La Comtesse d’Isembourg
LA
COMTESSE
D’ISEMBOURG.
A Maiſon de
Hohenzollern,
eſt une Maiſon fort
illuſtre dans l’Alemagne.
Elle a eu
l’honneur d’eſtre alliée à ſes Empereurs,
puis qu’un Comte
de Hohenzollern a
épouſé autrefois une
fille de la Maiſon
d’Autriche à laquelle
l’Empereur donna
les Eſtats du Marquis
de Brandebourg
qui luy étoient
dévolus par
un droit de l’Empire.
La Comteſſe
d’Iſembourg eſtoit
ſortie de cette famille, elle eſtoit fille
de Iean George de
Hohenzollern Prince
de l’Empire de la
haute Alemagne &
de la Province de
Suaube. Il fut ſur la
fin de ſa vie le favory
de l’Empereur
Ferdinand II comme
il l’avoit déja
eſté des Empereurs
Rodolphe & Mathias,
& c’étoit un
des plus grands hommes d’Eſtat que l’Alemagne
ait jamais
eû.
Il laiſſa trois garçons & ſix filles. L’aiſné des Princes fut élevé en France & prefera toûjours une vie douce & tranquille à l’éclat des grands emplois. Il ſe maria en Flandres avec une fille unique de la Maiſon de Berg qu’il ne pût obliger de paſſer dans la haute Alemagne, & qu’elle ne pût retenir dans la baſſe. De ſorte qu’ils ſe ſeparerent aprés la naiſſance de Madame la Comteſſe d’Auvergne leur fille. Le ſecond des Princes mourut dans ſon enfance, & le troiſiéme eſt marié dans la haute Alemagne.
Des ſix filles du Prince de Hohenzollern qui furent toutes mariées à des Comtes Souverains ou à des Princes, l’aînée entra dans la Maiſon de Furſtemberg. La ſeconde épouſa le Prince Guillaume de Bade qui preſida à la Diette de Ratisbonne l’année 1640. & l’infortunée Princeſſe Marie Anne la plus jeune & la plus belle épouſa le Comte d’Iſembourg de la baſſe Alemagne.
Comme la fortune luy preparoit bien moins de bonheur qu’à ſes ſœurs, la nature voulut la favoriſer de tous les avantages qui peuvent rendre une perſonne accomplie. Elle eſtoit grande, blanche & blonde, ſes yeux avoient plus de langueur que de feu. La blancheur & l’éclat extraordinaire de ſon teint ne donnoient pas à ceux qui la regardoient le loiſir ny la liberté d’examiner, ſi tous les traits de ſon viſage eſtoient reguliers, enfin dés que l’on la voyoit il eſtoit difficile de ne ſe laiſſer pas perſuader qu’elle eſtoit parfaitement belle. L’on ne vit jamais un air ſi touchant & ſi majeſtueux que le ſien. Elle n’avoit que dix ans lorſque le Prince ſon pere eſtant mort, la Comteſſe de Furſtemberg ſa ſœur infiniment ſpirituelle prit le ſoin de ſon enfance, & par le ſecours de l’art & les avantages de la nature la jeune Princeſſe n’ignora rien de ce qui peut rendre une perſonne accomplie.
Elle parut avec tous ces charmes à l’âge de quinze ans à la Cour de l’Imperatrice durant la Diette de Ratisbonne de l’année 1630. Comme l’on y devoit traiter des plus grandes affaires de l’Empire, cette Cour n’avoit jamais eſté ſi belle. La Princeſſe eut d’abord un fort grand nombre d’Amans. Le Prince Iulien de Saxe le mieux fait & le plus amoureux de tous, ayant dans une courſe de Bague remporté le prix que l’Imperatrice donnoit, l’offrit à la jeune Princeſſe ; & dans ce moment le vieux Comte d’Iſembourg arrivant de Cologne, la vit & l’ayma, c’eſtoit pour elle deux choſes qui ſe ſuivoient de prés.
Il avoit eſté marié à Caroline d’Aremberg de la Maiſon d’Arſchot, mais il l’avoit épouſée ſans amour & vivoit avec elle ſans tendreſſe, lors qu’une violente colique, dont la cauſe fut inconnue l’enleva du monde dans deux heures.
Ce Comte avoit de l’eſprit & du courage, l’ame liberalle & le cœur grand, il eſtoit mal-fait, mais ſes plus grands deffauts étoient dans ſon humeur, il l’avoit ſombre, emportée, bijarre, l’amour qui adoucit les naturels les plus farouches n’avoit pû changer le ſien. Il n’avoit jamais rien aymé, il eſtoit meſme nay avec une antipathie extreme pour toutes les femmes, & il en donna dés le Berceau un aſſez plaiſant témoignage, puis qu’on ne pût jamais luy faire teter aucune femme. On luy choiſit inutilement des nourrices brunes, des blondes, des vieilles & des jeunes, il les refuſa toutes, & prit avec avidité une chevre qu’on luy preſenta. Il avoit la phiſionomie ſauvage & terrible, & la conduite du Comte tenoit fidellement tout ce que ſa phyſionomie promettoit. Il eſt aſſez difficile à l’amour de ſe rendre maiſtre d’un cœur de cette nature, il vint pourtant à bout de celuy du Comte. & quoy qu’il ne prit pas le chemin qu’il ſuit d’ordinaire pour arriver aux autres cœurs, il y parvint enfin.
Comme le Comte ne connoiſſoit point l’uſage des ſoûpirs, il fut ſurpris des premiers qui luy échaperent, il ne ſçavoit ce qu’ils demandoient, mais ſes preſſants deſirs le luy ayant bientoſt fait comprendre, par un accord fatal de ſon deſtin avec celuy de la jeune Princeſſe, il fut preferé à tous les Amans par le Comte & la Comteſſe de Furſtemberg. Ce n’étoit pas ſans raiſon, il avoit exercé les premiers emplois de l’Armée, il eſtoit parvenu à celuy de Meſtre de Camp general, & c’eſtoit un des plus riches & des plus vaillans Seigneurs de l’Empire.
À la fin de la Diete la Comteſſe de Furſtemberg retourna chez elle avec la jeune Marie Anne ſa ſœur, & le Comte partit pour aller à Iſembourg. Mais comme il avoit dans le cœur une impatience amoureuſe à laquelle il n’eſtoit pas accouſtumé, il fit tant de chemin en peu de temps qu’à peine le croyoit-on chez luy qu’il arriva à Furſtemberg pour épouſer la Princeſſe avec un train digne d’un des plus grands Princes de l’Empire.
L’amour l’inſtruiſit tout d’un coup, il fit faire un équipage pour la Princeſſe auſſi galand qu’il eſtoit magnifique, & excitant la pante naturelle qu’il avoit d’eſtre liberal, il fit preſent à ſa maîtreſſe d’une quantité prodigieuſe de pierreries. On a eu raiſon de dire depuis, que l’amour ne faiſoit que mettre ces pierreries en dépot dans les mains de la Princeſſe, & que le Comte s’en reſervoit l’uſage. Quoy qu’il en ſoit le Comte avoit ſes intentions, & l’amour pouvoit avoir les ſiennes.
La jeune Princeſſe paroiſſoit en cét état ſi belle au Comte d’Iſembourg, qu’il eſtoit le plus amoureux & le plus content de tous les hommes. Il connoiſſoit pourtant bien qu’il n’en eſtoit pas aymé, mais cette connoiſſance qui auroit troublé les plaiſirs d’un autre n’alteroit nullement les ſiens, il n’étoit pas d’humeur de les gâter par de ſemblables delicateſſes. Il partit bientoſt aprés ſes Nopces pour aller à Isẽbourg diſpoſer les choſes pour la reception de la Comteſſe ſa femme, la Princeſſe de Bade & la Comteſſe de Furſtemberg la voulurent accompagner. Elles firent preſque tout leur voyage ſur le Rhin & dans un batteau des plus galans & des plus magnifiques qui euſſent jamais paru ſur ce fleuve.
Le Rhein eſt bordé en ces endroits de tres-agreables Villes. Comme le Comte eſtoit en grande conſideration en ce païs-là ; les Gouverneurs & les Magiſtrats tâchoient à l’envy de regaler la Comteſſe ; ils luy faiſoient par tout des receptions magnifiques, les rivages retentiſſoient de mille concerts ; on n’entendoit par tout que des acclamations & des cris de joye, & avec un vin excellent qu’on luy offroit ſelon la mode du païs ; les Deputez de toutes ces Villes venoient luy faire des harangues. Comme elle eſtoit fort jeune ces ceremonies la fatiguerent, la contrainte n’eſt pas de cet âge, & le divertiſſement & la joye luy conviennent mieux ; la Comteſſe y avoit un penchant que toutes les infortunes de ſa vie ont eu peine de chãger. Pour ſe divertir & ſe delaſſer de la fatigue de ces ennuyeuſes harangues ; elle s’aviſa de faire joüer le perſonnage de Comteſſe d’Iſembourg à une fille de ſa ſuite à peu prés de ſa taille, mais laide & vieille. Le Comte plein d’amour & de joye avoit publié en paſſant qu’il venoit d’épouſer une Princeſſe jeune & belle, & l’on l’avoit cru de bonne foy. L’étonnement de ces Meſſieurs, & la peine qu’ils avoient de prononcer les mots de belle & jeune eſtoit une choſe tres-réjoüiſſante à voir. La Princeſſe de Bade s’en divertiſſoit comme la Comteſſe, mais Madame de Furſtemberg toûjours ſevere & toûjours ſcrupuleuſe, craignant que le Comte ne fut faſché que l’on puſt condâner ſon choix arrêta le cours de cette plaiſanterie en faiſant connoître la veritable Comteſſe, & il fallut qu’elle écoutât de nouveau des Harangues. Si bien que lors que les Habitans de ces differents lieux ſe trouvoient enſemble, ils avoient des conteſtations ſur la beauté ou ſur la laideur de la Comteſſe d’Iſembourg, dont ils ne ſont pas encore d’accord.
