour les amis.
Cavaliers seuls et pastourelles,
En avant ceux qui veulent danser !
Nous sommes ici trois cents… d’moiselles,
Et la danse va commencer !
MARGOT.
Nous ne sommes plus en colère,
N’ s’agit plus d’crier, mais d’ chanter ;
Et la voix de la boulangère
S’ fait douce pour vous inviter.
On s’en donn’ra sous les tonnelles ;
Messieurs, mesdam’s, qui veut danser ?
Nous somm’s ici trois cents femelles,
Et la danse va commencer !
TOUS.
Et la danse va commencer !