La Civilisation chrétienne en Orient - L’Inde anglaise sous la reine Victoria

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La Civilisation chrétienne en Orient
Émile Burnouf


LA
CIVILISATION CHRETIENNE
EN ORIENT

L'INDE ANGLAISE SOUS LA REINE VICTORIA

I. On the Aborigines of India, Hogdson, Asiatic Journal 1849. — II. On the Origin and authenticity of the aryan family of languages, by Dhanjibha Framji, Bombay 1861. — III. Campbell, Modern India, 1852. — IV. English Extracts, by major Campbell, Madras 1864. — V. Allen’s. Indian Mail. — VI. The Calcutta Review. — VII. The Journal of the royal asiatic Society, London. — VIII. The Madras Journal of Litter. and Science. — IX. Bahrat-Khand Amrit, journal de la Société indienne d’Agra pour les réformes sociales et religieuses. — X. The Panjab educational magazine. — XI. The Bible or no ! Madras 1864, etc.

Les faits accomplis depuis une dizaine d’années et ceux qui se passent en ce moment même ont produit dans les relations de l’Orient et de l’Occident une sorte de révolution. Les civilisations orientales sont désormais avec la nôtre dans un contact tellement général que leur transformation future ne peut plus paraître une chimère. Dans l’extrême Orient, l’ambassade de M. de Lagrenée, puis à quelques années de distance la guerre des alliés et la prise de Pékin nous ont ouvert la Chine ; les rivages asiatiques qui la continuent vers le sud ont été forcés de nous recevoir, et les peuples qui les habitent commencent à se réjouir de nous avoir pour maîtres ; le royaume bouddhiste de Siam a contracté spontanément avec nous des liens d’amitié que ses ambassadeurs sont venus sceller par un traité solennel. Ainsi les différentes parties de la race jaune qui jusqu’à nos jours avaient vécu dans un isolement systématique acceptent ou appellent notre influence. Dans un monde voisin, mais bien différent de celui-là, s’est établie et se maintient presque seule la race anglo-saxonne. La dernière révolte de l’Inde, qui a été plus étendue et plus sanglante que toutes les autres, a profondément modifié les vues des Anglais et opéré dans leurs relations avec ce vaste pays une transformation considérable. Résultat de causes qui agissaient depuis longtemps, cette lutte les a manifestées ; elle a trouvé une partie du public européen en état de les comprendre et le gouvernement anglais en état d’en conjurer pour l’avenir les effets ou le retour. Les études orientales ont permis aux Européens de pénétrer dans le fond même de la civilisation indienne, de saisir la suite de son histoire, de distinguer ce qu’il peut y avoir en elle de caduc et ce qu’il y a aussi de permanent, par conséquent de respectable pour les conquérans. La plupart des révoltes de l’Inde ont eu pour cause moins les exactions et les violences que l’ignorance de ses maîtres étrangers se heurtant maladroitement contre des usages dont ils ne tenaient aucun compte ; les travaux des savans européens ont montré comment ces usages, traités d’abord de superstitions et tournés en ridicule, se rattachent le plus souvent à des doctrines très sérieuses et à une constitution sociale parfaitement fondée en raison. Les négocians et les employés de l’administration anglaise n’ont vu longtemps que le dehors de cette civilisation ; mais un préfet chinois qui viendrait en Italie, en Espagne ou même en Angleterre pourrait juger de même ces pays, s’il n’en connaissait ni les doctrines religieuses ni les constitutions fondamentales. Les travaux des savans ont plus fait pour assurer la domination britannique dans l’Inde que les efforts successifs des armées et des administrations, car celles-ci ne font que s’imposer à des populations qui les détestent, tandis que l’étude des doctrines prépare un rapprochement entre les vainqueurs et les vaincus ; elle amène les générations nouvelles, oubliant les haines des pères, à ne voir dans les étrangers que des frères revenus de loin et des civilisateurs.

L’Occident porte dans les pays orientaux les élémens essentiels de sa propre civilisation, sa religion, sa science, les applications de l’une et de l’autre à la vie morale et à celle du corps. Le commerce est ordinairement le mobile qui conduit les hommes vers les pays éloignés ; ils en rapportent les objets qui manquent à leurs besoins ou à leurs plaisirs, et ils y portent leurs produits et leur superflu : s’enrichir est le but naturel et légitime de ces premiers explorateurs. La religion les suit, quand elle est, comme le furent celles du Bouddha et du Christ, animée de l’esprit de prosélytisme : conquérir à la vérité sainte les âmes des peuples qui l’ignorent, voilà ce que se proposent les missionnaires de toutes les religions ; mais autant les peuples barbares, qui n’ont jamais connu les religions supérieures, sont aisés à convertir, autant les peuples qui ont joui d’une civilisation réelle et qui en possèdent encore les doctrines sont rebelles à des dogmes nouveaux. Quand les navigateurs européens eurent découvert les Grandes-Indes et plus tard la Chine, les missionnaires chrétiens se précipitèrent à leur suite, croyant avoir affaire à des sauvages ou à de purs idolâtres ; ils le croient encore un peu aujourd’hui : illusion fâcheuse, puisque ici les vrais ignorans sont ceux qui ne savent ni à quelle race d’hommes ils s’adressent, ni quelles religions ils vont affronter, ni par quelles voies ces croyances inconnues pourront être attaquées. Après de longues et infructueuses prédications, l’insuccès finit par ouvrir les yeux à ceux qui prêchent et par leur faire comprendre que leur premier devoir envers ces peuples est de s’efforcer de les connaître. C’est à ce point qu’a été ramenée par les derniers événemens l’ardeur religieuse des chrétiens à l’égard de l’Orient.

A côté de cette influence si difficile à exercer en Asie s’en développe une autre dont l’action prend déjà quelque avance et pourra devenir prépondérante, si ceux qui l’exercent savent la modérer et la gouverner : c’est celle de la science. Aujourd’hui une grande portion de notre vie en Europe est en quelque sorte scientifique : les inventions nouvelles ne durent que quand elles sont fondées sur la science ; c’est à cette condition seule qu’elles satisfont les besoins auxquels elles s’adressent. Aussi les différentes sciences ont-elles pénétré dans tous les détails de notre existence : l’homme d’Europe se meut, s’éclaire, s’habille, se loge, se nourrit, se détruit avec des produits ou des instrumens qui, au lieu d’être dus comme autrefois à la routine, au hasard ou à la bonne nature, contiennent une part de science qui leur donne un caractère entièrement nouveau et augmente leur énergie. Lorsque les navigateurs du XVIe siècle se présentèrent pour la première fois aux peuples de l’Orient, ils ne leur apportaient pas des inventions notablement différentes des leurs, ils eurent même plus d’une chose utile à leur demander ; mais le temps qui s’est écoulé depuis lors et qui a laissé ces peuples presque stationnaires a été consacré par l’Europe au développement de la science : le siècle où nous sommes a le premier appliqué les données de la science à presque tous les besoins de la vie. Nous sommes donc aux yeux de l’Orient et nous sommes en réalité des hommes nouveaux, dont la puissance et l’action dépassent de beaucoup celles des hommes que la simple nature a formés. Que nous puissions dès aujourd’hui l’emporter sur eux à la guerre, c’est ce qui ne peut faire l’ombre d’un doute ; mais cette même science qui nous rend si forts nous dit aussi que l’emploi de la force n’est fruc- tueux qu’à la condition d’être confié à l’intelligence et à la moralité. Aussi les Anglais dans l’Inde sont-ils moins préoccupés aujourd’hui d’étendre encore leur empire que de le consolider en initiant à notre civilisation savante les peuples qui leur sont soumis. On serait injuste de reprocher au gouvernement actuel les crimes et les fautes volontaires des agens de la compagnie, car la même cause qui a fait substituer à celle-ci dans ces derniers temps le gouvernement de la reine a introduit dans l’administration de la presqu’île un élément nouveau, la moralité, lequel procède en ligne directe de la science. L’Angleterre d’aujourd’hui espère transformer les Indiens et les élever par degrés au niveau de notre civilisation en leur enseignant nos sciences et en leur en montrant les applications. Est-ce une chimère ? est-ce une entreprise possible ? Dans quelles circonstances sociales se produit-elle ? A quelles conditions peut-elle se réaliser ? Ces conditions sont-elles déjà connues ? Y a-t-il des moyens d’action déjà mis en œuvre, ou sur l’emploi desquels on puisse déjà compter ? C’est là ce que je me propose d’examiner, en me fondant sur des faits authentiques, sur des documens officiels et sur les données positives de la science moderne.


I

Un grand fait que les découvertes contemporaines ont mis en lumière domine désormais les relations de l’Inde avec l’Occident, et entre pour une part notable dans l’action civilisatrice de l’Angleterre sur cette contrée. Ce fait, c’est l’identité d’origine entre les hautes classes indiennes et les peuples européens. Ce n’est pas seulement l’étude des langues qui a mis au jour ce fait capital, c’est aussi le débrouillement des traditions et des origines des races humaines. Il n’y a plus là d’hypothèse : la fraternité primordiale des Indo-Européens est une vérité scientifique. On sait en outre que ce n’est pas sur le Gange ni même sur l’Indus qu’il faut chercher leur commun berceau, mais au nord-ouest de la presqu’île indienne, au-delà d’Attock et de Peshawer, dans les vallées qui descendent de l’Indou-Kô et qui se dirigent vers la mer d’Aral et la Caspienne. A des époques qu’il est à peu près impossible de fixer, les migrations de la race aryenne partirent de là et se dirigèrent les unes vers l’ouest, les autres vers le sud-est. Les premières peuplèrent une grande partie de l’Asie occidentale, l’Europe presque entière, atteignirent les îles britanniques et l’Irlande, dont le nom signifie terre des Ires ou Aryas. Enfin, avec les Normands et plus tard à la suite de Christophe Colomb, elles franchirent l’Atlantique et conquirent le Nouveau-Monde, dont elles se disputent aujourd’hui la possession. L’influence des Aryas du sud-est les y avait précédées. Ceux-ci en effet franchirent de bonne heure l’Indou-Kô par la seule porte qui donne entrée dans l’Inde, s’établirent sur le Sindhu (l’Indus) et sur ses affluens, poussèrent vers l’est entre l’Himalaya et le désert de Marwar et descendirent le Gange, où se développa au milieu d’eux la civilisation brahmanique ; puis, dans une expédition dont toute la péninsule garde encore le souvenir, ils conquirent le pays du sud et la grande île de Ceylan, colonisant de là les archipels du Grand-Océan et les rivages de l’Afrique. C’est du centre de l’Inde gangétique que partit le bouddhisme. Ses missionnaires se répandirent dans toutes les directions, civilisèrent le Tibet, convertirent la Chine et les pays au-delà du Gange ; ils eurent longtemps à Samarcande un centre d’où ils se rendaient, soit dans l’extrême nord de l’Europe, soit, par le nord de la Chine et les îles Aléoutiennes, dans l’Amérique septentrionale et le Mexique, où nous explorons aujourd’hui leurs monumens.

Ainsi à l’est et à l’ouest nous rencontrons des hommes qui furent autrefois nos frères, ou du moins nous retrouvons leur empreinte sur le sol et dans les croyances des peuples. Notre époque assiste à cette scène dramatique de reconnaissance, où c’est nous seuls qui pouvons apporter la lumière et la présenter à des peuples qui ne nous ont pas encore reconnus. C’est à l’Angleterre surtout qu’échoit aujourd’hui ce rôle ; les faits quotidiens prouvent que le vice-roi des Indes, sir John Lawrence, en est pénétré au même degré que les savans européens. Il serait impossible en effet de fonder dans cette vaste contrée un empire durable, si l’inimitié des races, à tort ou à raison, continuait d’opposer une barrière au rapprochement des idées et à l’unification des besoins et des mœurs. Tant que l’Europe n’a pas connu la commune origine des Aryas indiens et de ses propres habitans, elle a cherché sa voie et n’a pu s’établir dans cette contrée que par la force des armes. On a tort de croire que, si la France avait conservé les territoires qu’elle y possédait, elle eût pu s’y maintenir par d’autres moyens que les Anglais, car ou elle n’y eût jamais eu que des comptoirs sur les rivages, ou bien elle n’eût pénétré dans l’intérieur que par la conquête ; or ce procédé peut être appliqué avec plus ou moins d’humanité, mais il ne porte presque jamais le caractère de la justice, et il transforme en ennemis les peuples vaincus.

