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La Cavalerie du service de deux ans

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La Cavalerie du service de deux ans
Revue des Deux Mondes5e période, tome 46 (p. 721-754).
La cavalerie du service de deux ans


Une transformation complète de notre cavalerie s’impose aujourd’hui. Cette étude se propose de le démontrer et d’indiquer ce que doit être dès maintenant la cavalerie nécessaire.

Le service de deux ans rend très précaire l’instruction d’une cavalerie qui devrait appliquer, dans le combat, les doctrines surannées actuelles. En outre, il n’est pas possible de revenir à un temps de service plus long. La situation, en ce moment fort difficile, deviendra acceptable, dès que la cavalerie entrera franchement dans les voies nouvelles.

Tout d’abord, il faut affirmer que son rôle est aussi important qu’aux plus belles époques de son passé. Toutefois, ce rôle est absolument différent.

La guerre moderne est la guerre des chemins de fer, dont la cavalerie sera le plus dangereux ennemi, si elle est organisée et instruite de manière à pouvoir s’emparer des magasins, des gares de jonction, des nœuds vitaux, même s’ils sont couverts par des ouvrages de campagne défendus par de l’infanterie et du canon.

Elle doit être rapide. Souvent il faudra franchir à plein galop de vastes espaces à travers champs. D’autre part, grâce à des moyens et à des procédés nouveaux, son action dans la bataille peut devenir décisive. Elle est restée l’arme des surprises tactiques, des enveloppemens d’aile, des barrages de protection retardant d’abord, puis arrêtant les forces adverses chargées des mouvemens tournans. Mais, au lieu de l’arme blanche, elle emploiera maintenant le feu. Ses armes essentielles sont le fusil, la mitrailleuse et le canon (c’est avec intention que le mot « carabine » n’est pas écrit), il faut qu’elle soit armée avec le fusil d’infanterie, comme l’est aujourd’hui toute la cavalerie anglaise.

Le cheval doit être envisagé comme le moyen de manœuvrer rapidement en transportant à toute vitesse les armes à feu à l’endroit convenable. Le combat à cheval sera l’exception. Le combat à pied passe au premier plan.

Est-ce à dire que la cavalerie doit être transformée en infanterie montée ?

Bien loin de là !

Les officiers de cavalerie qui ne veulent pas abandonner les anciens erremens s’obstinent à vouloir créer cette confusion. La cavalerie est une arme, l’infanterie montée en est une autre. Celle-ci a pour objet d’éclairer son infanterie, de vivre en étroite liaison avec elle, en un mot, de remplir le rôle que nos règlemens attribuent actuellement à la cavalerie divisionnaire. Elle peut se servir des petits chevaux et des mulets inutilisés par la conscription. C’est l’arme essentiellement dépendante de l’infanterie, qu’elle éclaire à courte distance.

La cavalerie est l’arme indépendante par excellence, celle qui ne reçoit que des instructions et dont les chefs agissent avec la plus grande initiative. Elle ne doit pas être tenue en laisse ni ralentie par des soutiens. Dans une étude sur la cavalerie, il ne peut donc pas être question d’infanterie montée. Nous admettrons que cette infanterie montée, créée au moment de la mobilisation dans chaque régiment d’infanterie ou bataillon de chasseurs, rendra disponibles les escadrons de cavalerie divisionnaire, augmentant ainsi le nombre des escadrons des divisions de cavalerie indépendante.

Toutefois, il doit rester entendu que, tant que l’infanterie montée ne sera pas formée, il faudra attacher à chaque groupement d’infanterie une certaine proportion de cavalerie pour assurer le service de la sécurité rapprochée.

Nous étudierons donc la cavalerie dans ses deux principaux modes d’action : l’exploration et le combat.

Dans une étude intitulée Cavaliers et dragons, la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1902 (page 767), s’exprime ainsi : « Aujourd’hui, les divisions de cavalerie indépendante se heurteront immédiatement à des rideaux impénétrables, quelles ne pourront percer tant qu’elles s’obstineront à ne vouloir utiliser que l’arme blanche. La grande portée, l’invisibilité et la rapidité du tir ne permettent plus à la cavalerie de déchirer avec ses sabres les rideaux dont s’entoure l’adversaire et derrière lesquels il manœuvre. Malgré l’aide du canon, elle est actuellement impuissante. Elle ne peut rien reconnaître chez l’ennemi, mais seulement limiter le contour apparent de ses forces, indiquer l’étendue du front sur lequel on reçoit des coups de feu, ainsi que les points où l’ennemi n’a pas été rencontré à une certaine heure. Quant à déterminer la marche et la composition des colonnes, leurs dispositions et tous autres renseignemens que, dans les grandes manœuvres, les généraux ont l’habitude de lui demander, il n’y faut point songer. »

Dès 1902, l’emploi des rideaux a donc été prévu. Dans la Revue du 1er janvier 1903 (page 110), on insiste en ces termes : « En ce qui concerne l’exploration, il ne faut pas perdre de vue que la cavalerie est maintenant arrêtée par le feu à des distances où elle ne peut rien voir. Plus que par le passé, elle est exposée à tomber dans des embuscades. »

Qu’ont fait les Japonais ?

Un rapport français, daté de Lyao-Yang le 9 juillet 1904, dit : « Des détachemens mixtes de force variable forment autour de l’armée un réseau presque impénétrable à la cavalerie. Ils sont composés de 20 à 40 cavaliers, d’une demi-compagnie, une ou deux compagnies, suivant le cas. Ils sont parfois pourvus d’artillerie. Dans la région montagneuse du Yalou, les Japonais occupaient ainsi tous les cols et tous les chemins. Dans le Sud, au commencement du mois de juin, ils occupaient ainsi trente-six villages de Bitzévo à Polandiane, formant un rideau qui leur permit de dérober leurs mouvemens à la cavalerie russe et empêcha les reconnaissances de renseigner convenablement sur leurs forces. C’est ainsi que les effectifs japonais concentrés devant Vafangou le 14 juin ne purent être connus, et que le mouvement tournant en grandes forces et à grande distance, exécuté le 15 contre la droite russe, ne put être prévenu. C’est aussi derrière ce rideau que, peu de jours après, l’armée japonaise se déroba au sud de Gaïtchow. Les détachemens de cavalerie qui réussirent à passer à l’aller à travers les mailles du réseau, trouvaient au retour la route barrée et furent plus d’une fois cernés par l’infanterie et en très mauvaise posture sans avoir réussi complètement leur mission. En revanche, quelques reconnaissances de quatre à cinq cavaliers sont parvenues à échapper à la vigilance des Japonais et à fournir sur les colonnes et les cantonnemens des renseignemens très utiles. Il est résulté de ce système que la cavalerie russe, très supérieure en nombre, n’a eu que dans des cas très rares à faire usage du sabre ou de la lance. Mais depuis le début de la guerre, il ne s’est peut-être pas passé un jour, sans que la cavalerie russe ait eu à faire le combat à pied. Tous ses escadrons ont eu à l’exécuter plusieurs fois déjà. »

Souvent ces combats à pied eurent une forme offensive. Mais faute d’une artillerie assez puissante, les rideaux ne pouvaient pas être percés et dès lors les renseignemens étaient insuffisans. D’autre part, à quelques rares exceptions près, la cavalerie japonaise s’est abritée derrière son infanterie. Aussi les reconnaissances russes, accueillies par le feu, étaient-elles obligées de s’éloigner sans avoir rien vu, ou de mettre pied à terre pour essayer de se renseigner par le combat. Quant au service de prise de contact et de sécurité, la cavalerie russe s’est montrée à la hauteur de sa tâche. C’est une patrouille de cosaques qui en Corée le 28 février 1904, près de Phen-Yang, a tiré les premiers coups de feu de la campagne.

Le 25 mars, près de Chengjou, sept semaines après le commencement de la guerre, le premier engagement sérieux se produisit entre un détachement mixte de cavalerie et d’infanterie japonaise et 100 cavaliers du 1er régiment de cosaques du Transbaïkal. Ce fut uniquement un combat de mousqueterie. — Le 12 mai, un parti de cavaliers japonais met pied à terre et attaque Silouanchan. Il n’a pas d’artillerie et il est repoussé. A leur tour les Russes tentent l’offensive le 20 mai, dans la direction de Changtou. Deux régimens de cavalerie mettent pied à terre et attaquent le village de Changchou sur la rive droite du Liao à 13 milles au sud de Sakoumen. Le combat dure deux heures. Les Russes n’ont que des mitrailleuses et ils sont repoussés avec une perte de 300 hommes.

La cavalerie russe, libre de ses mouvemens, en raison de son énorme supériorité numérique, et composée de soldats excellens cavaliers, s’est maintenue au contact, mais n’a jamais pu donner des renseignemens suffi sans pour fonder sur eux une opération. Après la bataille de Vafangou, les 14 et 15 juin, le général Samzonoff, très actif et vigoureux (il avait 46 ans), avait été laissé en arrière-garde avec 15 escadrons ou sotnias de cosaques et une batterie. Le commandement supérieur lui avait donné l’ordre de se maintenir constamment entre les arrière-gardes des colonnes et l’ennemi, mais les Russes n’appliquant pas le système des rideaux, il en résulta pour cette cavalerie une fatigue extrême. Nuit et jour au contact, elle ne pouvait pas se reposer. Des unités sont restées parfois soixante-douze heures sans desseller, et quand elle demandait une certaine force d’infanterie pour pouvoir dormir à l’abri d’une surprise, il lui était répondu par des refus. C’était là une application de cette idée fausse que la cavalerie doit maintenir ses masses entre l’ennemi et l’armée pour la couvrir.

Le contact de l’adversaire doit être conservé nuit et jour au moyen de petites patrouilles, qui en se relevant sans cesse (plusieurs fois par vingt-quatre heures) peuvent se reposer lorsque leur service est fini, tandis que les masses de la cavalerie sont placées hors de portée de toute attaque, ou bien sont couvertes par des forces d’infanterie qui leur permettent le repos à l’abri des surprises. Nous aussi, nous méconnaissons gravement ce principe. Pont-à-Mousson et Lunéville devraient être occupés par de l’infanterie et non par de la cavalerie que son voisinage de la frontière expose constamment à une surprise.

