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La Calèche

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La petite ville de B*** se fit plus gaie lorsque le régiment de cavalerie de *** vint y tenir garnison. Jusqu’alors, on s’y était ennuyé à périr. Quand par hasard on la traverse et qu’on jette un regard sur ses maisonnettes basses en pisé, d’un aspect terriblement morose, une indicible mélancolie s’abat sur vous ; on éprouve le vague serrement de cœur qui suit d’ordinaire les lourdes bévues et les fortes pertes au jeu ; bref, on se sent mal à l’aise. La pluie a décrépi les murs qui, de blancs, sont devenus pie. Des roseaux recouvrent la plupart des toits, comme il est de règle dans nos villes du Midi. Pour dégager la vue, M. le gouverneur a depuis longtemps fait abattre les arbres des jardinets. Dans les rues, on ne rencontre âme qui vive ; seul un coq traverse parfois la chaussée, à laquelle un demi-pied de poussière donne la souplesse d’un oreiller ; à la moindre pluie, cette poussière se transforme en bourbier ; de gras animaux que le gouverneur appelle des Français s’y plongent alors avec délice, dressent le groin d’un air grave et font entendre des grognements si rébarbatifs que le voyageur s’empresse de stimuler ses chevaux. Il serait du reste bien difficile de rencontrer un voyageur dans les rues de B***. Rarement, bien rarement, un hobereau en redingote de nankin, possesseur d’une douzaine d’âmes, s’y traîne dans un véhicule qui tient de la britchka et de la télègue ; perché sur des sacs de farine, il fouaille une jument baie que suit en trottinant son poulain. La place du Marché elle-même n’incite guère à la gaieté. La maison du tailleur y est bêtement posée de guingois. En face, une bâtisse en pierre, à deux fenêtres, demeure inachevée depuis quinze ans. Puis vient une palissade à la mode, couleur gris de boue, élevée par le gouverneur pour servir de modèle aux autres édifices, aux temps lointains de sa jeunesse, alors qu’il n’avait pas encore pris l’habitude de faire la sieste et d’avaler tous les soirs avant de s’endormir une infusion de groseilles à maquereau. Tout le reste n’est guère qu’échaliers. Quelques échoppes minuscules occupent le centre de la place ; on peut y remarquer constamment un chapelet de craquelins, une bonne femme en robe rouge, un pain de savon, quelques livres d’amandes amères, du petit plomb, des cotonnades et deux commis qui passent le plus clair de leur temps à jouer à la svaïka[1] près de la porte.

Tout changea donc à l’arrivée du régiment de ***. Les rues prirent un aspect plus vivant ; les maisons basses virent souvent passer un svelte officier à plumet s’en allant chez quelque camarade pour y discuter les chances d’avancement ou les qualités d’un nouveau tabac, parfois même pour risquer aux cartes un drojki qui pouvait s’appeler le drojki du régiment, car il passait de mains en mains : aujourd’hui, un major y trônait ; demain, il ornait l’écurie d’un lieutenant ; huit jours plus tard, l’ordonnance du major s’évertuait de nouveau à le graisser. Des casquettes de soldats ornaient toutes les clôtures ; on pouvait être sûr qu’une capote grise pendait à quelque portail ; on croisait dans les ruelles des militaires aux moustaches aussi rêches que les crins d’une brosse à chaussures. Ces moustaches se voyaient partout : une marchande arrivait-elle au marché avec son puisoir, une moustache surgissait aussitôt derrière son épaule.

Les officiers animèrent la société que constituaient jusqu’alors deux personnes en tout et pour tout : le juge qui vivait avec je ne sais quelle diaconesse, et le gouverneur, homme fort sensé, mais qui dormait du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au matin. Quand le commandant de la brigade eut transféré à B*** son quartier général, ladite société gagna en nombre ainsi qu’en intérêt. Des gentilshommes campagnards dont nul ne soupçonnait l’existence se mirent à fréquenter la ville afin d’y rencontrer messieurs les officiers et peut-être d’y tailler une banque, jeu dont leur cerveau, obsédé par les semailles, les lièvres et les commissions de mesdames leurs épouses, ne rêvait jusqu’alors que confusément.