Elle arriva enfin à Iſembourg. Il n’y avoit rien de ſi beau que le Château, rien n’en pouvoit ſurpaſſer la magnificence, ſoit pour le dedans ſoit pour le dehors. La ſtructure en eſtoit admirable, & les peintures, les lambris, les jardins le rendoient un des plus beaux & des plus agreables lieux du monde. La Comteſſe y fut receue par le Comte, tout plein & tout tranſporté de ſa paſſion, avec toutes les marques de joyes qu’on a accoûtumé de faire paroître en ces fortes d’occaſions. Il luy fit de nouveaux preſens de Pierreries, & pendant tout le ſejour que la Princeſſe de Bade & Mme de Furſtẽberg firent à Iſembourg, ce ne fut que courſes de bague, que promenades, que parties de chaſſe, de divertiſſement & de plaiſir. La ſeparation de ces Princeſſes fut le premier chagrin que la Côteſſe fit paroître, elle y fut ſenſible au delà de tout ce qu’on pourroit exprimer, & beaucoup plus que le Comte n’euſ ſouhaité, il faiſoit tous ſes efforts pour la conſoler, il s’aviſoit de mille petites manieres pour la divertir, enfin pour diſſiper la mélancholie où elle s’abandonnoit quelquefois par le ſouvenir de ce qu’elle perdoit, il luy faiſoit un détail de tous les avantages qu’il luy preparoit & il n’oublioit rien pour luy plaire.
Quand on ne commence à aymer qu’à l’âge de ſoixante ans & qu’on s’y prend d’abord de cette maniere, il ſemble que l’on devroit porter ſa paſſion juſques au tombeau. Cependant le vieux Comte ceſſa bien-toſt d’aymer, ſon cœur n’étoit pas propre à l’amour. Il ſe laſſa d’une paſſion ſi douce, & les chagrins, les ſoupçons, les dégoûts en chaſſerent bien-toſt ce qu’il y avoit eu de doux & de raiſonnable. Comme depuis ſon mariage il n’avoit point eſté à l’Armée exercer ſa valeur, il voulut l’employer à dompter la beauté de ſa femme, il ne ſongea plus qu’à faire peur à la jeune Comteſſe. Cela luy fut plus facile que de s’en faire aimer. Il reprit ſon air ſombre & ſauvage que l’amour avoit un peu radoucy, & tout cela faiſoit un effet ſi terrible ſur le cœur & ſur l’eſprit de la Comteſſe, qui n’avoit pas aſſez de courage pour le regarder ſans frayeur. Il ne s’entretenoit que d’Hiſtoires tragiques, d’evenemens funeſtes, & des punitions que de jeunes femmes s’étoient attirées de leurs vieux maris. C’eſtoit ordinairement au lict qu’il luy faiſoit ces galands recits, & une nuit la Comteſſe en fut ſi effrayée qu’elle ne puſt s’empécher de crier de toute ſa force : un long évanoüiſſemẽt ſucceda à ſes cris, & peut-eſtre ſeroit-elle morte de frayeur ſi l’on ne fût venu promptement à ſon ſecours. Le Comte fut fâché de l’avoir jettée dans ce peril, & par une grace ſinguliere il changea l’heure de ſes entretiens.
Lorſque la Comteſſe ne ſçavoit plus que devenir, il arriva pour ſa conſolation un Courier de l’Empereur qui portoit un ordre preſſant au Comte de ſe rendre auprés de lui à l’occaſion de la guerre dõt l’Empire eſtoit preſque accablé par le vaillant Guſtave Roi de Suede. Le Comte qui eſtoit habile jugea d’abord que cette guerre ſeroit longue & perilleuſe pour les Alemans, mais il craignit qu’elle ne le devînt davantage pour luy-meſme par la beauté & la jeuneſſe d’une femme qu’il eſtoit obligé de quitter, & d’abandonner à ſa bonne foy & à ſa conduite. La campagne luy paroiſſant plus ſuſpecte qu’une Ville où l’on eſt ſans ceſſe expoſé à la veuë de tout le monde, il ſe reſolut de faire aller la Comteſſe à Cologne qui eſtoit la ville la plus proche d’Iſembourg. On y tranſporta les meubles les plus precieux du Château, & le Comte craignant toûjours quelque vangeance pour les traitemens injurieux qu’il avoit faits à la Comteſſe voulut la conduire luy-meſme dans une Ville où il croyoit eſtre mieux à couvert de la ſeule choſe qu’il craignoit au monde. Cette guerre fut d’un grand ſecours à la Comteſſe pour la délivrer de beaucoup d’ébarras & diſſiper un peu ſes chagrins, elle en avoit de plus d’une maniere, & toute jeune qu’elle eſtoit elle ne pouvoit ſe conſoler des ordres cruels que le Comte avoit donnez pour ſon ſejour de Cologne. Elle eſsaya d’abord d’ébloüir toute la Ville par une joye qu’elle ne reſſentoit pas veritablement dans l’ame, mais à force de cacher & de déguiſer ſes douleurs elle les étouffa tout-à-fait. Elle oublia juſques aux brutalitez & aux injuſtices du Comte, & jamais elle ne goûta plus tranquillement le plaiſir. Elle avoit ainſi paſſé ſes beaux jours pendant les ſix mois que le Comte avoit fait la guerre fans que perſonne ſe fut apperceu de ſes déplaiſirs, elle en auroit encore paſſé bien d’autres, & peut-eſtre qu’elle eut même oublié tout à fait qu’elle eſtoit la plus mal-heureuſe femme du monde ſi le Comte ne fût venu luy-meſme pour l’en faire reſſouvenir. Comme il avoit paſſé ſix mois parmy le ſang & le carnage, il n’avoit point appris à devenir plus traittable. Au contraire il revint plus faſcheux & plus farouche qu’il n’eſtoit auparavant. Il eſtoit jaloux ſans ſçavoir le ſujet de ſa jalouſie. Il avoit l’ame pleine de ſoupçons ſans s’arréter nulle part, parce que la Comteſſe étoit innocente. Mais enfin ils tomberent ſur la perſonne du monde pour qui elle avoit le moins apprehendé.
Entre tous les preſens que le Comte luy avoit faits en l’épouſant, il luy avoit donné un page dont la bonne mine & l’eſprit eſtoient l’admiration de tous ceux qui le connoiſſoient. Son pere s’appelloit Maſſauve, il eſtoit François, & d’une ancienne famille de la ville de Montpellier. Par quelque caprice de ſon deſtin il ſe maria en Lorraine, & s’attacha au ſervice des plus proches parens de la Comteſſe. Lorſqu’elle ſe maria Madame de Furſtembourg preſenta le plus jeune des fils de Maſsauve au Comte d’Iſembourg, qui le trouvant extrémement bien fait le donna pour Page à la Comteſſe ſa femme. Ce Page devint en peu de temps fort accomply. Il eſtoit ſage, adroit, reſpectueux, fidelle ; & la Comteſſe prenoit en luy une confiance entiere. Mais ce qui devoit faire en partie ſa conſolation devint la ſource de tous ſes malheurs.
Ce Page paruſt trop beau aux yeux du Comte. Sa jeuneſſe & ſa bonne grace le menaçoient ſans ceſſe à ſon avis d’une ſecrete intelligence avec les charmes de la Comteſſe, & il ne pouvoit pas ſe perſuader que deux jeunes cœurs peuſſent eſtre ſi prés l’un de l’autre ſans s’embrazer.
Dés que les ſoupçons incertains du Comte ſe furent ainſi arrêtez ſur le jeune Maſsauve, ils éclaterêt avec tant d’emportement que la Comteſſe crut que le premier jour de cette jalouſie ſeroit le dernier de la vie de ſon Page ; cette crainte jointe au juſte reſſentiment qu’elle avoit d’un traitement ſi injurieux la fit reſoudre à prévenir les ſuites d’un mal qui pouvoit devenir funeſte à ſon honneur dans l’eſtime des hommes qui ne ſe donnent pas toûjours la peine d’examiner l’injuſtice d’un vieux mari à l’égard d’une jeune femme. Pour cet effet ne prenant conſeil que de ſa ſeule innocence ; elle le va trouver & laiſſant agir tout ſon air de douceur & de Majeſté ; elle luy reproche ſes caprices avec toute la fermete d’une ame qui ſe ſent incapable de commettre un crime ; elle luy fait voir le peu de fondement de ſa rage ; elle luy en exaggere l’injuſtice & la violence, & s’offre à la faire ceſſer par toutes les voyes qu’il voudra luy preſcrire.
C’eſt une étrange fureur que la jalouſie. Elle empoiſonne tout ce qu’on fait pour la guerir. La juſtification de la Comteſſe acheva de la perdre dans l’eſprit de ſon vieux mari, & il ne peut pas ſe perſuader qu’elle ne fût coupable, puis qu’elle prenoit tant de ſoin de paroître innocente.
Il n’eſt pas difficile de juger combien cette nouvelle injuſtice luy fit de peine, elle ſentit renouveller toutes ſes douleurs, & peut-eſtre qu’elle en euſt eſté accablée ſi Maſſauve & Delmas une de ſes filles en qui elle ſe confioit beaucoup ne luy euſſent donné un expedient que mille experiences ont fait trouver infaillible en de pareilles occaſions. Ce fut de faire entrevoir au Comte que la Comteſſe avoit un autre Amant, & détourner par cette adreſſe le cours de ſa jalouſie.
Le Prince François de Lorraine, Doyen de Cologne, eſtoit effectivement amoureux de la Comteſſe. Mais il l’aimoit avec tant de diſcretion que perſonne n’avoit encore penetré ſon ſecret. Il n’eſt pas malaisé de vaincre la retenuë d’un jeune cœur fort amoureux. La Comteſſe par mille petites manieres galantes & enjoüées qui ne l’engageoient à rien, rendit le Prince de Lorraine indiſcret, la joye qu’elle luy donna le troubla tellement qu’il n’eut plus la force de cacher ſa paſſion, non pas meſme au Comte d’Iſembourg, qui croyant avoir une penetration admirable & ſortir de la plus grande erreur du monde, ceſſa d’être jaloux du Page, & le devint effectivement du Doyen de Cologne. Comme cét Amant luy faiſoit moins de honte & qu’il y avoit plus d’apparence que la Comteſſe aimât un Prince, qu’un Page, il s’abandonna ſans reſiſtance à tout ce qu’il plut à cette jalouſie de luy faire ſentir. La Comteſſe n’aimoit ny le Page ny le Prince, mais ſon innocence l’empeſchant de ne rien craindre pour elle, & le Prince de Lorraine n’eſtant pas expoſé à la colere du Comte comme Maſſauve, elle s’applaudiſſoit en ſecret de l’eſtat où elle avoit mis les choſes.
