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La Comtesse Jeanne

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Chamerot (p. T--).



La
Comtesse Jeanne
PARIS
GEORGES CHAMEROT, IMPRIMEUR ÉDITEUR
19, RUE DES SAINTS-PÈRES
1887


La

Comtesse Jeanne


C’était en 1851. Aux Invalides, un maréchal de France, couché dans son cercueil, recevait, avec les suprêmes bénédictions de l’Église, ces honneurs militaires si émouvants dans la lugubre majesté des funérailles guerrières. Les drapeaux de la vieille France et ceux de la France nouvelle semblaient s’unir pour saluer dans l’heureux défenseur de Constantinople, dans le vainqueur de Grenade, l’héroïque soldat de l’Empire qui s’était par deux fois allié aux familles de l’ancien régime. Mais comme si une main mystérieuse et terrible devait poursuivre jusque dans son linceul le malheureux père qu’avait cruellement frappé une sanglante tragédie domestique, ces drapeaux prenaient feu.

Dans ce lamentable spectacle devant lequel Bossuet eût de nouveau proclamé le néant des choses humaines, il y avait, semble-t-il, un présage de ce qu’allait devenir, vingt ans après, la gloire de la France, cette gloire pulvérisée, hélas ! comme les drapeaux qui en étaient les insignes !

Sous l’impression de la catastrophe des Invalides, une voix éloquente chantait « le double deuil » de nos soldats mutilés, devant la mort de leur maréchal et l’anéantissement de ces drapeaux que plus d’un avait contribué à donner au pays. Y avait-il un châtiment du ciel dans la perte de ces trophées ?

… En sacrifice expiatoire
Dieu les a-t-il voulus pour venger les abus
Que les combats souvent entraînent sur la terre ?
Peut-être un Dieu de paix condamne-t-il la guerre ?
Peut-être un Dieu tout bon venge-t-il les vaincus ?

Mais le poète se recueille. Il sait que si Dieu condamne les guerres injustes, il bénit les combats livrés pour les causes généreuses, et qu’après tout la France a plus d’une fois mérité qu’on dit de ses batailles : les Gestes de Dieu par les Francs. Perdus sont les drapeaux qui racontaient ces Gestes héroïques.

Mais la gloire de nos soldats
N’a pas besoin de témoignage.

L’histoire, cette mémoire des peuples, l’histoire demeure et,

À la postérité redira leur courage !

Ces vers, animés d’un souffle cornélien, étaient signés : Une Française, et cette Française était une jeune fille, une jeune fille qui se cachait à l’ombre du foyer, sous l’aile d’une mère bien-aimée. Bientôt elle se mariait à un homme politique d’un grand caractère, et les fleurons de la couronne comtale se mêlaient sur son front au poétique laurier.

Onze années s’étaient écoulées depuis qu’elle avait célébré les tragiques funérailles du maréchal Sébastiani. La comtesse Jeanne voyait Venise, et ici encore elle était saisie, saisie plus que jamais, de ce spectacle : la vanité des grandeurs humaines. Avec le Dante elle redisait :

… Nessun maggior dolore,
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria…

Non, « il n’est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps heureux, — dans le malheur ! » Le poète faisait parler, dans ce deuil du souvenir, la reine déchue de l’Adriatique, et il semblait qu’on entendît dans cette voix comme un écho des Lamentations du prophète :

J’étais belle, adorée, heureuse ;
Le lion me servait d’appui ;
Le soir, j’étais folle et rieuse…
— Je pleure et je dors aujourd’hui.

Les perles formaient ma couronne.
Au monde je dictais mes lois ;
J’étais assise sur un trône…
— Et je suis sous les pieds des rois.


… Lorsque des mers j’avais l’empire,
Mes étendards flottaient au loin…
J’ai pour sceptre aujourd’hui la palme du martyre,
Et j’entends mes enfants qui pleurent de besoin.

De mes bagues de fiancée
Les dauphins au fond de la mer
Ont fait une chaîne pressée,
Dont le dernier anneau n’est pas d’or… mais de fer.

Autrefois j’étais grande et forte,
Ardente au choc, à l’action ;
— Aujourd’hui je suis froide et morte…
J’attends la résurrection !

