La Civilisation et les grands fleuves historiques (de Vogüé)

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La Civilisation et les grands fleuves historiques (de Vogüé)
Revue des Deux Mondes4e période, tome 125 (p. 680-695).
La civilisation et les grands fleuves historiques [1]


Si M. Léon Metchnikoff avait survécu à la publication du livre qu’il a écrit sous ce titre, on lui rendrait peut-être un fort mauvais service en ramenant aujourd’hui l’attention sur cet ouvrage. Le jeune savant russe s’y déclarait partisan théorique de l’anarchie. Qu’entendait-il par là ? On ne le perçoit pas très clairement ; l’anarchie lui apparaissait comme l’expression sociale de la solidarité humaine à son plus haut degré de développement. Toujours est-il que ce philosophe attribuait aux grands fleuves la vertu de préparer « les groupemens anarchiques » ; mais il accusait au préalable ces mêmes fleuves d’avoir engendré dans le passé ce qu’il appelait « les despoties fluviales ». Ce n’était là d’ailleurs qu’une des moindres contradictions de cet esprit, torrentueux et trouble comme les grandes masses d’eau qu’il étudiait. Esprit vraiment russe, qui crevait de science accumulée ; d’une science froide et farouche. Il se livrait avec une volupté de martyr à cette maîtresse désolée ; sa probité d’intelligence lui faisait accepter jusqu’à l’exagération les leçons d’écrasement et de fatalité que lui donnaient les sciences naturelles ; et son cœur révolté réagissait d’un effort impuissant, il essayait de tirer quand même de ces leçons un rêve de bonheur pour l’humanité.

L’auteur n’eût pas été de son pays s’il n’avait débordé hors de son sujet : à propos du rôle des fleuves, il a écrit un nouveau Discours sur l’histoire universelle, plein de vues et de connaissances, déroulé autour d’une théorie du progrès qui eût laissé Bossuet stupide. Les personnes qui sentent le besoin d’un discours sur l’histoire universelle sont fort à plaindre. On les verra toujours ballottées entre ces deux alternatives : l’arrangement majestueux de Jacques-Bénigne, clair, logique, taillé symétriquement comme les buis et les charmilles du beau jardin de l’évêché de Meaux, parfaitement satisfaisant pour l’intelligence, à la condition que l’on ne soit jamais tenté de regarder par-dessus le mur ; le désordre d’un Metchnikoff, vaste et touffu comme la forêt de Vologda, avec des percées illimitées sur tous les points de l’horizon, et les transes de la nuit, du froid, de la route perdue dans ce dédale. D’un côté, les siècles et les événemens rangés sous le commandement de Dieu, s’acheminant en bon ordre vers des fins connues : l’homme arbitre de son sort, trompé par l’infirmité de sa vue, intervenant à tâtons dans ces événemens, et ramené d’en haut vers ces fins. De l’autre, la subordination de l’homme aux puissances aveugles, les lois d’airain fonctionnant sans but intelligible, la fatalité des milieux roulant au hasard des multitudes d’êtres passifs. Bossuet aurait frémi devant ce spectacle. Il eût été fort en peine de répondre aux déductions rigoureuses des sciences menées à l’assaut de sa construction ; mais ce moraliste avisé eût retrouvé tous ses avantages avec une simple remarque, très gênante pour son adversaire. — Cet infortuné, aurait-il dit, est victime de l’éternelle inquiétude humaine ; on l’a vu avancer des opinions où il paraissait que la saine doctrine allait être confondue ; mais voici qu’il témoigne à son insu pour l’essentiel de cette doctrine, lorsqu’il essaie de découvrir un ordre heureux dans le chaos où le libertinage de sa raison l’a précipité.

Veut-on mesurer d’un coup d’œil l’abîme que nos acquisitions scientifiques ont creusé entre notre conception du monde et celle de nos pères, partant entre nos sentimens et les leurs ? Veut-on savoir pourquoi la jeunesse studieuse est morose, malgré les exhortations des vieux professeurs guillerets et des hommes d’État qui voient la vie à travers l’allégresse du maroquin ministériel ? Il suffit d’ouvrir au hasard un volume de Bernardin de Saint-Pierre et le livre de M. Metchnikoff, de lire alternativement quelques pages de l’un et de l’autre ; on a mieux que la démonstration, on a la sensation douloureuse d’une révolution dans l’entendement humain. Pour le bon Bernardin, la nature est une mère qui met dans toutes ses œuvres des intentions délicates, qui fabrique le melon pour qu’on le mange en famille et la citrouille pour qu’on la partage avec ses voisins, qui amène les maquereaux du pôle Nord à l’époque précise où les gens des côtes ont le plus besoin de poisson. Pour notre contemporain, elle est la broyeuse d’êtres, la mécanique insensible qui fait de la vie avec la souffrance et la mort, sans savoir pourquoi elle fait de la vie. Et l’auteur de la Civilisation et les grands fleuves est d’autant plus représentatif d’un état d’esprit qu’il ne plaide pas la thèse pessimiste, au contraire : il regimbe à chaque instant, il s’épuise en détours subtils pour introduire une moralité de sa façon dans le combat darwinien, pour discerner une direction rationnelle dans le jeu des phénomènes. Vains efforts ! Il retombe sans cesse sous la roue ; les axiomes dont son intelligence est saturée le ramènent durement à leurs conséquences, lorsqu’il veut biaiser avec eux.