Le vieux Comte qui ſouffroit toutes les injures de l’air & toutes les fatigues de la guerre ſans ſe plaindre feignoit d’être malade dés qu’il arrivoit à Cologne à la fin de la campagne. La Comteſſe ne bougeoit de ſa chambre & il falloit malgré lui qu’il y vit ſouvent le Prince de Lorraine. Sa naiſſance & ſa dignité ne luy permettant pas de luy faire les mauvais tours qu’il faiſoit à d’autres. Comteſſe n’avoit la liberté de ſortir que pour aller aux Carmelites viſiter une ſainte Religieuſe qui prenoit mille ſoins pour ſa conſolation ; c’eſtoit une fort belle & fort ſpirituelle perſonne, dont Henry Prince d’Orange avoit eſté extremement amoureux : apres qu’elle eut fait tous les efforts poſſibles pour le guerir d’une paſſion qu’elle ne pouvoit approuver, elle s’échapa ſe cretement & s’alla jetter dans la ville de Grol ſous la domination du Roy d’Eſpagne. Une action ſi belle redoubla l’eſtime & la tendreſſe du Prince, & ſon amour luy faiſant trouver des pretextes de guerre aſsez ſpecieux, il fit comprendre aux Hollandois que l’aſſiete de la ville de Grol coûtoit de grandes contributions au Duché de Gueldres, & à toute la Friſe avec l’entretien de huit mille Hollandois pour empeſcher les courſes de la Garniſon de cette Place. L’avis du Prince d’Orange fut ſuivi, Grol fut aſſiegé & bientoſt reduit à ſe rendre. Dans la priſe d’une Ville tous les crimes ſemblent permis. Ce jeune Prince victorieux avoit reſolu d’enlever ſa Maîtreſſe, mais elle luy parla avec tant d’eſprit & d’une maniere ſi forte & ſi touchante, que ce Prince devint tout d’un coup reſpectueux & moderé : Neanmoins cette ſage fille craignant toûjours quelque retour des ſentimens impetueux du Prince, s’enfuit derechef dans les Carmelites de Cologne, c’eſt-là qu’elle conſoloit la Comteſſe d’Iſembourg : elle ſçavoit toutes les intrigues des Seigneurs de Flandres & de la Cour du Prince d’Orange, & divertiſſant la Comteſſe par mille contes agreables elle luy faiſoit mieux goûter ce qu’elle luy diſoit en fuite de ſolide.
Pour donner quelque ſoulagement à la captivité de la Comteſſe, le Ciel permit que l’Infante Iſabelle, Claire, Eugenie, qui gouvernoit les Païs bas, pria le Comte d’Iſembourg de trouver bon que ſa femme allât tenir à ſa place & faire baptiſer à ſon nom un enfant du Duc de Neubourg. Il y conſentit parce qu’il n’oſa pas le refuſer : & comme ſa mere avoit eſté tendrement aimée de l’Infante, il donna un train magnifique à la Comteſſe, & luy fit faire tant de liberalitez que l’Infante meſme n’en eut pas fait davantage. Le Duc de Neubourg de ſon cofté mit tout en uſage pour divertir la Comtesse, il avoit des troupes ſur pied qu’il avoit partagées afin que le Prince ſon fils en commandât la moitié ; il voulut lui donner le plaiſir d’une eſpece de combat. Le vieux Duc ſe mit à la teſte de ſes troupes, & le jeune Prince à la teſte des ſiennes. Ils vinrent d'abord au combat comme on y vient dans un carrouzel, mai par quelque accident les ſoldats s’irriterent ſi fort les uns contre les autres qu’ils combattirent comme ennemis. Le Duc & ſon fils eurent toutes les peines du monde de les arreſter. La Comtesse penſa mourir de frayeur & les Alemands eſtant ſuperſtitieux, on crut d’abord que c’eſtoit un preſage de la mauvaiſe intelligêce qu’il y eut bien-toſt apres entre le Duc & ſon fils, qui n’eſtoit pas content depuis que ſon pere avoit épouſé en ſecondes nopces la fille du Duc des deux Ponts.
Cependant la guerre duroit toûjours, & le Comte d’Iſembourg eſtoit trop attaché au ſervice de l’Empereur pour mâquer de ſe rendre à l’Armée au commencement de la campagne. Ainſi le Printemps faiſoit renaître les innocens plaiſirs de la Comteſſe, & l’Hyver luy ramenoit ſon vieux mary plus bizarre & plus terrible que lors qu’il eſtoit party. Ses injuſtes ſoupçons s’étoient renouvelez contre le jeune Maſſauve, quoy que n’étant plus Page il le ſuivit toûjours à l’armée.
La Comteſſe avoit naturellement une ſi grande crainte de la mort que jamais perſonne ne l’a tant apprehendée, elle faiſoit de grands cris dés qu’elle entendoit ſonner les cloches pour un enterremēt, & ne paroiſſoit jamais ſatisfaite que lors qu’elle etoit pleinement inſtruite de la maladie & de la mort de celuy qu’on alloit enterrer. Elle apprit un jour que trois perſonnes étoient mortes d’une meſme maladie, & qu’un de ſes domeſtiques en eſtoit attaqué ; Il ne luy en fallut pas davantage pour luy faire quitter Cologne, elle s’enfuit d’abord dans un Chaſteau d’une Dame de ſes amies, & cette meſme nuit le Prince de Lorraine arriva dans ce Château. La Comteſſe ſe troublant de cette avanture, luy demanda dés qu’il parut, qu’eſt-ce qui pouvoit l’avoir amené à cette heure en ce lieu. Mais, vous meſme, Madame, luy dit-il, feignant d’eſtre auſſi ſurpris que la Comteſſe paroiſſoit interdite, que faites-vous icy ? le fuis la mort, reprit elle, qui ravage tout dans la ruë que j’habite à Cologne, & j’ay il choiſi ce lieu parce que l’air y eſt bon & pur, deux de mes domeſtiques ſont morts de meſme aujourdh’uy. Madame, reſpondit le Prince, ma maiſon eſt infectée, toute la ville de Cologne le va devenir, je crains la mort comme vous, adjoûta-t’il en riant, & je ſuis venu dans ce lieu connoiſsant la pureté de l’air que l’on y reſpire. Ah ! Prince, luy dit-elle, il faut vous en retourner, vous ſçavez à quels égards m’engage le chagrin que le Comte d’Iſembourg a contre vous. Quoy, Madame, repliqua le Prince en riant, toûjours j’irois mourir à Cologne pour faire plaiſir au Comte d’Iſembourg, vous me diſpenſerez s’il vous plaiſt de cette obeïſſance. La Comteſse eut beau parler, le Prince ne répondoit qu’en plaiſantant à tout ce qu’elle luy diſoit de ſerieux. La maîtreſse du logis & deux de ſes amies qui l’eſtoient auſſi du Prince de Lorraine la determinerent à ſouffrir de bonne grace ce qu’elle ne pouvoit éviter, puis qu’elle avoit renvoyé ſon équipage, & que le Prince ne luy auroit pas aſſeurément preſté le ſien. Il ſe rendit donc galamment le maiſtre de cette maiſon, & durãt huit jours l’on ne vit que ſes Officiers qui traiterent la Comteſſe & les autres Dames avec une magnificence prodigieuſe.
C’eſtoit ſur la fin de l’Eſté. Le Comte d’Iſembourg arriva bientoſt de l’Armée, & ſon retour troubla toutes les feſtes. Il avoit des gens gagez pour luy rendre compte de la conduite de ſa femme, qui ne manquerent pas de luy dire cette abſence de huit jours avec toutes ſes circonſtances. Iamais la rage n’a inſpiré de mouvemens ſi violens. Le Comte forma déslors le deſſein de faire mourir ſa femme, il n’avoit point d’enfans & l’eſpoir qui luy reſtoit encore d’en avoir combattoit quelquefois ce noir deſſein. Il ne voulut pas demeurer dans l’irreſolution. Il conſulta les Medecins qui firent prendre des remedes à la Comteſſe ſi oppoſez à ſon temperament qu’elle en a eſté incommodée toute ſa vie, mais comme cela ne le contentoit pas il la fit déguiſer un jour, & ſe déguiſant luy-meſme ſans luy rien dire de ſon deſſein, il la mena chez un habile luif qui ſe m’éloit de prédire l’avenir, & qui ſans les connoiſtre leur declara qu’ils n’auroient jamais d’enfans. Ils s’en confolerent tous deux, la Comteſſe parce qu’elle crût qu’on ne la tourmenteroit plus par des remedes, & le Comte parce qu’il pouvoit la faire mourir ſans regret. Dés le lendemain il ne luy parla plus que de fer & de priſon. Il ſçavoit avec quelle foibleſſe la Comteſſe craignoit la mort, & ſa rage n’euſt pas eſté ſatisfaite ſi elle l’euſt ſoufferte ſans la prévoir.
Un jour qu’il la regardoit d’une maniere où la Comteſſe crût d’entrevoir quelque choſe de moins farouche qu’à ſon ordinaire. Elle luy demanda avec une douceur capable de toucher le plus barbare de tous les hommes. Qu’est-ce qu’elle voyoit dâs ſes yeux de moins menaçât que de coûtume. C’eſt que je vous trouve fort belle aujourd’huy, luy dit-il, & que je prends plaiſir de m’imaginer en vous regardant que quand il me plaira vous ne ſerez plus qu’un objet d’horreur. Quoy que les termes fuſſent aſſez intelligibles, & qu’il ne fut pas mal-aisé de donner dans le ſens du Comte, la Comteſſe ne penetra pas d’abord cette réponſe. Son eſprit quelque éclairé qu’il fut, ne comprit pas ce qu’elle avoit d’effroyable : Et par quel art magique, luy dit-elle en riant, me pouvez-vous oſter tout d’un coup le peu de beauté que le Ciel m’a donnée, & uſurper le droit du temps qui meſme n’a le pouvoir que de me l’ôter peu à peu ? Mon art eſt ſeur, reprit le Comte, j’ay plus d’un ſecret pour cela ; mais je vous traiteray en femme de qualité. Ie ne me ſervirai que d’une poudre de Diamans qui donne une colique toute faite comme celle qui fit mourir dans deux heures Caroline d’Aremberg ma premiere femme. Ah ! Ciel, s’écria la Comteſſe, qui le comprit enfin, garantiſſez-moy des cruels deſſeins de cet inhumain, & ſortant precipitamment de la chambre du Comte elle courut dans la ſienne s’abandonner à la plus juſte de toutes les douleurs.
