La Conversion d’Alceste

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La Conversion d’Alceste
LaA. Fayard (p. 92-123).

PERSONNAGES
 
mm.xxxxxxxxxx
ALCESTE 
 Mayer. xxxxxxxxx
PHILINTE 
 Dessonnes.xxxx
ORONTE 
 André Brunot.
M. LOYAL 
 Croué. xxxxxxxxx


 
Mmexxxxxxxxxx
CÉLIMÈNE 
 Lara.xxxxxxxxxxx


----


ALCESTE. — Oui, c’est mal rendre hommage à la divinité
La pièce se passe chez Alceste, six mois environ après le Misanthrope de Molière. Les personnages, Alceste, Philinte, Oronte et Célimène portent les mêmes costumes que dans le Misanthrope. Seul, Alceste a changé la couleur de ses rubans.

Scène PREMIÈRE


Alceste

Philinte, je vous sais bon gré de vos avis ;
Je les ai médités longuement, puis suivis,
Et, cet aveu peut-être a lieu de vous surprendre,
Je conviens que la vie est à qui sait la prendre.
Oui, c’est mal rendre hommage à la divinité
Que fixer sur son œuvre un œil trop irrité.
Au pardon qui sourit la sagesse commence ;
Il n’est pas d’équité sans un peu de clémence ;
Tel se casse les reins en tombant dans l’excès,
Qui fait du monde entier l’objet d’un seul procès.
Aussi, sans m’aveugler aux défauts qu’on lui treuve,
Je prétends désormais, d’une vision neuve,
Envisager ses torts, — mieux, ses petits travers, —
Et sortir de la peau de l’homme aux rubans verts.
Assez et trop longtemps ma folle turbulence,

Aux ailes des moulins butant ses fers de lance,
Vint faire la culbute en l’herbe des fossés,
Le nez en marmelade et les jupons troussés.
Ce n’est pas tout d’ailleurs. Ma loyauté robuste
En ses emportements ne fut pas toujours juste.
J’en garde le remords et suis mal satisfait
D’avoir gourmé des gens qui ne m’avaient rien fait.
C’est ainsi que jadis, j’en conviens et sans honte,
J’eus tort, Philinte, tort, grand tort avec Oronte.
Il est irréprochable à ce que j’en connais !
Il malmène la Muse et fait mal les sonnets,
Soit ! Mais me force-t-il à les signer ? En somme,
S’il est mauvais poète, il est fort honnête homme.
Donc, quel besoin pour moi, quelle nécessité,
De lui cracher son fait avec brutalité ?
La révolte est choquante où le dédain s’impose,
Et c’est le fait d’un fou que s’emporter sans cause.


Philinte

J’ai peine à retrouver l’Alceste d’autrefois
Dans celui qui pourtant me parle par sa voix.
Un cœur pacifié qu’on n’y soupçonnait guère
Bat-il sous le harnois du vieil homme de guerre,
Ou votre esprit chagrin veut-il plus simplement
Se donner ma surprise en divertissement ?
Qu’un langage aussi neuf me causerait de joie,
Si…


Alceste

Si…Ma sincérité paye en bonne monnoie,
Philinte, et c’est l’excès de mon seul repentir
Que vous trahit ma bouche inhabile à mentir.
Oui, mon esprit baigné de nouvelle lumière
Se rouvre, grâce à vous, à sa candeur première,
Je renais au bonheur d’être indulgent et bon,
Et le calme en mon cœur rentre avec le pardon.
Plus d’une fois pourtant, bafouée, outragée,
Votre prudence, ami, fut mal encouragée ;
De vos sages conseils je méconnus le prix…
Je m’excuse humblement de n’avoir pas compris.
J’étais aveugle et sourd, et c’est là ma défense.


Philinte

Alceste, un mot de plus me serait une offense,
Brisons sur ce sujet.


Alceste

Brisons sur ce sujet.Qui fut dur pour autrui
Doit à sa probité de l’être aussi pour lui.

Ma conscience et moi ferions meilleur ménage
Si je n’avais joué d’un si sot personnage
Et si j’eusse rossé le pauvre genre humain
De moins de coups baillés au hasard de la main.
À mes yeux dessillés, chaque jour, se révèle
De quelque ancienne erreur quelque marque nouvelle.
En un second procès je m’étais engagé ;
Eh bien, depuis hier, le procès est jugé,
Et je dois confesser que, contre mon attente,
Ma cause a…


Philinte

Ma cause a…Triomphé ?


Alceste

Ma cause a…Triomphé ?De manière éclatante !


Philinte

Fort bien !


Alceste

Fort bien !Ainsi riposte avec grandeur la Loi,
Naguère, injustement prise au collet par moi.
Et Célimène, encor !… Doux, et tendre, et jeune être !
Que je restai longtemps malpropre à la connaître,
Et que l’égarement de mes transports jaloux
Fut dur à ses vingt ans traqués comme des loups !
De longs jours, de longs mois, marquant d’effronterie
L’innocent enjouement de son espièglerie,
Hargneux à sa jeunesse, aveugle à sa pudeur,
De mon lâche soupçon j’insultai sa candeur !
Avouez qu’elle eût pu, de quelques représailles
Avec quelques raisons gâter nos épousailles !
Il n’en fut rien, pourtant. Depuis que sur nos mains
L’amour serra les nœuds du plus doux des hymens,
Célimène, à mes vœux, souple et conciliante,
Reflet, à s’y tromper, des grâces d’Eliante,
Égayant ma maison, rassurant mon honneur,
En toute occasion fait paraître un grand cœur.
Oui, Philinte, au butor qui l’avait mal jugée,
Elle sourit, pardonne, et pense être vengée ;
De sa seule vertu triomphant noblement,
Et laissant aux remords le soin du châtiment !…

(Soupirant.)