Un beau jour, je ne me rappelle malheureusement plus à quelle occasion, le général donna un grand dîner ; le festin nécessita d’énormes préparatifs ; le bruit des coutelas s’entendait des faubourgs. Tout le marché fut mis à contribution, si bien que le juge et sa diaconesse durent se contenter de galettes de sarrasin et de crème à la fécule. La courette du général était bondée de calèches et de drojkis. Les invités ne comprenaient que des hommes : les officiers du régiment et quelques propriétaires des environs.

Parmi ces derniers, le plus en vue était Pythagore Pythagorovitch Tchertokoutski, un des aristocrates du district de B***, qui menait grand bruit aux élections et s’y rendait en fort bel arroi. Il s’était distingué jadis comme officier de cavalerie ; du moins, partout où son régiment tenait garnison, l’avait-on vu dans tous les bals et assemblées ; les jeunes filles des provinces de Tambov et de Simbirsk[2] en pourraient dire quelque chose. Sa bonne renommée eût sans doute gagné d’autres provinces s’il n’avait été contraint de démissionner à la suite d’un de ces cas auxquels on donne le nom de « fâcheuse histoire ». Avait-il reçu ou donné un soufflet, je ne m’en souviens plus au juste, mais je sais qu’on le mit en demeure de quitter le régiment. Il n’en conserva pas moins toute sa considération : il portait un habit de coupe militaire à taille très haute, des moustaches, et aussi des éperons afin d’empêcher les gentilshommes de s’imaginer qu’il avait servi dans l’infanterie, arme qu’il méprisait et traitait dédaigneusement de piétaille. Il ne manquait pas une des foires où la province russe – c’est-à-dire les gros propriétaires, leurs femmes et leurs enfants – vient se donner du bon temps en britchka, tarantas et autres guimbardes comme personne n’en a jamais vu, même en songe. Un régiment de cavalerie tenait-il garnison quelque part, il repérait aussitôt l’endroit et s’y rendait en calèche légère ; il en sautait fort adroitement devant messieurs les officiers et devenait leur ami avec une rapidité qui tenait du prodige. Lors des dernières élections, il avait, au cours d’un excellent dîner offert aux gentilshommes, déclaré que s’ils l’élisaient maréchal, il les mettrait tous sur le meilleur pied. Bref, il vivait en « barine », comme on dit dans nos provinces. Il avait épousé une assez jolie fille, qui lui avait apporté en dot deux cents âmes et quelques milliers de roubles. L’achat de six beaux chevaux, de serrures dorées, d’un singe apprivoisé, et l’engagement d’un majordome français engloutirent aussitôt le capital ; quant aux deux cents âmes, il les mit en gages au Crédit Foncier ainsi que les deux cents qui lui appartenaient en propre, afin de se lancer dans des opérations commerciales. En un mot, c’était un propriétaire tout à fait à la hauteur, tout à fait comme il faut.

Quelques hobereaux assistaient encore au dîner du général, mais de ceux-là mieux vaut ne pas parler. Les officiers du régiment, y compris le colonel et le gros major, complétaient les convives. Le général était lui aussi de forte complexion ; ses subordonnés le tenaient pour un excellent chef ; il parlait d’une voix de basse forte et imposante.

Le menu sortait de l’ordinaire : esturgeon, bélouga, sterlets, outardes, cailles, perdrix, asperges, champignons, démontraient que, depuis la veille, le maître queux ne s’était rien mis sous la dent ; en outre, quatre soldats, coutelas en main, l’avaient aidé toute la nuit à préparer gelées et fricassées. La kyrielle des bouteilles : bouteilles de bordeaux à long col, bouteilles de madère pansues, la magnifique journée d’été, les fenêtres grandes ouvertes, les assiettes de glace déposées sur la table, les plastrons froissés sous les amples habits, le feu croisé des conversations arrosées de champagne et dominées par la voix du général, tout cela s’harmonisait on ne peut mieux. Les convives se levèrent de table en éprouvant à l’estomac une agréable lourdeur ; ils allumèrent aussitôt brûle-gueule et chibouques, prirent en main leur tasse de café et passèrent sur le perron.

« Voici le moment de l’examiner, dit le général. S’il te plaît, mon cher, continua-t-il en s’adressant à son aide de camp, jeune homme aux manières aisées et à l’extérieur agréable, fais-nous amener la jument baie. Vous jugerez vous-mêmes, messieurs. – Ici le général tira une bouffée de sa pipe. – Elle n’est pas encore suffisamment soignée. Que voulez-vous, il n’y a pas d’écurie convenable dans ce maudit trou ! Mais c’est une bête… pouf, pouf…

– Et il y a longtemps que Votre Excellence… pouf, pouf… en a fait l’acquisition ? demanda Tchertokoutski.