Quand les navigateurs du XVIe siècle abordèrent aux rivages de l’Inde, ils ne virent pour ainsi dire pas les hommes de race aryenne. Quelques milliers de Perses connus sous le nom de Guèbres, et qui habitaient la côte occidentale, ne formaient alors comme aujourd’hui dans la population des Indes qu’une minorité imperceptible. Sur les côtes du sud, les cultes indigènes étaient entre les mains des brahmanes ; mais ces derniers s’y trouvaient en petit nombre, parce que la religion avait circonscrit dans le nord de la péninsule la contrée par excellence, l’aryavartta, dont ils devaient faire leur séjour. A Karikal et dans tout le Carnatic et le Malayalam, on n’eût peut-être pas rencontré un seul xattriya ou homme de la seconde caste, celle des guerriers. La troisième caste, celle des væyas ou marchands, qui était la plus nombreuse au centre de l’Inde, avait dans le sud contracté depuis des siècles de si fréquentes alliances avec les castes inférieures, que l’origine aryenne y était souvent devenue méconnaissable. L’Orissa et le Ghandwâna, qui remontent jusque dans le voisinage des bouches du Gange, étaient occupés par les populations primitives de l’Inde et en majeure partie par des Chandâlas, l’une des castes les plus méprisées de l’Inde ancienne et moderne. Pour trouver les hommes de race supérieure dans un séjour qui fût à eux et les voir tels qu’ils étaient, il fallait donc pénétrer dans l’intérieur de l’Indoustan, ce que ni les Portugais ni les Hollandais n’ont pu faire et ce que Dupleix lui-même n’aurait probablement jamais pu réaliser. L’histoire des faits accomplis ne peut donc considérer ces premiers établissemens que comme la préparation d’un dénoûment auquel les générations présentes assisteront, et que déjà elles peuvent entrevoir.

C’est une des plus saisissantes pages de l’histoire du monde que le développement de la puissance anglaise dans l’Inde et le mouvement d’idées qui en a marqué les différentes époques ; mais la page qui s’écrit en ce moment dans les faits l’est plus encore et paraît devoir marquer une des ères les plus importantes de l’humanité. Les Anglais n’étaient venus dans l’Inde que cent dix ans après le voyage de Vasco de Gama ; leur premier comptoir avait été établi à Surate (Surâshtra) en 1611. C’est au milieu du XVIIe siècle que le médecin Boughton vendit à la compagnie l’autorisation de commercer avec l’intérieur, autorisation que lui-même avait reçue de l’empereur mongol Shah-Djihân. L’établissement des Anglais sur l’Hougly, la branche la plus accessible du Gange, fut la véritable origine de leur fortune : plus voisine de la mer que Chandernagor, Calcutta devint peu à peu le véritable entrepôt du commerce pour l’immense Vallée qui s’étend des monts Vindhyas à l’Hymâlaya et des bouches du Gange au Pendjab. Les ports européens répandus sur les rivages ne donnent accès que dans des pays d’une moindre étendue : Surate, Bombay, Goa, Mahé, Calicut, ont au-dessus d’eux la haute chaîne des Ghates, derrière laquelle les eaux descendent vers l’orient. Les terres que baignent ces rivières offrent plus d’espace à la culture que la bande étroite comprise entre les Ghates et la mer ; mais elles sont en majeure partie peuplées par des hommes de race inférieure, que le mouvement d’une civilisation quelconque entraînera toujours difficilement. D’ailleurs la Godâvarî et la Mahânadî sont-elles à comparer au Gange avec ses riches vallées ? On pouvait donc prévoir dès le commencement du siècle dernier que celui qui posséderait les embouchures du grand fleuve deviendrait le maître du commerce intérieur de l’Inde. Quand la compagnie prit possession de Calcutta, il y a cent ans, ce n’était encore qu’une petite ville ; mais par son heureuse assiette elle est devenue l’une des plus grandes cités du monde.

L’East-India-Company, née d’une petite association de marchands et de propriétaires, ne fut pendant près d’un siècle qu’une compagnie de commerce ; elle n’eut pas d’autre but que l’exploitation par voie d’échanges des produits orientaux, que l’Occident ne recevait auparavant qu’en petite quantité par les navigateurs persans ou arabes et par les caravanes. Le commerce anglais, à partir de la concession de Shah-Djihân, prit un tel développement qu’en moins de quarante années la compagnie étendait déjà son empire sur une partie de l’Indoustan, et possédait en fait des contrées que la loi de la métropole ne l’autorisait pas à gouverner. Le commerce ne suppose par lui-même aucune dépendance politique entre les contractans ; mais quand des territoires entiers deviennent caution et constituent de véritables hypothèques, il peut arriver et il est arrivé presque toujours que les anciens possesseurs, étant expropriés, tombent sous l’empire du possesseur nouveau. La compagnie des Indes, dès la fin du XVIIe siècle, se sentait assez forte et assez engagée dans les affaires intérieures du pays pour aspirer à le gouverner. Pendant près d’un siècle néanmoins la métropole recula devant cette conséquence, où la force des choses devait pourtant l’entraîner : le fait existait, le droit ne l’autorisait pas. Or une action gouvernementale suppose une administration et une armée. Prélever sur les fonds de commerce les sommes nécessaires pour défrayer l’une et l’autre, c’était s’exposer ou à ruiner la compagnie, ou à exercer sur les populations soumises des exactions et des actes de violence. Une nécessité en devait amener une autre : plus les possessions territoriales s’étendraient, plus les forces improductives, l’administration et l’armée, grèveraient le fonds commercial et pousseraient la compagnie à chercher au dehors des ressources plus abondantes et des accroissemens nouveaux. Dès lors il n’y aurait plus d’autres limites à la conquête que celles imposées par la nature, les hautes montagnes, quelquefois la mer ou le territoire d’une grande puissance. Ni les Mahrattes, ni les Çikhes, ni le Pendjab n’ont été pour la compagnie un obstacle infranchissable, et ils sont venus tour à tour accroître le nombre de ses sujets ; mais, comme l’avait prédit lord Wellington, ses efforts se sont brisés contre l’Afghanistan, et elle n’a jamais songé à franchir l’Himalaya. Tant que le terme naturel n’est pas atteint et que de nouvelles conquêtes sont possibles, elles se font : les vaincus paient alors non-seulement les frais de la guerre, mais les sommes nécessaires pour remettre sur pied les finances obérées de la société de commerce.

La charte concédée en 1773 à la compagnie des Indes, et qui créa un gouverneur-général siégeant à Calcutta et ne relevant que de la cour des directeurs, réunit entre les mains des mêmes hommes de la façon la plus dangereuse le commerce et les pouvoirs civils et politiques. D’une part, cette cour était nommée par les actionnaires de la compagnie et représentait l’exploitation commerciale du continent indien ; de l’autre, pour exécuter les desseins de la cour, le gouverneur avait entre ses mains la paix et la guerre, les traités, la conquête et la nomination à tous les emplois. Les faits qui suivirent l’arrivée de Warren Hastings et ceux qui s’accomplirent pendant la fin du dernier siècle et le commencement du siècle présent furent un des plus grands enseignemens qui aient été donnés au monde dans les temps modernes ; ils confirment cette loi d’économie politique, que, si l’état ne doit pas se faire marchand, il est plus dangereux encore qu’une société mercantile devienne un état. Pendant le premier tiers de ce siècle, le double rôle de la compagnie était déjà devenu pour elle un fardeau insupportable, parce que ses conquêtes nouvelles et l’exploitation d’un pays épuisé ne pouvaient plus suffire à combler le vide de ses finances. Elle aspira pendant trente années à se débarrasser de l’une ou de l’autre charge, et ce qui au premier abord pourrait étonner les hommes de notre temps, c’est son rôle commercial qu’elle demandait à quitter, renonçant ainsi à ce qui semblait être son intérêt fondamental pour se changer en une pure compagnie de gouvernement. C’est en 1833, sous le roi Guillaume IV, oncle de la reine Victoria, qu’eut lieu cette transformation. L’East-lndia-Company cessa d’être une société mercantile : non-seulement elle renonça au monopole dont sa charte lui donnait le privilège, mais elle cessa tout négoce, et n’eut plus entre les mains que les pouvoirs civils, militaires et politiques, sous la dépendance du gouvernement anglais, et non plus simplement de la cour des directeurs.

C’est à partir de cette époque que les Anglais ont commencé à exercer dans l’Inde une action vraiment civilisatrice. Tant que la compagnie poursuivit un intérêt matériel et agit comme propriétaire, ses pouvoirs durent paraître exorbitans ; mais du jour où elle ne fut plus qu’une société de gouvernement, ces pouvoirs ne furent plus excessifs, puisqu’ils parurent exclusivement consacrés à l’amélioration physique et morale de l’Inde et de ses habitans. Si cette transformation n’avait pas eu lieu, il est probable que la contrée tout entière se serait soulevée contre des maîtres de qui elle n’avait aucun bien à attendre et qui n’étaient pour elle que des oppresseurs. C’est ce que l’Angleterre avait très bien compris, et les craintes qui furent hautement exprimées à cette époque le prouvent surabondamment. Aussi tout le monde dans la métropole et dans la colonie se trouva-t-il d’accord pour ne laisser à la compagnie que son pouvoir gouvernemental, et de peur que ce nouveau système ne participât encore aux inconvéniens de l’ancien, la charte nouvelle ne fut octroyée que pour vingt et un ans, c’est-à-dire jusqu’au mois de mai 1854. En effet, le mouvement imprimé à la politique anglaise par un siècle et demi de conquêtes ne pouvait s’arrêter subitement. Il restait encore à soumettre le Pendjab et le Sindh, occupés le premier par les Çikhes, le second par l’aristocratie des amîrs, et formant ensemble la double région du bas et du moyen Indus avec Lahore et Haïderâbad pour capitales. La guerre contre Ranjit-Singh et la soumission des amîrs n’eurent que des causes politiques ; les raisons commerciales n’y furent presque pour rien ; le Pendjab fut annexé à l’empire anglais en l’année 1846, sous le gouvernement de lord Dalhousie. La puissance britannique avait atteint les limites naturelles de la péninsule ; elle s’étendait sur les deux grands fleuves de l’Inde, le Gange et l’Indus, et se trouvait protégée sur deux côtés par les montagnes et sur les deux autres par l’Océan.

Lord Dalhousie obéit aussi à des raisons politiques et à une sorte de nécessité sociale lorsqu’il détrôna en 1856 le dernier roi d’Aoude et annexa son royaume aux possessions anglaises. Cette partie de l’Inde, située au centre même de la vallée du Gange, est demeurée depuis les temps antiques le séjour par excellence des Aryas ; il n’y a pas dans toute la presqu’île une contrée qui renferme autant de brahmanes ; là sont les fleuves sacrés, ceux que les traditions les plus vivantes et les plus vénérées ont rendus célèbres, le Gange, la Yamunâ (Jumna), la Sarayu ; là est la cité sainte de Bénarès, le confluent sacré d’Allahâbad ; au sud et au nord s’élèvent les grands monts Vindhyas et l’Himalaya, tout peuplés d’ermitages et de saints. Si l’Angleterre eût laissé ce pays central à son autonomie, non-seulement l’empire britannique eût été coupé en deux, mais l’action morale de l’Occident eût été contre-balancée et peut-être empêchée par l’influence brahmanique qui entourait encore l’ancien trône mongol. Enfin l’Europe connaissait déjà une partie importante des œuvres sanscrites ; on venait de publier et de traduire les hymnes du Vêda, qui sont l’Écriture sainte des Indiens : l’Angleterre voyait nettement que renoncer au territoire d’Aoude, c’était laisser hors de sa sphère la portion la plus intelligente de toute la population des Indes et celle par qui elle pouvait le mieux à l’avenir faire pénétrer dans le pays la civilisation européenne.