Maſſauve luy eſtoit. toûjours fidelle, & Delmas n’eſtoit pas moins dans ſes intereſts aprés un torrent de larmes, elle leur apprit ce que le Comte venoit de luy dire, qu’il luy avoit avoué qu’il avoit empoisonné ſa premiere femme, & qu’il l’avoit menacée d’un pareil traitement : Et là deſſus s’abandonnant derechef à ſes larmes, elle diſoit des choſes ſi touchantes que le Comte meſme auroit eu de la peine à n’en eſtre pas attendry.
Maſſauve & Delmas touchez du malheur de leur Maîtreſſe luy conſeillerent d’écrire à Meſdames de Bade & de Furſetemberg de la vouloir ſecourir & la retirer des mains du Comte, ce qu’elle fit. Mais on eſt toûjours coupable quâd on eſt jeune & belle, & que l’on a un vieux mary. Les ſœurs de la Comteffe la condamnerent, & Madame de Furſtemberg ſçavante & ſpirituelle s’attacha à luy prouver par bonnes raiſons qu’elle avoit tort ; qu’une jeune & honneſte femme ne devoit jamais quitter ſon mary, qu’elle n’avoit rien à craindre par cette maxime generale que l’on ne menace point d’un mal qu’on veut faire, & que puis que le Comte parloit de poiſon, il ſalloit conclurre qu’il ne ſongeoit pas à en donner.
Toutes ces raiſons ne raſſeurerent pas la Comteſſe. Elle avoit inceſſament devant les yeux l’image de cette mort qu’elle craignoit tant & n’ayant plus d’eſperance qu’en la fidelité de Maſſauve elle l’obligea d’écrire à un de ſes freres qui étoit plus âge que lui & qui commandoit en Lorraine le Regiment de Vaubecourt depuis la mort de ſon pere, de s’en venir inceſſamment pour une affaire de la derniere conſequence. Il avoit eſté Page du feu Prince de Hohenzollern, & la Comteſſe ne doutoit pas qu’il n’entraſt dans ſes intereſts auſſi bien que ſon pere. En effet Maſſauve l’aiſné ſe rendit à Cologne en diligence, & aprés avoir eſté inſtruit par ſon frere, feignant d’avoir une méchante affaire ſur les bras, il demanda refuge au Comte d’Iſembourg qui le luy accorda de bonne grace. Il n’euſt pas plûtoſt appris le détail des avantures de la Comteſſe, qu’il partagea d’abord toutes ſes craintes avec elle, il n’oublia rien pour ſa ſeureté, & ces deux freres ayant gagné les Officiers du Comte ne manquoient jamais de faire faire l’effay de certaines viandes dôt la Comteſſe mangeoit lorſqu’ils luy avoient fait ſigne qu’elle pouvoit le faire avec aſſeurance. Maſſauve l’aiſné lia une ſi étroite amitié avec un des valets de chambre du Comte, que ce Prince ne pouvoit plus rien faire que Maſſauve n’en fut averti. Il ſçavoit par là ſes plus ſecretes penſées, & ſon ami luy en rendoit un ſi bon compte que la Comteſſe n’ignoroit plus rien de ce qui ſe paſſoit ſur ſon ſujet dans l’ame de ſon vieux mary. Il luy bailla même un jour un papier qu’il diſoit avoir trouvé dans la poche d’un habit que ſon Maiſtre avoit quitté. Ce papier enfermoit quelque poudre. Maſſauve la montra à la Comteſſe, & cette jeune Princeſſe en qui la crainte de la mort fit ce qu’elle a coûtume de faire dans les ames les plus timides, ne doutant pas que ce ne fût cette poudre de diamans dont le Comte l’avoit menacée, declara dés ce moment aux deux Maſſauves qu’elle vouloit abſolument quitter le Comte & s’en aller dans quelque Royaume étranger s’ils avoient aſſez d’attachement pour elle pour l’y vouloir conduire. Ils s’engagerent à tout ce qu’elle voulut. Ils la fortifierent meſme dans un deſſein ſi ſurprenant & ſi dangereux, & l’on ne ſongea plus qu’à l’executer dés que le Comte ſeroit party pour l’Armée. Cependant la Comteſſe envoya conſulter l’Univerſité de Doüay. Maſſauve qu’elle employoit à tout la ſervit ſi utilement en cette affaire qu’il luy aporta un ample avis de cette Faculté pour aller avec toute ſeureté de conſcience éviter la mort en tel endroit du monde qu’elle voudroit.
Le Comte en partant la menaça de ſon retour, & la Comteſſe crût poſitivement tout ce qu’il lui dit. Lejeune Maſſauve fut obligé de partir avec le Comte pour l’Armée & ſon frere alla en Lorraine pour faire avancer quelques Compagnies de ſon Regiment ſur la frontiere afin d’escorter la Comteſſe. Mais ſa reſolution s’affoibliſſoit par l’absence du Comte, & dés qu’elle ne le voyoit plus, elle oublioit tout de luy juſques à ſa fureur. Elle ſe ſeroit divertie de nouveau à Cologne, ſi le jeune Maſſauve ne fut venu déguiſé en pauvre l’avertir que le Comte ayant receu quelques nouveaux avis contre elle alloit quitter l’Armée & revenoit infailliblement pour la faire mourir. Ils arreſterent le jour de leur fuite, & ils en donnerêt avis à Maſſauve qui n’eſtoit pas encore de retour, & qui ne manqua pas de venir au devant de la Comteſſe. Il leur fut aisé d’emporter de grandes richeſſes, puiſque tout ce qu’il y avoit de precieux dãs le Château d’Iſsembourg avoit eſté tranſporté à Cologne. Toute la vaiſſelle d’argent étoit entre les mains de la Comteſse, & outre quantité de pierreries, elle avoit encore beaucoup d’argent.
L’on chargea deux charriots & quatre mulets que l’on fit partir ſecretement, & la Comteſſe feignant d’aller à quelque lieu de devotion ſe determina à la choſe du monde la plus étrange par la crainte de la mort & par le côſeil des Maſſauves dont la fidelité ne pouvoit luy être ſuſpecte, puiſqu’elle les voyoit attachez à ſes intereſts au milieu de ſes diſgraces. Elle connoiſſoit ſi peu l’importance de ce qu’elle alloit faire qu’elle dormoit tranquillement lorſque le jeune Maſsauve & Delmas vinrent l’avertir qu’il falloit partir. Elle s’y reſolut, & pour mieux cacher ſon deſſein elle ſortit de chez elle en coiffure de nuit & en mulle de chambre. Son carroſſe l’attendoit à une des portes de la Ville. Dés qu’elle y fut arrivée elle s’y jetta avec Delmas, & le jeune Maſſauve monta à cheval pour les conduire à l’endroit ou quelques domeſtiques de la Comteſſe, cinq ou ſix gardes du Comte que l’on avoit gagnez & Maſſauve ſauve l’aiſné les attendoit avec cinquante ſoldats. Lorſque l’on s’apperceut à Cologne que c’étoit une fuite & non pas un voyage, les amis du Comte d’Iſembourg firent un grand amas de gens & les ſeparant en pluſieurs bandes on alla de toutes parts pour chercher la Comteſſe. Le ſecond jour de leur route les Maſſauves prirent garde qu’ils eſtoient pourſuivis. Quelle fatalité ? Dans deux heures de chemin ils entroient dans les Eſtats d’un Comte Souverain où l’on ne pouvoit les arréter, & où Maſsauve l’aiſné avoit diſpoſé toutes choſes pour leur ſeureté.
La Comteſſe craignant d’eſtre remenée à Cologne pouſſa des cris qui penetrerent toute l’ame du jeune Maſſauve. Son grand attachement pour elle & la veüe du peril inévitable qui l’a menaçoit luy fit d’abord former une reſolution digne de ſa fidelité & de ſon courage. Il s’approche du carrosse & pour raſſeurer la Comteſſe. Ne craignez rien, Madame, luy dit-il, j’expoſeray ma vie pour garantir la vôtre. Fuyez avec mon frere, tandis qu’avec nos gens & quelques-uns de ſes ſoldats je tiendray ferme contre ceux qui vous pourſuivent, & vous donneray le temps de vous dérober à leur veuë. Le trouble de la Comteſſe redoublant par la reſolution de Maſsauve. Non, non, s’écria-elle, nous vivrons ou nous mourrons enſemble, fuyōs tous le plus viſte qu’il nous ſera poſſible, & ſi nous ne pouvons l’éviter vous combattrez tous à mes yeux. Ne craignez rien pour moy, Madame, reprit-il, je vaincray & vous me reverez bien-toſt. À ces mots aprés l’avoir pourtant regardée comme s’il eut crû de ne la revoir jamais, il fit ſigne au cocher de la Comteſſe d’aller fort viſte, & courant embraſſer ſon frere. Ah ! luy dit-il, ſauvez la Princeſſe, ne l’abandonnez jamais, & ſur tout, mon cher frere, traittez-la toûjours en perſonne de ſa qualité. À ces mots tournant ſon cheval & animant à pluſieurs fois tous ſes gens par ſa Voix & par ſes regards, il ſe mit en eſtat de diſputer le paſſage d’un chemin aſſez étroit & aſſez difficile à prés de cent cavaliers qui les pourſuivoient.
