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La Contagion/Acte V

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La Contagion
Théâtre completCalmann-Lévy, éditeursTome V (p. 428-452).
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ACTE CINQUIÈME


Chez d’Estrigaud. — Même décoration qu’au troisième acte.


Scène première

NAVARETTE, QUENTIN.


Quentin.

Madame a sonné ?


Navarette, assise à la table et écrivant.

Envoyez chez moi dire à ma femme de chambre qu’elle mette dans mes caisses les effets dont j’écris la liste et qu’elle les fasse porter ici. Vous préparerez vous-même les malles de M. le baron et la vôtre.


Quentin.

Nous allons donc voyager ?


Navarette, sans cesser d’écrire.

Très probablement : un voyage de quelques mois. Vous ferez charger les bagages sur la chaise de poste et vous commanderez des chevaux pour midi.


Quentin.

Pardon, madame, si je suis indiscret… C’est l’intérêt que je porte à mon maître. Il est sorti ce matin en fiacre avec des épées, accompagné de deux amis et du neveu de madame, le docteur Bragelard ; j’ai supposé qu’il avait encore une affaire.


Navarette, écrivant toujours.

Vous êtes plein de sagacité, monsieur Quentin.


Quentin.

Cela m’inquiéterait médiocrement sans la circonstance de ce départ ; mais on dirait que M. le baron songe à se mettre à l’abri des poursuites.


Navarette.

Peut-être bien.


Quentin.

L’affaire est donc plus sérieuse qu’à l’ordinaire ? Si je me permets de demander cela à madame, je la prie de croire…


Navarette.

Que votre place vous est chère ? Oui, Quentin, l’affaire est très sérieuse.


Quentin.

Que Dieu protège M. le baron !


Navarette, se levant et donnant à Quentin la liste qu’elle vient d’écrire.

Pas un mot là-dessus aux autres domestiques, vous entendez ?


Quentin.

Madame me méconnaît… (Fausse sortie.) Madame emmènera-t-elle sa femme de chambre ?


Navarette.

J’oubliais… Qu’on lui dise de faire son paquet et de venir ici avec mes caisses.


Quentin.

Je remercie madame.

Il sort.



Scène II

NAVARETTE, seule.

Je suis là, moi, à tout préparer comme si l’issue du combat n’était pas douteuse ! Et si la chance des armes tournait contre mon pauvre Raoul, au lieu de tourner contre mon pauvre Cantenac ?… Après tout, je n’ai pas encore donné ma signature… Mais ne prévoyons pas le malheur, ça l’attire. Demain, nous serons à Bruxelles ; j’enverrai ma procuration à l’agent de change de Raoul, le bruit de ma belle conduite courra comme une traînée de poudre, et, dans un mois, la nouvelle de notre mariage trouvera les esprits tout disposés… À notre retour, vertueuse Galéotti, j’entrerai dans le monde à votre bras… que vous n’oserez pas me refuser.


Quentin, rentrant.

Il y a là un vieux monsieur qui veut absolument parler à madame ; voici sa carte.



Navarette.

M. Tenancier !… Faites entrer. (Seule un moment.) Un important auxiliaire à gagner, ce bonhomme ! Allons, toutes voiles dehors.



Scène III

NAVARETTE, TENANCIER.


Tenancier.

Excusez-moi, madame, de vous importuner jusqu’ici ; j’avais hâte de causer avec vous ; on m’a dit chez vous que je vous trouverais chez le baron, et, malgré ma répugnance à me rencontrer avec lui…


Navarette.

Il est sorti, monsieur ;


Tenancier.

C’est ce que j’ai su en bas et ce qui m’a tout à fait décidé à monter. Ma fille m’a raconté la scène d’hier, l’odieux guet-apens dans lequel on l’avait attirée, votre admirable conduite, madame…


Navarette.

Ce que j’ai fait, monsieur, toute honnête femme l’eût fait à ma place, et j’ai la prétention d’être une honnête femme… N’est-ce pas notre seule réconciliation possible avec l’honneur, pauvres déclassées que nous sommes ?


Tenancier.

Ma fille vous tient en haute estime, madame et je vois qu’elle a raison… Mais parmi les vertus viriles, il en est une, permettez-moi de vous le dire, dont la pratique vous sera peut-être difficile… la discrétion ; et vous comprenez quel tort ferait à ma fille la scène d’hier, racontée même à son avantage.