Les Russes, pour augmenter le nombre des escadrons disponibles, et permettre de relever souvent ceux qui étaient maintenus au contact, furent amenés à former des compagnies d’infanterie montée. Elles manœuvraient quelquefois avec la cavalerie et lui donnaient un appui très efficace. Le groupe d’infanterie montée du 13e régiment de chasseurs de Sibérie, coupé de Port-Arthur lors du débarquement des Japonais au sud de Betsivo, put rallier le général Samzonoff et lui rendre les plus grands services. Composé d’hommes et d’officiers choisis, vite aguerri par son continuel contact avec l’adversaire, il était ordinairement déployé sur un grand espace, sans conserver de réserve. Ses trois sections, qui originairement dépendaient des trois bataillons de son régiment, combattaient avec de larges intervalles entre elles Leurs chaînes de tirailleurs approvisionnées à 300 cartouches par homme, et composées de bons tireurs instruits par l’expérience, savaient utiliser le terrain pour attaquer. Il aurait fallu que toute la cavalerie russe eût reçu semblable instruction. Le problème difficile était donc d’obtenir des renseignemens. Les patrouilles se heurtaient partout à de l’infanterie, ou à de la cavalerie pied à terre. S’élancer avec une colonne plus ou moins forte, pour forcer la ligne sur un point reconnu favorable, était (d’après les Russes) une entreprise si dangereuse qu’elle était irréalisable. Elle aurait presque infailliblement amené la perte de cette colonne, bientôt resserrée entre les mailles du réseau. Quelques essais heureux amenèrent bientôt le général Samzonoff à constater que des isolés, pénétrant par un ou deux, jusqu’au centre des lignes ennemies, lui rapportaient les renseignemens les plus exacts. La composition de ses troupes lui permettait de trouver facilement des volontaires résolus et expérimentés, et ceux qui partirent ainsi revinrent rapportant pour la plupart de bons renseignemens. Quant au contact du rideau de l’ennemi, il était pris par des patrouilles de découverte fortes de 12 à 15 cavaliers, partant le soir et traversant la ligne des vedettes pendant la nuit.

Ainsi la guerre russo-japonaise à complètement confirmé les prévisions de 1902 sur l’emploi des rideaux. La cavalerie ne peut les déchirer que par le combat à pied, c’est-à-dire par l’action simultanée et superposée de la mousqueterie et du canon.

Les reconnaissances ne peuvent se faire que par de très petits groupes de cavaliers spécialement préparés et instruits. Ils devront être montés sur des chevaux exceptionnellement résistans et habitués à s’orienter de jour comme de nuit. Pour leur instruction, ils seront exercés dans les manœuvres à traverser, sans être vus, les mailles des réseaux des avant-postes, à pénétrer dans la zone de marche de l’adversaire, et à observer ses mouvemens. Tels étaient les « Scouts » de Stuart et de Sherman dans la guerre de Sécession des Etats-Unis. Ce service était assuré par des volontaires d’élite, qui tous étaient des hommes jeunes, instruits, infatigables cavaliers ayant fait leurs preuves d’intelligence et de bravoure. Peu nombreux, ils n’étaient accompagnés que d’un ou deux cavaliers, choisis comme eux pour leur intrépidité et leur sang-froid. Toute l’armée connaissait leurs noms et la perte de l’un d’eux était considérée comme un malheur. Quand ils opéraient dans une contrée amie, ils étaient mieux informés de tout ce qui concernait l’ennemi, que souvent les généraux de celui-ci ne l’étaient eux-mêmes. Lorsqu’ils se trouvaient au milieu d’une population hostile, les renseignemens qu’ils pouvaient se procurer étaient généralement plus rares et moins précis, mais, grâce à leur expérience, ils faisaient encore ce service difficile avec une perfection à laquelle les soldats ordinaires n’eussent jamais pu atteindre.

Dans les manœuvres, nous avons l’habitude de faire faire ce service par des pointes d’officiers, et il n’est pas rare de voir un régiment de cavalerie détacher ainsi trois et même quatre officiers. Il est facile de prévoir quelles seraient les conséquences d’un tel système au bout de deux ou trois mois de campagne. La pointe d’officier ne doit être employée que pour obtenir un renseignement d’un ordre spécial, dont le chef a besoin, à un certain moment, dans un minimum de temps. Aussitôt le renseignement obtenu, l’officier vient l’apporter lui-même au chef qui la envoyé. Le service d’éclaireur au contraire doit être constant. Il faut donc que les éclaireurs puissent se relever. Chaque régiment doit en conséquence en posséder un certain nombre. Ce service exige des qualités très spéciales. Une sélection minutieuse permettra de les trouver. Sans doute, la guerre seule permet de savoir si le sujet choisi les possède toutes. Mais comme cette sélection devra d’abord se faire dès le temps de paix, avec quel soin ne faudra-t-il pas diriger l’instruction et la préparation des sujets d’élite désignés ! Ce qui précède amène à créer dans le cadre de chaque régiment de cavalerie huit sous-officiers éclaireurs. Leur instruction sera confiée au capitaine instructeur. A chacun d’eux, on affectera deux chevaux de sang d’une résistance éprouvée. Un brigadier ou un cavalier élève éclaireur leur seront attachés… Il serait trop long d’indiquer ici les détails de leur préparation. Il suffit d’en indiquer l’esprit. La reconnaissance des manœuvres exécutées par les garnisons voisines, soit de jour, soit de nuit, en est la caractéristique. Comme il est essentiel d’échapper le plus possible à la vue, les éclaireurs devront être habillés avec des vêtemens couleur cachou clair (kakee) avec le feutre de la cavalerie américaine. Leur armement sera le revolver automatique et le sabre d’abatis à poignée sans garde (comme le yatagan arabe), fixé à droite sous le panneau de la selle dans une gaine de cuir. Il conviendrait de leur donner une pince, pour couper les fils de fer de clôture. Le manteau lourd et encombrant serait remplacé par un puncho, plié sur le devant de la selle. Ce service d’éclaireurs permettra d’obtenir des renseignemens d’un certain ordre, mais qui ne permettront que rarement de fonder sur eux une opération.

Les ballons dirigeables en donneront de plus complets, surtout lorsqu’ils seront pourvus de projecteurs électriques, car la cible considérable qu’ils offrent à l’artillerie les obligera à s’approcher pendant la nuit. Encore faudra-t-il un personnel très exercé à l’observation de jour et de nuit. Elle est difficile, quand les objets sont vus sous des angles aigus. Aussi serait-il fort utile que, lors des grandes manœuvres, un personnel spécial fût exercé à l’observation et aux comptes rendus, au moyen des ballons captifs.

Pour obtenir des renseignemens plus complets et encore à défaut de ballons, il faudra déchirer les rideaux. Le combat seul le permettra. Le commandement examinera si le résultat possible vaut les sacrifices probables. Mais voici le combat décidé. Comment sera-t-il mené ?

Alors, disent les partisans de la vieille tactique, se produiront les chocs de cavalerie contre cavalerie. Il faut s’assurer la maîtrise du terrain qui sépare les deux armées et prendre dans toute la zone des opérations la supériorité matérielle et morale.

Acceptons cette idée. Est-il donc nécessaire, pour atteindre ce résultat, de ne le chercher que dans le succès des évolutions et des charges ? Ce serait là un moyen fort aléatoire vis-à-vis d’un adversaire dont les cavaliers font trois ans de service et qui vont disposer de 510 escadrons, contre nos 356 escadrons, et 316 si nous ne comptons pas ceux du 19e corps qui seront probablement fort occupés en Algérie. C’est une supériorité numérique de 194 escadrons. Il faut donc admettre que, sauf dans des cas exceptionnels, notre cavalerie rencontrera un adversaire numériquement très supérieur. N’est-il pas dès lors évident que, dans le combat à cheval, le succès devient problématique, car il appartient généralement à la dernière réserve lancée dans la mêlée.

Mais si notre cavalerie agit par le feu, il en ira autrement. Si elle reste à cheval, la cavalerie ennemie, même très nombreuse, sera impuissante contre une faible cavalerie rompue au combat à pied. Celle-ci la chassera de tout le terrain battu par ses feux et, en progressant d’échelons en échelons, l’obligera à se retirer derrière son infanterie. Il est probable qu’alors la cavalerie ennemie mettra pied à terre. Mais dans le combat à pied, même avec l’infériorité numérique, la qualité de nos tirailleurs, entreprenans, intelligens et adroits, nous assurera les plus grandes chances de succès.

Est-ce à dire que notre cavalerie ne doive plus jamais charger ? Le sabre est-il devenu une arme inutile ? Certes non ! Quand la déroute est, commencée, quand la panique saisit les troupes en désordre, la cavalerie reprend toute sa puissance en tant qu’arme à cheval. Mais dans ces actions, l’escadron est l’unité. L’évolution n’a rien à y faire. La plus grande initiative doit être laissée aux capitaines commandans. Tout chef de cavalerie lancé à la poursuite doit déchaperonner ses faucons.

Pendant la bataille, le rôle de la cavalerie est nouveau, parce que, sauf en cas de poursuite, elle ne peut agir que par le feu.

Les batailles futures se livreront sur des fronts très étendus et dureront plusieurs jours. La guerre russo-japonaise a confirmé ces vues que la guerre sud-africaine avait déjà mises en lumière. Les groupemens de cavalerie, avec leurs mitrailleuses et leurs batteries à cheval, seront répartis aux ailes et en arrière des différens secteurs de la ligne de combat. Ils formeront les réserves tactiques, prêtes à se porter très rapidement où elles sont nécessaires. Leur vitesse assurera leur arrivée en temps utile, ce qu’il n’est guère possible de demander à de l’infanterie, dont les grandes réserves peuvent rarement être rapprochées à moins d’une heure de marche de la ligne de feu. Le général dont le front de bataille sera menacé par un mouvement tournant à grande envergure, tel celui des Japonais sur la droite russe à la bataille de Moukden, lancera au-devant du nouvel adversaire une masse de cavalerie suffisante pour l’arrêter et le rendre impuissant.