Sans vouloir faire un recit de Roman d’un combat veritable que toute l’Alemagne & toute la France ont ſceu. Il eſt certain que le jeune Maſsauve ſit des actions d’une valeur prodigieuſe. Il tua pluſieurs hommes de ſa main, il combatit à genoux aprés que ſon cheval eſt eſté tué fous luy. Ses ſoldats animez par ſon exemple témoignerent un courage extraordinaire, & ſi les gardes du Comte ne l’avoient lâchement abandonné, le vaillant Maſſauve eut vaincu malgré l’inégalité du combat : mais enfin accablé par le nombre de ſes ennemis, il mourut percé d’une infinité de coups. On ne s’amuſa point à pourſuivre la Comteſſe, on connut bien qu’avant qu’on pût la joindre elle ſeroit en ſeureté ; l’on mit ſur un cheval le corps ſanglant du jeune Maſsauve, afin que par cette veuë le Comte pût aſſouvir ſon reſſentiment. Il en fut ſi contant que quoy qu’il arrivât de l’Armée peu de jours au aprés, il ne ſe ſoucia plus de la fuite de ſa femme, & depuis ce jour juſques à ſa mort il ne prononça plus ny le nom de Maſſauve, ny celuy de la Comteſſe.
Les chariots & les le mulets furent pris, & l’infortunée Comteſſe n’eut pour tout biens que ſes pierreries. Cependant Maſſauve l’aiſné malgré ſes cris & ſes larmes la faiſoit éloignér avec une vîteſse extréme. Ah ! Maſſauve luy crioit-elle à tout moment, arrétons-nous vôtre frere eſt mort, ou priſonnier & je ſuis la cauſe de ſon infortune. Des torrens de larmes ſuivoient les triſtes preſſentimens de la Comteſse, mais il fallut bien-toſt pleurer pour un malheur certain. Un valet échapé du combat les joignit dans leur route. La Comteſse le reconnut d’aſſez loin, & luy criant de toute ſa force où eſt Maſſauve, elle fit connoître la part qu’elle prenoit à ce qu’il ſftoit devenu. Celuy-cy ne croyant pas qu’il ſalut luy déguiſer une choſe qu’elle ne manqueroit pas d’apprendre, luy avoüa ingenûment qu’il eſtoit mort. La Côteſſe s’évanoüit à cette nouvelle, & aprés eſtre un peu revenue, elle dit tout ce que la douleur la plus violente put faire dire, & rendit par là Maſſauve plus ſenſible au pitoyable deſtin de ſon frere. Il eſt certain qu’elle n’auroit point quitté le Comte d’Iſembourg pour l’amour du jeune Maſsauve, quoy que la médiſance l’ait ainſi publié, la ſeule crainte de la mort avoit cauſé ſa fuite ; mais peut-eſtre eût-elle attendu conſtamment cette mort ſi elle n’avoit crû trouver en luy un guide reſpectueux & fidele qui pouvoit la conſoler de ce qu’elle abandonoit. Peut-on s’imaginer un état plus pitoyable que celuy où ſe trouvoit alors la Comteſse. Dés que les premiers transports de ſa douleur furent un peu calmez, elle réva quelques momens, & puis ſe tournant vers Maſsauve, tous mes deſseins changent luy dit-elle, par la mort de vôtre frere, il faut me remener à Cologne, je ne crains plus la mort, & je me ſens aſſez de courage pour aller ſoûtenir mon innocence & braver le Comte d’Iſembourg. Maſsauve fremit à ce deſsein, il en avoit de ſecrets qui ne s’accordoient pas avec celuy-là. Il eſtoit bien fait, il avoit de l’eſprit ſur tout pour tromper & pour nuire. Il dit à la Comteſſe que ſa mort eſtoit inévitable ſi elle retournoit à Cologne, qu’il valoit bien mieux attendre en ſeureté celle du Comte d’Iſembourg, que ſa rage avanceroit peut-eſtre ; qu’elle pourroit par des manifeſtes inſtruire toute l’Alemagne des raiſons de ſa fuite, & que le temps qui changeoit toutes choſes changeroit auſſi l’eſtat de ſa fortune. L’on ſe laiſse facilement perſuader de vivre. Le conſeil de Maſsauve parut bon, & la Comteſſe s’abandonnant à ſes ſoins, il fut conclud qu’ils iroient à Paris, Maſsauve jugeant que dans le tumulte & l’embarras de cette grande Ville ils ſeroient mieux cachez qu’en lieu du monde. Mais il fit arréter quelque temps la Côteſse à Rheims, tandis qu’il fut à la Cour de France où il obtint ſecretement un paſſe-port du feu Roy Louis XIII.
Lorſqu’ils furent arrivés à Paris Maſsauve prit le nom de Meſplets & la Comteſse paſsoit pour ſa ſœur. Comme elle n’a jamais pû ſe reſoudre de vivre obſcurement, elle vendit des pierreries pour fournir à une grande dépenſe. Elle parloit aſſez bien François & n’affectant point de ſe cacher, on ne ſoupçonna point qu’elle ne fut pas ce qu’elle ſembloit être. Quoy que le ſouvenir de ſa qualité & de la mort du jeune Maſsauve la troublât extremement, elle fit des connoissances agreables pendant ſon ſejour à Paris, mais un accident bizarre penſa gaſter tout le miſtere.
Elle eſtoit à la promenade dans un jardin d’une Dame de ſes amies avec pluſieurs perſonnes. Sur le ſoir toute la compagnie ſe ramaſsa dans un cabinet, & comme la converſation tombe ſouvent ſur les choſes que l’on a le moins preveuës, l’on vint à parler des avantures extraordinaires qui arrivent dans le monde. Y en peut-il avoir dit un homme de la troupe, de plus ſurprenante que celle qui eſt arrivée depuis peu en Alemagne à la Comteſse d’Iſembourg. Meſplets trembla à ces mots & voulut changer de diſcours, mais la Comteſse qui brûloit d’envie de ſçavoir ce que l’on diſoit d’elle, prenant la parole, j’ay entendu parler de cette avanture, dit-elle à cet homme, mais comment la sçavez-vous, ajoûta-t’elle. Alors cet homme pour luy obeïr luy raconta ſes propres avantures avec de ſi noires couleurs qu’elle n’a jamais tant ſouffert. Il diſoit que la Comteſſe d’Iſembourg n’avoit quitté le Comte ſon mary que pour aller inconnuë & vagabonde aimer ſans contrainte le jeune Maſsauve par tout le monde. Que le Ciel l’avoit punie, qu’il avoit eſté tué, & que chacune des cinq ſœurs de la Comteſſe ayant envoyé de toutes parts ſans apprendre de ſes nouvelles, on ne doutoit point que Maſſauve l’ainé aprés s’être ſaiſi de ſes pierreries & de ſon argent ne l’eut jettée dans quelque riviere. Cõme la Comteſſe étoit extremement enjoüée, cette derniere particularité luy fit faire un grand éclat de rire. Elle eſt donc noyée cette pauvre Comteſſe, dit-elle, c’eſt dommage, elle n’eſtoit pas ſi coupable que vous penſez : I’ay ſçeu ſon Hiſtoire, d’un homme qui avoit eſté à ſon ſervice. Enſuite elle raconta à la compagnie une avanture qu’elle ſçavoit tresbien, mais avec tant de vehemence que Meſplets crût voir cent fois le moment où elle alloit ſe découvrir. Il avoit beaucoup d’adreſſe, & tâchoit de racommoder ce que la Comteſſe gâtoit. Il tenoit le party du Comte d’Iſembourg, & il ne doutoit point, diſoit-il, de la mort de la Comteſſe, & que Maſſauve ne fut aux extremitez du monde.
Lorſque la Comteſſe fut de retour dans ſa chambre Meſplets voulant luy faire appercevoir reſpectueuſemẽt le danger où elle s’eſtoit expoſée. Quoy Meſplets, luy dit-elle, Vous voulez que l’on déchire en ma preſence la Comteſſe d’Iſembourg, & que je ne la deffende pas ? La choſe eſt cruelle, Madame, je l’avoüë, reprit-il ; mais enfin l’on trouve voſtre Hiſtoire plus divertiſsante de la maniere dont on la raconte ; & mille converſations comme celle d’aujourd’huy, & mille manifeſtes côme ceux que vous avez envoyez en Alemagne ne tourneront pas la choſe autrement. S’il eſt ainſi, Meſplets, dit la Comteſse, & que je ſois ſi injuſtement l’opprobre de l’Alemagne & de la France, cachez-moy dans quelque endroit du monde où je n’entende jamais prononcer mon nom. Ie veux quitter Paris, ajoûta-t’elle, aprés une profonde réverie. Il faut Meſplets que vous alliez dans vôtre Province de Languedoc, que l’on dit eſtre un fort agreable païs, m’achepter une maiſon ſolitaire, & dés que vous l’aurez miſe en eſtat venez moy querir avec toute la diligence que vous pourrez. C’eſtoit juſtement ce que Meſplets vouloit. Il eſtoit devenu amoureux de la Comteſse ſi-toſt qu’il l’avoit veuë à Cologne, il avoit augmenté ſes frayeurs & contribué à ſa fuite, dans l’eſperance que peut-eſtre un évenement ſi extraordinaire luy donneroit des avantages qu’il ne pouvoit jamais eſperer dans le train reglé de la vie de la Comteſse. Il avoit pris la mort de ſon frere pour un heureux preſage, & la reſolution que formoit la Comteſſe d’aller vivre ſeule avec luy dans un deſert luy donna des eſperances qui le comblerent de joye. Il prit la poſte. Il chercha dans tout le Languedoc & ne trouvant ſon compte nulle part, il achepta enfin un petit Château nommé la Longaigne ſitué au milieu d’un agreable bois, à une lieuë de la ville d’Alby, & l’ayant meublé fort proprement il reprit la poſte pour aller trouver la Comteſſe à Paris. Ie n’ay point changé de deſſein, Meſplets, luy dit-elle, dés qu’il l’approcha pour luy rendre le compte de ſon voyage, partons le plus viſte que nous pourrons, je meurs d’impatience d’eſtre loin d’icy, & je regarde le moment que je fortiray de la plus belle Ville du monde comme le commencement de mon bonheur.