Qu’il m’est cruel !


Philinte

Qu’il m’est cruel !Allons ! la vie est ainsi faite
Que chacun tranche un peu de son petit prophète,
Bloqué comme en les murs d’une étroite prison

Dans le besoin d’avoir seul et toujours raison.
Dieu l’ordonne et le veut ; que sa loi s’accomplisse !
Mais doit-on pour cela se couvrir d’un cilice
Et porter comme un deuil le tort d’avoir bronché
Où tant de fois déjà d’autres ont trébuché ?
Morbleu, non ! Le scrupule où votre humeur se bute
Ne vaut pas, croyez-moi, l’honneur qu’on le discute.
Condamnez donc vos torts d’un esprit plus rassis,
Et pour d’autres objets réservez vos soucis.
L’erreur où l’on vous vit, de l’humaine nature
Est l’antique, commune et banale aventure.
Des leçons de la vie éternel apprenti,
Le juste n’est jamais qu’un pécheur converti !

(Alceste le regarde longuement, sans rien dire.)

Philinte

Vous ne répondez point ?


Alceste

Vous ne répondez point ?Que répondre ? J’écoute.

(Lui tendant les deux mains.)

Et rends grâces au ciel qui vous mit sur ma route.

(La porte s’ouvre. Flipotte paraît.)


Scène II

Les Mêmes, ORONTE.

Philinte

Que veut Flipotte ?


Flipotte

Que veut Flipotte ?Oronte est là.


Philinte

Que veut Flipotte ? Oronte est là.Comment ?


Oronte, entrant.

Que veut Flipotte ? Oronte est là. Comment ?Il est

(À Philinte.)

Votre humble serviteur.

(À Alceste.)

Votre humble serviteur.Et votre plat valet.
Ne prenez pas à mal la façon dont j’en use,

Ma bonne intention me doit servir d’excuse.
Touchez là, s’il-vous-plaît. Je vous vois, Dieu merci,
Bien portant.


Alceste

Bien portant.Il est vrai.


Oronte

Bien portant. Il est vrai.Je m’en loue !… Enforci ;


Alceste

Peut-être.


Oronte

Peut-êtreEngraissé ;


Alceste

Peut-être EngraisséMais…


Oronte

Peut-être Engraissé MaisJ’admire en vous…


Alceste

Peut-être Engraissé Mais J’admire en vousDe grâce !


Oronte

… Ce soupçon d’embonpoint qui n’exclut point la grâce ;


Alceste

Monsieur…


Oronte

Monsieur…… Ce regard vif…


Alceste

Monsieur… … Ce regard vif…Laissons là…


Oronte

Monsieur… … Ce regard vif… Laissons là…Ce teint frais…


Alceste

Oh !


Oronte

Oh !… Et l’air de jeunesse épandu sur vos traits !


Alceste

Vous me flattez.


Oronte

Vous me flattez.Touchez encor là, je vous prie.

Flatter ?… Moi ?… Serviteur à la flagornerie.
Je dis ce que je pense et paye argent comptant.


Alceste

C’est fort bien.


Oronte

C’est fort bien.Devant Dieu…


Alceste

C’est fort bien Devant Dieu…Permettez…


Oronte

C’est fort bien Devant Dieu… Permettez…… qui m’entend…


Alceste

J’en conviens.


Oronte

J’en conviens.… me voit…


Alceste

J’en conviens … me voit…Oui.


Oronte

J’en conviens … me voit… Oui.… lit dans mon cœur…


Alceste

J’en conviens … me voit… Oui … lit dans mon cœur…Sans doute


Oronte

Comme en un livre…

(Alceste essaie de placer un mot.)
Comme en un livre…… ouvert…

Alceste

Comme en un livre… … ouvert…Bien entendu.


Oronte

Comme en un livre… … ouvert… Bien entendu.… m’écoute
Donc, me juge…


Alceste

Donc, me juge…Il est vrai.


Oronte, la main haute.

Donc, me juge… Il est vrai.… je n’ai jamais menti !
Or, vous avez bon pied…


Alceste

Or, vous avez bon pied…Monsieur…


Oronte

Or, vous avez bon pied… Monsieur…… bon appétit…[1]


Alceste

Je reconnais…


Oronte

Je reconnais…… bon œil…


Alceste

Je reconnais… … bon œil…Souffrez que…


Oronte

Je reconnais… … bon œil… Souffrez que…… bon visage !
Mon cœur, de tout ceci, tire un heureux présage.
Oui, j’exulte de joie à vous voir bien portant.
J’y prends plaisir.


Alceste

J’y prends plaisir.Tant mieux.


Oronte

J’y prends plaisir. Tant mieux.Vous m’en voyez content !


Alceste

Bien obligé.


Oronte

Bien obligé.Charmé !


Alceste

Bien obligé. Charmé !Merci.


Oronte

Bien obligé. Charmé ! Merci.… ravi !… tout aise !


Alceste, bas à Philinte.

Philinte, au nom du ciel, obtenez qu’il se taise.


Oronte, qui suit son idée.

Enchanté !


Philinte

Enchanté !Voulons-nous nous asseoir ?


Oronte

Enchanté ! Voulons-nous nous asseoir ?Grand merci.

(Les trois hommes s’assoient.)
  (À Alceste :)

Or çà…

(Brusquement, à Philinte :)

Or çà…Mais je vous trouve à souhait, vous aussi.