Navarette.

Oui ! j’entends d’ici les malignes condoléances auxquelles la marquise serait en butte. Quand par hasard une femme échappe à la calomnie après une aventure pareille, elle n’échappe pas à un peu de ridicule ; car, si le monde n’a qu’une vengeance contre le vice, il en a plusieurs contre la vertu. Mais nous valons mieux que lui, nous autres… lorsque nous valons quelque chose ; nous avons pour l’honnêteté vraie un respect qui ressemble à de la dévotion. Pour moi, quand je rencontre une mère de famille digne de ce nom, je suis toujours tentée de me signer, et c’est le sentiment que m’inspire madame la marquise Galéotli. Êtes-vous rassuré ?


Tenancier.

Complètement, et plus étonné encore.


Navarette.

De quoi ? de trouver un peu de cœur chez une femme dans ma position ?


Tenancier.

Non, certes ! mais je suis un bon bourgeois plein de préjugés, et je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une telle élévation de sentiments, à une intelligence si fine des choses de notre monde.


Navarette, allant s’asseoir près de la table.

C’est peut-être une comédie que je vous joue !… Vous n’en jureriez pas, convenez-en.


Tenancier.

Oh ! madame ! pouvez-vous croire ?…


Navarette, avec une amertume mélancolique.

Hélas ! je n’aurais pas le droit de m’en plaindre ! Ne nous interdit-on pas, je ne dis pas même un retour, mais une aspiration au bien ? Et quand vous avez vous-même entendu raconter quelque bonne action d’une de nous, ne vous êtes-vous pas demandé : « Qu’est-ce que ça lui peut donc rapporter ? »


Tenancier.

Mon Dieu, madame, je conviens qu’avant de vous connaître…


Navarette.

Ce que ça nous rapporte ? Rien et tout… un peu de notre propre pardon !… Croyez à ma sincérité ou n’y croyez pas, peu m’importe ! Ce n’est pas votre estime que je cherche, c’est la mienne.


Tenancier.

J’y crois, madame ; j’y crois si bien, que je n’ose plus vous dire le but de ma démarche… sinon pour vous en offrir mes très humbles excuses. Mais l’aveu de l’injure que je vous faisais en sera le châtiment. Je venais brutalement, stupidement, acheter votre silence…


Navarette, se levant vivement.

Est-ce la marquise qui vous envoyait ?


Tenancier.

Ah ! grand Dieu, non ! elle a de vous une opinion… que je partage désormais.


Navarette, souriant.

Eh bien, payez-moi ma discrétion, je le veux bien… en me donnant une poignée de main comme à un brave garçon que je suis… Vous trouvez que c’est plus cher ?


Tenancier, lui, serrant la main.

Comme à un brave garçon… (La lui baisant.) et comme à une brave femme !


Navarette, à part.

Il est à moi.


Quentin, annonçant.

M.Lagarde !



Scène IV

Les Mêmes, ANDRÉ.


Navarette.

Le baron est sorti, monsieur.


André.

Je le sais, madame ; mais j’ai à lui parler de choses très importantes : je l’attendrai.


Navarette.

Reviendriez-vous sur votre refus d’hier ?


André.

Vous ne le croyez pas. Mais il y a toute une situation à régler.


Navarette.

Les affaires du baron ne me regardent pas ; il ne peut tarder à rentrer ; permettez-moi, messieurs, de surveiller quelques préparatifs.

Elle salue et sort par la droite.



Scène V

ANDRÉ, TENANCIER.


André.

Je ne m’attendais guère à vous trouver ici.


Tenancier, embarrassé.

Oh !… je venais… — Qu’y a-t-il de nouveau dans tes affaires ?


André.

Le baron ne s’en mêle plus. J’ai vu ce matin les bailleurs de fonds, et je viens en leur nom lui offrir une indemnité pour ses peines et démarches… Mais, puisque vous voilà, permettez-moi de profiter de la rencontre et de vous instruire d’un parti que j’ai pris…


Tenancier.

À quel sujet ?


André.

Voilà trop longtemps que ma sœur abuse de votre hospitalité, je viens d’arrêter un logement pour elle et pour moi.


Tenancier.

De quel air contraint tu dis cela ! Aurait-elle à se plaindre de nous ?


André.

Non, monsieur.


Tenancier.

Alors, laisse-nous-la encore.