– Pouf, pouf, pouf… pouf ; non, pas précisément : voilà deux ans que je l’ai prise au haras.

– Et c’est ici que Votre Excellence l’a dressée, ou bien l’était-elle déjà ?

– Pouf, pouf, pou, pou, pou… ou… ouf ; c’est ici, c’est ici. »

Sur ces mots le général se perdit dans un nuage de fumée.

Un soldat se précipita hors de l’écurie ; un bruit de sabots s’y éleva ; un autre militaire à blouse blanche, pourvu d’énormes moustaches noires, apparut, menant par la bride un cheval ombrageux. La bête fit un brusque écart et faillit d’un coup de tête lancer en l’air le militaire et ses moustaches.

« Tout beau, tout beau, Agraféna Ivanovna », suppliait-il en l’amenant au perron.

La jument s’appelait Agraféna Ivanovna. Robuste, farouche comme une belle fille du Midi, elle frappait du sabot le perron de bois. Mais bientôt, elle s’immobilisa.

Le général, abandonnant sa pipe, considéra d’un air satisfait Agraféna Ivanovna. Le colonel en personne descendit les marches du perron et prit Agraféna Ivanovna par les naseaux. Le major vint lui tapoter la jambe. Les autres invités firent entendre des claquements de langue admiratifs. Tchertokoutski descendit lui aussi et s’approcha de la bête par-derrière. Sans lâcher la bride, le soldat rectifia la position ; il fixait les invités comme s’il eût voulu leur sauter aux yeux.

« Très bon, très bon cheval, déclara Tchertokoutski. Puis-je me permettre de demander à Votre Excellence s’il a de bonnes allures ?

– Oh, son pas est excellent !… Mais cet idiot de vétérinaire lui a fait avaler je ne sais quelles pilules et voilà deux jours qu’elle ne cesse d’éternuer.

– Très bon, très bon cheval ! Votre Excellence possède sans doute une voiture en rapport avec la bête ?

– Une voiture ?… Mais c’est un cheval de selle !

– Je sais, je sais. Je voulais demander si Votre Excellence possède une voiture en rapport avec ses autres chevaux ?

– Hum ! À parler franc, je ne suis pas trop bien monté en voitures. J’aimerais avoir une de ces calèches comme on en fait aujourd’hui. J’en ai écrit à mon frère, qui est en ce moment à Pétersbourg, mais je ne sais encore s’il m’en enverra une.

– Selon moi, Excellence, insinua le colonel, il n’est belles calèches que de Vienne.

– Très juste, pouf, pouf, pouf…

– Eh bien, Excellence, reprit Tchertokoutski, je possède justement une superbe calèche viennoise.

– Celle dans laquelle vous êtes venu ?

– Oh, non ! Celle-là, c’est une voiture de voyage. L’autre est d’une légèreté étonnante : une plume ! Et quand on y est installé, on se croirait vraiment dans un berceau.

– Alors, elle est très confortable ?

– Très, très confortable ! Et quels coussins, quels ressorts ! Un vrai tableau !

– Parfait, parfait !

– Et spacieuse avec cela ! Excellence, je n’en ai jamais vu de pareille ! Quand j’étais au service, je mettais dans la caisse dix bouteilles de rhum, vingt livres de tabac, six uniformes, du linge, deux chibouques d’une longueur extraordinaire ; et dans les poches, on aurait fourré un bœuf entier.

– Parfait, parfait !

– Je l’ai payée quatre mille roubles, Excellence.

– À ce prix-là, elle peut être belle. Vous l’avez commandée vous-même ?

– Non, Excellence, je l’ai eue d’occasion ; elle appartenait à un de mes amis d’enfance, un homme rare. Votre Excellence se serait parfaitement entendue avec lui. Nous vivions en frères et ne distinguions pas le tien du mien. Je la lui ai gagnée aux cartes. Votre Excellence voudrait-elle me faire l’honneur de venir dîner demain chez moi ? Par la même occasion je lui montrerai la calèche.

– Je ne sais que vous répondre. Seul, cela me paraît… À moins que vous ne permettiez à quelques officiers de m’accompagner ?