Dira-t-on que je prends pour termes de comparaison deux types extrêmes qu’il ne m’est point permis de généraliser ? — D’une part, Bernardin, le cause-finalier fameux qui n’aurait pas de rival si M. Thiers ne fût venu l’égaler dans l’art de deviner pourquoi les choses arrivent ; d’autre part ce Russe esclave de la science, soumis aux conclusions de sa dure maîtresse avec le je ne sais quoi d’intrépide qui donne aux négations mêmes des gens de sa race le caractère d’un acte de foi. — Regardez-y de près : avec des traits individuels plus fortement accentués, ces deux explicateurs de la nature personnifient deux familles d’esprits, deux époques. Dans la première, de Bossuet et de Fénelon jusqu’à Chateaubriand, de Racine jusqu’à Lamartine, on ferait rentrer presque tous nos écrivains : ils sont providentiels au fond des moelles, les semi-incrédules comme les plus pieux ; aucun d’eux n’a délibérément rompu avec la notion d’une bonté intelligente, qui donne la pâture aux petits des oiseaux. Rousseau y rentre, en dépit de ses contradictions ; et Victor Hugo en fut le dernier grand interprète ; il a beau s’effarer çà et là devant le fronton noir de l’inconnu, il n’en tient pas moins instinctivement pour le système du monde « à la papa ».

Depuis trente ou quarante ans, cette famille a été dépossédée de la direction intellectuelle par une autre. La conception mécanique et déterministe de l’univers s’est plus ou moins infiltrée dans tous les cerveaux, sauf chez quelques récalcitrans bravement fermés aux courans de leur temps et sans action sur lui. Elle date les œuvres du savant et du philosophe, de l’historien et du poète ; les plus orthodoxes renoncent à l’éliminer complètement, ils tentent de la corriger et de l’interpréter. Certes, c’est toujours chose entendue que les personnes bien pensantes doivent maudire « le matérialisme du siècle », et que les vrais Gaulois doivent s’esclaffer de confiance aux noms de Schopenhauer et de Nietzsche. Tels les enfans, quand passe près d’eux un Chinois : les plus petits prennent peur, les plus grands pouffent de rire. Lorsque cette disposition mentale persiste chez l’homme fait, elle décèle une belle survivance du sauvage ancestral. Mais nos bons Gaulois rient avec moins de conviction chaque jour, ils ont reçu l’empreinte indélébile de ces écrivains qu’ils n’ont pas lus. Et c’est pourquoi, en dépit des vieux professeurs et des ministres, la jeunesse nourrie de science n’est pas gaie. Elle dit comme l’homme aux quarante écus : « Merci, monsieur ; vous m’avez instruit : j’ai le cœur navré. » Il n’est jamais très gai d’apprendre qu’au lieu d’un berceau capitonné par une mère, c’est un cylindre aux dents de fer qui vous roule dans l’espace.

Patience ! D’autres vues se composeront dans le kaléidoscope où l’homme regarde l’univers. Nos contemporains extraient le charbon, métier pénible, au fond d’une vieille mine qu’ils croient avoir découverte et qu’ils ont simplement rouverte. D’autres générations referont avec ce minerai de la chaleur et de la lumière ; elles en retireront le soleil d’antan, prisonnier dans ces pierres noires.

L’Ecclésiaste avait déjà dit en quelques sentences brèves, sur le monde, l’homme et la femme, tout ce qu’il y a d’essentiel et en apparence de plus neuf dans les traités de Darwin, de Schopenhauer et de M. Alexandre Dumas. Et l’Ecclésiaste venait déjà trop tard pour revendiquer la priorité d’une observation consignée aux premières écritures, à savoir que l’homme est pris de tristesse soudaine dès qu’il a mordu au fruit de la science ou au fruit de la vie, après la connaissance et après l’amour. Or, depuis qu’Adam a fait ces deux expériences et que les psychologues d’Israël en ont observé les suites, les philosophies consolantes ou désolées se sont succédé en assez grand nombre. Patientons ! Au moment que nous mourrons, les philosophes à la mode et les états d’Ame de nos héritiers tourneront peut-être à la jovialité.