André.

Impossible.


Tenancier.

Pourquoi ?


André.

Mon Dieu… le monde est méchant… La place d’une jeune fille pauvre n’est pas dans une maison où il y a un jeune homme riche.


Tenancier, posant son chapeau sur la table.

Te serais-tu aussi aperçu de quelque chose ?


André.

De rien, non ! de quoi ?


Tenancier.

Comment ! tu n’as pas compris que ces deux jeunes gens, tout en se taquinant, se querellant, ont pris, sans s’en douter, le chemin de traverse de l’amour ?


André.

C’est faux ! c’est absurde !


Tenancier.

Eh ! non, ce n’est pas absurde ! c’est le contraire qui le serait ! Ils sont charmants tous les deux, ils se voient tous les jours ; comment veux-tu qu’ils ne finissent pas par s’aimer ?


André.

Raison de plus alors pour emmener Aline.


Tenancier.

Pour nous la laisser ! À moins que tu ne répugnes à donner ta sœur à ton ami. Quant à moi, ce mariage comblerait tous mes vœux.


André.

Ce mariage est impossible.


Tenancier.

Impossible ?


André.

Vous le savez bien.


Tenancier.

Qu’est-ce donc qui peut s’y opposer ?


André.

Mon père.


Tenancier.

Ton père ? Voyons, parle. Que sais-tu ? que crois-tu savoir ?


André.

Ne laissez donc pas traîner vos lettres.

Il lui donne la lettre du quatrième acte.

Tenancier, après y avoir jeté les yeux.

Mon pauvre enfant ! comme tu dois souffrir !


André.

Ah ! si l’on mourait de honte et de douleur…


Tenancier, les yeux sur la lettre.

Je te comprends !… Cette lettre serait, en effet, de la plus coupable des femmes… si elle n’était pas de la plus pure des jeunes filles !


André.

Que dites-vous ?


Tenancier.

Mais oui ! J’ai dû épouser ta mère. Nous avions une correspondance autorisée par nos parents, et que je n’ai pas eu le courage de restituer tout entière, je m’en accuse, lors d’une rupture dont nous pleurions tous deux… La fortune de ton grand-père avait été enlevée tout à coup par la banqueroute d’un misérable. Mon père, devant ce désastre, eut la dureté de retirer sa parole ; je m’indignais contre sa décision, je voulais passer outre ; mais elle, trop fière pour entrer par l’amour d’un jeune homme dans une famille qui la repoussait, refusa la main que je la suppliais d’accepter, et, pour m’ôter tout espoir, elle se maria. — Je la retrouvai plus tard, marié moi-même, et aimant ma femme comme elle aimait son mari ; mais le temps n’avait pas emporté le chaste parfum de nos souvenirs… il ne l’a pas même encore emporté aujourd’hui ! et notre ancien amour se transforma en une amitié dans laquelle ton noble père prit une grande place. Voilà toute notre histoire : crois-tu encore que mon fils ne peut pas épouser ta sœur ?


André, lui tendant la main.

Pardonnez-moi !


Tenancier.

C’est à ta sainte mère qu’il faut demander pardon.


André.

Ah ! j’ai assez souffert pour qu’elle me pardonne ! Je ne souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi deux nuits pareilles à celles que je viens de passer… Quelle joie, quel orgueil, quelle force que de se sentir fils d’une honnête femme !… Et pourtant je ne regrette pas mon horrible soupçon ! il m’a sauvé d’une chute irrémédiable.


Tenancier.

Toi ?


André.

Oui, moi ! Grisé par la bonne chère, les femmes, le luxe, les paradoxes, je me laissais gagner à la contagion, je consentais à une infamie… quand cette atroce douleur m’est tombée du ciel et a réveillé mon honneur en sursaut, le frappant, à l’endroit le plus tendre. Maintenant je suis sûr de moi ; j’ai refusé quinze cent mille francs, et si vous saviez comme je m’en sens heureux ! Je vous conterai cela… Le d’Estrigaud est un rusé coquin, je vous en réponds, et il a plus d’un tour dans sa gibecière.


Tenancier.

Tu ne m’apprends rien… Chut ! on vient. (Regardant par la porte de la galerie.) Que veut dire ceci ?


André.

Le baron qu’on rapporte ?


Tenancier.

Que lui est-il donc arrivé ?



