La Chronique de France, 1900/Chapitre IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Imprimerie A. Lanier (p. 91-122).

iv

L’EXPOSITION

Les premières Expositions universelles furent des manifestations organisées, en temps de paix, en l’honneur du plaisir et de la fortune : amuser et enrichir fut le mot d’ordre de 1855 et de 1867. Depuis lors, sans que ce mot d’ordre perdit de son attrait, des préoccupations plus générales s’y sont, en quelque sorte, superposées ; on a pris l’habitude de consacrer certaines dates, de célébrer certains anniversaires, par des Expositions dont le caractère s’en est trouvé à la fois agrandi et précisé. C’est ainsi que les États-Unis ont fêté successivement, à Philadelphie, le centenaire de leur Indépendance et, à Chicago, le quatrième centenaire de la découverte de l’Amérique. L’intervalle que le hasard avait mis entre les Expositions parisiennes de 1867 et de 1878, était de 11 ans ; il se trouvait, qu’en l’adoptant à nouveau, on aboutissait à 1889 — puis à 1900 : deux dates également intéressantes, l’une pour la France, l’autre pour le monde entier ; la République se trouva de la sorte incitée à célébrer, par des Expositions universelles, le centenaire de la Révolution et la clôture du dix-neuvième siècle. Ces événements comportaient, l’un et l’autre, un regard jeté en arrière ; mais le passé sur lequel, en 1867 et en 1878, il n’y avait point eu lieu de s’appesantir, n’était, en 1889, qu’un passé national, tandis qu’il devenait, pour 1900, le passé général, celui de toutes les nations, fixant par là l’aspect plus spécialement rétrospectif que devait revêtir la cinquième Exposition Française.

Construction, Classification, Répartition.

On remarquera que peu d’Expositions ont été convoquées aussi longtemps à l’avance que celle de 1900 et que, malgré la prétention non justifiée émise lors de l’ouverture, par le ministre du commerce, il en est peu dont l’installation se soit trouvée plus en retard. Inaugurée le 14 avril, elle était à peine prête le 15 mai suivant. Mais avant d’en tirer argument contre les organisateurs, il convient de se rendre compte de la tâche gigantesque qui leur incombait et qui se trouvait, à tel point, compliquée par l’obligation de construire et de faire fonctionner leur Exposition au centre d’une grande ville.

Le plan à établir est triple ; il faut, en effet, une organisation architecturale, financière et administrative. C’est ordinairement par la voie du concours que le premier de ces problèmes s’élucide. On met au concours soit l’apparence et la disposition générales de la future Exposition, soit chacun des palais qui doivent y figurer. Des projets primés, on accueille telle ou telle portion, tel ou tel détail et l’on en compose le tout qui sera réalisé. Quand il s’agit de transformer un immense espace entièrement libre, comme l’était Jackson Park à Chicago, non seulement les architectes peuvent donner carrière à leur imagination, mais les juges n’ont point à se préoccuper d’autre chose que de l’esthétisme et de la commodité des projets qui leur sont soumis. À Paris, les uns et les autres devaient prendre en considération les étranges irrégularités d’une enceinte parfois réduite aux deux berges de la Seine — l’horizon, déjà chargé, sur lequel les constructions nouvelles allaient se détacher — l’obligation d’interrompre le moins possible la vie de la cité, de respecter ses promenades, de ne point gêner ses habitudes, ni contrarier ses caprices. En maints endroits des travaux provisoires s’imposaient pour que la circulation n’eût point à souffrir, que les conduites d’eau et de gaz continuassent à fonctionner, et que la voirie ne prit point un aspect trop délabré. On ne pouvait permettre, par exemple, qu’un palais, jeté sur le fleuve, vint couper la perspective des Tuileries ou du Trocadéro et compromettre, en même temps, les intérêts de la navigation. On ne pouvait accepter de masquer le Dôme des Invalides ou d’abattre les arbres du Cours la Reine. Enfin, du moment que pour agrandir l’enceinte, on se résolvait à démolir le palais de l’Industrie, construit en façade sur les Champs-Élysées pour l’Exposition de 1855, il fallait le remplacer par quelque monument définitif qui ne laissât point béante, l’Exposition finie, la brèche ainsi taillée dans un paysage justement célèbre. C’est une des particularités de nos Expositions parisiennes de ne point disparaître entièrement ; elles ont presque toutes laissé derrière elles quelque souvenir durable. Nous devons à celle de 1878 le Palais du Trocadéro, à celle de 1889, la Tour Eiffel ; la dernière nous lègue, avec le Pont Alexandre III, les deux palais des Champs Élysées. Mais ce mélange de passager et de définitif n’est pas sans compliquer singulièrement le labeur des organisateurs en même temps qu’il aggrave leur responsabilité.