La disparition des dernières traces de l’empire mongol irrita certainement contre l’Angleterre une partie de l’Inde mahométane ; la conquête du territoire sacré indisposa contre elle les populations brahmaniques. Est-il certain cependant que la prise d’Aoude ait été la cause de l’insurrection de 1857 ? Faut-il même la ranger parmi les causes principales de cette révolte à côté des célèbres cartouches frottées de graisse de bœuf ? Je n’oserais l’affirmer, car l’antagonisme des conquérans et des vaincus n’était pas nouveau ; il avait été grandissant avec la conquête, et il se faisait sentir à toute heure dans les relations de chaque jour. Quand la compagnie n’était qu’une société de commerce, elle n’avait affaire qu’à des hommes ou à de petits états isolés. Quand elle prit en main le gouvernement de tous ces états, les populations se sentirent vaincues et conquises. Celles du midi, qui semblent nées pour la servitude, ne faisaient que changer de maîtres ; mais celles du nord, où règne en partie le mahométisme, et dont la race est plus noble, reçurent dans leur orgueil une blessure qui s’élargissait à chaque annexion. Enfin, par sa dernière conquête, l’Angleterre mit contre elle l’Inde entière : l’esprit de commerce se trouvant relégué au second rang par la charte de 1833, que l’année 1854 avait vue finir, mais n’avait pas abolie, il parut évident à tous les yeux que les Anglais voulaient substituer leur civilisation à celle du pays et en effacer non-seulement les féodalités et les royaumes, mais aussi les religions, pour y substituer la leur. Il était trop aisé de prévoir ce qui naîtrait d’une telle situation. Les discours de ceux qu’à Londres on appelle les saints, qui veulent convertir les étrangers à tout prix, et même par la violence, ont fait plus pour amener la révolte que les actes les moins justifiables de Clive et de Hastings : ces prédications pleines de menaces ont transformé en une haine aveugle contre les chrétiens l’antagonisme qui grossissait depuis un demi-siècle parmi les musulmans et les Hindous. L’insurrection a été domptée, mais l’Angleterre victorieuse a été une dernière fois instruite par l’expérience : elle a cédé sur tous les points où la lutte religieuse et morale pouvait s’envenimer. Enfin, pour abolir chez les nouvelles générations le souvenir de la compagnie, pour placer en quelque sorte le gouvernement de l’Inde dans une sphère plus calme, étrangère à la querelle des politiques et des saints, pour se déclarer protectrice de toutes les croyances et uniquement occupée du bien physique et moral des populations, elle a aboli le titre de gouverneur-général et fait proclamer de Lahore à Calcutta et à Ceylan la reine Victoria impératrice des Indes.

Ainsi la société commerciale du XVIIe siècle, devenue politique et conquérante au XVIIIe, a perdu de nos jours son caractère mercantile ; devenue compagnie de gouvernement, elle a employé vingt-cinq années à compléter et à constituer pour l’Angleterre le plus grand empire de l’Orient après celui de la Chine. Elle a terminé son œuvre en domptant une insurrection qui a plus confirmé qu’ébranlé sa puissance ; puis elle s’est effacée pour remettre tous ses pouvoirs entre les mains de la reine, qui les exerce par l’intermédiaire d’un vice-roi. Aujourd’hui le commerce des Grandes-Indes intéresse encore un grand nombre de négocians anglais, comme il intéresse ceux des autres nations ; mais le gouvernement de cet empire n’a plus qu’un seul but avoué, celui de civiliser les populations indiennes, de les amener à nos idées et de les entraîner dans la sphère de notre activité. Il a donc devant les yeux l’imposant problème de deux civilisations en présence l’une de l’autre, l’une très antique, très diverse et attaquable par sa diversité même, mais représentée par cent soixante millions d’hommes, l’autre plus récente, plus vivante et plus compacte, mais étrangère et représentée par un petit nombre d’Européens dispersés sur le continent des Indes.


II

Les résultats acquis par les efforts séculaires de la compagnie des Indes et remis en 1858 aux mains de la reine sont de diverse nature et de proportions fort différentes. Le commerce, venu le premier, a pris entre les mains des Anglais un développement considérable sur tous les rivages de l’Inde. Si l’on consulte les budgets et les statistiques commerciales, on voit que les annexions successivement opérées ont amené vers la vallée du Gange des produits nouveaux et de plus en plus abondans, de sorte que les produits des provinces éloignées, du Cachemire par exemple, au lieu de prendre le chemin des caravanes ou de descendre la vallée de l’Indus, qui les conduirait directement dans la mer des Indes et les rapprocherait de l’Europe, se rendent maintenant, par Lahore, Delhi et Patna, vers Calcutta, et de là sur le golfe du Bengale. Ce chemin leur fait parcourir au moins huit cents lieues de plus que l’autre ; mais il est naturel, il a été suivi de tout temps par les populations de toute race, il est sûr et il conduit vers cet immense entrepôt de Calcutta où les Anglais ont réuni tous les moyens de transaction que l’Europe a imaginés ou perfectionnés de nos jours. Sur cette grande route de l’Inde aboutissent par une pente naturelle tous les produits des vallées gangétiques : ceux du sud vont à Madras et à Calicut, ceux de l’ouest à Bombay, dernière station des navires qui viennent de l’Orient pour prendre la voie de la Mer-Rouge ou celle du Cap.

Les routes que l’administration entretient ou crée chaque année dans une grande partie du pays contribuent notablement à diriger le commerce vers les ports anglais. Depuis que les plus importantes d’entre ces routes ont été rendues non-seulement praticables comme au temps de Jacquemont, mais faciles, les transports par caravanes à travers l’Asie ont beaucoup diminué ; ils diminueront encore lorsque les travaux en voie d’exécution seront terminés. En première ligne, il faut compter le réseau des chemins de fer indiens : la ligne principale, qui est à peu près terminée, suit le Gange et la Yamunâ, quitte cette rivière à Delhi, et, traversant la Saraswatî et l’ancienne Çatadru (le Setlége), atteint Lahore, située sur le Raoui (l’Hyraote des Grecs), au centre de l’heptapotamie de l’Indus. Cette grande artère centrale (trunk railway) n’a pas moins de six cents lieues de longueur, et amène vers elle presque toute la circulation commerciale de l’Inde par une attraction irrésistible. Du milieu de cette voie, d’un point situé entre Bénarès et Allahâbad, s’en détache une autre qui s’élève vers le sud-ouest, traverse la chaîne des monts Vindhyas au centre de l’Indoustan et descend en ligne directe vers l’île où est construit Bombay. Elle doit amener dans ce port les produits des vallées occidentales, surtout ceux de la Narmadâ (Nerbudda) et de la Taptî ; elle est exploitée déjà sur une partie de sa longueur. Il en est de même de la ligne qui par Pouna descend de Bombay vers le sud-est, aboutit à Madras et envoie un rameau au sud-ouest vers Calicut. Ces quatre voies de fer forment un ensemble gigantesque : le développement total est de 6,000 kilomètres en chiffres ronds ; par le zigzag qu’elles forment à travers le continent indien, elles en recueillent tous les produits, y facilitent les échanges, mêlent les populations, et permettent aux Européens de se rendre au golfe du Bengale en moins de temps, tout en évitant la longue et périlleuse traversée de Bombay à Calcutta.

Le gouvernement et les compagnies anglaises, qui ont entrepris ces grands travaux, mettent une diligence singulière à les exécuter. Non-seulement ils y voient un agent commercial et un moyen de civilisation, mais un intérêt d’un autre ordre les conduit. Il est pour l’Angleterre d’une nécessité absolue que dans un court espace de temps le commerce de l’Inde, du Tibet, du Caboul et d’une partie de l’Asie centrale prenne sa direction définitive à travers les Indes et se continue par mer soit vers l’Europe, soit vers l’extrême Orient. Elle suit d’un regard, je ne dirai pas inquiet, mais préoccupé, la marche progressive de la Russie vers le sud-est. Maîtresse de la Caspienne et de la mer d’Aral, la Russie commande en réalité aux fleuves qui s’y jettent. Ces fleuves arrosent l’antique berceau de la race aryenne ; en remontant la riche vallée de l’Oxus, qui porte aujourd’hui le nom de Boukharie et qui compte parmi ses villes Khiva, Samarcande et Balk (l’ancienne Bactres), on arrive en ligne droite à la porte de l’Inde. Un chemin de fer peut facilement être établi dans toute cette vallée et opérer sur le commerce de l’Inde une puissante dérivation au détriment de l’Angleterre et au profit de la Russie. La tâche d’empêcher ce résultat a été léguée par l’India-Company au gouvernement de la reine : elle ne préoccupe pas moins sir Charles Wood, ministre pour les affaires indiennes, et le vice-roi siégeant à Calcutta que lord Palmerston lui-même ; mais les menaces de l’avenir ne seront conjurées qu’à l’époque où les voies nouvelles sillonneront l’Inde tout entière : il faut qu’elles descendent l’Indus jusqu’à Haïderâbad et fassent de cette ville une autre Calcutta, qu’elles remontent ce grand fleuve par la porte de l’Indus et pénètrent dans le Tibet, car c’est par cet angle du nord-ouest que l’Inde anglaise peut être menacée.

La vieille politique britannique se trompe et combat contre elle-même quand elle fait obstacle ou crée des difficultés au canal de Suez. Le prompt achèvement de cette œuvre est au contraire un moyen de salut pour le commerce anglais en Orient ; s’il ne trouvait au sud les voies les plus courtes et les plus rapides, il serait infailliblement devancé par celui du nord. C’est ce que sentent vivement les chambres de commerce du royaume-uni quand elles appuient de leurs votes les fondateurs de l’entreprise. Le canal est comme la continuation des chemins de fer de l’Inde. De Calcutta, de Bombay et plus tard de Haïderâbad, le commerce maritime pénétrera directement par Suez dans la Méditerranée et desservira l’Europe à moins de frais que ne pourront le faire les chemins de fer et la navigation intérieure de la Russie. Une seule raison sérieuse pouvait combattre dans l’esprit des politiques l’exécution du canal international. L’expérience avait montré à l’Angleterre comment un simple établissement de commerce peut devenir une puissance politique d’un ordre élevé : elle lui a fait craindre que dans l’avenir la compagnie de Suez n’eût les destinées de la compagnie des Indes et ne fondât à son tour un empire entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie ; mais le caractère universel de cette société et les concessions récentes qu’elle à faites, concessions irrévocables, ne laissent plus aucune crainte à cet égard. L’Angleterre ne peut plus voir dans le canal de Suez qu’une voie commerciale faite en partie pour elle et une sécurité de plus pour l’avenir de ses relations. Cet avenir exige une politique nouvelle et suppose que, le négoce étant exclusivement abandonné aux particuliers, le gouvernement de la reine emploiera tous ses efforts à la transformation sociale de l’Inde et à sa régénération.

C’est ce que l’état politique de l’Inde permet d’entreprendre dès aujourd’hui, et c’est ce qui avait été presque impossible jusqu’à nos jours. Ce serait une illusion de croire que de simples prédications faites par des particuliers pussent exercer sur une contrée telle que l’Inde une influence quelconque. Les efforts individuels y ont été jusqu’à présent stériles et le seront vraisemblablement toujours. Les associations anglaises sont à peu près impuissantes, de sorte que l’action personnelle, qui a tant de vertu dans le royaume-uni, se réduit à rien dans une société toute différente de la société anglaise. La compagnie des Indes elle-même, malgré les forces et les moyens de tout genre dont elle disposait, n’a presque point eu d’influence sur la civilisation indienne, parce que, tour à tour dominée par les politiques et par les saints, elle n’a le plus souvent représenté qu’un parti ou, pour dire le mot, une coterie dans des proportions plus grandes. Il faut ajouter que ces partis, sans cesse en lutte l’un avec l’autre, prenant l’Inde pour théâtre de leurs querelles, se sont pendant tout le siècle présent embarrassés l’un l’autre, détruisant tour à tour ce qu’ils tentaient de réaliser. L’auteur d’intéressans travaux sur l’Inde anglaise, M. Ed. de Warren, a parfaitement raison d’attribuer en partie à cette animosité réciproque et surtout au prosélytisme immodéré des saints l’insurrection de 1857, car c’est cette ardeur sans mesure qui a provoqué parmi les populations indiennes une hostilité violente contre le gouvernement de Calcutta. Il faut nécessairement que l’action civilisatrice, partant de plus haut, s’exerce d’une façon plus calme et plus équitable. Si elle commence par s’attaquer à ce qu’il y a de plus intime et de plus persistant dans les mœurs du pays, je veux dire à la religion et à l’organisation sociale, elle ne rencontrera dans l’avenir comme dans le passé que des ennemis et n’aura aucun succès. On ne saurait trouver mauvais que des coups de canon soient tirés aux grandes fêtes religieuses de l’Inde, ni désapprouver entièrement lord Auckland d’avoir fait acte de déférence envers les cultes indigènes : Napoléon s’était conduit de même vis-à-vis des prêtres musulmans ; il comprenait que le premier acte de justice d’un chef étranger, à plus forte raison d’un conquérant, est de se plier aux usages religieux des peuples vaincus.