Pour l’instant, des livres comme celui de M. Metchnikoff éclairent admirablement la crise des intelligences. Supposez un ancien Grec, un disciple de Thaïes ou de Zénon, enrichi de toutes les acquisitions faites depuis ces jours lointains par l’esprit humain, sauf une seule, le christianisme ; il s’expliquerait vraisemblablement comme ce Russe sur les problèmes qui sollicitent notre pensée. Le premier retour des modernes à l’hellénisme, celui de la Renaissance, fut moins général et moins complet ; les hommes d’alors refaisaient à l’école des anciens l’éducation de leur sens artistique et de leur sens scientifique ; mais, si l’on excepte quelques vrais païens d’Italie, ils ne dépouillaient pas entièrement l’âme chrétienne que le moyen âge leur avait laissée. Nos contemporains ressaisissent la tradition aristotélique au point où les moines lavaient prise, ils la continuent après l’avoir préalablement vidée de tout ce que les théologiens lui ont infusé d’étranger. C’est toujours le mot de Taine : « Ce peuple redevient lentement païen. » Il le disait de la masse, ramenée à l’instinct naturel de jouissance et à la morale utilitaire des peuples antiques : on peut le dire avec autant de vérité de l’élite intellectuelle, qui retrouve et fait siennes les conceptions fondamentales des sages d’Ionie. Sous une terminologie nouvelle, ce sont les vieilles idées de la Grèce qui renaissent et remplacent les idées judéo-chrétiennes. Ses grands mythes reprennent toute leur valeur, ils suffisent à exprimer l’ensemble des vues présentes sur la cosmogonie, la philosophie de l’histoire, les origines et les fins de l’univers et de l’homme : de l’homme, fils de la Terre, produit des élémens, jouet de la Fatalité, victime irresponsable des crimes qu’elle lui dicte. Pour que ce phénomène de régression soit complet, il ne manque à nos épicuriens et à nos stoïciens que la belle sérénité de l’Hellène sous l’oppression des forces naturelles et de la destinée aveugle. Ils n’y atteindront jamais. L’acceptation résignée du sort qui fait la beauté de tel vers de Sophocle, de telle pensée de Marc-Aurèle, n’est plus possible pour des Ames façonnées à l’attente d’un bonheur infini. On peut feindre l’accent stoïque : il sonne légèrement faux.

Ce n’est pas impunément que l’on a derrière soi dix-neuf siècles de christianisme, la longue file d’ancêtres qui ont dressé vers le ciel les flèches implorantes où sont montés tant d’espoirs. Ce n’est pas en vain que, selon le mot du poète,

Une immense espérance a traversé la terre.

Elle continue d’inquiéter ceux mêmes qui ne lui font plus aucun crédit ; malgré eux, ils en cherchent ailleurs l’équivalent ; leur main place instinctivement quelque idole sur cet autel du dieu inconnu qui restait vide dans Athènes. De tous les savans que j’ai lus, nul ne donne peut-être autant que M. Metchnikoff l’impression d’un détachement absolu du christianisme, nul ne paraît plus réellement affranchi des dernières habitudes d’esprit que nous lui devons, plus convaincu qu’il n’y a rien en dehors du mécanisme inflexible de l’univers, tel que les sciences physiques le révèlent. Néanmoins il se dément dès qu’il cherche un sens à la succession des phénomènes naturels et des événemens humains ; il se dément dès la première phrase de son premier chapitre. — « Dégagée de l’idée de progrès, l’histoire ne semble plus qu’un flux et reflux perpétuel de faits bizarres, peu susceptibles d’être subordonnés à une conception générale. » — Et le savant part de là pour construire toute sa théorie de la civilisation autour de l’idée de progrès, c’est-à-dire autour d’une cause finale, autour d’une espérance.

Rendons tout d’abord pleine justice à M. Metchnikoff. Le progrès n’est pas pour lui cette insupportable déité qui encombre les bonimens électoraux, les discours officiels et les amplifications du journalisme ; ce Bouddha ventripotent, au sourire béat, devant lequel se prosternent M. Homais et M. Joseph Prudhomme, et qui est au progrès défini par la science ce que le Dieu des bonnes gens est au Dieu biblique. Notre auteur n’était pas de ceux qui se laissent piper par la confusion habituelle entre un accroissement du pouvoir de l’homme et une diminution de la somme de ses peines, entre la force et le bonheur. — « Dans le domaine des sciences exactes, on entend par progrès cette sériation des phénomènes naturels où, à chaque étape de l’évolution, la force se manifeste avec une variété et une intensité croissantes ; la série est dite progressive quand chacun de ses termes reproduit les antécédens, plus quelque caractère nouveau qui n’apparaissait point encore dans la phase antérieure, et devient lui-même le germe d’un plus dans la phase consécutive. La plante est en progrès sur le monde minéral… L’animal, à son tour, est en progrès sur la vie végétale… L’homme est en progrès sur les autres vertébrés, car sa vie sensitive et intellectuelle est susceptible d’une richesse inconnue à ses précurseurs. » Clarifiez le jargon scientifique de cette définition, que le philosophe résume ailleurs en limitant le progrès au « perfectionnement technique », vous n’y trouverez jamais qu’une seule notion ferme : le développement de la force, de la vie. Le naturaliste scrupuleux ne se croit pas autorisé à y ajouter un qualificatif moral, un corollaire agréable pour notre vanité ou notre sensibilité.

Il sait bien que la littérature de comice agricole, lorsqu’elle s’extasie sur le progrès parce qu’il est une marche en avant, fait une simple tautologie, et qu’elle transporte du temps dans l’espace la description d’un mouvement, rien de plus, sans aucun droit à préjuger la valeur et le but de cette marche. Il sait bien qu’en définissant assez justement le progrès « la création de plus de besoins avec plus de moyens de les satisfaire », d’autres ne disent pas davantage et ne décident point s’il y a bénéfice pour l’homme intérieur. Faute d’un instrument, que nous ne posséderons jamais, pour calculer et mettre en balance la somme des contentemens et des mécontentemens matériels et moraux de chaque membre du corps social à chaque époque de l’histoire, nous ne pouvons affirmer prudemment qu’une chose : le progrès comporte du moins un déplacement et une transformation continue de la peine humaine qui nous donnent l’illusion d’un allégement.