La question des constructions est étroitement unie à celles de la classification des produits et de la répartition des espaces couverts entre les différents pays. Là, encore, Paris augmente les difficultés. Les espaces à couvrir sont limités, de formes déterminées et souvent bizarres ; leur importance est très inégale et on ne peut choisir librement leur destination. Jetez un regard sur le plan de l’Exposition de 1900 ; elle a la forme d’un H dont la barre transversale serait courbe et indéfiniment allongée ; les deux bâtons sont formés, d’un côté, par le Champ-de-Mars et le Trocadéro, de l’autre par les Invalides et les Champs Élysées, et tous deux se trouvent rétrécis, en leur milieu, par l’obligation de jeter des ponts sur la Seine. On voit tout de suite que les Beaux-Arts, les Machines, le Mobilier, les Colonies, l’Électricité ne pouvaient pas occuper les langues de terre qu’on a attribuées au Vieux Paris, au palais des Congrès ou au pavillon de la Ville. Mais les ambitions nationales ne sont pas les seules qu’il faille contenter ; à peine désignés, les commissaires étrangers étaient arrivés à Paris, désireux de se faire reconnaître le plus d’espace possible et dans les endroits jugés les plus favorables.

Le plan adopté en 1867 et dû à l’illustre économiste Le Play, combinait harmonieusement le produit avec la nationalité. L’Exposition, entièrement enfermée dans le Champ-de-Mars, avait la forme d’une vaste ellipse dont chaque pays occupait un secteur proportionné à l’importance de ses envois ; d’autre part, les classes étaient concentriques les unes aux autres, de sorte qu’en suivant le rayon, on visitait la production générale d’une même nation, tandis qu’en marchant, dans le sens de la circonférence, on considérait successivement les aspects internationaux d’un même produit. Dès 1878 cette disposition cessa d’être applicable, l’Exposition ayant franchi la Seine. D’ailleurs, le système des pavillons isolés, plus séduisant pour le regard et plus flatteur pour la vanité nationale, ne tarda pas à prendre de l’extension. Déjà, en 1867, le pavillon dit « du Bey de Tunis » avait eu grand succès. En 1878, il y eut une rue des Nations dont les façades, accolées les unes aux autres, comme le sont les maisons d’une véritable rue, reproduisaient les styles européens les plus connus. En 1889, un certain nombre d’États, entr’autres les Républiques Américaines, eurent des pavillons séparés. Chicago décida du succès définitif. Dans un cadre si vaste que les constructions pouvaient se multiplier à l’aise, non seulement les pays étrangers, mais encore les États de l’Union édifièrent, chacun, leur pavillon ; quelques uns furent très admirés ; la Californie s’était inspirée des vieilles maisons espagnoles dont les ruines s’alignent sur la côte du Pacifique ; la France avait créé, dans une de ses salles, un véritable musée rétrospectif en l’honneur de La Fayette. Il était à prévoir que ces exemples seraient suivis en 1900. Effectivement, on résolut d’affecter à cet ingénieux cosmopolitisme la rive gauche du fleuve, entre le pont des Invalides et le pont de l’Alma. Là s’élevèrent, sur deux rangs, les pavillons des nations étrangères à l’exception de la Russie, des Pays-Bas, de la Chine, du Japon, du Transvaal et des Colonies Britanniques et Portugaises qui furent logés dans les jardins du Trocadéro. De l’avis général, ces constructions constituèrent un des « clous » de l’Exposition de 1900, et l’image de leur merveilleuse enfilade est, sans doute, une de celles qui s’attarderont le plus longtemps au fond des mémoires.

Au point de vue technique, au point de vue de l’Exposition elle-même, de son ordonnance et de sa clarté, le résultat fut moins heureux. Des guides et des plans eurent beau renseigner le public et l’aider à s’y reconnaître, il ne sut jamais pénétrer les mystères d’une répartition qui, il faut l’avouer, tenait un peu du fouillis. On eût pu sans doute y remédier. C’était déjà une complication suffisante que d’avoir à chercher les étalages étrangers, partie dans les pavillons et partie dans les galeries générales. Celles-ci, du moins, auraient dû être aménagées d’une façon régulière et logique au lieu de présenter l’aspect d’un véritable damier où la couleur des drapeaux était l’unique et insuffisant moyen d’orientation. D’autant, qu’en plus des galeries et des pavillons nationaux, il y avait encore d’autres pavillons également nationaux, où s’abritaient des expositions spéciales, la marine marchande, par exemple : tout cela formant un ensemble dont le désordre, pour être gracieux, n’en était pas moins regrettable.