Aussi nous considérons le temps présent comme une époque critique pour la civilisation chrétienne dans l’Indoustan, car son action est désormais tout entière entre les mains du gouvernement anglais, qui seul en doit avoir la direction. Pour qu’elle pût s’exercer régulièrement, la première condition était qu’elle fût générale et uniforme, ce qui supposait non-seulement l’Inde pacifiée, mais son unité politique établie. Or tel est précisément l’état de cette contrée aujourd’hui. Tous les hommes qui la connaissent s’accordent à considérer l’insurrection de 1857 comme devant être la dernière, au moins de quelque importance. Quand une génération nouvelle aura succédé à celle qui y a pris part et qui s’y est en grande partie détruite, il ne restera dans le pays que des souvenirs lointains des anciens états de la société hindoue. Chez nous, l’histoire conserve d’année en année le souvenir précis des événemens, et pourtant les fils connaissent à peine l’histoire de leurs pères. Dans l’Inde, ces annales n’existent même pas, quoiqu’on y écrive quelques livres d’histoire, et les faits ne se conservent dans le souvenir que quand ils peuvent se changer en légendes. Or ce n’est certainement pas le dernier roi de Lahore, le triste successeur de Ranjit-Singh, ce n’est pas non plus le dernier roi d’Aoude qui pourront donner lieu à de tels récits. On redira peut-être encore comme une chose lointaine qu’il y eut un empire des Çikhes, un royaume d’Aoude, une confédération du Sindh ; mais ces vagues récits ne soulèveront aucune passion dans l’âme insouciante des Hindous. Les fils verront leurs terres produire des récoltes que leurs pères n’avaient point connues ; ils sentiront leurs intérêts étroitement liés à ceux des Européens ; les inventions de l’Occident leur procureront un bien-être dont la génération précédente n’avait pas joui, et ils commenceront à se demander si ces étrangers que leurs pères avaient maudits ne sont pas réellement leurs bienfaiteurs. Ces effets se produisent déjà dans une partie notable de l’Inde, surtout dans celle où là culture du coton a rendu la vie à de vastes campagnes abandonnées, dans toute la région centrale que traverse le grand chemin de fer, et dans la province d’Agra depuis que les travaux exécutés au canal du Doâb ont commencé à ramener la fertilité dans ce pays. L’action générale que le gouvernement de Calcutta exerce en ce sens fera entrer dans les esprits cette unité politique qui n’est encore que dans l’administration, et qui est une des formes essentielles de la civilisation moderne.

J’avoue que je ne comprends pas les plaintes qu’on élève contre l’Angleterre parce qu’elle n’admet guère dans les hautes fonctions que des Européens et presque uniquement des Anglais. En peut-il être autrement tant qu’un pays conquis n’a pas atteint l’unité politique, qui est son premier besoin ? Avons-nous fait autrement dans l’Algérie, si petite et si près de nous en comparaison des Indes ? D’ailleurs une organisation politique et administrative est comme un grand mécanisme où l’on ne peut remplacer une pièce que par une autre de même forme et exactement appropriée au rôle qu’elle doit jouer. Avant d’admettre les Indiens au partage des hautes fonctions publiques, il fallait que les Indiens fussent préparés à remplir convenablement ces fonctions : ils ne l’étaient pas ; ils ne pouvaient l’être que si leurs idées et leurs usages s’accommodaient à ceux des civilisateurs étrangers, et cette transformation ne pouvait se produire avant que l’unité politique fût constituée. Or elle ne l’est que depuis l’annexion de l’Aoude, la pacification de 1858 et la proclamation du gouvernement de la reine. Cela fait en tout sept années, dont les premières ont été employées à réparer les plus grands désastres de l’insurrection. L’ère nouvelle qui vient de commencer réalisera sans aucun doute le vœu des philanthropes et des amis de l’égalité ; mais elle ne le réalisera pas subitement, parce que, cette unité politique datant d’hier, il faut laisser à l’éducation des familles nouvelles le temps de se faire.

En outre, ceux qui réclament le plus haut au nom des Indiens sont les premiers à reconnaître qu’une profonde inégalité sépare les différentes races d’hommes qui peuplent l’Inde. Deux d’entre elles se distinguent par leur intelligence et leurs aptitudes variées : ce sont les Hindous des castes supérieures et les Parsis. Les uns et les autres sont Aryas. Les premiers descendent des anciennes familles qui possédaient l’Inde avant l’invasion de Mahmoud le Gaznévide en l’an 1000, et représentent l’ancienne civilisation brahmanique ; les seconds sont venus de la Perse, fuyant devant la conquête musulmane et emportant avec eux leurs livres sacrés et leurs usages. Les Indiens nobles et les Parsis n’ont rien à envier, quant à la capacité originelle, aux Anglais qui les gouvernent ; ils seront aptes à remplir toutes les fonctions civiles, politiques et militaires, quand il plaira à l’Angleterre de les initier à ces fonctions et de les y admettre. Le plus grand obstacle, dit-on, vient moins de leur inexpérience que de l’orgueil national des Anglais ; mais la science a constaté que les Aryas de l’Inde et de la Perse sont d’une race pour le moins aussi pure que les Anglais, et que les grandes familles de brahmanes et de xattriyas, issus par des mariages sans mélange des antiques conquérans de l’Inde, ne sont nullement surpassées en noblesse par les premiers lords d’Angleterre. Si un tel orgueil existe, il est à l’égard de ces hommes distingués tout à fait déplacé et choquant, et il appartient au gouvernement de la reine de le réprimer et de l’abattre, car la conservation de l’Inde est à ce prix. Au dédain des officiers anglais, le xattriya, le brahmane et le Perse répondent par un mépris que leur loi religieuse et leurs traditions de race autorisent ; ce mépris tourne vite à la haine, et la haine engendre la révolte.

L’organisation politique de l’Inde n’aura donc de stabilité que du jour où les hommes de race supérieure qui sont les égaux des An- glais auront été préparés et admis à partager avec eux toutes les fonctions. Cela est-il réalisable dès ce moment ? Nous ne le pensons pas. La période présente est une période de transition : elle ne pourra être abrégée que par le zèle que mettra le gouvernement à faire l’éducation des indigènes et le profit que ces derniers en tireront ; mais il faut s’attendre à la voir se prolonger bien des années encore pour les hommes de race non aryenne, c’est-à-dire pour la majeure partie des musulmans et pour ces populations primitives de l’Inde qui, par leurs descendons, peuplent presque à elles seules la moitié méridionale de l’Indoustan.

Ce qui maintiendra les descendans des populations primitives dans un rang inférieur, ce sera leur incapacité originelle. Tous les voyageurs, tous les rapports officiels, les statistiques et les ouvrages des savans sont unanimes à reconnaître que ces masses d’hommes sont incapables de s’élever au-dessus d’un certain niveau qui laisse le meilleur d’entre eux au-dessous du dernier des Aryas. Quand fut établie la constitution brahmanique, ils étaient tels qu’ils sont aujourd’hui ; le rôle qui leur est assigné dans les lois de Manou est de servir les autres. Du reste, nul d’entre eux ne réclame une égalité dont ils n’ont pas l’idée et ne se plaint d’être inférieur à ses maîtres. Accoutumés depuis plus de trois mille ans à la servitude, ils s’occupent peu de savoir qui les gouverne. La dernière insurrection les a trouvés indifférens et n’a pas dépassé les monts Vindhyas, limite méridionale du pays aryen ; ceux-là seuls y ont participé qui, faisant partie des régimens de cipayes révoltés, ne pouvaient guère agir autrement que les autres. Encore à-t-on vu de nombreux exemples d’hommes du sud se dévouant avec une fidélité touchante à leurs officiers et livrant leur vie pour sauver celle de leurs maîtres anglais.

Il n’en a pas été de même des musulmans. On en compte dans l’Inde à peu près seize millions, ce qui les place, relativement au reste de la population, dans la proportion de un à dix ou onze. Presque tous étrangers, venus du dehors avec les conquérans arabes ou mongols, ils appartiennent à des races d’hommes fort différentes les unes des autres. Ceux-ci se rapprochent des Tibétains et des Chinois, ceux-là des Sémites ; parmi eux on distingue un certain nombre de Persans qui n’ont rien de la Perse antique, et n’en portent le nom que parce qu’elle a été leur dernier séjour. Les musulmans sont dans l’Inde tels que nous les voyons en Europe. Quoique soumis comme les autres à la domination britannique, ils ont conservé les habitudes du temps où ils régnaient dans l’Inde comme conquérans. Ils habitent les villes, les postes militaires et les places de commerce ; on n’en rencontre presque jamais dans les campagnes ; ils ne cultivent pas la terre et ne vivent que du bien d’autrui. Ils sont fort inférieurs en intelligence aux Hindous de race noble et aux Parsis, et paraissent aussi incapables de comprendre les théories scientifiques que de les appliquer. Ils n’ont de goût que pour le négoce et l’exploitation des autres hommes ; ils n’estiment que le gouvernement militaire, le plus facile de tous et le seul dont ils aient une notion précise. Comme ils l’ont pratiqué autrefois sur le sol même de l’Inde, ils regrettent d’en être déchus, et leur principale préoccupation est de le recouvrer. La révolte est le seul moyen qui soit à leur portée ; ils la fomentent et la pratiquent avec un appétit sauvage. L’insurrection de 1857 a été bénigne jusqu’au jour où les musulmans y ont pris part ; aussitôt après, elle a commencé d’être cruelle, et a poussé à des barbaries sans nom les cipayes indigènes, qui sont ordinairement les plus doux des hommes. Les musulmans sont les véritables ennemis des Anglais, comme ils le sont de tout Européen. Leur capitale ne sera jamais Calcutta, mais La Mecque, où se préparent les projets sinistres, et d’où part le mot d’ordre pour les exécuter. Les efforts du vice-roi des Indes ne les amèneront pas aisément à nos mœurs et à nos idées ; mais à mesure que notre civilisation pénétrera la contrée et en entraînera les habitans dans la sphère de notre activité, les familles musulmanes sortiront de l’Inde et regagneront spontanément les pays d’où elles sont venues. Ce mouvement, dont on aperçoit déjà quelques symptômes, et qui est très marqué dans la Turquie d’Europe, aura cette conséquence finale, quoique lointaine encore, de laisser en présence les uns des autres les Aryas d’Europe et ceux d’Asie, ayant au-dessous d’eux cette foule d’hommes qui se décompose aujourd’hui en une multitude de castes inférieures et dégradées.


III

Les voyageurs qui ont vu l’Inde et les personnes qui y ont séjourné sont généralement d’avis que la bonne politique anglaise est de tendre dès à présent à la fusion des races comme au partage des fonctions publiques. Si celui-ci est presque impossible en ce moment, parce qu’il serait imprudent de devancer l’avenir, à plus forte raison la fusion des races est-elle à peu près impraticable. Quant à la tendance qui doit aboutir à ce résultat désiré, nous croyons qu’elle est dans la pensée du gouvernement britannique, et qu’il en prépare les effets, encore lointains. L’établissement des Européens dans l’Inde ne sera définitif que lorsqu’il aura perdu le caractère d’une conquête, ce qui suppose un entier mélange des vainqueurs et des vaincus, l’oubli de la défaite chez les uns et de la victoire chez les autres ; mais quand les générations nouvelles auront pris à leur tour la place que leurs pères occupent en ce mo- ment, moins hostiles à l’égard des conquérans, elles auront néanmoins beaucoup de raisons de ne pas se mêler à eux. Les musulmans seront séparés d’eux par la religion et par les préjugés, les Hindous par la religion et par le système des castes.