– Mais certainement, j’invite aussi messieurs les officiers. Messieurs, je serai fort honoré de vous voir chez moi… À mon avis, Excellence, quand on achète quelque chose, il faut prendre du beau ; autrement, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Demain, quand j’aurai l’honneur de vous recevoir, je vous montrerai certaines de mes acquisitions… »

Le général considéra Tchertokoutski à travers un nuage de fumée. Satisfait de son invitation, notre homme commandait mentalement ragoûts et pâtés et promenait des regards joyeux sur messieurs les officiers, qui, de leur côté, prêtaient à sa personne une attention plus marquée ; cela se devinait à l’expression de leurs yeux et aux petits mouvements de tête obséquieux qu’ils lui adressaient. Tchertokoutski prit une attitude désinvolte et sa voix s’amollit, indice de profond contentement.

« Votre Excellence fera connaissance avec la maîtresse du logis.

– J’en serai fort heureux », dit le général en caressant ses moustaches.

Tchertokoutski voulut aussitôt rentrer chez lui afin de tout préparer pour la réception du lendemain. Il avait déjà pris son chapeau ; mais, je ne sais trop pourquoi, il s’attarda quelques instants. Cependant on avait disposé dans l’appartement des tables de whist, autour desquelles toute la compagnie s’installa bientôt, par groupes de quatre. On apporta des bougies. Tchertokoutski hésita longtemps à prendre part au whist ; messieurs les officiers l’y conviant, il estima qu’un refus serait contraire aux règles du bon ton. À peine assis, il trouva devant lui un verre de punch que, par distraction, il avala d’un trait. Après avoir fait deux robres, il trouva sous sa main un nouveau verre de punch, que, par une nouvelle distraction, il avala également, non sans avoir déclaré :

« Vraiment, messieurs, il est grand temps de me retirer. »

Il se laissa pourtant entraîner dans une nouvelle partie.

Cependant la conversation, jusqu’alors générale, s’émiettait en entretiens particuliers. Si les joueurs ne parlaient guère, les autres invités assis à l’écart sur des divans bavardaient à l’envi. Dans un coin, un capitaine en second, la pipe aux dents, un coussin sous la hanche, racontait avec assez de verve ses aventures amoureuses à un cercle d’auditeurs suspendus à ses lèvres. Un hobereau d’un embonpoint extraordinaire, dont les petites mains trapues ressemblaient à des pommes de terre rabougries, l’écoutait, la mine doucereuse ; par instants, il rejetait son bras court derrière son vaste dos et s’efforçait d’atteindre sa tabatière. Dans un autre coin, une discussion assez vive s’éleva à propos des exercices d’escadron ; Tchertokoutski, qui avait déjà joué deux fois un valet pour une dame, s’avisa soudain d’y prendre part ; il criait de sa place : « En quelle année ? » ou « Dans quel régiment ? » sans s’apercevoir que ses questions tombaient à côté.

Enfin, quelques minutes avant le souper, le whist prit fin, pour se continuer en paroles : les têtes paraissaient pleines de ce jeu. Tout en se rappelant qu’il avait beaucoup gagné, Tchertokoutski se leva pourtant sans rien empocher et demeura longtemps dans l’attitude d’un monsieur qui a oublié son mouchoir. On servit le souper. Les vins n’y furent point épargnés, bien entendu, et Tchertokoutski, qui avait une bouteille à sa droite et une autre à sa gauche, se vit parfois obligé presque inconsciemment de remplir son verre.

Une longue conversation s’engagea que les convives menèrent d’étrange façon. Un colonel, vieux débris de 1812, raconta une bataille qui n’avait jamais eu lieu, puis, sans qu’on sût trop pourquoi, enfonça dans un gâteau un bouchon de carafe. Bref, on ne se sépara qu’à trois heures du matin ; certains cochers durent emporter leurs maîtres à bras-le-corps comme des ballots ; et dans sa calèche, Tchertokoutski, malgré tout son aristocratisme, branlait si fort du chef et l’inclinait si bas qu’il ramena deux glouterons dans sa moustache.