Philinte

Moi ?


Oronte

Moi ?Gros, gras, le teint frais, l’œil vif !


Alceste, bas.

Moi ? Gros, gras, le teint frais, l’œil vif !Il recommence !
Au poids de l’or, Philinte, achetez son silence !


Oronte

Vous ne me croyez pas ?… Je veux bien, si je mens,
Que la foudre…


Philinte

Que la foudre…Il suffit. Laissez les compliments,
Et veuillez, sur le but où tend votre visite…


Oronte

Je m’explique.


Alceste et Philinte, satisfaits.

Je m’explique.Ah !


Oronte

Je m’explique. Ah !Messieurs, l’orgueil, ce parasite,
Fils du sot amour-propre et de la vanité,
Conseille mal les gens dont il est écouté ;
Car le fiel, son cousin, la haine, sa cousine,
Compliquent de poisons les venins qu’il cuisine.

(Alceste et Philinte échangent un coup d’œil désespéré.)

Ennemi des vains mots, des discours superflus,
Des exordes lassants qui n’en finissent plus,
Et des péroraisons que leur pédanterie
Allonge de Paris jusqu’à La Queue-en-Brie,
Je viens à vous tout franc, et je vous dis :

(Lui tendant la main.)

Je viens à vous tout franc, et je vous dis :Voilà !
Pour la troisième fois, s’il vous plaît, touchez là.
Touchez !


Philinte, à part.

Touchez !Touchant !


Alceste

Touchez ! Touchant !Touchons ! Je touche ! Sans rancune ?


Oronte, très franc.

Sans arrière-pensée et sans aigreur aucune !


Alceste

Vrai ?… Les griefs d’hier ?… L’histoire du sonnet ?…
Et les sévérités prises sous mon bonnet ?…
Et ma mauvaise foi de parti pris butée
À la sotte chanson que je vous ai chantée ?…


Oronte, l’interrompant.

Point ! Elle est excellente et j’en ai beaucoup ri.
L’âme simple du peuple y parle au roi Henri !
Ah ! « Reprenez Paris ! » Ah ! « J’aime mieux ma mie ! »
Quant au sonnet, c’était une simple infamie,
Dont les tercets fâcheux et l’absurde huitain
Fleuraient à quinze pas leur petit Trissotin.
Ma verve, qui vous doit de s’être corrigée,
Reste donc, croyez-le, votre bien obligée.
Je fais d’ailleurs de vous un cas tel que j’entends
Vous en donner ici des gages éclatants.

(Alceste veut parler, mais déjà Oronte a tiré un papier de sa poche.)

Ce deuxième sonnet, par le fond, par la forme,
À votre poétique est de tous points conforme,
Et vos justes conseils dont j’ai su profiter
M’en ont dicté les vers faits pour vous contenter.
Comme il a trait aux yeux d’une mienne parente
Qui voulut bien pour moi se montrer tolérante,
J’ai cru de mon devoir d’y semer à foison
L’hyperbole, l’image et la comparaison.

(Il annonce.)
SONNET[2]
composé à la gloire de deux
jeunes yeux amoureux
et dans lequel le poète
attaché à louanger comme il faut,
à célébrer comme il convient
leurs feux, leur mouvement, leur éclat,
leur lumière
renonce à trouver, — même dans le domaine
du chimérique,
une image digne de leur être opposée.
  (Il lit.)

« Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux,
« Ayant dessus les rois la puissance absolue.
« Des dieux ?… Des cieux, plutôt, par leur couleur de nue
« Et leur mouvement prompt comme celui des cieux.

« Des cieux ?… Non !… Deux soleils nous offusquant la vue
« De leurs rayons brillants clairement radieux !…
« Soleils ?… Non !… mais éclairs de puissance inconnue,
« Des foudres de l’amour, signes présagieux… »


Oronte, poursuivant.

« Car, s’ils étaient des dieux, feraient-ils tant de mal ?
« Si des cieux ? Ils auraient leur mouvement égal !
« Des soleils ?… Ne se peut ! Le soleil est unique.

« Des éclairs alors ?… Non !… Car ces yeux sont trop clairs !
« Toutefois je les nomme, afin que tout s’explique :
« Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs ! »


Philinte

C’est grand comme la mer.


Alceste, à part.

C’est grand comme la mer.Et bête comme une oie,
Mais de ce malheureux pourquoi gâter la joie ?…
Qu’il soit grotesque en paix !


Oronte

Qu’il soit grotesque en paix !Eh bien, sur mon sonnet ?


Alceste

Franchement, il est bon à mettre au cabinet
De lecture.[3]


Oronte, ivre d’orgueil.

De lecture.Non ?


Alceste

De lecture. Non ?Si !


Oronte

De lecture. Non ? Si !Cela vous plaît à dire.

(Humblement.)

Sans doute, il a charmé tous ceux qui l’ont pu lire,
Mais…


ALCESTE. — L’idée avec bonheur
y succède à l’idée.

Alceste

Mais…Je suis du parti de tous ceux qui l’ont lu,
Et le ciel m’est témoin que le sonnet m’a plu.


Philinte

La langue en est hardie, et franche, et décidée !


Alceste

L’idée avec bonheur y succède à l’idée.


Philinte

Il est plein d’un aimable et tendre sentiment.


Alceste

J’en aime fort la fin… et le commencement.


Philinte

Puis, la rime au bon sens s’adapte et s’associe.


Alceste

C’est une qualité qu’il faut qu’on apprécie.


Philinte

Il est, assurément, meilleur que le premier.