Si l’on disait la vérité aux foules, les orateurs qui vantent le progrès s’exprimeraient à peu près ainsi : je vous félicite d’être soumis à une loi qui vous contraint de développer plus de vie avec plus d’effort, sans espoir de récompense individuelle, et dans l’intérêt problématique de l’espèce ; je vous en félicite, car cela est très noble au jugement des esprits supérieurs, quoique très vain au jugement commun. — Mais on ne dit pas la vérité au peuple maître, et il ne sied à personne d’être sévère pour cette faiblesse. Sous Louis XIV, de très honnêtes gens philosophaient à merveille sur la vanité des desseins de l’homme au regard des desseins de Dieu ; ils ne s’avisaient pas de dire au roi, parlant à sa personne : « Vous n’êtes qu’une navette plus grosse que les autres, tissant comme les autres sur le métier providentiel une histoire dont vous ignorez le plan. » Blaise Pascal, qui le pensait certainement, ne fallait pas dire au monarque. Ces honnêtes gens complimentaient le prince sur sa sagesse et sa prévoyance, comme nous complimentons aujourd’hui l’ouvrier en sueur sur le progrès de son usine, comme nous applaudissons pour la vitesse de sa course le cheval essoufflé qui arrive premier au poteau, ce qui constitue le progrès dans cette espèce animale. Tournez, retournez : nos meilleures définitions du progrès ne sont que de mauvais synonymes de l’institution divine du travail pour la rédemption du péché ; manque de courage à adopter cette dernière, nous débitons des billevesées à faire pleurer un singe philosophe ; un instant de réflexion sur notre verbiage accoutumé nous mot la rougeur au front.

M. Metchnikoff ne donne pas dans ce verbiage ; il mène rigoureusement sa démonstration du progrès, considéré comme une propriété biologique, comme une sorte de végétation de la planté humaine, à propos de laquelle il est oiseux de se poser la question de joie ou de peine. Mais il ne recule que pour mieux sauter ; l’instant vient où il paie, lui aussi, sa dette à la lâche espérance. Par une suite de déductions où la clarté n’est pas la qualité maîtresse, l’historien philosophe arrive à cette conclusion, qu’il y a pour l’humanité, comme pour l’évolution organique dans la nature, trois phases ascendantes :

1° Les groupemens imposés, la période des despoties orientales, des sociétés fondées sur la coercition, sur l’asservissement de tous à un représentant symbolique et vivant de la fatalité cosmique, de la force divinisée.

2° Les groupemens subordonnés, correspondant à l’époque des fédérations oligarchiques et féodales, de la différenciation par la lutte année ou la concurrence économique, de l’asservissement des vaincus, des dépossédés, — Nous y sommes encore, paraît-il.

3° Les groupemens coordonnés, période qui vient à peine d’être inaugurée et qui appartient à l’avenir, période de « coordination solidaire des forces individuelles substituées à la lutte, à la désunion amenées par la concurrence vitale. » — Vous ne comprenez pas bien ? Moi non plus ; mais on devine qu’ici le nihilisme de l’auteur s’adoucit, qu’il voit dans cette troisième période un but suffisant au progrès, un âge d’or où l’on pourra enfin parler sérieusement d’amélioration, sinon de bonheur.

M. Metchnikoff, qui a jugé sévèrement le sophisme de Rousseau, le sauvage heureux et libre des origines, ne fait que déplacer cet être de raison. L’auteur du Contrat social apercevait sa chimère au point de départ, celui de la Civilisation l’entrevoit au point d’arrivée. Paradis perdu pour l’un, paradis espéré pour l’autre, toujours le mirage d’un paradis ! Moins pardonnable que le rêveur genevois, le savant russe fait un bond subit hors de la science, puisqu’il présuppose un état social que l’observation n’a jamais constaté. Encore un savant qui rate son expérience et n’y voit plus clair, parce qu’il a mis un peu de son cœur dans son creuset. Décidément, l’automate de Vaucanson ferait seul un savant irréprochable.

On estimera peut-être qu’il y a peu d’intérêt à analyser ces efforts stériles d’une robuste imagination. Ils marquent pourtant une étape de l’évolution intellectuelle qui vaut que l’on s’y arrête. Quelques personnes croiront que je suis allé chercher une exception lointaine, un Russe ténébreux dont les fantaisies individuelles ne nous importent guère. Metchnikoff n’avait de son pays que l’accent de race, juste ce qu’il en faut pour rendre plus saisissant un langage déjà très répandu. Sa culture était toute française, européenne, pour mieux dire ; par la nature des idées qu’il remuait et par la façon dont il les remuait, ce Russe appartenait à une famille d’intelligences que l’on ne peut plus localiser en deçà ou au-delà d’une frontière géographique. Les lecteurs des jeunes Revues voient grossir et grandir un groupe d’esprits très pénétrans, parfois très fortement armés de dialectique et de savoir, qui gravitent autour de ces idées. Il est facile de condamner ce groupe en bloc, il l’est moins de lui refuser sa part proportionnelle d’attraction dans la constellation sociale, part chaque jour croissante. Souvenons-nous des lazzis qui accueillirent, il y a peu d’années, l’apparition des symbolistes. A l’heure présente, la poésie française est forcée de compter avec ces jeunes obstinés. Ils n’en ont pas créé une nouvelle, oh ! que non ! mais ils ont réussi à rendre impossible la continuation de l’ancienne. C’est quelquefois le seul effet des révolutions, littéraires ou autres.

