L’arriviste/La cigale et la fourmi

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Imprimerie "Le Soleil" (p. 3-17).

I

EN CLASSE

La cigale et la fourmi


— « Monsieur Félix Larive ! — Votre travail n’est réellement pas mal fait ; mais on y trouve certaines phrases cigaliennes qu’il eût mieux valu pour vous laisser à la fourmi.

— Je ne saisis pas très-bien, monsieur, l’à propos de votre remarque fabuleusement imagée. »

Deux formidables éclats de rire accueillent et soulignent successivement la remarque du professeur et la riposte de l’élève ; le premier, de la part de ceux qui dans la classe aiment à faire leur cour au maître, se tiennent au guet de ses bons mots, trouvent spirituel tout ce qu’il dit ; l’autre, donnant à toutes les mauvaises têtes de céans l’occasion trop belle de s’affirmer.

— « Je veux dire, monsieur Larive, que j’aimerais y voir un peu plus du vôtre et un peu moins de ce que vous semblez avoir trouvé chez votre voisin d’étude. Il y a dans votre littérature des ressemblances qui trahissent ce voisinage. Défiez-vous des emprunts littéraires ; ils conduisent au vol, qu’on appelle plagiat. Et le vol en littérature est peut-être encore plus méprisable qu’un autre, parce qu’il est trop directement au service de l’orgueil.

— Oui, monsieur, mais il est toujours bon de chercher où se trouve l’emprunteur qui peut devenir, comme cela, un voleur.

— Il est tout probablement du côté auquel cela peut profiter ; mettons du côté du plus faible dans les concours.

Y êtes-vous ?

— Ces ressemblances, après tout, ne sont que des ressemblances et presque inévitables. Avec un même sujet et un même groupe d’idées à suivre, il est facile de donner dans les ressemblances.

— Il est facile de trouver des ressemblances, oui, mais non pas des airs de famille comme il y en a dans votre travail et celui de votre voisin d’étude, monsieur Eugène Guignard. Puisque vous insistez, je vous dirai qu’il est facile aussi parfois en littérature de découvrir le bien d’autrui, et à ce sujet, messieurs, il sera bon de donner une portée plus générale à mes remarques.

On peut, on doit même dans une juste mesure s’efforcer d’imiter les bons auteurs, puisque après tout c’est en cela que consiste l’enseignement littéraire. Mais piller les idées, les phrases toutes faites, les expressions d’un auteur, comme on ferait des fleurs ou des fruits de son jardin, c’est bien autre chose. Ernest Hello, je crois, révoque en doute même l’utilité de cette imitation. — On s’imagine, dit-il à peu près en ces termes, que les grands rhéteurs ont une recette, et qu’il suffit de la leur voler pour savoir écrire. Or, il arrive ce qui arrive souvent au voleur ; l’habit qu’on lui voit sied mal ; on comprend tout de suite qu’il n’est pas à lui.

Si dans votre style inexpérimenté vous venez insérer une phrase où l’idée, l’expression détonne évidemment, vous faites un peu comme la pauvresse qui trouve un ruban de soie dans la rue et croit pouvoir s’en parer en l’épinglant sur ses haillons.

Ah ! je sais bien que l’on peut « arriver » aujourd’hui quand même, et jusqu’à un certain point, à l’aide de méthodes ou de moyens semblables, comme l’on peut aussi, pendant un certain temps du moins, vivoter à l’aide d’emprunts ; mais cela n’est ni sûr, ni durable, ni très probe. Après avoir épuisé ce crédit ou cette réserve, il faut un jour ou l’autre en revenir à ses propres ressources, et gare la faillite tôt ou tard.

Au reste, vous n’êtes pas ici pour étudier des trucs, mais les vraies lettres. Vous faites votre classe de rhétorique ; c’est le temps de songer à la possibilité pour vous d’acquérir de la personnalité littéraire, dans l’orbe de vos moyens ; mais non pas du personnalisme qui dérobe aux autres. Soyez donc personnels dans votre style ; essayez de devenir quelqu’un par votre style ; que votre style soit bien vôtre, comme le timbre de votre voix.

Qu’il fasse parfaitement connaître ce que vous serez en caractère, en savoir comme en moralité, sans constituer cependant l’unique valeur de vos dires ou de vos écrits. Que votre style soit bien l’écho fidèle mais non pas la fausse enseigne de votre âme et de votre cœur.

Que le style soit, comme on nous l’a dit, l’homme lui-même et non pas son voisin ni son ami !