Alceste

Par l’agrément surtout, de son ton familier.


Philinte, à Alceste.

Et ce « présagieux » !


Alceste

Et ce « présagieux » !Ah ! permettez, de grâce,
Que pour « présagieux », monsieur, on vous embrasse !


Philinte

Je suivrai, s’il vous plaît, l’exemple que voici ;
Et pour « présagieux », je vous embrasse aussi.


Oronte

Le plaisir de briller, propre aux gens du vulgaire,
Présente des douceurs qui ne me tentent guère ;
Mais quoi ! l’auteur toujours aime à voir imprimés
Et livrés au grand jour les vers qu’il a rimés.
Vous estimez les miens ?


Alceste

Vous estimez les miens ?De façon singulière !


Oronte

Le soin vous revient donc de les mettre en lumière !


Alceste

En lumière ?


Oronte

En lumière ?Oui.



Alceste

En lumière ? Oui.Comment ?


Oronte

En lumière ? Oui. Comment ?Si j’en crois les on-dit,
Au Mercure Galant vous avez du crédit.


Alceste

Moi ?


Oronte

Moi ?Vous.


Alceste

Moi ? Vous.Aucun !


Oronte

Moi ? Vous. Aucun !Si !


Alceste

Moi ? Vous. Aucun ! Si !Non !


Oronte

Moi ? Vous. Aucun ! Si ! Non !Visé, qui le rédige,
Prétend pourtant…


Alceste

Prétend pourtant…Aucun !


Oronte

Prétend pourtant… Aucun !Si vous…


Alceste

Prétend pourtant… Aucun ! Si vous…Aucun, vous dis-je !


Oronte

Si vous vouliez…


Alceste

Si vous vouliez…Aucun !


Oronte

Si vous vouliez… Aucun !Monsieur, deux ou trois mots
Lancés avec chaleur et glissés à propos,
Et voici qu’aussitôt ma jeune renommée
Voit s’ouvrir devant elle une porte fermée ;
Le Mercure Galant, dont je vous dois l’accès,
S’offre comme un tremplin à mes premiers essais.
Et la gloire…



Alceste

Et la gloire…Monsieur, trêve à tant d’insistance.
Mon intervention n’est pas de circonstance,
Au Mercure Galant je suis fort peu prisé,
Et d’absurdes on-dit vous ont mal avisé.
Veuillez donc m’épargner d’inutiles harangues

(Un temps.)

Oronte

Peste ! je vous vois apte à parler plusieurs langues ;
Vous êtes habile homme et pratiquez fort bien
L’art de risquer des mots qui n’engagent à rien.


ORONTE. — Si vous vouliez…

Alceste

Moi ?


Oronte

Moi ?Votre bonne grâce étonne par son zèle,
Mais c’est perdre le temps que d’attendre après elle,
Et sur votre assistance on peut toujours compter…
À la condition de n’en point profiter.

(Mouvement d’Alceste.)

Ces manières d’agir, tout à fait mal reçues.
Des gens qui n’aiment pas les cœurs à deux issues,
Ne sont point de mon goût, je vous le dis tout net.
Voilà qui nous renseigne. Et quant à mon sonnet ;

— Dût mon opinion ne pas être la vôtre —
Il est mauvais ou bon, mais étant l’un ou l’autre,
Pourquoi le renier si vous l’avez goûté ?
Pourquoi, s’il vous déplaît, l’avez-vous tant vanté ?


Alceste, qui commence à s’énerver.

Rodrigue, dans le Cid, dit : « Ôte-moi d’un doute… »
Voilà bien d’une attaque où je ne comprends goutte !


Oronte

Monsieur…


Alceste

Monsieur…Monsieur…


Oronte

Monsieur… Monsieur…Monsieur, il faut prendre parti :
Ou vous mentez…


Alceste, bondissant.

Ou vous mentez…Je mens !


Oronte

Ou vous mentez… Je mens !… Ou vous avez menti.


Philinte, s’interposant.

Oronte !


Alceste

Oronte !Ah ! mais, pardon !… Ceci n’est plus de mise…


Philinte

Alceste !


Alceste

Alceste !Vous passez la limite permise !
J’ai menti !


Philinte, à Alceste.

J’ai menti !Calmez-vous.


Oronte

J’ai menti ! Calmez-vous.Je…


Philinte, à Oronte.

J’ai menti ! Calmez-vous. Je…Calmez-vous aussi.


Alceste, exaspéré.

Je vais vous mettre hors, des deux mains que voici !


Philinte

Oh !


Alceste

Oh !Quoi ! le plat rimeur d’un stupide poème…


Oronte

Si stupide soit-il, il l’est moins que vous-même.


Philinte

Eh ! là !


PHILINTE. — Oh !

Oronte

Eh ! là !Dois-je souffrir que cet âne bâté…


Alceste

Parbleu ! mon cas est neuf et vaut d’être conté.
On me lit un premier sonnet ; je le condamne.
Le poète entre en rage et je suis traité d’âne.
Il m’en lit un second ; j’y donne mon bravo.
L’auteur entre en fureur : je suis âne à nouveau !
Donc âne si je blâme, âne encor si j’encense !
Je voudrais pourtant bien qu’on me donnât licence
De trouver qu’un sonnet est bon ou ne l’est pas,
Sans être ânifié dans chacun des deux cas !


Oronte

Mes vers sont bons au point que, si je ne me leurre,
Vous les avez trouvés merveilleux, tout à l’heure.


Alceste

J’eus tort ! Ils sont d’un bête à couper par morceaux !


Oronte

Jetez donc à deux mains des perles aux pourceaux !