La bataille de Sadowa n’a-t-elle pas été perdue parce que la cavalerie autrichienne ne s’est pas portée au-devant de l’armée du Prince royal de Prusse pour lui barrer le chemin ? Tous ceux qui ont fait la guerre savent à quel point le moindre feu ralentit la marche des troupes, surtout à notre époque où quelques fusils à tir rapide bien approvisionnés peuvent donner l’impression d’un grand nombre.

Croit-on que si le 18 août 1870, à la bataille de Saint-Privat, notre cavalerie, immobile pendant toute cette sanglante journée, avait été portée au-devant du 12e corps saxon, le village de Saint-Privat eût été pris ? Mais le combat à pied n’entrait dans les vues, ni de la cavalerie autrichienne, ni de la nôtre, et cependant, ces deux cavaleries avaient eu les exemples de la guerre de Sécession. Rappelons, en quelques mots, deux des principaux. La différence des procédés est si frappante qu’elle dispense de tout commentaire.

Le 18 octobre 1864, à dix heures du matin, la bataille de Cedar Creek était considérée par les fédéraux comme définitivement perdue. Leurs troupes, désorganisées par une retraite de 15 kilomètres, ne tenaient plus nulle part. Le général Sheridan, avec toute la cavalerie disponible, avait été envoyé au loin dans la contrée du Blue Ridge. Il entend le canon, il accourt. Sa cavalerie met pied à terre, forme ses lignes de tirailleurs, attaque les retranchemens que le général Sarly construisait à ce moment pour s’assurer la possession du champ de bataille ; il les escalade et précipite les confédérés dans la vallée du Cedar Creek. L’infanterie fédérale reprend courage, se porte en avant. La victoire est passée dans ses rangs.

La bataille de Five Forks, en avril 1865, fut également désastreuse pour les troupes du Sud, par suite du mouvement de Sheridan, qui, avec une force considérable de cavalerie, tourna leurs positions et installa sur leurs communications une puissante mousqueterie et du canon.

A la suite de cette défaite, le reste de l’armée du Sud remonta l’Appomatox pour reprendre la route de Danville, mais elle fut devancée par la cavalerie de Sheridan à Farmville. Sa ligne de retraite était coupée. Le général Ewel, cerné, capitula et, le 9 avril, le général Lee, commandant en chef les forces confédérées, dut subir le même sort.

Les carabines de la cavalerie du Nord avaient décidé les dernières victoires.

Dans les opérations contre les chemins de fer, le feu avait été constamment employé. Sur ce sujet, les remarquables campagnes de Stuart sont classiques ; nous n’y reviendrons pas. Plus récemment, pendant la guerre russo-japonaise, le général Mitchenko exécute une opération de cet ordre qui échoue, disent les rapports, parce que les cavaliers n’ont pas de baïonnettes. Nous verrons plus loin que les Allemands sont en train d’en donner à leur cavalerie. Il faut convenir que les Russes manquaient d’une arme indispensable dans les entreprises contre les chemins de fer, c’est le mortier ou l’obusier léger, qui seul peut rendre un village intenable, réduire un retranchement et briser rapidement l’obstacle rencontré. Une artillerie de petit calibre, quelque rapide que soit son tir, très puissante contre des troupes à découvert, est incapable de réduire des ouvrages de campagne. Les trente-six canons, mis en batterie devant la station de Yinkéou, n’avaient pas d’artillerie en face d’eux, ils étaient dans la plénitude de leurs moyens d’action, et cependant, ils ont été insuffisans comme l’avait été l’artillerie du général Samzonoff à l’attaque du village de Sénoutchen. La question est jugée. La cavalerie, lorsqu’elle devra opérer contre les chemins de fer, devra être accompagnée d’une artillerie tirant un obus à grande capacité, chargé en poudre brisante. Les progrès de l’artillerie le permettent. Les cavaliers auront en outre des baïonnettes comme Napoléon l’avait ordonné dans le décret du 12 février 1812.

Nulle part nous ne voyons l’occasion d’appliquer les évolutions et les manœuvres composées chères à l’ancienne école. Dès lors, quelle est l’utilité de nos évolutions de brigade ? Nous pouvons dire que chaque année ces évolutions se résument en temps perdu et en argent inutilement dépensé. Ne serait-il pas mieux de le consacrer à des tirs de combat, précédés d’exercices de tirailleurs ?

Dans le Sud-Oranais comme au Maroc, en dehors du bel exemple d’entrain et de bravoure qu’elle a donné à toutes les troupes, notre cavalerie n’a guère pu agir utilement. Certaines charges exécutées contre des fantassins qui ne se donnaient même pas la peine de se grouper pour les repousser ont fait subir des pertes que les résultats obtenus n’ont, pas justifiées. Pour être employés avec quelque efficacité, nos cavaliers ont dû presque toujours mettre pied à terre.

Ecartons les articles fantaisistes des journaux sûrs de plaire aux lecteurs en racontant des charges et des carnages. Les comptes rendus des témoins oculaires remettent les choses au point. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le récit du combat de Souk-el-tnin (29 février) dans le Temps du 5 juillet 1908.

De tout ce qui précède il résulte que nous devons voir dans le combat à pied le procédé de combat essentiel de la cavalerie. Il faut donc l’organiser en vue de ce combat. Mais avant d’indiquer le sommaire de cette organisation, il est utile d’examiner les doctrines allemandes ; nous verrons ainsi dans quelles limites il convient d’en tenir compte.

Ces doctrines ont été mises en lumière par la récente et remarquable étude du général von Bernardin : La cavalerie dans la guerre future. En voici le résumé.

La cavalerie est l’arme essentielle des opérations stratégiques. Si, sous certains rapports, son action s’est trouvée réduite par les conditions nouvelles de la guerre, en revanche, son activité peut s’exercer sur un champ plus large que par le passé. Les immenses armées de nos jours dépendent de leurs magasins, par conséquent des chemins de fer, car les ressources des pays où elles séjournent sont tout de suite épuisées. Les chemins de fer ont donc pris une importance capitale, mais leur développement, le mécanisme délicat que comporte leur fonctionnement, les rend particulièrement vulnérables. Certes, les chemins de fer seront gardés avec soin, mais on peut concevoir qu’un corps de cavalerie qui aura réussi à tourner l’aile d’un dispositif ou à profiter d’un vide sur le front, puisse en peu de temps produire des effets désastreux. A cette fin, il doit être organisé de manière à pouvoir briser les résistances et mettre hors de service pour de longs jours une ligne de fer essentielle. La guerre russo-japonaise donne un exemple d’une opération de cet ordre.

L’armée japonaise, déployée sur la rive gauche du Chaho, tirait une grande partie de ses approvisionnemens de Yinkéou Newchouang par le chemin de fer. Au mois de janvier 1905, le général Kouropatkine entreprit de couper cette ligne de communication. Une force d’environ 5 000 cavaliers avec 6 batteries d’artillerie et des détachemens montés du génie sous les ordres du général Mitchenko se met en mouvement le 8 janvier, contourne la gauche japonaise, entre en contact le 10 avec des détachemens ennemis qui couvrent le chemin de fer, les chasse et attaque le 12 la station de Yinkéou. Là, quelques magasins sont brûlés, le pont de Tachikiao est endommagé, mais la résistance d’un millier de Japonais sans artillerie ne peut être brisée et l’opération échoue. Il est certain que la réussite de l’opération pouvait avoir sur l’issue de la campagne une influence considérable.

Un des plus grands services que pourra rendre la cavalerie sera d’attaquer les communications. Les armées en dépendent plus encore que par le passé. Leurs mouvemens sont liés si étroitement aux chemins de fer qui les font vivre, que les changemens de front, les opérations débordantes, les attaques de flanc sont devenues fort difficiles. La fixité qui en résulte, dans la direction de leurs masses, facilite la tâche de la cavalerie. D’autre part, lors de la concentration d’une armée en vue de la bataille, l’action de la cavalerie sur les flancs des lignes de marche peut retarder le mouvement de certaines troupes et les empêcher d’arriver à temps. Lorsqu’une bataille est perdue, les troupes sont généralement refoulées par l’action tactique sur d’autres routes que celles par lesquelles elles sont venues. Le désordre est alors d’autant plus grand que le front primitif de combat aura été plus étendu et les masses engagées plus considérables. Là encore la cavalerie trouvera une excellente occasion de s’employer et de changer une retraite en déroute. Ceci se vérifiera surtout contre des troupes de qualité médiocre telles que les formations de réserve. Celles-ci peuvent rendre de bons services dans des conditions favorables, mais une fois battues, manquant d’officiers, épuisées et démoralisées, elles perdront toute cohésion aussitôt qu’elles seront refoulées sur les routes encombrées de bagages, de blessés et de traînards. Lorsque les hommes jettent leurs cartouches, leur fusil, bien qu’à tir rapide et sans fumée, ne saurait les préserver de la lance d’une cavalerie poursuivant sans merci.