Il semble que la classification à laquelle donne lieu une Exposition universelle, c’est-à-dire la division anticipée des produits en classes et en groupes, ne puisse satisfaire à la fois l’exposant et le public. Reste à savoir s’il faut écouter les suggestions de l’exposant — ce qu’on a fait jusqu’à présent — ou prévoir les désirs du public, ce qui donnerait sans doute de meilleurs résultats. Les personnes qui s’intéressent au sport, et elles sont nombreuses aujourd’hui, auraient sans doute aimé à trouver réunis les instruments et appareils qui servent aux exercices physiques, armes, patins, bateaux de plaisance, bicyclettes, engins de toutes sortes que l’industrie moderne a multipliés et perfectionnés copieusement : remarquons, en passant, qu’une telle exposition n’eut été nulle part plus à sa place qu’en 1900, le mouvement de renaissance sportive appartenant tout entier au xixe siècle. Or, il fallait aller chercher les bicyclettes près des voitures, le patinage dans la coutellerie, et ainsi de suite ; l’idée sportive était totalement éclipsée par cette dispersion des objets qui l’eussent représentée, parmi des industries auxquelles ils ne se rattachaient que par l’identité de la matière première ou la similitude de la main-d’œuvre ; ce sont là des considérations qui ne touchent pas le visiteur ; il souhaiterait de voir classer les produits d’après l’usage qu’il en fait, plutôt que d’après la façon dont on les fabrique. L’Exposition de 1900 n’a point réalisé, à cet égard, les innovations désirables.

Par contre, elle a heureusement disposé des grands espaces et mieux encore des petits recoins qui lui avaient été attribués. Elle a répondu de son mieux aux exigences des pays étrangers et a su, pour la plupart, les satisfaire par une juste répartition de terrain ; si on peut lui reprocher d’avoir fait appel à des collaborations trop multiples, ce qui a nui parfois à son unité d’aspect, il faut reconnaître pourtant son habileté à utiliser les pensées si diverses de ses collaborateurs. Mais où elle a excellé, sans conteste, c’est dans les allures rapides, légères et élégantes qu’a revêtues le formidable labeur de son édification. De loin, un tel travail n’eût semblé possible qu’à la condition de mettre en interdit, dix-huit mois durant, toute la portion de la ville confinant à l’Exposition et de transformer celle-ci en un chantier unique, débordant de tumulte et de mouvement. Il va sans dire que les Parisiens se sont plaints et peut-être que d’autres, à leur place, eussent également fait entendre quelques doléances. Mais quiconque a suivi la marche des travaux, reconnaîtra qu’ils eurent à subir le minimum des ennuis auxquels ils pouvaient s’attendre. La mise en train simultanée sur des points ingénieusement choisis de plusieurs chantiers marchant les uns au-devant des autres, les précautions prises pour ne fermer les issues condamnées qu’à la dernière limite, la coquetterie dépensée à parer jusqu’aux palissades et à dissimuler les échafaudages dépassèrent tout ce que les raffinements d’antan avaient pu réaliser. Une inquiétude subsiste pourtant à cet égard, c’est que les dépenses ne s’en soient trouvées accrues dans une fâcheuse proportion. En tous les cas, il y eût là, un véritable tour de force.

Une complication de plus provient, à Paris, de l’existence de l’octroi municipal, cette institution surannée, à laquelle la France est demeurée fidèle, faute de savoir comment remplacer les ressources budgétaires qui en résultent. Il faut déjà s’occuper de soustraire aux droits de Douane tout ce qui vient de l’Étranger et il faut encore soustraire à l’octroi tout ce que la Province envoie à l’Exposition. Mais cette faveur, bien entendu, est limitée aux seuls objets destinés à être exposés ; on conçoit que le service soit délicat à établir et à faire fonctionner.

Finances et administration.

