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La Conscription indigène en Algérie

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La Conscription indigène
EN ALGÉRIE

La question de la pacification du Maroc est intimement liée à celle de la conscription indigène en Algérie. Notre corps d’occupation marocain, compte actuellement 38 000 hommes (27 000 dans la Chaouïa et la région de Fez, 11 000 dans les Confins). Quand il s’agira, dès le printemps prochain, d’ouvrir la route de l’Algérie à Fez, par Taza, et d’étendre un peu les limites des régions occupées par nous, on peut compter que 50 000 hommes, au minimum, nous seront nécessaires. (Songez que les Espagnols, avant l’envoi des renforts : actuels, avaient 53 000 hommes pour Ceuta, Melilla, El-Ksar et Larache, c’est-à-dire pour une zone infiniment moins grande que la nôtre.)

Ce chiffre de cinquante mille hommes m’a été donné par un de ceux qui connaissent le mieux la question. Celui-ci, au-demeurant, s’empressait d’ajouter que le chiffre est des plus relatifs et dépend absolument de la méthode qui sera choisie par notre général en chef. Il serait totalement insuffisant pour une politique de conquête à outrance ; il peut suffire si l’on procède avec intelligence et précaution.

Nous ne devons et nous ne pouvons recourir que dans de très faibles proportions aux troupes de France, dont nous avons besoin chez nous et qui, d’ailleurs, supportent assez mal les fatigues et le climat.

L’armée chérifienne que nous sommes en train de développer, les troupes noires dont il importe d’augmenter rapidement le nombre, fourniront bientôt, souhaitons-le, un appoint appréciable. Mais la plus grosse partie de nos troupes marocaines continuera, assez longtemps encore, à être fournie par l’Algérie. Or, l’Algérie se trouve, à l’heure actuelle, dégarnie de soldats. Il importe donc de lui rendre, au plus tôt, une portion tout au moins des contingents indigènes qu’on lui a pris. Il importe de constituer de nouveaux bataillons de tirailleurs. L’autorité militaire s’en occupe. À Tlemcen, par exemple, où j’étais ces temps derniers, on procédait à la formation d’un de ces bataillons.

La grande difficulté c’est de trouver des recrues en nombre suffisant. On peut modifier, améliorer le système des engagements et des réengagements. Mais, en dépit de ces améliorations, les engagements, de l’avis des hommes compétents, ne donneront pas assez de soldats. Il est absolument nécessaire, d’après eux, de faire appel à la conscription dans sa forme la plus atténuée, la plus adoucie, en l’appliquant avec les plus grands ménagements !

Le problème de la conscription indigène est un de ceux qui soulèvent en Algérie, les discussions les plus vives, les controverses les plus passionnées, J’ai interrogé là-dessus quantité de gens au cours de mon dernier voyage, civils et militaires, fonctionnaires et colons, sans oublier les indigènes eux-mêmes, les principaux intéressés. J’ai recueilli, cela va sans dire, des opinions assez divergentes. Cette divergence s’explique d’ailleurs aisément. La plupart des gens raisonnent ou déraisonnent de parti pris dans cette affaire ; presque personne ne la considère en elle-même, mais uniquement d’après les répercussions politiques ou sociales qu’elle peut avoir.

Force m’est de reconnaître que la majorité des colons m’a paru y être hostile. Ils verraient, sans aucun plaisir, l’enrôlement obligatoire des indigènes. Ils croient, ou affectent de croire que ce serait là un danger pour la sécurité des Européens. C’est la raison qu’ils mettent volontiers en avant. Elle n’est point convaincante, et d’ailleurs beaucoup de ceux qui la donnent n’en sont pas le moins du monde convaincus. Il est sans exemple en effet que l’Arabe, une fois enrôlé, se soit soustrait à la discipline et révolté contre ses chefs. On cite, il est vrai, de cas d’un escadron de spahis qui, lors de l’insurrection de 1870-71, prit fait et cause pour les insurgés. Mais cet escadron vivait en smala, c’est-à-dire qu’il avait plus qu’aux trois quarts abandonné les habitudes militaires et la stricte discipline du régiment, pour retourner à l’existence de la tribu.

Non ; la vraie raison, on peut même dire la seule, à laquelle obéissent les colons quand ils se prononcent contre la conscription des indigènes, est tout autre. Ils discernent fort clairement que si la France enrôle ces derniers, si elle leur impose, après tant d’autres impôts, l’impôt du sang, cette nouvelle charge aura fatalement une contre-partie : l’octroi de droits politiques beaucoup plus larges. Si l’indigène, qu’il le veuille ou non, est assez bon pour faire un soldat, de quel droit l’empêcher d’être un électeur ? S’il concourt, de sa personne, à la défense de la communauté, comment lui dénier toujours la moindre influence dans la discussion des affaires intéressant cette communauté ? Cette influence est, à l’heure actuelle, presque inexistante ; il faudra nécessairement l’augmenter le jour où les indigènes seront soumis au recrutement.