Scène VI

Les Mêmes, D’ESTRIGAUD, évanoui, porté par LUCIEN, BRAGELARD et QUENTIN.


Bragelard.

Là… sur le canapé.


Tenancier, à Lucien, pendant qu’on étend d’Estrigaud sur le canapé.

Mort ?


Lucien.

Hélas ! il n’en vaut guère mieux, le pauvre ami !… un coup d’épée en pleine poitrine.


Bragelard, à Quentin.

Où est madame ?


Quentin.

À la lingerie.


Bragelard, à Lucien.

Je vais la préparer au coup qui l’attend.


Lucien.

Vous abandonnez Raoul ?


Bragelard, haussant les épaules.

Si par hasard il reprenait connaissance, vous m’appelleriez ; au surplus, je reviens… (À Quentin.) Préparez la chambre à coucher, nous le porterons tout à l’heure sur son lit.

Il sort par la droite, — Quentin par la gauche.



Scène VII

D’ESTRIGAUD, évanoui ; LUCIEN, ANDRÉ, TENANCIER.


Tenancier, à Lucien.

Qui est ce monsieur ?


Lucien, assis.

Bragelard, un jeune chirurgien, neveu de Navarette, dont Raoul a payé l’éducation.


Tenancier.

Il a l’œil faux.


André.

Avec qui s’est battu ce pauvre diable ?


Lucien.

Avec Cantenac… à propos de rien ! Aussi nous pensions assister à un petit duel entre amis, nous faisions déjà le menu du déjeuner… Comme Cantenac de son côté avait amené un chirurgien, Raoul dit en riant : « Nous ne manquerons pas d’écuyers tranchants… » Ça n’a pas été long de rire ! Au bout de quelques passes, d’Estrigaud est touché en pleine poitrine ; par un mouvement automatique, il envoie sa riposte, qui traverse Cantenac et le tue raide.


Tenancier.

C’est épouvantable !


Lucien.

Raoul, qui se croyait atteint légèrement, nous envoie auprès du pauvre Cantenac ; mais il n’avait plus besoin de rien, celui-là ! nous le portons dans son fiacre. Quand nous revenons à d’Estrigaud, il avait perdu connaissance… et vous voyez !


Tenancier.

Le docteur n’a pas d’espoir ?


Lucien.

Non.


André.

Cependant… j’ai vu bien des accidents sur mes chantiers ! j’ai vu mourir !… Les narines ne sont pas pincées, les lèvres ne sont pas décolorées… (Tâtant le pouls de d’Estrigaud. — À part.) Tiens ! tiens !… Quelle comédie joue-t-il là ?… Laissons-le s’enferrer, pardieu !


Lucien.

Eh bien ?


André, revenant, à droite.

Hum ! je ne sais trop qu’en dire.



Scène VIII

Les Mêmes, NAVARETTE, BRAGELARD.


Navarette.

Laissez-moi ! je veux le voir une dernière fois ! (Se jetant sur le corps.) Raoul ! Raoul ! mon seul ami !…

D’Estrigaud échange un rapide coup d’œil avec elle.

Tenancier.

Pauvre femme !


Navarette.

Il respire encore… on peut le sauver ! (À Bragelard.) Mais dis-moi donc que tu le sauveras !


Bragelard.

À quoi bon vous abuser ?


André, à part.

Est-ce un âne ou un compère ?… (Haut.) Permettez-moi, monsieur, d’examiner la blessure.


Bragelard, vivement.

Impossible. Lever l’appareil en ce moment, ce serait faire souffrir inutilement le blessé.


André, à part.

C’est un compère.

D’Estrigaud pousse quelques sons inarticulés.

Navarette.

Il parle… il rouvre les yeux…


D’Estrigaud, d’une voix faible.

C’est toi, mon enfant ?


Navarette.

Oui, moi, ta Navarette.


D’Estrigaud.

J’ai bien cru que je ne te reverrais plus.


Navarette.

Nous te sauverons… tu vivras !


D’Estrigaud.

Bragelard, êtes-vous là ?


Bragelard.

Oui, monsieur le baron.


D’Estrigaud.

Dites-moi la vérité… Il ne s’agit pas de me traiter en enfant, j’ai beaucoup de choses à faire avant de mourir.


Bragelard.

On ne risque jamais rien de se mettre en règle.


D’Estrigaud.