Les Français qui ont visité l’Inde voient dans ceux que l’on appelle les half-casts un point d’appui solide pour l’action européenne et le point de départ d’une transformation radicale de la société anglo-indienne. Les half-casts ou hommes de demi-caste sont les individus nés d’un Anglais et d’une femme indienne de caste supérieure. On fait d’eux un grand éloge ; non-seulement leurs qualités physiques sont remarquables, mais leur intelligence et leurs aptitudes morales, qui tiennent des deux races dont ils sont issus, les rendent propres aux études les plus élevées et à tous les services de la vie publique. Cela n’a rien de surprenant, puisque si le père appartient à la pure race aryenne, comme cela généralement a lieu en Angleterre, la mère étant aussi de pur sang aryen, les enfans doivent être considérés comme faisant partie de ce qu’il y a de plus élevé dans l’humanité ; si le père est d’une race moins pure, le sang des filles de brahmanes ou de xattriyas l’améliore, et peut donner lieu à des descendans originellement supérieurs aux pères. L’Européen qui épouse une négresse ou seulement une femme mulâtre dégrade sa race et fait déchoir sa postérité ; mais dans l’Inde, par son union avec les femmes des castes élevées, il la conserve ou il l’améliore. Des hommes de demi-caste ont paru dans la dernière insurrection et depuis lors dans la vie civile, soit à Calcutta, soit dans d’autres villes de l’Indoustan : nous savons les noms de plusieurs d’entre eux ; mais la désignation même de half-cast, qui n’a pas d’analogue dans la langue ancienne ou moderne de l’Inde, indique qu’ils n’appartiennent ni à la société anglaise, où les castes n’existent pas, ni à la société brahmanique, dans la constitution de laquelle aucune place ne leur a été réservée. Aussi dans le temps où nous vivons sont-ils repoussés par celle-ci et accueillis avec défiance par Celle-là. Il faut ajouter que l’état d’infériorité où est la société indienne dans ce qui constitue pour nous la civilisation fait que les Européens ont une sorte de dédain pour les indigènes et voient les half-casts presque du même œil dont ils regardent en Amérique les hommes de demi-sang. A ce préjugé, que les hommes de science déplorent, les Indiens nobles en opposent un autre : les Anglais sont à leurs yeux des étrangers dont ils ne connaissent pas l’origine aryenne, et que, pouf leur manière de vivre, ils assimilent aux races inférieures, abaissées au-dessous d’eux depuis trois ou quatre mille ans. Quand une brâhmanie épouse un Européen, elle ne conserve pas la moitié de sa caste, comme le mot anglais pourrait le faire croire ; elle la perd entièrement et devient un objet de mépris pour tous les siens : elle ne participe plus à l’offrande aux morts, ses ancêtres tombent aux enfers, ses enfans sont sous le coup d’une pareille réprobation. On voit que la classe des half-casts n’est pas, du moins pour le présent, un point d’appui solide pour la civilisation britannique, et cependant il est certain que, si l’Inde entière en était peuplée, l’unification des races serait accomplie.

Il reste à savoir jusqu’à quel point cette identification est désirable en supposant qu’elle pût être promptement réalisée. Le système des castes, qui s’y oppose, a été combattu avec une énergie quelquefois violente par les Anglais, soit dans leurs prédications individuelles, lorsqu’un officier ou un civilian ameutait en plein carrefour ou en rase campagne les bons Indiens qui venaient le voir plus encore que l’écouter, soit en grand, lorsque le gouvernement de la compagnie était dominé par l’influence des saints et poursuivait à outrance la destruction des préjugés hindous. Cependant la science européenne marchait : elle imprimait, traduisait ou compulsait, soit en Europe, soit dans l’Inde, les anciens livres sanscrits, et y trouvait l’explication de ces prétendus préjugés orientaux ; elle découvrait l’origine des castes et en suivait les effets à travers les siècles. Les travaux des savans ont sur ce point singulièrement modifié les appréciations du public, et ils pèsent aujourd’hui d’un poids considérable dans les conseils du gouvernement de la reine touchant les affaires de l’Inde. En somme, l’hostilité contre le système des castes s’est affaiblie ; les attaques que l’on dirigeait contre elles se sont calmées ou ont pris d’autres directions. La science a démontré que la caste (varna) a été un établissement naturel, qu’elle a eu pendant un grand nombre de siècles les plus salutaires effets. Elle tire son origine de l’invasion des Aryas dans l’Inde au temps où furent composés les hymnes du Vêda. A leur arrivée dans ce pays, ils le trouvèrent occupé par les races inférieures qui peuplent encore le sud et l’orient de l’Asie. D’après les hymnes védiques, ces populations étaient dépourvues de civilisation ou du moins n’en possédaient pas les parties les plus hautes, c’est-à-dire la religion, la science et tout ce qui dérive de ces deux sources. Ces hommes grossiers, au nez épaté comme celui du bœuf, aux bras courts, à la peau jaune ou noire, remplissaient toute la contrée de hordes barbares habituées à manger de la chair crue et n’ayant aucune notion du principe supérieur des êtres. Les Aryas à la peau blanche, à la haute stature, au beau visage, à l’âme noble et à la pensée méditative, venaient en petit nombre, repoussant lentement devant eux les troupes de sauvages ou les soumettant à leur domination. Ils eurent pour elles la même aversion qui nous sépare aujourd’hui des nègres de l’Afrique, et qui a fait maintenir leurs descendans à un niveau si bas dans tous les états américains. Com- bien y a-t-il d’hommes en Europe qui voudraient épouser une peau-rouge, une négresse ou seulement une Chinoise ? Que chacun de nous s’adresse cette question : sa réponse secrète lui donnera la solution du problème des castes. Les Aryas de l’Indus eurent pour les indigènes une pareille répugnance et les tinrent à distance au-dessous d’eux. A mesure que leurs établissemens se consolidèrent durant la période du Vêda, cette aversion naturelle fut fortifiée par la lutte, par le contraste des religions et par la nécessité où étaient les Aryas de se maintenir. Tout cela aujourd’hui est historique. Plus le nombre des conquérans était petit, plus ils devaient s’interdire de se mêler avec les indigènes. Je suppose par impossible que les vingt mille Anglais qui sont dans l’Inde contractent mariage avec les gens du pays ; leurs enfans seront à moitié indigènes, leurs petits-enfans le seront aux deux tiers, et si chaque génération nouvelle, imite toujours celle qui la précède, après un nombre d’années qu’on peut fixer approximativement, leur descendance n’aura plus d’eux ni un trait, ni un usage, ni une aptitude, ni une idée, ni peut-être un souvenir. En fin de compte, aucun changement ne se sera produit ni dans la population, ni dans la civilisation. Si les Aryas védiques eussent consenti à s’allier à ces barbares qu’ils appelaient du nom commun de Dasyus, ils auraient disparu au milieu d’eux comme une goutte de pluie dans l’océan. La nature les sépara ; mais, par l’effet non moins naturel d’une fréquentation journalière, un grand nombre d’unions se produisirent jusqu’à l’époque où les hommes d’un esprit supérieur et prévoyant transformèrent en une loi positive l’aversion originelle des races, constituèrent les castes, et, prohibant les unions de hasard, fixèrent les lois, les modes et les conditions du mariage.

Telle est l’origine historique de la loi des castes dans l’Inde. Elle fut maintenue avec une énergie et une constance qu’aucun autre peuple n’a égalées. Les effets en furent prodigieux. Si l’on prend son point de vue d’en bas, on peut, armé des documens les plus variés et les plus authentiques, prouver qu’elle n’a eu dans la pratique aucune influence fâcheuse sur les castes infimes ; d’autre part, elle a protégé les Aryas indiens, conservé la pureté de leur race pendant un grand nombre de siècles, rendu possibles la civilisation brahmanique et le bouddhisme, et maintenant encore elle rend praticable la régénération de l’Inde. Je n’ai pas à juger ici d’un point de vue absolu la valeur des deux civilisations indiennes ; mais elles ont, sans aucun doute, élevé le niveau des races que la conquête avait abaissées, accru singulièrement leur moralité et développé au milieu d’elles un bien-être que les invasions musulmanes ont détruit, et que la conquête anglaise est encore loin de leur avoir rendu, Il faut ajouter que la science brahmanique n’a pas été étran- gère au développement du génie grec, l’une des sources de notre civilisation, ni à la formation du christianisme, religion de tout l’Occident. Quant au bouddhisme, tout le monde sait combien il a amélioré les nations orientales chez lesquelles il a pénétré. Tout ce développement de la pensée indienne procède des Aryas ; sa place dans la civilisation du monde a été et se trouve encore si considérable qu’il faut voir en eux une des branches les plus fécondes de l’humanité. Or il est visible que rien de ce qu’ils ont produit n’eût pu naître sans le système des castes, qui les a sauvés.

Il est contestable que la suppression immédiate de ce système fût avantageuse, en supposant qu’elle fût possible. Aucun des conquérans de l’Inde ne l’a amoindri : le mahométisme, qui lui est naturellement hostile, non-seulement ne l’a pas fait disparaître, mais il s’est assis à côté de lui, de telle sorte que, sur les cent soixante millions d’hommes qui habitent la contrée, seize millions vivent sans caste au milieu de cent quarante autres millions presque tous soumis à ce régime. Étrangers les uns aux autres, ils ne se réunissent pas à moins de se sentir attaqués sur un terrain commun : ainsi les cartouches de fabrication anglaise blessèrent à la fois la religion des Hindous et le préjugé sémitique des musulmans. Sans que rien fût changé à l’état présent des choses, les Européens pourraient vivre en paix avec les Hindous aussi bien et mieux que les musulmans. La tentative prématurée des anglicans exaltés n’est d’ailleurs que la reproduction en petit de ce que le bouddhisme avait essayé en grand avec une connaissance profonde des besoins du pays et dans des circonstances propices. Le sort des populations infimes devait être amélioré par lui, leurs castes supprimées, sinon de fait, du moins moralement, et le sacerdoce mis entre leurs mains au même titre qu’entre les mains des brahmanes. Cela se passait au temps de la plus haute civilisation indienne. La réforme eut un succès passager ; mais, avant qu’elle fût accomplie, bouddhisme et bouddhistes furent chassés de l’Inde et n’y revinrent plus. Si la lutte des Anglais contre les castes devenait générale, officielle et directe, le sort du bouddhisme attendrait la domination anglaise, et nulle force humaine ne pourrait empêcher ce résultat : l’ébranlement d’une foule qui se porte dans une direction commune est irrésistible lors même qu’elle n’a pas de chefs pour la conduire, car alors le chef, c’est l’idée. Aussi le gouvernement britannique paraît-il avoir renoncé à toute tentative immédiate contre le système social des Indiens, et se croit-il mal servi par les particuliers ou les sociétés de propagande qui l’attaquent directement. La grande liberté dont on jouit en Angleterre ne permet pas d’empêcher ces tentatives, qu’autorise d’ailleurs le prosélytisme anglican d’un grand nombre de personnes et de sociétés. Il n’en est pas moins reconnu que leurs ef- forts rencontrent parmi les indigènes une résistance d’autant plus avouée qu’ils se poursuivent avec moins de mesure. L’Hindou considère la loi des castes comme la base de sa constitution sociale et la condition de son existence ; les hommes de caste moyenne ou infime n’y sont guère moins attachés que les xattriyas et les brahmanes, parce que la perte de la caste dégrade toujours un homme quand il y a encore au-dessous de lui un degré auquel il peut tomber. Il n’y a que les hommes du dernier rang, tels que les pukkasas et les chandâlas, qui, n’ayant rien à perdre, consentiraient peut-être à changer de régime social, car on se ferait une fausse idée de la société indienne, si l’on croyait qu’il ne s’y rencontre que quatre castes, celles des brahmanes, des xattriyas, des vœçyas et des çûdras. Ce sont là les quatre grandes divisions primitives ; mais la troisième et la dernière se subdivisent en un nombre presque infini de castes secondaires hiérarchiquement superposées, dont chaque membre a un intérêt positif à ne pas déchoir. La pratique de tous les métiers et tous les détails de la vie publique et privée sont si étroitement liés à cette organisation, que toute dissolution précipitée de ce système provoquerait une épouvantable révolution.

Il est, on le voit, d’un intérêt majeur non-seulement pour la puissance anglaise, mais aussi pour la civilisation occidentale, qu’elle représente aux Indes, de ne pas vouloir ébranler trop vite cette construction séculaire. S’il doit arriver que le régime des castes succombe et soit remplacé par l’égalité européenne, et si la substitution doit se faire par les mains de l’Angleterre, celle-ci a tout avantage à la préparer de très loin et à ménager la transition. Toutes choses marchent vite parmi nous ; mais en Orient les mouvemens sont d’une extrême lenteur, et ceux qui ont voulu les hâter ont été emportés par des révolutions.