Peut-être faudra-t-il compter de même, en science et en philosophie, — en sociologie, pour employer leur mot baroque, — avec quelques idées de cet autre groupe dont Metchnikoff fut un des représentans. J’hésite à désigner ces jeunes écrivains par l’étiquette que certains d’entre eux acceptent et qu’on craint de prodiguer trop légèrement aux autres. Ils n’ont plus les immunités de Proudhon. Les crimes et les lois répressives des crimes ont créé une confusion redoutable entre des spéculations abstraites et les actes des odieux monomanes qui se réclament de ces spéculations. Il faut remettre à des temps plus paisibles, — à la fin d’une crise de folie furieuse, — l’étude qu’on aimerait faire sur la filiation de ces esprits : filiation facile à établir, en remontant la pente où roule depuis un demi-siècle la philosophie critique de l’histoire et des sciences sociales.

Ils n’édifieront rien ; mais si, comme les symbolistes, ils réussissaient à faire douter de ce qui existe, noire religion d’Etat serait la première en péril. On comprend que je n’entends point par là des cultes suspects, renfermés dans leurs temples, mais celui auquel l’Etat rend des hommages publics. Je ne relèverai ici qu’une observation sur ces contempteurs de tous les anciens dogmes. Ils sont aussi loin du XVIIIe que du XVIIe siècle ; ils renvoient dans le même passé nébuleux l’Encyclopédie et la Bible ; leur dédain pour les formules religieuses n’a d’égal que leur ironie à l’endroit des dogmes libéraux et des enthousiasmes humanitaires de 1789. J’ai marqué ce qu’ils pensent du dieu Progrès. Et s’ils vénèrent toujours la déesse Raison et la déesse Liberté, c’est avec la conviction qu’on a célébré jusqu’à ce jour un culte idolâtre et simoniaque sur les autels de ces divinités nationales. A les en croire, notre peuple est conduit et abusé depuis cent ans par des superstitions encore plus grossières que les précédentes. On le voit, ces impies ne menacent rien moins que la religion officielle de la nation française, et il ne serait que temps de remettre en vigueur contre eux la loi du sacrilège.


II

Venons à l’idée maîtresse qui prête au livre de M. Metchnikoff un véritable intérêt scientifique. Il y arrive tard, après qu’il s’est soulagé de toutes les théories en fermentation dans son cerveau, sur le progrès, les races, le milieu. Il eût gagné à se cantonner au cœur de son sujet, suffisamment riche par lui-même. L’idée n’est pas précisément neuve ; mais notre auteur est le premier qui fait systématisée, qui lui ait donné la plupart des développemens qu’elle comporte, — pas tous, — qui fait éclairée par un ample faisceau d’observations géographiques et historiques, qui fait enfin exagérée, comme il convient à tout créateur d’un système.

Les grands fleuves sont les vrais pères de la civilisation. Nourriciers des hommes, ils leur imposèrent le travail individuel d’abord, le travail collectif ensuite. Ils réunirent les premiers groupemens humains, ils furent le lien de ces agglomérations primitives, ils éveillèrent chez nos ancêtres vagabonds les notions de stabilité, de solidarité, d’organisation sociale. Durant la première phase de l’histoire, la période fluviale, alors que la mer ténébreuse inspirait aux races timides une insurmontable terreur, ces éducateurs fournirent à l’humanité les seules voies de communication à la mesure de ses forces. Plus tard, quand s’ouvrit la seconde période, méditerranéenne, ils conduisirent leurs enfans enhardis à leurs déversoirs naturels, et le champ de la civilisation s’élargit, rayonna autour des mers intérieures. Enfin, avec les temps modernes, commença la troisième période, océanique : l’homme, souverain du globe, réforma à son tour les maîtres qui l’avaient formé ; il modifia leur régime, les relia entre eux par des canaux, et, de toutes leurs embouchures, il s’élança sur les vastes océans, il enveloppa la planète d’un réseau de civilisation uniforme.

M. Metchnikoff développe ces considérations générales. Il explique, par des motifs qui ne sont pas toujours convaincans, pourquoi tel fleuve est vivant et créateur, tel autre stérile et mort. Le Congo n’a rien su faire de ses peuples, tandis que son voisin le Nil faisait tant pour les siens. Dans des conditions géographiques toutes pareilles, l’Amazone reste obscure, le Gange devient illustre. Il y a des pauvres et des riches jusque dans cette famille où la fastueuse Loire méprise l’indigente Léna. Il y a de petits intrigans qui ont fait grande figure, comme le Tibre, et d’énormes paresseux qui traînent dans l’oubli leurs eaux inutiles, comme l’Iénisséi ou l’Irtisch. Des combinaisons, variables avec chaque cas, entre les aptitudes de la race et les fatalités du milieu, rendent raison de ces inégalités de fortune. L’écrivain a beaucoup de lecture ; il soutient l’intérêt de sa thèse par une accumulation de faits curieux, il en sauve les contradictions par des défaites ingénieuses ; dans les grands embarras, il s’échappe, avec une agilité qui trahit son origine, comme ses fleuves devant un obstacle de roches.