Alceste

Peste soit des grimauds et des vers imbéciles !


Oronte

L’injure porte en soi des armes trop faciles !
Je vous laisse le pas…


Alceste

Je vous laisse le pas…J’allais vous en presser.


Oronte

… Tout en gardant pour moi ma façon de penser.
Il suffit. Je m’entends. Bonjour. Mes courtoisies
Tirent la révérence aux basses jalousies.

(Il salue.)

Mangez ! Buvez ! Dormez ! Et puissent mes lauriers
Ne pas être pour vous de trop durs oreillers.

(Il sort.)


Scène III

ALCESTE, PHILINTE.

Alceste

Voilà, je vous l’avoue, une brute plaisante !
Donc, il ne suffit pas que, lâche complaisante,
Mon ardeur à bien faire, en sa servilité,
Ait imposé silence à ma sincérité ?
Qu’un quart d’heure durant, souffrant mort et martyre,
Je me sois jusqu’au sang mordu pour ne pas rire,
Piétinant de sang-froid — et le sachant très bien —
Ma pauvre bonne foi qui n’y comprenait rien ?…
Il faut encore que j’aide à tuer son libraire,
Ce maraud vaniteux qui chante au lieu de braire !
Un pied-plat de ses vers me vient assassiner :
Je ne condamne pas, donc je dois patronner ?
Ah ! mais non !


Philinte

Ah ! mais non !Aristote…


Alceste

Ah ! mais non ! Aristote…Ah ! non !


Philinte

Ah ! mais non ! Aristote… Ah ! non !En un chapitre…


Alceste, arpentant la scène.

Et je me repentais !


Philinte

Et je me repentais !… de ses…


Alceste

Et je me repentais ! … de ses…Cuistre ! Belître !


Philinte

… En un chapitre de…


Alceste, même jeu.

… En un chapitre de…Je mens !


Philinte

… En un chapitre de… Je mens !… de…


Alceste

… En un chapitre de… Je mens ! … de…J’ai menti !


Philinte

… De ses…


Alceste, même jeu.

… De ses…Je me repens de m’être repenti !


Philinte

Voyons, puisque Aristote en ses ésotériques !…


Alceste

Je me ris d’Aristote et de ses rhétoriques !


Philinte, souriant.

C’est aller loin, sans doute, et, véritablement,
Votre sagesse encore en est au bégaiement.
Je la vois, pour ma part, assez mal renseignée.
Jetant tout à la fois le manche et la cognée
Parce qu’un fat risible et de soi-même épris
Nous a gratifiés d’un spectacle sans prix.
Chez Molière, après tout, quoi qu’on fasse ou qu’on die,
On paye le plaisir de voir la comédie ;
Et vous vous gendarmez quand un homme de bien
Vient chez vous, à ses frais, vous la donner pour rien ?…
Morbleu ! Le diable soit d’une philosophie
Qui semble s’attacher à compliquer la vie,
Et qu’un fâcheux instinct pousse à vouloir tirer
De tout sujet de rire un prétexte à pleurer !

(Un temps.)

Alceste

Bah ! vous avez raison ! Ma rudesse farouche
Rend hommage au bon sens qui rit sur votre bouche,
Et…

(À ce moment, bruit de voix à la cantonade.)

Et…Mais quel importun nous trouble de ses cris ?

(Il va à la porte du fond, qu’il ouvre. On voit alors M. Loyal en discussion avec Flipotte qui veut l’empêcher d’entrer.)


Scène IV

Les Mêmes, M. LOYAL.

Alceste

Monsieur Loyal !


Monsieur Loyal, entrant et saluant jusqu’à terre.

Monsieur Loyal !Huissier près la Cour de Paris ;
Séant au susdit lieu, place Sainte-Opportune.
Plaise au ciel vous tenir en sa faveur commune !
Je vous baise les mains, monsieur, pour cent raisons ;
Et vous, monsieur, les pieds. De tout cœur.

(Il tire de sa poche et déploie une immense feuille de papier.)

Et vous, monsieur, les pieds. De tout cœur.Nous disons…
Euh…

(Il lit.)

Euh…« J’ai, Jean, Paul, Gaspard, Loyal, à la requête… »
Suivent les noms. Je passe et vais au but.

(Il lit.)

Suivent les noms. Je passe et vais au but.« Enquête,
« Ordonnance, constat, exploits, verbalisés ;
« Indemnité payée aux clercs mobilisés ;
« Fin de non recevoir du défendeur, dont acte
« Donné sur beau papier, d’écriture compacte,
« Paraphé de la main des témoins y présents ;
« Frais de vacation de messieurs les exempts,
« Gens courtois, comme on sait, et pleins de savoir-vivre :
« En tout soixante écus. » C’est peu. Plus une livre
Et douze sous, pour frais de bureau. Nous disions ?
Ah ! pardon ! m’y voici.

(Il lit.)

Ah ! pardon ! m’y voici.« Rapport, conclusions,
« Signification d’urgence à l’adversaire ;
« Pot-de-vin au greffier, au juge, au commissaire,
« Au procureur du roi ; pourboire au portier ; coût :
« Vingt pistoles tout rond. » Ce qui n’est pas beaucoup.
Ah ! j’oubliais !… un rien, d’ailleurs, une bêtise :
« Quatre simples écus… doubles, pour expertise
« Dressée en bonne forme, à toutes fins d’emploi,
« Dans les termes requis et voulus par la Loi ;
« À l’avocat parlant en séance publique :
« Cent francs pour plaidoyer, cent autres pour réplique,
« Et cent sous pour avoir insulté des témoins
« Qui, s’ils restèrent cois, n’en pensèrent pas moins.
« Au juge, après arrêt et sentence propices,
« Avecque grand respect quarante écus d’épices. »
Une obole autant dire.