L’étude des livres sanscrits et notamment du Vêda, qui a fait connaître l’origine des castes, a montré de plus comment la caste est devenue la clé de voûte de tout l’édifice social des Indiens. C’est un sujet qu’en Europe on ne saurait trop méditer, quand on s’intéresse à notre influence en Orient et à l’avenir de notre civilisation dans ces contrées. La caste, qui est une institution sociale, est en même temps une institution sacrée ; elle fait partie de la religion. Les cultes sont libres : on peut adorer à son choix Vichnu, Çiva ou toute autre divinité. Les croyances et les théories théologiques sont libres également, et l’athéisme seul, c’est-à-dire la négation du principe divin et de l’ordre moral (nâstikya), est banni de l’orthodoxie et pour ainsi dire frappé d’anathème ; mais la loi des castes est aux yeux de tous un principe de religion pratique qui De doit pas être mis en doute. Quand s’établirent sur l’Indus et le Gange les populations aryennes, leur petit nombre, qui engendra la caste, fit qu’un lien indissoluble s’établit entre elle et la religion. En effet, si le mariage eût été permis entre les Aryas et les indigènes, la religion védique se fût perdue avec la race. Le fils de sang mêlé, ballotté entre deux religions ennemies, ou fût devenu un incrédule (et il y en avait déjà au temps des hymnes védiques), ou se fût fait à lui-même une religion bâtarde dans un temps où il n’y avait ni théologie définie ni sacerdoce constitué. A la seconde génération, l’idolâtrie eût fait un nouveau progrès, et au bout d’un temps assez court eût absorbé totalement et fait disparaître la religion des Aryas. Il y avait donc une communauté évidente de destinée entre la race et la religion : l’une se mit sous la protection de l’autre, et le même intérêt qui poussa les Aryas à s’interdire les mariages avilissans leur interdit aussi la participation aux cultes indigènes et l’admission des indigènes à leurs propres cérémonies. Bientôt, la classe sacerdotale s’étant formée en même temps que la classe des guerriers propriétaires du sol, les fonctions que la nature et la conquête leur avaient départies leur furent assurées par la loi religieuse comme par la loi civile ; la grande division en quatre castes s’établit sous cette double autorité, et par la cérémonie de l’investiture la religion scella dans les familles et dans chaque personne le contrat qui les liait à la société. L’Hindou qui a reçu sa part d’instruction et à qui l’on a passé le cordon sacré est aussi fortement lié au système des castes qu’un Européen l’est au christianisme par le baptême ; puis, à mesure qu’il avance dans la vie, ce lien se serre de plus en plus par les usages publics ou domestiques, par le mariage, par le culte, enfin par les préjugés que la religion ou la société engendrent.

Jusqu’à présent, les Anglais n’ont trouvé aucune voie par où il soit possible de pénétrer dans ce système sacré des castes et d’y introduire un principe quelconque de dissolution. Il y a donc une chose au monde contre laquelle les moyens dont dispose la civilisation européenne paraissent impuissans. Cette chose n’est ni la Turquie, puisqu’elle s’empresse elle-même de se transformer selon nos désirs ou tout au moins de nous faire illusion, ni Rome, qui commence à sentir qu’elle est perdue si elle ne cherche bientôt à se rapprocher de nous ; cette force de résistance où viennent s’émousser tous les efforts de l’Occident, c’est la constitution brahmanique et le régime des castes.


IV

Il me reste à parler des deux grands leviers que l’Occident possède, et dont on peut essayer l’effet sur les constitutions orientales, la religion et la science. La conversion d’un Hindou au christianisme entraîne pour lui le renoncement à sa caste et le classe aus- sitôt dans la société européenne. Si donc on pouvait convertir ainsi tous les Hindous, on détruirait du même coup toutes les castes, on passerait le niveau sur la population entière, qui dès ce moment se trouverait assimilée aux Européens, et ne demanderait plus qu’une éducation convenable pour s’élever à leur niveau. De plus, la religion que nous avons reçue dans notre enfance, lors même que nous n’en croyons presque plus rien, exerce sur nous à tout âge un tel empire qu’elle nous accoutume à une certaine manière de penser sur toutes choses, et nous rend très différens des hommes qui ont une autre religion que nous. Si les Indiens acceptaient le christianisme, ils penseraient bientôt comme les chrétiens, et ne différeraient plus de nous que par les choses les plus extérieures et les moins importantes ; de la sorte, ils seraient engagés pour toujours dans le mouvement de notre civilisation. Il faut donc prêcher les Indiens, les catéchiser et les convertir. Voilà comment raisonnent les apôtres anglicans du christianisme aux Indes. Les moyens qu’ils mettent en œuvre sont connus de tout le monde ; ils sont les mêmes dans l’Indoustan que partout ailleurs : beaucoup de missionnaires, de prédicateurs libres et de sociétés bibliques. On ne se fait pas une idée du nombre de bibles qui se débitent chaque année dans l’Inde, et notamment aux fêtes de Jagannâtha et à la foire de Hardwar, où les Indiens se rendent de toutes les parties de l’Indoustan. Il existe en Angleterre et aux Indes des ateliers de traduction, des imprimeries et des comités de distribution uniquement occupés à faire parvenir des bibles aux Indiens dans toutes leurs langues et dans tous leurs dialectes. Je passe sur les missions et sur les prédications, dont les procédés enthousiastes sont quelquefois si bizarres qu’ils excitent l’hilarité des Indiens et des chrétiens eux-mêmes. Eh bien ! faut-il le dire ? ces bibles, ces cotisations, ces voyages, ces flots d’éloquence, sont perdus. Les gens sincères (et j’ai consulté à cet égard des Anglais dignes de foi qui avaient fait dans l’Inde un long séjour) prétendent que l’on ne convertit personne. Les rapports des missions portent le chiffre moyen annuel des conversions à six cents. Sur cette base, il faudrait mille ans pour convertir six cent mille Indiens et deux cent trente mille ans pour les convertir tous.

D’où vient ce peu de succès ? De deux causes : l’ignorance des prédicateurs et le contraste de deux religions presque égales. Les prédicateurs croient tout savoir quand ils ont appris la Bible par cœur et s’imaginent que ce livre possède à lui seul la vertu de convertir le monde ; ils n’ont presque aucune notion des croyances auxquelles ils se heurtent, et ils ont à peu près le même succès qu’aurait un Turc ou un Arabe en prêchant l’islamisme sur nos places publiques, à la porte de nos églises ou dans nos camps. On répète faussement en France qu’en Angleterre l’étude du sanscrit est très répandue : il n’en est rien. L’état fait quelque chose pour la propager : de riches et généreux particuliers fondent même des chaires, comme l’a fait récemment M. J. Muir à Edimbourg, quelques érudits entourent les professeurs ; mais le public du royaume-uni, qui devrait s’intéresser aux choses de l’Inde, ne fût-ce que pour son commerce, ne vient guère entendre leurs leçons. Cette langue et ses livres sont à peu près inconnus des prêcheurs anglais, persuadés que c’est là une connaissance superflue et que la Bible suffit à tout. Or je suppose que l’on ne tienne pas compte de la religion musulmane sous prétexte qu’elle n’appartient qu’à la minorité ; il faudrait au moins se bien rendre compte, avant de parler et d’agir, de ce que pensent en matière de religion les hommes de l’Inde centrale, qui sont Aryas et suivent le brahmanisme, — ceux du sud, qui suivent la même doctrine, mais qui ne sont pas Aryas et ne prennent guère du brahmanisme que les formes extérieures, — les Çikhes, qui se rattachent au célèbre prophète Bâbâ-Nânak et ont une doctrine à eux, — les Népalais et les habitans de Ceylan, qui sont bouddhistes, — et tant d’hommes répandus dans l’Inde qui portent le nom de Jœnas [1]. On ne peut appliquer à ces différens peuples les mêmes procédés de conversion, ni les évangéliser de la même manière. Paul ne parlait pas aux aréopagites comme les apôtres des Gaules parlaient aux Bourguignons ou aux Francs. Il est maladroit de tenir aux pauvres gens du Ghandwâna ou du Malabar le même langage qu’aux pândits de Bénarès ou de Calcutta. Catéchiser des brahmanes en pleine rue ou avec passion est à leurs yeux une action qui tient de la folie : un docteur, un gourou qui explique la sainte écriture est modestement assis sur sa natte ou sur son escabeau garni de peau d’antilope, et, tenant le Vêda ouvert devant lui, il l’interprète verset par verset avec gravité et convenance quand ce n’est pas avec profondeur et suivant les formules de la science. Il ressemble beaucoup, sauf le site et le costume, à nos professeurs de théologie, et il dit presque les mêmes choses. Les sermons en plein vent ne sont point de son goût, et les choses qu’on y dit lui paraissent venir d’un autre monde. Vous n’aurez d’action sur lui que si vous vous prêtez d’abord à sa manière de penser et de parler. Le brahmanisme n’est pas une religion barbare, un culte sans doctrine, où l’on adore des formes fantastiques qui ne recouvrent aucune idée ; il renferme au contraire une métaphysique profonde, fort bien déduite, fondée en raison, méditée et discutée par de savans hommes depuis quatre mille ans. Cette métaphysique a défrayé plusieurs civilisations qui ont jeté dans le monde un éclat singulier ; elle s’est conservée intacte non-seulement dans les anciens livres de l’Inde (smriti), mais dans l’enseignement de nos jours, où elle est en pleine vigueur (çruti). Les négocians et les voyageurs qui voient les côtes de l’Indoustan ou qui ne remontent pas plus haut que la ville moderne de Calcutta se figurent que les cérémonies bizarres de Jagannâtha constituent tout le brahmanisme. Ils font à peu près la même erreur qu’un étranger parcourant pour ses affaires la Méditerranée et qui, voyant le miracle de saint Janvier ou les processions de pénitens blancs, gris ou noirs de Marseille, croirait que c’est là tout le christianisme. Si cet étranger, brahmane, guèbre ou Siamois, s’avisait là-dessus de vouloir catéchiser nos théologiens de la Sorbonne ou des Carmes ou seulement nos curés, il n’aurait aucun succès ; nos prêtres ne le comprendraient guère, et lui-même se heurterait à une théologie dont la force de résistance lui serait inconnue.

La première condition pour que le christianisme fasse dans l’Inde quelque progrès, c’est que les chrétiens s’initient aux religions de l’Inde, et surtout au brahmanisme, qui compte parmi ses fidèles la majorité des habitans. Or tous les dogmes essentiels du christianisme, la religion brahmanique les possède, excepté un seul, qui est sémitique et sur lequel règne toujours de l’obscurité dans les esprits, — le dogme de la création. Je ne veux pas sur ce point entraîner le lecteur dans trop de détails ; cependant on ne peut s’expliquer le manque absolu d’action de l’enseignement chrétien sur les brahmanes sans voir aux prises les deux croyances. Or ce que les hautes classes indiennes opposent à la foi des chrétiens, ce n’est pas l’hostilité, c’est l’indifférence. C’est même quelque chose de plus surprenant encore : un brahmane accepte tout ce qu’un théologien chrétien lui propose comme objet de croyance, il donne à tous les points de doctrine et de morale son assentiment ; après de longs entretiens qui ont à peine eu le caractère d’une discussion, le gourou semble converti. Point du tout ; il reste brahmane. Les bibles que l’on distribue dans l’Inde sont parfaitement reçues ; quelques pândits les lisent et en avouent l’intérêt et la beauté ; mais le Vêda reste leur sainte écriture. Vous leur parlez de Jésus, de sa vie, de sa condamnation, de sa mort ; ce récit les fait frémir et les édifie. Vous leur dîtes : « Jésus était Dieu lui-même incarné ; » ne croyez pas qu’ils vont vous contredire : la doctrine des incarnations est un des dogmes fondamentaux de leur religion ; ils comprennent fort bien que le principe éternel ait animé un corps de chair en Occident comme il en a animé plusieurs autres en Orient. Voici la formule par laquelle ils expriment cette pensée : « Quand la justice languit, quand l’injustice se relève, alors je me fais moi-même créature, et je nais d’âge en âge

