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La Comtesse de Lesbos/Chapitre 1

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CHAPITRE I.
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Préliminaires.


Tout ce qu’on savait sur le comte et la comtesse de X., c’est qu’ils s’étaient séparés volontairement, après deux ans de mariage, rompant, d’un commun accord, une union mal assortie. Le comte, disait-on, vivait retiré au fond de l’Espagne, dans son château patrimonial ; la comtesse, après avoir séjourné quelques mois dans l’Andalousie, sa patrie, avait fixé sa résidence à Paris, où elle vivait dans un petit hôtel de l’avenue de Messine, sous un nom d’emprunt, qui sonnait comme un défi au sexe fort, et comme une invite au beau sexe, à moins que le hasard ne fût le seul parrain, ce qui ne paraissait guère vraisemblable, et bien qu’on connut le véritable état-civil de la dame, on ne la désignait que sous le nom qu’elle prenait sur ses cartes : comtesse de Lesbos. Des bruits singuliers couraient dans le voisinage ; on ne voyait jamais entrer un homme dans l’hôtel, tout le personnel était féminin ; on prétendait même que le cocher, malgré les imposants favoris qui encadraient sa mâle figure, était un automédon femelle. Il en eût fallu moins pour exciter la curiosité, et pendant un mois, des reporters aux aguets, payèrent fort cher des renseignements très vagues. Les trois soubrettes, qui vaquaient aux soins extérieurs du ménage, causaient volontiers de tout, excepté des choses du dedans, ayant, sans doute, un grand intérêt à se taire. Fort jolies, avenantes, chacune d’une beauté différente, une blonde, une brune et une châtaine, elles étaient courtisées par les fournisseurs, qui en étaient d’ailleurs pour leurs frais de galanterie.

La comtesse se montrait à l’Opéra, aux premières, aux expositions, au Bois, toujours accompagnée d’une de ses suivantes, qu’on eut prises plutôt pour les dames d’honneur d’une reine, échangeant rarement un salut ou un sourire, quand elle croisait un visage de connaissance ; elle semblait vouloir négliger les quelques relations que son mari s’était créées à Paris dans les premiers mois de leur mariage, qu’ils avaient passés dans la capitale. La vie retirée et mystérieuse que menait la comtesse, sous un pseudonyme significatif, défraya quelque temps la chronique, qui finit par se lasser. Fatigué de rôder autour de l’hôtel, en quête de renseignements hypothétiques, j’avais, moi aussi, renoncé à mes investigations.

Au mois d’Août, je gagnai Trouville, en désœuvré. Le jour de mon arrivée, on s’entretenait sur la plage, d’une intrépide baigneuse, qui faisait trembler les plus audacieux par son mépris du danger. On se montrait une soubrette blonde, qui attendait sur la plage la fin des ébats de sa maîtresse ; je reconnus sans peine une des suivantes ordinaires de la comtesse de Lesbos, que j’avais croisée au Bois. Un mouvement se fit ; les curieux se rapprochaient de la mer, et j’arrivai assez tôt, en suivant la foule, pour voir sortir de l’eau une splendide créature, que je reconnus aussitôt ; son costume de bain en flanelle crème, collé sur la chair, moulait admirablement les rondeurs saillantes de la superbe statue, arrachant des frémissements d’admiration à la foule éblouie. La soubrette avait jeté un peignoir sur les épaules nues de sa maîtresse, qui regagnait sa cabine, à quelques pas de là. Le peignoir ramené en avant, dessinait une mappemonde opulente, dont les deux globes rebondis, se mouvaient sous les ondulations des hanches, se renflant et rentrant tour-à-tour. La merveille disparut, chacun se regarda, étonné d’avoir grossi la foule des badauds. Cependant, quand la belle baigneuse reparut dans son costume de ville, un regard admiratif l’accompagna jusqu’à ce qu’on l’eut perdue de vue ; puis les potins reprirent de plus belle.

Je rentrai à mon hôtel, repris du désir de chercher de nouveau à pénétrer le mystère qui enveloppait la comtesse de Lesbos. Cela devait être plus facile à Trouville, qu’à Paris. Ici tout le monde est voisin, et ce serait bien le diable, si je n’arrivais pas à lever un coin du voile.