(Il lit.)

Une obole autant dire.« Ouï le jugement,
« L’avoir levé…


Alceste

« L’avoir levé…Pardon !…


Monsieur Loyal

« L’avoir levé… Pardon !…… « Six livres »…


Alceste

« L’avoir levé… Pardon !… … « Six livres »…Un moment.
Le goût qu’aux jeux d’esprit on me vit toujours prendre
Se double du plaisir que j’éprouve à comprendre.
Qu’est ceci, s’il vous plaît ?


Monsieur Loyal, surpris.

Qu’est ceci, s’il vous plaît ?Qu’entendez-vous par là ?


Alceste

Qu’est ceci ?


Monsieur Loyal, même jeu.

Qu’est ceci ?Quoi ceci ?


Alceste

Qu’est ceci ? Quoi ceci ?Ceci.

Monsieur Loyal, même jeu.

Qu’est ceci ? Quoi ceci ? Ceci.Ceci ?


Alceste, agacé.

Qu’est ceci ? Quoi ceci ? Ceci. Ceci ?Cela !
Vous parlé-je une langue à ce point bredouillée ?…


Monsieur Loyal, très simplement.

C’est la note, monsieur, exacte et détaillée…

(Étonnement d’Alceste qui, à son tour, ne comprend plus.)

Monsieur Loyal, poursuivant.

… Le pour-acquit des frais… de moi-même signé.


Alceste, à Philinte.

Quels frais ?


Philinte

Quels frais ?Ceux du procès que vous avez gagné.

(Ahurissement d’Alceste. Il se retourne vers M. Loyal, lequel approuve
xxxxxxde la tête, et lui sourit aimablement.)
(Un temps. Enfin :)

Alceste

Philinte, vous savez si ma mansuétude
Pour l’immolation montre peu d’aptitude ?
Il n’en est pas moins vrai, que, juge impartial,
Je vais assassiner le bon monsieur Loyal !


Monsieur Loyal

Qu’entends-je ?


Alceste, marchant lentement sur Monsieur Loyal.

Qu’entends-je ?Ah ! c’est la note ?


Philinte

Qu’entends-je ? Ah ! c’est la note ?Eh ! là !


Alceste

Qu’entends-je ? Ah ! c’est la note ? Eh ! là !Sur les épaules
Je lui vais galamment rompre deux ou trois gaules !
Ah, c’est le pour-acquit ?


ALCESTE. — Ah, c’est le pour-acquit ?

Monsieur Loyal, rompant.

Ah, c’est le pour-acquit ?Les frais y sont comptés
À vingt pour cent en plus des tarifs adoptés.

(Se reprenant.)

En moins !


Alceste

En moins !Fripon ! Pendard !


Monsieur Loyal

En moins ! Fripon ! Pendard !L’existence est si dure
Qu’il faut être indulgent aux gens de procédure !
Ne m’ouvrez pas, hélas ! la porte du tombeau,
Je suis encore jeune et je suis resté beau !…

(À Philinte.)

Dites-lui donc, monsieur, de m’être pitoyable.
Je ne veux pas mourir, c’est trop désagréable.

Je ne suis qu’un pauvre homme aux ordres de la Loi,
Et j’ai quatorze enfants, dont plusieurs sont de moi !


Philinte, qui rit.

Alceste !


Alceste, lancé dans une récapitulation.

Alceste !Un gueux m’attaque au détour de la route.
Je saisis du grief la Cour qui me déboute.
Je perds. Je paye. Bien. C’est dans l’ordre. Aujourd’hui,
Il advient que mon drôle a la Cour contre lui.
La Loi rend un arrêt que la Justice approuve ;
(Le fait est à noter.) Je gagne, et je me trouve,
— Phénomène admirable autant qu’inattendu —
Plus perdre, ayant gagné, que si j’avais perdu !


Philinte

Mon Dieu…


Alceste

Mon Dieu…Mon Dieu, je sais ce que vous m’allez dire
Plus le cas est comique et plus il faut en rire ?


Philinte

Sans doute.


ALCESTE. — Célimène qui vient vous fera compagnie.

Alceste

Sans doute.Eh bien, je ris. Quant à m’exécuter,
C’est, ne vous en déplaise, un point à discuter,
Et je vous supplierai d’avoir pour agréable
Qu’avec monsieur, chez lui, j’en cause au préalable.

(Il prend son chapeau, puis à M. Loyal :)

En route !


Monsieur Loyal

En route !Mais, monsieur…


Alceste

En route ! Mais, monsieur…Vos comptes ont besoin
D’être vérifiés et revus avec soin.
En route !


Monsieur Loyal, à part.

En route !Diantre soit de la cérémonie !

(Entre Célimène.)

AlcesteD

Célimène qui vient vous fera compagnie.

(Philinte salue Célimène.)

AlcesteD

Allons !

(Il sort.)

Monsieur Loyal, l’œil au ciel.

Allons !Dieu qui veillez sur les pâles humains,
Je remets en tremblant mes os entre vos mains !

(Il sort à la suite d’Alceste.)


Scène V

CÉLIMÈNE, PHILINTE
Célimène et Philinte restent seuls. Soudain Philinte remonte, va coller son oreille à la porte du fond. Il écoute, redescend en scène ; va à la fenêtre qu’il ouvre, se penche ; regarde au dehors ; puis, revenu à Célimène qui l’a regardé faire sans rien dire :

Philinte

Et maintenant, madame, à nous deux !