Tout le monde dormait quand il rentra chez lui : le cocher trouva à grand-peine le valet de chambre, qui guida son maître à travers le salon et le remit aux mains d’une soubrette. Avec l’aide de celle-ci, Tchertokoutski gagna la chambre à coucher et s’étendit auprès de sa charmante jeune femme, délicieuse dans un déshabillé d’une blancheur de neige. La chute de son mari sur le lit la réveilla. Elle s’étira, fronça le sourcil, clignota par trois fois, ouvrit enfin les yeux dans un sourire mi-fâché ; mais, voyant que pour cette fois son époux se refusait à toute caresse, elle se retourna de l’autre côté et se rendormit bientôt, la joue sur le bras.

La jeune maîtresse de maison se réveilla à une heure plutôt tardive, à en juger du moins par les habitudes de la campagne. Son mari ronflait toujours. Se rappelant qu’il était rentré vers quatre heures du matin, elle eut pitié de le réveiller. Elle enfila des pantoufles qu’il lui avait fait venir de Pétersbourg, et, drapée dans un peignoir dont les plis retombaient en cascade autour d’elle, elle gagna son cabinet de toilette, s’y lava avec une eau aussi fraîche que sa personne et s’installa devant son miroir. Un ou deux coups d’œil la convainquirent que, ce matin-là, elle n’était vraiment pas mal. Cette circonstance futile en apparence la contraignit à se mirer pendant plus de deux heures. Elle finit pourtant par s’habiller fort gentiment et s’en fut prendre l’air au jardin. Il faisait une des plus radieuses journées d’été dont le Midi puisse s’enorgueillir. Le soleil arrivé au zénith dardait des rayons embrasés ; mais, échauffées par lui, les fleurs exhalaient des parfums trois fois plus capiteux et, sous les sombres allées, la fraîcheur invitait doublement à la promenade. La charmante dame oublia tout à fait qu’il était midi et que son mari dormait encore. Déjà son oreille percevait le ronflement des deux cochers et du valet de pied, qui faisaient la sieste dans l’écurie voisine. Elle demeurait pourtant assise dans une allée ombreuse qui, du jardin, s’allongeait vers la grande route, et elle en contemplait distraitement l’étendue déserte. Soudain, un nuage de poussière qui apparut dans le lointain attira son attention. Elle distingua bientôt plusieurs voitures. Dans la première, une calèche légère à deux places, se tenait le général dont les grosses épaulettes brillaient au soleil ; le colonel l’accompagnait. Une seconde calèche, à quatre places, celle-ci, suivait la première ; un major, l’aide de camp du général et deux autres officiers l’occupaient. Venait ensuite le fameux drojki du régiment ; le gros major en était pour cette fois le propriétaire. Un bon voyage à quatre places apparaissait derrière le drojki ; quatre officiers s’y carraient, avec un cinquième sur les genoux. Et derrière le bon voyage, on devinait trois officiers, qui chevauchaient de superbes bais pommelés.

« Viendraient-ils chez nous ? songea la maîtresse de maison. Ah ! mon Dieu ! voilà qu’ils prennent par le pont ! »

Elle poussa un cri, leva les bras et courut à travers les plates-bandes, tout droit jusqu’à la chambre de son mari. Il dormait à poings fermés.

« Lève-toi, lève-toi vite ! cria-t-elle en lui secouant le bras.

– Hein ?… murmura Tchertokoutski en s’étirant sans ouvrir les yeux.

– Lève-toi, coco, vite, vite ! Voici des visites !

– Des visites ? Quelles visites ?… » Sur ces mots, il émit un son semblable au meuglement d’un veau, quand il cherche du museau la tétine de sa mère. « Mée…, beugla-t-il, tends-moi ton cou, cocote, que je le baise…

– Chéri, au nom du ciel, lève-toi ! Le général et ses officiers nous arrivent. Ah ! mon Dieu ! tu as un glouteron dans la moustache.

– Le général ! Déjà ! Mais pourquoi diantre ne m’a-t-on pas réveillé ? Le dîner est-il prêt, au moins ?

– Quel dîner ?

– Ne l’ai-je pas commandé ?

– Mais tu es revenu à quatre heures du matin ! J’ai eu beau t’interroger, tu n’as rien voulu me répondre. J’ai eu pitié de te réveiller, coco ; tu n’as pas dormi de la nuit… »

Elle prononça ces derniers mots d’une voix langoureuse, suppliante.

Tchertokoutski écarquilla les yeux et demeura quelques instants comme frappé de la foudre ; finalement, il sauta du lit en chemise, sans se soucier des convenances.