De l’Adriatique à la Crète,
Mon lion s’asseyait aux ports…
— Sur son marbre il penche la tête…
Respectez le sommeil des morts.

. . . . . . . . . . .

… — Patience ! viendra le réveil.


Ce peut être un réveil terrible ;

Celui du lion irrité…

. . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Qui sait combien ébranlera de trônes
Le souffle du prochain été ?…

Le poète est ici prophète. C’était au bruit des trônes qui s’effondraient que le lion de Venise allait se réveiller.

Et, quelques années après, c’était le contrecoup des événements de 1866 qui faisait tomber la France : blessure douloureuse au cœur de la noble Lorraine qui avait choisi pour patronne sa compatriote Jeanne d’Arc ! Digne de cette patronne et avec un courage plus héroïque que celui du soldat sur le champ de bataille, elle affronte dans les ambulances le souffle empesté de la variole, pour soigner les victimes de la guerre.

L’âme généreuse de la comtesse Jeanne se déploie à l’aise au milieu de ces grands événements. La lutte pour le bien, couronnée par le repos en Dieu, tel est l’idéal de la douce et vaillante femme, comme elle a su si bien le dire dans ces beaux vers datés du Mont-Saint-Michel.

Je voudrais, pour mieux voir les horizons futurs,
Me recueillir un jour à l’abri de ces murs,

Et, fermant mon oreille à tous les bruits du monde,
L’ouvrir au bruit de Dieu, de la nue et de l’onde.

Je voudrais posséder, de ces lutteurs ardents
Qui vinrent défier ici les éléments,
L’âpre résolution et l’austère courage,
Et seule, le cœur haut, achever leur ouvrage.

Et puis, montant toujours, dépassant le sommet,
Et dérobant enfin son éternel secret
À l’au-delà des cieux que me montre l’Archange,
Des mondes secouer la poussière et la fange,

Et, pour aller à Dieu, n’avoir qu’à m’endormir,
Qu’à regarder le ciel et me laisser mourir.

Les caractères distinctifs des poèmes que nous venons de lire sont l’énergie, l’éclat. Un souffle de vie, de jeunesse, circule à travers ces belles strophes que l’on dirait chantées par la Muse antique. Mais une transformation s’opère chez le poète. La mélancolie, qui était toujours au fond de ses œuvres, en devient la note dominante. Les vives couleurs s’estompent en délicates nuances, la vigueur le cède à la grâce, la puissante mélodie du rythme se fond en d’ineffables harmonies. Aux peintures et au langage d’une brillante imagination succède l’immatérielle poésie de l’âme, d’une âme qui a vécu, c’est-à-dire souffert, et pour laquelle la douleur a été une ascension.

La comtesse Jeanne est chrétienne. Pour gravir le Calvaire, elle s’appuie sur la croix, non sans découragements, non sans défaillances, mais sachant bien que l’Homme-Dieu lui-même est tombé trois fois en portant cette croix, cette croix rédemptrice :

Relève-toi pourtant : « En haut ! » cœur abattu,
Quand du ciel la pitié profonde
Pour mieux te redresser te réduit aux abois :
C’est en fléchissant sous sa croix
Que Jésus a sauvé le monde.

La noble chrétienne puise dans sa douleur même les plus délicates inspirations de cette charité qui, dès ses plus jeunes années, avait fait d’elle la Providence visible des malheureux, et qui, après avoir été sa meilleure joie dans le bonheur, allait être sa suprême consolation dans la tristesse. Et qui peut mieux se donner à cette divine charité que celle

Qui pour famille et pour enfants
À l’humanité tout entière :
Les vivants et les morts… les vieux, les ignorants,
Les mondes inconnus, les enfants sans parents,
Les souffrants, les méchants à leur heure dernière.

La comtesse Jeanne est devenue la mère de tous ceux qui souffrent. Comme saint François d’Assise, elle répand sur toute la nature la tendresse de son cœur ; et c’est au nom du doux saint qu’un jour, passant devant le monastère de Ligugé, elle demande la délivrance d’un petit oiseau retenu captif dans le grillage d’une fenêtre.