Célimène

Et maintenant, madame, à nous deux !Oh, Philinte,
Ne renouvelez point votre éternelle plainte.
J’en ai l’oreille lasse, à ne vous rien farder,
Et ne suis plus d’humeur à m’en accommoder.


Philinte

Vous souffrirez pourtant…


Célimène

Vous souffrirez pourtant…Silence !


Philinte

Vous souffrirez pourtant… Silence !Mais…


Célimène, même jeu.

Vous souffrirez pourtant… Silence ! Mais…Silence !


Philinte

Parbleu, c’est trop d’audace, et c’est trop d’insolence !
Le ton où tu le prends, que l’arrogance emplit…


Célimène

Ne me tutoyez pas. Nous croyez-vous au lit ?


Philinte

Madame, on se doit rendre aux rendez-vous qu’on donne.


Célimène

La paix !


Philinte

La paix !Je vous l’impose !


Célimène

La paix ! Je vous l’impose !Et moi, je vous l’ordonne !


Philinte, exaspéré.

Oh !


Célimène

Oh !Quel besoin, bon Dieu, de jeter les hauts cris ?
Un galant comme vous égale trois maris.


Philinte

La peste vous étouffe, et vous et vos pareilles !


Célimène

Mais parlez donc moins fort ; les murs ont des oreilles.
Si j’eus, pour mon malheur, le tort de vous aimer,
Il n’est pas à propos de les en informer.

Aussi bien, avec vous, je veux être sincère ;
Une explication qui devient nécessaire
Me contraint à vous dire en bonne vérité
Que vous marchez tout droit vers l’importunité.
Votre ombrageux amour, trop prompt à la querelle,
Change de plus en plus Clitandre en Sganarelle,
Philinte. Sur ce point, qu’il daigne ouvrir les yeux.
Le mien n’y risque rien, que de s’en porter mieux.


Philinte

Qu’Alceste, au temps jadis, sut bien…


Célimène

Qu’Alceste, au temps jadis, sut bien…En cette affaire
Je conçois assez mal ce qu’Alceste vient faire.
Je vous trouve plaisant, mon cher, quand vous venez
Me bailler froidement de ce nom par le nez.
Osez donc, s’il vous plaît, me regarder sans rire,
Et m’épargner des mots inutiles à dire.


Philinte

Le pauvre homme !


Célimène

Le pauvre homme !Plaît-il ?… Vous avez dit ? Comment ?…
Le pauvre homme ?… Ouais ! le mot part d’un bon sentiment !
À « Pauvre homme », sans doute, il faut rendre les armes,
Et ce pauvre « Pauvre homme » attendrit jusqu’aux larmes.
Tout au plus, j’oserai vous demander pourquoi
Vous prenez, en parlant, l’air de parler pour moi.
Alceste, de vos soins, eut sa part, ce me semble,
Et nous l’avons un peu sacré « Pauvre homme » ensemble.
Modérez donc l’ardeur d’un si noble courroux.

(Un petit temps.)

Est-ce que, par hasard, j’ai commencé sans vous ?

(Mouvement de Philinte.)

Eh ! quelle rage, aussi de me prendre pour cible ?
Qu’ai-je donc fait, mon Dieu, de si répréhensible ?
Pourquoi ces airs de dogue et ce ton irrité ?
Je ne vous comprends pas, Philinte, en vérité.
On croirait qu’avec vous en couchant côte à côte
J’aurais fait quelque mal et commis quelque faute.


Philinte, stupéfait.

Pourtant vos torts…


Célimène

Pourtant vos torts…Quels torts ?


Philinte, avec grandeur d’âme.

Pourtant vos torts… Quels torts ?S’aveugler à tel point ?…
C’est les avoir deux fois, que ne les sentir point !
Que le cœur de la femme est fait d’étrange sorte,
Et que l’homme sur elle, en loyauté l’emporte !
Quoi donc ! Il faut qu’ici je me voie obligé
De prendre cause et fait pour l’époux outragé ?
C’est à moi, — triste effet de l’humaine faiblesse, —
(J’en conviens sans détour mais non pas sans noblesse),
Qu’il faut, d’Alceste… ?


Célimène

Qu’il faut, d’Alceste… ?Au temps où me faisant sa cour
Alceste à mes genoux rugissait son amour,
Ce troubadour transi, doublé de belluaire,
Eut parfois l’art et l’heur de ne pas me déplaire.
Outre qu’à franc parler la peur qu’il m’inspirait
N’était pas à mes yeux sans charme et sans attrait.
À sentir sous mon pied cette bête matée
Se débattre à la fois soumise et révoltée
Et son regard chargé de haine et de poison
Du matin jusqu’au soir m’insulter sans raison,
Vainquant avec péril et dès lors avec gloire,
Je goûtais à son prix l’orgueil de la victoire.
D’accord. — Mais aujourd’hui qu’il montre, humanisé,
Les talents d’agrément d’un ours apprivoisé,
Apte à la contredanse et souple à la voltige,
Ce qu’il acquiert en grâce, il le perd en prestige.
Tel vainqueur de tournoi cesse de me toucher,
Qui, déposant l’armure avant de se coucher,
Désormais sans haubert, sans casque et sans cuirasse,
N’est plus qu’un crustacé veuf de sa carapace.
Dans l’emploi des Achate et des Prince Charmant,
Notre homme à m’émouvoir tâche inutilement.
Il y marque une ardeur à nulle autre seconde,
Mais, n’étant plus quelqu’un, il devient tout le monde,
Et tournant au fâcheux, d’irritant qu’il était,
Il ne garde plus rien du peu qui lui restait.
Alceste converti n’a plus de raison d’être.
Le mari n’est jamais qu’un laquais ou qu’un maître.
La femme a, sur ce point, des raisons qui font loi.
Le ciel, qui les voulut, en sait seul le pourquoi.