On n’ose plus de nos jours organiser une Exposition universelle comme on tente un coup de bourses ; l’affaire est trop considérable. Mettre dehors des capitaux et tenter la chance que les recettes surpassent les dépenses, serait d’une folle témérité quand les dépenses atteignent un chiffre si élevé et que les recettes présentent un caractère si aléatoire. Il faut avoir un plan financier. Celui de 1889 restera le modèle du genre. Il consiste à assurer l’Exposition contre tous risques éventuels en la faisant payer d’avance au moyen d’une loterie, aux billets de laquelle sont attachés des tickets d’entrée, détachables. Cette loterie se présente dans des conditions exceptionnelles puisqu’elle confère à tous ceux qui y participent des avantages certains. En effet, chaque souscripteur court un risque favorable, car il espère gagner un des lots, mais n’en court point de défavorable, car il a en mains un nombre de tickets représentant une somme égale à celle qu’il a versée ; et ces tickets, s’il n’en fait pas usage, il peut les revendre. Il est vrai qu’il ne les revendra pas toujours au prix d’achat. Une fois l’émission faite, l’Exposition n’a plus à s’inquiéter des tickets ; elle n’aura qu’à enregistrer le nombre d’entrées ; sa responsabilité se bornera à opérer les tirages successifs dont la série s’étend ordinairement sur une assez longue période, et à délivrer les lots gagnés. Le ticket, tombé dans le domaine public, tend à y devenir un objet de spéculation. De deux choses l’une : ou bien, le succès de l’Exposition répondant aux prévisions des organisateurs, le chiffre des entrées se rapproche suffisamment du chiffre des tickets émis pour que ceux-ci se maintiennent aux environs du pair, et même le dépassent à l’occasion ; ou bien, la réalité demeurant inférieure à ce qu’on attendait, la disproportion entre ces deux chiffres est telle, que l’offre dépasse de beaucoup la demande ; alors le prix du ticket tombe au-dessous de sa valeur d’émission ; il peut arriver à valoir le tiers, le quart ou même le cinquième.

L’Exposition de 1867 reçut 11 millions de visiteurs ; celle de 1878, 16.100.000 ; celle de 1889, 32.500.000 ; celle de 1900, environ 48.000.000[1] ; malgré l’importance de ce résultat, le ticket de 1900 a atteint par moments le cours de vingt centimes, tant l’émission avait été considérable. Le bon dont il faisait partie, se distinguait de celui de 1889 en ce qu’il renfermait, en plus du billet de loterie, un coupon donnant droit, soit à certaines réductions sur les tarifs des chemins de fer français, soit à des entrées à prix réduits dans les divers établissements payants de l’Exposition : avantages rendus un peu illusoires, il faut l’avouer par le soin préalable que prirent ces établissements de hausser leurs prix d’entrée en proportion et par la manière dont furent calculées les réductions de tarifs.

En dehors des contributions des exposants, des subventions de la Ville ou de l’État, et des entrées payantes ou des achats anticipés de tickets, une Exposition universelle possède une dernière source de revenus : ce sont les concessions accordées, moyennant finance, aux entreprises particulières : restaurants, collections, panoramas, restitutions, concerts, théâtres, etc.… Le nombre s’en est développé en ces derniers temps d’une manière presque extravagante. Les cuisines nationales ont envahi l’enceinte des Expositions, accommodées le plus souvent de musiques également nationales ; on a vu surgir des restaurants chinois, allemand, roumain, hongrois, italien, des tavernes et des brasseries, des maisons de thé japonaises et des laiteries suisses, des pâtisseries viennoises et des cafés turcs. Puis sont venues les reproductions de cités moyen-âge ou de villages montagnards, les danses lointaines et les marionnettes savantes, les théâtres exotiques et les tréteaux fin de siècle, le cinématographe et la Loïe Fuller. L’administration de l’Exposition doit, en présence des demandes dont elle est l’objet, s’inspirer d’une triple pensée : tirer des concessionnaires le plus d’argent possible ; éviter pourtant de provoquer, par ses exigences, des faillites et de faire des mécontents ; enfin, ne jamais franchir les limites du bon goût et ne pas permettre que le nombre des concessions accordées transforme l’Exposition en une foire. De ces différents points de vue, le premier paraît avoir prédominé d’une façon fâcheuse en 1900. L’administration de 1889 avait, semble-t-il, réalisé à cet égard un délicat problème d’équilibre : à Chicago, une méfiance un peu exagérée refoula les « amusements » dans une vaste avenue dénommée Midway Plaisance, et pour laquelle l’esprit yankee trouva aussitôt des sobriquets mieux justifiés. Si cet emplacement n’eut été situé à l’écart et fort délaissé des organisateurs, l’idée en soi n’aurait pas paru mauvaise et l’on applaudit lorsque le commissariat général de 1900 la reprit à son compte et créa, dans le Cours la Reine, la « Rue de Paris ». Mais cette voie d’un nouveau genre fut très insuffisante à contenir les innombrables concessionnaires admis aux honneurs de l’Exposition ; comme une nuée de sauterelles, ils débordèrent dans toute l’enceinte ; il s’en logea partout ; l’aspect foire prit le dessus en maints endroits. D’autre part, la confiance avait été exaltée par un optimisme savamment répandu en sorte que les concessions accordées le furent à des prix beaucoup trop élevés ; bientôt le mécontentement perça, des spectacles fermèrent ; certaines installations furent sous-louées à bon marché ; on y montra des femmes géantes ou des serins savants. L’autorité dut intervenir et rappeler les délinquants au respect de leurs contrats ; on procéda à des expulsions dans la rue de Paris ; finalement, les plaintes se multipliant, l’administration consentit à un arbitrage : c’était une défaite morale. Quant aux limites à ne pas franchir, elles le furent encore trop fréquemment ; malgré son désir de donner à toutes choses un cachet artistique et agréable, le commissariat général se laissa entraîner. Si la bienséance fut le plus souvent respectée, la science se trouva offensée par des organisations comme celles du « Palais de l’Optique » et le bon sens, blessé par des créations comme celles du « Manoir à l’envers ». La réclame vint à la rescousse, utilisant le moindre espace resté disponible pour y étaler la glorification d’un biscuit ou les louanges d’une viande réfrigérée.