C’est encore la vue d’un pauvre oiseau gisant à terre qui lui inspire le plus touchant de ses poèmes, l’Oiseau perdu :

J’avais un nid ! j’avais un nid !
Après des jours chargés de pluie,

Je me reposais, bien blotti,
Près d’une mère ou d’un ami.

Je n’ai plus de nid ! plus de nid !
Je veux voler : ailes brisées !
Je m’accroche aux branches cassées.
Plus de mère, hélas ! plus d’ami !

Je veux un nid ! je veux un nid !

. . . . . . . . . . . . .

Mais ce nid, l’oiseau ne le retrouvera qu’au delà de la terre. Si son aile brisée ne peut plus le porter dans l’atmosphère d’ici-bas, elle saura bien l’élever, par l’élan même de la souffrance et du désir, vers un autre ciel où se retrouve pour toujours le nid des tendresses perdues :

Là seront la mère et l’ami.

Touchante rencontre des âmes dans l’expression de la douleur ! Un jour, dans un riant jardin, une jeune mère de famille montrait à une amie un nid suspendu dans le feuillage. Et cette amie était en grand deuil, et elle avait perdu un père et une mère à qui elle avait donné sa vie, et, seule sur la terre, elle se voyait près de quitter le foyer désert où elle avait grandi, vécu, entre ce père et cette mère. La vue de ce nid lui serra douloureusement le cœur, et laissant retomber sa tête sur l’épaule de sa compagne, de sa sœur d’adoption, elle disait : « Le petit oiseau a son nid, et moi je n’ai plus le mien… » Et cependant, moins malheureuse que l’Oiseau perdu, il lui restait, — et pouvait-elle l’oublier à ce moment, — ce nid que la Providence réserve à ceux qui ont perdu le nid maternel : le nid de l’amitié. N’importe, le même cri avait jailli de ses lèvres :

Je n’ai plus de nid ! plus de nid !

Deux ans plus tard, elle lisait, indiscrètement peut-être, dans des pages manuscrites, la plainte de l’Oiseau perdu, cette plainte modulée quelques années avant qu’elle ne l’eût elle-même soupirée. Et, frappée de cette coïncidence, elle sentait ses yeux se remplir de larmes, larmes plus douces que celles d’autrefois, car il se trouvait que la comtesse Jeanne avait rendu à l’oiseau perdu le nid maternel, nid toujours désert, mais si peuplé de souvenirs !

Ce nid, la généreuse femme le donnait naguère à ces enfants d’Alsace-Lorraine pour lesquelles elle fondait un lit dans cet asile où les pauvres petites émigrées retrouvent la France, — mais en perdant, hélas ! le sol natal. Ce nid, elle le garde à ces vieilles filles, à ces Catherinettes dont elle aime à se dire l’abbesse ; — à ces innombrables enfants dont elle est la marraine et que sa voix maternelle guide dans le chemin de la vie[1] ; — enfin, à cette chère fille

d’adoption à laquelle elle dira :

Ton aile s’ouvre, enfant, à la vie, à l’espoir,
La mienne se reploie au vent glacé du soir.
Trop de plumes sont arrachées,
Trop d’orages les ont lassées :
Je retourne au nid, — et je meurs.
Mais je suivrai ton vol de mon âme fidèle,
Et quand tu sentiras, à l’heure des douleurs,
Un souffle plus léger qui séchera tes pleurs,
Tu te diras : c’est encore elle.

Dans les afflictions qui nous anéantissent, c’est, chez la femme du moins, le cœur qui sort le premier de sa léthargie. L’esprit demeure plus longtemps dans sa torpeur. Le besoin de se donner aux œuvres du dévouement est le premier réveil de l’âme. Le goût du travail intellectuel ne revient que bien plus tard.

La comtesse Jeanne le sentit.

Chantez, dites-vous à ma lyre.

. . . . . . . . . . .

Je voudrais, je ne puis…

Mais la douleur est féconde et, même dans ce silence, même dans cet apparent sommeil, germe « l’éternelle fleur » :

Soignez-la, car elle est divine,
Arrosez-la de pleurs, de soupirs et de sang.
Que vous importe son épine !
Sa tête touche au firmament.

