La Cousine Bette/13

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CXXI. Le doigt de Dieu et celui du Brésilien[modifier]

— Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver M. et Mme Crevel ?

— Je l’espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est inexplicable pour moi… Cette maladie est une maladie propre aux nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère de celui des races blanches. Or, je ne peux établir aucune communication entre les noirs, les cuivrés, les métis et M. ou Mme Crevel. Si c’est d’ailleurs une maladie fort belle pour nous, elle est affreuse pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était jolie, est bien punie par où elle a péché, car elle est aujourd’hui d’une ignoble laideur, si toutefois elle est quelque chose !… Ses dents et ses cheveux tombent, elle a l’aspect des lépreux, elle se fait horreur à elle-même ; ses mains, épouvantables à voir, sont enflées et couvertes de pustules verdâtres ; les ongles déchaussés restent dans les plaies qu’elle gratte ; enfin, toutes les extrémités se détruisent dans la sanie qui les ronge.

— Mais la cause de ces désordres ? demanda l’avocat.

— Oh ! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du sang, il se décompose avec une effrayante rapidité. J’espère attaquer le sang, je l’ai fait analyser : je rentre prendre chez moi le résultat du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste, pour entreprendre un de ces coups désespérés que nous jouons quelquefois contre la mort.

— Le doigt de Dieu est là ! dit la baronne d’une voix profondément émue. Quoique cette femme m’ait causé des maux qui m’ont fait appeler, dans des moments de folie, la justice divine sur sa tête, je souhaite, mon Dieu ! que vous réussissiez, monsieur le docteur.

Hulot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le docteur alternativement, en tremblant qu’on ne devinât ses pensées. Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu très juste. Célestine reparut pour prier son mari de l’accompagner.

— Si vous y allez, madame, et vous, monsieur, restez à un pied de distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Ni vous ni votre femme, ne vous avisez d’embrasser le moribond ! Aussi devez-vous accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l’empêcher de transgresser cette ordonnance.

Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à Lisbeth. La haine d’Hortense contre Valérie était si violente, qu’elle ne put en contenir l’explosion.

— Cousine ! ma mère et moi, nous sommes vengées !… s’écria-t-elle. Cette venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition !

— Hortense, dit la baronne, tu n’es pas chrétienne en ce moment. Tu devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette malheureuse.

— Que dites-vous ! s’écria la Bette en se levant de sa chaise, parlez-vous de Valérie ?

— Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir d’une horrible maladie, dont la description seule donne le frisson.

Les dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d’une sueur froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur de son amitié passionnée pour Valérie.

— J’y vais ! dit-elle.

— Mais le docteur t’a défendu de sortir ?

— N’importe ! j’y vais !… Ce pauvre Crevel, dans quel état il doit être, car il aime sa femme !

— Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock. Ah ! tous nos ennemis sont entre les mains du diable…

— De Dieu ! ma fille…

Lisbeth s’habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de velours noir, mit ses brodequins ; et, rebelle aux remontrances d’Adeline et d’Hortense, elle partit comme poussée par une force despotique.


CXXII. Le dernier mot de Valérie[modifier]

Arrivée rue Barbet quelques instants après M. et Mme Hulot, Lisbeth trouva sept médecins que Bianchon avait mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie : tantôt l’un, tantôt l’autre, allait soit dans la chambre de Valérie, soit dans celle de Crevel, pour observer, et revenait avec un argument basé sur cette rapide observation.

Deux graves opinions partageaient ces princes de la science. L’un, seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de vengeance particulière, en niant qu’on eût retrouvé la maladie décrite au moyen âge. Trois autres voulaient voir une décomposition de la lymphe et des humeurs. Le second parti, celui de Bianchon, soutenait que cette maladie était causée par une viciation du sang que corrompait un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait le résultat de l’analyse du sang faite par le professeur Duval. Les moyens curatifs, quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient de la solution de ce problème médical.

Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en voyant un vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin au chevet de son amie, et une sœur de charité la soignant. La religion trouvait une âme à sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de créature, n’avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l’Église catholique, ce corps divin, toujours animé par l’inspiration du sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d’esprit et de chair, cette infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.

Les domestiques, épouvantés, refusaient d’entrer dans la chambre de monsieur ou de madame ; ils ne songeaient qu’à eux et trouvaient leurs maîtres justement frappés. L’infection était si grande, que, malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne ne pouvait rester longtemps dans la chambre de Valérie. La religion seule y veillait. Comment une femme d’un esprit aussi supérieur que Valérie ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux représentants de l’Église ? Aussi la mourante avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première, ayant d’ailleurs été la première attaquée.

— Si je n’avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit enfin Lisbeth, après avoir échangé un regard avec les yeux abattus de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre ; mais, en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.

— Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi ! je le vois, dit Valérie. Ecoute ! je n’ai plus qu’un jour ou deux à penser, car je ne puis pas dire vivre. Tu le vois, je n’ai plus de corps, je suis un tas de boue… On ne me permet pas de me regarder dans un miroir… Je n’ai que ce que je mérite. Ah ! je voudrais, pour être reçue à merci, réparer tout le mal que j’ai fait.

— Oh ! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte !

— N’empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la dans ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.

— Plus rien ! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses yeux ni sa bouche ! Il ne reste pas un seul trait d’elle ! Et l’esprit a déménagé ! Oh ! c’est effrayant !…

— Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c’est que la mort, ce que c’est que de penser forcément au lendemain de son dernier jour, à ce que l’on doit trouver dans le cercueil : des vers pour le corps, mais quoi pour l’âme ?… Ah ! Lisbeth, je sens qu’il y a une autre vie !… et je suis toute à une terreur qui m’empêche de sentir les douleurs de ma chair décomposée !… Moi qui disais en riant à Crevel, en me moquant d’une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes les formes du malheur… Eh bien, j’étais prophète !… Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbeth ! Si tu m’aimes, imite-moi, repens-toi !

— Moi ! dit la Lorraine ; j’ai vu la vengeance partout dans la nature, les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger quand on les attaque ! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le prêtre, ne nous disent-ils pas que Dieu se venge, et que sa vengeance dure l’éternité !…

Le prêtre jeta sur Lisbeth un regard plein de douceur et lui dit :

— Vous êtes athée, madame.

— Mais vois donc où j’en suis ! lui dit Valérie.

— Et d’où te vient cette gangrène ? demanda la vieille fille, qui resta dans son incrédulité villageoise.

— Oh ! j’ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute sur mon sort… Il m’a tuée. Mourir au moment où je voulais vivre honnêtement, et mourir un objet d’horreur… Lisbeth, abandonne toute idée de vengeance ! Sois bonne pour cette famille, à qui j’ai déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer ! Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd’hui qui ne s’éloigne pas de moi avec horreur, je t’en supplie, va-t’en, laisse-moi ;… je n’ai plus le temps que de me livrer à Dieu !…

— Elle bat la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.

Le sentiment le plus violent que l’on connaisse, l’amitié d’une femme pour une femme, n’eut pas l’héroïque constance de l’Église. Lisbeth, suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre. Elle vit les médecins continuant à discuter. Mais l’opinion de Bianchon l’emportait et l’on ne débattait plus que la manière d’entreprendre l’expérience.

— Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposants, et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.

Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la malade sans avoir l’air de s’apercevoir de la fétidité qui s’en exhalait.

— Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication puissante et qui peut vous sauver…

— Si vous me sauvez, dit-elle, serai-je belle comme auparavant ?…

— Peut-être ! dit le savant médecin.

— Votre peut-être est connu ! dit Valérie. Je serais comme ces femmes tombées dans le feu ! Laissez-moi toute à l’Église ! je ne puis maintenant plaire qu’à Dieu ! je vais tâcher de me réconcilier avec lui, ce sera ma dernière coquetterie ! Oui, il faut que je fasse le bon Dieu !

— Voilà le dernier mot de ma pauvre Valérie, je la retrouve ! dit Lisbeth en pleurant.


CXXIII. Les derniers mots de Crevel[modifier]

La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel, où elle trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du lit du pestiféré.

— Lisbeth, dit-il, on me cache l’état dans lequel est ma femme, tu viens de la voir, comment va-t-elle ?

— Elle est mieux, elle se dit sauvée ! répondit Lisbeth en se permettant ce calembour afin de tranquilliser Crevel.

— Ah ! bon, reprit le maire, car j’avais peur d’être la cause de sa maladie… On n’a pas été commis voyageur pour la parfumerie impunément. Je me fais des reproches, mes enfants, j’adore cette femme-là.

Crevel essaya de se mettre en position, en se mettant sur son séant.

— Oh ! papa, dit Célestine, si vous pouviez être bien portant, je recevrais ma belle-mère, j’en fais le vœu !

— Pauvre petite Célestine ! reprit Crevel, viens m’embrasser !

Victorin retint sa femme, qui s’élançait.

— Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l’avocat, que votre maladie est contagieuse…

— C’est vrai, répondit Crevel ; les médecins s’applaudissent d’avoir retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du moyen âge qu’on croyait perdue, et qu’ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés… C’est fort drôle !

— Papa, dit Célestine, soyez courageux et vous triompherez de cette maladie.