L’idée de ce livre, la civilisation par les fleuves, est si peu neuve qu’on la voit poindre aux premières pages de la Genèse. L’Eden primordial n’a pu développer ses richesses de vie animale et son embryon de vie humaine qu’à la source des quatre rivières par où la race d’Adam allait s’écouler sur le monde. Comment M. Metchnikoff n’a-t-il point parlé de ces bassins mystérieux, qui eurent certainement une réalité historique, du Gehon et du Phison, où l’on trouvait le meilleur or, l’anthrax et l’onyx ? Il y aura une inquiétude de moins sur la terre, quand on aura situé et identifié le Phison et le Gehon.

Ce géographe était hanté par un plus pressant souci. Il entasse les argumens à l’appui de son système politique, l’organisation par les fleuves de la solidarité, d’abord sous la forme coercitive de grandes « despoties », ensuite sous des formes plus libres, acheminées vers l’idéal des « groupemens anarchiques ». Par malheur, les faits ne se plient au système que d’une façon très capricieuse. Dociles sur les bords du Nil et de l’Euphrate, ils se dérobent aux rives du Gange et de l’Indus. Là, rien ne décèle des monarchies constituées : l’histoire débute par les groupemens oligarchiques des castes. En Europe, tout contredit la thèse. Tandis qu’un empire puissamment centralisé pèse sur le bassin de la mer Intérieure, les grands fleuves : le Rhône, le Rhin, le Danube, sont les fossés derrière lesquels se retranchent les peuplades indépendantes. Les monarchies solides ne s’y établissent que beaucoup plus tard : l’ « anarchie » y précède la « despotie ».

Que serait-ce si l’auteur passait dans sa propre patrie, sur les fleuves de la Russie ? Là le démenti est flagrant : le Dnieper, le Don, le Volga, l’Oural, sont pourtant dans les conditions requises pour la vérification de la théorie : ils vont se jeter dans des mers intérieures. Or, sur la plus grande partie de leur cours, jusqu’à une époque toute récente, ces routes de liberté étaient l’asile de l’indépendance, pour ne pas dire de l’anarchie cosaque, contre la « despotie » constituée dans les plaines supérieures. Les fleuves sont chemins de fuite aussi souvent que chaînes de geôle.

Un soupçon me vient. Sur ce territoire si propice à ses études, et qu’il passe sous silence, ne trouverait-on pas le germe atavique des opinions qui ont passionné notre Petit-Russien ? Quand on fera avec des documens certains l’histoire de l’idée anarchique, on apprendra peut-être qu’elle a reçu son impulsion principale du pays d’où M. Metchnikoff était originaire, de ces libres espaces du Dnieper et du Don où les Zaporogues formaient encore, il y a un siècle et demi, les communautés les plus approchantes de l’idéal que nos réformateurs assignent à l’humanité. Je crois voir percer la pointe de la lance du Zaporogue dans cette phrase, la plus significative du volume que nous étudions : « Tandis que les savans et les philosophes se demandent encore si la civilisation est un bien ou un mal, les véritables créatrices de cette civilisation, les grandes masses populaires, semblent toujours l’avoir regardée comme un mal auquel la force a dû les contraindre. » — Comparez les dernières opinions de Léon Tolstoï et des autres penseurs russes qui font le procès de la civilisation. — Pauvre Cosaque fourvoyé dans la mansarde laborieuse d’une capitale, ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre, s’il y étouffait, si l’appel sourd des ancêtres lui donnait la nostalgie des libres associations de la steppe, s’il apportait leur audace et leurs révoltes dans cette autre steppe de la science, seule province franche et sans frontières ouverte aujourd’hui à l’inquiétude des aventureux !

Il n’a voulu prendre les exemples sur lesquels il étaie ses raisonnemens que dans l’ancien monde oriental. Il en a choisi quatre : en Afrique, le Nil ; on Asie, les trois couples de fleuves historiques, Tigre et Euphrate dans la Mésopotamie, Indus et Gange dans l’Inde, Yangtsé-Kiang et Hoang-Ho à la Chine.