Examinons maintenant les conditions générales du début de la guerre. Le succès des premières rencontres dépend essentiellement du fonctionnement régulier des chemins de fer, qui doivent avec sûreté amener les troupes et le matériel dans les zones fixées pour la concentration. Plus tard, les communications ininterrompues avec les magasins permettent seules de gagner du terrain ou d’exécuter une retraite en ordre. Il est clair que la désorganisation des communications de l’adversaire donne à l’assaillant, dès le début, un avantage de premier ordre. La cavalerie étant toujours prête à entrer en campagne, il est naturel qu’on ait songé à l’utiliser immédiatement pour exécuter des « raids » dans la zone de concentration de l’ennemi. Dans cet ordre d’idées, la Russie a groupé à la frontière autrichienne et allemande des forces de cavalerie considérables, soutenues par de l’infanterie légère. De même les Français entretiennent une cavalerie nombreuse en Lorraine. Ces masses sont prêtes à partir au premier signal, pour détruire les chemins de fer, s’emparer des dépôts et des chevaux, brûler les magasins, et porter la consternation dans les zones de rassemblement. Il est incontestable qu’en cas de réussite un énorme préjudice pourrait être causé. Mais cette réussite est-elle probable ? Les pertes ne seraient-elles pas hors de proportion avec les résultats ? En choisissant son front de déploiement, l’adversaire aura sans doute pris ses précautions pour le couvrir. Ses troupes de garde à la frontière occuperont des points de passage reconnus d’avance. Le rideau ainsi formé sera très difficile à percer. Le danger sera d’autant plus grand que les populations des districts qui peuvent être envahis, auront été organisées et armées. Les chemins de fer, les défilés, les ponts seront défendus par de l’infanterie ou des volontaires. La cavalerie envahissante verra sa tâche rendue plus difficile d’heure en heure. Sa force diminuera, tandis que celle de l’adversaire augmentera. Et quelle difficulté pour se procurer des vivres ! La confusion se mettra dans ses trains qui ne peuvent se mouvoir rapidement. Si alors elle se heurte de front à des lignes d’infanterie pourvue d’artillerie, tandis que de la cavalerie apparaîtra sur ses flancs, elle sera forcée à la retraite. Elle rejoindra l’armée sans avoir fait besogne utile. Qu’est-ce, en effet, que quelques tronçons avancés de chemins de fer, quelques fils télégraphiques rompus, ou quelques magasins de première ligne détruits, par rapport aux pertes qu’elle aura probablement subies. D’autre part, si la cavalerie est accompagnée par de l’infanterie, elle se trouve encore plus embarrassée que par ses propres trains. Doit-elle régler ses mouvemens sur ceux de son escorte ? Il lui faut alors renoncer à tout espoir de résultats. En abandonnant son infanterie, elle la voue à une inévitable destruction. Tenir ouverts, derrière la cavalerie, quelques défilés essentiels, c’est tout ce que l’infanterie pourra faire, et ceci s’applique également aux troupes cyclistes. Certes, on ne peut nier le grand avantage que donne leur mobilité, mais elles dépendent trop du réseau routier, elles n’ont pas la liberté de mouvement indispensable pour opérer en liaison étroite avec la cavalerie. Ce qui est vrai pour des forces importantes l’est également pour les pointes d’officiers bien montés, hardiment jetés en avant du front. Eux aussi trouveront le pays tenu par la population armée, ou par des troupes gardant les chemins de fer, les défilés, etc. Beaucoup de rivières ne peuvent se passer à gué. Les bois leur sont interdits, car, derrière chaque arbre, peut se trouver une carabine. Lorsqu’ils quittent les routes, leur vitesse diminue. Nulle part ils ne peuvent trouver de sécurité pour la nourriture et le repos ; même s’ils arrivent à se les procurer, que peuvent-ils faire ? casser un rail, un fil télégraphique ? l’effet sera insignifiant. Plus le nombre de pointes d’officiers sera grand, plus les pertes seront inévitables et irréparables, car les meilleurs soldats, les meilleurs officiers sont toujours employés à ce service. Ainsi une action prématurée de la cavalerie pendant la période de mobilisation et de concentration donnerait des renseignemens de faible importance. La direction des frontières, le tracé des chemins de fer, les emplacemens des troupes en temps de paix donnent aux états-majors des renseignemens autrement précieux. En y joignant le service d’espionnage, les conditions politiques du moment, les indiscrétions de la presse, le commandement est en état de prévoir, avec un certain degré de précision, la situation générale. Mais il est entendu que, pendant cette période, la cavalerie doit, dès la déclaration de guerre, prendre le contact de l’adversaire, le garder étroitement, et, s’il se présente une bonne occasion, en profiter aussitôt. Faire des prisonniers est toujours utile, le numéro du régiment permettant de vérifier l’exactitude des renseignemens reçus d’ailleurs. Donc en commençant, pas de masses, pas de patrouilles jetées au loin. La difficulté de remplacer les pertes de la cavalerie ne doit pas être perdue de vue, et une dérogation à ce principe ne serait justifiée que par des raisons de haute importance. Mieux vaut s’attacher à l’ennemi d’aussi près que possible, laisser ses forces montées se briser contre notre infanterie et ne chercher sa cavalerie pour l’amener à des actions décisives que lorsqu’elle s’est elle-même usée à poursuivre des avantages insignifians.

Les mouvemens par chemin de fer une fois terminés et la concentration stratégique commencée, alors seulement les reconnaissances deviennent nécessaires. Il peut cependant arriver que, pendant la première période des opérations, on soit amené à demander à la cavalerie une grande indépendance de mouvement : si, par exemple, il y a lieu de croire que l’ennemi a changé la zone de concentration primitivement choisie, ou encore, s’il faut prendre des mesures pour protéger le pays frontière contre des incursions. Les reconnaissances seront alors appuyées par des forces assurant leur retraite et la transmission des renseignemens. Comme des combats pourront résulter de ces dispositions, les forces d’appui devront comporter de l’infanterie et de l’artillerie. Le rôle de ces forces sera purement défensif. La mise en état de défense des villages, des fermes, des bois, le soutien que pourra donner la population armée, facilitera la tâche. Il sera fait usage du combat à pied sur des positions choisies. Devant une grande supériorité de l’ennemi, une retraite méthodique s’exécutera, jusqu’au moment où, les renforts arrivant, l’équilibre des forces sera rétabli. Ainsi dans les premiers momens de la guerre, la cavalerie ne doit, ni se laisser entraîner à des entreprises offensives, ne pouvant donner aucun résultat sérieux, ni garder une attitude purement défensive. Mais lorsque les masses principales de l’ennemi sont prêtes à commencer les opérations, les devoirs de la cavalerie changent.

Elle formera les rideaux derrière lesquels se dissimuleront les mouvemens de nos troupes. Elle procurera des renseignemens sur le plus large espace possible. Il faut se rappeler que, pendant la période des transports stratégiques, le front de l’ennemi est fixé par les têtes de ses lignes de fer. Par la suite, ce front se modifie en raison du groupement des troupes, établies en cantonnemens resserrés ou en bivouacs. Elles forment ainsi des masses définies, et des intervalles se produisent entre elles. La cavalerie devra en profiter. Le moment est alors venu pour elle de s’employer sans réserve à découvrir leur force et leur direction de marche. Toutefois, les mouvemens observés pendant cette période ne seront généralement que des dispositions préparatoires ne permettant pas de conclure à des intentions définitives. Celles-ci ne pourront être dévoilées qu’après un certain temps. Mais pour les découvrir, rien ne doit être épargné, car le succès de la campagne peut en dépendre. Les renseignemens de cet ordre sont tellement importans, qu’il ne faut pas hésiter à faire passer au second plan la partie du service de sûreté demandé à la cavalerie, pour consacrer presque toute sa force à l’essentiel de sa tâche. Si le service de sûreté et celui d’information sont confiés aux mêmes troupes, on risque fort de ne les assurer ni l’un ni l’autre, et cela aussi longtemps que les forces montées de l’adversaire tiendront la campagne. Le service d’information (en France exploration) nécessite la concentration des forces. La cavalerie qui en est chargée doit balayer d’abord celle de l’ennemi, pour découvrir ce qui se passe derrière son rideau de protection. Elle s’efforcera de déborder les flancs et, en conséquence, laissera découvert le front de sa propre armée. Pour le couvrir, ne faudrait-il pas diviser les forces, c’est-à-dire faire précisément le contraire de ce qu’exige le service d’information ? Naturellement, cette manière de voir rencontre de l’opposition. Quelques chefs prétendent que l’art de la guerre consiste dans la solution simultanée des deux problèmes : information et protection. Il est inutile, disent-ils, de chercher une rencontre avec la cavalerie adverse. Les duels de cavalerie n’aboutissent qu’à une mutuelle destruction, sans profit.

Il est essentiel de maintenir le rideau tendu et d’assurer la sécurité sur le front. Si les circonstances obligent au combat, on se concentrera rapidement, mais aussitôt après, on s’étendra de nouveau pour couvrir l’armée. Le service de reconnaissance sera fait par des patrouilles avançant rapidement en évitant celles de l’ennemi. Elles gagneront des points d’observation favorables sur les flancs ou les derrières et atteindront ainsi leur but.

Le général von Bernardhi estime que c’est là une erreur de jugement. « Pour acquérir des avantages, dit-il, il faut se battre, la guerre ne permet pas de les escamoter. » Il ajoute : « En 1870-1871 aucune cavalerie ne gênait et cependant quelles difficultés n’avons-nous pas rencontrées pour obtenir de bonnes informations et pour les faire parvenir en temps utile aux quartiers généraux ! Que sera-ce donc dans l’avenir, si nous ne dominons pas le terrain entre les deux armées, et si la cavalerie ennemie tient la campagne aussi bien que nous ? Comment les patrouilles pourront-elles percer les rideaux ? Comment les rapports obligés de passer à travers un pays que la cavalerie de l’ennemi occupe, pourront-ils arriver à temps pour être utilisés ? La cavalerie de l’ennemi ne sera empêchée de percer notre rideau que si elle est battue. Il faut l’obliger à rentrer dans les lignes de son infanterie et lui inspirer une telle crainte qu’elle n’ose plus en sortir. »

La bataille de cavalerie est donc considérée comme nécessaire. Elle est prévue et désirée. Les troupes doivent être si familiarisées avec les formations requises pour leur emploi en masse, que ces formations deviennent pour elles une seconde nature. L’armement de toute la cavalerie avec la lance, considérée comme la meilleure arme de choc, est la conséquence de cette conception.

Continuons l’exposé des vues allemandes.