— Soyez calmes, mes enfants, la mort regarde à deux fois avant de frapper un maire de Paris ! dit-il avec un sang-froid comique. Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l’homme qu’il a deux fois honoré de ses suffrages…

(Hein ! voyez comme je m’exprime avec facilité !), eh bien, je saurai faire mes paquets. Je suis un ancien commis voyageur, j’ai l’habitude des départs. Ah ! mes enfants, je suis un esprit fort.

— Papa, promets-moi de laisser venir l’Église à ton chevet.

— Jamais ! répondit Crevel. Que voulez-vous ! j’ai sucé le lait de la Révolution, je n’ai pas l’esprit du baron d’Holbach, mais j’ai sa force d’âme. Je suis plus que jamais régence, mousquetaire gris, abbé Dubois et maréchal de Richelieu ! Sacrebleu ! ma pauvre femme, qui perd la tête, vient de m’envoyer un homme à soutane, à moi, l’admirateur de Béranger, l’ami de Lisette, l’enfant de Voltaire et de Rousseau… Le médecin m’a dit, pour me tâter, pour savoir si la maladie m’abattait : "Vous avez vu M. l’abbé ?…" Eh bien, j’ai imité le grand Montesquieu. Oui, j’ai regardé le médecin, tenez, comme cela, fit-il en se mettant de trois quarts comme dans son portrait et tendant la main avec autorité, et j’ai dit :

… Cet esclave est venu,

Il a montré son ordre, et n’a rien obtenu.

Son ordre est un joli calembour, qui prouve qu’à l’agonie M. le président de Montesquieu conservait toute la grâce de son génie, car on lui avait envoyé un jésuite !… J’aime ce passage… on ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Ah ! le passage ! encore un calembour ! le passage Montesquieu.

Hulot fils contemplait tristement son beau-père, en se demandant si la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale : celle de la vraie grandeur d’âme. Les causes qui font mouvoir les ressorts de l’âme semblent être tout à fait étrangères aux résultats. La force que déploie un grand criminel serait-elle donc la même que celle dont s’enorgueillit un Champcenetz allant au supplice ?

A la fin de la semaine, Mme Crevel était enterrée, après des souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de distance. Ainsi, les effets du contrat de mariage furent annulés, et Crevel hérita de Valérie.

Le lendemain même de l’enterrement, l’avocat revit le vieux moine, et il le reçut sans mot dire. Le moine tendit silencieusement la main, et silencieusement aussi maître Victorin Hulot lui remit quatre-vingts billets de banque de mille francs, pris sur la somme que l’on trouva dans le secrétaire de Crevel. Mme Hulot jeune hérita de la terre de Presles et de trente mille francs de rente. Mme Crevel avait légué trois cent mille francs au baron Hulot. Le scrofuleux Stanislas devait avoir, à sa majorité, l’hôtel Crevel et vingt-quatre mille francs de rente.


CXXIV. Un des cotés de la spéculation[modifier]

Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la charité catholique dans Paris, il en est une, fondée par Mme de la Chanterie, dont le but est de marier civilement et religieusement les gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté. Les législateurs, qui tiennent beaucoup aux produits de l’enregistrement, la bourgeoisie régnante, qui tient aux honoraires du notariat, feignent d’ignorer que les trois quarts des gens du peuple ne peuvent pas payer quinze francs pour leur contrat de mariage. La chambre des notaires est au-dessous, en ceci, de la chambre des avoués de Paris. Les avoués de Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent gratuitement la poursuite des procès des indigents, tandis que les notaires n’ont pas encore décidé de faire gratis le contrats de mariage des pauvres gens. Quant au fisc, il faudrait remuer toute la machine gouvernementale pour obtenir qu’il se relâchât de sa rigueur à cet égard. L’enregistrement est sourd et muet. L’Église, de son côté, perçoit des droits sur les mariages. L’Église est, en France, excessivement fiscale ; elle se livre, dans la maison de Dieu, à d’ignobles trafics de petits bancs et de chaises dont s’indignent les étrangers, quoiqu’elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant les vendeurs du Temple. Si l’Église se relâche difficilement de ses droits, il faut croire que ses droits, dits de fabrique, constituent aujourd’hui l’une de ses ressources, et la faute des églises serait alors celle de l’État. La réunion de ces circonstances, par un temps où l’on s’inquiète beaucoup trop des nègres, des petits condamnés de la police correctionnelle pour s’occuper des honnêtes gens qui souffrent, fait qu’un grand nombre de ménages honnêtes restent dans le concubinage, faute de trente francs, dernier prix auquel le notariat, l’enregistrement, la mairie et l’Église puissent unir deux Parisiens. L’institution de Mme de la Chanterie, fondée pour remettre les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à la poursuite de ces couples, qu’elle trouve d’autant mieux, qu’elle les secourt comme indigents avant de vérifier leur état incivil.