Parmi les concessions les plus considérables d’une Exposition universelle figurent les transports. En 1889, le petit chemin de fer Decauville relia les Invalides au Champ de Mars, et les « pousse-pousse » tonkinois firent leur apparition dans les jardins. À Chicago, une véritable voie ferrée encercla Jackson Park et sur les lagunes, on circula en gondoles et en canots électriques. La disposition de l’Exposition de 1900 donnait à la question des transports une importance toute particulière ; elle ne reçut pourtant que des solutions imparfaites : la plate-forme roulante qui tournait dans un sens et le chemin de fer électrique qui tournait dans l’autre, étaient partout tangents à l’enceinte sans la pénétrer suffisamment. Le Trocadéro, la Rue de Paris, tout un côté du Champ de Mars se trouvèrent ainsi dépourvus de moyens de communications ; on n’eût même pas l’idée d’utiliser la Seine pour y remédier ; aucun service de bateaux n’y fut organisé. De plus, le Métropolitain, qui devait relier l’Exposition à son annexe de Vincennes, ne put ouvrir en temps voulu : son inauguration eût lieu très avant dans la saison.

Malgré qu’il y ait eu, de la sorte, plus d’un déboire à enregistrer et plus d’une erreur connue on admet que l’ensemble des recettes de l’Exposition aura été énorme. Mais il est certain que les dépenses l’auront été également — et probable que les estimations les plus larges se seront trouvées dépassées[2]. Nous avons déjà signalé le surcroît de difficultés provenant de l’installation de l’Exposition dans Paris, c’est-à-dire de la superposition d’une cité provisoire au centre d’une grande ville. Rien n’est plus coûteux. Les voies qu’on détourne, les quais qu’on encombre, les niveaux qu’on abaisse ou qu’on relève, les égouts et les tuyaux qu’on déplace, tout cela donne lieu, non seulement à une série de travaux supplémentaires dont le public s’aperçoit à peine, mais à une série de tâtonnements dont il ne s’aperçoit pas du tout. Quelque bien prises que soient les mesures, quelque étudiés que soient les plans, il est impossible de réussir du premier coup, de tout prévoir, de deviner tous les besoins à satisfaire, tous les inconvénients à éviter : jusqu’à la dernière heure on est forcé de refaire, de corriger, de modifier ; il y a là un inévitable travail de Pénélope. Une autre occasion de dépenses, plus faciles à limiter, provient du personnel et des traitements. Les commissaires de l’Exposition de 1900 ont marqué, par leurs actes, leur volonté réfléchie et raisonnée d’associer le plus de monde possible à la grande entreprise qu’ils préparaient. La pensée était louable en tant qu’il s’agissait de grouper des concours gratuits : ceux-ci n’ont point fait défaut et d’innombrables comités ont collaboré à l’admission et à l’installation des produits, ainsi qu’à l’organisation des galeries rétrospectives et des congrès. Mais, en dehors de cela, les emplois rétribués ont atteint un chiffre très élevé et probablement de beaucoup supérieur à ce qui eût été indispensable à la bonne marche des choses. Il semble même qu’en certains cas, le nombre des fonctionnaires et employés ait apporté quelque entrave au fonctionnement de l’énorme machine.