La victoire des masses intensifie la vigueur morale de chaque combattant, et ce sentiment de supériorité est indispensable au bon fonctionnement des patrouilles. Les officiers en pointe trouveront leur meilleur appui dans une victoire obtenue sur la cavalerie adverse qui manœuvre en arrière d’eux. La force du rideau en sera naturellement augmentée. On est donc amené, dès le commencement des opérations importantes, à rechercher une victoire sur la cavalerie de l’ennemi, principalement dans la région qui peut avoir une importance décisive pour obtenir les renseignemens indispensables au commandement. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher l’adversaire dans la direction qu’il a choisie uniquement pour le battre. Ce serait subir sa volonté. Le moment et la direction de l’offensive doit obliger l’ennemi à se porter à la rencontre des forces assaillantes ; on doit s’efforcer alors de leur assurer la supériorité numérique. Plus tard, la nécessité de couvrir et de reconnaître se représentera de nouveau, puis l’ennemi, momentanément chassé du théâtre des opérations, reprendra peut-être l’offensive, ou encore certains mouvemens tournans exigeront trop de délais ou ne seront pas possibles en raison de l’étendue du front, et de nouveau le combat s’imposera. Enfin la cavalerie s’emploiera à tenir de vastes espaces pour exploiter les ressources, à disperser dès qu’ils se montrent de nouveaux rassemblemens de partisans, ou encore dans la défensive, à couvrir les communications contre les entreprises des colonnes volantes. Lorsque ces entreprises sont menées sur les derrières de l’ennemi, elles affectent le caractère de « raids » qui doivent parcourir de grandes distances en renonçant à toute communication avec l’armée, pour apparaître soudain sur un point déterminé d’avance. Dès que le but poursuivi est atteint, les troupes employées doivent disparaître avant que l’ennemi ait pu rassembler une force suffisante pour les écraser. Le succès de ces « raids » dépend de la rapidité avec laquelle la surprise produite est utilisée. L’effectif employé doit être suffisant pour briser avec certitude les résistances rencontrées. Leur exécution rencontrera sans doute des difficultés sérieuses, surtout s’il faut compter avec une population hostile. Mais on ne saurait les considérer comme impraticables, car ils constituent un élément indispensable des opérations futures. Il est possible de les commencer avec des chevaux frais et d’emporter suffisamment de vivres pour ne pas diminuer la rapidité du mouvement. Les ressources du pays, les magasins capturés seront utilisés. On peut concevoir que, même en pays ennemi, des intelligences puissent y préparer des ressources utilisables. En pays ami, l’appui des populations lèvera tous les obstacles. Lorsque de tels raids réussissent, ils ont les plus sérieuses conséquences.

Si la cavalerie doit occuper des régions que l’ennemi ne cherche pas à conserver, ou s’il lui faut masquer les intentions du commandement, une dispersion des forces peut devenir nécessaire ; alors son rôle sera défensif. Mais il appartiendra au commandement en chef de faire en sorte que cette cavalerie soit toujours prête à des actions offensives, les seules qui soient en harmonie avec le caractère et l’esprit de l’arme. D’où la préparation constante des concentrations rapides dans le temps et dans l’espace. Il va de soi que les divisions de cavalerie indépendantes ne doivent pas être également réparties entre les différentes armées. Le rôle stratégique de cette cavalerie en serait diminué. Lorsqu’il en sera besoin, des divisions de cavalerie de force différente seront formées et quelquefois groupées en corps de cavalerie. On peut même concevoir la nécessité de grouper plusieurs de ces corps sur un théâtre spécial d’opérations, en ne laissant aux fractions de l’armée qui peuvent le mieux s’en passer que la force de cavalerie indispensable.

Naturellement, la concentration de telles masses soulève de nombreuses objections. La principale réside dans la difficulté de nourrir une si grande quantité d’hommes et de chevaux. Mais l’histoire militaire, depuis Frédéric, jusqu’à la guerre américaine de Sécession, en passant par Napoléon, montre qu’il a été possible de mouvoir des masses de 5 000 chevaux et plus, même dans des contrées pauvres et presque sans routes. Il est également objecté que les renseignemens seront plus lentement transmis, lorsqu’un nouvel échelon, celui du commandement du corps de cavalerie, sera constitué.

Cette crainte doit être écartée, car toutes les fois que de grands corps de cavalerie seront constitués, le service de la transmission sera organisé de telle sorte que les renseignemens parviendront simultanément au commandement en chef et aux quartiers généraux. Cette organisation existe dès maintenant avec les divisions de cavalerie, et il n’y a aucune raison pour qu’il n’en soit pas de même avec des groupemens plus considérables.

Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, le commandement de masses de cavalerie plus fortes que la division à six régimens est particulièrement difficile. Il est clair qu’on ne saurait songer à faire manœuvrer ces masses d’après un schéma tel que celui connu sous le nom de « dreitreffentaktik » (tactique des trois lignes) ou même d’après un schéma quelconque. Comment pourrait-il être appliqué en terrain mouvementé ou difficile ? Ce commandement doit être conçu comme celui qu’exerce le commandant de corps d’armée sur ses divisions, quand il donne à chacune d’elle une tâche définie en même temps qu’il les fait concourir à ses desseins. Les divisions de cavalerie pourront suivre différentes routes, soit déployées, soit en ordre serré, la seule condition de leurs mouvemens étant la réalisation du but stratégique. Le commandant de corps les y maintiendra. Mais si ce principe peut être accepté, son application ne devra comporter aucune rigidité. « La stratégie est fondée sur un système d’expédiens, » a dit de Moltke. L’à-propos doit rester le plus haut idéal de la cavalerie. Pour cette raison, les groupemens fixés au commencement de la campagne n’auront aucun caractère de fixité. Les divisions, les corps de cavalerie, doivent pouvoir être groupés, ou disloqués, suivant les circonstances. Ainsi le commandement supérieur des armées allemandes a-t-il opéré pendant la guerre de 1870-1871, suivant en cela l’exemple de Napoléon qui, à certains momens, groupait sa cavalerie en corps ou en divisions, quitte à les disloquer ensuite en brigades indépendantes ou même en régimens. Il les réunissait quelquefois à nouveau en masses formidables.

Les missions stratégiques sont-elles les seules qui incombent à la cavalerie ? De nos jours comme autrefois, elle trouvera son emploi sur le champ de bataille, et cela d’autant mieux qu’elle rencontrera des troupes peu solides. Dans tous les cas, on ne peut attendre de résultats qu’avec de formidables masses. La partie des forces de l’ennemi désorganisée par une charge heureuse doit être telle que, pour l’ensemble des troupes engagées, il en résulte un effet décisif. D’autres facteurs entrent aussi en considération : la grande portée des armes, par exemple. Si le front de la cavalerie assaillante est trop étroit, elle souffrira non seulement du feu des troupes placées en face d’elle, mais encore de celui des troupes voisines. On est donc amené à étendre le front d’attaque, mais alors des efforts successifs et renouvelés sont nécessaires. Une simple ligne serait détruite avant d’avoir atteint l’ennemi. L’attaque rencontrera de telles masses que quelques escadrons, voire quelques brigades ne suffiront pas à produire d’importans résultats. Des effectifs considérables permettront seuls de récolter les fruits de la victoire, ou de couvrir une retraite. On ne saurait déterminer d’avance ce que devront être ces effectifs, mais on peut affirmer qu’ils devront dépasser la force des unités existantes. En résumé, l’action stratégique de la cavalerie est son rôle essentiel. Les charges sur le champ de bataille ne donneront le succès que dans des conditions spéciales. Même pour couvrir une retraite, elles doivent passer au second plan. Pour renseigner, couvrir l’armée, attaquer les communications, poursuivre, la cavalerie est et restera l’arme principale. A la rigueur, une bataille peut être gagnée sans cavalerie, mais le commandant ne peut prendre des décisions judicieuses que par la connaissance des opérations de l’adversaire. La cavalerie doit se consacrer entièrement à cette tâche ; pour l’accomplir, elle doit être nombreuse. Comme, d’autre part, aucune fraction de l’armée ne peut se passer de cavalerie, la plus grande économie doit être apportée dans sa répartition pour des buts secondaires. De là son partage en cavalerie indépendante et en cavalerie divisionnaire. Comment cette répartition doit-elle être faite ?

Les divisions d’infanterie n’ont pas besoin d’être pourvues également de cavalerie. Celles qui font partie du corps de bataille assureront le service de la transmission des ordres, entre les colonnes et les avant-postes, au moyen de cyclistes. Lorsque la cavalerie indépendante est employée à couvrir le front de l’armée, le service de la cavalerie divisionnaire se trouve par cela même très limité, et les cyclistes pourront assurer la liaison. Il est clair que si le terrain ne permet pas leur emploi, le service sera assuré par des cavaliers. Il en sera de même lorsque la cavalerie indépendante aura dégagé le front pour se porter à une aile, alors la cavalerie divisionnaire devra faire des reconnaissances. Mais comme tout ceci comporte de faibles effectifs, il n’est pas permis de compter sur la capacité de combat de la cavalerie divisionnaire pour obtenir des informations. Quelques pointes d’officiers rempliront mieux ce but. On doit éviter de retirer aux divisions d’infanterie les fractions de cavalerie qui leur sont affectées, pour les former en corps indépendans. Deux escadrons par division suffiront amplement, surtout s’il est fait un bon usage des cyclistes.