« Pour la défense des bons, pour la ruine des méchans, pour le rétablissement de la justice. »


« Jésus, leur dites-vous, ne fut pas seulement un Dieu, il fut aussi un homme et le fils de Marie. » Telle est encore la manière dont les Indiens conçoivent la théorie des incarnations : double paternité, double nature. Et comme si le nom même de la mère de Jésus était destiné à perdre tout prestige et toute réalité à leurs yeux, ils ont pour doctrine essentielle que c’est dans le sein de Mâyâ, personnification de l’espace et du temps, que s’accomplit la divine conception. « Mais la naissance de Jésus fut l’œuvre de l’Esprit-Saint, qui pénétra dans le sein de Marie et y déposa le germe divin. » L’Esprit céleste est aussi pour les brâhmanes le principe générateur des êtres ; il s’appelle le masculin suprême (paramam purusham), et c’est lui qui, adoré sous le nom de Vichnu, est le principe actif de toutes les incarnations. La doctrine des vichnuvites, qui est surtout celle des xattriyas et à plus forte raison des brahmanes, est très profonde à cet égard et dépasse de bien loin la théologie chrétienne. Le Père, qui pour les chrétiens est Dieu lui-même avant toute incarnation, est un des principaux noms que les livres indiens donnent à Brahmâ :


« Je suis le père de ce monde… Je suis l’origine de tout ; de moi procède l’univers. »


Brahmâ est bien Dieu le père, et répond métaphysiquement à la première personne de la Trinité chrétienne. Aussi jusque là brahmanes et chrétiens peuvent s’entendre ; mais le rôle de père est pris par les Indiens au sens propre, et tous les êtres procèdent de Brahmâ au même titre les uns que les autres ; nous sommes tous enfans de Dieu de la même manière que les personnages en qui Dieu s’est incarné, quoique avec moins de perfection et de puissance divine qu’ils n’en ont eu. Il est l’aïeul de toutes les générations, c’est sa vie qui passe en nous : comme un père ne crée pas son enfant en le tirant du néant, mais lui transmet les conditions de sa propre vie, modifiées par le corps nouveau où il s’incarne, ainsi Dieu est notre générateur (janitri), mais non notre créateur. C’est donc ici que se séparent les doctrines indiennes de celles de l’Occident, et c’est sur ce point que doit avant tout porter la discussion entre missionnaires et brahmanes. Sont-ils les uns et les autres prêts à la lutte ? Est-il possible de croire qu’un mouvement d’éloquence fébrile résoudra le problème ?

Mais ce n’est pas tout. La doctrine chrétienne ne va pas plus haut et n’admet rien au-delà du Père éternel, qui est pour elle Dieu lui- même, premier principe de toutes les choses visibles et invisibles. Au-dessus du Père, en qui demeure encore cette sorte de dualité que suppose l’acte générateur, le brahmane conçoit l’Être absolu et l’Unité suprême. Je n’examine pas s’il a tort ou raison, si sa théorie est plus scientifique que celle de nos théologiens ; mais dans la pratique et à la première vue il paraît l’emporter sur le missionnaire, puisque ce dernier, l’ayant suivi jusqu’à un certain point de la discussion, tout d’un coup s’arrête et paraît incapable d’atteindre le dernier terme de la théorie. Or c’est précisément cette conception suprême du Brahmâ neutre qui est depuis plusieurs mille ans le fondement de la théologie indienne ; c’est au-dessous d’elle que sont venus se coordonner tous les dogmes secondaires, celui des personnes divines et de la mâyâ, celui des incarnations, des dieux inférieurs ou anges, des saints et des personnages divins, celui des univers se succédant dans des conditions toujours renouvelées, mais contenant toujours la même somme de vie et d’intelligence, celui de la transmigration, celui de l’institution primordiale du saint sacrifice, de l’origine divine du Vêda et des lois de Manou, des castes et de toutes les institutions religieuses, politiques ou sociales. Tout cela forme un ensemble d’une compacité sans exemple, qui laisse loin derrière lui l’organisation mosaïque du peuple hébreu. Toute tentative dirigée sur un point quelconque de cet ensemble est restée vaine jusqu’à nos jours et le sera aussi longtemps que la théorie du Brahmâ neutre demeurera intacte, car cette théorie est la clé de voûte de tout l’édifice, et la force s’en communique à toutes les parties.

Je devais entrer dans ces détails un peu abstraits pour montrer comment la résistance de l’Inde à l’influence religieuse de l’Occident ne tient pas, comme on se l’imagine, à la persistance naturelle des superstitions, mais à une cause d’autant plus sérieuse que le génie brahmanique s’est montré plus profond et depuis plus longtemps. L’Inde aryenne a cessé d’exister politiquement depuis plus de huit siècles ; mais elle n’a pas cessé d’être contemplative et théologienne. C’est sur le terrain de la haute théologie qu’il faut porter le débat, si l’on veut parvenir à un résultat quelconque ; mais il est douteux que l’on obtienne des brahmanes la renonciation à une théorie si forte et autour de laquelle gravitent toutes leurs idées et toutes leurs institutions. Peut-être faudra-t-il que les apôtres du christianisme aux Indes consentent à une fusion entre les deux doctrines, admettent comme identiques les points de dogme qui de part et d’autre offrent ces ressemblances que nous venons, d’indiquer, fassent de Dieu le père, non un égal de Brahmâ, mais une seule et même personne avec lui, et reconnaissent théoriquement la suprématie absolue du principe neutre. Toutefois, si une telle fu- sion n’est pas impossible pour un philosophe, elle l’est presque pour un homme de foi, car au fond ce serait une pure et simple absorption du christianisme dans la doctrine indienne.

Il faut ajouter que la foi chrétienne est intolérante, dans le bon sens du mot, et qu’elle n’admet pas volontiers un mélange venu du dehors : toute doctrine étrangère est à ses yeux l’erreur. Quoique cette idée existe aussi dans l’Inde, et que chrétiens, musulmans, bouddhistes et païens soient également pour le brahmane frappés d’aveuglement et d’erreur (môha), cependant la tolérance en matière de religion est poussée très loin aux bords du Gange ; voici comment elle s’exprime :


« Ceux qui, pleins de foi, adorent d’autres divinités m’honorent aussi, quoique en dehors de la règle antique ;

« Car c’est moi qui recueille et qui préside tous les sacrifices. Seulement ils ne me connaissent pas dans mon essence. »


Cette largeur d’idées de la société brahmanique contraste d’une part avec l’unité systématique de ses institutions et de l’autre avec la tendance exclusive du christianisme, qui voit aisément dans les infidèles des malheureux livrés à la damnation. Elle a eu pour effet à des époques non encore fixées de tolérer et d’admettre dans l’Inde différens cultes grossiers et superstitieux ; mais valait-il mieux, en combattant ces cultes, ôter aux races infimes qui les pratiquaient les seuls dieux qu’elles pussent comprendre, pour y substituer des formules métaphysiques au-dessus de leur portée ? Ce même esprit ouvre à présent la porte aux idées chrétiennes : l’expression de avatâra du Christ [2], employée par beaucoup d’Indiens de distinction, semble indiquer la voie où pourraient s’engager les prédications et les entretiens pieux. En la suivant, la foi chrétienne se verrait amenée à se relâcher de ses rigueurs ; mais par cela même on parviendrait peut-être à s’entendre sur quelques points de dogme et plus tard sur les conséquences pratiques qui en découlent. Toutefois il y a peu à espérer des tentatives même les plus conciliantes tant qu’au sommet des doctrines s’élèveront en face l’un de l’autre les drapeaux ennemis du panthéisme aryen et du dogme sémitique de la création.

Dans l’état actuel de l’Inde, les Aryas du Gange et de l’Indus paraissent se préoccuper fort peu de ce que pensent en matière de religion les peuples indigènes du sud. Ils ont eu jadis leur période de prosélytisme, qui a été celle de la conquête ; mais plusieurs milliers d’années les en séparent. Cette conquête a été réalisée sous l’inspiration brahmanique par les xattriyas ou guerriers et s’est éten- due jusque sur l’île de Ceylan ; c’est elle qui a inspiré le Râmâyana. Par elle, les Aryas étaient devenus possesseurs des terres, maîtres et seigneurs des indigènes ; ceux-ci tous ensemble étaient compris dans la caste des çâdras. Par des causes que nous ne connaissons pas, les xattriyas abandonnèrent le sud pour retourner dans l’Inde centrale, plus fertile et d’un climat plus doux. Au temps des prédications bouddhiques, les indigènes du sud et de Ceylan, quoique compris dans la constitution sociale du brahmanisme et soumis à la loi de Manou, étaient plongés dans la barbarie, n’avaient plus de leurs conquérans qu’une notion très vague et n’avaient conservé de la religion aryenne que des divinités et des superstitions de plus. Aujourd’hui on les retrouve encore les mêmes : il n’y a plus au milieu d’eux un seul xattriya ; ils sont sous la direction religieuse d’un petit nombre de brahmanes, devenus par l’influence des milieux presque aussi ignorans et aussi superstitieux qu’eux-mêmes.

Ainsi les populations indiennes offrent un spectacle très varié. Tandis que les hautes classes sont monothéistes et adorent Dieu sous les noms de Brahmâ et de Vichnu, le bas peuple est livré au culte de Çiva et de la grande-déesse Durgâ ou Parvatî, ainsi qu’à l’adoration d’un nombre infini de déités inférieures ; ce sont elles qu’on voit régner presque uniquement dans tout le pays compris entre les Mahrattes et le golfe du Bengale. Plus au sud, dans la présidence de Madras, dans le Nizam, le Maïssour et le pays de Pondichéry, les prédications catholiques ont converti un certain nombre d’indigènes ; mais ces chrétiens sont, comme au sud de l’Égypte, chrétiens de nom, païens et idolâtres en réalité : Jésus, Marie et les saints n’ont fait que grossir de nouveau la foule de leurs dieux ; les prêtres qui les instruisent sont en majeure partie nègres ou mulâtres, ignorans et misérables, aussi incapables que leurs ouailles de s’élever au-dessus d’une certaine moralité et de concevoir aucune notion théologique. Ces indigènes n’ont été jusqu’à présent qu’assez peu transformés par l’influence chrétienne.

Il n’est pas impossible néanmoins de faire parmi eux des progrès qui coïncident avec l’accroissement de bien-être que leur procurent la culture du coton et la sollicitude du gouvernement de la reine. S’il est bien difficile aux missionnaires d’aborder la société indienne par le haut, ils peuvent commencer par le bas sa transformation religieuse, et c’est ce que prouve le demi-succès des missions catholiques dans le Carnatic et le Malayalam. Le nombre des hommes de caste inférieure qui ont adopté le catholicisme dans cette région de l’Inde s’élève, dit-on, à plus de cent mille, malgré l’abandon où on les laisse et le peu de secours que les missionnaires et les évêques du pays reçoivent d’Europe, car il faut bien le dire, tandis que le haut clergé catholique combat avec son chef pour un lambeau de terre en Italie, il oublie qu’il existe en Orient de vastes terres à conquérir et des populations malheureuses et grossières à instruire et à consoler. Ces indigènes forment plus de la moitié de la population totale de l’Inde ; presque tous sont compris dans les castes les plus infimes. Ils sont, pour être convertis, dans une condition plus favorable peut-être que les Francs de Clovis, car ceux-ci devenaient par la conquête maîtres et seigneurs d’une partie des Gaules ; les indigènes de l’Inde peuvent trouver dans le christianisme un asile contre la servitude, un retour à la dignité d’homme et une promesse pour la vie future. Cependant il ne faudrait pas prêcher au hasard, comme le font beaucoup de membres de sociétés bibliques ; les conversions doivent se faire avec méthode en commençant par le dernier des paryas et des chandâlas, qui n’a rien à perdre et qui a tout à gagner en se faisant chrétien. Ces castes immondes étant supprimées par la conversion et les hommes qui les formaient rendus à une vie meilleure, celles qui sont au-dessus, devenues les dernières et n’ayant plus à déchoir, seraient attaquées à leur tour et gagnées à la civilisation d’Occident. Ainsi, par une marche méthodique, les idées chrétiennes remonteraient la hiérarchie des castes et la décomposeraient dans l’ordre inverse de celui où elle s’est formée. Si les chrétiens d’Occident qui vont catéchiser les Orientaux et si ceux qui d’Europe dirigent les missions se donnaient la peine d’étudier l’Orient dans les livres sanscrits et palis, ils verraient que le bouddhisme n’a dû ses succès rapides qu’à l’emploi de cette méthode, que si, après plusieurs siècles de domination, il a péri dans l’Inde, c’est lorsqu’il s’est trouvé face à face avec la puissance brahmanique. On reconnaîtrait en même temps que, malgré ses revers, le bouddhisme a laissé dans la presqu’île, sans compter le Népal, des générations nombreuses de fidèles et toute cette classe d’hommes aujourd’hui connue sous le nom de Jœnas. Alors, il est vrai, la puissance brahmanique dominait seule et sans contre-poids ; aujourd’hui la puissance suprême dans l’Inde est européenne et chrétienne.