L’Albigeois eſt à deux cens lieuës de Paris, l’endroit par lequel la Comteſſe vit la premiere fois ce petit païs contribua beaucoup à le luy faire aimer toute ſa vie. Elle eſtoit fatiguée de la longueur d’un grand voyage que la difficulté des chemins avoit rendu tres-rude. La derniere journée avoit meſme eſté plus faſcheuſe que les autres, parce que l’Albigeois du côté qu’elle l’aborda eſt borné par des montagnes. Elle n’avoit veu que des deſerts & & des landes lorſque la tout d’un coup ces objets laſſans, diſparoiſſans à ſes yeux elle apperceut la plus jolie vallée du monde. La diverſité y eſt merveilleuſe. Une grande riviere la coupe en deux parties preſque égales, ſes bords extremement élevez ſemblent des precipices & des abiſmes, mais la nature a reparé ce defaut, elle a planté des arbres tout le long du rivage qui s’élevant à une hauteur prodigieuſe cachent ce que ces precipices ont de terrible. Lorſque par des ſentiers commodes la Comteſſe fut deſcenduë juſques au plus bas, elle fut ſurpriſe de trouver à meſme temps & en meſme lieu la ſolitude des foreſts, la verdure des prairies, la ruſticité des troupeaux, & enfin tout ce qu’une humeur gaye ou mélacolique peut deſirer pour ſon des plaiſir. Cette veuë ſurprenâte fit naître dās ſon eſprit un mélange de joye & de triſtesse qu’elle ne pouvoit ſeparer. Il y a ſans doute un certain rapport ſecret & inconnu entre toutes les choſes du monde qui fait qu’elles ſe réveillent mutuellement, & c’eſt par cette raiſon qu’à la vüe de ce païs, tout ce qui durant la vie de la Comteſſe luy avoit donné du contentement ou de la douleur ſe preſenta à elle & luy cauſa un trouble qui fut remarqué de Meſplets. Quel eſt ce trouble, Madame, luy dit-il, qui paroiſt ſur vôtre viſage. Tous les malheurs de vôtre vie n’y en ont jamais mis de ſi grand. Y en-a-t’il quelqu’un qui me ſoit inconnu dont le ſouvenir faſſe ce qu’il n’a pu faire luy-meſme ? Non Meſplets, reprit la Comteſſe, ce n’eſt point le ſouvenir de quelque diſgrace que vous ne ſçachiez pas qui cauſe mon agitation, mais en un moment tout ce qui m’eſt arrivé en ma vie de doux & de fâcheux a repaſſé dans ma memoire. I’ay ſenti des mouvemens que j’ay voulu arrêter, la violence que je leur ay faite les a irritez, & vous en voyez paroître l’impreſſion ſur mon viſage. Il eſt certain pourtant que mon cœur panche plus vers la joye que vers la douleur, & ſans en ſçavoir la raiſon je ſens une tranquillité qui m’étoit inconnue depuis long-temps. Ie ne ſçay ſi c’eſt la beauté de ce que nous voyons qui la fait naître, ou ſi c’eſt le préſage du repos que je dois goûter en ce lieu. le commence, Madame, répondit Meſplets, à ſentir veritablement le bonheur que j’ay de paſſet ma vie auprés de vous. Ie vous avoue que j’avois craint juſques icy que vous vous repentiriez d’avoir quitté Paris qui eſt le ſeul lieu de France qui a des charmes capables de Vous arréter agreablement : j’apprehendois que vôtre eſprit n’eut quelque retour vers ce lieu, & que vous voyant proche du terme que vous vous eſtiez propoſée vous n’y trouvaſſiez de nouvelles peines.
Tandis que Meſplets parloit la Comteſſe qui ne l’écoûtoit guere, regardoit avec plaiſir que les prairies, les terres & les petits bois étoient ſi bien mélez qu’il ſembloit que l’artifice eut fait ce que l’on ne peut attribuer qu’à la nature. Les fontaines couloient par tout avec une abondance & une pureté, qui marquoient aſſez l’excellence de l’air de cét heureux climat. Enfin, Madame, luy dit Meſplets, en luy montrant une maiſon parmy des arbres, voicy l’endroit que je vous ay choiſi, & c’eſt dans ce deſert que vous allez allez cacher ce que le monde a de plus admirable & de plus beau. À la veuë de cette petite maiſon ſi differente des ſuperbes Palais qu’elle avoit habitez, la Comteſſe leva les yeux au Ciel laiſſa couler quelques larmes & donnant la main à Meſplets pour entrer dans cette maiſon, je vous ſuis obligée, luy dit-elle, de m’avoir choiſi ce lieu, puis que mon deſtin me l’ordonne, je ne ſongeray plus qu’à me dérober à toute la terre, & qu’à chercher dans mon propre cœur dequoy me paſſer du monde tout entier ; Auſſi bien, Meſplets, ajoûta-elle en ſoûpirant, je n’ay que de la haine & du dégouft pour tout ce qui n’eſt pas ce que j’ay perdu.
La Comteſſe trouva dans ce lieu quelque choſe de ſi charmant, ſoit pour ſa ſituation, pour la pureté de ſon air, & pour toutes les commoditez qui ſont neceſſaires pour paſſer une vie douce & trâquille, qu’elle n’avoit jamais vécu ſi contente. Tout ce que la vertueuſe Carmelite luy avoit dit en faveur de la vie ſolitaire luy repaſſoit dans la memoire, elle ſe faiſoit des plaiſirs de mille ſecrets de la nature, & pour ſe divertir elle apprit avec le jargon du païs à filer de quelques païſannes ſes voiſines. Elle avoit vēdu quelques pierreries avant que de partir de Paris, lorſque l’argent luy manquoit Meſplets en alloit vendre d’autres à Thoulouze, & comme les Heros des Romans ils faiſoient toutes leurs affaires avec des diamans & des rubis. Meſplets s’occupoit à peindre. Il eſtoit ſçavant en cét art & il peignoit la Comteſſe de mille manieres differentes. Cette occupation continuelle acheva de l’enflammer. Son amour devint ſi violent qu’il n’eut pas ſeulement la force de le combatre. Il ne s’amuſa point à pouſſer des ſoûpirs qu’il ſçavoit bien qui ne ſeroient pas écouttez. Les premiers témoignages de ſa paſſion ſurent des tranſports d’un inſenſé. La Comteſſe fut ſi de épouvâtée d’un malheur ſi peu prêveu qui venoit troubler le repos dont elle commêçoit à jouir, qu’elle faillit à mourir de déplaiſir. Elle vit bien tout d’un coup que les emportemens ny les menaces n’épouvanteroient pas un ſcelerat au pouvoir duquel ſon deſtin l’avoit miſe, auſſi ne ſongea-elle qu’à le ramener de ſon égarement par des voyes douces & raiſonnables. Elle verſoit des larmes, elle le faiſoit ſouvenir de ce qu’elle eſtoit, & de ce qu’il luy devoit, & quelquefois elle réüſſiſſoit, ſi bien que Meſplets verſoit des larmes à ſon tour, & luy demandoit pardon don de ſa temerité.
Mais la ſource du mal reſtant toûjours dans ſon cœur, il n’étoit jamais un jour dans une meſme aſſiete, & tantoſt ſoûmis, il tourmentoit la Comteſſe d’une maniere effroyable. Elle n’oublia rien pour le guerir, & croyant que la ſolitude nouriſſoit ſa paſſion, Meſplets, luy dit-elle un jour, il me ſemble qu’il eſt indigne d’un homme auſſi vaillant que vous de vous amuſer à peindre tandis que tous les Gentilshommes de cette Province expoſent leur vie pour vôtre Roy. Il fut ſenſible à ce reproche, il étoit brave, il aimoit la guerre, & la paſſion qu’il avoit dans le cœur y regnant malgré luy, il fut bien aiſe d’eſſayer les remedes de l’abſence. La Comteſſe afin de l’éloigner d’elle luy donna un équipage pour aller à Leucate, où feu Monſieur l’Eveſque d’Alby plein d’ardeur pour la gloire de ſon Prince conduiſoit toute la Nobleſſe du païs au ſecours du Mareſchal de Schomberg. Mais quoy que Meſplets changeât de place il ne changea point de ſentiment. L’abſence redoubla ſon amour, & la joye qu’il eut de revoir la Comteſſe acheva de troubler ſa raiſon. Comme il avoit quelquefois hōte de ſa conduite, il faiſoit de foibles efforts pour la changer. Il fit amitié avec des Gentils hommes de ſon voiſinage, & pour vaincre une paſſion qui faiſoit le ſuplice de la Comteſſe, il cherchoit mille amuſemens pour leſquels il n’avoit que du dégouſt ; mais tous les remedes eſtoient inutiles. Meſplets étoit toûjours amoureux & toûjours inſolent, & la Comteſſe perdat tout eſpoir de le changer ne ſongea plus qu’à ſe faire un puiſſant protecteur qui la put garantir des emportemens de ce temeraire.