Et s’il vous arrivait d’acquérir un style tout personnel, efforcez-vous alors de le mettre au service d’une littérature toute canadienne ; non pas d’en colorer des pastiches plus ou moins parisiens, comme il s’en fabrique aujourd’hui là-bas pour l’exportation, à l’usage des colonies, plutôt que pour l’enrichissement d’une littérature nationale déjà opulente.

Efforcez-vous enfin, avant de rejeter les lisières, de marcher par vos propres forces, de vous tenir au moins debout et non pas,


« Comme le lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force…
Lors même que l’on n’est le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. »


J’ajouterai : quand vous développez un sujet, n’allez donc pas tout dire à votre lecteur. Laissez à son imaginative le loisir de s’exercer à son tour, de suppléer à ce que vous aurez délibérément omis. Si vous lui dites tout, vous risquez de l’entraîner dans la satiété et l’ennui. Il sera beaucoup plus habile de votre part de l’associer à votre effort, en lui jetant dans l’esprit des idées, en lui mettant sous les yeux des phrases suggestives qu’il se plaira à compléter. Il y trouvera d’autant plus de plaisir qu’il se croira seul capable de cette collaboration factice. »…

Toute la classe a écouté bouche bée cette tirade par trop subtile et quelque peu diffuse du professeur. Cependant l’on sent bien, à ne pas s’y tromper, qu’il y a là deux camps parfaitement divisés, largement séparés : les bonnes âmes et les gogos, qui gobent tout de confiance ou par flatterie, et le groupe toujours trop nombreux des mauvais esprits ou soi-disant esprits forts, cherchant constamment l’occasion de se goberger de l’autorité qui s’affirme et des théories qu’on leur enseigne.

L’élève Guignard sera des premiers. — Sérieux, discipliné, conscient de l’importance de ses études ; sorti d’un milieu familial qui ne lui a inspiré aucune prétention, il est là, sous les yeux du professeur en classe ou devant ses livres à la salle d’étude, pour s’instruire, acquérir ce développement intellectuel, ces connaissances des choses de l’esprit dont il n’a pu presque rien apporter du foyer paternel. Rien ne l’empêche donc d’être docile, d’avoir l’intelligence ouverte à l’enseignement du maître, de tirer profit de tout ce qu’on lui apprend. C’est une bonne tête de la classe.

Félix Larive, au contraire, ne vient pas tout droit de son village. De la classe financière, grandi dans la cohue d’une ville, autour d’une table de famille où l’on parle politique et lit les journaux ; admis déjà dans certains salons d’une société où l’on cherche à se donner de la belle manière et du bon ton, il apporte au milieu de ses condisciples une suffisance, un aplomb qui les dépassent ou leur en imposent. Qu’après cela et pour cela, il soit devenu l’un de ces meneurs en herbe que l’on trouve dans les salles de collèges, la chose est assez facile à comprendre. Aussi, est-il le point d’attrait en même temps que l’âme dirigeante d’un groupe d’élèves qui subissent son influence en favorisant tout à la fois ses visées. Pour tous ceux de ce clan, la petite improbité en écriture dénoncée ce jour-là n’allait pas assurément ni diminuer ni déparer leur fétiche. Bien au contraire, la préférence inverse du maître aidant, c’est à Guignard plutôt que va la moue, à ce primitif, à ce rustique auquel, en le pillant, « on aurait fait beaucoup d’honneur ». Avoir des idées, des expressions à soi, qui attirent l’œil et flattent l’esprit, quand on vient de Saint-Cajetan-d’Armagh, cela n’est admissible, ne peut être reconnu que par ceux qui voudront bien s’en servir.

Puis, en catimini, circule et agit dans cette opposition rien moins que loyale le ferment de la conviction que le jugement du professeur, sur la valeur littéraire des essais, n’est pas toujours sans appel. Et c’est encore l’irrépressible Félix Larive qui aura démontré le bien fondé de cette irrévérencieuse et subversive opinion.

Monsieur le professeur est un homme, sans doute, comme bien d’autres, qui doit trouver bassinante la tâche, si souvent répétée, de lire et d’apprécier à leur valeur relative trente ou quarante essais littéraires sur le même sujet. Aussi, lui est-il arrivé d’en juger parfois avec prévention, d’instinct et de loin.

Était-ce conspiration pour prendre en défaut l’autorité constituée, ou simple fumisterie d’écolier ? Un jour, Félix s’avisa de copier dans le cahier d’honneur un discours jugé superbe, l’année précédente, et dont le développement, les idées, le style, les termes, tous les mêmes, pour avoir vieilli d’une année, et être soumis par supercherie sous une nouvelle signature, ne valurent plus rien ou à peu près au jugement du même Aristarque devenu Zoïle, comme au grand amusement et scandale des comparses saisis du secret.