Compris. — Approchez-vous, messieurs ; ce que j’ai à dire doit être entendu de tout le monde et je me sens bien faible. (On se rapproche de lui.) Et d’abord je pardonne à tous ceux qui m’ont offensé, monsieur Lagarde ; et, si j’ai moi-même offensé quelqu’un à votre connaissance, messieurs, je vous prie de lui demander humblement pardon pour moi.


Tenancier.

Tous vous pardonnent, monsieur.


D’Estrigaud.

Ah ! si j’avais à recommencer !.. Regrets tardifs ! — Mais au moins est-il un acte de réparation que j’ai encore le temps d’accomplir. Voici une pauvre créature dévouée qui m’a sauvé l’honneur. Je perdais hier huit cent mille francs à la Bourse, je me préparais à me faire sauter la cervelle, quand Navarette arrive chez moi, elle devine mon dessein, elle se jette à mes pieds… « Tout ce que j’ai me vient de toi, s’écrie-t-elle, reprends ton bien ! »


Navarette, agenouillée près de d’Estrigaud.

Ô mon bienfaiteur ! mon ami ! mon maître ! je ne te demande que de vivre et je bénirai notre pauvreté qui te livrerait tout entier à mon dévouement.


D’Estrigaud.

Vous l’entendez, messieurs ! — Que faire cependant ? La voilà ruinée, ruinée pour moi ! L’instituer ma légataire universelle ? C’est à peine acquitter ma dette d’argent ; mais qui acquittera ma dette de cœur ? Je veux au moins que la pauvre fille ait le droit de porter le deuil de l’homme qu’elle a tant aimé. Je suis sûr qu’elle sera fidèle à ma mémoire et qu’elle portera mon nom avec respect.


Navarette.

Ta femme ! moi ? Non ! Raoul ! non ! Ta servante ! ta servante !


D’Estrigaud.

Obéis-moi, mon enfant, pour la dernière fois… Dites, messieurs, n’est-ce pas une justice que j’accomplis ?


Tenancier, relevant Navarette.

En vous ruinant pour lui, vous avez fait acte d’épouse devant Dieu : soyez épouse devant les hommes.


Lucien.

Acceptez son nom, madame, vous l’avez bien mérité.


André, ironique.

Oui, madame, acceptez son nom, vous le méritez bien.


Navarette.

Je le porterai comme une relique.


D’Estrigaud.

Merci… Bragelard, préparez tout pour un mariage in extremis


André, à part.

Nous y voilà !


D’Estrigaud.

Hâtez-vous, car je sens que j’ai peu d’instants à moi.


Bragelard.

Je cours à la mairie.

Il sort.

André.

C’est déchirant ! Quel bonheur que l’épée ait glissé sur une côte et que monsieur en soit quitte pour une bande de taffetas d’Angleterre !


Tenancier.

André !… je ne te comprends pas !


André.

C’est pourtant bien clair. Madame paye les dettes de monsieur, le mariage est la condition du payement ; reste à donner à ce joli marché une tournure romanesque…


Lucien.

Pas un mot de plus, je t’en prie.


André.

Tâte le pouls de monsieur comme je l’ai fait et, s’il bat moins de soixante-cinq pulsations, je veux payer la couronne de la mariée. — Tâte donc !

Lucien pose sa main sur le poignet de d’Estrigaud.

D’Estrigaud, se levant.

Finissons, messieurs ; quand d’Estrigaud daigne faire une concession au respect humain, quand il s’abaisse à jouer une comédie, il est prudent d’y accepter un rôle.


André.

Comment l’entendez-vous ?


D’Estrigaud.

Malheur à qui surprend mes secrets ! malheur à qui me fait obstacle !


Lucien.

Témoin Cantenac, n’est-ce pas ?


D’Estrigaud.

Eh bien oui ! témoin Cantenac.


André.

Vous ne ferez peur à personne. Ni ces messieurs ni moi ne sommes gens à vous servir de complices.


D’Estrigaud.

Prenez garde, monsieur, vous m’avez déjà insulté hier.


André.

Est-ce une provocation ?


D’Estrigaud.

Et si c’en était une ?


André.

Avant de l’accepter, je vous demanderais la permission de convoquer un tribunal d’honneur, et, s’il se trouve un galant homme pour décider qu’on peut croiser le fer avec vous, je suis à vos ordres.


D’Estrigaud.