Elle se nomme poésie[2]

Ce haut enseignement donné par le poète lui-même, la voix d’un sage, voix aimée entre toutes, le lui rappelait avec force et douceur, aux heures de défaillance. Et la comtesse Jeanne redisait dans son harmonieux langage la virile leçon.

Pourquoi, cœur inquiet, fléchis-tu sous ta peine,
Ô poète, pourquoi ces pleurs ?
De nectar cependant ta coupe semble pleine,
Et ton chemin couvert de fleurs ?

À l’ami, à l’époux, le poète répondait :

Les fleurs de mon chemin recouvrent tant d’épines
Que mes pieds en sont en lambeaux.
Ma coupe n’a qu’au bord de ces gouttes divines,
Et mes chants sont faits de sanglots.

— Qu’importe, ô mon poète ! Un accent de ta lyre,
Comme une larme de tes yeux,
Comme le chant sacré qui sur ta lèvre expire,
Sont des perles tombant des cieux.

… Ô poète, sois donc à ton culte fidèle,
À ta foi, ta douleur et tes hautes amours !
Quels que soient les autans, n’abaisse point ton aile,
Souffre, crois, prie, espère, aime et chante toujours.

C’est à Rome, en 1885, que le poète traduisait ainsi cet Encouragement du Philosophe, cet Excelsior ! Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis les jours radieux où les jeunes époux avaient fait ce voyage pour la première fois. C’étaient les premières fiançailles de leurs âmes dans l’admiration du beau, dans la contemplation de la nature, c’étaient

Les dangers en commun, l’héroïque aventure.
C’était Rome ! c’était la jeunesse et l’amour !

Rien n’était changé.

… Travaux, efforts, joie ou regret,
Nous avons tout mêlé, comme en deux âmes sœurs
Se fondent toutes choses,
Les soucis et les roses,
Consolations ou pleurs.

Non, rien n’était changé, et celui à qui la perte de la vue laissait du moins le rayon de l’âme, pouvait dire à sa compagne :

Vous paraissez, au front vous portez une étoile ;
Est-il vrai que parfois un nuage la voile,
Qu’elle ne brille plus en quelques tristes jours ?
Pour moi, je suis aveugle, — et je la vois toujours[3].

Non, rien n’était changé. Le Philosophe était demeuré fidèle au culte de l’éternelle Vérité, de l’immatérielle Beauté ; le poète était demeuré sa Muse inspiratrice, non pas la jalouse Piéride qui privait de la vue son élu pour qu’il fut tout à elle, — mais la Muse qui se souvenait qu’Apollon est le dieu du soleil en même temps que celui de la poésie, et qui croyait voir déjà Hélios répondre à son appel pour rendre au noble aveugle sa bienfaisante lumière.

Je viens de la hauteur sereine
Où le maître des dieux voulait me retenir
Je lui dis : j’ai là, dans la plaine,
Un ami qui m’attend et qui ne peut venir.

Il m’appelle aux régions humaines,
Mais là brillent pour moi la lumière et la foi ;
Car si ses pieds ont quelques chaînes,
Son âme est sans entrave et va plus haut que toi[4].

C’est cette Muse toujours aimée

Plus qu’hier et moins que demain[5],

c’est cette Muse que le Philosophe couronnait un jour dans ce beau temple de marbre qui domine la mer et l’horizon de Nice, et qu’il avait élevé aux gloires intellectuelles et artistiques de l’humanité.

Celle qui se nommait « l’attentive Vestale » de ce temple, devait, ainsi que Schiller l’a dit de la femme, « entretenir avec vigilance, d’une main sacrée, le feu perpétuel des grands sentiments[6] ».

Chantons ! Pleurons ensemble ! Et puis, levons les yeux :
Sur notre harpe ici l’hymne ébauchée
Ira s’achever dans les cieux.
Alors passant la torche sainte
À plus ferme et solide main,

Nous nous endormirons sans crainte,
Ayant bien combattu pour le combat divin[7].