L’importance croissante du combat à pied est maintenant reconnue. Jusqu’à présent, l’emploi de la carabine n’était envisagé qu’au point de vue défensif. Il faut maintenant admettre que la cavalerie doit s’en servir dans l’offensive. Souvent un parti faible n’évitera une rencontre en rase campagne que par l’emploi du feu. Il tiendra derrière des défilés ou dans de bonnes positions, et dès lors, l’assaillant sera forcé d’avoir également recours à la carabine. L’ennemi couvrira ses chemins de fer et ses magasins, occupera les bois, les passages de rivière. Ses convois seront fortement gardés, les communications importantes seront occupées par des détachemens de cyclistes. Tous ces moyens de résistance ne peuvent être surmontés, en restant à cheval, et cependant, il faut les briser. Dans les poursuites parallèles, les seules qui amènent de grands résultats, des détachemens seront rencontrés qui couvriront la marche des colonnes Seul le combat offensif à pied permettra d’atteindre le but. De même, dans les arrière-gardes, pour couvrir une retraite, ce ne sera point par des charges que la cavalerie dégagera ses camarades des autres armes, mais bien par l’emploi de ses armes à feu.

Il faut réagir contre l’opinion que la cavalerie ne doit pas s’obstiner dans un combat à pied, qu’elle doit seulement agir par surprise pour de courtes attaques et qu’elle possède, par sa mobilité, les moyens de tourner les points de résistance. Si de telles idées prévalaient, le rôle de la cavalerie serait bien diminué. Elle ne pourrait plus s’emparer d’une ligne de communication importante, d’un nœud de chemin de fer, d’un convoi. Il est souvent impossible de tourner les points attaqués, soit en raison de la largeur du front occupé par l’ennemi, soit à cause de la présence de détachemens voisins. Dans les mouvemens débordans, la direction se perd quelquefois, ce qui peut compromettre le succès de toute opération, et il en est de même pour la perte de temps qui en résulte. Mieux vaut alors attaquer franchement et à fond. Il faut également repousser l’idée que l’artillerie à cheval suffit à ouvrir la route à la cavalerie. S’il en était ainsi, le fait s’appliquerait également à l’infanterie, oui dès lors n’aurait pas besoin de faire feu. Toute troupe, digne de ce nom, ne sera pas chassée d’une position par l’artillerie seule. L’expérience des précédentes guerres est là pour le prouver. L’action simultanée et superposée du feu de la mousqueterie et de l’artillerie est indispensable. Dans les conditions actuelles, la cavalerie devra faire un usage continuel de son arme à feu, il faut lui ôter de l’idée qu’elle ne peut rien contre l’infanterie et que ses chances de succès sont limitées à des occasions favorables. C’est là une absolue nécessité.

Une cavalerie qui sait attaquer à pied peut produire des effets décisifs, alors que son action à cheval serait nulle. Le général de Bernardin cite l’exemple de la bataille de Bapaume, le 3 janvier 1871. La 7e brigade appartenant à la 3e division de cavalerie, se trouvait sur le flanc, en fait, sur les derrières des troupes françaises. Elle n’a pas pu venir en aide à la 25e division d’infanterie, qui était sévèrement engagée. Si elle avait été capable d’agir énergiquement par le feu sur les derrières de l’armée du Nord, les conséquences eussent été considérables.

Dans l’avenir, la cavalerie devra compter avec des effectifs plus considérables que par le passé. Elle suppléera au nombre par une grande dépense de munitions, et renforcera la puissance de son feu par une arme à répétition. Il est indispensable que la cavalerie soit dotée d’une meilleure arme que la carabine. Si son instruction de tir est moins complète que celle de l’infanterie, en revanche, plus que celle-ci elle a le caractère des troupes composées de soldats de métier. L’infanterie par son système d’organisation se rapproche des milices. Elle ne peut pas avoir la solidité des armées du passé, ceci est tout à l’avantage de la cavalerie, luttant à pied contre l’infanterie. A l’appui de sa thèse, le général de Bernardhi détaille la composition des unités. Un escadron de guerre, dit-il, déduction faite des cavaliers qui gardent les chevaux, met pied à terre 70 carabines. Si le contingent est également divisé dans l’escadron, ces 70 hommes appartiennent aux trois classes et ne comprendra que huit réservistes. Il n’y aura donc que 20 recrues, les deux moitiés du reste étant des hommes dans leur deuxième et leur troisième année de service. Ces 70 hommes sont encadrés par trois officiers, généralement tous de l’armée active et aidés par huit sous-officiers et un trompette qui appartiennent aussi à l’active. Vis-à-vis d’eux, une section d’infanterie au pied de guerre est forte d’environ 75 hommes. Elle comprend environ 20 hommes de l’active sur lesquels la moitié sont des recrues, l’autre moitié étant dans la deuxième année de service et 35 réservistes. La section possède tout au plus 20 soldats bien instruits et ceux-ci sont conduits la plupart du temps par un officier de réserve ou de Landwehr, aidé par 7 sous-officiers, dont 4 en moyenne appartiennent à la réserve. Cette infanterie tire fort bien en temps de paix, mais il n’est pas nécessaire de discuter, pour se rendre compte de la plus grande cohésion de la cavalerie, sur laquelle on pourra mieux compter dans les cas où les qualités morales et la discipline du feu seront l’essentiel. L’influence directe des officiers de cavalerie sur leurs hommes est plus grande que dans l’infanterie. Ils les connaissent mieux. On doit admettre qu’à nombre égal les cavaliers peuvent s’engager avec des chances de succès contre la meilleure infanterie continentale. Il faut s’élever contre l’ancienne doctrine que la cavalerie pied à terre ne peut réussir que si elle approche rapidement à cheval, se déploie rapidement dans la direction décisive et utilise des avantages spéciaux dus aux circonstances locales. La cavalerie doit être apte à attaquer à pied exactement comme l’infanterie, toutes les fois que les circonstances l’exigent. Il va de soi qu’elle doit être fortement pourvue d’artillerie.

En ce qui concerne les chevaux, il faut d’abord décider si le combat à pied doit être mené avec des chevaux mobiles, ou immobiles. Lorsque trois hommes sur quatre mettent pied à terre, les chevaux sont mobiles. Ils sont immobiles si cette proportion est dépassée.

Dans la forme la plus importante de l’action, l’attaque, il est avantageux d’avoir les chevaux mobiles. En cas de succès, ils peuvent rejoindre, il devient facile de remonter à cheval et de continuer l’opération. Si les chevaux sont immobiles, on ne saurait poursuivre le succès avec la troupe qui vient de l’obtenir. Le retour aux chevaux amènerait une perte de temps souvent considérable, peut-être un changement désavantageux dans la situation.

Il en résulte que dans l’attaque pour obtenir le nombre de fusils nécessaires, on devra faire appel à un plus grand nombre d’unités, escadrons, régimens ou brigades. Il ne sera dérogé à ce principe que si le voisinage de la cavalerie ennemie ou d’autres circonstances obligent à garder une forte réserve à cheval. Dans la défensive, le but essentiel est de maintenir la supériorité du feu. Il y a donc lieu de faire mettre pied à terre au plus grand nombre possible de cavaliers. Les chevaux seront immobiles. Comme la ligne de feu restera stationnaire, les circonstances permettront généralement de les maintenir à l’abri, à peu de distance.

La limite de l’approche à cheval, de la ligne d’où l’attaque doit partir, est donnée par la nécessité d’abriter les chevaux, ou tout au moins de les défiler de la vue. Il faut aussi s’assurer que les cavaliers auront le temps de remonter à cheval avant d’être soumis au feu, même à grande distance. Une position convenable à proximité de la ligne de feu ne se trouvera que rarement, mais on ne s’attachera pas à cette condition lorsqu’on se proposera seulement d’inquiéter l’ennemi par un feu soudain et de disparaître quand il ripostera. Il en sera de même quand on attaquera des troupes médiocres ou très ébranlées. Le chef qui se décide à entreprendre une sérieuse attaque à pied doit être bien persuadé qu’en mettant pied à terre, il se sépare de ses chevaux pour un temps considérable. Si l’ennemi résiste plus qu’il ne le pensait, ou s’il devient évident que le but ne peut être atteint avec les moyens dont il dispose, il ne devra guère compter sur le moyen de rompre le combat et de remonter à cheval. Rompre le combat est déjà difficile pour l’infanterie, le danger est plus grand encore pour la cavalerie, en raison de la complication provenant des chevaux. La passivité de l’ennemi ou des conditions topographiques très favorables comme dans le Sud-africain, peuvent seules rendre cette opération possible. Il faut dès lors accepter cette conclusion : un combat par le feu une fois commencé doit être mené jusqu’au bout, à moins que l’arrivée de troupes fraîches sur le flanc ne rende possible la rupture du combat.

Il est important que les emplacemens des chevaux soient aussi choisis de manière à les mettre à couvert d’un mouvement tournant en les plaçant, soit derrière un abri offert par le terrain, soit derrière un défilé facile à garder. Si ces conditions ne peuvent pas être remplies, leur sécurité sera assurée par une réserve suffisante de cavaliers montés, surtout si la cavalerie de l’ennemi est proche. Un réseau de patrouilles et de reconnaissances complétera ces dispositions. La réserve à cheval doit aussi pourvoir à la garde de l’artillerie et en général déférer à toutes les demandes de secours qui lui sont adressées. Son action sera offensive dès que les circonstances s’y prêteront. Alors elle exécutera les mouvemens tournans, menacera les flancs, renforcera les lignes de feu, poursuivra l’ennemi, ou couvrira la retraite. Dans l’offensive, elle occupera le terrain conquis lorsque les cavaliers remonteront à cheval.

Ce résumé des idées directrices en Allemagne, montre l’importance nouvelle attachée au combat à pied. Aux manœuvres impériales de 1902, la cavalerie semblait encore férue de la tactique de Seydlitz. On put le voir les 11 et 12 septembre, où l’Empereur, ayant pris le commandement d’un corps de cavalerie à deux divisions, le lança à la charge a la fin de ces deux journées. Mais en novembre 1903, le général von der Goltz et, en décembre de la même année, le général de Pelet-Narbonne s’attachaient à faire ressortir l’importance du feu pour la cavalerie. Aujourd’hui, l’emploi de l’arme à feu n’est plus recommandé seulement dans la défensive. Le combat à pied offensif est admis ; ce qui suit en est la preuve.