L’administration supérieure de 1889, était en somme entre les mains d’un triumvirat composé de MM. Alphand, Berger et Grison : celle de Chicago appartint à un Conseil ; en 1900, M. Alfred Picard fut premier consul ; entre ces formes diverses de gouvernement on ne saurait laquelle proclamer la meilleure ; la meilleure est celle qui réussit le mieux, mais il est certain que si le sommet de l’édifice administratif est occupé par un commissaire général unique, celui-ci doit s’entourer de collaborateurs auxquels il laisse une grande initiative ; s’il veut tout diriger lui-même, il risque de multiplier les imperfections de détail et d’accroître les retards ; tel est peut-être l’enseignement le plus profitable que comporte l’expérience récente.

Congrès, Concours, Jury, Fêtes.

La pensée de profiter d’une Exposition universelle pour réunir des congrès est essentiellement logique ; c’est le seul moyen — à côté des objets — d’exposer des idées. Une date et un lieu fixés longtemps à l’avance et sans conteste possible, des facilités exceptionnelles de voyage et de séjour sont, pour un congrès international, de précieux gages de succès. On dit bien que l’atmosphère de l’Exposition, à Paris surtout, est peu propice aux méditations scientifiques. Mais cette facile ironie ne porte pas. Dans ces sortes d’assemblées il ne s’agit nullement de méditer ; la discussion même offre rarement de l’intérêt ; entre congressistes de langages divers, elle ne peut être serrée de bien près et l’intervention d’un interprète n’est pas faite pour lui donner beaucoup de chaleur et d’éclat. La valeur d’un tel congrès réside dans les « communications » par lesquelles des savants en renom font connaître le résultat d’une découverte, un point de vue nouveau, l’application d’une méthode ingénieuse à un problème ancien, un ordre de faits inaperçus jusqu’alors, ou bien, rendant compte de leurs travaux, en présentent le résumé, et décrivent leurs expériences. Qu’il s’agisse de sciences morales, mathématiques, naturelles ou appliquées, ces communications peuvent être fécondes en conséquences heureuses ; le public les ignore, mais elles sont des plus instructives pour les spécialistes. Il est vrai qu’il y a des congrès d’un autre ordre auxquels l’Exposition sert de piédestal, et qu’on pourrait appeler congrès de propagande. Ils tendent en effet à mettre en relief, à populariser une notion unique ; leur but est précis et le progrès qu’ils visent à réaliser est indiqué d’avance. Tels, par exemple, furent le fameux parlement des religions, tenu en 1893 à Chicago et en 1900, le congrès féministe et le congrès de la paix. Pour ceux-là le voisinage de l’Exposition n’est pas sans inconvénients ; il peut en résulter une exagération de doctrines et de langage due à l’intoxication intellectuelle du milieu, et peu propre à engendrer des résultats pratiques. Enfin certains congrès se réunissent pour étudier la valeur d’une réforme déterminée, comme le monopole de l’alcool ou la défense d’un intérêt spécial, comme la protection littéraire.

L’idée des Congrès date de l’Exposition de 1878, mais leur organisation était alors strictement officielle. Convoqués par l’administration et à ses frais ils ne pouvaient jouir d’une suffisante liberté. Il y en eût dix-sept environ. En 1889, leur nombre s’accrut considérablement et l’organisation fut différente. L’Exposition prêta son concours aux congressistes et leur accorda, avec son patronage, certains avantages matériels. Quelques-uns de ces Congrès furent très importants ; mais la plupart portèrent la marque de la hâte avec laquelle on les avait préparés. Leur réunion, en effet, n’avait pas été prévue dans le règlement général de l’Exposition. En 1900, au contraire, la chose fut prévue et spécifiée. Sur les cent vingt-six Congrès qui se sont réunis, cette année, beaucoup avaient été l’objet d’une préparation longue et minutieuse, et l’échange d’une correspondance très suivie avait mis les secrétaires en rapport avec les futurs congressistes. Le résultat, facile à prévoir d’ailleurs, a été l’intérêt beaucoup plus grand qu’ont présenté ces congrès par comparaison avec leurs devanciers ; on a pu serrer de près chaque sujet, entrer dans le détail de chaque question. On aurait abouti à des solutions pratiques, si de telles solutions pouvaient résulter d’un congrès ; mais en général, ce n’est pas le cas. Le congrès instruit, éclaire, suggère ; il est rare qu’il se résolve en actes ; il le tente infructueusement. Le caractère platonique et hâtif des vœux qu’il émet, pour clore sa session, suffirait à les rendre inexécutables, quand bien même il subsisterait un comité permanent chargé d’en poursuivre la réalisation.

On n’a pas remarqué que les vœux émis par les congressistes de 1900 aient fait exception à la règle, mais on a constaté combien souvent ces vœux faisaient appel à l’État, en vue de provoquer l’exécution des réformes préconisées. C’est là, jusqu’à un certain point, un aveu d’impuissance qu’il n’est pas sans intérêt d’enregistrer.