Ce flambeau sacré, le Philosophe et la Muse le passent à « la jeunesse amie », cette jeunesse à laquelle le poète dit éloquemment :

Vous avez le culte du beau ;
Dans l’angoisse et dans la tourmente,
Qu’il vous tienne le cœur en haut,
L’esprit sain et l’âme vaillante[8].

Ce flambeau sacré rayonne dans cette royale demeure de Condé où règnent aujourd’hui Beethoven, Shakspeare, et où les maîtres modernes, les princes de l’intelligence, se rencontrent avec les princes du sang. Là, tantôt dans l’oratoire qui reproduit les merveilles intérieures de la Sainte-Chapelle, tantôt dans ces salons où circule avec sa grâce aérienne et son charme touchant, celle qui y fait revivre Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, la Muse donne aux grandes pages musicales qu’elle interprète, l’âme qui anime sa poésie et que l’on respire dans sa voix suave comme dans son jeu large et pur. — Là aussi le feu sacré n’est pas seulement la lumière qui éclaire les intelligences, mais le feu qui réchauffe les cœurs : Charité ! dit l’une des trois admirables statues[9] placées au seuil du foyer. Charité ! répondent, nous le savons déjà, les plus lointains échos, surtout au sein de cette Lozère qui salue et acclame, dans le comte Aldebert et dans la comtesse Jeanne, ses bienfaiteurs, — bienfaiteurs aussi aimants qu’aimés[10]. Et, à l’hôtel de Condé, comment oublier que cette charité, cette divine vertu, comprend tous les amours, et que sa plus douce flamme est allumée par un ange dont nul mieux que la comtesse Jeanne ne saurait dire les bienfaits :

Ce n’était point celui qui se voila la face
Quand Marguerite à Faust abandonna son cœur[11].
Ce n’était point celui qui, dans sa jeune grâce,
Emporta Juliette aux pieds de l’Éternel
Toute tremblante encor des baisers d’un mortel.
Celui-ci tout chargé de pures harmonies,
Chante l’hymne de l’amitié,
Qui retombe sur terre en étreintes bénies,
En dévouements pieux, en divine pitié[12].

Jusqu’à présent ce n’est qu’à ce doux génie, l’Amitié, que la comtesse Jeanne a confié sa poésie, — poésie aux reflets multiples qui sait descendre du ciel sur la terre, et même aux jours de tristesse, sait encore sourire

… Sous les pleurs,
Comme l’oiseau qui bat de l’aile
Sous la pluie et sous les autans[13] ;

poésie dont le rythme gracieux et rapide a modulé avec infiniment plus de délicatesse et de charme mystique que la cadence de Tennyson, la Légende de la reine Odiva ; — poésie qui se plie au spirituel dialogue du proverbe[14], à la simplicité d’une touchante pastorale[15], comme au mouvement passionné d’une belle scène dramatique[16].

Mais le fond, le fond inénarrable de cette poésie est toujours cette mélancolie si naturelle à la comtesse Jeanne, et qui se reflète jusque sur les paysages qu’elle sait dessiner d’un trait si rapide et si pur, ces paysages où la nature elle-même nous apparaît, non dans les grâces souriantes de son aurore ou dans le radieux éclat de son midi, mais dans le charme voilé de son crépuscule[17].

Plus profonde et plus désolée en se mesurant aux déceptions d’ici-bas, cette tristesse semble, à un rapide moment, s’empreindre de la sombre désespérance qui arrache au poète le cri, superbe et terrible, de la Coupe d’Alésia. Dans son découragement, la comtesse Jeanne envie le petit enfant que la mort a préservé des luttes, d’ici-bas :

Il vaut mieux de mourir avant d’avoir vécu.
Et recevoir le prix sans avoir combattu[18].

Mais avec les années, cette tristesse devient de plus en plus religieuse et sereine pour la noble femme qui a trouvé l’emblême de sa vie dans la fleur que l’on nomme la Fleur de la Passion. La comtesse Jeanne l’a chantée, cette Passi-flora, et avec un tel accent qu’elle apportait une suprême consolation à un éminent penseur qui allait mourir[19], et que le lyrisme de ces vers inspirait aux deux plus illustres compositeurs que possède aujourd’hui la France[20], deux mélodies nées presque simultanément, — l’une plus dramatique, l’autre plus religieuse, mais faisant toutes deux vibrer dans leurs harmonieux échos les notes émues du poète.