Ce que l’on en parla dans Landerneau !

Or, puisque le professeur ne lisait pas les devoirs, Félix Larive n’était-il pas excusable, dans un cas d’urgence, d’avoir mis à profit ou à contribution la distraction ou l’obligeance de son voisin d’étude ?

La confraternité de Guignard et de Larive devait-elle souffrir de ces différences de talents, de succès en classe, de conditions sociales ?

Nullement !

Chose anormale peut-être, ces deux adolescents, dans les circonstances où nous les trouvons et qui pouvaient susciter entre eux de si fortes antipathies, étaient cependant liés de la plus grande amitié. L’humilité du premier s’honorait des attentions de l’autre, qui n’était pas encore assez avancé dans la vie, surtout dans ce que l’on appelle la vie pratique, pour n’user que d’égoïsme dans ses affections, et ce dernier admirait franchement la bonté de cœur, l’aménité de caractère, les talents faciles de son camarade campagnard. Durant les heures de récréation et les temps libres, on les voyait souvent ensemble, quand, fatigué de présider à l’entrain de ses claqueurs, Félix Larive s’en venait causer avec son voisin d’étude, débonnaire et parfois secourable, comme on a pu déjà le comprendre. De son côté, Guignard volontiers se flatte de cette intimité. À la promenade, quand Larive le choisit pour copain dans les rangs, le fort en thème n’est plus rien, l’autre est tout, avec ses saluts qu’il trouve à distribuer à droite et à gauche par les rues de la ville, ses observations sur les hommes et les choses qu’il connaît si bien. On l’écoute ; on l’interroge ; c’est un plaisir ; on ouvre les yeux et prête l’oreille à tout ce qu’il dit des gens qu’il montre et qui n’étaient connus que par la gazette. Il le sent bien du reste et se fait ainsi populaire dans ce petit monde en miniature que représente une salle de collège. Vienne ensuite l’occasion pour lui de recourir à cette popularité ; sa brigue est toute faite, et il l’emportera sur tant de confrères qui lui seront pourtant supérieurs sous bien des rapports.

Eugène Guignard est le premier asservi sous cet ascendant de potache. Il en tire même une assez naïve gloriole. Que de choses il racontera au foyer paternel, qu’il aura recueillies dans ses conversations avec son ami de la classe urbaine, l’enfant de ce grand monde fashionable dont les faits et gestes occupent les journaux et partant quelquefois la chronique rurale. Car de plus en plus les bruits de la ville font écho dans les campagnes par les cent voix de la presse. Raconter ce qu’il a appris sur le compte de ces messieurs de la ville, par exemple, qui mènent périodiquement la sarabande électorale, le rendait assurément plus intéressant, au milieu des siens, que ce qu’il aurait pu leur rappeler des guerres malheureuses de Darius Codoman, ou de la parole entraînante et des plaidoyers vainqueurs de l’avocat Cicéron.

La cloche du collège sonne à quatre heures la sortie des classes. Tous se lèvent à ce signal impatiemment attendu, rassemblant à la hâte livres et cahiers épars sur les pupitres, et s’agenouillent à la parole invocatrice du Sub Tuum.

Puis, les théories des diverses classes du petit séminaire de Québec, où nous sommes, se suivent et défilent par les longs couloirs qui conduisent à la salle d’étude, et là se déposent manuels et paperasses. Quelques-unes de ces classes traversent la grande salle commune des récréations, passent dans les groupes déjà libérés, en un chassé-croisé plein de cris, de chants, d’appels, de rires et de lazzi. Pour la plupart, c’est la détente des nerfs et de la voix après deux heures d’inaction et de silence forcés, le libre cours à l’exubérance de la jeunesse. Mais d’autres, dans les classes supérieures, principalement, conserveront plus de décorum, pour laisser voir, par exemple, qu’on est rhétoricien ; quand on ne remporte pas tout simplement dans son esprit la fâcheuse impression d’un insuccès ou d’une réprimande plus fâcheuse encore. Cette scène du reste ne dure que quelques minutes, le temps seulement de réunir les groupes, de boulotter une miche, collation des plus frugales, et d’attendre le signal de la sortie pour la récréation en plein air. À ce signal, l’avalanche dégringole de tous ceux qui, massés d’avance près de la porte, s’empressent d’aller prendre la « première relève » aux jeux de balle au mur, de tennis ou de croquet, en été ; de gouret ou de la glissoire, en hiver.