En plus des congrès, il y eût cette fois des concours et notamment des concours de sports. La chose n’était en 1889, que fort embryonnaire. Le congrès des exercices physiques avait organisé des concours scolaires d’équitation, de natation, de gymnastique, de sports athlétiques qui ne groupèrent que les jeunes français. À Chicago, une tentative pour attirer les athlètes européens n’eût qu’un médiocre succès. En 1900, on alla plus loin ; tous les sports, à l’exception du patinage, trop difficile à installer en été, et de la boxe jugée on ne sait pourquoi trop brutale, — figurèrent au programme et constituèrent par suite d’une entente avec le Comité International Olympique, les deuxièmes jeux Olympiques modernes. Les premiers, comme on sait, eurent lieu à Athènes en 1896 ; les troisièmes auront lieu en 1904, probablement en Amérique. Aucun terrain n’ayant été aménagé à temps par l’administration de l’Exposition, qui fit preuve, à cet égard, d’une incompétence notoire, il fallut recourir aux bons offices des sociétés françaises, qui prêtèrent leurs terrains, leur matériel, leurs arbitres. L’aimable délégué-général, M. Mérillon, tardivement désigné, fit d’ailleurs tous ses efforts pour remédier aux défauts d’une situation incohérente et il y parvint dans une assez large mesure. Sans entrer dans le détail des enseignements à tirer de ces différents concours, nous pouvons indiquer : le succès des réunions d’escrime et de sports athlétiques qui permirent de constater les qualités toujours prépondérantes des escrimeurs français, et l’entraînement merveilleux des athlètes américains — les progrès réalisés en tous pays par l’escrime du sabre, qui devient la rivale des escrimes au fleuret et à l’épée — la hardiesse, le savoir et l’endurance des aéronautes — le danger de l’invasion du professionnalisme et de l’esprit de lucre dans les milieux sportifs — l’exagération de force et de vitesse à laquelle tend imprudemment l’automobilisme — la nécessité d’une jauge internationale en yachting. Parmi les victoires françaises à signaler figure le gain d’un match de foot-ball sur une équipe allemande, première rencontre de ce genre qui ait eu lieu entre français et allemands.

Il y a peu de choses à dire de l’organisation et du fonctionnement des Jurys. Le plus important, et le plus difficile en cette matière, c’est de contenter les étrangers et il semble que cette fois, les étrangers soient partis satisfaits. Cela n’a pas toujours été le cas. Les Jurés de Chicago, par exemple, provoquèrent des réclamations très violentes et, dit-on, trop justifiées. Certaines réclamations se sont bien élevées en 1900, mais presque exclusivement de la part d’exposants français et elle visaient, en général, la façon dont le gouvernement avait distribué les décorations de la Légion d’Honneur, plutôt que l’attribution par les Jurys des divers ordres de récompenses dont ils disposaient. Il semble, qu’en effet le gouvernement ait témoigné parfois d’une partialité peu compatible avec la solennité d’une manifestation nationale, dans laquelle la politique n’avait rien à voir. Quelque parti-pris s’accusait également dans les opérations, d’ailleurs si délicates, du Jury des Beaux-Arts.

C’est par les fêtes que s’affirme, en général, le caractère d’une Exposition. Là, se précise aux yeux de tous, la pensée suprême des organisateurs. Les fêtes de 1900 ont été avant tout populaires. Représentations, processions, illuminations furent réglées autant que possible pour le plaisir du plus grand nombre ; il n’est pas jusqu’aux banquets dont les convives n’aient atteint des chiffres inusités. Si l’on rapproche les uns des autres les programmes de ces fêtes, les cantates, allégories, discours auxquels elles ont donné lieu, on voit que les idées de fraternité et de collectivité dominèrent toutes les manifestations de cette période. Ceci nous amène à considérer quels seront, pour la France, les bénéfices probables de l’Exposition, non pas seulement au point de vue matériel, mais surtout au point de vue moral.

Bénéfices Matériels et Moraux.