Lorsque Mme la baronne Hulot fut tout à fait rétablie, elle reprit ses occupations. Ce fut alors que la respectable Mme de la Chanterie vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages naturels aux bonnes œuvres dont elle était l’intermédiaire.

Une des premières tentatives de la baronne en ce genre eu lieu dans le quartier sinistre nommé autrefois la Petite-Pologne, et que circonscrivent la rue du Rocher, la rue de la Pépinière et la rue de Miroménil. Il existe là comme une succursale du faubourg Saint-Marceau. Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les propriétaires de certaines maisons habitées par des industriels sans industries, par de dangereux ferrailleurs, par des indigents livrés à des métiers périlleux n’osent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas d’huissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables. En ce moment, la spéculation, qui tend à changer la face de ce coin de Paris et à bâtir l’espace en friche qui sépare la rue d’Amsterdam de la rue du Faubourg-du-Roule, en modifiera sans doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice qu’on ne le pense ! En bâtissant de belles et d’élégantes maisons à concierge, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutiques, la spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les ménages sans mobilier et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers se débarrassent de ces populations sinistres et de ces bouges où la police ne met le pied que quand la justice l’ordonne.

En juin 1844, l’aspect de la place de Laborde et de ses environs était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la Pépinière, remontait par hasard dans ces rues épouvantables, s’étonnait de voir l’aristocratie coudoyée là par une infime bohème. Dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois, florissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris. Là où vous voyez écrits ces deux mots : Ecrivain public, en grosse coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de quelque entresol ou d’un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez hardiment penser que le quartier recèle beaucoup de gens ignares, et partant des malheurs, des vices et des criminels. L’ignorance est la mère de tous les crimes. Un crime est, avant tout, un manque de raisonnement.


CXXV. Où l’on ne dit pas pourquoi tous les fumistes de Paris sont Italiens[modifier]

Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier, pour lequel elle était une seconde providence, avait acquis un écrivain public établi dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses familières aux Parisiens, car ce passage est doublement obscur. Cet écrivain, soupçonné d’être Allemand, se nommait Vyder, et vivait maritalement avec une jeune fille, de laquelle il était si jaloux, qu’il ne la laissait aller que chez d’honnêtes fumistes de la rue Saint-Lazare, Italiens comme tous les fumistes, et à Paris depuis de longues années. Ces fumistes avaient été sauvés d’une faillite inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot, agissant pour le compte de Mme de la Chanterie. En quelques mois, l’aisance avait remplacé la misère, et la religion était entrée en des cœurs qui naguère maudissaient la Providence, avec l’énergie particulière aux Italiens fumistes. Une des premières visites de la baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse du spectacle qui s’offrit à ses regards, au fond de la maison où demeuraient ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du Rocher. Au-dessus des magasins et de l’atelier, maintenant bien fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens de la vallée de Domo d’Ossola, la famille occupait un petit appartement où le travail avait apporté l’abondance. La baronne fut reçue comme si c’eût été la sainte Vierge apparue. Après un quart d’heure d’examen, forcée d’attendre le mari pour savoir comment allaient les affaires, Adeline s’acquitta de son saint espionnage en s’enquérant des malheureux que pouvait connaître la famille du fumiste.

— Ah ! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l’enfer, dit l’Italienne, il y a bien près d’ici une jeune fille à retirer de la perdition.

— La connaissez-vous bien ? demanda la baronne.

— C’est la petite-fille d’un ancien patron de mon mari, venu en France dès la Révolution, en 1798, nommé Judici. Le père Judici a été, sous l’empereur Napoléon, l’un des premiers fumistes de Paris ; il est mort en 1819, laissant une belle fortune à son fils. Mais le fils Judici a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a fini par en épouser une plus rusée que les autres, celle dont il a eu cette pauvre petite fille, qui sort d’avoir quinze ans.

— Que lui est-il arrivé ? dit la baronne, vivement impressionnée par la ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son mari.

— Eh bien, madame, cette petite, nommée Atala, a quitté père et mère pour venir vivre ici à côté, avec un vieil Allemand de quatre-vingts ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les affaires des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins ce vieux libertin, qui, dit-on, aurait acheté la petite à sa mère pour quinze cents francs, épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu de temps à vivre, et qu’on le dit susceptible d’avoir quelques milliers de francs de rente, eh bien, la pauvre enfant, qui est un petit ange, échapperait au mal, et surtout à la misère, qui la pervertira.

— Je vous remercie de m’avoir indiqué cette bonne action à faire, dit Adeline ; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce vieillard ?