La Gazette de Cologne annonçait dernièrement (voir le Temps du 30 mai 1908) « que la nouvelle carabine de cavalerie qui a déjà été distribuée à titre d’essai à neuf régimens de cavalerie et qui est, comme on sait, munie d’une baïonnette, sera dorénavant portée de la manière suivante. Au lieu d’être attachée à la selle comme par le passé, elle sera portée en bandoulière pour faciliter le combat à pied. Les cartouches seront désormais portées dans une cartouchière et l’on espère pouvoir de cette façon augmenter le nombre dont disposera chaque cavalier. L’importance croissante prise par le combat à pied de la cavalerie exige, en effet, non seulement des armes à portée plus considérable (la nouvelle carabine est établie pour une portée de 2 000 mètres), mais encore une plus grande quantité de munitions. » La Gazette de Cologne émet l’idée qu’en attendant que le ravitaillement en cartouches puisse être assuré par un caisson à munitions, on pourrait donner à chaque escadron un ou deux chevaux portant un chargement de cartouches.

Voici donc l’Allemagne armant sa cavalerie avec une carabine à baïonnette, en vue de l’offensive à pied.

Les vieilles armées comme la nôtre sont imprégnées des traditions du passé. Les changemens importans ne sont acceptés qu’avec méfiance, par des chefs enclins à considérer comme intangibles les moyens employés dans leur jeunesse. Il ne faut donc pas s’étonner de voir leur influence s’exercer parfois comme une force retardatrice. Quelques-uns se refusent à reconnaître que des conditions nouvelles sont venues modifier la tactique et que des engins dont la puissance croît chaque jour, rendent rapidement caduques des méthodes de combat jusque-là jugées les meilleures. Voyant dans la charge le plus puissant moyen d’agir sur le moral de l’adversaire, ils s’obstinent à la considérer comme le mode essentiel d’action de la cavalerie. Ils s’appuient sur ce principe, vrai en lui-même, mais qui dans ce cas n’est pas applicable ; l’énergie morale et physique des combattans, leur volonté de vaincre ont été et seront toujours les facteurs essentiels de la victoire. Trouvant, dans la charge, la synthèse de ces facteurs, ils concluent à son efficacité. En vain est-il prouvé que depuis la bataille de Dresde en 1813, aucune charge n’a réussi. Ils s’obstinent dans leur rêve, et toute l’instruction de la cavalerie est dirigée vers ce but suprême : la charge !

Ceux qui ne partagent pas leurs idées sont accusés de vouloir détruire l’esprit cavalier, sinon la cavalerie elle-même ! Il faut ajouter que cette conception rétrograde du rôle essentiel de la cavalerie est appuyée par l’aversion qu’elle montre pour le combat à pied. Cette aversion tire en partie son origine de l’ancien préjugé de la soi-disant supériorité de l’bomme de cheval sur l’homme à pied. En mettant pied à terre, le cavalier croit déchoir. Il faut reconnaître que, sous prétexte d’exalter l’esprit de l’arme, nos officiers ne se sont guère efforcés de faire disparaître ce sentiment. D’autre part, la crainte de paraître manquer d’ « esprit cavalier » empêche un certain nombre d’entre eux d’admettre que le combat à pied est devenu la règle, et non l’exception.

A la suite d’une critique de manœuvre, un officier supérieur de cavalerie disait à un officier d’ordonnance : « Le général est vraiment bien exigeant avec le combat à pied ! Je suis entré dans la cavalerie, j’ai suivi les cours de Saumur, pour me battre à cheval. Je suis prêt à me faire tuer à cheval quand on voudra, mais à pied, je ne puis me faire à cette idée ! » Il lui fut répondu : « Il s’agit alors de savoir si la cavalerie est faite pour l’agrément de ceux qui la commandent ou pour servir le pays. » Ce sentiment est encore tel que, dans les grandes manœuvres, on ne voit que très exceptionnellement une troupe de cavalerie exécuter le combat à pied.

Comme la cavalerie cherche toujours l’occasion de charger et qu’elle ne la trouve pas, elle ne s’emploie pas. Généralement, après s’être rassemblée au trot, elle met pied à terre dans un pli de terrain où elle attend longuement.

Les rapports de ses reconnaissances l’amènent à gagner rapidement un autre abri où le même jeu recommence. Les cavaleries opposées se cherchent pour s’attaquer. Si elles se trouvent, ce qui n’arrive pas toujours, elles se chargent. Alors estimant avoir accompli toute leur tâche, la journée est finie. Il ne reste qu’à se rendre au cantonnement. Cette conception de l’emploi de la cavalerie suffit à condamner la doctrine. Avec une cavalerie exercée au combat à pied, son intervention pourrait souvent se produire dès le début, et elle ne risquerait plus d’encourir le reproche d’être restée inactive.

Comment notre cavalerie doit-elle être organisée en vue du combat à pied d’abord et de l’action à cheval ensuite ?

Il ne faut plus avoir qu’une seule sorte de cavalerie, dont les régimens ne se différencieront entre eux que par l’espèce des chevaux qui doivent être de même pied. Les dragons de Napoléon en seront le type.

Les treize régimens de cuirassiers doivent être supprimés. Ils seront remplacés par treize régimens de légère si les 9 000 chevaux devenus ainsi disponibles ne sont pas indispensables à l’artillerie dont l’augmentation est urgente. Les chevaux de cuirassiers serviront à atteler l’artillerie de cavalerie, qui doit être augmentée et à porter les mitrailleuses. Il faut revenir au chiffre de trois batteries par division. Avec nos chevaux de cuirassiers nous aurons l’artillerie légère la mieux attelée de toutes les armées. Les cuirassiers n’ont plus de raisons d’être. Ils n’ont été conservés jusqu’ici que grâce à notre sentimentalité irraisonnée. Les glorieuses légendes des charges héroïques les ont jusqu’ici préservés du licenciement. Mais il faut avoir le courage de le dire, par ce temps de mitrailleuses et de canon à tir rapide, ils ne seraient, en campagne, que de gros appétits à pourvoir. Les Allemands n’ont plus de cuirassiers. Quelques régimens portent encore ce nom par tradition : ils n’ont pas de cuirasses ; en réalité, ce sont des dragons. Les Autrichiens, les Italiens, les Anglais, les Russes n’ont pas de cuirassiers. Seule, la République française, qui se prétend économe, s’offre le luxe de cette cavalerie inutile en dehors des parades. Si les pouvoirs publics, afin d’augmenter leur prestige, tiennent à se faire escorter par des cavaliers bardés de fer, rien n’empêche de conserver à Paris, pour ce service, deux régimens de cuirassiers. On pourra même leur donner des lances, l’effet sera plus imposant. Mais, au moment d’une mobilisation, ces accessoires d’opéra devront être versés au magasin, et ces régimens transformés en dragons. Tous les régimens seront du même type. Les appellations : chasseurs, hussards, dragons, pourront être continuées, par tradition, ainsi que les uniformes actuels.

L’élégance des uniformes est utile pour attirer les volontaires, plus nécessaires que jamais pour le dressage des jeunes chevaux. Mais tous les régimens (comme dans l’armée anglaise et probablement l’armée allemande) devront être pourvus d’une tenue de campagne, qui, toutefois, serait portée aux grandes manœuvres. Vareuse en étoffe de laine kaky à col rabattu au numéro et à la couleur du régiment, avec poches de poitrine contenant 20 cartouches en quatre chargeurs. Pantalon large, de même étoffe, brodequins et houseaux fauves. Au lieu du casque, le feutre de la cavalerie américaine, et à la place du manteau lourd et gênant, le puncho américain. Comme armement, le sabre porté à droite. Le fusil d’infanterie, avec un couteau-baïonnette logé dans la crosse. Le fusil serait porté d’après le système anglais. La bretelle est fixée à deux boucles, l’une placée à l’embouchoir, l’autre à la grenadière. Lorsque la bretelle est en bandoulière de droite à gauche, le fusil pend à gauche, la crosse en bas, la plaque de couche à 35 ou 40 centimètres du sol quand le cavalier est à pied. Un petit seau en cuir, profond d’environ 15 centimètres, est suspendu à la selle en arrière à gauche par deux courroies fixées à la place de notre porte-sabre. L’arme ne gêne le cavalier ni dans la marche, ni pour monter à cheval. Une fois en selle, il soulève son fusil et met la crosse dans le seau (bucket). Il a les deux mains libres et peut sauter les obstacles sans que le fusil le gêne et sans en sentir le poids. La manière barbare dont notre cavalerie porte actuellement sa carabine est tellement fatigante et parfois douloureuse, qu’aux grandes manœuvres il n’est pas rare de trouver des hommes rendus indisponibles par des écorchures dans le dos. Les cartouches ne doivent pas être portées à la ceinture. Un poids ainsi placé est très pénible dans les longs galops. Les poches supérieures de la vareuse étant garnies, le reste des cartouches est mis dans les sacoches. Les chargeurs y sont fixés sur des bandes de toile que l’homme peut boucler ensemble pour les porter en bandoulière de gauche à droite. Au montant de bride de filet à gauche doit être attaché le skirmish link américain. C’est une courroie de trente centimètres terminée à chaque extrémité par un porte-mousqueton. L’un est fixé à l’anneau du mors de filet, l’autre à un anneau cousu près de la têtière. Lorsque le cavalier met pied à terre, il passe le porte-mousqueton supérieur, dans l’anneau du filet du cheval qui est à sa gauche. Dans le rang de 12 files, les cavaliers à droite et à gauche de chaque rang restent à cheval et prennent les rênes du cheval à côté d’eux. Les pelotons de chevaux sont ainsi rendus mobiles. Après un court dressage, ils peuvent être amenés, à toutes les allures, à leurs cavaliers. Ainsi, dans le peloton de 12 files, vingt hommes peuvent être mis sur la ligne de feu. Chaque escadron sera pourvu de deux mitrailleuses, avec un fort approvisionnement de cartouches, le tout porté par des chevaux de bât. Les trains de combat doivent continuer à être attelés, mais tous les trains d’approvisionnemens doivent être automobiles. Il serait utile de faire étudier la transformation des principaux modèles d’automobiles, en voitures de transport.