Elle avoit entendu parler de feu Monſieur l’Eveſque d’Alby. Il eſtoit de l’illuſtre Maifon de Daillon du Lude. Une longue ſuite d’ayeuls tous grands, rendent cette Maiſon une des plus conſiderables du Royaume. Une grande richeſſe accôpagnoit ſa naiſſance ; & ſon eſprit & ſon merite étoient encore plus grands que ſa naiſſance & ſa dignité. Elle ne douta point qu’un ſi grad Prelat ne fut bien aiſe de ſecourir une Princeſſe infortunée. Dans cette penſée aprés avoir vécu trois ans dans la ſolitude de la Longaigne, elle en partit un jour de Noël & fut ſurprendre toute la ville d’Alby dans un Sermon ſolemnel, par ſon éclat par ſa bonne mine & par la quantité des pierreries dont elle eſtoit parée ; & declarant le jour meſme à Meſplets qu’elle ne vouloit pas retourner de quelque temps à la Longaigne, elle le mit au deſeſpoir ; mais la Comteſſe ne le craignoit pas dans une Ville comme dans un deſert, & de ſon tyran devenu ſon écuyer, il chercha la conſolation de ce changement parmy la débauche & le jeu. Elle luy donna tout l’argent qu’il voulut pour l’appaiſer & le faire taire, parce qu’elle ne vouloit pas encore ſe faire connoître à tout le monde. Deux jours aprés ſon arrivée comme elle entroit un matin dans une Egliſe, Monſieur l’Evêque d’Albi y entroit auſſi. Il l’avoit déja veuë au Sermon, mais la voyant de plus prés il la trouva beaucoup plus belle. L’admiration & la curioſité l’obligeant de s’arréter, Madame, luy dit-il, en luy preſentant de l’Eau benite, mon Aumônier ſera s’il vous plaiſt le vôtre aujourd’huy, je le veux bien, Monſieur, luy dit-elle, en laiſſant agir tout ſon air de grandeur qu’elle avoit ſi long-temps contraint, & je vais prier le Ciel qu’il vous inſpire le deſſein d’eſtre le Protecteur d’une perſonne le que vous ne trouverez peut-eſtre pas indigne de cette grace. Elle connut bien à la réponſe de Monſieur d’Alby qu’il eſtoit tres-diſpoſé à l’écouter & à la ſervir, auſſi le viſita-elle le jour-meſme, ils eurent une longue converſation, & la Comteſſe ne luy cacha que l’amour de Meſplets. Il trouva bon qu’elle ne ſe fit pas convenoître, il aimoit les grands & les petits ſecrets, & quand la Comteffe n’auroit pas eſté belle & charmante il auroit eû de l’amitié pour elle, parce qu’il y avoit un grand myſtere à conſerver. Toute la ville d’Alby à l’exemple de ſon Prelat ne ſongea qu’à divertir cette belle inconnue, & ce ne furent que bals & feſtins. La Comteſſe goûtoit les plaiſirs comme ſi elle avoit eſté moins malheureuſe, & s’aſſeurant de la protection d’un fort grand Seigneur, elle commençoit à vivre ſans inquietude, & dans une profonde tranquillité ; auſſi eſtoit-elle dans un lieu où la joye regne inceſſamment, & où l’on la voit peinte dans les yeux de tout le monde. La ville d’Alby n’eſt pas grande, mais elle plaiſt & l’on ſe promene à l’entour agreablement, l’adreſſe des habitans a fait que ce qui ſert ſeulement de deffence aux autres Villes ſert encore d’ornement à celle-cy. De la terre que l’on a tirée pour faire des foſſez profonds on a élevé une terraſſe qui eſtant bordée de deux rangs d’ormes forme une allée qui n’eſt pas droitte, puis qu’elle environne une Ville qui eſt ronde, mais qui dans une figure aſſez aſſez extraordinaire eſt tout à fait belle. La Comteſſe paſſoit dâs cette Ville la plus douce vie du monde, & Meſplets alloit ſouvent à la Longaigne ſe divertir avec ſes amis. Quoy qu’ils puſſent faire pour l’engager à parler dans la débauche le ſecret ne luy échappa jamais. Il diſoit ſeulement des choſes qui faiſoient comprendre qu’il y en avoit de fort cachées dans les avantures de la belle inconnue. L’on ſe mit en teſte de penetrer ce ſecret, on leur voyoit des monoyes étrangeres & une ſource d’argent qui ne s’épuiſoit point par de grandes dépences : les uns diſoient qu’ils eſtoient les eſpions du Roy d’Eſpagne ; d’autres que ce devoient eſtre des gens de qualité beléchapez de quelque naufrage, ou embarraſſez dans des affaires fâcheuſes, & d’autres conclurent qu’ils eſtoient des faux monnoyeurs, que c’étoit pour cela qu’ils avoient demeuré ſeuls dans un Château écarté, & que Meſplets alloit de temps en temps debiter ſa fauſſe monoye à Thoulouze.
La Comteſſe en mariant Delmas avec un homme du bas Languedoc, luy avoir donné quatre cens Piſtoles & ſubſtitué la Longaigne aprés ſa mort & celle de Meſplets : cét ingrat pour s’enrichir plûtoſt de leurs dépoüilles forma le deſſein de les faire perir tous deux. Le Parlement de Thoulouze faiſoit alors une exacte recherche des faux monnoyeurs. Ce traître donna des indices ſur leſquels l’on dénonça Meſplets, & l’on l’arrêta priſonnier dans Thoulouze. Un Commiſſaire du Parlement ſe tranſporta diligemment à la Longaigne, où la Comteſſe s’étant trouvée il la côduiſit à Thoulouze comme complice de Meſplets. Dans le trouble où la jetta une accuſation ſi ſurprenante pour elle, elle eut aſſez de liberté d’eſprit pour retirer adroitement d’un de ſes coffres dont on faiſoit l’inventaire le paſſe-port du Roy qui la nommoit par ſon veritable nom.
Monſieur l’Eveſque d’Alby fort affligé d’une avanture qu’il où jugea bien qui luy coûteroit la perte d’un grand ſecret fit ſuivre la Comteſſe à Thoulouze par des gens habiles & éclairez afin de lui donner conſeil dans une affaire ſi perilleuſe. L’on fit ce que l’on pût pour ſauver tout enſemble Meſplets & le ſecret de la Comteſſe, mais il fut impoſſible. Il répondit ſi ambiguëment à tout ce qu’on luy demandoit que l’on creut qu’il eſtoit coupable, & il eut tant de fidelité qu’il ne voulut jamais rien dire ſans la permiſſion de la Comteſſe, elle eſtoit trop bonne & trop genereuſe pour le laiſſer perir. Elle fut au Parlement toute allarmée & demandant un moment d’audience, elle juſtifia Meſplets au dépens de ſon ſecret. Elle tira de ſon ſein le paſſeport du Roy & le donnant hardiment à Monſieur le premier Preſident, il leut tout haut, que veu l’avis de l’Univerfité de Doüay, le Roy ſi permettoit à la Princeſſe Marie Anne de Hohenzollern, de choiſir tel endroit de ſon Royaume qu’il luy plairoit pour y vivre en ſeureté. L’air noble & grand de la Comteſſe ne permettoit pas de douter un moment de la verité de ce qu’elle avançoit. Par un dénoüement ſi extraordinaire Meſplets fut élargy. La Comteſſe aprés luy avoir ſauvé la vie ne le vouloit plus voir, il luy avoit donné de nouveaux ſujets de plainte & porté ſon extravagance, juſques à publier par des mouvemens jaloux que Monfieur l’Eveſque d’Alby étoit amoureux de la Comteſſe. Elle avoit un reſſentiment extreme de cette conduite, mais il lui témoigna tant de repentir, il fit tant de ſermens qu’il feroit le reſte de ſes jours raiſonnable & ſoumis que la Comteffe ſe laiſſa flechir & le remena à la Longaigne où elle vouloit paſſer le reſte de ſa vie, ne pouvant ſe reſoudre de vivre dans Alby depuis qu’elle eſtoit connuë pour la Comteſſe d’Iſembourg. Pluſieurs Dames de cette Ville la viſitoient ſouvent, & Monſieur l’Eveſque d’Alby en faiſoit de meſme. Comme depuis ſon retour de Thoulouze une mélancolie extréme paroiſſoit ſur ſon viſage & dans toutes ſes actions, il avoit une grande & ſincere pitié de ſa fortune, & reſolut fortement de la tirer d’un lieu qui nourriſſoit ſa triſteſſe. Dans cette veüe, Madame, luy dit-il un jour, je vous avoue qu’à qui ne veut qu’un beau ſejour, il eſt mal aiſé qu’on ſe puiſſe mieux contenter ailleurs qu’en ce lieu ; vôtre ſolitude a des charmes, mais Madame, vous n’étes pas née pour ne tenir compagnie qu’aux arbres & aux fontaines, il eſt têps que vous vous aperceviez combien vôtre douleur eſt inutile, que vous écoutiez les côſeils de vos amis, & que vous ſouffriez les remedes que la raiſon, le temps & la neceſſité de ſe conſoler apportent à toutes ſortes de maux. Ie ſçais que de preſenter des biens mediocres à une perſonne qui en a perdu de fort grands, c’eſt aigrir ſa douleur ; mais enfin, Madame, je fais tout ce que je puis en vous offrant mon bien & mes ſervices, il faut quitter vôtre humeur ſolitaire & venir paſſer vos jours dans une ville, où l’on Vous honore, où l’on vous aime & où l’on ne vous trouve aucun deffaut que celui d’aimer trop à eſtre ſeule. Vous oſerai-je dire, Madame, continua-il, que l’on explique meſme vôtre ſolitude deſavantageuſemêt pour vous. On dit que Meſplets y agit moins comme vôtre Ecuier que comme voſtre Maître, & que vous le ſouffrez. Si toutes ces raiſons ne peuvent vous obliger à m’accorder ce que je vous demande, il faut que vous le donniez au profond reſpect & à la conſideration que j’ay pour vous. Si vous m’aviez plůtoſt parlé de cette maniere, luy dit la Comteſſe, j’aurois déja quitté ce lieu. Ie dois tout à la generoſité de vôtre procedé, & je vous ſacrifierois ſans peine non ſeulement ma ſolitude, mais encore ma vie ſi elle pouvoit vous eſtre utile.
Meſplets qui s’étoit caché entendoit cette converſation. Dés que Monſieur d’Alby fut party, il ſe rendit le maître abſolu de cette maiſon, & perdant toute ſorte de reſpect, il dit à la Comteſſe qu’elle n’en ſortiroit point, & qu’il s’y oppoſeroit au peril de ſa vie. Les inſolêces de Meſplets firent oublier ſes ſervices. La Comteſſe prit ſes dernieres reſolutions, & les fit ſçavoir à Monſieur l’Evêque d’Alby. Il en fut ſurpris ; mais enfin aprés pluſieurs c$overſations & pluſieurs lettres, il convint avec la Comteſſe qu’elle termineroit tous les grands évenemens de ſa vie par une action digne d’elle. La premiere fois que Meſplets ſortit de la Longaigne pour aller chez un de ſes yoiſins, la Comteſſe en fit avertir Monſieur d’Alby, qui ne voulant confier qu’à luy-meſme l’execution d’un genereux deſſein, monte en caroſſe, & ſuivy ſeulement de deux Gentils-hommes & de quelques Laquais, il fut au petit château de la Longaigne. Par quelque ſecret preſſentiment Meſplets y arriva en meſme temps que luy, & la Comteſſe ſe promenoit ſous des arbres lors qu’ils l’aborderent tous deux. Venez, Madame, luy dit Monſieur d’Alby en luy preſentant la main, & regardant Meſplets d’un air menaçant, venez vous mettre à l’abri des inſolences de ce miſerable. La Comteſſe ſe jetta promptement dans le caroſſe, & le deſeſperé Meſplets mettant l’épée à la main, en apuya la pointe ſur l’eſtomac de Monſieur d’Alby. Rendez-moy la Comteſſe, dit-il, ou je vous perce le cœur. Faites ce qu’il vous plaira, luy répondit Monſieur d’Alby avec une fermeté admirable, je ne crains rien lors qu’il qu’il s’agit de faire mon devoir. Cependant les Gentils-homes de Monſieur d’Alby vouloiêt tuer Meſplets, & ſes domeſtiques qui étoient accourus ſe mettoiêt en état de le deffendre. La Comteſſe craignant tout dans cette confuſion pour ne ſon genereux protecteur, eut recours à ſes manieres douces, qui par une eſpece d’enchantement tiroient tout d’un coup Meſplets de ſes plus grands emportemens. Meſplets luy cria-elle en deſcendant du carroſſe, & luy faiſant ſigne de s’approcher, ne faites pas de nouveaux crimes, je vous en conjure au nom du Prince mon pere, à qui le vôtre & vous-meſme devez toute vôtre fortune. Ah ! Madame, luy dit-il, je vous ay ſacrifié cette fortune que je tenois du Prince vôtre pere, & maintenant vous m’abandonnez. Approchez-vous reprit-elle & venez apprendre mes intentions. Il s’approcha, mais avec des tranſports de douleur qui ne ſe peuvent exprimer ; il apprit le deſſein de la Comteſſe : Il s’y conforma, parce que ſon injuſte jalouſie y trouva ſon compte, & ſe retirant accablé pourtant d’u ne mortelle triſteſſe. Monſieur d’Alby ſe mit en carroſſe avec la Comteſſe, & la conduiſit dâs le Convent de la Viſitation de la ville d’Alby.
