La Chambre éclairée/Cinéma
CINÉMA
e tenancier ou le propriétaire d’un « cinéma »
populaire de Paris disait récemment,
en refusant un très bon film :
— Celui-là n’est pas le genre de ma maison. Y a trop de « plein air », et y a pas de gens en habit.
Le mot a fait sourire et hausser les épaules. Quand on me l’a répété, j’ai ri, avant de réfléchir. Je ne l’ai compris et défendu que plus tard, quand j’y ai trouvé autre chose que l’expression d’un snobisme ignorant et le mépris, encore en honneur dans certaines parties du peuple parisien, des choses de la vraie nature et du sport.
J’ai d’abord été tentée de le traiter comme il semblait le mériter, mon propriétaire de salle. J’aurais voulu lui dire : « C’est vous l’éducateur des foules par le cinéma ? C’est vous qui guidez le public vers des feuilletons en images, vers des criminels cravatés de blanc et des chambres de torture en carton peint ? Il vous faut, n’est-ce pas, des comtesses au désespoir et des marquis sanguinaires, et l’adultère mondain dans du Majorelle ? C’est vous qui… c’est vous que… » Mais je ne lui ai rien dit du tout, et pour un peu je lui ferais des excuses, à cet éducateur d’âmes qui, s’il parle gras, dispose d’un vocabulaire restreint.
À l’heure même où sociétés et ligues cinématographiques font de leurs comités un rempart pour protéger une industrie, un art national menacés, et halent — avec quels efforts ! — le cinéma français vers des sommets plus lumineux, mon tenancier ne pourra recueillir, de la part des spécialistes et des techniciens, que des malédictions. Mais que demande-t-il ? Des gens en habit et pas tant de plein air. Il a dû même ajouter, dans sa langue nationale : « Moi, j’aime que le beau, et ma clientèle veut du lusque. »
Non seulement il a obscurément raison, mais encore il a ses raisons, qu’il ne saurait pas révéler par la parole. Il veut du lusque.
Et plus la guerre durera, plus manqueront le sucre et le pain et le pétrole, plus il réclamera, pour sa clientèle en vestons élimés et en savates spongieuses, du lusque et encore du lusque. Cette exigence, je ne me contenterai pas de l’expliquer banalement par la soif de superflu dont halettent tous les êtres privés du nécessaire. Il faut en chercher la source dans l’indigence progressive des théâtres et des music-halls. Nous vivons depuis quatre ans dans une ombre grandissante. La lumière artificielle, chaque jour restreinte, n’inonde plus les scènes théâtrales, ni les logis particuliers. Par une loi mimétique, la couleur vive disparaît de nos costumes, où les nuances du sable, de la terre, de l’eau trouble remplacent toutes les autres, et le deuil, hélas ! abonde, avec les violets sombres et les mauves du demi-deuil… Un music-hall de la rue Blanche, n’eût-il compté à son actif que des splendeurs matérielles, eût attiré vers ses foyers de couleurs et de lumière une foule que l’ombre anémie ; mais son spectacle demeura exceptionnel dans la saison, dans l’année. Mme Rasimi ne peut plus transporter, de Ba-Ta-Clan en Montrouge et de Montrouge en Grenelle, des troupes vêtues de velours, ruisselantes de strass, et ce qu’on tente dans les cafés-concerts de quartier, en ce moment, n’illusionne pas les spectateurs sur la nouveauté et la fraîcheur de costumes retapés… Que reste-t-il au public ?… Où se baignera-t-il dans l’illusion décorative, dans le romanesque, dans la grande vie, le monde, la féerie inépuisable ? Au cinéma. Seul le cinéma dépense, gaspille, détruit ou édifie miraculeusement, mobilise des figurations fourmillantes, déchire des étoffes brodées, éclabousse de sang ou d’encre des robes de cinquante louis, et vous y verrez qu’en effet un gentilhomme cravaté de blanc ne regarde pas à trois cents francs de frac, quand il se collette avec un bandit — et triomphe, en loques.
Donc, le suffrage d’un public soucieux, fatigué, peu chauffé, mal éclairé, souffrant dans son corps et dans son cœur tourmenté, va d’abord, et logiquement, et enfantinement, au lusque le plus concret, le plus tangible : l’habit noir et le salon, que réclame pour lui mon propriétaire d’une salle à écran. Et, dame ! à part Forfaiture et quelques autres, ce n’est pas la fine fleur du cinéma que le film mondain et dramatique…
Il n’importe. De quoi, en France, fallut-il jamais désespérer ! On retravaille, en ce moment, dans les théâtres de prises de vue, et au soleil. J’ai vu, en une semaine, des films comme la Dixième symphonie, débordante de qualités et de défauts, de trouvailles et d’erreurs ; comme l’Âme du Bronze, où les moyens d’émouvoir opèrent par leur discrétion même, et qui valut à Roussel ce compliment piquant : « Vous n’en ferez jamais un film de propagande, — il n’est pas embêtant ! » J’ai vu des « documentaires », où l’éclosion d’un insecte, le déploiement d’un lépidoptère hors de la chrysalide, mettent la féerie à portée des yeux, ouvrent, grâce à l’agrandissement photographique, le monde à jamais mystérieux où vécut Fabre… Ah ! c’est cela, le luxe, la magnificence, le fantastique ! La matière plumeuse, irisée, de l’aile d’un papillon, la palpitation d’un oiseau minuscule, l’abeille vibrante et ses petites pattes crochues, l’œil de la mouche, la fleur dont on capta l’image sur l’autre face de la terre, et les eaux inconnues, et aussi les gestes humains, les regards humains qu’on nous rapporta d’un autre monde, — c’est cela, c’est cela, le luxe inépuisable !… Patience : on finira par le savoir.