— Oh ! madame, c’est un brave homme, il rend la petite heureuse, et il ne manque pas de bon sens ; car, voyez-vous, il a quitté le quartier des Judici, je crois, pour sauver cette enfant des griffes de sa mère. La mère était jalouse de sa fille, et peut-être rêvait-elle de tirer parti de cette beauté, de faire de cette enfant une mademoiselle !… Atala s’est souvenue de nous, elle a conseillé à son monsieur de s’établir auprès de notre maison ; et, comme le bonhomme a vu qui nous étions, il la laisse venir ici ; mais mariez-les, madame, et vous ferez une action bien digne de vous… Une fois mariée, la petite sera libre, elle échappera par ce moyen à sa mère, qui la guette et qui voudrait, pour tirer parti d’elle, la voir au théâtre ou réussir dans l’affreuse carrière où elle l’a lancée.

— Pourquoi ce vieillard ne l’a-t-il pas épousée ?

— Ce n’était pas nécessaire, dit l’Italienne, et, quoique le bonhomme Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois qu’il est assez rusé pour vouloir être maître de la petite, tandis que, marié, dame ! il craint, ce pauvre vieux, ce qui pend au nez de tous les vieux…

— Pouvez-vous envoyer chercher la jeune fille ? dit la baronne ; je la verrais ici, je saurais s’il y a de la ressource…

La femme du fumiste fit un signe à sa fille aînée, qui partit aussitôt. Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenant par la main une fille de quinze ans et demi, d’une beauté tout italienne.


CXXVI. La nouvelle Atala tout aussi sauvage que l’autre et pas aussi catholique[modifier]

Mlle Judici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre au jour, qui, le soir, aux lumières, devient d’une blancheur éclatante, des yeux d’une grandeur, d’une forme, d’un éclat oriental, des cils fournis et recourbés qui ressemblaient à de petites plumes noires, une chevelure d’ébène, et cette majesté native de la Lombardie qui fait croire à l’étranger, quand il se promène le dimanche à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines. Atala, prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame, dont elle avait entendu parler, avait mis à la hâte une jolie robe de soie, des brodequins et un mantelet élégant. Un bonnet à rubans couleur cerise décuplait l’effet de la tête. Cette petite se tenait dans une pose de curiosité naïve, en examinant du coin de l’œil la baronne, dont le tremblement nerveux l’étonnait beaucoup. La baronne poussa un profond soupir en voyant ce chef-d’œuvre féminin dans la boue de la prostitution, et jura de la ramener à la vertu.

— Comment te nommes-tu, mon enfant ?

— Atala, madame.

— Sais-tu lire, écrire ?

— Non, madame ; mais cela ne fait rien, puisque monsieur le sait…

— Tes parents t’ont-ils menée à l’église ? As-tu fait ta première communion ? Sais-tu ton catéchisme ?

— Madame, papa voulait me faire faire des choses qui ressemblent à ce que vous dites, mais maman s’y est opposée…

— Ta mère !… s’écria la baronne. Elle est donc bien méchante, ta mère ?

— Elle me battait toujours ! Je ne sais pourquoi, mais j’étais le sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère…

— On ne t’a donc jamais parlé de Dieu ? s’écria la baronne.

L’enfant ouvrit de grands yeux.

— Ah ! maman et papa disaient souvent : "S… n… de Dieu ! Tonnerre de Dieu ! Sacre Dieu !…" dit-elle avec une délicieuse naïveté.

— N’as-tu jamais vu d’églises ? ne t’est-il pas venu dans l’idée d’y entrer ?

— Des églises ?… Ah ! Notre-Dame, le Panthéon, j’ai vu cela de loin, quand papa m’emmenait dans Paris ; mais cela n’arrivait pas souvent. Il n’y a pas de ces églises-là dans le faubourg.

— Dans quel faubourg étiez-vous ?

— Dans le faubourg…

— Quel faubourg ?

— Mais rue de Charonne, madame…

Les gens du faubourg Saint-Antoine n’appellent jamais autrement ce quartier célèbre que le faubourg. C’est pour eux le faubourg par excellence, le souverain faubourg, et les fabricants eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le faubourg Saint-Antoine.

— On ne t’a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal ?

— Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son idée…

— Mais ne savais-tu pas que tu commettais une mauvaise action en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard ?

Atala Judici regarda d’un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.

— C’est une fille tout à fait sauvage ! se dit Adeline.

— Oh ! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg ! dit la femme du fumiste.

— Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu !

— Pourquoi ne me réponds-tu pas ? demanda la baronne en essayant de prendre Atala par la main.

Atala, courroucée, recula d’un pas.