On devine que le Nil sert l’écrivain à souhait. Il le sert presque trop bien, il est à lui seul toute la thèse, sans qu’il y ait lieu d’insister sur l’évidence. Les anciens n’avaient pas attendu nos théories savantes pour répandre dans le monde entier cet axiome, que le Nil fait l’Egypte. Le Nil est un organisme supérieur, un être vivant, à meilleur titre que plus d’un personnage de chair et des mentionné par l’histoire. Tout conspire à grandir sa fonction créatrice, à lui donner la figure d’un dieu toujours agissant ; tout, jusqu’au mystère de ses sources, si longtemps impénétrables et qui a fait travailler l’imagination des hommes plus que toutes les autres énigmes du globe : Alexandre y rêvait fréquemment ; Néron, ce grand curieux, envoya à la découverte deux centurions, qui s’avancèrent presque aussi loin que nos avant-derniers explorateurs. Régulateur des saisons, dispensateur unique du pain, des richesses et de la vie, point n’est besoin d’être géologue pour constater qu’il a créé la terre d’Egypte et qu’il la recrée chaque année. Nulle part, sauf peut-être aux bords du Gange, l’homme n’a dû se persuader plus facilement qu’il était né de cette boue féconde où tout germe devient aussitôt fleur et fruit. Je sais telle place au bord du fleuve, dans les bois de mimosas odorans, sous les hautes herbes lourdes de sève, où j’ai senti au premier printemps de février que la vie était un fluide tangible, où l’on ne m’eût guère étonné si l’on m’eût dit que des êtres avaient surgi de l’accablante caresse du soleil sur ce limon pâmé. Aux jours fabuleux où le reste du globe dormait encore dans le silence et dans la nuit, le Nil était déjà un ancien dieu. Tout le cycle de la mythologie égyptienne tournait autour de l’ineffable Hapi ; la mer passait pour impure et maudite, par cela seul qu’elle engloutissait le fleuve ; on abhorrait Typhon qui dévorait Hapi. Il était dieu, puisqu’il était infiniment bon et qu’on l’aimait tendrement ; puisque le grand souci de ses riverains était de se bâtir une sépulture inviolable et de perpétuer leur chair morte, afin de reposer éternellement dans la paix du cher Seigneur, touchés encore par ses flots au temps de la crue, réjouis par « la brise du Nil qui berçait mon chagrin », comme dit l’épitaphe de l’un d’eux.

Tout ce qu’on peut dire du fleuve a été magnifiquement résumé à l’avance par le cœur de ses premiers enfans, dans cet hymne au Nil qui égale et rappelle les plus beaux psaumes de David : « Salut, ô Nil, ô toi qui t’es manifesté sur cette terre, et qui viens en paix pour donner la vie à l’Egypte. Dieu caché, qui amènes les ténèbres au jour où il te plaît, tu abreuves la terre en tout lieu, voie du ciel qui descends… Créateur du blé, producteur de l’orge, il perpétue la durée des temps. Repos des doigts est son travail pour des millions de malheureux… Se lève-t-il, la terre est remplie d’allégresse ; tout ventre se réjouit, tout être a reçu sa nourriture, toute dent broie… Il germe pour combler tous les vœux sans s’épuiser ; il fait de sa vaillance un bouclier pour les malheureux. On ne le taille pas dans la pierre : les statues sur lesquelles on place la double couronne, on ne le voit pas en elles ; nul service, nulle offrande n’arrivent jusqu’à lui. On ne peut l’attirer dans les sanctuaires ; on ne sait le lieu où il est. Point de demeure qui le contienne, point de guide qui pénètre en son cœur… Il boit les pleurs de tous les yeux, et prodigue l’abondance de ses biens. »

Comme le fait remarquer avec raison M. Metchnikoff, ce n’est point là l’œuvre d’un scribe ou d’un hiérophante ; ces litanies trahissent l’accent de la poésie populaire, elles ont jailli des entrailles mêmes du peuple égyptien, exprimant l’adoration exclusive de ce peuple pour la puissance divine du fleuve de qui toute vie dépendait. Aujourd’hui encore, le vrai temple du fellah est moins la mosquée que le Kilomètre, l’oracle où il vient avec espérance et angoisse interroger les volontés du dieu de ses pères. En Egypte, tout corrobore la thèse de l’historien, lorsqu’il nous montre le pouvoir absolu du Pharaon comme une résultante des conditions géographiques de la vallée du Nil. — « Ces conditions physiques, disait déjà Fr. Lenormant, n’ont pas seulement imposé l’unité à l’Egypte : elles semblent l’avoir nécessairement condamnée au despotisme… » Le vicaire temporel chargé de distribuer et de régulariser les bienfaits du fleuve, « le Dispensateur du Nil », ainsi qu’il s’appelait, dut être à l’origine la personnification humaine de la divinité régionale ; la fonction indispensable créa le fonctionnaire. Tout au plus pourrait-on émettre certains doutes sur la rigueur que M. Metchnikoff donne à sa démonstration ; selon lui, le despotisme pharaonique a toute son intensité au début, « il résume et absorbe en lui seul la quintessence de la coercition » : il s’affaiblit ensuite graduellement. Cependant la vie égyptienne, telle qu’elle est figurée sur les monumens de l’ancien empire, nous apparaît dans ces Ages reculés avec quelque chose de moins écrasé sous l’absolutisme théocratique, avec un caractère plus patriarcal, plus « laïque », si je puis dire, qu’aux époques postérieures de grande concentration, sous les Touthmès et les Rhamsès.