Voici, sur mon déclin, la fleur que j’ai choisie.
D’aucuns l’appelleront « fleur de la Passion ».
Je la nomme « fleur de la vie ».
Qu’importe ? c’est le même nom.
.............

Elle a la couronne d’épines,
Et l’échelle qui monte au ciel.
Et l’éponge aux gouttes divines,
Tour à tour d’hysope ou de miel.

Elle a le vert de l’espérance,
Elle a le violet du deuil.
C’est la joie et c’est la souffrance,
C’est le berceau, c’est le cercueil.
............

C’est donc, sur mon déclin, la fleur que j’ai choisie,
D’une teinte pareille au jour qui va pâlir.
Elle est l’image de la vie.
C’est le passé, c’est l’avenir !

Mais l’avenir éclairé de ce rayon d’immortalité qui ne cesse de guider et de consoler le poète. La comtesse Jeanne l’a dit dans une récente et admirable inspiration, si l’espérance n’est pour les choses de la terre que le météore qui illumine un instant la route du voyageur et dont la disparition rend plus profonde la nuit où il est plongé, l’espoir en Dieu est l’étoile que les nuages peuvent bien obscurcir parfois à ses regards, mais qui toujours demeure pour diriger ses pas[21].

Sans doute, devant les générations qui se succèdent autour d’elle, devant les enfants d’une jeune princesse jouant à la même place qu’autrefois leur mère, sous la fenêtre de la comtesse Jeanne, devant tous ces inconscients témoins de la marche du temps, elle s’arrête, pensive…

J’étais à la même fenêtre :
Vingt fois le jardin dépouillé
Avait vu le printemps renaître,
Et moi je n’avais pas bougé.

J’étais à la même fenêtre :
La même enfant jouait en bas.
J’ai donc dormi, rêvé peut-être ?
J’ai vingt ans… ne m’éveillez pas.

Je suis à la même fenêtre ?
Pourtant j’ai souffert, j’ai pleuré.
Qu’importe ? au souffle de mon être,
Je sens que je n’ai pas changé.

… Dans vingt ans je n’y puis plus être.
Mais ces enfants qui jouent en bas,

Verront de la même fenêtre
S’essayer d’autres premiers pas.
..................
..................
Et mon ombre viendra peut-être
Sourire à leurs jeunes ébats[22].

Mais, dit-elle ailleurs,

… Qu’importe après tout que la course s’achève,
Puisque l’âme défie et l’espace et le temps,
Et ne s’effrayant pas du sommeil ou du rêve,
Doit couronner plus haut l’œuvre de son printemps !

Ainsi fécondé par les vents
Qui, d’une mer à l’autre, ont porté sa poussière,
Le palmier refleurit sur la rive étrangère
Rive aux grands horizons mouvants,
Brumeuse, vague, ignorée et lointaine,
Mystérieuse, et cependant certaine,
Dont les parfums déjà parviennent jusqu’à nous[23].

De même sont fécondés pour le ciel les souffrances, les sacrifices, les bonnes actions d’ici-bas. Dans l’épreuve, dans la déception, dans l’âpre douleur,

Ainsi que Béatrix, en regardant les cieux,
Y portait du poète et le cœur et les yeux[24],
Nous, l’âme et le front hauts, regardons la Madone,
Elle nous montrera la sphère où l’on pardonne,
Où l’on aime, où l’on prie, où l’on chante, où l’on croit,
Où, séparés un jour, à jamais l’on se voit.

C’est par cette grave et religieuse inspiration, par cet appel à la prière que j’ai voulu achever la lecture de ces poèmes où vibrait naguère l’écho des luttes héroïques, mais qui déjà célébraient plutôt le deuil de la gloire que l’éclat du triomphe.