— Vous êtes une vieille folle ! dit-elle. Mon père et ma mère étaient à jeun depuis une semaine ! Ma mère voulait faire de moi quelque chose de bien mauvais, puisque mon père l’a battue en l’appelant voleuse ! Pour lors, M. Vyder a payé toutes les dettes de mon père et de ma mère, et leur a donné de l’argent… oh ! plein un sac !… Et il m’a emmenée, que mon pauvre papa pleurait… Mais il fallait nous quitter !… Eh bien, est-ce mal ? demanda-t-elle.


CXXVII. Continuation du précédent[modifier]

— Et aimez-vous bien ce M. Vyder ?

— Si je l’aime ?… dit-elle. Je crois bien, madame ! Il me raconte de belles histoires tous les soirs !… et il m’a donné de belles robes, du linge, un châle. Mais c’est que je suis nippée comme une princesse, et je ne porte plus de sabots ! Enfin, depuis deux mois, je ne sais plus ce que c’est que d’avoir faim. Je ne mange plus de pommes de terre ! Il m’apporte des bonbons, des pralines ! Oh ! que c’est bon, le chocolat praliné !… Je fais tout ce qu’il veut pour un sac de chocolat ! Et puis, mon gros père Vyder est bien bon, il me soigne si bien, si gentiment, que ça me fait voir comment aurait dû être ma mère… Il va prendre une vieille bonne pour me soigner, car il ne veut pas que je me salisse les mains à faire la cuisine. Depuis un mois, il commence à gagner pas mal d’argent ; il m’apporte trois francs tous les soirs, que je mets dans une tirelire ! Seulement, il ne veut pas que je sorte, excepté pour venir ici… C’est ça un amour d’homme ! aussi fait-il de moi ce qu’il veut… Il m’appelle sa petite chatte ! et ma mère ne m’appelait que petite b…, ou bien f… p… ! voleuse, vermine ! Est-ce que je sais !

— Eh bien, pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mari du père Vyder ?

— Mais c’est fait, madame ! dit la jeune fille en regardant la baronne d’un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les yeux calmes. Il m’a dit que j’étais sa petite femme ; mais c’est bien embêtant d’être la femme d’un homme !… Allez, sans les pralines !…

— Mon Dieu ! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre qui a pu abuser d’une si complète et si sainte innocence ? Remettre cette enfant dans le bon sentier, n’est-ce pas racheter bien des fautes ! Moi, je savais ce que je faisais ! se dit-elle en pensant à sa scène avec Crevel. Elle, elle ignore tout !

— Connaissez-vous M. Samanon ?… demanda la petite Atala d’un air câlin.

— Non, ma petite ; mais pourquoi me demandes-tu cela ?

— Bien vrai ? dit l’innocente créature.

— Ne crains rien de madame, Atala… dit la femme du fumiste, c’est un ange !

— C’est que mon gros chat a peur d’être trouvé par ce Samanon, il se cache… et que je voudrais bien qu’il pût être libre…

— Et pourquoi ?

— Dame, il me mènerait à Bobino ! peut-être à l’Ambigu !

— Quelle ravissante créature ! dit la baronne en embrassant cette petite fille.

— Etes-vous riche ?… demanda Atala, qui jouait avec les manchettes de la baronne.

— Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes petites filles comme toi, quand elles veulent se laisser instruire des devoirs du chrétien par un prêtre, et aller dans le bon chemin.

— Dans quel chemin ? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes.

— Le chemin de la vertu !

Atala regarda la baronne d’un air matois et rieur.

— Vois madame, elle est heureuse depuis qu’elle est rentrée dans le sein de l’Église, dit la baronne en montrant la femme du fumiste. Tu t’es mariée comme les bêtes s’accouplent !

— Moi ? répondit Atala ; mais, si vous voulez me donner ce que me donne le père Vyder, je serai bien contente de ne pas me marier. C’est une scie ! savez-vous ce que c’est ?…

— Une fois qu’on s’est unie à un homme, comme toi, reprit la baronne, la vertu veut qu’on lui soit fidèle.

— Jusqu’à ce qu’il meure ?… dit Atala d’un air fin. Je n’en aurai pas pour longtemps. Si vous saviez comme le père Vyder tousse et souffle !… Peuh ! peuh ! fit-elle en imitant le vieillard.

— La vertu, la morale, veulent, reprit la baronne, que l’Église, qui représente Dieu, et la mairie, qui représente la loi, consacrent votre mariage. Vois madame, elle s’est mariée légitimement…

— Est-ce que ça sera plus amusant ? demanda l’enfant.

— Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne pourra te reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu ! Demande à madame si elle s’est mariée sans avoir reçu le sacrement du mariage.

Atala regarda la femme du fumiste.

— Qu’a-t-elle de plus que moi ? demanda-t-elle. Je suis plus jolie qu’elle.