« Brute, bourrique, idiot que je suis ! dit-il en se frappant le front. Je les ai invités à dîner. Que faire ? Sont-ils encore loin ?

– Ils vont arriver d’un moment à l’autre.

– Chérie, cache-toi !… Holà, quelqu’un !… Écoute, petite… N’aie pas peur, voyons !… Il va venir des officiers… Tu leur diras que Monsieur est sorti, qu’il ne reviendra pas de la journée… Entends-tu ? Et préviens tous les domestiques… Vite, vite, file ! »

Sur ce, il enfila sa robe de chambre et courut se cacher dans la remise, croyant qu’il y serait complètement en sûreté. Mais une fois réfugié dans un coin, il se rendit compte qu’on pourrait l’y apercevoir. « Voilà qui vaudra mieux ! » songea-t-il soudain. Aussitôt, il baissa le marchepied de la calèche auprès de laquelle il se trouvait, se jeta dedans, ferma la portière, et, recroquevillé dans sa robe de chambre, s’immobilisa, non sans avoir eu soin, pour plus de sûreté, de rabattre sur lui le tablier.

Cependant les voitures s’arrêtaient au perron. Le général quitta la sienne en s’ébrouant ; derrière lui, le colonel remit de l’ordre dans son plumet. Le gros major, son sabre sous le bras, sauta à bas du drojki ; puis les sous-lieutenants et l’enseigne qu’ils tenaient sur leurs genoux s’élancèrent hors du bon voyage ; enfin, les trois avantageux cavaliers mirent pied à terre.

« Monsieur est absent, dit un valet apparu sur le seuil.

– Comment, absent ? Mais il reviendra pour dîner, j’espère ?

– Non, il est parti pour toute la journée. Il ne sera de retour que demain vers cette heure-ci.

– Ah bah ! que dites-vous de cela ? demanda le général.

– J’avoue que, pour une plaisanterie…, dit le colonel en riant.

– Mais qu’allons-nous faire ? reprit le général mécontent. S’il ne pouvait pas nous recevoir, pourquoi diantre nous inviter ?

– Vraiment, Excellence, je ne comprends pas qu’on puisse agir de la sorte ! déclara un jeune officier.

– Hein ?… dit le général, qui usait de cette particule chaque fois qu’il adressait la parole à un officier subalterne.

– Je disais, Excellence, qu’on n’agit pas de la sorte.

– Évidemment… Quand il vous arrive un empêchement, on prévient les gens ou on ne les invite pas du tout.

– Eh bien, Excellence, fit le colonel, il ne nous reste plus qu’à nous en retourner.

– Évidemment… Pourtant, attendez… Nous pouvons toujours voir la calèche. Il ne l’a sans doute pas emportée avec lui. Eh, l’ami, approche !

– Qu’ordonne Votre Excellence ?

– Tu es sans doute palefrenier ?

– Tout juste, Votre Excellence !

– Fais-nous voir la calèche que ton maître a acquise récemment.

– Si vous voulez bien me suivre dans la remise… »

Le général et tous ses officiers gagnèrent la remise.

« La voilà. Attendez, il fait un peu sombre, je vais la rouler au grand jour. »

Le général et ses officiers firent le tour de la calèche, en inspectant soigneusement les roues et les ressorts.

« Mais je n’y vois rien de particulier, déclara le général ; c’est une calèche très ordinaire !

– Tout ce qu’il y a de plus ordinaire ! renchérit le colonel.

– Il me semble, Excellence, qu’elle ne vaut pas quatre mille roubles, insinua l’un des jeunes officiers.

– Hein ?…

– Je dis, Excellence, qu’elle ne semble pas valoir quatre mille roubles.

– Quatre mille roubles ! Même pas la moitié… À moins que l’intérieur ne présente quelque particularité… Allons, l’ami, relève le tablier… »

Tchertokoutski, tout recroquevillé dans sa robe de chambre, apparut aux yeux des officiers.

« Ah ! vous voilà !… », dit le général stupéfait.

Sur ces mots, le général rabattit le tablier sur Tchertokoutski, referma la portière et s’en fut aussitôt, suivi de messieurs les officiers.

Notes[modifier]

  1. Le jeu consiste à jeter un clou à grosse tête en sorte qu’il se fiche dans un anneau situé à terre (Note du traducteur.)
  2. Ces provinces passaient pour être arriérées (Note du traducteur.)