Le champ d’action de la cavalerie s’est tellement étendu, que, plus que jamais, des chefs jeunes et entreprenans lui sont indispensables. Il y a peu de temps encore, certains généraux, qui n’auraient pas pu soutenir un galop de 5 kilomètres à travers champs à la vitesse de 400 mètres à la minute, devaient leur avancement à leur talent en équitation et en dressage. Ils étaient cependant cités comme possédant le véritable esprit cavalier ! On ne saurait trop répéter que l’équitation n’est pas le but. Elle n’est que le moyen. L’esprit des champs de course, des concours hippiques, des carrousels, n’a aucun rapport avec l’esprit cavalier. Le seul qui mérite ce nom est l’esprit d’entreprise ; l’audace, la témérité même, appuyées sur la décision et le sang-froid. C’est la volonté toujours tendue à saisir l’occasion et à en profiter ; c’est la poursuite du but jusqu’à épuisement complet des forces, sans regarder en arrière, sans s’occuper du retour. Il s’exerce à pied comme à cheval. Il est l’apanage de la jeunesse. Comme des raisons budgétaires ne permettent pas l’abaissement de la limite d’âge des généraux, une seule solution est possible : faire commander les régimens par des chefs d’escadrons, les brigades par des lieutenans-colonels et les divisions par des colonels. L’emploi de la cavalerie on grandes masses sera fréquent. Aussi, lorsque les escadrons de réserve et les compagnies d’infanterie montée seront formés, faudra-t-il prévoir la formation de nouvelles divisions de cavalerie, par la réunion de deux brigades de cavalerie de corps. Il doit être entendu que l’état-major des divisions de cavalerie devra être largement réduit par la suppression d’un nombre considérable d’organes inutiles, dont l’énumération allongerait trop cette étude. Si ces nouvelles divisions sont commandées par des jeunes gens, elles vaudront vite les autres.

En tout temps, les divisions de cavalerie doivent être pourvues de trois batteries et toutes les fois qu’il s’agirait d’opérations contre les chemins de fer, ou contre des positions retranchées, quelques pièces d’artillerie lourde leur seraient affectées. De même, il est nécessaire qu’au moment de la mobilisation une section du génie montée et son matériel soit affectée à chaque brigade.

En ce qui concerne l’instruction, il faut d’abord réfuter une objection constamment reproduite.

Déjà avec le service de trois ans, disent les cavaliers de la vieille école, on ne pouvait pas apprendre à la fois aux hommes le métier de cavalier et celui de fantassin. Avec le service de deux ans, il n’y faut pas songer.

Cette objection est sans valeur. Si la cavalerie veut bien consacrer, à l’instruction du tir et du combat de tirailleurs, le temps qu’elle perd en ce moment à des évolutions et à des mouvemens de carrousel inutiles, on peut être sûr qu’elle sera prête à combattre à pied comme à cheval. Il faut admettre que chaque garnison est pourvue d’un champ de tir, ou d’un stand de 200 mètres. En outre, si tous les régimens sont successivement envoyés pendant quinze jours dans un camp d’instruction pour exécuter des tirs de combat et des exercices de tirailleurs, le résultat sera atteint. Là pourront s’exécuter les longs galops qui achèveront de mettre le cavalier en confiance et rendront son cheval adroit. Il est clair qu’il devra être préparé dans la garnison. Au lieu des obstacles factices du terrain de manœuvre et qui rappellent ceux des champs de course, il faudra en construire de semblables à ceux que l’on rencontre dans la campagne ; route dure entre deux fossés dont les terres sont rejetées en arrière ; chemin de fer entre deux fossés d’écoulement, mur en pierre sèche, etc. Après qu’au manège l’homme aura appris à se tenir à cheval et à faire usage de son sabre, il terminera son instruction dans la campagne, sur les chemins, dans les champs quand les récoltes le permettront.

Tous les officiers devront avoir suivi les cours d’une école de tir et, avant de passer capitaines, feront un stage de trois mois dans l’infanterie et dans un camp d’instruction. De même, avant de passer chefs d’escadrons, les capitaines auront dû faire un stage de six mois dans l’infanterie, au moment des grandes manœuvres et l’année suivante un autre stage de six mois dans l’artillerie lors des écoles à feu.

C’est donc l’offensive à pied, jusqu’à l’attaque à la baïonnette s’il le faut ; jointe à l’offensive à cheval jusqu’à la charge à fond, qu’il faut faire passer dans le sang de notre cavalerie. Quand elle mettra le sabre à la main, quand ses trompettes sonneront l’attaque, qu’elle se rappelle que la meilleure des évolutions, sera toujours de se lancer droit sur l’ennemi.

Terminons en citant un important document, signé le 1er février 1904 par le maréchal lord Roberts, alors commandant en chef de l’armée anglaise.

« Je désire appeler l’attention la plus sérieuse de la cavalerie, à tous les degrés de la hiérarchie, sur l’importance croissante de la partie de son service qui dépend de l’adoption des canons et des fusils à longue portée. Actuellement, la cavalerie doit être considérée non seulement comme les yeux de l’armée et l’arme au moyen de laquelle un ennemi démoralisé peut être le mieux détruit, mais encore comme l’arme qui dorénavant jouera dans la guerre un rôle dont elle n’a jamais été capable. Elle pourra remplir ce rôle lorsqu’elle sera pourvue du nouveau fusil d’infanterie, ce qui sera fait sous peu.

« Il n’est pas exagéré de dire que le changement qui s’est opéré dans son mode d’action est aussi profond que celui imposé à l’infanterie lorsque l’armement de celle-ci avec l’arbalète et la pique fut remplacé par le fusil et la baïonnette.

« A l’origine de l’organisation de la cavalerie, les régimens de lanciers ont dépendu entièrement (et les autres régimens de cavalerie presque entièrement) de l’emploi de la lance et du sabre, en raison de la courte portée, du peu de précision et de la lenteur de chargement du mousquet et de la carabine. Des tentatives de changement furent faites lorsque le fusil se chargeant par la culasse fut adopté, mais ce n’est que dans le dernier quart du siècle que les régimens de lanciers reçurent une arme à feu autre que le pistolet. Avec un tel armement et de telles traditions, il est naturel que l’instruction de la cavalerie ait été presque exclusivement dirigée vers la tactique de choc et l’emploi de l’arme blanche, en dépit de ce fait reconnu depuis de nombreuses années que la cavalerie est impuissante contre une infanterie intacte.

« Quelle est la conséquence du développement de la puissance du feu, résultant de l’adoption du fusil à longue portée, à trajectoire tendue et à magasin ? Cette conséquence, la voici :

« Jusqu’à présent, l’arme à feu était adjointe au sabre. Maintenant, c’est le sabre qui est adjoint à l’arme à feu. Les cavaliers doivent devenir d’excellens tireurs et être constamment exercés à combattre à pied.

« Les officiers de cavalerie ne doivent pas craindre qu’en apprenant à leurs hommes à combattre à pied aussi bien qu’à cheval, ils diminueront l’élan si nécessaire à la cavalerie. J’estime, au contraire, que leur confiance en eux-mêmes et dans l’efficacité de leur service en sera augmentée.

« Les officiers de cavalerie ne se laisseront pas aller à l’idée que je ne reconnais pas l’utilité de la tactique de choc. Je suis très loin de cette pensée. Personne mieux que moi ne reconnaît sa valeur lorsqu’elle est employée, soudainement, rapidement dans des conditions favorables. Tout chef qui ne profite pas d’une occasion s’offrant à lui pour joindre l’ennemi et agir par le choc, est indigne de sa position. Mais je ne saurais accepter les théories de ces soi-disant experts militaires, qui prétendent que, dans les guerres futures, c’est dans la tactique de choc que réside, comme par le passé, l’action essentielle de la cavalerie. Je pense que le perfectionnement des armes à feu donnera la victoire au parti qui le premier mettra pied à terre, sur un terrain moins favorable pour une charge qu’une plaine unie. Toutefois, j’admets que l’occasion peut se présenter, où la charge d’une nuée de cavaliers (mais pas en ordre serré) peut avoir une valeur inestimable et changer un succès en une brillante victoire ou convertir une retraite en déroute.

« L’esprit cavalier, l’esprit d’audace et de sacrifice doit être maintenu à tout prix dans nos formations montées, et c’est pour ce motif que notre cavalerie doit être armée avec un sabre attaché à la selle, car il n’en est fait usage qu’à cheval, tandis que le fusil, qui n’est presque jamais employé qu’à pied, doit être porté par le cavalier en personne.

« En raison des considérations précédentes, et en réfléchissant sur l’expérience acquise dans la guerre américaine de Sécession et celle du Sud-africain, je croirais manquer à mon devoir si je n’insistais pas sur ce fait, qu’il est maintenant indispensable que tout chef utilise à l’extrême le feu d’artillerie et de mousqueterie dont il dispose et prépare ainsi la voie à l’action du choc qu’il emploiera quand le moment sera venu.

« La manière dont le feu d’artillerie et de mousqueterie sera employé dans chaque cas particulier doit, dans une large mesure, être laissée à l’initiative des différens chefs, mais je demande instamment aux officiers de cavalerie de chasser de leur esprit l’idée que, quand de la cavalerie est opposée à de la cavalerie, ils ne sauraient employer le combat à pied, sans porter atteinte au prestige de l’arme. Rien ne serait dans l’avenir plus fatal à son succès. Je puis prédire avec confiance que le chef qui fera de son feu un usage intelligent, battra (cæteris paribus) le chef qui aura tenu en mépris l’action par le feu, ou qui n’aura pas su comment se servir utilement de l’arme meurtrière qui va être mise dans les mains de nos cavaliers. »

Ces lignes constituent la préface du dernier règlement de la cavalerie anglaise. Nos officiers de cavalerie ne sauraient trop les méditer.


NEGRIER.