(Cependant, depuis un instant, Alceste est rentré sans que Célimène et Philinte s’en soient aperçus. Il demeure immobile, au fond du théâtre.)

Philinte, après un silence.

Tout en ne voyant pas, lorsque je m’examine,
Que la malignité soit le but où j’incline,
Et bien que mon humeur se complaise fort peu
À jeter, comme on dit, de l’huile sur le feu,
Il me faut confesser de façon simple et nette
Que vous avez raison des pieds jusqu’à la tête.
Oui, mon cœur de droiture et de justice épris
Se rend à des griefs dont il sent tout le prix.
Madame ; et de regret mon âme tourmentée
Gémit de vous avoir un moment disputée.
L’amour est quelquefois prompt à l’emportement.
Mais on sait ce que c’est qu’un courroux d’un amant,
Et…


CÉLIMÈNE. — La femme a, sur ce point, des raisons qui font loi.

Célimène

Philinte, il suffit. Ces paroles sensées
Font l’honneur de celui qui les a prononcées.

(En gage de réconciliation, elle lui présente sa main,
que Philinte couvre de baisers.)

Vous comprenez enfin ?


Philinte

Vous comprenez enfin ?Je vous comprends si bien
Que votre sentiment concorde avec le mien.
Je me serais gardé d’en rien mettre en lumière ;
Mais puisqu’il vous a plu de parler la première,
Je ne vous cache pas qu’Alceste, à mon avis,
Est vraiment ridicule autant qu’il est permis.


Célimène

Il eut toujours un peu la sottise en partage.


Philinte

Oui ; mais s’en croyant moins, il en a davantage.


Célimène

D’autant plus que ses airs d’amnistier les gens,
Pour ceux qui n’ont rien fait sont fort désobligeants.


Philinte, avec éclat.

Je me disais aussi : « Ce donneur d’eau bénite
A quelque chose en soi qui me blesse et m’irrite ! »


Célimène

L’ennuyeux animal !


Philinte

L’ennuyeux animal !Le triste compagnon !


Célimène

Je l’aimais mieux bourru !


Philinte

Je l’aimais mieux bourru !Je l’aimais mieux grognon !


Célimène, s’éventant.

Je goûte à le tromper des douceurs non pareilles !


Philinte, avec noblesse.

Ma conscience en paix dort sur ses deux oreilles.


Célimène

Il n’a, de vous à moi, que ce qu’il a cherché.


Philinte

On est toujours puni par où l’on a péché.


Célimène, souriant à Philinte.

Cœur généreux et pur !


Philinte, attendri.

Cœur généreux et pur !Âme sincère et tendre !


Célimène

Que nous sommes bien faits, ami, pour nous comprendre !


ALCESTE. — Mon seul amour, et ma seule amitié !

Philinte

Pour être l’un à l’autre et, dans tout, de moitié !
Et…

(À ce moment Alceste tousse légèrement. Du même mouvement Philinte et Célimène se tournent vers le fond du théâtre et l’aperçoivent.)

Célimène et Philinte, ensemble.

Oh !


Alceste, désignant successivement Célimène, puis Philinte.

Oh !Mon seul amour, et ma seule amitié !



Scène VI

ALCESTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE

Alceste, qui est descendu en scène.

Certes, en m’engageant sur la nouvelle route
Où m’obligea mon cœur hanté d’un dernier doute,

Je ne savais que trop où me portaient mes pas,
Et le fossé promis au chemin de Damas ;
Mais je n’aurais pas cru, quand j’ai risqué l’épreuve,
Que les pleurs de mes yeux me fourniraient ma preuve,
Et que le crime, au seuil de ma propre maison,
Me viendrait démontrer combien j’avais raison !…

(L’indignation s’empare de lui. Célimène et Philinte échangent un coup d’œil inquiet. Mais non. Des larmes ont jailli de ses yeux, qu’il essuie silencieusement ; et sa raison recouvrée prend le dessus sur la fureur. Un grand temps. Il poursuit enfin :)

N’importe, tout est bien, puisque je puis en somme,
Ayant fait jusqu’au bout mon devoir d’honnête homme,
N’ayant rien obtenu, mais ayant tout tenté,
De mon stérile effort invoquer la fierté !
Las de l’humain commerce et de sa turpitude
— Dont j’avais le soupçon, dont j’ai la certitude ! —
Dépouillé du bonheur qui fut un temps le mien,
Maître de l’affreux droit de n’espérer plus rien,
Il m’est permis d’aller… — Qu’on m’y vienne poursuivre ! —
Traîner au fond d’un bois la tristesse de vivre,
En tâchant à savoir, dans leur rivalité,
Qui, de l’homme ou du loup, l’emporte en cruauté.

Il sort.



  1. Rime douteuse en apparence. Catulle Mendès me l’a sévèrement reprochée, au nom de la rigueur classique. J’objecte que Molière lui-même fait dire à Oronte ceci :

    Je viens, pour commencer entre nous, ce beau nœud,
    Vous montrer un sonnet que j’ai depuis peu.

  2. Honorat Laugier de Porchères. Sonnet à la duchesse de Beaufort.
  3. Le mot est en avance d’un siècle, mais la parodie excuse l’anachronisme.