Mais il faudra, de toutes façons, augmenter les droits politiques des indigènes. C’est l’opinion de tous ceux qui, sans parti pris, veulent bien étudier, d’un peu près, cette question.

Alors ! l’argumentation des colons tombe par cela même. Pour la pacification du Maroc, pour le développement et la défense de notre plus grand empire africain, il nous faut beaucoup plus de soldats que nous n’en avons. Ces soldats, nous ne pouvons, pour le moment, les enrôler qu’en Algérie. Il nous est donc absolument indispensable d’organiser, sur des bases plus larges, cet enrôlement.

Telle est la nécessité qui s’impose à nous. Le jour où les colons algériens s’en rendront pleinement compte, le jour où ils comprendront que c’est là pour la France une question essentielle, vitale, ils ont trop de patriotisme pour ne pas se laisser immédiatement convaincre et abandonner désormais toutes leurs objections.

Reste l’opposition des indigènes eux-mêmes. Ici, il convient de ne point se laisser outre mesure impressionner par l’incident qui s’est produit, l’été dernier, à Tlemcen : l’exode d’une centaine de familles qui se sont embarquées pour la Syrie.

À la suite d’une enquête poursuivie sur place, j’ai montré que cet exode était dû à des causes très diverses et multiples. La conscription a joué un rôle en tout cela, certes, mais elle est bien loin d’avoir été l’unique raison. Les indigènes n’ont pas fui le territoire algérien parce qu’on voulait les enrôler, mais parce qu’ils se sentaient malheureux et pauvres, parce qu’ils étaient, de cent autres manières, mécontents.

Ainsi donc, aucun des arguments invoqués de part et d’autre contre la conscription n’est, en lui-même, véritablement convaincant. Tenons-en compte néanmoins et puisque, seule, la conscription peut nous fournir les soldats dont nous avons besoin, prenons grand soin de ne l’appliquer au début qu’avec les plus minutieuses précautions. Disons-nous que c’est là un terrain encore peu sûr sur lequel la prudence commande de s’avancer très lentement, pas à pas.

Pour encourager et guider notre marche, nous avons l’exemple de ce qui se fait en Tunisie. La conscription indigène y est appliquée, depuis assez longtemps déjà : elle y donne des résultats excellents à tous égards. Bien des Algériens vous diront que cet exemple ne vaut pas, que la Tunisie est un pays tout différent, soumis à l’autorité du bey, contre laquelle aucun Tunisien ne songe à regimber. Tout de même ; c’est un pays musulman, contigu à l’Algérie, et nul indigène n’ignore après tout, que derrière le bey il y a des fonctionnaires et des généraux français.

Le gouvernement est résolu à procéder, dès cette année, à un essai de conscription atténuée. Le système auquel il s’est arrêté est un système transactionnel, qui participe autant et même plus de l’engagement que de la conscription proprement dite. Toutes les études préparatoires ont été faites.

D’après les calculs du ministère de la guerre, nous aurons besoin, en 1912, de deux mille recrues indigènes. On compte que les engagements et réengagements pourront en fournir environ le quart, soit cinq cents. Au lieu de renvoyer les tirailleurs après douze ans de service, ce qui présentait beaucoup d’inconvénients et dégarnissait beaucoup trop vite : nos régiments, l’autorité militaire aura le droit de les conserver jusqu’à seize ans. Les tirailleurs auraient ainsi une pension de retraite sensiblement plus forte, parce que cette pension s’accroît progressivement par chaque année de service ou chaque campagne. Beaucoup qui hésitaient à s’engager, par crainte d’être renvoyés après douze ans, avec une pension ne leur assurant pas de quoi vivre (environ cent cinquante francs) seront désormais moins hésitants.

Les trois autres quarts, c’est-à-dire quinze cents hommes (peut-être moins, si les engagements produisent davantage), seront demandés à la conscription. Mais ce ne sera qu’une conscription des plus douces, méritant à peine ce nom-là. On s’adressera tout d’abord aux administrations des régions où le recrutement indigène est le plus facile, le plus abondant, dans le département de Constantine notamment, la région de Sétif. Les administrateurs useront de leur influence sur les tribus et peut-être n’aura-t-on même pas besoin de recourir au tirage au sort. Les appelés toucheront exactement la même prime et la même solde que les engagés. Ils auront toujours la faculté de se faire remplacer.

Tel est le projet transactionnel qui va être appliqué très prochainement. On m’assure que quelques hautes personnalités algériennes y ont, dès maintenant, donné leur assentiment. Nous avons donc le ferme espoir qu’il ne soulèvera aucune difficulté et qu’il fournira tout de suite un accroissement très notable de force à notre excellente armée d’Afrique.

Raymond Recouly.