En étudiant ces poèmes, la plupart manuscrits, quelques-uns imprimés pour un cercle ami, c’est la vie même de la comtesse Jeanne qui m’est apparue. Aussi n’est-ce qu’en respectant l’incognito de l’auteur que j’ai pu soulever le voile qui abrite cette vie, et rendre ainsi au poète qui a si bien vécu ses vers, l’hommage dû à la femme en même temps qu’à la Muse.

CLARISSE BADER.
Paris, 11 août 1887.

Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 21818

Paris. — Typ. G. Chamerot
  1. Quand Marguerite à Faust eut ouvert sa jeune âme,
    Un sanglot s’entendit jusques au fond des airs :
    C’était l’ange, gardien de sa gloire de femme,
    Qui remontait aux cieux avec des pleurs amers.

    Quand Thérèse à son Dieu se donna tout entière,
    Un cri de désespoir retentit aux enfers ;
    Un cri de joie au ciel, de regret sur la terre :
    L’âme, dès ici-bas, avait brisé ses fers.

    Quand Blanche à son époux eut consacré sa vie,
    Et qu’elle lui donna, comme gage, ce fils
    Qui devait être un jour le saint de la patrie,
    Ce fut fête ici-bas et fête au paradis.

    Trois chemins devant vous sont ouverts, jeune fille ;
    Trois femmes sont auprès qui vous tendent la main :
    Marguerite, Thérèse ou Blanche de Castille,
    Laquelle suivrez-vous, et quel est le chemin ?

    L’un arrive bien haut, mais la route est amère ;
    L’autre, semé de fleurs, cache l’abîme au fond…
    — Alors vous vous direz : « Lequel a pris ma mère ? »
    — Et vous suivrez ses pas à l’ombre du vallon.

    À une jeune fille.
  2. La Jacinthe rose, souvenir d’une tendre amitié sur laquelle la mort a jeté son voile funèbre.
  3. Le comte Aldebert à la comtesse Jeanne.
  4. Hélios. Un maître en l’art d’écrire, M. Octave Feuillet, mettait ce poème au premier rang des œuvres de la comtesse Jeanne.
  5. Le comte Aldebert à la comtesse Jeanne.
  6. Nähren sie wachsam das ewige Feuer
    Schöner Gefühle mit heiliger Hand.

    Würde der Frauen.
  7. Le Conte d’avril.
  8. À un jeune homme.
  9. La Foi, l’Espérance, la Charité, de M. Guillaume.
  10. Des accents trop émus ont fait couler nos pleurs,
    Nos pieds se sont lassés à marcher sur des fleurs,
    On nous a murmuré des paroles trop bonnes,
    Nos têtes ont fléchi sous le poids des couronnes ;
    Mais nos cœurs sauront bien porter tout cet amour,
    Puisqu’ils ont tant d’amour à donner en retour.

  11. Allusion au poème cité plus haut, page 14, note 1.
  12. Au-dessous d’un ange joueur de violon de Guillaume Dubufe, offert à la comtesse avec cette inscription : Petit souvenir, grande amitié.
  13. Sur une marche de pierre.
  14. Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois.
  15. Pierre et Madelon.
  16. Ce fut là que nos cœurs apprirent à s’aimer.
    Ce fut là, sous les saints portiques,
    Aux échos des divins cantiques,
    En voyant sur l’autel les cierges s’allumer,
    Que nos âmes s’habituèrent
    Ensemble à s’inspirer, à rêver, à prier,
    Et que dès notre enfance, elles se fiancèrent.

    Il y a loin de la coupe aux lèvres. Nuremberg, 1874.
  17. Cimiez.
  18. Sur la mort d’un enfant, la fille du peintre célèbre qui a immortalisé les traits de la comtesse Jeanne, M. Hébert.
  19. M. Caro.
  20. M. Ambroise Thomas, et, peu de jours après, le maître qui lui-même inspirait naguère le poète :

    Ce que Gounod chanta, vibre éternellement.

    (Sur le socle d’une Victoire ailée offerte à Gounod.)
  21. Le Météore.
  22. À Herminie.
  23. Deux mots d’adieu à votre quarantaine.
  24. Beatrice in suso, ed io in lei guardava.
    Dante, Del Paradiso, canto II.

    Beatrix regardait en haut, et moi je regardais en elle.