— Oui, mais je suis une honnête femme, objecta l’Italienne et, toi, l’on peut te donner un vilain nom…

— Comment veux-tu que Dieu te protège, si tu foules aux pieds les lois divines et humaines ? dit la baronne. Sais-tu que Dieu tient en réserve un paradis pour ceux qui suivent les commandements de son Église ?

— Quéqu’il y a dans le paradis ? Y a-t-il des spectacles ? dit Atala.

— Oh ! le paradis, c’est, dit la baronne, toutes les jouissances que tu peux imaginer. Il est plein d’anges, dont les ailes sont blanches. On y voit Dieu dans sa gloire, on partage sa puissance, on est heureux à tout moment et dans l’éternité !…

Atala Judici écoutait la baronne comme elle eût écouté de la musique ; et la voyant hors d’état de comprendre, Adeline pensa qu’il fallait prendre une autre voie en s’adressant au vieillard.

— Retourne chez toi, ma petite, et j’irai parler à ce M. Vyder. Est-il Français ?

— Il est Alsacien, madame ; mais il sera riche, allez ! Si vous vouliez payer ce qu’il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait votre argent ! car il aura dans quelques mois, dit-il, six mille francs de rente, et nous irons alors vivre à la campagne, bien loin, dans les Vosges…

Ce mot les Vosges fit tomber la baronne dans une rêverie profonde. Elle revit son village.


CXXVIII. Une reconnaissance[modifier]

La baronne fut tirée de cette douloureuse méditation par les salutations du fumiste, qui venait lui donner les preuves de sa prospérité.

— Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes que vous nous avez prêtées, car c’est l’argent du bon Dieu, c’est celui des pauvres et des malheureux ! Si je fais fortune, vous puiserez un jour dans notre bourse, je rendrai par vos mains aux autres le secours que vous nous avez apporté.

— En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d’argent, je vous demande votre coopération à une bonne œuvre. Je viens de voir la petite Judici qui vit avec un vieillard, et je veux les marier religieusement, légalement.

— Ah ! le père Vyder, c’est un bien brave et digne homme, il est de bon conseil. Ce pauvre vieux s’est déjà fait des amis dans le quartier, depuis deux mois qu’il y est venu. Il me met mes mémoires au net. C’est un brave colonel, je crois, qui a bien servi l’empereur… Ah ! comme il aime Napoléon ! Il est décoré, mais il ne porte jamais de décoration. Il attend qu’il se soit refait, car il a des dettes, le pauvre cher homme !… Je crois même qu’il se cache, il est sous le coup des huissiers…

— Dites que je payerai ses dettes, s’il veut épouser la petite…

— Ah bien, ce sera bientôt fait ! Tenez, madame, allons-y : c’est à deux pas, dans le passage du Soleil.

La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du Soleil.

— Par ici, madame, dit le fumiste en montrant la rue de la Pépinière.

Le passage du Soleil est, en effet, au commencement de la rue de la Pépinière et débouche rue du Rocher. Au milieu de ce passage, de création récente et dont les boutiques sont d’un prix très modique, la baronne aperçut, au-dessus d’un vitrage garni de taffetas vert à une hauteur qui ne permettait pas aux passants de jeter des regards indiscrets : Ecrivain public, et sur la porte :

Cabinet d’affaires

Ici l’on rédige les pétitions,

on met les mémoires au net, etc.

Discrétion, célérité.

L’intérieur ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus de Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs. Un escalier intérieur menait sans doute à l’appartement en entre-sol éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutique. La baronne aperçut un bureau de bois blanc noirci, des cartons, et un ignoble fauteuil acheté d’occasion. Une casquette et un abat-jour en taffetas vert à fil d’archal tout crasseux annonçaient soit des précautions prises pour se déguiser, soit une faiblesse d’yeux assez concevable chez un vieillard.

— Il est là-haut, dit le fumiste, je vais monter le prévenir et le faire descendre.

La baronne baissa son voile et s’assit. Un pas pesant ébranla le petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en voyant son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon de vieux molleton gris et en pantoufles.

— Que voulez-vous, madame ? dit Hulot galamment.

Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d’une voix brisée par l’émotion :

— Enfin, je te retrouve !…

— Adeline !… s’écria le baron stupéfait, qui ferma la porte de la boutique. — Joseph ! cria-t-il au fumiste, allez-vous-en par l’allée.

— Mon ami, dit-elle, oubliant tout dans l’excès de sa joie, tu peux revenir au sein de ta famille, nous sommes riches ! ton fils a cent soixante mille francs de rente ! ta pension est libre, tu as un arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat de vie ! Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs. On a bien oublié ton nom, va ! tu peux rentrer dans le monde, et tu trouveras d’abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur sera complet. Voici bientôt trois ans que je te cherche, et j’espérais si bien te rencontrer, que tu as un appartement tout prêt à te recevoir. Oh ! sors d’ici, sors de l’affreuse situation où je te vois !