Il arrive déjà pourtant que la civilisation chrétienne se rencontre avec le brahmanisme dans les hautes classes de la société indienne ; c’est ce qui a lieu surtout dans les grands centres, à Calcutta, à Patna, à Bénarès même, à Laknau, à Delhi et jusqu’à Lahore, dans toute la région occupée par les Aryas depuis les temps védiques. C’est aussi dans cette partie de l’Inde que la lutte des deux civilisations se trouvera portée sur le terrain élevé des doctrines. Or nous venons de voir quels obstacles rencontre l’influence chrétienne parmi les populations brahmaniques, et qu’il n’y a presque rien à espérer de ce côté, D’ailleurs il n’est pas démontré que leur religion soit mauvaise, et qu’elle n’exerce point sur elles une action morale aussi puissante et aussi élevée que pourrait le faire le christianisme. C’est ce que le gouvernement anglais paraît avoir compris, et l’étude des livres indiens en Europe le confirmera de plus en plus dans cette appréciation. Un jour viendra sans doute où les sociétés de propagande et les croyans zélés, convaincus de leur-impuissance, renonceront à des conversions impossibles et vraisemblablement inutiles, qui exigeraient de leur foi des concessions théoriques auxquelles ils ne sont pas disposés.


V

Reste donc l’action générale de l’instruction publique : elle ne rencontre dans l’Inde aucune opposition, elle est presque partout accueillie avec empressement et sollicitée par ceux qui n’en jouissent pas encore. Ce n’est guère que depuis cinq ou six ans qu’elle occupe une place importante dans les préoccupations du gouvernement anglais ; mais cette place grandit d’année en année, et il est évident qu’à ses yeux l’enseignement public est la véritable voie par où la civilisation chrétienne doit pénétrer en Orient. L’Inde à cet égard est dans une excellente condition : non-seulement l’esprit des classes élevées est ouvert à toutes les notions scientifiques, comme l’est celui de tous les peuples aryens, mais de plus la société brahmanique a des les temps les plus reculés montré son goût et son aptitude pour toutes les hautes spéculations. Elle a créé des sciences dont naguère on faisait honneur aux Arabes, l’astronomie, l’algèbre, l’anatomie ; elle a poussé la métaphysique, la grammaire, la psychologie plus loin qu’elles ne sont allées chez nous jusqu’à ce jour ; dans les lettres, elle a produit des œuvres incomparables que les Grecs ont quelquefois surpassées, mais qu’ils n’ont pas toujours égalées. La société aryenne n’a jamais oublié son passé : suivant des méthodes locales et classiques, ce que les anciens ont découvert ou composé se transmet dans l’enseignement des gourous et les ouvrages des pândits ; les hautes classes sont en état de recevoir l’instruction qu’on voudra leur donner. J’ai dit qu’elles l’accueillent et la désirent : non-seulement ce fait est prouvé surabondamment par l’accroissement rapide du nombre des jeunes gens qui fréquentent les écoles et les collèges de Calcutta, de Pouna, de Delhi, d’Agra, de Bénarès et beaucoup d’autres, mais aussi par la fondation de plusieurs sociétés scientifiques et littéraires, sortes d’académies où des indigènes de toute race et de toute religion se rencontrent avec des Anglais et d’autres Européens, par la création spontanée de journaux natifs où une place est réservée aux articles de science et qui se donnent pour tâche d’élever les Indiens au niveau de la société européenne, enfin par les sommes que consacrent de riches particuliers à l’établissement de nouvelles écoles. Ainsi un habitant de Surate, Sorabji, a donné 162,500 fr. pour la construction d’un collège dans cette ville ; un Parsi en a donné 125,000 pour fournir à cinq jeunes Indiens les moyens d’aller en Angleterre compléter leur éducation ; l’Indien Prema-Chandra a donné 2 laks de roupies (500,000 francs) pour l’établissement d’une bibliothèque à l’université de Bombay ; Mohammed-Habîb-Bhây en a légué 2 laks 1/2 (625,000 francs) pour la fondation d’une école dans cette même ville [3].

Sir John Lawrence, au milieu des soins sans nombre qu’exige le gouvernement d’un si vaste pays, en donne de tout particuliers à l’instruction publique, et fait plus pour la civilisation de l’Inde que n’avait pu faire aucun des anciens gouverneurs. En acceptant la présidence de la Société asiatique de Calcutta, qui admet souvent dans son sein des savans hindous, il encourage les sociétés littéraires et scientifiques dans tout l’empire. A Laknau, à Lahore, à Barhampour, à Bombay, à Allahâbad et ailleurs, s’élèvent par ses soins des maisons d’instruction publique où les langues, les sciences et les arts de l’Europe vont être ou sont déjà enseignés. Au musée d’Allahâbad vont se réunir, à côté de manuscrits et d’antiquités de l’Inde, les produits naturels du sol, ceux de l’agriculture et de l’industrie, ainsi que des modèles de machines ; les expositions agricoles d’Alipour tendent à devenir annuelles et pour ainsi dire permanentes. L’éducation des femmes, jusqu’ici fort négligée, se développe aussi : on fait des livres pour elles, on crée des cours, et le nombre des Européennes admises comme institutrices dans les maisons privées augmente notablement. Les sciences européennes, tout concourt à le prouver, ne rencontreront pas dans l’Inde le même antagonisme que les religions de l’Occident : les croyances brahmaniques n’ont jamais été en opposition avec la science. Ce fait, que les travaux des indianistes ont parfaitement mis en lumière, est d’autant plus remarquable que presque partout, chez les musulmans et chez les chrétiens, il n’en a pas été de même, et qu’une science nouvelle, pour s’introduire, a toujours des scrupules à lever et une victoire à remporter. Dans le brahmanisme, l’absence de hiérarchie sacerdotale laisse aux prêtres une liberté de penser plus réelle que celle des protestans, et comme à toutes les époques les brahmanes ont été les savans de l’Inde en même temps qu’ils en ont été les théologiens, leur indépendance à l’endroit du dogme leur a donné en matière de science une liberté absolue. Cet. état de choses dure encore et ouvre à l’enseignement européen une large voie. En réser- vant les questions d’organisation sociale, sur lesquelles un Arya indien n’entend pas aisément raison, il est possible, dans l’espace de quelques générations, de mettre l’éducation scientifique de l’Inde au niveau de celle de l’Europe. C’est à quoi s’applique avec une remarquable activité le gouvernement de la reine.

Parmi nos sciences, il en est une qui peut produire entre les hautes castes et les Européens un rapprochement plus rapide et plus sûr que toutes les autres : c’est celle des origines. Les indianistes anglais dirigent principalement leurs recherches de ce côté. Les brahmanes, qui tiennent le Vêda pour un livre révélé, n’ont pas songé à l’envisager comme un monument historique et comme un témoignage de leurs ancêtres ; mais, comme le sanscrit fait naturellement d’eux des philologues, l’on n’a aucune peine à leur montrer dans l’analogie des langues la communauté d’origine des nations : par ce chemin très court, les hautes castes arrivent à reconnaître que leurs ancêtres étaient frères des nôtres et qu’elles sont de notre famille. Ce que je dis ici peut exciter la surprise, quand nous voyons les études philologiques avoir chez nous si peu de retentissement ; mais il n’en est pas de même dans l’Inde : l’étude comparative des langues d’Europe et d’Asie s’y pratique aujourd’hui dans un grand nombre d’écoles et de collèges, sinon d’une manière approfondie, assez du moins pour que la fraternité des peuples aryens frappe les yeux. Ainsi marche vers son dénoûment la grande scène de reconnaissance dont je parlais en commençant cette étude. Quand la reconnaissance sera complète, ce qui ne demande pas un grand nombre d’années, les hautes classes de la société indienne, brahmanes et xattriyas, væçyas même, n’auront plus de motif sérieux d’être ennemies des nations occidentales, et il sera possible de les admettre progressivement au partage de tous les droits et de toutes les fonctions publiques. Par un effet naturel de la science, les préjugés et les usages locaux s’effaceront ; les superstitions s’en iront avec eux. Les peuples chrétiens en étaient remplis : ce n’est pas la religion, c’est la science qui les a fait tour à tour disparaître ; elles se réfugient dans les campagnes les plus retirées et dans les pays d’Europe les moins avancés en civilisation. Un phénomène tout semblable commence à se produire dans l’Inde : l’exemple célèbre de Râm-Mohun-Roy rapportant d’Europe la pensée et le projet d’une transaction n’y serait plus isolé et n’y paraîtrait plus surprenant. On y voit naître en hindoustani une littérature éclectique dont le but avoué est d’établir l’union sur la base de la communauté des origines. Le gouvernement anglais la favorise, et il a raison.

Si nous ne nous trompons pas dans nos appréciations, il semble que dans l’Inde deux faits généraux tendent à passer a l’état de méthode : la destruction lente, mais progressive, des castes au moyen de conversions dans les basses classes, et l’assimilation rapide des castes supérieures aux Européens par la science. Toute tentative en sens inverse a été jusqu’à ce jour infructueuse : si les castes infimes sont peu accessibles à une éducation scientifique, les hautes classes ont une doctrine religieuse qui peut marcher l’égale de la théologie chrétienne et qui rend tout prosélytisme étranger impuissant au milieu d’elles ; elles n’ont pas donné non plus à l’islamisme un seul converti. C’est donc par le bas que les missions peuvent aborder la société indienne, pendant que la science la prend par sa partie supérieure ; mais une action livrée au hasard s’anéantit d’elle-même. Si le christianisme parvient à gagner cette société en remontant de caste en caste, il n’atteindra les castes nobles que quand celles-ci auront été transformées par l’éducation : dès lors la lutte finale et inévitable du christianisme et du panthéisme oriental se trouvera au grand avantage de l’humanité dégagée des questions sociales, et portée sur le terrain neutre et paisible de la théorie.

En cherchant à faire comprendre l’état des Hindous de toute classe vis-à-vis de la civilisation occidentale, j’ai évité toute parole de blâme contre l’Angleterre ; je n’ai suivi dans la voie des récriminations ni ceux qui regrettent notre puissance perdue, ni ceux qui, par inimitié nationale ou par hostilité religieuse, ne voient que le mal dans l’action politique ou morale des Anglais. Si la France avait montré autant d’habileté et de persévérance que la compagnie des Indes, elle n’aurait pas perdu sa colonie, et si elle l’avait conservée, elle aurait probablement passé par une suite analogue de conquêtes peu légitimes, d’exploitations forcées et de violences inévitables. L’humanité ne procède guère autrement dans l’action réciproque de ses parties les unes sur les autres : il semble que le bien soit à ce prix ; mais il vient un temps où, la conquête d’un pays ayant atteint ses limites naturelles, l’action qui civilise commence et se substitue par degrés à la force qui subjugue. Cette heure a sonné pour l’empire indien il y a six années ; depuis cette époque, un grand changement s’est opéré dans ses relations avec ses maîtres : en passant sous l’autorité directe de la reine, il a cessé d’être regardé comme une terre conquise et comme un sol à exploiter. Nous qui, sans oublier le passé, regardons surtout l’avenir, nous ne devons pas être plus injustes que les sujets orientaux de la reine Victoria, qui voient déjà dans les Anglais leurs bienfaiteurs et les civilisateurs des Indes.


ÉMILE BURNOUF.


  1. Secte nombreuse dont les membres sont considérés comme les successeurs directs. des bouddhistes dans l’Inde.
  2. Avatâra signifie descente et désigne les diverses incarnations de Vichnu.
  3. Voyez M. Garcin de Tassy, discours d’ouverture, 1864.