Vraiment ? — Et que lui diriez-vous, à votre tribunal d’honneur ?


Tenancier.

Je lui raconterais, moi, que, pour réparer vos coups de Bourse, vous n’hésitez pas, à courir la dot par le guet-apens.


Lucien.

Je lui raconterais, moi, que vous menez sur le terrain les gens que vous voulez tuer, en leur laissant croire qu’il s’agit d’un duel pour la forme.


André.

Et moi, je lui raconterais la vente de votre glorieux nom à mademoiselle Navarette, et la comédie que vous nous avez renouvelée de votre aïeul Scapin.


D’Estrigaud.

Vous le voulez ? C’est une guerre à mort !


André.

Une guerre ? Non, une simple exécution.


Navarette, s’avançant entre eux.

Pas si vite, messieurs ; vous vous hâtez trop de vous constituer exécuteurs des hautes œuvres. C’est nous qui vous tenons.


André.

Vous ?


Navarette.

Savez-vous ce que M. Tenancier venait faire ici ? Il venait m’acheter mon silence. J’ai refusé de le lui vendre, mais, à mon tour, je lui demande le sien et le vôtre : donnant, donnant.


Lucien.

Que dit-elle, mon père ?


Tenancier.

Hélas ! la vérité. Cette pauvre femme attirée dans un piège, à qui je faisais tout à l’heure allusion, c’est ta sœur.


Lucien, à d’Estrigaud.

Misérable !…


Tenancier, l’arrêtant.

On n’injurie pas un homme à qui on refuserait satisfaction. — D’ailleurs, sa tentative a échoué.


Navarette.

Qui le croira ? J’ai surpris la marquise ici, seule avec le baron.


Tenancier.

Elle ne pensait pas s’y trouver seule, vous le savez bien.


Navarette.

Ma foi, je n’en sais rien… et je ne suis pas obligée de dire que je suis arrivée à temps. Vous voyez, messieurs qu’il y a lieu de négocier.


Lucien, après un silence.

C’est bien, madame, nous nous tairons.


André.

Nous taire ? pactiser avec ces gens-là ? Jamais !


Tenancier.

Songe à la réputation d’Annette…


André.

Doutez-vous de votre fille ? (À Lucien.) Doutes-tu de ta sœur ?


Lucien.

Non, certes, mais la calomnie…


André, s’avançant vers d’Estrigaud, les bras croisés.

On la fait reculer en la regardant en face ! — Le monde n’est pas aussi lâche que vous vous le figurez, monsieur le baron. Il prête trop volontiers à vos pareils la complicité de son indolence, et c’est là toute votre force ; mais, le jour où il est mis en demeure de vous juger, où on lui plante devant les yeux les pièces du procès, son arrêt ne se fait pas attendre ! Il est unanime, inflexible, et il vous fait rentrer sous terre. (À Tenancier). Relevez la tête, monsieur, vous avez soixante ans d’honneur à opposer à leurs insinuations ! qu’ils parlent, s’ils l’osent ! vous jurerez, vous, qu’ils ont menti, et ils resteront écrasés sous votre serment.


Tenancier.

Tu as raison. Quand les honnêtes gens auront l’énergie de l’honneur, les corrompus ne tiendront pas tant de place au soleil. (À d’Estrigaud.) Vous êtes perdu, monsieur, et vos courtisans seront les premiers à vous jeter la pierre pour s’absoudre de votre amitié.


Lucien.

Sortons. Nous n’avons plus rien à faire ici.


André.

Dieu merci, non ! — Viens !

Ils sortent.



Scène IX

NAVARETTE, D’ESTRIGAUD.


D’Estrigaud, après un silence.

Passons à l’étranger.


Navarette, sèchement.

Passez-y seul, mon cher ; vous n’êtes plus un parti pour moi.


D’Estrigaud.

Hein ?


Navarette.

Votre nom, n’ayant plus cours à l’heure qu’il est, ne vaut plus huit cent mille francs, vous en conviendrez ; j’aime autant le mien.


D’Estrigaud reste un moment écrasé, puis relevant la tête.

Eh bien, à la bonne heure ! je laisse une élève. — Quand M. le maire arrivera, tu lui diras que je vais mieux et que je suis parti pour la Californie. — C’est la terre promise des hommes de ma trempe. — Adieu, mignonne !

Il lui envoie un baiser de la porte.

Navarette.

Bonne chance !