L’Inde fournit à notre auteur un exemple non moins probant de civilisation par les fleuves. Autant que le Nil, le Gange et l’Indus ont été pères de leurs peuples : ils ont rassemblé, policé, instruit aux arts de la vie la famille aryenne. Les cosmogonies, les littératures, les mœurs, le fétichisme actuel des Indous pour leurs eaux sacrées, tout atteste qu’ils rapportent l’origine et le développement de leur existence aux berceaux mobiles du lotus primordial. Mais ici, le système particulier de l’historien est en défaut : l’hypothèse de la grande despotie ne s’appuie sur aucune tradition vérifiée, on n’entrevoit dans la nuit la plus lointaine qu’une oligarchie de nobles et de prêtres. — Avec le couple mésopotamique, c’est le contraire : de l’aveu même de M. Metchnikoff, les grands empires chaldéens, assyriens et mèdes ne sont pas « en fonction » des fleuves : le Tigre et l’Euphrate n’eurent point la vertu créatrice du Nil et du Gange ; ils ont subi, ils n’ont pas engendré les dominations étrangères qui se sont succédé sur leurs bords. Des deux élémens où l’homme cherchait le germe de sa vie et la raison divine des choses, c’est le feu qui l’a emporté sur l’eau dans le rêve céleste des pâtres de Chaldée.

La Chine ne se montre pas plus complaisante à la despotie initiale que le « sociologue » veut trouver partout. Les fleuves y sont des ouvriers puissans et originaux : une grande partie de la Chine habitée n’est que l’amas des löss apporté par le Hoang-Ho et le Yangtsé-Kiang, ils ont créé de toutes pièces cet empire de poussière jaune. M. Metchnikoff est fondé à célébrer le fleuve législateur et promoteur de solidarité ; mais il ruine lui-même sa supposition gratuite d’un premier pouvoir, arbitraire et théocratique, servant les intentions du fleuve ; car il s’attache à dissiper les préjugés courans sur l’antiquité de la Fleur du Milieu. Il semble la bien connaître ; et il affirme que les fils de Han n’ont point de documens ou n’en ont que d’apocryphes sur les périodes de leur histoire antérieures à Confucius — cet Auguste Comte des positivistes jaunes.

Le savant cherche une symétrie à laquelle les faits se refusent. Il eût tiré meilleur parti de son sujet s’il ne se fût pas renfermé dans l’ancien monde oriental, s’il eût choisi dans l’espace et dans le temps des exemples plus nombreux de vie civilisée propagée par les fleuves, sans essayer de les ramener à une unité factice. Les répétitions de l’histoire lui auraient fourni des cas tout récens et mieux connus. Le Saint-Laurent et le Mississipi ont vu naître une civilisation, ils en ont été les premiers véhicules ; l’étude de leur part contributive dans la formation de l’Amérique moderne éclairerait d’un jour très vif la genèse des premières nations historiques, filles du Gange ou du Nil. Dans notre Europe elle-même, aux époques intermédiaires entre la fabuleuse antiquité orientale et les temps modernes, certains fleuves ont joué un rôle identique. Il en est un surtout, le Rhône, que M. Metchnikoff ne nomme même pas, et qui fut un agent de l’histoire aussi efficace, aussi important que ses aînés asiatiques, les illustres tributaires du Pacifique. Je voudrais réparer cette injustice et venger le pater Rhodanus, avec le secours des derniers travaux qui ont mis en lumière son action prépondérante dans le développement de notre Occident. Ce sera le sujet d’une prochaine étude. Les théories générales de M. Metchnikoff en étaient la préparation naturelle ; il convenait de les résumer et de les discuter avant de leur donner une application qui nous touche de plus près.

J’ai marqué ce qu’il y a d’incomplet, de confus et de trop systématique dans le livre d’ailleurs attachant du philosophe russe. Je n’aurais rien à ajouter, si l’auteur était encore debout dans la bataille des idées ; mais j’ai presque regret de mes critiques, quand je pense qu’elles s’adressent à un vaillant disparu. Ses erreurs avaient leur source visible, je le répète, dans la noble inquiétude de cœur qu’il dissimulait mal sous le masque impassible du savant. Il regardait les lumières de son temps comme les enfans regardent parfois le soleil, avec des yeux qui souffrent de la brûlure et s’obstinent à recevoir toute la clarté aveuglante. Il avait entendu dans son Ukraine la chanson des kobzars : « Où est-tu, Justice, notre mère aux ailes d’aigle ? » Il cherchait cette mère perdue, dans notre monde où elle n’a sans doute jamais existé ; il croyait l’apercevoir dans un rêve chimérique ; pour l’étreindre, il eût peut-être bouleversé ce monde, avec la froide résolution de sa race. C’est une grande angoisse, quand on juge cette famille d’esprits, que les mouvemens contraires de la raison et du cœur nous commandent de les redouter, de les confondre et de les plaindre. Il faut toujours en revenir au jugement de Pascal : nul ne peut dire que ces chercheurs de justice en raisonnent mal ; ils ont tort d’en raisonner, puisque l’objet du raisonnement nous manque ; mieux vaut se tenir à ce qui est reçu, la coutume étant le seul droit sur lequel les hommes puissent s’accorder. — C’est encore ce que le plus grand penseur chrétien a trouvé de mieux, pour défendre la civilisation créée par les fleuves contre les torrens révolutionnaires qui la menacent.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.


  1. Par Léon Metchnikoff. — Paris, Hachette et C°, 1 vol. in-16.