Le lendemain, avant l’heure du bain, j’étais sur la plage, décidé à suivre partout la téméraire baigneuse. J’étais assez bon nageur moi-même, pour être sûr que là où elle irait, j’irais bien. Dès que je vis la dame s’avancer, suivie de sa soubrette blonde, je gagnai la cabine que j’avais retenue. Quand j’en sortis, après avoir pris mon temps, j’eus la satisfaction de voir la comtesse dans son costume de bain, prête à se jeter à l’eau. Pour ne pas paraître importun, j’attendis qu’elle se fût éloignée du bord, pour plonger à mon tour. Je nageais derrière elle, gagnant de la distance, et j’aurais pu la rattraper déjà, mais je n’étais pas encore bien fixé sur la façon dont je tenterais l’abordage, ne voulant pas m’imposer à elle ; nous avions déjà gagné le large pendant mes tergiversations, quand je la vis s’arrêter soudain, se retourner péniblement, se maintenir avec difficulté sur le dos, en faisant la planche : « J’ai la crampe, » me dit-elle, en m’apercevant. En deux brassées, j’étais près d’elle, et, passant ma main sous ses reins, je la soutins un moment. « Merci, monsieur, me dit-elle, c’est passé, je regagnerai bien le bord toute seule. » Elle se retourne en effet, et se remet à nager vers la plage ; mais la douleur avait ankylosé sa jambe gauche, et elle fut obligée d’accepter ma main droite, ce qui nous permit de nager de compagnie, chacun d’un bras, sans trop de peine, en unissant nos mouvements. Au bout d’un instant la crampe la reprit ; je dus la prendre sur mon dos ; elle s’étendit tout le long de mes reins, la gorge appuyée sur mes épaules, les bras m’entourant le cou ; et, libre de tous mes mouvements, je me mis à nager vigoureusement, délicieusement remué par le doux contact. De la plage, on cherchait à deviner ce qui se passait, et quand j’y déposai mon précieux fardeau, chacun s’enquérait de l’accident ; la soubrette, émue et tremblante, les yeux baignés de larmes, avait sauté au cou de sa maîtresse, sans s’inquiéter de la surprise que causait la familiarité de ces épanchements. Mais déjà elle l’entraînait vers la cabine. La comtesse m’avait remercié d’un sourire, sans un mot.

Ce sourire m’autorise-t-il, me disais je le soir, à aller prendre de ses nouvelles ? Après quelque hésitation, je penchai pour l’affirmative, et une heure après mon dîner à huit heures et demie, je sonnais à la villa des Délices. Ce fut la soubrette blonde, qui vint à mon coup de sonnette. Un moment interdite, elle finit par me remercier, avec effusion, d’avoir secouru sa maîtresse ; et, après avoir pris ma carte, elle me dit qu’elle allait m’annoncer. Elle m’introduisit dans un salon éclairé, où elle me laissa un moment. Presque aussitôt la comtesse entra. Ce fut une apparition, j’oubliais de la saluer, immobilisé par le ravissant tableau qui s’avançait vers moi, me tendant une main, que je serrai avec émotion. Vêtue d’un simple peignoir, qui moulait ses formes opulentes, les cheveux dénoués, fins et noirs, descendant jusqu’au bas de la croupe, elle se présentait sans embarras, portant en avant une gorge ferme et ronde, qui bombait le haut du peignoir. « Je vous attendais, me dit-elle, mais pas ce soir, comme vous voyez ; vous m’excuserez, de vous recevoir dans cette tenue négligée ; mais j’étais trop fatiguée par les émotions de la journée, pour songer à me faire habiller, et je n’ai pas voulu laisser croire à mon sauveur, car vous m’avez un peu sauvée, que je refusais de le remercier ; en effet, je quitte Trouville demain. » Elle ne pouvait certes pas se présenter dans une tenue plus agréable pour moi ; et je laissais déborder de mes lèvres l’admiration, qui éclatait dans mes yeux. Après un entretien de quelques instants, je pris congé, effleurant du bout des lèvres, les doigts qu’on me tendait, en m’invitant à venir revoir leur propriétaire à l’hôtel de l’avenue de Messine.

J’avais à peine fait quelque pas dans le jardin anglais qui entoure la ville, que je m’arrêtai, pour jeter un dernier regard sur la prison qui gardait l’adorable merveille ; puis, pas à pas, machinalement, je revins jusqu’au perron ; la porte d’entrée était restée ouverte, je traversai le vestibule, et je me trouvai, sans savoir comment, dans le salon où l’on m’avait reçu, mais qui était plongé dans l’obscurité. Ma première pensée fut de retourner sur mes pas, et de m’enfuir ; un bruit de voix féminines, qui venait d’une pièce à côté, me cloua là. Au même instant une porte s’ouvrit, donnant passage à l’une des soubrettes, qui, une lampe à la main, traversa le salon, sans me voir ; je m’avançai vers la porte, qu’elle avait laissée ouverte, je me trouvai dans un petit couloir. À gauche, une porte dont je tournai le bouton, communiquait avec un cabinet ; je repoussai la porte, et, en inspectant les lieux, je vis que j’étais dans une garderobe, qui recevait le jour par une porte vitrée, à travers un rideau de mousseline, donnant dans la chambre voisine, où j’entendais des voix. Bientôt la soubrette rentrait, fermant les portes derrière elle ; je compris que j’étais prisonnier. Le pis serait qu’on me découvrit ; mais on ne me prendrait pas pour un malfaiteur, et j’en serais quitte, au pis aller, pour une algarade.


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