Le lendemain Meſplets luy ayant fait demander la permiſſion de la voir, elle fut au parloir, où cet homme parut à ſes yeux dans l’état du monde le plus pitoyable. En une nuit la douleur l’avoit ſi fort changé, qu’il n’étoit plus reconnoiſſable. Il ſe mit à genoux, & comme il étoit naturellement fort éloquent, il conjura la Comteſſe par tous ſes ſervices, dont il luy faiſoit le détail, par la mort de ſon frere, & par le ſacrifice entier qu’il luy avoit fait de ſa fortune, de ne vouloir pas ainſi l’abandonner ; mais lors qu’il connut le peu d’effet de ſes prieres, la fureur le ſaiſit, il tira ſon épée, il ſe fit deux bleſſures, & ſe ſeroit tué ſi l’on n’avoit retenu ſon bras. Il ſe troubla ſi fort qu’il reprochoit à la Comteſſe qu’elle luy avoit promis de l’épouſer bien-toſt. Moy, dit-elle, en faiſant un grand cry, je vous aurois promis ce que je ne pouvois faire. Quand le ſouvenir de ma naiſſance ne m’en auroit pas empeſché, ne ſçay-je pas que le Comte d’Iſembourg eſt encor vivât ? n’eſt-ce pas aſſez que vos méchants conſeils ayent ſurpris ma jeuneſſe, & que vous m’ayez fait faire l’action du monde la plus imprudente, ſans que vous m’imputiez Je plus abominable de tous les projects ? Mais je vous pardonne, ne, parce que je n’ay pas oublié que vous avez en effet quitté pour moy un établiſſement conſiderable en Lorraine, & que vous eſtes le frere, ajoûta-elle, d’un hōme, dont le ſouvenir me ſera toûjours fort cher. Ie ne veux point vous faire punir de vos emportemens, comme il me ſeroit facile, & comme je l’avois reſolu ; vivez le plus content que vous pourrez, je vous donne mes meubles, ma vaiſſelle d’argent, & meſme mes pierreries, continua-elle, en les luy jettant toutes, c’eſt tout ce que j’ay au monde, je ne me reſerve rien, & je m’abandonne toute entiere à la Providence. En achevant ces mots, elle quitta Meſplets & ne voulut le revoir de ſa vie. Monſieur le Comte d’Aubijoux eut pitié de luy, il luv fit donner une Compagnie dans le Regiment de Monſieur le Marquis de Vardes, & lors qu’il n’y eut plus de guerre en France, il revint à la Longaigne, où il finit ſes triſtes jours.
Il n’y avoit que fort peu d’années que les Religieuſes de la Viſitation étoient établies dans Alby. La Communauté n’étoit pas grande lorſque la Comteſſe y entra, mais elle étoit compoſée de perſonnes de beaucoup d’eſprit, de vertu & de merite. Elles toüerent le dépouillement entier qu’elle avoit fait de toutes choſes, & Monſieur l’Evêque d’Alby également charmé du deſintereſſement de ſes filles, & de la generoſité de la Comteſſe, luy établit une penſion fort conſiderable pour le reſte de ſes jours. Il luy donnoit mille marques d’eſtime, & durant toute ſa vie il n’a jamais ſuſpendu les ſoins qu’il croyoit eſtre obligé de prendre pour la conſolation d’une grande Princeſſe, mais elle n’eut pas long-temps beſoin de ce ſecours. Elle goûta bien-toſt la douceur de la retraite, & regardant ſans peine la privation de toute ſorte de biens, elle fut aſſez ſatisfaite de trouver dans ſon propre cœur des choſes infiniment plus precieuſes.
La Princeſſe de Bade qui l’aimoit tendrement, ayant enfin appris qu’elle étoit en France, luy envoya un Gentil-homme pour la conjurer de repaſſer en Allemagne. Elle luy offrit toute forte de ſeureté dans ſes Etats, & que non ſeulement elle ne ſeroit point remiſe entre les mains du Comte d’Iſembourg, mais même qu’elle ne verroit jamais la ſevere Comteſſe de Furſtemberg, qui avoit paru fort irritée de ſa fuite, & qui auroit voulu que la Comteſſe eut eu le courage d’attendre la mort chez le Comte d’Iſembourg, afin de ſoûtenir noblement la belle éducation qu’elle luy avoit donnée.
En même temps la Ducheſſe d’Arſchot proche parente de la Comteſſe ayant eu la permiſſion d’aller en Eſpagne durant la priſon du Duc ſon mary, apprenant ſur ſa route la retraite de la Comteſſe, luy fit écrire par Monſieur de ſaint Aunais, qui luy offrit des gens & de l’équipage pour la conduire en Eſpagne auprés de cette Ducheſſe.
Mais elle répondit & à ſa ſœur & à la Ducheſſe qu’elle avoit renoncé à toutes les choſes du monde, qu’elle les prioit de trouver bon qu’elle joüit enfin d’elle même aprés avoir eſté tant d’années ſans avoir eu ſeulement le loiſir de ſe regarder ; qu’il luy ſembloit qu’une certaine obſcurité dont elle avoit eſté environnée juſqu’alors, s’étoit diſſipée, & qu’elle entroit dans un jour qui n’avoit ny nüages ny brouillards.
Le Comte d’Iſembourg, ne vivoit pas ſi paiſiblement. Pour n’être pas expoſé à la veue des parens de la Comteſſe dans la haute Allemagne, il quitta incontinent aprés ſa fuite, le ſervice de l’Empereur, il paſsa dans celuy du Roy d’Eſpagne, & il ſe trouva Gouverneur d’Arras lorſque malgré ſa valeur & ſa longue reſiſtance cette ville fut emportée par nos guerriers François. La gazette publia ſa mort, & dans cette croyance la Comtesse demanda ſi inſtament le voile de Religieuſe à Monſieur l’Evêque d’Alby, qu’il crût ne pouvoir pas le luy refuſer. Il voulut le luy donner luy-meſme ; mais l’on ſçeut bientoſt aprés que le Comte vivoit, & qu’il avoit eſté ſeulement bleſſé au viſage.
Mais enfin il mourut à Bruxelles, aprés avoir vécu prés d’un ſiecle. Il étoit Chevalier de la toiſon d’or & Surintandant des Finances du Roy d’Eſpagne en Flandres. Son humeur bizarre luy faiſant cherir la memoire de fa premiere femme depuis la fuite de la ſeconde ; il fit tranſporter ces cendres empoiſonnées de Cologne à Bruxelles, & voulut qu’elles fuſſêt enfermées avec les ſiennes dans un ſuperbe Mauſolée de marbre. Il laiſſa dix mille écus pour les embelliſſemens de ſa Chapelle, & donna tous ſes grands biens au Prince de Simey ſecond fils du Duc d’Arſchot.
Dés que la Comteſſe ſçeut qu’il étoit veritablement mort, elle fit profeſſion entre les mains de Monſieur l’Evêque d’Alby, aprés avoir eſté plus de vingt ans Novice ; & paſſant tout d’un coup du Noviciat à la ſuperiorité, elle gouvernoit ces ſaintes Religieuſes lors qu’elle fut atteinte d’une maladie languiſsante cauſée par le changement du climat & les troubles continuels où elle avoit eſté expoſée. Elle ſe démit de ſa charge afin de mourir en ſimple Religieuſe, & durant ſept ou huit mois elle attendit à tout moment avec une fermeté merveilleuſe cette mort qu’elle avoit autrefois tant apprehendée.
Ainſi mourut conſtament l’année mil ſix cent ſoixante & dix, cette innocente & belle Princesse, que l’humeur trop ſevere de ſon mary, les mauvais conſeils de ſes domeſtiques, & peut-être une grande jeunesse, & beaucoup d’enjoüement ont fait passer pour coupable, & rendu une des plus malheureuſes perſonnes de ce ſiecle.
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy,
Donné à Verſailles le 14. jour
d’Octobre 1677. Par le Roy en ſon
Conſeil, Signé Desvieux, &
ſcellé du grand Sceau de cire iaune.
Il eſt permis à Claude Barbin,
Marchand Libraire, de faire imprimer
un Livre intitulé la Princeſſe
d’Iſembourg, pendant le temps.
& eſpace de ſept années entieres
& conſecutives, à commencer depuis
le jour que ledit Livre ſera
achevé d’imprimer, & deffences
ſont faites à toutes ſortes de perſonnes
de quelque qualité & condition
qu’elles ſoient, d’imprimer, faire
imprimer, vendre ny debiter ledit
Livre ſans le conſentement dudit
Barbin, ſur peine de trois mil livres
d’amende, & confiſcation des Exemplaires contrefaits, dépens
dommages & intereſts : comme il
eſt plus amplement porté par ledit
Privilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté des Marchands Libraires & Imprimeurs de cette Ville de Paris, le 18. Octobre 1677. ſuivant l’Arreſt du Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conſeil Privé du Roy du 27. Février 1665.
Signé, Couterot, Syndic.
Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 5. Novembre 1677.