— Je le veux bien, dit le baron étourdi ; mais pourrai-je emmener la petite ?

— Hector, renonce à elle ! fais cela pour ton Adeline, qui ne t’a jamais demandé le moindre sacrifice ! Je te promets de doter cette enfant, de la bien marier, de la faire instruire. Qu’il soit dit qu’une de celles qui t’ont rendu heureux soit heureuse, et ne tombe plus ni dans le vice, ni dans la fange !

— C’est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui voulais me marier ?… Reste un instant là, dit-il, je vais aller m’habiller là-haut, où j’ai dans une malle des vêtements convenables…

Quand Adeline fut seule, et qu’elle regarda de nouveau cette affreuse boutique, elle fondit en larmes.

— Il vivait là, se dit-elle, et nous sommes dans l’opulence !… Pauvre homme ! a-t-il été puni, lui qui était l’élégance même !


CXXIX. Le dernier mot d’Atala[modifier]

Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice, qui lui dit de faire avancer une voiture. Quand le fumiste revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Atala Judici, de l’emmener sur-le-champ.

— Vous lui direz, ajouta-t-elle, que, si elle veut se mettre sous la direction de M. le curé de la Madeleine, le jour où elle fera sa première communion, je lui donnerai trente mille francs de dot et un bon mari, quelque brave jeune homme !

— Mon fils aîné, madame ! Il a vingt-deux ans, et il adore cette enfant !

Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.

— Tu me fais quitter, dit-il à l’oreille de sa femme, la seule créature qui ait approché de l’amour que tu as pour moi ! Cette petite fond en larmes, et je ne puis pas l’abandonner ainsi…

— Sois tranquille, Hector ! Elle va se trouver au milieu d’une honnête famille, et je réponds de ses mœurs.

— Ah ! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa femme à la citadine.

Hector, redevenu baron d’Ervy, avait mis un pantalon et une redingote en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des gants. Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala s’y fourra par un mouvement de couleuvre.

— Ah ! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller avec vous. Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais ne me séparez pas du père Vyder, de mon bienfaiteur qui me donne de si bonnes choses. Je vais être battue !…

— Allons, Atala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il faut nous quitter…

— Elle ! si vieille que ça ! répondit l’innocente, et qui tremble comme une feuille ! Oh ! c’te tête !

Et elle imita railleusement le tressaillement de la baronne. Le fumiste qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la voiture.

— Emportez-la ! dit la baronne.

Le fumiste prit Atala dans ses bras et l’emmena chez lui de force.

— Merci de ce sacrifice, mon ami ! dit Adeline en prenant la main du baron et la serrant avec une joie délirante. Es-tu changé ! Comme tu dois avoir souffert ! Quelle surprise pour ta fille ! pour ton fils !

Adeline parlait comme parlent les amants qui se revoient après une longue absence, de mille choses à la fois.


CXXX. Retour du père prodigue[modifier]

En dix minutes, le baron et sa femme arrivèrent rue Louis-le-Grand, où Adeline trouva la lettre suivante :

"Madame la baronne,

M. le baron d’Ervy est resté un mois rue de Charonne, sous le nom de Thorec, anagramme d’Hector. Il est maintenant passage du Soleil, sous le nom de Vyder. Il se dit Alsacien, fait des écritures, et vit avec une jeune fille nommée Atala Judici. Prenez bien des précautions, madame, car on cherche activement le baron, je ne sais dans quel intérêt.

La comédienne a tenu sa parole, et se dit, comme toujours,

Madame la baronne,

Votre humble servante,

J. M."

Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent à la vie de famille. Il oublia la petite Atala Judici, car les excès de la passion l’avaient fait arriver à la mobilité de sensations qui distingue l’enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le changement survenu chez le baron. Après avoir quitté ses enfants encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la physionomie dégradée. Un dîner splendide, improvisé par Célestine, rappela les dîners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des splendeurs de sa famille.

— Vous fêtez le retour du père prodigue ! dit-il à l’oreille d’Adeline.

— Chut !… tout est oublié, répondit-elle.

— Et Lisbeth ? demanda le baron qui ne vit pas la vieille fille.

— Hélas ! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus, et nous aurons le chagrin de la perdre bientôt. Elle compte te voir après dîner.

Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot. Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugements en règle à l’avocat, en lui demandant s’il voulait payer pour son père. Il s’agissait de dix mille francs de lettres de change souscrites au profit d’un usurier nommé Samanon, et qui probablement avait donné deux ou trois mille francs au baron d’Evry. Hulot fils pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il paya.

— Sera-ce là tout ? se dit-il avec inquiétude.