La Chasse du roi Arthur

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AnonymeSiméon Pécontal

La Chasse du roi Arthur
BALLADE


 
I

Vous qui, lorsque les loups hurlent dans les clairières,
Chantez sous vos plafonds constellés de lumières,
Ou venant vous asseoir devant l’âtre vermeil,
Courez, du coin du feu, le val et la montagne,
Faites des rêves d’or, des châteaux en Espagne
     Qu’achève ensuite un doux sommeil ;

Qui dédaignant la foi de vos pieuses mores,
Traitez tous leurs récits effrayants de chimères,
Et n’ayant jamais vu de monstre en aucun lieu,
Si ce n’est les griffons, les sphynx et les licornes
Peints sur vos murs, riez du diable et de ses cornes
     Et peut-être même de Dieu ;

Ou qui, lorsque parfois votre âme rembrunie
Veut des émotions d’infernale harmonie,
N’avez pourtant encore ouï que Meyerbeer,
Cardez-vous bien d’aller l’hiver aux Pyrénées,
Car c’est là qu’on entend des voix vraiment damnées
     Et d’autres diables que Robert !

Je ne saurais jamais vous peindre le vacarme
Et le sabbat qu’ils font pour répandre l’alarme ;
On les dirait encore aux prises avec Dieu,
Tant ils sont indignés, tant leur noire furie
Rugit, tempête et semble un grand bruit de tuerie
     Ou de blasphèmes au saint lieu !

Tantôt avec fracas ils roulent dans les nues,
Arrachent l’avalanche aux montagnes chenues,
La rendent homicide, et, se joignant aux vents,
I)e tout ce qui trépasse ils expriment le râle.
Parlent dans les cyprès d’une voix sépulcrale
     Et font peur des morts aux vivants.

Tantôt ils vont plonger dans le fond d’une gorge ;
Ils imitent les cris des femmes qu’on égorge,
Se taisent un moment pour éclater en pleurs,
Et puis ils font trembler leurs voix comme des chèvres,
Et par les rocs fendus sifflent. et de ces lèvres
     Semblent appeler des voleurs.

En son chemin alors malheur à qui s’attarde !
S’il n’a son saint patron pour guide, — il se hasarde : —
Il peut perdre son corps et son âme en ce lieu.
Aussi, quand vient l’hiver, chacun fuit la montagne.
Le pauvre seul, avec ses Fils et sa compagne
     Y reste a la grâce de Dieu.

Il y reste, et Dieu sait s’il tremble dans sa hutte,
Quand la neige et les rocs l’assiègent de leur chute,
Et pourtant il se voit contraint de s’y cacher
Tout le temps que l’ours brun dans sa tanière obscure
Taciturne, engourdi, jeûne, et, pour nourriture.
     Vu que ses pattes à lécher.


II

Or, une nuit les monts de vapeurs se voilèrent ;
Un grand bruit fut ouï dont les forêts tremblèrent,
La lune s’enferma dans de sanglants anneaux ;
Et puis ou entendit aboyer les nuages,
Et les vents accouraient en souillant les orages
     Par les quatre points cardinaux.

Et tout ce qui dormait dans le fond de son gîte,
Hommes, femmes, troupeaux, se réveille, s’agite ;
Et l’enfer s’écriait tout saisi de stupeur :
Mère, mère, entends-tu là-haut quels bruits horribles ?
Mon Dieu quels jurements, quels aboiements terribles !
     Mère, cache-moi, j’ai bien peur !

Prions, prions plutôt, mon enfant ; la prière
Préserve du démon le pauvre et la chaumière ;
Par elle on peut toujours défier son pouvoir.
Et celui qui dans l’air hurle à présent, tempête,
Ne serait point damné, si tous les jours de fête
     Il avait rempli ce devoir.

Prions pour qu’il s’éloigne. — Et qu’a-t-il fait ? — Écoute,
Mon enfant, dit la mère, et vois ce qu’il en coûte,
Lorsqu’à ses passions on ne met aucun frein.
L’esprit qui maintenant passe sur la montagne,
C’est Arthur qui régna sur la Grande-Bretagne,
     Bon chasseur, mauvais souverain.

Du bonheur de son peuple il ne s’occupait guère ;
Il consumait ses jours dans la chasse ou la guerre,
Aux soins de son salut ne donnant nuls instants ;
Mais pour courir le cerf, qu’il fût dimanche ou fête,
Que la moisson touchât au moment d’être faite,
     Qu’il fit soleil ou mauvais temps.

Rien ne le retenait ; par les monts, parla plaine
Il allait, il jurait, sacrait à perdre haleine ;
Et Dieu sait si le champ du pauvre en pâtissait !
Mais le pauvre avait beau le maudire et se plaindre.
Les meutes et les gens d’Arthur le frisaient craindre,
     Et criaient tant qu’on se taisait.

Il n’épargnait pas plus le champ du monastère,
Et soit qu’il rencontrât église ou cimetière,
Il ne faisait jamais le signe de la croix,
Jamais, quand il tonnait, il ne brûlait de cierges,
Et se moquait toujours des images de vierges
     Quand il en trouvait dans les bois.

Mais malheur, mon enfant, à qui nous scandalise !
Un jour donc qu’il était entré dans une église.
Comme pour se moquer de ce qu’on y prescrit,
Tout à coup, au moment où chacun en prières,
A genoux et tremblant adore les mystères
     De notre seigneur Jésus-Christ.

Il entend que ses chiens ont relancé leur proie,
Et laissant éclater une infernale joie,
Il osa blasphémer le saint nom de Jésus,
Disant : Maudit soit-il, et la messe et le prêtre,
Le cerf dix cors d’hier va m’échapper peut-être,
     Vite, vite, courons-lui sus.

Mais a peine sorti, des grands cris s’élevèrent ;
Des Diables furent vus, mon fils, qui l’enlevèrent,
Lui déchirant la chair de leurs ongles brûlants,
Et le prêtre accourut jetant de l’eau bénite
Afin de l’arracher à la troupe maudite,
     Mais hélas ! il n’était plus temps !

Et depuis ce jour là, dans la nue et l’orage,
Dans la trombe et l’éclair s’animant au carnage,
Remplissant l’air du bruit de ses chiens et du cor,
Et poursuivant tantôt le cerf dans la campagne,
Tantôt l’isard timide errant sur la montagne,
     Toujours il chasse, et chasse encor...