Il est de mode aujourd’hui, parmi nos exposants surtout, de se prétendre lésé par le principe même de l’Exposition ; les étrangers, dit-on, viennent prendre nos modèles, les copient ou s’en inspirent et la concurrence s’en trouve dangereusement avivée. Cette critique a pu être justifiée en d’autres temps, alors que la France possédait, notamment pour les industries de luxe, une avance considérable sur la plupart des autres pays ; mais il n’en est plus de même à présent et si les étrangers s’inspirent volontiers de nos travaux, ils nous procurent, en exposant chez nous, des occasions faciles d’imiter les leurs. Par exemple, la possibilité d’étudier à loisir les merveilles de la section allemande en 1900 devrait être considérée comme une bonne fortune par les industriels parisiens..… Plus convaincants sont les arguments qui opposent à la prospérité précédant et accompagnant l’Exposition, la stagnation forcée qui la suit : ce sont les vaches maigres succédant aux vaches grasses. On a procuré beaucoup de travail à beaucoup d’ouvriers, mais leur agglomération anormale devient ensuite pour eux une source de mécontentement et de misères ; le mouvement commercial s’est largement accéléré, mais il se ralentit ensuite ; l’argent a circulé avec une vivacité généreuse, mais après, il se repose. Ces phénomènes ne sont néfastes que parce qu’on ne les escompte pas ; et c’est l’imprévoyance des hommes qu’il faut accuser et non l’institution. Il est évident que même soldée par un certain déficit, l’Exposition se traduit encore par des bénéfices matériels pour ceux qui se donnent la peine d’en profiter. Elle n’est pas la poule aux œufs d’or ; elle est plutôt le champ du bon Lafontaine qu’on doit travailler avec courage et persévérance. La France de 1900 a-t-elle su le faire ? L’avenir le dira, mais ayant eu tout le temps de s’y préparer à la suite de la plus longue période de paix qu’elle ait connue depuis des siècles, elle serait sans doute jugée impardonnable de n’en avoir pas profité.

Le premier des bénéfices moraux, c’est le prestige acquis. La capitale d’un grand pays ne se montre pas à d’innombrables étrangers sous la resplendissante parure d’une Exposition universelle sans que ce pays tout entier n’en soit haussé dans l’estime générale ; et si, à cette estime peut se mêler quelque jalousie, la meilleure chance d’y obvier, c’est que les autres pays participent brillamment au succès de l’entreprise. 1900, à cet égard, aura dépassé toute attente. Jamais la participation étrangère n’avait été aussi complète ; jamais on n’avait vu une Exposition aussi foncièrement internationale ; il est donc permis d’espérer qu’aucun mauvais sentiment ne se mêlera à l’estime et à la sympathie témoignées à la France en cette occasion. Mais la France elle-même courrait un risque si l’expérience du passé devait être perdue pour elle. Dans la présomption dont elle fit preuve en 1870, la confiance en soi développée par la pompe et l’ampleur des spectacles de 1867, entra pour quelque chose ; ces spectacles furent producteurs de dangereuses illusions. Il est vrai que la même cause qui, cette fois, neutralise la jalousie des autres, nous préserve nous-mêmes de la présomption. L’Exposition a mis en relief l’égalisation toujours plus grande des forces matérielles et morales des grandes puissances. Rien ne devrait être plus apte à consolider la paix.

Des causeurs austères ont critiqué, par ailleurs, la forme d’amusement qui résulte d’une Exposition universelle. Leur sévérité semble déplacée. Dans la longue série des amusements que l’humanité a inventés, il n’en est pas de plus sain et de moins condamnable que celui-là. On peut ajouter qu’en 1900 l’amusement s’est constamment doublé d’un enseignement. De tous côtés et sous toutes les formes s’est manifesté le souci de transformer l’Exposition en une vaste École ; visites, conférences, tableaux, projections, notices multipliaient les données, les notions, les rapprochements, les contrastes. Il y a bien à cette organisation d’un grand bazar scientifique, quelque péril. Les connaissances ainsi acquises ne sont profitables que si elles en provoquent d’autres, que si elles donnent l’impulsion à une recherche individuelle du savoir ; elles ne valent que comme point de départ. S’il en était autrement, si le visiteur ignorant devait n’en retirer que la certitude d’être devenu savant et l’usage de quelques-unes de ces formules absolues qui sont « la forme naturelle de la pensée inculte », ce serait très grand dommage.

Peut-être, après tout, a-t-on trop répété que l’Exposition était une École ; ce n’en était, ce n’en pouvait être que le vestibule.

  1. Chicago conserve le record du chiffre d’entrées par jour. Le 9 octobre 1893, anniversaire du terrible incendie de 1871, 713.646 visiteurs pénétrèrent dans l’enceinte de Jackson Park.
  2. L’Exposition de 1867 fit 26 millions de recettes et en dépensa 23 ; bénéfice net 2,617.000 francs. En 1878, les recettes furent de 25.685.000 francs et les dépenses de plus de 55 millions. L’État et la ville de Paris eurent à combler un déficit de près de 32 millions. Les dépenses en 1889 s’élevèrent à 40,934,939 francs et les recettes à 52 millions.